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L’usage des pseudonymes dans le black metal

Posted in La "philosophie" du black metal with tags , , , , , , , on 10 février 2012 by Darth Manu

Une polémique en cours entre différents blogs cathos à propos du pseudonymat sur internet (voir ici, ici, ici, ici, ici ou encore ici) m’a donné l’envie d’écrire ce billet, quoique le contexte n’ait pas grand chose (voire rien) à voir.

Il n’y a qu’à parcourir des pochettes d’album pour réaliser que beaucoup de musiciens de black metal ne signent pas leur musique de leur vrai nom:

 » Black metal artists also adopt pseudonyms, usually symbolizing dark values, such as Nocturno Culto, Gaahl, Abbath, and Silenoz » (article « Pseudonym », Wikipedia).

« La plupart des musiciens de black metal décident d’adopter des pseudonymes, souvent inspirés de personnages occultes ou imaginaires » (article « Black Metal », Wikipedia).

A la différence des pseudonymes utilisés par beaucoup d’internautes, les noms de scène des black metalleux n’ont généralement pas pour fonction de dissimuler leur identité. Pour reprendre les exemples donnés plus haut, cela prend quelques secondes sur n’importe quel moteur de recherche pour trouver les noms qui se dissimulent derrière: Nocturno Culto = Ted Skjellum, Gaahl = Kristian Eivind, Abbath = Olve Eikemo, Silenoz = Sven Alte Kopperud.

Pourquoi un pseudonyme? Des membres du forum Ultimate Metal, dans un fil de discussion intitulé  black metal stage name, proposent les réponses suivantes:

– La tradition musicale:  « Tradition, mostly, I would say », « Artists in general have done it for very long », « And they’ve done it in thrash to, like hellcunt, angelripper, etc. ».

– Pour des raisons esthétiques:  « Plus, « Baragathron: satanic death battery » sounds more sinister than « Brian: underproduced tinny drums » », « Because they are awesome », « because « Jeff Whitehead » probably would not gain attention, notoriety, or even sales as much as « Wrest » », « It’s all part of the aesthetic. Why do early heavy metal musicians wear leather? It fits with the music. », « It’s kewl that’s why », « It’s a lot more kvlt and grim to be called Necrobutcher than Jørn Stubberud, especially if you’re wearing corpse paint », « To make them sound cool ».

– Pour quelques uns, parce que leur vrai nom apparait antinomique avec les valeurs dont ils se réclament: « Some black metal musicians chooses stage names as a rebellion against their Christian names, if they have one, or if their last name was Christiansen for example » .

J’émets une réserve sur ce dernier argument: si certains black metalleux ont en effet modifié ou dissimulé leur nom en raisons de ses consonnances chrétiennes, il semble que cela ait été de paire avec une motivation d’ordre esthétique. Pour prendre l’un des exemples les plus célèbres, Kristian Larsson Vikernes a changé légalement son nom en Varg Qvisling Larssøn Vikernes, mais il a en plus pris le pseudonyme de « Count Grishnackh », du nom d’un personnage du Seigneur des Anneaux.

S’il est vrai que le black metal est loin d’être le seul courant musical, ou même artistique de manière générale, à faire un usage intensif des noms de scène, le caractère quasi systématique de ce dernier, associé à des caractéristiques telles que le « look » black metalleux (corpse paints, cuir et clous, armes médiévales), la mise en scène des concerts, les illustrations de pochettes,  l’imaginaire fantastique que de manière plus générale tous ces éléments  convoquent ensemble, tendent à en faire non seulement une forme d’expression musicale parmi d’autres, mais une revendication d’un « art total », qui puise ses significations non seulement dans la musique, mais également dans toute sorte d’autres medias artistiques ou idéologiques. Certains artistes contemporains ne s’y sont pas trompé, et ont puisé dans ses thèmes et son imagerie une partie de leur propre inspiration:

 » La multiplication des références au black metal dans la production artistique contemporaine n’est ni accidentelle ni fortuite. Depuis sa naissance en Norvège au milieu des années 1980, le black metal veut être plus qu’un genre musical, et revendique le statut de mouvement esthétique et politique total, avec des ramifications dans les arts plastiques, la littérature, et l’idéologie (plusieurs groupes entretiennent des liens étroits avec le mouvement de l’écologie radicale ou deep ecology, version extrême, conservatrice et anti-humaniste de l’écologie politique). Son lexique esthétique, qui emprunte à la fois au répertoire classique du heavy metal, à l’expressionnisme et au romantisme allemands, et ses références appuyées aux paganismes et aux motifs littéraires de la catastrophe et de la mélancolie en font un matériau privilégié pour l’art contemporain.

La plupart du temps, les plasticiens se contentent de recycler ou de citer ce lexique visuel, laissant de côté la musique. Aussi, l’œuvre de Mickaël Sellam fait figure d’innovation, puisqu’elle combine réflexion plastique et création musicale. Sa pièce Black Metal Forever est une machine de chantier, une nacelle pouvant s’élever à seize mètres de haut et réinterprétée en adéquation avec le vocabulaire esthétique du Black Metal. Cette machine se déploie de façon inquiétante, produisant au passage sa propre bande son » (« Le black metal pris dans un devenir-machine », par Morgan Poyau, sur le blog The Creators project).

A la lumière de cette revendication, on comprend que l’omniprésence de la pseudonymie, chez les artistes de black metal, n’a pour  fonction principale ni de dissimuler l’identité réelle, ni de sonner bêtement « cool », mais de participer à la construction d’un monde imaginaire, où tout ce qui renvoie à la quotidienneté banale de nos vies disparait au profit d’une imagerie sombre, fantastique, effrayante ou mélancolique, qui s’inscrit souvent dans un discours anti chrétien ou néo païen, mais qui plus profondément, peut intégrer toutes sortes de thématiques ou d’idées qui puisent dans l’onirisme, la fantasy, la mythologie, etc. (et le fantastique chrétien, l’heroic fantasy chrétienne, ça existe, dans la littérature, au cinéma, etc. Alors pourquoi pas du black metal chrétien, soit dit en passant?).

A noter que les black metalleux, souvent pétris de contradictions comme j’ai déjà eu l’occasion de le montrer,  tout attirés qu’ils sont par cette aspiration au « sérieux » contenue dans leur musique, n’hésitent souvent pas à prendre leurs distances avec celui-ci, en le brisant par la dérision. Concernant l’usage des pseudonymes, les exemples abondent dans le fil de discussion d’Ultimate Metal cité plus haut, et culminent dans la référence aux générateurs automatiques de pseudonymes de black metal (au passage, sur mon vrai nom, ça donne: « immortal Earl Anazarel », et sur Darth Manu: « dark Atheling Mammon » ;)). Il existe d’ailleurs également des générateurs de titres de chansons de black metal aléatoires, preuve que la plupart des black metalleux ne sont pas dupes de l’extremisme affiché du milieu, et ont mis en place des mécanismes de distanciations par rapport à ses aspects les plus morbides. A ce titre, beaucoup d’entre eux (pas tous, certes) ont beaucoup plus les pieds sur terre et font preuve de beaucoup plus de bon sens et de recul par rapport à l’imagerie black metal que certains de leurs dénonciateurs les plus féroces (genre Jacky Cordonnier et consorts).

Si je puis me permettre de revenir en conclusion sur le débat qui agite la cathosphère et que je citais en début de billet, il me semble que ce petit excursus dans le black metal montre une fonction du pseudonyme qui est à mon avis beaucoup plus centrale que l’anonymat, qui a été bien perçue par certains des blogueurs que je mettais plus haut en lien, mais pas vraiment semble-t-il par l’Abbé Amar qui est à l’origine de la polémique: le pseudonyme permet de créer du sens, de donner aux propos, très courts et avec peu de contexte sur twitter, plus développés sur les blogs, un contexte, une profondeur, une certaine ambiance, et surtoutune sorte de préambule, de déclaration d’intentions. Le pseudonyme de « Koz », sur le blog « Koztoujours », m’en apprend plus sur sa personnalité que son identité véritable: Erwan Le Morhedec. De même que des pseudos comme « Les Yeux Ouverts », « Pneumatis » ou « Darth Manu » en disent plus sur le contenu et la finalité de nos blogs respectifs que nos véritables patronymes (et je connais le vrai nom de chacun des blogueurs que je viens de citer). Et ce qui est le contraire des polémiques stériles sur internet, auxquelles cet appel du Père Amar à la levée des pseudos chez les catholiques entend répondre, c’est bien que chacun, nous contribuions à créer du sens. Si les pseudos nous le permettent, pourquoi s’en priver? Après, c’est à chacun de discerner dans son for intérieur sur l’usage véritable qu’il fait de son pseudonyme…

Black metal, Nouvelle Droite et christianisme: l’amour du prochain est-il une capitulation? 2/2

Posted in La "philosophie" du black metal with tags , , , , , , , on 31 janvier 2012 by Darth Manu

Avant d’examiner plus particulièrement le sens que le christianisme donne à l’amour, rappelons qu’il  y a plusieurs sortes d’amours, qui ne se donnent pas ni ne se vivent  de la même façon:  l’amour des enfants, l’amour dans un couple, l’amitié, l’amour du prochain.

En fait, sous ce même mot « amour » que le français utilise, des réalités très différentes en apparence les unes des autres sont décrites, auxquelles d’autres langues donnent des noms différents. Ainsi, le grec ancien distinguait entre l’amour sexuel (eros), l’amour d’amitié (philia) et l’amour don (agapè).

C’est avec le christianisme que l’amour don au sens d‘agapè prend une importance croissante.

Comme le Pape Benoit XVI le rappelait en effet dans l’encyclique Dieu est Amour:

 » À l’amour entre homme et femme, qui ne naît pas de la pensée ou de la volonté mais qui, pour ainsi dire, s’impose à l’être humain, la Grèce antique avait donné le nom d’eros. Disons déjà par avance que l’Ancien Testament grec utilise deux fois seulement le mot eros, tandis que le Nouveau Testament ne l’utilise jamais: des trois mots grecs relatifs à l’amour – eros, philia (amour d’amitié) et agapè – les écrits néotestamentaires privilégient le dernier, qui dans la langue grecque était plutôt marginal. En ce qui concerne l’amour d’amitié (philia), il est repris et approfondi dans l’Évangile de Jean pour exprimer le rapport entre Jésus et ses disciples. La mise de côté du mot eros, ainsi que la nouvelle vision de l’amour qui s’exprime à travers le mot agapè, dénotent sans aucun doute quelque chose d’essentiel dans la nouveauté du christianisme concernant précisément la compréhension de l’amour. Dans la critique du christianisme, qui s’est développée avec une radicalité grandissante à partir de la philosophie des Lumières, cette nouveauté a été considérée d’une manière absolument négative. Selon Friedrich Nietzsche, le christianisme aurait donné du venin à boire à l’eros qui, si en vérité il n’en est pas mort, en serait venu à dégénérer en vice[1]. Le philosophe allemand exprimait de la sorte une perception très répandue : l’Église, avec ses commandements et ses interdits, ne nous rend-elle pas amère la plus belle chose de la vie ? N’élève-t-elle pas des panneaux d’interdiction justement là où la joie prévue pour nous par le Créateur nous offre un bonheur qui nous fait goûter par avance quelque chose du Divin ? » (Dieu est Amour, 3).

Il parait manifeste  que c’est surtout l’amour au sens de don, d’agapè, qui est visé par Corvus, lorqu’il écrit: « Ce rapprochement et ce dépassement s’articulent autour de la soumission, du retrait surtout lorsqu’il est univoque. Ils effacent l’individu au profit de l’autre, qui est bien heureux de ne pas avoir à se battre pour “imposer” son point de vue, ou plutôt sa différence puisque auparavant, cela se faisait par les armes .  » De même que les théoriciens de la Nouvelle Droite, ainsi Guillaume Faye, réprouvent dans le christianisme, là encore à la suite de Nietzsche, cette « préférence systématique pour le faible, la victime, le vaincu« .

Cet amour qui se soumet, qui « effacerait l’individu au profit de l’autre », on peut en effet être tenté de l’opposer à l’eros, l’amour corporel, instinctif, possessif, celui qui selon Corvus, pousserait à dominer son partenaire plutôt qu’à s’effacer devant son être et sa manière de vivre: « Il n’y a pas fusion ou émulation parce que comme dans un couple, comme dans tout bipartisme, il y a toujours l’un des deux partis qui finit par imposer son individualité, ou son existence à l’autre. L’un des deux partis finit toujours par plier. Par nécessairement par la force d’ailleurs. Souvent par les sentiments« .

