Archive pour unblack metal

[Brève] Parution du livre White Metal: Du bruit pour l’homme en croix

Posted in Actualité et perspectives du black metal, Christianisme et culture, Unblack Metal with tags , , , , , , on 22 juin 2014 by Darth Manu

 

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[Full disclosure: j’ai été interviewé l’an dernier par l’auteur du livre dont il question, qui m’a par ailleurs indiqué par mail il y a quelque jours que le présent blog y est mentionné.]

Un très rapide rapide billet, en guise de résurrection de ce blog (pure coïncidence: pendant le Hellfest, auquel je n’ai pu malheureusement assister cette année 😦   ), pour signaler la parution mercredi dernier, aux éditions du Camion Blanc, d’un livre sur le metal chrétien, signé par Esychia Pneuma (l’ésychia , si j’ai bien compris, est un mot grec qui désigne la tranquilllité intérieure, par exemple, en contexte chrétien, celle obtenue parfois par la prière, et de pneuma le souffle ou l’esprit: un pseudo qui renvoie donc , par sa sonorité étrange aux oreilles des non héllénisants, à la tradition pseudonymique, déréalisante, onirique du black metal, mais aussi, par sa signification, à la spiritualité chrétienne), qui se présente comme une ancien musicien de metal:

« In Nomine Metallus ! Le White Metal, ou Metal Chrétien est, sans aucun doute, le sous-genre de Metal le moins connu et le plus sous-estimé. Les rares personnes a en avoir entendu parler ne se rappellent que de la période « paillettes » de Stryper, et ont gardé une vision Hard FM gentillet. Cette histoire, cette aventure dont vous allez parcourir les pages, va vous emmener de surprise en surprise. Nous commencerons par les années 60 et le Jesus Movement, une bande de rockers freaks chrétiens allumés et, pas à pas, nous arriverons jusqu’à nos jours, en faisant connaissance avec des groupes de Black Metal, grindcore ou Death Metal chrétien, aussi extrêmes que leurs homologues séculiers ou satanistes. Bienvenue dans l’univers de Horde, Antestor, Crimson Moonlight, Mortification et les autres. La scène underground d’Amérique du Sud, absolument fascinante, sera également du voyage. Vous n’allez pas reconnaître le jardin d’Eden… À propos de l’auteur : Esychia Pneuma est un ancien musicien de Metal reconverti dans l’écriture. Son propos n’est pas de convertir les masses au christianisme, mais de faire découvrir un genre musical incroyablement riche et vivant, loin des feux médiatiques… de faire découvrir des artistes talentueux, ouverts d’esprit, fans de Metal autant que de spiritualité, et souvent en rupture avec les institutions religieuses traditionnelles car trop rebelles pour s’adapter. Des hommes et des femmes qui n’ont de compte à rendre qu’à Dieu lui-même. Bref, un voyage dans un underground fascinant et regorgeant de merveilles triées dans la partie « Anthologie » du présent ouvrage. » (présentation de l’éditeur).

 

Je n’ai pas encore lu ce livre, et y reviendrai sans doute beaucoup plus longuement dans un billet ultérieur. Je me réjouis cependant de lire, dans cette courte présentation, que l’auteur ne réduit pas le metal à un simple support d’une démarche d’évangélisation (ou, pire, de prosélytisme) mais qu’il aborde le metal chrétien, de manière prioritaire, en tant que musique. L’iintérêt du metal chrétien n’est pas, comme certains, chrétiens et/ou métalleux, le croient encore trop souvent, de plaquer sur tel ou tel style (rock, metal, rap, classique, boys band) un message d’inspiration chrétienne, sans égard pour les spécificité musicale de chacun d’entre eux, qui permettent l’expression de certaines émotions, de certaines idées, mais pas de toutes les émotions, de toutes les idées, mais de montrer les synergies éventuelles, les tonalités peut-être communes, de la musique metal et de la foi chrétienne, et interroger la possibilité de leur enrichissement mutuel: le christianisme peut-il être une source d’inspiration positive (pas forcément négative, par rejet ou négation), pour le compositeur de musique metal, et inversement, les univers musicaux propres à ce courant musical peuvent-ils éclairer d’une autre lumière la foi chrétienne, rendre témoignage d’une manière nouvelle des enseignements du Christ? Plusieurs groupes, plus nombreux et variés dans leur musique comme dans leurs objectifs et leurs opinions, que beaucoup ne le croient, ont répondu par l’affirmative.

L’auteur de ce livre se propose de nous faire connaitre leur production musicale, nourrie, il est vrai, par leur foi, mais également par leur amour du metal, … De même qu’il existe du metal chrétien parce que ses auteurs ont su écouter et apprécier du metal non chrétien/ satanique / païen, peut-être que des metalleux non chrétiens sauront, par ce livre, dépasser de possibles idées toutes faites sur la qualité musicale du metal chrétien (il est vrai un peu mieux connu qu’il y a quelques années) et en tirer profit, pas forcément dans le cadre d’un cheminement personnel de conversion, mais ne serait-ce que pour accroître et approfondir leur culture metallique.

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« Christians Against Black Metal »: le retour de la vengeance de la mort qui tue!

Posted in Christianisme et culture, Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal, Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , on 28 mai 2013 by Darth Manu

christians against black metal

J’ai été pas mal absent de ce blog ces derniers mois, du fait, d’une part, d’un alourdissement de ma charge de travail qui devrait se résoudre dans les prochaines semaines, et d’autre part parce que le débat sur le « mariage pour tous » m’a beaucoup préoccupé, pour les raisons que j’ai exprimées sur Aigreurs administratives, et ne m’a pas laissé beaucoup de temps ni de disponibilité d’esprit pour écrire sur le black metal (ni même pour en écouter 😦  ). Ce court billet, sur un sujet relativement anecdotique, se veut donc un coup d’envoi, en attendant que je finisse mes brouillons en court (un billet sur black metal et santé en réponse à un article publié par Etienneweb sur le site du Collectif Provocs Hellfest, un sur la place qu’il convient de donner à mon sens à l’imaginaire sataniste dans l’évaluation du rayonnement culturel du black metal, un sur la fonction du « morbide » dans ce même courant musical, et la suite de mon avant-dernier billet, sur la « guerre culturelle »). Venons-en maintenant au sujet du jour: un de mes contacts facebook a signalé sur son mur la page suivante (Correctif du 5/07/2013: un commentateur me signale qu’il s’agirait d’un fake):

« Christians Against Black Metal. BAN this sick form of « music »

Black Metal is a Perverse, Blasphemous type of music from Scandanavia. It degrades children into Homosexuals, Arsonists and Sodomites. It MUST be banned. »

Je passe rapidement sur l’usage abusif des majuscules, qui donne l’impression que l’auteur partage a minima avec ceux qu’il dénoncent un goût certain pour la dramatisation à l’excès et le spectaculaire, et sur sa fixation évidente (quoique d’actualité) sur l’homosexualité, qui monopolise pas moins de deux des trois conséquences supposées, sur nos chères têtes blondes, du black metal (on trouve quelques figures célèbres d’homosexuels dans le black metal: je pense notamment à l’ancien membre de Gorgoroth puis Godseed, Ghaal. Cependant, il me semble que le milieu du black metal, et plus généralement celui du metal, sont encore loin d’être « gay friendly« , et qu’il y aurait pour les chercheurs en études de genre matière à réflexion sur les stéréotypes sur l’homosexualité, et plus généralement sur la sexualité dans son ensemble, véhiculés par ces msuiques, leur iconographie, leurs textes, etc.).