Dans son encyclique Dieu est amour, Benoit XVI rend bien compte de cette tension entre l’amour eros et l’amour agapè:

 » Dans le débat philosophique et théologique, ces distinctions ont souvent été radicalisées jusqu’à les mettre en opposition entre elles : l’amour descendant, oblatif, précisément l’agapè, serait typiquement chrétien; à l’inverse, la culture non chrétienne, surtout la culture grecque, serait caractérisée par l’amour ascendant, possessif et sensuel, c’est-à-dire par l’eros. Si on voulait pousser à l’extrême cette antithèse, l’essence du christianisme serait alors coupée des relations vitales et fondamentales de l’existence humaine et constituerait un monde en soi, à considérer peut-être comme admirable mais fortement détaché de la complexité de l’existence humaine. En réalité, eros et agapè – amour ascendant et amour descendant – ne se laissent jamais séparer complètement l’un de l’autre. Plus ces deux formes d’amour, même dans des dimensions différentes, trouvent leur juste unité dans l’unique réalité de l’amour, plus se réalise la véritable nature de l’amour en général. Même si, initialement, l’eros est surtout sensuel, ascendant – fascination pour la grande promesse de bonheur –, lorsqu’il s’approche ensuite de l’autre, il se posera toujours moins de questions sur lui-même, il cherchera toujours plus le bonheur de l’autre, il se préoccupera toujours plus de l’autre, il se donnera et il désirera «être pour» l’autre. C’est ainsi que le moment de l’agapè s’insère en lui ; sinon l’eros déchoit et perd aussi sa nature même. D’autre part, l’homme ne peut pas non plus vivre exclusivement dans l’amour oblatif, descendant. Il ne peut pas toujours seulement donner, il doit aussi recevoir. Celui qui veut donner de l’amour doit lui aussi le recevoir comme un don. L’homme peut assurément, comme nous le dit le Seigneur, devenir source d’où sortent des fleuves d’eau vive (cf. Jn 7, 37-38). Mais pour devenir une telle source, il doit lui-même boire toujours à nouveau à la source première et originaire qui est Jésus Christ, du cœur transpercé duquel jaillit l’amour de Dieu (cf. Jn 19, 34) » ( Dieu est Amour, 7).

Il est inexact en ce sens de décrire l’amour chrétien comme un pur retrait, un effacement ou une soumission. De même que l’amour « mondain » n’est pas en totalité un bipartisme ou une lutte de pouvoir. Si les rapports de force sont évidemment présents dans toute relation amoureuse et en constituent une composante importante dans la durée, y voir le fond de celle ci apparait extrêmement réducteur.

Cette lutte de pouvoir, si elle existe, n’est en effet pas première dans la relation, que celle-ci ait pour cadre l’amour de Dieu, l’amour du prochain, ou l’amour en couple. Ce qui vient tout d’abord, c’est une rencontre entre deux personnes:  il convient de noter en effet que l’amour ne nait pas de la seule volonté, comme Benoit XVI le rappelle. Il « s’impose à l’être humain« , il nous est donné. C’est vrai pour l’amour entre deux amants. Cela l’est également pour l’amour du prochain ou l’amour de Dieu, qui nous est donné par la Grâce, selon l’enseignement de l’Eglise. Après, on peut choisir d’accueillir ou non cette amour, de s’y « soumettre » ou non, dirait Corvus. Mais au départ, quoiqu’il arrive ensuite, il est reçu.

L’amour, c’est donc à l’origine une inclination que nous recevons à l’occasion d’une rencontre, que ce soit celle de notre prochain, de la Grâce Divine ou de la personne avec qui nous choisiropns de créer un couple. L’amour n’a donc pas pour origine un retrait, un diminution de notre être mais un apport, quelque chose que nous recevons d’un autre et qui nous fait sentir plus vivants, plus nous même. Lorsqu’il nait en nous, l’amour nous procure de la joie parce qu’il semble nous apporter un surcroit d’être.

Il est cependant vrai que cette joie, et le sentiment qui est à l’origine de notre amour, ne durent habituellement pas, et sont souvent la proie du temps et de l’usure. Ainsi les couples qui, au bout de quelques semaines, quelques mois, quelques années, découvrent qu’ils n’éprouvent plus rien l’un pour l’autre, que la passion qui les avait unis semble irrémédiablement disparue. Ainsi également le converti qui les premiers jours, les premières semaines, prend beaucoup de plaisir à prier Dieu et à  vivre les sacrements, et qui au fil du temps ressent de la sécheresse dans sa prière, de l’ennui à la messe, et dont la foi s’estompe peu à peu:

 » Dans le développement de cette rencontre, il apparaît clairement que l’amour n’est pas seulement un sentiment. Les sentiments vont et viennent. Le sentiment peut être une merveilleuse étincelle initiale, mais il n’est pas la totalité de l’amour. Au début, nous avons parlé du processus des purifications et des maturations, à travers lesquelles l’eros devient pleinement lui-même, devient amour au sens plein du terme. C’est le propre de la maturité de l’amour d’impliquer toutes les potentialités de l’homme, et d’inclure, pour ainsi dire, l’homme dans son intégralité. La rencontre des manifestations visibles de l’amour de Dieu peut susciter en nous un sentiment de joie, qui naît de l’expérience d’être aimé. Mais cette rencontre requiert aussi notre volonté et notre intelligence. La reconnaissance du Dieu vivant est une route vers l’amour, et le oui de notre volonté à la sienne unit intelligence, volonté et sentiment dans l’acte totalisant de l’amour. Ce processus demeure cependant constamment en mouvement: l’amour n’est jamais «achevé» ni complet; il se transforme au cours de l’existence, il mûrit et c’est justement pour cela qu’il demeure fidèle à lui-même. Idem velle atque idem nolle[9] – vouloir la même chose et ne pas vouloir la même chose; voilà ce que les anciens ont reconnu comme l’authentique contenu de l’amour: devenir l’un semblable à l’autre, ce qui conduit à une communauté de volonté et de pensée. L’histoire d’amour entre Dieu et l’homme consiste justement dans le fait que cette communion de volonté grandit dans la communion de pensée et de sentiment, et ainsi notre vouloir et la volonté de Dieu coïncident toujours plus: la volonté de Dieu n’est plus pour moi une volonté étrangère, que les commandements m’imposent de l’extérieur, mais elle est ma propre volonté, sur la base de l’expérience que, de fait, Dieu est plus intime à moi-même que je ne le suis à moi-même[10]. C’est alors que grandit l’abandon en Dieu et que Dieu devient notre joie (cf. Ps 72 [73], 23-28) » ( Dieu est Amour, 17).

Le propre de cette rencontre de l’autre qu’est l’amour est qu’il nous fait désirer le connaitre davantage, non pas pour mieux le posséder ou le dominer, non pas non plus d’une manière morbide qui nous pousserait à nous annihiler pour lui, mais pour être plus proche de lui. Il nous transforme à son image, ce qui conduit certes à faire parfois le sacrifice de certaines choses qui nous définissaient, mais dans une relation qui n’est pas à sens unique, où chacun tout à la fois donne à l’autre et reçoit de lui.

L’amour, pour durer, doit en effet s’éprouver et se transformer. Un amour qui culmine dans la domination ou la soumission, c’est un amour qui meurt, des deux côtés. Là où l’amour de l’autre enrichissait à l’origine les deux parties, il ne reste que l’anéantissement et la frustration pour la personne qui s’est totalement soumise, et l’ego pour celle qui al’affrontement. La logique du dominant est en ce sens tout aussi nihiliste que celle du dominé, dans la mesure où elle vient tuer à la source ce qui lui avait procuré la joie du partage et un surplus d’être.

C’est pourquoi un amour qui veut durer, qui veut vivre, est un amour qui veille à toujours donner, mais qui est aussi attentif  à toujours recevoir, ou peut être plus précisément à réaliser combien il reçoit et à en concevoir de l’épanouissement et de la reconnaissance. Dans un couple, il s’entretient dans la fidélité et le pardon des infidélités. Dans la relation à Dieu, il persévère par la prière, la fréquentation de sacrements de l’Eucharistie et de la Réconciliation, et dans le service.  Cette fidélité ne se résume pas à un pur sacrifice de sa liberté au profit de l’être aimé. Elle veille non seulement à toujours donner, mais également à toujours être reconnaissante: elle est attentive à toutes les attentions de la part de l’être aimé, à tout ce qui est reçu en même temps que donné. Un couple heureux le demeure, non seulement parce que chacun des membres de ce couple persévère dans l’amour de son partenaire, mais également parce qu’il se sait aimé de lui en retour. Et le croyant n’aime pas dans le vide, malgré les apparences, mais est fréquemment appelé à convertir son regard, et à rendre Grâce de tout ce que l’Amour Divin lui apporte dans sa vie, de combien sa joie est plus grande depuis qu’il a fait le choix de l’Amour, malgré toutes les épreuves et les souffrances du quotidien, ce qui se manifeste régulièrement par des signes très concrets dans sa vie de foi.

Un exemple très concret que l’amour qui se donne est aussi un amour qui reçoit peut être trouvé dans l’aboutissement par excellence de la vie de couple, qui est la naissance d’un enfant. Je n’en ai pas personnellement, mais j’ai toujours été frappé par le témoignage de ces nombreux parents parmi mes proches, qui donnent tout, sacrifient tout pour leur(s) enfant(s), et en retirent une joie profonde et une vie bien plus pleine que par le passé. En donnant beaucoup, on reçoit souvent beaucoup, et aimer, loin « d’effacer » l’individu, permet de l’affirmer pleinement, dans la relation à autrui qui constitue aussi à chaque instant son être, par dela toute définition abstraite du moi comme un ilôt indépendant du reste du monde.

De façon sans doute un peu moins évidente, mais tout aussi profonde, il en va de même de cet amour du prochain, quand bien même celui-ci serait un parfait inconnu ou mon pire ennemi, auquel nous appelle le Christ. Cet autre que je m’efforce d’aimer, pour le coup souvent pontre mon inclination ou mon sentiment, il ne conduit pas ma volonté à s’anéantir devant lui, mais à se transformer, pour passer de l’affrontement stérile du « je » et du « toi » au « nous » qui me permet d’envisager mon prochain, non comme une source de frustration et de colère, mais comme une occasion de construire quelque chose qui dépasse mon petit moi ballotté par les émotions éphémère et ma courte existence, de témoigner d’une signification plus profonde et plus durable que la somme de mes réussites et de mes échecs personnels. Il me permet de faire corps avec autrui, de retirer de la joie et non plus de la souffrance ou de l’envie de sa joie, et de l’espérance et non plus de l’indifférence de sa tristesse. Aimer mon prochain me fait certes expérimenter au jour le jour quantité de petites frustrations, de petites révoltes et de petites désespérances, mais à moyen terme me transforme, et me donne une paix intérieure, alors que vivre selon ma propre volonté m’enfermait dans l’angoisse et la méfiance, et me fait connaitre la joie de construire quelque chose de durable au fil des années, là où le temps joue inéluctablement contre ceux qui prétendent ne vivre que pour eux et que par leur propres forces. L’amour donne du fruit, qui germe bien souvent au delà de notre existence éphémère. La haine est stérile: elle nous enferme dans une opposition à une adversité que nous ne pouvons jamais soumettre ou détruire, surtout quand on prétend haïr de manière absolue, et ne mène qu’à une mort dans la solitude après une existence vide.

Pour re situer ce fruit dans une perspective chrétienne:

« L’amour du prochain se révèle ainsi possible au sens défini par la Bible, par Jésus. Il consiste précisément dans le fait que j’aime aussi, en Dieu et avec Dieu, la personne que je n’apprécie pas ou que je ne connais même pas. Cela ne peut se réaliser qu’à partir de la rencontre intime avec Dieu, une rencontre qui est devenue communion de volonté pour aller jusqu’à toucher le sentiment. J’apprends alors à regarder cette autre personne non plus seulement avec mes yeux et mes sentiments, mais selon la perspective de Jésus Christ. Son ami est mon ami. Au-delà de l’apparence extérieure de l’autre, jaillit son attente intérieure d’un geste d’amour, d’un geste d’attention, que je ne lui donne pas seulement à travers des organisations créées à cet effet, l’acceptant peut-être comme une nécessité politique. Je vois avec les yeux du Christ et je peux donner à l’autre bien plus que les choses qui lui sont extérieurement nécessaires: je peux lui donner le regard d’amour dont il a besoin. Ici apparaît l’interaction nécessaire entre amour de Dieu et amour du prochain, sur laquelle insiste tant la Première Lettre de Jean. Si le contact avec Dieu me fait complètement défaut dans ma vie, je ne peux jamais voir en l’autre que l’autre, et je ne réussis pas à reconnaître en lui l’image divine. Si par contre dans ma vie je néglige complètement l’attention à l’autre, désirant seulement être «pieux» et accomplir mes «devoirs religieux», alors même ma relation à Dieu se dessèche. Alors, cette relation est seulement «correcte», mais sans amour. Seule ma disponibilité à aller à la rencontre du prochain, à lui témoigner de l’amour, me rend aussi sensible devant Dieu. Seul le service du prochain ouvre mes yeux sur ce que Dieu fait pour moi et sur sa manière à Lui de m’aimer. Les saints – pensons par exemple à la bienheureuse Teresa de Calcutta – ont puisé dans la rencontre avec le Seigneur dans l’Eucharistie leur capacité à aimer le prochain de manière toujours nouvelle, et réciproquement cette rencontre a acquis son réalisme et sa profondeur précisément grâce à leur service des autres. Amour de Dieu et amour du prochain sont inséparables, c’est un unique commandement. Tous les deux cependant vivent de l’amour prévenant de Dieu qui nous a aimés le premier. Ainsi, il n’est plus question d’un «commandement» qui nous prescrit l’impossible de l’extérieur, mais au contraire d’une expérience de l’amour, donnée de l’intérieur, un amour qui, de par sa nature, doit par la suite être partagé avec d’autres. L’amour grandit par l’amour. L’amour est «divin» parce qu’il vient de Dieu et qu’il nous unit à Dieu, et, à travers ce processus d’unification, il nous transforme en un Nous, qui surpasse nos divisions et qui nous fait devenir un, jusqu’à ce que, à la fin, Dieu soit «tout en tous» (1 Co 15, 28) » (Dieu est Amour, 18).

On peut donc aisément mesurer à quel point l’affirmation suivante de Corvus est d’une absurdité sans nom:

« Voilà pourquoi le Christ a été abandonné. Parce qu’il ne symbolise plus la crainte, ni la peur. Parce que ses messages se sont féminisés un peu comme l’ensemble de la société. Les jeunes hommes ont besoin de se sentir Homme. Ils ont besoin de sentir qu’ils en ont une entre les deux jambes. Je sais, c’est animal mais c’est aussi profondément humain.
Parce que l’image de Marie a remplacé l’image d’un dieu dur, guerrier, qui peut être cruel. Parce que la tolérance tout azimut du Christianisme actuelle mène à la tombe, au remplacement, à la soumission et à la collaboration.
Que le Christianisme des Templiers ressuscitent, et vous verrez que les Eglises se rempliront à nouveau » (source).

L’amour est au centre de l’Evangile, et Marie est le symbole par excellence de notre Eglise. Remplacez les par une religion de la crainte et de la peur, par un « christianisme des templiers » (si tant est qu’une telle chose, au sens où Corvus l’entend, ait jamais existé), et le christianisme est mort. Alors qu’importe de nous brandir la menace de l’Islam, du black metal, du communisme, ou de que sais-je encore, si c’est pour renoncer à ce qui fait le coeur même de notre foi? Ce « christianisme culturel » tant revendiqué par certains, qui prétend minimiser l’importance de la charité en conscience et en acte et l’accueil de l’autre devant la défense de la « chrétienté », ne nous mène pas ver la victoire, mais bel et bien au suicide. Rome a combattu les barbares par les armes, et s’est écroulée. L’Eglise leur a fait connaitre ses martyrs, et les rois francs, wisigoths, etc. ont fini par se convertir.

Quand à la hargne de certains black metalleux contre les chrétiens, je ne crois pas qu’elle soit dûe à une intention inconsciente de les éveiller et leur faire reprendre les armes. Le black metal, qui s’est voulu la musique de la haine, du désespoir et du néant, s’est détaché au fil des années de ses origines satanistes, pour se tourner ver le néo-paganisme (Enslaved), l’imaginaire fantastique (Cradle of Filth) ou même le christianisme (Antestor). Les musiciens sont nombreux à minimiser l’idéologie pour mettre l’acte de création musicale au premier plan. Cette revendication de l’égoïsme et de la solitude, « par delà le bien et le mal », qui est bel et bien revendiquée par certains black metalleux, j’y vois moins l’expression d’une domination virile qu’une manière d’exprimer sa souffrance et en même temps de la fuir (si j’épouse l’origine du mal, si je suis la source de la souffrance d’autrui, comment pourrais avoir mal et souffrir en retour?), qui n’échappe pas à l’aspiration finalement si proche de n’importe quelle religion de faire corps par l’expression d’une recherche esthétique commune, de fonder une communauté. Mais le black metal, loin d’exprimer une force naturelle instinctive, sûre d’elle-même et dominatrice, est parcouru de paradoxes et d’hésitations: musique du néant, et par là même acte de création, exaltant la Nature originelle, mais irréalisable sans une technologie avancée (cf. Du paganisme à Nietzsche de Nicolas Walzer Editions du Camion Blanc, 2010), jouée par des « solitaires » pourtant très attachés à leur communauté, parfois jusqu’au conformisme, qui se réclament souvent d’une sorte d' »élite » musicale, mais se délectent de l’amateurisme des morceaux de raw black metal.  Quand on creuse un peu derrière les postures et les grands discours, le black metal n’exprime ni une assurance particulièrement impoortante de ses membres, ni l’expression de je ne sais quel instinct naturel élitiste, mais une grande fragilité, et le souci de définir de nouvelles normes face à une existence souvent bien incertaine. Et ce sont cette fragilité et cette incertitude qui le rendent bien souvent profond, bien plus que les pseudos philosophies volontaristes et le culte de la force de certains de ses zélateurs, car c’est là qu’il touche aux grandes questions qui traversent un jour ou l’autre toute âme humaine. Y compris celles chrétiennes, parfois pour leur perte, mais souvent aussi de telle sorte qu’elles cheminent vers le repentir et la conversion.

Black metal, Nouvelle Droite et christianisme: l’amour du prochain est-il une capitulation? 1/2

Posted in La "philosophie" du black metal with tags , , , , , , , on 19 janvier 2012 by Darth Manu

Un black metalleux (« Corvus »), de passage sur ce blog, a posté une objection détaillée en dessous de mon article Black metal: le mythe de la Haine universelle, très symptômatique à mon avis des critiques les plus récurrentes lancées contre le christianisme par les black metalleux les plus « engagés », et en même temps de l’influence d’une certaine littérature conservatrice, voire d’extrême-droite, sur une partie de ce milieu.

Dans un premier billet, je présenterai les affinités qui existent entre certains courants issus des droites radicales et certains black metalleux à la marge, que le commentaire de Corvus me parait bien synthétiser. Dans un second billet, je donnerai ma réponse à ses arguments, de mon point de vue de catholique pratiquant et de black metalleux.

Sa thèse est la suivante: le rapprochement et le dépassement que présuppose l’amour « s’articulent autour de la soumission, du retrait surtout lorsqu’il est univoque ». Ils seraient symptômatiques d’une certaine forme de lâcheté. Il s’agirait d’un « universalisme » qui aurait de lourdes conséquences sociales, par l’uniformisation et la destruction de toute différence, de toute diversité. Il opère une comparaison avec la vie conjugale, qui se résumerait à un rapport de force ou un « bipartisme », l’un des conjoints faisant toujours « plier » l’autre. L’importance que le christianisme attache à l’amour et au respect auraient pour conséquences le nihilisme, la perte de soi-même, et l’irrespect croissant des contemporains pour la figure du Christ. Et ce commentateur de conclure par la question suivante:  » Et si les provocations du Black Metal n’étaient pas une tentative, inconsciente, de pousser les chrétiens à la réaction ? »

A noter que ce black metalleux, ironiquement proche sur ce point de certains catholiques hostiles au metal, semble appeler de ses voeux le retour d’un christianisme « fort », comparable à celui des Croisades, et critique surtout le catholicisme post Vatican II.

Si l’apologie de la force contre la faiblesse est présente dans les paroles et les interviews de nombre de groupes de black metal, son analyse  parait très inspirée par certaines thèses de la « Nouvelle Droite » (notre commentateur signe d’ailleurs sous le pseudonyme de « Corvus », qui peut sonner métallique dans la mesure où il évoque un peu le corbeau, mais dont il est également possible qu’il soit emprunté à Guillaume Faye, l’un des auteurs les plus connus de ce courant, qui l’a utilisé à l’occasion).

Qu’est-ce que la Nouvelle Droite? L’un de ses courants fondateurs la définit ainsi:

 » La Nouvelle Droite est née en 1968. Elle n’est pas un mouvement politique, mais une école de pensée. Les activités qui sont les siennes depuis aujourd’hui plus de trente ans (publication de livres et de revues, tenue de colloques et de conférences, organisation de séminaires et d’universités d’été, etc.) se situent d’emblée dans une perspective métapolitique » (Manifeste du GRECE).

« Métapolitique », car elle ne se veut ni une doctrine politique, ni une idéologie, mais mais cherche néanmoins à influencer l’évolution de la société par ses recherches et ses publications:

 » La métapolitique n’est pas une autre manière de faire de la politique. Elle n’a rien d’une « stratégie » qui viserait à imposer une hégémonie intellectuelle, pas plus qu’elle ne prétend disqualifier d’autres démarches ou attitudes possibles. Elle repose seulement sur la constatation que les idées jouent un rôle fondamental dans les consciences collectives et, de façon plus générale, dans toute l’histoire des hommes. « 

Son combat  est au fond un combat culturel.

Il repose sur une critique de la modernité, en « crise » selon elle, du fait de l’individualisme, du libéralisme, de l’universalisme. Cet universalisme, qui substitue selon la plupart de ses auteurs à la réalité concrète, qui serait foncièrement inégalitaire, voire hiérarchique, et marquée par une diversité non réductible à des principes abstraits, un individualisme désincarné, homogénéisant, détaché de la variété réelle des différentes communautés humaines, ils en voient l’expression dans le « droit-de l’hommisme » des Lumières, dans le libéralisme, « l’américanisme », mais plus anciennement dans l’avènement du christianisme.

En ce sens, de nombreux auteurs issus de la Nouvelle Droite opposent au christianisme « universaliste » un paganisme originel « polythéiste », inégalitariste, et attentif à la diversité de la réalité concrète (cela par contre ne semble pas être le cas de Corvus qui signe l’un de ses commentaires: « un athée pur et dur »):

Ainsi, selon Guillaume Faye:

 » Ce qui signifie que les traits majeurs du Paganisme sont l’union du sacré et du profane, une conception cyclique ou sphérique du temps (au rebours des eschatologies du salut ou du progrès, dans lesquelles le temps est linéaire et se dirige vers une fin salvatrice de l’histoire), le refus de considérer la nature comme une propriété de l’homme (fils de Dieu) qu’il pourrait exploiter et détruire à sa guise ; l’alternance de la sensualité et de l’ascèse ; l’apologie constante de la force vitale (le « oui à la vie » et la « Grande Santé » du Zarathoustra de Nietzsche) ; l’idée que le monde est incréé et se ramène au fleuve du devenir, sans commencement ni fin ; le sentiment tragique de la vie et le refus de tout nihilisme ; le culte des ancêtres, de la lignée, de la fidélité aux combats, aux camarades, aux traditions (sans sombrer dans le traditionalisme muséographique) ; le refus de toute vérité révélée universelle et donc de tout fanatisme, de tout fatalisme, de tout dogmatisme et de tout prosélytisme de contrainte. Ajoutons que, dans le Paganisme, se remarque sans cesse l’« opposition des contraires » au sein de la même unité harmonique, l’inclusion de l’hétérogène dans l’homogène.[…]

 Dans le Christianisme, ce qui m’a toujours gêné, disons dans le Christianisme d’après Vatican II (qui n’a plus rien à voir avec celui des Croisades), c’est qu’il distille une préférence systématique pour le faible, la victime, le vaincu [NDDM: notez l’extrême similitude entre ce passage et l’une des analyses de Corvus] ; il place l’orgueil au rang de péché et condamne la sensualité, même saine, comme contraire aux voies divines. Ce furent la lecture de Nietzsche, mais surtout l’observation des prélats et des Chrétiens d’aujourd’hui, qui me convainquirent du caractère souffreteux et contre-nature de la morale chrétienne, une morale de malades, une rationalisation des frustrations. Cette idée de rédemption par la souffrance, qui n’a rien à voir avec l’idée païenne de mort héroïque, s’apparente à une haine de la vie. Et puis, je ne supportais pas l’idée de péché originel, l’idée qu’on me tînt responsable des souffrances du Christ. Plus que toute autre religion, le Paganisme est à la fois garant de l’ordre social, de l’ordre cosmique et naturel, garant de la pluralité des croyances et des sensibilités. Il repose sur la logique du « chacun chez soi », et non sur le fantasme de la mixité universaliste chaotique. Son modèle social associe étroitement les notions de justice, d’ordre et de liberté, ces dernières étant fondées sur la discipline. Il part du principe que l’humanité est diverse, et nullement destinée à s’unifier, que l’histoire est un devenir imprévisible et sans fin. Il suppose, à l’inverse des monothéismes, une humanité hétérogène composée de peuples homogènes, l’essence du politique étant la constitution de l’homogénéité de la Cité, sacralisée par les divinités, dans laquelle l’identité se confond absolument avec la souveraineté » (Entretien de Christopher Gérard avec Guillaume Faye, paru sous le titre « Les Titans et les Dieux » dans la revue Antaios (n° XVI, printemps 2001)).