Je voudrais faire trois remarques sur cette page, non pas parce qu’elle aurait une quelconque originalité qui aurait attiré mon attention, mais au contraire parce qu’elle me parait pour ainsi dire archétypique d’une méthode et d’une vision du monde que la quasi totalité des initiatives chrétiennes de dénonciation du metal ont en commun:

1) un rapport naïf, unilatéral et hégémonique au multiculturalisme:

– Pourquoi naïf? Ce qui frappe dans ce type d’initiative, c’est l’importance donnée à l’intuition fondatrice, qui devient le critère définitif de toute appréciation du sujet, de manière quasi dogmatique. Ainsi, des personnes qui ignoraient tout du metal, n’en ont jamais écouté, ne se sont jamais rendu à des concerts ou des festivals, ne fréquentent pas ou très rarement des métalleux, s’improvisent en quelques mois, voire quelques semaines, des spécialistes, capables d' »alerter » leurs concitoyens sur la « réalité » de cette musique, et d’en remonter aux metalleux les plus aguerris. Il y  là une forme de confiance absolue en son jugement propre et en sa vision du monde bien à soi qui ne me parait pas si commune, et me frappe de plus en plus au fil des années. Comme si tout phénomène s’offrait d’emblée en totalité à notre perception et à notre jugement. Comme si juger du bien et du mal était évident, sans contre-exemples, sans situations trompeuses, sans complexité des réalités observées. Comme si discerner se limitait à constater.

– Pourquoi unilatéral? Lorsqu’on voit des milliers de personnes s’enthousiasmer pour quelque chose qui nous choque et nous parait « contre nature », on pourrait prendre le temps d’essayer de comprendre ce qu’une personne rationnelle peut trouver à quelque chose qui nous parait si détestable, essayer de mieux le connaitre, d’en délimiter les niveaux de discours, de signification, les objectifs réels, l’impact esthétique, la genèse historique. D’essayer de trouver tout ce positif que tant de personnes puisent dans le négatif, de saisir comment elles peuvent prétendre trouver de la joie, voire un sens à leur vie dans l’exaltation apparente de la maladie, du désespoir et de la mort, par exemple. Quitte le cas échéant à en souligner les limites et les contradictions, ou les illusions, éventuelles, d’une manière d’autant plus précise qu’elle est informée et l’aboutissement d’un dialogue en profondeur.

L’auteur de la page qui nous occupe, ainsi que nombre de ses prédecesseurs, adopte clairement une démarche symétriquement inverse. Il montre ce qui le choque (ainsi une interview provocante de Dark Funeral) ou ce qu’il considère élever les âmes (ainsi des exemples de « vraie musique » à ses oreilles), et situe ainsi le gros du travail de comparaison, de hiérarchisation, de compréhension et de discernement du côté de ses contradicteurs. Le post suivant me parait à ce titre exemplaire:

« Y’all are saying that you’re open minded, decent folk. Well, go prove it and go to Church, tomorrow. Attend the Sunday service, and see if it’ll change your view on Christians.
Maybe then you’ll start understanding that we aren’t children raping , crusading monsters. A lot of bad things can be said about the things Black Metal has done in the past, too. And continues to do. »

On pourrait le prendre au mot et renverser sa remarque, en lui suggérant d’aller à des concerts et des festivals, et de discuter IRL avec des metalleux. Ce qui lui permettrait peut-être de constater qu’ils ne sont pas tous des pyromanes, des tueurs ni même haineux envers les chrétiens. Mais il ne semble même pas réaliser une seule seconde la possibilité de cette réciprocité. Parce qu’il ne se situe pas dans un rapport réciproque: il ne mène pas un dialogue, mais donne un enseignement.

– Pourquoi hégémonique? Précisément parce qu’il place la quête de la vérité du côté de ceux auxquels il s’adresse, et le contenu de celle-ci dans son discours propre. Ce faisant, il ne se positionne pas en tant que chercheur, ou même en temps que partisan (qui assumerait le caractère partial et inachevé de son point de vue, tout en l’admettant par là même) mais comme prédicateur. Il ne donne pas sa vérité (qu’il ne comprend pas l’engouement pour le black metal, que celui-ci le choque), mais la Vérité (que le black metal blasphèmerait contre le Saint Esprit, seul péché irrémissible pour les chrétiens, qu’il pervertirait les enfants, pour les transformer en homosexuels, pyromanes, ou encore sodomites, qu’il existe une vraie musique, avec laquelle il n’aurait aucun rapport, etc.). On comprend donc pourquoi il se soucie si peu de discerner la vérité (ou les vérités) du black metal: il vient lui apporter la Vérité. Il se considère comme un messager, plutôt que comme un chercheur. Les prophètes ont-ils étudié les ressorts économiques et sociaux des civilisations sont ils dénonçaient la corruption. Non, ils sont venus apporter non pas leur parole, leurs impressions subjectives, mais la Parole de Dieu qui leur a été confiée. Mais notre compréhension de ce que sont l’amour de Dieu et le blasphème rejoignent-elle celle de Dieu? En imitant la démarche des prophètes du premier testament,ne risquons-nous pas d’oublier ce qui nous en différencie: que nous n’avons pas de mandat explicite et donné d’avance contre telle ou telle situation de corruption? Et qu’étant nous aussi prophètes par notre baptème, mais de manière souvent plus invisible, plus quotidienne, ordinaire, cette parole de Dieu, nous avons à la chercher tout autant qu’à la prédire, et autant dans ce qui nous choque, et pourtant réjouit notre prochain, en cherchant à comprendre cette positivité apparement incompréhensible et paradoxale du négatif

2) un manque de perspective sur la diversité des cheminements et des points de vue individuels:

Que fait cette page? Elle alterne entre dénonciation et évangélisation: elle montre ce qui choque l’auteur dans le black metal, et ce qui le rend heureux dans le christianisme. Elle se veut un témoignage. En soi, c’est très bien. Ce qui me dérange ici, c’est la forme que prend ce témoignage, son caractère purement exemplaire et pour tout dire, subjectif. On a un peu l’impression que l’auteur pense que si ses lecteurs, et l’ensemble des black metalleux, voyaient comme s’ils étaient dans sa tête, s’ils écoutaient la musique comme il l’écoute et voyaient le metal comme il le voit, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.Or, tout le monde n’est pas touché de la même manière par une même musique, que ce soit par rapport à d’autres auditeurs, ou bien suivant le moment de sa vie, et de son cheminement personnel. Certains chrétiens, de toutes sensibilités, sont touchés par le black metal. Ainsi le membre unique du groupe Elgibbor, à sa conversion, a renoncé à son satanisme passé, mais également à toutes ses addictions, mais a persévéré dans le black metal, parce que, à la lumière de sa conversion, il y a vu un moyen puissant d’évangélisation et de témoignage. Inversement, si j’en crois le « révérend » de l’Eglise de Satan Gavin Baddeley, dans son livre L’essort de Lucifer, Anton LaVey, le fondateur de cete dernière, n’aimait aucun groupe de metal, à l’exeption (si je me souviens bien, je n’ai pas le livre sous les yeux) de Mercyful Fate. Il ne suffit pas de dire que les paroles et l’iconographie du black metal sont souvent choquantes, que son son est violent et morbide, mais de faire la cartographie de ses auditeurs, de comprendre qui l’aime et pourquoi, ce que j’ai essayé de commencer dans quelques billets ( le plus approfondi ici), sans avoir encore thématisé cette idée de cartographie qui vient de me venir à l’esprit. Et en partant de ce public et de sa diversité, et non plus des seuls paroles, on commence à appréhender la diversité des personnes et des états intérieurs de vie , y compris pour pour certains profondément spirituels et chrétiens, avec lesquels cette musique a pour effet d’entrer en résonance, ce qui permet d’en dresser un portrait et une compréhension beaucoup plus nuancés que de prime abord.  Et de sortir d’une confrontation binaire des points de vue, entre « pros » et « antis » metal, pour commencer à appréhender les interactions complexes entre les cheminements individuels et les phénomènes culturels, ce qui permet par exemple de proposer des éléments de discernement du multiculturalisme qui ne tombent ni dans le relativisme ni dans la dénonciation, mais qui permettent, pour chaque intersection entre groupes culturels, de mettre en évidence des points de dialogue et de rencontre, voire d' »élevation » commune, et au contraire d’autres qui constituent des ruptures, des clôtures, ou des casus belli. C’est pourquoi je trouve si intéressant (goûts personnels mis à part) d’examiner de manière privilégiée le cas du black metal chrétien, qui, précisément parce qu’il est ouvertement paradoxal et apparemment contradictoire, permet de poser avec netteté et précision les enjeux, les tenants et les aboutissements de la révolte supposée du black metal contre le christianisme, et plus largement contre tout ce qui peut apparaitre comme des idéaux positifs faisant largement consensus dans nos sociétés.