Cette critique du christianisme a en commun avec celles portées par de nombreux black metalleux la référence à Nietzsche, la fascination pour le paganisme, et la vision du christianisme comme une « religion de faibles », qui exalterait contre la nature profonde de l’homme un « amour » mortifère, qui briderait ses instincts les plus naturels au nom d’un altruisme et d’un « amour du prochain  » universalistes abstraits.

Il n’est donc pas étonnant que très tôt, les milieux néo-païens inspirés par les thèses de la Nouvelle droite s’intéressèrent à l’émergence du black metal:

 » Il existe des liens entre certaines subcultures  musicales « jeunes » et les milieux des droites radicales occidentales. En effet, ces droites radicales ont tenté d’infiltrer, afin de les orienter, ces cultures minoritaires, entre autres les scènes  musicales dites dark (sombres)  et les milieux néo-droitiers et nationalistes-révolutionnaires. […]

 En fonction des sous-registres concernés, l’entrisme idéologique fonctionne plus ou moins bien : les milieux proprement gothiques , ainsi que la scène dark wave, sont moins pénétrés, car plus littéraires et esthétisants avec un rejet net du politique, que les sous-registres « industriel » , dark folk  ou black metal , fortement marqués par un paganisme européiste, par l’ésotérisme au sens large, dont le thélémisme , par des thèmes proches de la pensée révolutionnaire-conservatrice (avant-garde conservatrice, nationalisme européen, questionnement identitaire, etc.), et par des thèmes fréquemment véhiculés par ce qu’on a pu appeler dans les années 1970 l’« Histoire mystérieuse ». […]

 Ces cultures émergentes sont des cibles privilégiées pour certaines droites radicales. Elles le sont d’autant plus que ces milieux brassent des thèmes très marqués idéologiquement et les banalisent auprès de jeunes se définissant comme apolitiques. Et, de fait, ces personnes sont souvent dépourvues de cultures politiques. « En conséquence, et en raison également du primat de l’action culturelle qui constitue pour eux à la fois un choix stratégique (la fameuse “stratégie métapolitique” de la nouvelle droite) et une attitude imposée (par leur faiblesse numérique et l’absence de perspectives dans le combat politique traditionnel) , selon Jean-Yves Camus, nombre de militants, de groupes, en France et ailleurs en Europe ont à partir des années 1970 principalement, cherché à utiliser les moyens courants d’expression artistique comme à la fois facteur de propagande ; moyen de renforcement de la cohésion du groupe et vecteur de la subversion de la société. La musique occupe, dans ce choix stratégique, une place particulière, plus importante que les arts graphiques, égale sans doute, chez les nationalistes-révolutionnaires, à la littérature ».

Enfin, ces pratiques subversives, qui se manifestent par une volonté d’entrisme, ont aussi pour objectif de créer une conscientisation politique, ou d’influencer une conscience politique déjà existante. Depuis les années 1960, la musique joue en effet un rôle important dans la conscientisation des jeunes adultes. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer le rôle et l’influence des protest singers dans le refus de la guerre du Vietnam » (« Subversion, musiques extrêmes et droite radicale » par Stéphane François, sur le site Fragments des temps présents).

 Pour autant, même si une frange minoritaire du black metal a effectivement épousé les thèses de la Nouvelle Droite, voire de mouvements encore plus radicaux (ainsi les groupes qui constituent le NSBM: National Socialist Black Metal), il convient de souligner que la plupart des black metalleux se considèrent apolitiques, et considèrent avec méfiance ou ironie ces tentatives d’entrisme:

« la scène europaïenne s’est intéressée sérieusement au Black Metal à
partir des faits divers morbides dont les groupes radicaux de cette scène se sont rendus coupables : meurtres, cannibalisme, incendies de dizaines d’églises, violation de sépultures. En effet, depuis le début des années quatre-vingt-dix, cette scène musicale a souvent défrayé la
chronique par les crimes et les incendies perpétrés par des musiciens de cette scène ou par leurs fans. Des disques de groupes de cette scène furent saisis par la police, comme par exemple en Allemagne. Toutefois, malgré ces dérives nous ne pouvons pas suivre les textes délirants de Paul Ariès et du Père Benoît Domergue dans leur description apocalyptique de ce milieu musical car la majorité de ces groupes sont apolitiques et non violents, même s’ils utilisent un satanisme, souvent de façade. Par ailleurs, cette musique est née au milieu des années quatre-vingt absente de la violence postérieure qui caractérisera certaines de ses dérives » (Les paganismes de la Nouvelle-Droite, thèse de doctorat soutenue par Stéphane François le 29 septembre 2005 à l’Université Lille II, sous la direction de Christian-Marie Wallon-Leducq, p.192).

 Pour revenir au commentaire de Corvus, il m’a paru intéressant au point d’en faire un article parce qu’il me paraissait bien synthétiser la rencontre entre ces deux antichristianismes: celui théorisé par certains black metalleux (par une certaine revendication du rapport de force, de la victoire « par les armes »), et celui exprimé par certaines « droites radicales » (par la condamnation de « l’universalisme » qui « uniformise et détruit la différence, et donc la diversité qui en découle »). Cela me donne l’occasion de parler des liens entre certains black metalleux à la marge et l’extrême droite, ce que j’avais envie de faire depuis un moment, et de répondre à l’argument « christianisme= apologie mortifère de la faiblesse et négation de soi ». Je précise que j’ignore les opinions politiques réelles de ce commentateur, et je lui présente mes excuses si je lui impute des opinions ou des influences qui ne sont pas les siennes (mais son pseudonyme, son argumentation, la référence à Jean Raspail qui n’est pas un auteur de la Nouvelle Droite mais qui est apprécié par ce milieu, et le fait que ses commentaires correspondent à une vague de visites sur mon blog en provenance de Fdesouche me donnent à penser qu’il connait les grandes lignes de la pensée de la Nouvelle Droite et que les ressemblances que je relève entre ses commentaires et les thèses de celle-ci ne sont pas anodines).

J’ai présenté dans la première partie de ce billet ce qui me paraissait être le contexte idéologique de la critique de l' »universalisme » chrétien  que Corvus a formulée sur ce blog, mais qui au delà de ce commentateur me parait être commune à la fois à toute une partie du black metal mais aussi de l’extrême-droite (non pas pour la stigmatiser, mais pour resituer son contexte). Dans mon prochain billet, je répondrai en tant que chrétien  au contenu de celle-ci puis, je tâcherai de revenir sur la question qu’il m’a adressée en fin de commentaire, en revenant sur ce qui à mon avis sous-jacent à la revendication par certains black metalleux de la « haine » par réaction à « l’amour du prochain » tel que défini par le christianisme.

Création, black metal et christianisme

Posted in La "philosophie" du black metal with tags , , , , , , , , , on 14 mai 2011 by Darth Manu

Dans de précédents articles, je soulignais le paradoxe inhérent au black metal, nihiliste dans son message et ses intentions, et pourtant par nature acte de création.

A ce sujet, le compositeur Frédérick Martin pouvait écrire:

« Enfin, en accumulant les couches de déni, en inversant les pôles de la séduction musicale, les compositeurs de cette musique tentent ultimement de masquer leur geste créateur. On entend effectivement quelque chose, identifiable, analysable ; il appartient à la « chose » de ne se livrer pas toute. Un créateur se met en avant dans ses œuvres. L’œuvre, dans le BM, ne met rien ni personne en avant (je ne parle pas de l’ego des artistes) puisqu’elle est comme telle le dégoût de tout ce qui pourrait primer – en dehors du Maître, dont certains de ces artistes se réclament. Le BM comme musique impose au musicien une création accablée et qui ne transmet pas son humanité ; la sphère personnelle n’entre pas en jeu dans la composition, à part peut-être les dimensions de la souffrance, du chagrin, de la haine ; le trait artistique rejette le créateur et le nie comme humanité ni plus ni moins que le reste.

25 Il n’y a donc aucun moyen de savoir d’où vient cette musique sinon en expérimentant la fusion de ces données dans son geste de création. Bien qu’on puisse le transcrire, le BM refuse aussi de s’écrire. Il ne doit pas s’écrire, afin de laisser le moins de traces possible. D’ailleurs, les faibles tirages d’un album de BM éclairent bien l’intention de toucher peu de public et que ce public demeure marginal » (« Pour une approche musicologique du black metal », Sociétés 2005/2 (n°88) La religion metal, Ed. De Boeck Université).

Pourquoi masquer ce geste créateur?  La création artistique vise d’ordinaire à extérioriser ce qui était initialement de l’ordre de l’intériorité, à donner une forme contemplable par tous à ce qui était ressenti confusément, à dévoiler l’invisible:

« En effet, en montrant l’invisible, en faisant écouter ce qui ne s’entend pas, [l’art] ouvre l’homme à lui-meme, il lui redonne espoir et ce faisant, lui redonne l’envie de créer, de vivre. Il le sort de cet enfermement dans lequel paraît le maintenir ce qui s’occulte pour aller au-delà de lui et se faisant il permet à l’homme d’aller outre-lui-même dans l’outre de son être, au delà de lui-meme pour mieux se rencontrer, mieux être et mieux vivre et ainsi pour mieux créer. On parle donc à juste titre de création artistique car lorsque l’artiste crée un oeuvre, il crée la vie. En d’autres termes, il permet à la vie d’être dans toute sa  plénitude, dans toute sa dimension et d’être présence ce même dans ce qui ne se donne pas en toute clarté. Il crée car il redécouvre ce qui vivait dans l’ombre. Il crée car il éclaire ce qui se dissimule. Or donner la lumière c’est commencer la vie, c’est créer. » (Philosophies, « Pourquoi parle-t-on de création artistique? »).

Dans le cas du black metal, c’est tout l’inverse. Il s’agit précisément de retourner à cette ombre, à cet indifférencié, cet incommunicable originel auquel l’art vise normalement à nous arracher. Il ne s’agit pas d’humaniser, de créer la vie, mais de déshumaniser, d’anéantir toute espérance, tout accomplissement positif, toute ouverture vers autrui et vers le monde. Ainsi, dans le cas de l’oeuvre fondatrice de Darkthrone, Transilvanian Hunger:

« C’est une musique purement minimaliste, qui s’affranchit de toute frioriture pour atteindre une sorte de quintessence musicale. Construit en une succession de riffs (motifs), avec une rythmique ultra-régulière et une permanence de la distorsion, Transilvanian Hunger réfère sur le plan conceptuel aux plus belles oeuvres du minimalisme comme la Music for 18 musicians de Steve Reich pour sa faculté à créer une atmosphère hypnotique, une densité sonore invitant au plongeon et à l’abandon des repères. Le lien, il est dans le refus de la mélodie et dans l’investissement demandé à l’auditeur qui doit effectuer un travail d’interiorisation conséquent.

La large différence entre les deux oeuvres, qui découle des choix initiaux antagonistes – esthétiques et idéologiques -, est la voix gutturale de Nocturno Culto qui fait basculer l’album de Darkthrone dans les profondeurs ténébreuses de l’âme.

Ce qui aurait pu en effet rester un album post-rock de type « cold wave », vire avec ces cris de malédiction pour quelque chose qui travaille l’humanité dans son expression la plus brute, en direction de rites et de prophéties paiens ancestraux.
Cet acte passe par le cri avant tout, étouffé, bestialisé par la société moderne. Le cri, c’est la douleur, c’est la violence, c’est le corps et la vie.
Puis cette scansion, récitative, chargée en colère, paraît être celle d’invoquations mystiques, de poêmes ténébreux, de malédictions interdites ou de prédications apocalyptiques.
Transilvanian Hunger est le véhicule d’une idéologie d’épure, en cherchant à faire surgir par son minimalisme une essence d’Humanité, rendre à l’homme sa puissance originelle. Détruire ce qui nous est artificiel et nous éloigne de notre nature profonde. » (Présentation de Transilvanian Hunger » de Darkthrone sur le site Culturopoing).

Il s’agirait en ce sens d’un art à rebours, qui renverse le geste créateur pour retourner de l’être au néant. D’un art contre l’art, qui  retourne les instruments contre la musique elle-même, qui opacifie ce qu’elle vise à révéler et dévoile ce qu’elle dissimule ordinairement.

« Car il ne faut pas s’y tromper, si Transilvanian Hunger défraye et ébahit l’amateur de black metal, c’est non seulement par ses riffs hantés mais aussi par ce jeu scandaleusement robotique, et néanmoins tellement imparfaitement humain, de batterie. Fenriz joue à l’absolu manchot et il le fait diaboliquement bien. Son compagnon Nocturno Culto l’accompagne avec majesté à la guitare en arrivant presque à baisser d’autant son jeu. Ses riffs jouables par le fœtus de 4 mois sont cependant d’une inspiration inimaginable. Touchés par la grâce. Oui, les reproches du style « il n’y a aucune recherche musicale » sont fondés et recevables. Mais ce que ces 2 là créent avec rien, personne n’arrive à le faire avec tout. L’ambiance littéralement mortuaire et glacée qui se dégage de la musique du groupe prend au plus profond des tripes et ne lâche pas l’auditeur fan de black metal. » (chronique de Transilvanian Hunger sur les site Les Eternels).

En retournant l’activité créatrice du musicien contre la musique elle-même telle qu’on la définit ordinairement, en la subvertissant, le black metal ne fait finalement que prolonger ce dévoilement qui est le propre de l’art. « Ce que ces 2 là créent avec rien, personne n’arrive à le faire avec tout« : l’acte de création de l’artiste, par la manifestation qu’il opère d’une beauté nouvelle, d’une vie nouvelle, où il n’y avait que ténèbres, occulte à son tour ces ténèbres originelles. Le projet du black metal est de les dévoiler alors qu’elles étaient cachées. L’art en effet libère l’homme de son enfermement, de son isolement, donne une forme et une vie à ce qui n’était qui était embryonnaire et confus. Mais l’aliénation, l’enfermement, le désespoir, les ténèbres sont aussi des éléments constitutifs de notre humanité: n’y-t-il pas quelque chose d’aliénant à son tour à les dissimuler, les recouvrir par de la beauté et de l’espérance?

 « On peut effet faire création, non pas en faisant sensation, mais plutôt en permettant un rappel de ce qui était enfoui et que l’on voulait oublier ou de ce que l’artiste lui-même voulait oublier. La création devient alors ici simplement redécouverte ou découverte de ce que nous savons tous et que nous ne voulons pas toujours voir ou comprendre ou entendre. » (Philosophies, « Pourquoi parle-t-on de création artistique? »).

L’esthétique propre au black metal, qui tire son originalité de la recherche du morbide et du malsain, et de la création d’ambiances noires, désespérées ou qui expriment la révolte, la souffrance ou la colère, si décriée car elle touche aux aspects les moins appréciables, les plus tragiques de notre existence humaine, ceux précisément que nous aimerions cacher et oublier, a donc justement ceci de positif, de créateur, qu’elle nous rappelle les ambiguités de notre être, la fragilité de tout ce sur quoi nous avons construit notre vie: jeunesse, argent, possessions matérielles, amour pour et de la part de nos proches, … Tout ce qui donne un cadre à notre vie, nous permet de surmonter les épreuves de notre quotidien, de créer notre propre destinée, et sans quoi toutes nos certitudes, notre moralité même, pourraient basculer. Ce que fait le black metal, c’est nous rappeler la fragilité de notre existence, et détruire toutes les illusions que nous avons construites pour lui donner une apparence de stabilité et de sécurité, de normalité… Par l’inversion des « pôles de la séduction musicale », le black metal brise les illusions créées par cette même séduction musicale, nous force à relire tous les aspects enfouis en nous que l’art a souvent pour effet de nous faire oublier. Il nous rappelle le tragique de notre existence, de nos désirs, leur presanteur, qui nous tourne si souvent non pas vers l’espoir et la vie, mais vers le repli et la mort.  Ce qui me parait être une conception de la création artistique tout à fait recevable par un chrétien, à condition de ne pas s’y complaire, de ne pas remplacer une forme d’illusion par une autre.

Le black metal nous confronte à tout ce qu’il y a de bestial, d’inhumain, au fond de notre être. Nous ne sommes en effet « ni anges ni bêtes », pour reprendre le mot de Pascal. Mais pas plus des bêtes que des anges. Même le plus misanthrope, dérangé et criminel des black métalleux, si extrême qu’il n’existe pour ainsi dire pas, a quelques proches, quelques amis, et trouve dans sa musique une passion, quelque chose qui l’arrache à son isolement, à sa souffrance.

Il y a quelque chose dans cette musique qui m’évoque le Tohu Bohu, le néant originel hors duquel Dieu a fait surgir la Création, dans le Livre de la Genèse:

« La terre était informe et vide ; il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’Esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. »

(Genèse 1.2)

a) Le sens des mots : « tôhou » (informe) et « bôhou » (vide).

« La terre était déserte et vide »

 (Genèse 1.2, traduction oecuménique de la Bible)

Le mot tôhou, est traduit dans Esaïe 45.18 par « désert », dans le sens de lieu inhabité par l’homme :

« Car ainsi parle l’Éternel, le créateur des cieux, le seul Dieu, qui a formé la terre, qui l’a faite et qui l’a affermie, qui l’a créée pour qu’elle ne soit pas déserte, qui l’a formée pour qu’elle soit habitée : je suis l’Éternel, et il n’y en point d’autre. »

Le mot « tôhou » est aussi employé dans Psaume 107.40 où il est également rendu par désert :

« Il verse le mépris sur les grands, et les faits errer dans les déserts sans chemin. »

Le désert est ici un lieu où il n’y a pas de chemin, donc c’est un endroit où on ne peut pas s’orienter.

Par conséquent on peut dire que le « tôhou » est un monde inorganisé, sans vie, sans direction.

Le mot « bôhou » indique l’idée de vide, comme le mot abîme qui le suit dans le texte. Le vide du « bôhou » n’est pas un vide physique mais plutôt une absence de présence, dans le sens où personne ne vit dans ce « tôhou » et « bôhou ».

A cet état de la création, notre monde est un monde de ténèbres, inhabité et inhabitable, aucune vie, aucune organisation. » (Bible et Histoire, « Dieu se dévoile en créant »).

Elle pointe l’inachèvement de la Création, la survivance du mal.

En effet, suivant l’Eglise Catholique:

« 310 Mais pourquoi Dieu n’a-t-il pas créé un monde aussi parfait qu’aucun mal ne puisse y exister ? Selon sa puissance infinie, Dieu pourrait toujours créer quelque chose de meilleur (cf. S. Thomas d’A., s. th. 1, 25, 6). Cependant dans sa sagesse et sa bonté infinies, Dieu a voulu librement créer un monde  » en état de voie  » vers sa perfection ultime. Ce devenir comporte, dans le dessein de Dieu, avec l’apparition de certains êtres, la disparition d’autres, avec le plus parfait aussi le moins parfait, avec les constructions de la nature aussi les destructions. Avec le bien physique existe donc aussi le mal physique, aussi longtemps que la création n’a pas atteint sa perfection (cf. S. Thomas d’A., s. gent. 3, 71). » (Catéchisme de l’Eglise Catholique, 310).

Mais de même que la création n’est pas destinée à atteindre la perfection de ses propres forces, que ce soit par l’art ou par d’autres voies, il n’est pas possible non plus d’effacer complètement par la musique ce don de la vie que Dieu nous a fait, cette part d’espérance qui habite même le pire des hommes ou le plus fou. Le mal scandalise, choque, parce que chacun d’entre nous ressent que ce n’est pas là ce qui devrait être. Et de même, en pointant la destruction des harmonies et des significations, le black metal amène le musicien à en rechercher et à en créer de nouvelles. Ce qui explique que des morceaux très minimalistes comme Transilvanian Hunger coexistent au sein de ce genre avec des titres beaucoup plus grandioses et expressifs, comme ceux du black metal symphonique, n’en déplaise aux défenseurs du « True Black Metal », ou encore que les fondateurs du genre, y compris les plus « intégristes », se livrent à des oeuvres plus expérimentales: ainsi le récent détour de Darkthrone par le punk.

C’est pourquoi la vraie richesse du black metal ne réside à mon avis pas seulement dans le minimalisme ou l’extrêmisme de certaines de ses oeuvres fondatrices, mais dans la profonde ambiguitée de celles-ci, entre destruction et création, régression et élevation. Il révèle dans de nombreux morceaux certains des aspects les plus sombres de l’existence, mais en leur donnant une dimension esthétique, il les déréalise et les domestique, d’une certaine manière. A ce titre il fait sien le mot de Nietzsche:

« La tragédie est belle dans la mesure où le mouvement instinctif qui dans la vie crée l’horrible se manifeste ici comme pulsion artistique, avec son sourire, comme un enfant qui joue. Ce qu’il y a c’est que nous voyons l’instinct effroyable devenir devant nous instinct d’art et de jeu. La même chose vaut pour la musique; c’est une image de la volonté en un sens encore plus universel que la tragédie. » (cité ici).

Le black metal anéantit les thématiques nihilistes et destructrices qu’il vise à exprimer, au moment même où il les dévoile, en leur donnant la forme d’un morceau, avec un début, une fin et une structure (si déstructurée et destructurante que celle-ci essaie d’être). Il les dissipe également dans la recherche qui est celle de chaque groupe d’exprimer son intériorité au travers de nouveaux morceaux, de nouveaux albums, de nouveaux sons, de nouveaux sous-genres parfois, d’une manière toujours plus riche et plus authentique, plus profonde, ce qui correspond bien à une démarche de création, et non de destruction, à un refus de la stagnation (certes  revendiquée par l’idéologie True Black; mais même les grands groupes de cette mouvance cherchent à enrichir le répertoire de sonorités de leurs morceaux au fil des albums). En ce sens, la complaisance de certains discours et de certaines attitudes coexiste avec une certaine recherche d’élevation de l’âme, par la relecture en musique des états d’être et des sentiments qui habitent le ou les compositeur(s). Si le black metal n’est sans doute pas une musique qui convient à tout le monde, il a donc le pouvoir de manifester, aussi bien que le repli complaisant dans le mal et le néant, la sortie de ceux-ci, et la victoire finale de la création sur la destruction, de la vie sur la mort. C’est pourquoi cette musique ne saurait être que sataniste, et se prête parfaitement à une relecture chrétienne, une fois ses ambiguités bien définies. En dévoilant le fond de désespoir et de mort au fond de chacun de nous, et en l’élevant au statut de création et d’oeuvre d’art, elle pointe vers une forme d’espérance et de manifestation de la liberté créatrice de l’homme face à son destin qui correspond pleinement à cette démarche de manifestation de la vie dans toute sa plénitude, donc y compris ses aspects les plus tragiques, qui est le propre de l’art.