3) la figure imposée de l’enfance en péril:

C’est sans doûte la conjonction avec les « manif pour tous » qui m’y fait penser, mais je suis frappé par cette récurrence de la figure de « l’enfance en danger » chez les pourfendeurs des « contre cultures ». L’enfant, objet malléable à merci, aussi exposé aux influences culturelles « extérieures » qu’il semble bardé de défenses très difficilement pénétrables contre l’enseignement de ses parents et de ses enseignants, serait perverti au jour le jour par le metal, les jeux vidéos, les séries trop violentes, etc. Ainsi dans notre exemple, il risquerait au contact du black metal de développer des prédispositions « perverses » pour les incendies volontaires et la sexualité anale. Je ne dis pas que certains divertissement culturels n’ont aucun impact, et il est tout à fait du ressort des éducateurs de développer chez ceux dont ils ont la charge une conscience claire de ce qui est bien et de ce qui est mal, et le goût du beau et du vrai. Et au préalable, de se former soi-même à ces enjeux. Cela dit, cela semble une curieuse façon de mettre au centre le bien des jeunes générations, que d’accueillir avec méfiance tout ce qui semble nouveau et inhabituel. Eduquer au beau et au vrai, c’est aussi s’éduquer soi-même avec les enfants (ou les adolescents) et découvrir de nouvelles formes de beauté et de nouvelles perspectives sur la vérité et le bien. Non pas que tout est acceptable (et on peut s’interrogerselon moi légitimement sur le « photoréalisme » de certains FPS, sur l’hypersexualisation d’icônes de dessins animés, de bandes dessinées, ou de jeux vidéos). Mais je pense qu’au souci parfaitement légitime de préserver les enfants d’influences nocives peuvent se mêler un certain nombre d’injonctions de nature sociale et comportementale, qui viseraient à valoriser les loisirs qui sont dominants dans leur groupe d’appartenance, et à les dissuader de pratiquer ceux qui y apparaissent dissonnant: ainsi certains vont valoriser des activités « saines » telles que le théâtre, certains sports, la danse, sur les jeux vidéos, les jeux de rôle. D’autres vont suggérer à leur enfant de faire du piano ou de la guitare électrique plutôt que de la basse ou de la guitare électrique. Je caricature un peu, mais je pense que nous sommes tous tentés de valoriser des modèles qui ne sont pas seulement de nature morale, mais qui s’inscrivent dans des rapports sociaux liés à l’habitude et à la perception des rapports de pouvoir dans la société (quelles activités sont associées à la réussite, à une meilleure intégration et quelles autres semblent liées à des formes de marginalités, voire de révolte?). Or, que nous enseigne souvent notre propre histoire: qu’il est dans la nature même de ces normes d’évoluer, instituant leur propre obsolescence à force de répétition et de décalage avec les besoins de chaque génération: ainsi les jeux vidéos, les dessins animés japonais ou le metal lui-même ne suscitent pas la même opprobe que pour la génération précédente, qui elle-même avait lutté pour faire accepter comme des divertissements « convenables » le rock et la lecture de bandes dessinées. Plutôt que de nous braquer, apprenons donc à anticiper ces déplacements, qui constituent des apports de chaque générations par rapport aux précédentes, et prenons conscience que, sans renoncer bien sûr à notre jugement d’éducateur adultes, ce dernier a tout à gagner à se laisser éduquer par les formes nouvelles de culture ou de contre-culture qui choque notre sensibilité, parfois parce qu’elles sont intrinsèquement contestable, mais souvent parce qu’elles annoncent quelque chose de nouveau qui nous parait étranger par rapport à nos valeurs, mais qui anticipe partiellement le génie futur des générations nouvelles. Et demandons si ce qui nous choque fait obstacle à notre perception du bien et du mal, ou bien à notre désir de reconduire sous forme d’injonction culturelle nos critères propres d’identification  à tel ou tel groupe et telle ou telle situation au sein d’une hiérarchie sociale.

Conclusion:

Je me suis un peu éloigné, dans ma troisième remarque, du black metal qui n’est plus si jeune, et dont les initiateurs sont quadragénaires et, pour nombre d’entre eux, eux-mêmes pères de famille (mais tout en m’étant efforcé de rester dans cette thématique enseignement – dialogue / enseignement-prédication). Ces trois brèves remarques avaient surtout pour objet de saisir, sans les approfondir ici-même, ce qui m’apparait de plus en plus comme des types psychologiques et sociaux cohérents de la dénonciation chrétienne des « contre-cultures ». Sans y réduire ou y enfermer tous les discours ni tous les arguments de cette dernière, je commence à me dire qu’une étude de la psychologie, de la sociologie, des cadres intellectuels et des représentations (pour ne pas dire des mythes) des groupes et des particuliers chrétiens qui luttent contre les différents avatars récents de la culture populaire serait, non seulement d’une lecture tout à fait passionnante, mais très intéressantes pour comprendre les positionnements proprement culturels et temporels qui interagissent, dans l’Eglise, avec ce dépôt de la foi qui unit ses membres, et qui conditionnent en partie la manière dont elle aborde, à une époque donnée, les combats qui sont les siens, et l’image qu’elle donne d’elle-même et de son message à la société profane. Ce qui a sans doute été fait par des gens beaucoup plus compétents que moi, mais dont je prends de plus en plus conscience de l’importance dans les enjeux d’évangélisation et de témoignage: qu’est-ce qui dans notre compréhension du Beau, du Bien et du Vrai, nous vient de l’esprit, et qu’est-ce qui nous vient des usages et des intéressements qui nous sont légués, socialement et culturellement, par notre époque, notre lieu de vie et notre milieu? L’opportunité de la question est évidente; le contenu de la répons sans doute moins…

« Guerre culturelle », communautés et rapports de pouvoir 1/2

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 19 mars 2013 by Darth Manu

Mayhem - Grand Declaration of War

Je repousse une fois de plus, provisoirement, mes brouillons de billets en cours, pour livrer quelques réflexions générales sur les affrontements de pouvoirs entre communautés, sous l’angle culturel, à partir de la lecture d’un impressionnant dossier sur le sexisme chez les « geeks », écrit par la « gameuse » féministe Mar_Lard pour le blog Genre!, et des tweets qui suivent dont elle est l’auteure, et qui répondent à certaines critiques de sa démarche:

Je ne vais dans ce billet, pas plus que dans  celui qui lui fera suite,  ni commenter sa critique de la culture geek, étant loin d’être spécialiste des exemples qu’elle donne, ni m’étendre, sur le fond du moins, sur la question du féminisme et du mouvement LGBT  (j’en parlerai longuement, mais sans juger dans un sens ou dans l’autre leur combat), qu’il m’arrive d’évoquer sur mon autre blog, mais sur lesquels j’ai un regard très extérieur. Je précise également que si je dresse un parallèle entre deux combats très différents et souvents opposés, je ne mets pas sur le même plan toutes les oppressions qu’ils dénoncent… J’ai pour seule ambition dans les lignes qui suivent d’exposer les réflexions que je tire, pour « mon combat » à moi qui concerne les relations entre les communautés métalleuse(s) et chrétienne(s) et les enjeux culturels et sociaux qui y sont liés, de la lecture de son article et de ses tweets, de la polémique qui y est liée, et de ce que cela m’apprend sur les conflits de pouvoir  dans le contexte de la culture… Pour cela, dans le présent article, je traiterai de la notion de guerre  culturelle, à partir des exemples opposés de la conception proposée par les catholiques engagés contre « la culture de mort », et de celle théorisée par les militants féministes et LGBT, et des pratiques qui ont été développées de part et d’autres pour la mener, puis, dans un second billet, je développerai une crtique de son caractère aporétique, voire contradictoire à son objet qui est, dans les deux cas, la lutte contre l’oppression par le dominant du dominé, puis tenterai d’expliciter ce qui constitue mon éthique personnelle de la coexistence et du dialogue (qui n’implique pas de renoncer à ce combat mais de poser un certain regard sur lui)…

1) sur les notions de « communauté » et d' »oppression »:

Les milieux catholiques opposés au mariage pour les personnes de même sexe et les militants pro mariage pour tous, au delà de leurs vastes et semble-t-il insurmontables divergences culturelles, politiques et philosophiques, ont en commun une intuition commune: celle du pouvoir insidieusement normatif de la culture dominante, qui fait tenir pour « évidents » et « de bon sens » des discours et des usages éminemment critiquables sur les plans historique, philosophique, et parfois moral.

Les catholiques, comme je le rappelai dans un article récent, parleront volontiers, à la suite du pape Jean-Paul II, de « culture de mort », et de « structures de péché »:

« Comment a-t-on pu en arriver à une telle situation? Il faut prendre en considération de multiples facteurs. A l’arrière-plan, il y a une crise profonde de la culture qui engendre le scepticisme sur les fondements mêmes du savoir et de l’éthique, et qui rend toujours plus difficile la perception claire du sens de l’homme, de ses droits et de ses devoirs. 

[…] 12. En réalité, si de nombreux et graves aspects de la problématique sociale actuelle peuvent de quelque manière expliquer le climat d’incertitude morale diffuse et parfois atténuer chez les individus la responsabilité personnelle, il n’en est pas moins vrai que nous sommes face à une réalité plus vaste, que l’on peut considérer comme une véritable structure de péché, caractérisée par la prépondérance d’une culture contraire à la solidarité, qui se présente dans de nombreux cas comme une réelle « culture de mort ». Celle-ci est activement encouragée par de forts courants culturels, économiques et politiques, porteurs d’une certaine conception utilitariste de la société.

En envisageant les choses de ce point de vue, on peut, d’une certaine manière, parler d’une guerre des puissants contre les faibles […]. » (Encyclique Evangelium Vitae, 11 et 12).

Certains catholiques (dont les membres du Collectif Provocs Hellfest qui sont, au moins pour certains, des activistes d’ICHTUS) à partir de là n’hésitent pas à parler d’une « guerre culturelle »:

« La guerre culturelle est pourtant une réalité, un moyen détourné et moderne de mener une guerre de conquête classique, ou encore une lutte idéologique, mais en passant par les cœurs et les émotions avant de passer par les territoires.

Voici la définition qu’en donnait le général Arnaud de Foïard [4] au cours des années 1980 : « La guerre culturelle est un moyen de domination et de conquête par perversion de l’équilibre culturel de l’adversaire. Certes, de tous temps et plus particulièrement en Orient, les affrontements humains s’accompagnèrent d’actions de dégradation du moral de l’adversaire, mais la guerre culturelle revêt une toute autre ampleur et trouve son efficacité en dehors du choc des armes. Il s’agit d’un moyen de combat des temps modernes, qui agit sur la perception qu’ont les individus du monde et de la société dans lesquels ils vivent, afin de créer des courants d’opinion et d’orienter les comportements individuels et collectifs vers la déstructuration interne et le rejet de cette société. Le but de la guerre culturelle est la conquête pacifique du pouvoir politique par la prise de contrôle des esprits des citoyens ».Cette méthode d’agression a été mise en place à sa plus grande échelle par l’URSS, du temps de sa puissance. Mais aujourd’hui que son appareil militaire, politique et idéologique s’est effondré, les ravages de la guerre culturelle se font encore sentir. L’adage qui veut que « morte la bête, mort le venin », ne s’applique hélas ici qu’imparfaitement, et bien imprudent serait celui qui sous-estimerait la capacité de nuisance que conserve encore le poison de la guerre culturelle.[…]

C’est une œuvre de discorde systématique, un travail volontairement dévastateur dont les conséquences sont considérables.

La première d’entre elles est la perte des repères, et le rejet du passé et des héritages. Dans les pays occidentaux, cela s’est traduit par une forte déchristianisation, un flou des identités de plus en plus accentué, une dislocation du lien social, l’oubli du sens du réel, et pour finir, le développement d’un individualisme de plus en plus massif.

La guerre culturelle inaugure par ailleurs la formation de sous-cultures (culture de masse, culture de la nouveauté, culture du plaisir), qui produisent des « sous-hommes ».

Au final, la subversion de la société civile déstabilise complètement la société politique. Un sentiment de culpabilité, de haine de soi, de son pays, de son passé, engendre de la méfiance et le rejet des corps et des organisations. La famille, l’Etat, l’entreprise, l’Eglise sont les victimes de cette défiance instillée peu à peu. L’homme ainsi coupé de tout ce qui lui donnait sens un profond se retrouve pour finir seul, oppressé par un sentiment de détresse dont il ne peut se défaire.

On comprend alors aisément qu’une société ainsi contaminée devienne une proie beaucoup plus accessible pour un totalitarisme qui se présente comme la solution aux maux qu’il a lui-même engendrés. Et si l’Union Soviétique ne parvint pas intégralement à ses fins vis-à-vis du monde occidental, nul ne pourra contester que le schéma de subversion que nous venons d’évoquer corresponde exactement à la débâcle culturelle qu’a connue la seconde moitié du XXème siècle.[…]

Les chrétiens ne peuvent se contenter d’être des témoins ou des consommateurs culturels. Il leur faut devenir des acteurs complets, pour prendre des responsabilités dans les réseaux et les relais de la culture, et pourquoi pas, participer à l’émergence des nouvelles formes de la culture, et les faire prospérer.

Il ne faut pas se contenter de conserver, de faire mémoire, de se plonger dans ce qui fut, de nous réfugier dans le révolu ; il faut faire en sorte que ce qui vient du passé reprenne vie, et délivre aujourd’hui la vérité pleine de dynamisme dont les hommes d’aujourd’hui ont cruellement soif.