« Créer c’est en effet aussi élever car, son contraire, détruire est bien rabaisser. Le contraire de la création est la destruction ou la stagnation dans le néant. Seul celui qui élève évite la destruction ou la stagnation car il nous rappelle ce qui se doit de l’être, ce qui est au-dessus et cet audessus n’est autre que la liberté.  Or ne dit-on pas de l’art qu’il est création parce qu’il ouvre un nouveau champ à la liberté, c’est ce qu’il convient de se demander à présent ? » (Philosophies, « Pourquoi parle-t-on de création artistique? »)

Black Metal: le mythe de la Haine universelle

Posted in La "philosophie" du black metal with tags , , , , , , , , , , , on 10 mars 2011 by Darth Manu

En lisant Eunolie, l’ouvrage du compositeur Frédérick Martin sur le black metal, je suis tombé sur cette fascinante profession de foi sataniste écrite en réaction au NSBM (National  Socialist Black Metal) parEklezjas’tik BerZerK, chanteur du groupe toulousain Malhkebre et responsable du label Battkeskr’s:

« Etre sataniste c’est rejeter l’humanité, donc soi-même.Le problème réside donc dans la capacité ou l’incapacité de l’être à accepter cette partie de lui-même qu’il méprise. Certains le font à la perfection: ils choisissent la mort. Amen. Tout absolu humaniste implique une idée de perfectibilité et admet par à-même l’incomplétude de l’homme. Le satanisme, en tant qu’absolu, se fonde, quant à lui, sur l’idée de l’imperfection humaine. Or, il est beaucoup plu difficile de vivre au quotidien en reconnaissant la médiocrité humaine, sa propre médiocrité. Pourtant, c’est en prenant conscience de cela qu’on peut la rejeter. Une fois ce processus effectué, il est possible de se battre pour ses idées avec ce que cela implique: se mettre en danger au risque de perdre son petit confort personnel. En revanche il est beaucoup plus simple d’accepter le système: de se battre pour ses proches, de protéger son pays en estimant que l’homme, ainsi, fait montre de sa perfectibilité par son dévouement envers autrui, envers l’Homme. Et il est encore plus évident d’estimer que l’homme est perfectible mais que ce sont les autres qui l’en empêchent ce qui amène à des idées telles que la supériorité de la « race blanche ». En cela, il s’agit encore de choisir la facilité: les autres sont un prétexte à l’imperfection que l’on trouve en soi et que l’on refuse d’accepter. Ainsi, lutter contre ceux qui, pense-t-on, nuisent à la perfection de l’Homme, donne un sens à la vie. Chimère, chimère; simple réflexe humain témoignant de la faiblesse humaine.

[…] Je ne suis pas pour un chaos sélectif. Satan n’a pas de couleur de peau. Le satanisme est une idéologie à laquelle peut adhérer tout être humain, toute nation confondue. Il serait donc temps que sonne le glas de la scène NSBM.

Si Montaigne, dans une perspective humaniste, se déclarait « citoyen du monde », c’était certes parce que tel était son sentiment profond mais aussi parce qu’il se heurtaitdéjà à cette peur ancestrale qu’est la peur de la différence. Or, en concédant que le Satanisme est l’exact opposé de l’humanisme, tout Sataniste devrait être un anti-citoyen du monde, monde étant à comprendre bien évidemment au sens d’humanité, sans distinction de pays ou de couleur. Le satanisme prône la destruction de toute valeur humaine, raison pour laquelle nous, êtres affaiblis par notre humanité, ne pourrons jamais ^^etre en totale adéquation avec cette idéologie. Nous devons du moins y tendre. C’est de cette façon que nous nous rapprocherons du Seigneur, c’est de cette manière qu’il vous reconnaitra comme l’un de ses fidèles » (Eklezjas’tik BerZerK « au nom des Apôtres de l’Ignominie », propos rapportés par Frédérick Martin dans Eunolie: Légendes du Black Metal, p. 214 à 216, Editions MF, 2nde édition enrichie, 2009).

Dans un premier temps, j’ai pensé: « 1-0 en faveur de l’équipe Satan contre l’équipe Hitler sur le plan de la cohérence« . Puis, à y réfléchir, je me suis rendu compte combien ce texte mettait en évidence une contradiction à mon avis intenable au coeur du projet du satanisme, dont le black metal s’est voulu l’expression musicale. Il se lit comme une volonté d’absolutiser, d’universaliser la haine: « Le satanisme, en tant qu’absolu, se fonde, quant à lui, sur l’idée de l’imperfection humaine ». Il se veut un nihilisme total, et en même temps comme une doctrine fédératrice, un nouveau sytème de valeur contre tous les systèmes de valeur: « Le satanisme est une idéologie à laquelle peut adhérer tout être humain, toute nation confondue« . Il se veut un anti humanisme, mais également un projet qui peut rassembler l’humanité sans distinction.

Si ce texte n’exprime que le point de vue d’une variété du satanisme parmi tant d’autres, il a le mérite de toucher du doigt une ambiguité au coeur du projet idéologique du black metal. J’ai montré dans un précédent article que beaucoup de black metalleux placent l’expression de la haine au coeur du projet musical du BM. Une haine universelle, qui écrase tout espoir, toute utopie, toute valeur humaine. Ce qui les amène souvent à condamner le nazisme, non pas disent-ils parce que c’est une doctrine de haine, mais parce que sa haine est trop imparfaite, dirigée seulement contre l’autre au lieu de manisfester un rejet de Tout:

« Ta position par rapport à l’idéologie NS qui ronge le black-metal ?
Le black-metal n’a rien de politique, comment peut on prôner le chaos et la haine de l’humain en glorifiant une race et en insufflant une morale ? Le black-metal est un art noir, pas un parti politique » (Interview du groupe Haemoth par Spirit of Metal).

Et pourtant la haine, contrairement à l’amour, ne semble pas universelle dans son essence. La haine au contraire, se manifeste généralement par le refus de l’autre, le rejet de toute universalité:

« Pour sa part, après avoir lu Mein Kampf, […]Georges Canguilhem préférait parler de «contre-philosophie», car «le principe de cette systématisation, improvisée aux fins de conditionnement collectif, consistait dans la haine et le refus absolu de l’universel» (Trouvé ici).

La haine n’assume pas l’imperfection comme le propre de chacun, mais la rejette sur l’autre, en se fermant à ses propres limites:

« L’un des principaux leviers de la haine concerne la condamnation sans appel, comme une assignation d’identité. L’accusation qui annule l’autre sous-entend : je sais qui tu es ; je dis que tu ne vaux rien, tu ne vaux rien » ( S. Tomasella, Le sentiment d’abandon, Eyrolles, 2010, p. 92, cité dans l’aticle « Haine » de Wikipédia).

En ce sens, la haine n’assume rien, elle n’est pas un idéal vers lequel on tend:

« La haine n’attrape pas la vérité, elle l’enserre à l’intérieur d’une pensée immobile où plus rien n’est transformable, où tout est pour toujours immuable : le haineux navigue dans un univers de certitudes » (H. O’Dwyer de Macedo, Lettres à une jeune psychanalyste, Stock, 2008, p. 340, cité dans l’article « Haine » de Wikipédia).

La haine rejette l’universalité, elle affirme l’individu contre l’autre, nie toute essence commune. Même les idéologies comme le nazisme qui la fondent sur une forme d’idéal (la Race etc.) associe celui-ci à la différence, au rejet… C’est en celà qu’elle s’oppose à l’amour, qui lui suppose un idéal commun et tend vers le rapprochement et le dépassement des antagonismes.

En ce sens, ceux des groupes de BM qui s’inspirent du satanisme, dans la synthèse qu’ils proposent entre une revendication de la haine et une aspiration à un universel, fusse-t-il un idéal de destruction absolu, mettent en forme dans leurs textes, et dans leur musique qu’ils veulent l’expression de cet idéal, une tension entre deux mouvements inverses: un qui prone le repli sur soi-même et l’anéantissement de toute transcendance et de tout partage, de toute communauté, présent par exemple dans le refus de certains musiciens d’organiser des concerts, et un autre qui aspire néanmoins à cette dernière, et qui veut faire corps, relier les métalleux entre eux, sinon dans une nouvelle religion, du moins au sein d’une nouvelle philosophie ou d’une forme de spiritualité à rebours. Cette tension se retrouve dans l’identité musicale même du black metal, qui vise à exprimer le nihilisme le plus total, tout en étant par nature, comme courant artistique, un acte de création.

Il n’est donc pas étonnant que tout au long de son histoire, il ait vu se développer à ses marges deux courants opposés, qui ne diffère pour ainsi dire pas musicalement mais qui se réclament de doctrines radicalement contraires: l’unblack metal, qui choisit la quête de l’Universel contre la revendication de la haine, et le NSBM, qui cherche à aller au bout de l’exploration de cette haine, mais qui abandonne toute aspiration universaliste (à ce sujet, il est révélateur que les actes authentiques et concrets de haine soient souvent le fait de groupes de NSBM, y compris les profanations religieuses, par exemple celles à Toulon par le groupe Funeral: le nazisme est une doctrine véritablement fondée sur la haine, l’histoire l’a prouvé, alors que le satanisme est une construction intellectuelle, qui vise à donner une signification existentielle, « mystique » à la haine, tout en refusant d’en tirer toutes les conséquences).

Le black metal est donc traversé par deux mouvements, un qui va de l’amour à la haine, de l’espoir au dése^poir, de la vie à la mort, de la lumière aux ténèbres, et le second qui va de la haine à l’amour, du désespoir à l’espoir, de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière. Il en constitue la fine pointe, et c’est ce qui fait son originalité musicale et doctrinale. Mais il est, je l’ai dit, un acte de création. C’est -à-dire que par son existence, il nie déjà le nihilisme et la destruction de toutes valeurs qu’il se propose d’exprimer initialement. En ce sens, la quête de l’universel me parait une revendication plus essentielle, plus profonde de ce courant musical, et c’est pourquoi je pense que l’unblack metal, s’il était davantage pris au sérieux dans ses thématiques par ce milieu, pourrait être la source d’un renouveau d’inspiration et d’un enrichissement de la recherche musicale.

Pour conclure, je répondrai brièvement à une objection qui m’a été faite indirectement sur le Forum de la Cité Catholique. Un intervenant métalleux, en réponse à un catholique qui lui demandait si à son avis le BM était intrinsèquement anti-chrétien, faisait la réponse suivante:

« Grosso modo, oui. Il y a quelques exceptions (textes d’inspirations mythologique, romantique (même si la personne de satan y est aussi utilisée), historique, naturelle ou religieuse (cf. la scene chrétienne de Black metal dont manu ventait le mérite sur ce forum). Mais ces groupes ne sont qu’une minorité.

Cette minorité est d’autant plus petite que certains groupes aux paroles neutres ont un comportement extrême (cf. Burzum qui chante des histoires inspirées de Tolkien, la solitude et la nature. %Mais en dehors de ses texte, le groupe n’est pas recommandable du tout.

Donc même si tous les groupes de BM ne sont pas anti chrétiens, l’immense majorité l’est » (échange ici).

Ces groupes ne sont en effet qu’une minorité (de même dans l’autre sens que le NSBM ou que les groupes sincèrement satanistes d’ailleurs) mais une minorité qui est présente dès les débuts du BM (Antestor a été fondé en 1990) et qui l’a accompagné dans la plupart des pays où il est représenté, sur tous les continents. Il s’agit donc d’une constante, d’un des aspects intrinsèques, quoique minoritaire, de son identité telle qu’elle s’est développée historiquement. Un aspect qui, comme je viens de le montrer, corrrespond peut-être à son essence la plus profonde, à l’aspect le plus mûr de la démarche de création de nouvelles formes et de nouveaux sens qui est la sienne, et qui est peut-être d’autant plus niée par certains black métalleux qu’elle pointe sur les contradictions de l’idéologie qui l’a vu naitre et l’incite à grandir, à passer à l’âge adulte. L’aversion pour le christianisme de la plupart des black métalleux, si elle passe trop souvent par la moquerie ou l’insulte, est finalement beaucoup moins grande que leur rejet du nazisme (j’ai souvent vu des groupes comme Crimson Moonlight ou Antestor rabaissés et moqués par des blackists, mais les groupes de NSBM comme Nokurnal Mortum ou Graveland, même lorsqu’il sont considérés de qualité sur le plan musical, suscite une méfiance et une hostilité bien plus directe et viscérale de la majorité), preuve qu’ils ne sont finalement pas habités par cette haine qu’ils affectent de revendiquer. Les raisonnements compliqués que certains utilisent pour distinguer haine absolue et haine fondée sur le rejet de l’autre prouve combien cette thématique du BM, qui est le corrélat de son anti-christianisme affiché, en est finalement, un aspect bien superficiel.

Et s’il est vrai que quelques groupes aux paroles neutres ont des comportements extrêmes, cela fait finalement d’autant plus ressortir le fait historique que la plupart des groupes aux paroles extrêmes ont un comportement neutre. Preuve qu’il faut dissocier la haine des paroles de la haine des coeurs, et que si les deux doivent finalement être rejetées, la plupart des black métalleux, entre affirmation de la haine et aspiration à l’universalité, ont finalement choisi pour eux-mêmes la seconde, ne serait-ce que dans la famille qu’ils ont pu fonder, les amis qu’ils ont, le travail qu’ils effectuent « dans le civil »… Et si leur comportement dans la vie de tous les jours, qui est d’une certaine manière le miroir concret de leur âme, est conforme à ce que pourrait être la vie de n’importe quel chrétien, pourquoi leur musique, qui exprime les mouvements de cette même âme par la création artistique, devrait être intrinsèquement anti-chrétienne? Cela parait dénué de sens…

Les paroles sont-elles importantes dans le black metal?