Entendons-nous bien pour finir : le but à poursuivre n’est pas de prendre le pouvoir culturel afin de manipuler les intelligences, les personnes et les sociétés, mais pour restaurer une vraie culture qui libère et qui élève, une culture qui rapproche de Dieu. Les deux réalités définies plus haut sous le terme de « culture » doivent donc être converties. Il y a un climat à reconstituer dans la société même, et cela au service des personnes et de leur vie intérieure. La société doit servir les cœurs et les âmes, la culture doit servir la culture.

Restons aussi bien conscients que la guerre culturelle, d’une certaine façon, n’aura jamais de fin, parce que la lutte des idées continuera toujours. La vérité devra toujours être défendue, soutenue, et illustrée contre le mensonge. Le venin de la subversion marxiste n’est pas mort, mais au moins n’y a-t-il plus de glandes venimeuses pour le produire. Ne croyons pas pour autant que l’esprit de Révolution en tant que tel soit éteint : il restera au contraire toujours à l’œuvre. » (ICHTUS, dossier « les enjeux de la culture »).

Les féministes et militants LGBT, pour un certain nombre d’entre eux, se réfèreront volontiers aux travaux de recherche universitaire récentes en sociologie, en anthropologie, en neurologie, en philosophie, en histoire, en littérature, en linguistique et ailleurs pour mettre en évidence le caractère construit d’un certain nombre de normes sociales tenues communément pour naturelle, par exemple la différence des sexes ou encore « l’hétérosexualité obligatoire »:

« Le corps est le lieu où se cristallise des rapports sociaux de
sexe, des représentations, des pratiques. Toutes les sociétés
tendent à vouloir finalement socialiser ce corps en lui donnant des orientations pour être conforme à ce qu’elles en entendent. Une des règles principales autour desquels les individus organisent le vécu de leur corps est celle de la différence des sexes. Rappelons que c’est une des grandes règles sur laquelle repose l’organisation sociale de la plupart des sociétés (Héritier, 1996). Notre corps sexué, parce que nous naissons avec des caractères sexuels primaires, selon que nous sommes homme ou femme,
ferait l’objet d’un processus de genrisation et, deviendrait ainsi un corps genré.

Dès la naissance la personne fait l’objet d’une sexualisation. On sexualise ces autres choses, qui ne sont plus biologiques, mais qui sont ces manières d’être, de penser en société selon entre autres une catégorisation sexuée. On donne finalement des caractéristiques sexuelles à du social et, cela s’inscrit dans le vécu de l’individu au quotidien. On renforce son appartenance au groupe masculin ou à celui féminin selon les modèles proposés par la sociétédans laquelle il vit. L’appropriation par la société a lieu, le corps est socialisé. Le genre féminin et le genre masculin, en tant que constructions sociales, sont nés. Les poupées aux petites filles et les camions aux garçons ! Il n’y a pas de doute le genre est un construit social qui s’est nourrit au creuset de différences sexuelles biologiques, posant ainsi le sexe biologique comme catégorie sociale, et qui s’en est servi comme alibis pour instaurer des inégalités sociales de sexe. Comme le souligne Marina Burakova-Lorgnier, le point de vue essentialiste cautionne cette
catégorisation selon le sexe et explique les différences genrées du fait de différences biologiques. En effet, le fait même de dire que nous naissons avec un corps sexué peut être pensé comme une construction sociale.

Face à cette attente de normativité de la part des sociétés, gare à ceux qui n’ont pas voulu choisir les voies des modèles proposés par celles-ci. Jugés déviants, ils ont bien souvent fait l’objet de stigmatisation, voire de mise à l’écart de la société où ils sont nés. » (« Corps et sociétés à l’épreuve du changement: du corps sexué au corps genré », Chrystelle Grenier-TorresSociologue, chercheure associée au laboratoire SSD-ADES,Pôle Grand Sud Ouest-Genre en Action, Bulletin « Genre en action » n°4).

L’essentialisation de contructions sociales (l’hétéronormativité ou le modèle cis genre, par exemple)est menée, de manière insidieuse, par l’éducation, par une certaine recherche universitaire (la scientifique féministe Anne Fausto-Sterling parle du rôle social normatif de la biologie, qui a longtemps construit deux sexes homogènes à partir de données biologiques parfois beaucoup plus diffuses: cf mon article sur les études de genre sur mon autre blog), mais aussi par la culture. Ainsi, dans le cas de la culture « geek », Mar_Lard montre comment le point de vue du mâle blanc hétéro cis genre est posé, tant dans les représentations culturelles en elles-mêmes que dans le discours porté sur elles par la communauté, comme un passage obligé, une forme de « vérité » obligatoire,  au point de rendre possibles et mêmes banals les pires phénomènes d’exclusion et de harcèlement.

Au delà de cette prise de conscience commune d’une « guerre culturelle », il est clair que ces deux visions présentent de vastes différences. La première présente le caractère normatif insidieux de la culture comme un phénomène historique récent (conséquence du communisme pour Ichtus) et la conséquence d’une volonté consciente (du moins à l’origine) de subversion, en vue d’une « révolution » des valeurs. La seconde le présente comme une propriété structurelle de toute société, la manière dont tout groupe dominant, va, le plus souvent inconsciemment, essentialiser les raisons contingentes de sa prise de pouvoir pour les rendre invisibles et incritiquables. La première va se présenter comme une restauration, celle de valeurs qui sont déjà connues, nous sont données de manière immuable et éternelle par l’Eglise, mais ont été subverties et rendues méconnaissables. La seconde va plutôt se ranger du côté de la subversion, non pas d’un ordre établi en tant qu’il est un ordre établi, mais parce qu’il apparait comme un instrument d’oppression des plus faibles par les plus forts. Enfin, il est clair qu’en terme de contenu, chacune tend à considérer comme bon ce que l’autre considère comme mauvais, mauvais ce qu’il considère comme bon, et « évident » ce que l’autre remet fondamentalement en cause: ainsi, pour les catholiques, la « complémentarité des sexes est une évidence pour la droite raison », et l’égalité « réelle » n’est pas une finalité en soi, ni même un objectif qui fait sens.

Au delà de ces très fortes divergences, restent en commun, outre le fait de la guerre culturelle elle-même, la revendication de la défense des plus faibles contre les plus forts, la conviction que « l’adversaire » n’est pas tant le désaccord de l’autre en lui-même que des pseudo évidences implantés de manière structurelle dans notre culture commune par des rapports de pouvoir qui rendent invisibles des formes d’oppression et d’injustice, et la conviction que cette guerre est un travail de longue haleine, sans doute toujours à renouveler:

 » Restons aussi bien conscients que la guerre culturelle, d’une certaine façon, n’aura jamais de fin, parce que la lutte des idées continuera toujours. La vérité devra toujours être défendue, soutenue, et illustrée contre le mensonge. Le venin de la subversion marxiste n’est pas mort, mais au moins n’y a-t-il plus de glandes venimeuses pour le produire. Ne croyons pas pour autant que l’esprit de Révolution en tant que tel soit éteint : il restera au contraire toujours à l’œuvre. » (Ichtus, idem).