Posted in La "philosophie" du black metal with tags , , , , , , , , , , on 2 mars 2011 by Darth Manu

En lisant une chronique de Hellig Usvart (qui le descendait d’une manière assez lapidaire) je suis tombé sur l’affirmation suivante:

 « Mais laissons de côté cette contrariété, nous savons de toute façon que les paroles n’ont aucune valeur en black metal du simple fait de leur caractère inaudible » (Chronique par Possopo sur le site Nightfall in Metal Earth).

Ce jugement rejoint beaucoup d’affirmations émises par des métalleux, lors des différentes polémiques autour du Hellfest, qui tendaient à dire que de toute façon les paroles des groupes de BM, en plus d’être souvent ridicules, étaient incompréhensibles, et que c’était la musique uniquement qui comptait:

 « De nombreux « métalleux » ont réagi sur nos forums affirmant qu’il fallait savoir dissocier la musique des paroles. À les entendre, ce n’était pas pour les messages de violence qu’ils se rassemblaient au Hellfest, d’autant plus que nombre d’entre eux ne comprenaient pas les paroles en anglais. Cette dissociation est-elle selon vous réellement possible ? » (Antoine Besson pour Liberté politique.com en entretien avec le Père Benoit Domergue).


En sens contraire de cette opinion commune à beaucoup de métalleux, Morgan, du groupe Marduk, estime que « les paroles sont aussi importantes que la musique »:

  « MI. Quiconque a jeté un oeil à vos paroles un jour ou l’autre aura pu remarquer sans difficultés à quel point l’histoire te passionne. A ton sens, quelle place ont les paroles dans MARDUK ? Penses-tu qu’il est fondamental de les comprendre pour parfaitement appréhender MARDUK ?
Morgan. Je le crois, oui. Bien évidemment, quiconque va jeter un œil aux paroles va les percevoir d’une manière différente. Ca ne me pose pas de problème mais pour moi elles sont aussi importantes que la musique. Quand j’aime un groupe, je me plonge toujours dans leurs paroles et quand celles-ci s’avèrent minables je perd une partie du respect que j’ai pour ce groupe. Il est important que les paroles et la musique forment un tout et se reflètent à tout point de vue.

MI. Oui, mais beaucoup de groupes ne pensent pas ainsi.
Morgan. Et c’est pour ça qu’il y a beaucoup de merde dans ce qu’on peut lire. Mais, après tout, qui suis-je pour en décider ? Les gens aiment toujours beaucoup de choses différentes. Personnellement, je met beaucoup d’énergie à les écrire et les modifier, et ce jusqu’à la dernière minute. Parfois même je pars d’un titre ou d’un texte que j’ai en tête puis construit la musique à partir de là. Ou bien c’est un riff qui m’inspire une ligne de chant ou un bout de texte. C’est comme ça que je travaille » (interview par Metal Impact).

  Indépendamment de ce que je pense du contenu sataniste des paroles de Marduk (qui sont, il est vrai, assez travaillées dans la forme), je suis plutôt d’accord pour le coup avec Morgan. La musique et les paroles sont un tout, qui vise à traduire une idée, une émotion, un évènement intérieur que le compositeur veut partager. La musique ne se réduit pas nécessairement au support ou à l’illustration du texte, mais les hiérarchiser dans l’autre sens ne parait pas non plus pertinent. D’autant que s’ ils peuvent faire sens séparément (si on lit les paroles d’un livret sans avoir écouté l’album, ou inversement si on entend un morceau sans avoir le texte sous les yeux, le chant black metal rendant il est vrai très ardue se restitution par l’oreille), chacun peut éventuellement enrichir l’autre par un jeu de miroir et de correspondances, à l’issue d’une écoute plus investie des morceaux, ainsi chez Meshuggah, (groupe de death metal expérimental, donc normalement hors du cadre d’Inner Light, mais je pense que l’analyse qui suit est également intéressante pour le BM):

            «  Idées et absence d’idées

Dualité

Étant donné l’austérité de l’écriture, l’ambivalence entre le « moi » et « l’autre » (ou la technologie et la spiritualité, etc.) est permanente. Nous la retrouvons musicalement dans la construction complexe mais violente du Métal de Meshuggah, l’opposition en voix brute et soli de guitare très mélodiques. Elle est contenue dans l’écriture même du texte et de la musique : les termes sont toujours accolés sous forme d’oxymore. Les idées contradictoires, les termes ou idées accolés sont ainsi étroitement liés, comme le texte de « Vanished »27 nous le prouve. Le narrateur est peut-être, alors, son propre bourreau.
Le Vide et son remède

L ‘obsession du vide, du noir déjà présente par le titre dans « We’ll never see the day » par exemple ou dans celui du mini-CD None, traverse l’album Nothing. Les titres « Closed Eye visuals », « Obsidian », « Perpetual Black Second », « Nebulous » en sont la preuve. Il s’agit là d’une unité consciente28 entre les textes de l’album. Paradoxalement, dans « Closed Eye Visuals », Haake crée cette ambiance de peur mêlée de descriptions lumineuses. L’idée de l’ « obscur » va au-delà de la peur : elle est fascination, transcendance dans la fatalité. Le mal sauve d’un état psychique donné puisqu’il produit et s’oppose en cela au vide ; il réorganise, améliore, se mêle à la lumière.

Au-delà du sens, le poème sonore

Puisque Jens Kidman ne se concentre pas sur le sens du texte quand il l’interprète, la voix chez Meshuggah est aussi envisagée comme un instrument. La prosodie ne dépend pas vraiment du sens du texte : les paroles sont calées sur la musique en fonction de leur propre musicalité. Le lien entre texte et musique est loin du figuralisme : il se situe plus dans un système de correspondances, de résonances entre l’ambiance du texte et celle de la musique » (Meshuggah: une formation de metal atypique. Esthétique et technique de composition, Mémoire de maîtrise de mucicologie de Matthieu Metzger, soutenu le 23 juin 2003, sous la direction de Benoit Aubigny, MCF à l’Université de Poitiers).

On pourrait distinguer en ce sens deux façon d’écouter le black metal, comme toute musique d’ailleurs: une ludique, qui goûte la musicalité sans nécessairement s’intéresser au message ou aux intentions du compositeur, et une seconde plus prospective, qui au delà du plaisir de l’écoute, va chercher, par une étude plus approfondie de la composition musicale et des paroles,  à dégager le sens profond du morceau, voire ses différents niveaux de sens. Ainsi dans le cas de Meshuggah:
 
 « Il en résulte un texte difficilement intelligible pour un néophyte, mais qui reste assez clair. Le vocabulaire particulier n’aide pas non plus à la compréhension immédiate de la chanson. L’auditeur est alors considéré comme « volontaire », et doit faire la démarche de lire le texte sur le livret, ou, depuis Nothing, sur la plage multimédia du disque, encore moins directe. Il peut bénéficier en cela de plusieurs niveaux d’écoute successifs : une écoute rock de la musique, puis polyrythmique et mélodique avec les riffs et les soli, pour enfin envisager le tout dans le cadre de la chanson (peut-être le moins évident) » (idem).
 Certains nieront l’intérêt d’une telle démarche. Elle me semble pourtant soulever, dans le cadre d’une relecture chrétienne du black metal, deux enjeux d’importance:
 
 
1) L’apport éventuel du BM au christianisme: la recherche esthétique et existentielle/spirituelle dans le black metal

 
Comme je le soulignais dans un précédent article, le black metal, en tant que musique, est un acte de création. Il est également une tentative de communiquer, de donner un nom, une forme, une structure, à des angoisses, des désirs, des pulsions, des états de consciences, Je ne suis pas musicologue, ni même compétent musicalement, mais je pense que chaque morceau est une rencontre entre une idée, un projet conscient de son auteur, combiné éventuellement avec l’approche de chaque instrumentiste, et l’expression d’une intuition, voire d’un état d’etre, qui peut être beaucoup plus large que le précédent aspect, voire le dépasser ou le contredire. En ce sens chaque chanson est un paradoxe, une tension entre le point de vue des musiciens, individuellement et collectivement, et le fond de leur être, les problématiques qui les habitent sans qu’ils en soient nécessairement conscients. Cette tension est  particulièrement présente, dans le genre musical qui nous intéresse, dans la rupture des harmonies, des rythmes, l’aspect déstructuré des morceaux, etc. Mais l’écart éventuel entre le contenu littéral, ou meme figuré des paroles, et les sensations véhiculées par la musique, est également source de sens (et éventuellement, a contrario de l’argument cité plus haut de Morgan, un groupe musicalement inspiré avec des paroles pauvres peut être ‘autant plus intéressant par cet écart…).
 
En ce sens la recherche musicale est en même temps une quête existentielle, qui traduit l’être de ses auteurs sous toutes ses facettes, conscientes et inconscientes. Elle est un témoignage de la diversité, de la complexité, de chaque être humain, de chaque créature de Dieu. Et l’analyse comparée des textes et de la musicalité des groupes de BM, non seulement dans ce qu’ils disent explicitement (blasphèmes, etc.), mais également dans ce qu’ils taisent ou dans ce qui contredit ces derniers dans l’expression musicale, par exemple le sentiment de confrontation à une transcendance qu’elle superpose parfois à un discours nihiliste, me parait source d’enrichissement possible dans cette quête de la présence de Dieu dans toutes les facettes, existentielles, spirituelles… de sa création humaine, et un rappel salutaire de la présence de la Grâce, mais sous les apprences les plus disgracieuses et anti-esthétiques au premier regard.
Une telle complexité de l’être peut être traduite dans la seule musique; elle est d’autant plus enrichie par l’utilisation intelligente des paroles et de leur rapport avec la musique qu’elles illustrent et qui les accompagne…
 
 
2) L’apport éventuel du christianisme au black metal: élargir, enrichir et approfondir ses thématiques

L’une des revendication du black metal contre le christianisme accorde une grande importance au rôle de la mort, du désespoir, de la haine, des sentiments négatifs dans toute vie. Il s’agit en ce sens d’une réaction contre une religion perçue comme trop idéaliste, naïvement optimiste, et qui dissimulerait la pluralité des situations individuelles et des éthiques posibles sous un moralisme abstrait. Compris en ce sens, le black metal défendrait la complexité de  l’existence, et du réel en général, contre l’abstraction chrétienne et ses arrières-mondes hypocrites.
 
Cette critique du christianisme repose à mon avis sur un malentendu, comme j’ai essayé de le montrer dans l’un de mes articles sur le black metal chrétien. En effet, non seulement le christianisme, dans son catéchisme comme dans sa spiritualité, accorde une large place à,la nuit de l’âme, au doute, à l’angoisse, à la souffrance ou la colère (il n’y aqu’à lire les psaumes ou les oeuvres de nombreux mystiques pour s’en convaincre) et considère comme l’un des fondements de sa foi, rappelé lors de chaque célébration eucharistique, l’affirmation de la mort du Fils de Dieu (Saint Paul allait jusqu’à dire que si le Christ n’était pas mort en croix et ressuscité alors la foi chrétienne était sans fondement),  mais la vie chrétienne au jour le jour est souvent présenté, par le Christ comme la tradition chrétienne, comme un combat, un discernement de tous les instants, qui oblige à remettre en cause ses motivations et sa perception du prochain, ne serait-ce que par la pratique régulière de la prière et du service. Le philosophe chrétien Kierkeggaard parlait très justement de « pensées qui attaquent dans le dos ».
 
En ce sens, les thématiques du black metal et du christianisme sont en fait très proches, et se proposent toutes deux de rendre justice à la complexité et à la richesse sans cesse renouvelées du réel. C’est pourquoi un morceau de black metal avec des paroles chrétiennes, bien loin de superposer platement et pour des raisons de propagande un texte qui dit une chose à une musique qui dit le contraire, s’il est bien écrit, peut apporter un atout important à ce jeu de miroirs et de dissemblances entre texte et musicalité qui est à mon avis l’une des richesses du metal extrême, ne serait-ce que dans la relation paradoxale entre une espérance annoncée et une lourdeur et une noirceur ressenties.
 