L’approche que les études de genre donnent de la culture comme « invisibilisation » et essentialisation de rapports de pouvoirs construits socialement, me parait particulièrement féconde, en ce qu’elle permettent, par exemple dans le conteste des rapports entre christianisme et metal, qui est l’objet principal de ce blog, de démonter certaines évidences suspectes. Ainsi, le fameux « le black metal est par nature satanique et anti-chrétien » est faux historiquement ( il existe des groupes de black metal chrétien dès le début des années 1990 et dans plusieurs pays, et la scène s’éloigne peu à peu au fil du temps de ses racines satanistes) et ne veut pas dire grand chose sur le plan littéral (le black metal est un courant musical, le christianisme une religion, et le lien d’opposition entre les deux parait malaisé à expliciter: cf. mon billet « Holy Unblack Metal?« ). Par contre, cet énoncé arrange un groupe considéré comme plus important numériquement et plus ancien dans le black metal, qui choisit d’exprimer par cette musique les difficultés personnelles de certains de ses membres avec la religion chrétienne, et également certaines factions du christianisme, pour qui une « culture de mort » visible et spectaculaire constitue un vecteur efficace de motivation et de mobilisation.  Malgré son caractère inintelligible et intrinsèquement contradictoire, il est présenté comme une évidence (et symétriquement le « black metal chrétien » comme un « oxymore ») parce qu’il essentialise et rend invisible les convictions contingentes des groupes dominants au sein de chacune des deux communautés.

2) sur le « militantisme », le lobbying, et « l’indignation »:

Un autre point commun pour le coup très visible des défenseurs de ces deux visions, ce sont les moyens d’action par lesquels ils choisissent souvent de mener cette « guerre culturelle »: le militantisme politique, et lobbying, et « l’indignation ». En effet, si l’ennemi est une normativité culturelle insidieuse, qui ne cesse de rendre invisibles des phénomènes d’oppression et d’essentialiser des rapports de force contingents, d’endormir chacun d’entre nous, en somme, l’enjeu, pour le militant, va être de réveiller la société, et de rendre visible, par une veille constante, ce qui ne cesse de se dérober à nos regards et à notre pensée.

Il va nommer ce qui est rendu innommable, par la mise en place d’ une veille de tous les signes discrets (ou non) d’oppression (les stéréotypes de genre dans la culture, les initiatives laïques type interdiction de crèches, etc.), par la création de néologisme qui permettent de mettre une appelation sur des discours et des pratiques rendues évidentes et invisibles par la pensée dominante (homophobie, hétéronormativité, ou encore homosexualisme, christianophobie), par la mise en évidence théorique d’un système d’occultation de la vérité .

Il va alerter, par des blogs, par des pétitions, par la sollicitation des politiques, par des campagnes de presse, par des pressions sur les actuers de la société et de la culture (pouvoirs publics, entreprises…) , des détournements, des parodies (on songe aussi bien à Superman en costume « traditionnel » de super héroïne qu’au clip parodiant Inquisitio l’été dernier)… Jouer sur l’émotion aussi bien que sur la raison, en « indignant », en montrant les conséquences injustes, inégalitaires, mortifères, de certains discours et certains usages…

Il va combattre, en intentant des procès, en demandant des lois plus restrictive de la liberté d’expression sur certains sujets, etc.

Bref, sans se faire d’illusion sur un hypothétique « grand soir », il va chercher à opérer une prise de conscience dans les mentalités, à rendre davantage visible son combat pour que l’évidence morale de celui-ci passe du statut d’invisible à celui de visible, et soit intégré progressivement dans le point de vue du groupe dominant.

Et il est évident, pour prendre par exemple le cas du féminisme, qu’une telle démarche permet de changer des choses: droit de vote pour les femmes, généralisation de l’accès à toutes les catégories professionnelles, effacement de la conception hiérarchique du rapport homme/femme. Côté catholique, beaucoup de personnes estiment qu’un relatif manque de combativité de l’Eglise dans les années 1970, une certaine stratégie de « l’enfouissement », a largement contribué à la déchristianisation de la société, et la transformation graduelle des catholiques en minorité (une grosse minorité quand même, comme leur pouvoir de mobilisation ces derniers mois le démontre).

Il reste que cette guerre culturelle transforme la société en un champ de bataille permanent, générateur à son tour d’exclusions et de confiscations de paroles, pour les personnes se situant entre les partis ou à la fois dans différents partis, ou hors de ceux-ci.

Dans la seconde et dernière partie de cette série de billets, à paraitre d’ici le courant de la semaine prochaine, j’analyserai la manière dont les normes ne cessent d’évoluer et de réapparaitre par là où elles emblaient s’anéantir, à partir de la réflexion de Judith Butler sur le pouvoir et la norme. A partir de là, (en quittant la philosophie de J. Butler) j’essaierai de montrer que les mécanismes de cette guerre culturelle, qui ne cesse de se rallumer et de reconstruire des oppositions et des casus belli, n’a pour seul horizon que la coexistence des différentes parties, qu’elle soit pacifique ou belliqueuse, et j’essaierai à partir de là d’exprimer et de défendre mon éthique personnelle du dialogue et de l’entre-deux, que je souhaite attentive aux principes qui dirige mon action, mais aussi aux exclusions que celle-ci crée inévitablement à son tour par la transformation des normes à laquelle elle contribue nécessairement, et d’en proposer une application au débat metal/christianisme…

Rétrospective: mon premier billet sur l’unblack metal

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , on 5 mars 2013 by Darth Manu

Crimson Moonlight - Veil of Remembrance

En attendant mon prochain « vrai » billet, qui devrait être publié d’ici vendredi et qui, contrairement à ce que j’indiquai dans mon programme prévisionnel de publication, portera sur les critiques d’ordre « médical » adressées au metal, en réaction à un article récent d’Etienneweb  paru sur le blog du Collectif « Provocs Hellfest ça suffit! », je vous propose aujourd’hui de lire (ou relire), mes toutes premières réflexions sur le black metal chrétien, que j’ai publiées, deux mois avant la création d’Inner Light, sur Aigreurs administratives, le 9 octobre 2010…

A la relecture de ce billet, et des autres que j’ai écrits à l’époque sur le metal, je m’amuse de constater que si mes positions sur l’unblack ont bien sûr évolué au fil des 29 mois qui s’en sont suivis, dans le sens d’un affinement, d’un approfondissement, de formulations plus nuancées (voire mon article « Holy Unblack Metal? »  pour connaitre l’état actuel de mes réflexions sur ce sujet) et aussi d’une plus grande ouverture au black metal « séculier » (c’est-à-dire non chrétien: je traduis ici un terme souvent utilisé par les métalleux chrétiens anglophones: « secular metal »), l’intuition centrale est globalement restée inchangée. Alors qu’en ce qui concerne la polémique autour du Hellfest, je constate que mon point de vue s’est beaucoup modifié: je ne l’interprète plus depuis longtemps , contrairement à mes premiers billets sur Aigreurs administratives, comme l’expression d’ un affrontement frontal binaire, et à investissement égal,  entre des metalleux anti chrétiens et des chrétiens anti metalleux (du moins dans le contexte de la France entre 2008 et 2013), mais, de plus en plus, comme une forme de malentendu, né d’une radicalisation culturelle et politique d’une certaine partie des catholiques qui se sentent devenir une minorité, face à un milieu du metal qui me semble de moins en moins authentiquement contestataire (même le black) mais qui a en partie conservé l’imagerie sulfureuse des débuts, quoique pas nécessairement la signification première de celle-ci (même si évidemment des exceptions notables subsistent), et qui s’intègre de façon de plus en plus évidente et harmonieuse dans une évolution plus large et plus consensuelle des courants artistiques contemporains, musicaux mais pas seulement… J’y reviendrai sans doute…

« Disclaimer: mes compétences musicales sont proches de zéro. Je vais donc aborder la question sur le terrain très empirique et théorique de mon ressenti de chrétien et d’amateur de black metal, et non sur ceux de la composition musicale ou de son instrumentation, a fortiori de la musicologie.