Les métalleux, prompts à diminuer l’importance des textes pour ne pas paraitre cautionner leurs aspects parfois choquant, utilisent également ce discours pour disqualifier a priori l’apport du black metal chrétien. Cependant, il passent à mon avis à côté d’opportunités musicales importantes, et rendent un bien mauvais service au black metal: en effet l’enjeu n’est pas ici de convertir, ou de substituer une idéologie à une autre.
Si le black metal en tant que musique arrive en effet à la fois à s’accorder, d’une manière qui fasse sens et élève la recherche musicale et existentielle de chaque artiste, à des paroles qui peuvent exprimer une opposition au christianisme, mais également à des paroles qui reflètent une foi chrétienne et un cheminement spirituel véritable, alors c’est une preuve de sa richesse en tant que courant musical, puisqu’il est alors capable d’exprimer la complexité souvent paradoxale de l’existence dans toutes ses nuances et ses oppositions éventuelles, jusque dans les divergences de croyances et d’opinions en apparence les plus irréductibles.

A propos des paroles du groupe Béhémoth: retour sur la pétition 2010 de Catholiques en Campagne

Posted in Hellfest, La "philosophie" du black metal with tags , , , , , , , on 11 janvier 2011 by Darth Manu

                                                                                                                  

A l’occasion du Hellfest 2010, les catholiques antihellfest épluchèrent comme chaque année la programmation du festival, et l’un des groupes qui suscita le plus leur ire cette année-là fut Béhémoth.

En bonne place dans la pétition de Catholiques en Campagne, on pouvait en effet trouver cette citation, parmi un florilège d’extraits de morceaux joués par des groupes invités au festival:

« A mon commandement, inondez les rues de Bethlehem du sang des enfants !
(At my command: Let the blood of the infants flood the streets of Bethelehem !)

Shemaforash, musique du groupe BEHEMOTH tirée de l’album Evangelion ».

Ce florilège était suivi du commentaire suivant:

« Au Hellfest, on entend des groupes de musique dite « heavy metal ». La valeur artistique de ces producteurs de décibels est laissée à l’appréciation de chacun. En revanche, ce qui ne peut l’être, c’est le contenu objectif des paroles de certaines chansons de certains groupes de cette mouvance, qui s’y sont produits dans le passé ou le feront cette année.

Cruauté envers les animaux, nihilisme, scatologie, sexisme, insultes en tout genre, incitation au viol des femmes, à la violence, à l’atteinte à l’intégrité physique, appel à l’incendie d’églises, au viol de sépulture, à la nécrophagie et au meurtre, apologie du morbide, blasphèmes, menaces de mort et de génocide, et la liste n’est pas exhaustive …, tels sont quelques uns des thèmes fédérateurs de cette anti-culture. Une partie d’entre eux tombent d’ailleurs sous le coup de la loi pénale« .

Voilà de quoi faire trembler dans les chaumières. A la lecture de cette pétition, on a vraiment l’impression que la folie meurtrière et la haine deviennent des objets de consommation courante de notre bonne société française, après le sexe et les scandales financiers. D’où les accents de panique que l’on peut déceler dans la réaction de certains sites chrétiens:

« Bonjour,

MERCI beaucoup pour cette terrible info.

Nous diffusons, transmettrons sur le site et consacrerons le courrier partagé du Dimanche 06 juin jour de la Fête du St Sacrement à ce terrible évènement afin que nous soyons encore plus nombreux à prier pour ces jeunes et contrer les forces du mal. Amen

Unissons nos prières, offrons au SEIGNEUR des pénitences et controns les forces du mal par toutes formes de privations. Amen » (Groupe Saint Michel Archange). 

Il ne s’agit pas dans ce billet de nier les problèmes soulevés par le contenu des paroles. La raison d’être d’Inner Light est de prendre précisément cette question à bras le corps. Mais il me parait intéressant d’examiner à partir d’un groupe précis la correspondance entre les paroles des morceaux et le comportement général des musiciens, afin de déterminer les raisons objectives qui les poussent à écrire des textes si violents, et leurs motivations réelles.

Tout d’abord, comment le groupe lui-même analyse-t-il les paroles de Shemhamforash (et non « shemaforash« )?

Pour mémoire, voici le texte complet du morceau:

« Shemhamforash

[Music and lyrics by Nergal]

« What we need is hatred. From it our ideas are born. » [Jean Genet]

Consumed by tongues ov fire
Burning like Phlegethon
Holy gardens reduced to ash
Extinguishing light ov hope
Bringing the end ov the days

Words ov my gospel scattered
Sacrilegious scorn spat in pale creeds
Thin is the line between pure being and pure nothing
My sole companion
Woe to Thee!

At my command:
Let the blood ov the infants flood the streets ov Bethlehem!

O ye ov little faith
With ethics rotten in a moral cage
Dead meat thrown down to the worms
To feed religious tumor
Corrupting marrow ov repugnant swirl

At my command:
Let the blood ov the infants flood the streets ov Bethlehem!
At my command:
Let the heads ov Samaritan pave my ways!

Shemhamforash!!! » (Paroles sur Dark Lyrics, une traduction en français est disponible ici).

Voici donc un texte qui, lu littéralement, semble faire l’apologie de la haine (la citation de Genet), et du meurtre de masse (« Let the blood ov the infants flood the streets ov Bethlehem! »).

Arrivés à ce point, certains chrétiens sont tentés de se demander ce qui peut passer par la tête de l’auteur du morceau pour écrire de telles horreurs. Est-il fou, est-il un psychopathe?

Mais laissons-lui la parole, plutôt que de nous précipiter sur les conclusions. A propos de l’album tout entier, Nergal (l’auteur donc) déclare:

« ‘Evangelion’ combines a pure art form with a direct message. […] The picture is of The Great Harlot of Babylon riding the seven-headed beast. Saints bow before her in worship whilst the tablets of the Ten Commandments lie broken at her feet. It represents our vision and the interpretation of the New Testament parable where the ‘Whore of Babylon’ is a symbol of rebellion and resistance against God. I am fascinated by stories whose source lies in the Bible and we have used biblical symbolism, coupled with my own experience and outlook, in our lyrics or on the covers of previous BEHEMOTH records. I love to juggle with meanings and play around with symbolism which is exactly what I have done in this case. The main character of our new cover is an archetype of disobedience, individualism, self-determination and a free, unfettered will — these are universal keywords which are typical and crucial in understanding the character of our works, life as a whole and the true nature of man » (Cité sur le blog Gelappekat).

Les paroles de cet album ont donc pour but de célébrer par une représentation symbolique du combat de l’individu contre la religion la liberté, comprise comme « [le droit à] la désobéissance, l’individualisme, l’autodétermination et le libre-arbitre sans aucune entrave« . Ce que Nergal confirme dans une autre interview, où il explique que ce qui l’intéresse dans la thématique sataniste, c’est la revendication de la liberté:

« Vos albums sont basés sur des thèmes satanistes inspirés par des auteurs comme Lovecraft. Pour toi quelle est la vraie définition du satanisme ?

La liberté. C’est un moyen d’expression. La libération, ne pas être limité. C’est un symbole. Toi en tant qu’être humain, tu peux décider par toi-même. Voilà ce qu’est le Satanisme pour moi. Et ça a toujours été comme ça » (Interview sur Radio Metal).

Ce n’est certainement pas la philosophie la plus originale qui soit, ni la critique la plus profonde et la plus juste qui ait jamais été formulée contre le christianisme. Mais elle nous permet de relire le texte de Shemhamforash d’une manière bien moins dramatique que Catholiques en campagne ne le suggère…

La citation de Jean Genet en exergue donne bien le ton, et constitue une véritable clé de lecture. Mauvais garçon, homosexuel, en guerre contre la morale bien-pensante de son époque, un temps suspecté à tort de sympathies pour le nazisme, il n’est pas sans rappeler par beaucoup d’aspects les groupes de black metal qui font scandale aujourd’hui:

« La haine a joué un rôle important dans la vie de Genet. Il s’est construit sur cela, il s’est construit sur le rapport l’opposition à la société, au monde bourgeois, au monde des gens de bien. Cependant, une fois qu’on a dit ça, il faut voir aussi l’autre côté. Ce n’était pas une haine généralisée, c’était une haine contre un certain monde, un certain mode de vie, un certain mode de penser qu’il a conservée pendant toute sa vie » (Interview de Albert Dichy, directeur littéraire de l’Institut Mémoires de L’Edition Contemporaine (IMEC), par Radio Prague).

De même dans les paroles de Shemhamforash, l’appel à la haine ne semble pas dirigé contre des personnes réelles mais contre ce que l’auteur perçoit comme une forme d’hypocrisie de la morale religieuse:

« O ye ov little faith
With ethics rotten in a moral cage
Dead meat thrown down to the worms
To feed religious tumor
Corrupting marrow ov repugnant swirl »

A travers l’image du christianisme, l’auteur n’entend pas combattre le Bien en lui-même, mais la « petite foi« , « l’éthique moisissant dans une cage de morale« , c’est-à-dire non pas les valeurs de l’Evangile en soi, mais l’hypocrisie bien pensante. Quand à l’incitation à inonder les rues de Bethléem du sang des enfants, il ne s’agit clairement pas d’un appel objectif au meurtre, mais du retournement de la mythologie du christianisme contre lui-même: cette utilisation du massacre des Saints Innocents à contre-emploi n’est pas sans rappeler en même temps le dernier fléau d’Egypte, une forme de punition divine ironiquement déchaînée contre la « tumeur religieuse ». Même si les images sont barbares, l’auteur n’appelle pas ici au massacre d’humains réels mais d’idées à ses yeux représentatrices de la réalité du mal, c’est à dire la médiocrité et l’oppression sous l’apparence du Bien.

Dans l’interview précédemment citée de Radio Metal, Nergal en effet, s’il parle assez maladroitement des raisons de tuer dans certaines circonstances (« Tu vois, si une personne essaie de défendre sa famille et si le seul moyen pour le faire est de devoir tuer, je le ferai »), se prononce clairement contre la  tentation de prendre au pied de la lettre les paroles de ses chansons  « Je n’essaie pas d’excuser qui que ce soit. Tout le monde devrait être responsable de ce qu’il fait. Je ne peux pas prendre la responsabilité de gens qui tuent sans raison« .

En tant que chrétien, je n’approuve bien évidemment pas toutes ses thèses, ni les paroles de ses chansons, et je trouve certaines images qu’il utilise choquantes et de très mauvais goût. Mais son discours est finalement assez banal et ne justifie à mon avis ni des poursuites judiciaires, ni de l’accuser d’incitation au meurtre et à la haine en présentant les citations de certains de ses morceaux hors contexte. Le christianisme est innocent de ce dont Béhémoth l’accuse, mais Béhémoth est à son tour innocent de ce dont Catholiques en campagne l’accuse. Le manque de discernement des uns ne saurait justifier celui des autres. Après tout, on trouve des images toutes aussi choquantes et blasphèmatoires dans Les chants de Maldoror de Lautréamont ou dans l’oeuvre de Jean Genet par exemple, qui peuvent tout à fait être étudiées en lycée, sans que personne ne trouve rien à y redire… De même, on rencontre couramment chez des auteurs comme Michel Onfray des attaques bien plus ridicules encore contre le christianisme, mais qui songerait à lancer contre lui des campagnes aussi violentes et menaçantes que celles dirigées contre les groupes de black metal. La justice passe aussi par l’équité.

L’exemple de Béhémoth montre par ailleurs que cette haine que les black metalleux croient diriger contre le christianisme vise en fait l’hypocrisie, et que la rage qui anime leur musique n’est finalement pas si incompatible que certains le croient avec une thématique chrétienne.

Pour conclure, si certains lecteurs continuent à trouver que seul un monstre ou un fou, un meurtrier en puissance pour tout dire, peut composer de telles paroles, je leur recommande vivement de se référer à l’interview de Nergal dans le numéro 63  de Metallian. Le musicien, qui récupère actuellement d’une greffe de moelle osseuse après avoir combattu plusieurs mois contre la leucémie, y dit par exemple: « […]je suis heureux que mon cas ait permis une prise de conscience de ma maladie chez des gens, qui ont voulu donner leur sang ou leur moelle osseuse.[…]La scène metal est très petite et confidentielle, mais tous ces gens ont été incroyables et je suis très touché et impressionné par l’humanité de ce milieu. […] Ma perception des choses a changé, je ne sais pas vraiment à quel degré, mais j’ai surtout envie de profiter de la vie.[…]je veux passer du temps avec mes amis et mes proches et faire attention à ce qui arrive aux autres parce qu’ils ne m’ont jamais déçu. Le soutien auquel j’ai eu droit me permet de me remettre en cause, de me demander si à leur place, j’aurais été aussi présent, avec la même attitude qu’ils ont eu envers moi » (Metalliann°63, décembre 2010, page 20).

Catholiques en campagne nous avait cité quelques paroles hors contexte… Maintenant, voici l’homme…