 

Le black metal peut-il se prêter à une approche d’inspiration chrétienne, ou exprimer des valeurs dans lesquels un chrétien pourrait se reconnaitre? Certains avis tendraient à nous faire répondre par la négative:

 

« Selon LHN, le black métal est un tout, et l’on ne peut dissocier la musique et l’esprit du black : le black est un combat, est une guerre contre ce bluff historique qu’est la peste religieuse ».(Site La Horde Noire, en réaction à l’interview du père Culat par vs-webzine).

 

« Faut en vouloir aux groupes de pseudo-black metal … perso, quelques mots qui peuvent définir le black, sont la haine, l’angoisse, la mélancolie, le sombre …. et non l’amour et la joie ! je n’ai rien contre ce dernier, mais ce n’est pas non plus son élément (qu’est le black metal), ni la bonne façon de s’exprimer (qui est de passer par la composition de musique), ni même les bon outils (la structure de la musique black metal … comme par ex le chant U_u !) si j’ai envie d’un peu de rose dans ma vie, j’écouterais du B.Marley … de m’eclater avec la techtonique ou autre ! ce qui conclu par : je suis contre le unblack ! » (Trouvé sur un forum au cours d’une recherche sur Google).

 

« – Qu’est ce qui fait, selon toi et en termes généraux, le Black Metal ?

– Le Black se distingue par le refus, le refus d’un peu tout, santé – gloire – argent – business, mais plus particulièrement le refus de la chrétienté ; c’est pourquoi, ainsi que je l’explique dans l’avant-propos, le « noli » figurant dans le titre s’applique parfaitement. Mais surtout le Black met en lumière la volonté d’abandonner le christianisme, coupable de tant d’abjections (et je me suis renseigné à ce sujet) depuis pratiquement sa fondation. » (Site Obsküre – Entretien avec Frédérick Martin A propos de l’ouvrage « Eunolie – Conditions d’émergence du Black Metal » (éd. Musica Falsa, 2003, janvier2004)).

 

   Le black metal, comme son nom le suggère, et comme la deuxième citation le rappelle, met en scène des émotions obscures, négatives, telles qu’effectivement la haine, l’angoisse et la mélancolie, ou encore la terreur, le désespoir, etc. En ce sens, il serait opposé à la « Bonne Nouvelle » du christianisme, qui célèbre l’amour, l’espérance, la joie, etc.

 En sens contraire, on pourrait observer que le christianisme accorde dans son message une place importante aux aspects les plus sombres ou les plus douloureux de la condition humaine.  Dieu nous accueille dans la globalité de notre être, avec nos aspirations les plus nobles, mais également avec tout ce qui alourdit notre vie intérieure, nous fait souffrir ou nous incline à faire souffrir autrui. Les Psaumes, qui en tant dans d’endroits célèbrent l’amour du Seigneur ou la joie d’être sauvé, comportent également des passages beaucoup plus sombres, voire morbides, tel celui où les corps des enfants du peuple enemi sont brisés sur des rochers (ce qui ne signifie pas que le psalmiste approuve nécessairement un tel acte, mais est sans doute une métaphore à partir d’une coutume commune à beaucoup de peuples à l’époque). Autre exemple, chaque Eucharistie rappelle, outre la résurrection du Christ et son retour dans la Gloire, sa mort. Ce qui pris tout ensemble représente le kérygme, le centre de notre foi.

    Le champ d’expérimentation du black metal, sa thématique, fait donc tout à fait sens dans la vie de foi d’un chrétien. Tout pratiquant sincère connait la place du désespoir, du doute, de la colère, de la haine parfois, au sein de la vie spirituelle. Tout être qui cherche à se présenter devant Dieu se trouve en retour confronté à son péché, à tout ce qui le coupe de la pleine communion avec le Créateur.

    Et cette affinité possible entre le black metal et le christianisme, contrairement à ce que la deuxième citation suggère, a été très bien perçue par les musiciens de unblack metal. Un titre de morceau tel que The Cold Grip of Terror (de Crimson Moonlight) ne parait pas particulièrement vouloir mettre « un peu de rose dans la vie » (pas de façon bisounours en tout cas).

    Le Père Domergue, lors d’un chat animé par le forum de La Cité Catholique, a donné une lecture plus fine de ce qui peut distinguer la thématique du black metal de l’approche chrétienne, en réponse à une question que je lui avais posée:

    « Je voudrais également souligner le fait que — toujours Marduk et Dark Funeral qui vont venir à Clisson dans qques jours — font souvent référence à la mort, au désespoir etc. et ceci peut être commun avec le christianisme. Mais la différence notable avec le message de l’Évangile, c’est que la Bonne Nouvelle parle de ces thèmes avec une ouverture qui aboutit vers la Résurrection, pour ne parler que de ce thème. Sauf exception, les chansons en question n’y font pratiquement jamais réf. et donc je ne peux pas comparer ces différents textes directement. L’Évangile donne un sens à la mort, là où le Death ou le Black M n’en font qu’une exaltation, sans chercher forcément à donner une porte de sortie ».

    La porte de sortie, voilà la différence. Le black metal enferme son auditeur dans le désespoir, alors que le christianisme invite chacun à vivre la souffrance, le doute, le désespoir, tout ce que notre vie comporte de négatif, dans l’espérance. En ce sens, là où un musicien de black metal « traditionnel » cherche par sa musique à couper tout horizon, vise le point maximal d’oppression, le climat le plus malsain possible, l’unblack metalleux  essaie de toucher l’instant où le désespoir le plus absolu se mue en espérance, où les ténèbres se découvrent de façon preque imperceptible pour laisser percer la lumière à venir. La musicalité du black metal, qui exprime de façon si efficace l’absence de Dieu, pour trop souvent s’enfermer dans le constat de cette absence et en venir à maudire Celui qui ne vient toujours pas (en apparence du moins) peut tout autant révéler en miroir le désir qui est à la racine de la souffrance exprimée.

    Ce que Crimson Moonlight me parait exprimer, pour ne prendre qu’un exemple, dans les paroles de The Cold Grip of Terror:

       « I carry a longing, a yearning stronger than words can tell.. I carry my sword, my emblem of victory, in this chaos I flourish… I believe. My dream is the loveliest dream. Just the wish to have it fulfilled is enough. I watched my step when I entered the narrow path.. I saw and I understood… Its goal lies beyond the black fog, beyond the cold grip of terror. To reach the goal I have to walk a long way, have to tear my flesh on the sharpest thorns, have to squeeze my staff so my hand gets cramped… Through weird depths of bloody tranquility, through darkness, pain and chaos.. through still, serene silence… through the lashings of icy rains… Suffering…Is it a challenge, a divine trumpet? Day and night I lay there knocked to the ground. Scars and wounds were my constant company… The taste of cold blood woke me up from my restless sleep. The heat of fire burnt my hands, stiff with cold, when I tried to make them warm. Sackcloth covers my body And I’ve had to lower my horn in the dust. My face is flaming red with tears, and death has painted my eyelids shadowy black. And this although my hands are free from violence and my prayer is pure! My days are gone, my plans are shattered, gone what was once my heart’s desire. I wish to change night for day. Daylight would be near now when darkness breaks in. No, I know Thou will carry me, Thy presence is greater than the darkest agony. Thou, the only one. My fortress. Thou alone are immortal… Covered in glorious majesty Thou alone are the Lord’s anointed. The darkness recedes, ’cause the true light is already shining… « 

 

   Nous faisons généralement le choix d’une vie de foi, ou y retournons, après avoir eu l’expérience profonde de l’Amour de Dieu, ou de la Beauté de Sa Création, etc. Intuitions exaltantes du Divin que la musique plus traditionnelle peut célébrer. Mais nous éprouvons cette foi dans la nuit de telles expériences, dans la banalité désespérante du quotidien, ou dans l’horreur et la cruauté qui sont trop souvent la signature de notre réalité terrestre. Et le destin de notre âme se joue dans la façon dont elle assume cette nuit: dans le désespoir ou dans l’attente.

    Le black metal me parait exprimer d’une façon particulièrement pure et évocatrice cette croisée des chemins. En ce sens, s’il lui arrive d’accompagner un chemin de damnation, il peut aussi, d’une façon très puissante, exprimer l’espérance dans la nuit, qui est le lot de tout chrétien… »

Inner Light a deux ans!

Posted in Rions avec le black metal with tags , , , , , , on 14 décembre 2012 by Darth Manu

Black Metal Greeting Card - It Says Happy Birthday

Aujourd’hui, Inner Light fête ses deux ans. Lorsque j’ai créé ce blog, c’était vraiment sur un coup de tête, sans vraiment être sûr de le faire durer plus de quelques semaines, ni même d’oser le faire connaitre. A vrai dire, c’était surtout un prétexte pour essayer WordPress, après avoir découvert Overblog via mon précédent blog. Aujourd’hui, les réflexions que je développent dans les billets, et les échanges qu’elles suscitent, constituent vraiment une respiration pour moi, par delà ma vie personnelle et professionnelle, et me permettent non seulement d’approfondir ma passion pour le metal, mais également de progresser intellectuellement et même spirituellement, au travers notamment des commentaires et de l’exercice difficile, mais toujours enrichissant qui consiste à essayer d’y répondre de la manière la plus honnête et constructive possible, et de me laisser interroger, voire déplacer,  par eux.

Merci donc à vous tous qui faites vivre ce blog par vos partages, vos réactions, vos critiques, vos compléments d’information! 🙂

La photo qui illustre ce billet joue sur les connotations possible de cette torche allumée, brandie par un black metalleux en corpse paint. Est-il sur le point de brûler une de ces églises « en bois debout » typiques de la Norvège, ou se prépare-t-il à allumer les bougies d’un gateau d’anniversaire?Elle peut tout aussi bien, même si ce n’est probablement pas l’inspiration initiale du photographe, illustrer le projet de ce blog: montrer que même une musique aussi noire que le black metal peut porter une « lumière intérieure », et la brandir comme une flamme dans la nuit (pour la démonstration, cf. mon précédent billet).

Elle est l’oeuvre de Dark & Somber Greetings, une entreprise spécialisée dans la création de cartes de voeux exploitant les thématiques du black metal (preuve que le milieu du black metal n’est pas que premier degré et nihilisme, même si cet aspect existe, et que l’humour et l’autodérision y sont aussi appréciés par un grand nombre de ses membres):

« Dark & Somber Greetings is the strange collaboration of photographer/entrepreneur Courtney Frystak and illustrator/designer/musician Farron Loathing. The use of traditional Black Metal photography for something as unlikely as greeting cards began as an internet gag, but somehow evolved into an actual greeting card company to the delight of thousands of misanthropic creatures who can at last feel comfortable sending a birthday card, or holiday message to one of their patron demons or family members.

The D&SG stronghold is located within a subterranean bunker in Los Angeles. »

Inside reads_ Another Step Closer to The Grave.

Holy Unblack Metal?

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , , on 11 décembre 2012 by Darth Manu

Angel 7 - Black and White

Dans mes précédents billets sur ce courant du BM, qui entend conjuguer l’esthétique propre à cette musique que certains définissent comme étant « satanique » par essence, avec des thématiques et/ou des convictions chrétiennes, j’en proposais la compréhension suivante:

« Ce que me paraissent faire la plupart des musiciens de black metal, lorsqu’ils composent un morceau ou un album, c’est mettre en notes toutes leurs angoisses, toutes leurs déceptions, toute leur révolte, tout leur mal être, tout ce qui parait absurde, dénué de signification, et contreproductif dans leur existence, pour donner un sens à ce qui ne semble pas en avoir, pour créer quelque chose de durable, de destiné à être apprécié et partager, à partir de ce qui parait enliser leur vie dans l’inertie, le néant et les ténèbres. S’il est vrai que certains groupes tiennent un discours complaisant ou inutilement provocateur sur leurs thématiques, et qu’une petite minorité s’est laissée aspirer par les ténèbres, pour commettre des actes très graves et/ou sombrer dans la folie, le black metal est foncièrement une tentative de donner du sens à ce qui parait ne pas en avoir, une revendication du désir d’exister et de créer contre les ténèbres et la fragilité qui semblent diriger nos vies. A ce titre, si cette revendication peut se borner à n’être qu’un cri de haine ou de désespoir, un simple constat de la méchanceté et de l’absurdité apparentes de notre monde, elle me parait pouvoir aboutir de manière bien plus juste et profonde dans une forme de quête de la beauté derrière la souffrance et les ténèbres, qui les transfigurent pour illuminer l’âme de l’artiste et de l’auditeur à partir d’émotions et d’états d’âmes qui étaient initialement sources d’angoisse et de confusion. […]

Alors le recours à des thématiques chrétiennes n’est certainement pas la seule manière d’exprimer cette recherche’un sens par delà la souffrance et l’absurde, d’un bien caché au sein du mal. […] Cette recherche de sens, qui passe prioritairement par l’expérimentation musicale, se constate dans la richesse musicale du black, beaucoup plus varié que beaucoup de personnes ne le croient. Mais on voit que le black metal, qui finalement est souvent porteur d’une forme d’espérance, d’un désir de percer les ténèbres, s’il semble certes trop sombre et froid pour chanter la joie pascale, parait éminemment compatible avec cette disposition à l’attente dans la nuit qui est la plupart des jours de notre vie notre quotidien de chrétiens, et dont on trouve l’expression liturgique dans l’accompagnement du Christ dans Ses souffrances et Sa mise en croix le Vendredi Saint, et dans l’attente tout au long du Samedi Saint de Sa Résurrectiondans la nuit de Pâques. »

Plusieurs éléments m’ont incité à revenir sur la conception que j’ai du black metal chrétien, et à en préciser les contours, les difficultés, et l’intérêt:

– certaines critiques qui m’ont été faites en commentaire d’un article récent.

– la lecture (encore partielle malheureusement par faute de temps) du livre Les chrétiens et les musiques actuelles de Pierre Benoit, qui m’a amené à repenser ma conception de la musique chrétienne

– un billet du père Michel Durand, responsable du service Arts, cultures et foi pour le diocèse de Lyon, où il exprime la conviction qu’il n’y a pas à proprement parler d' »art chrétien ».

– Ma participation au colloque Ecout&voir, organisé par ce même service Arts, cultures et foi, les 23, 24 et 25 novembre derniers.

Trois questions guideront ma réflexion dans ce billet:

– « Musique chrétienne », « musique satanique », qu’est-ce que cela signifie? Est-ce qu’associer une musique donnée à un contenu de foi a un sens?

– Chercher à définir les conditions de possibilités d’un black metal chrétien, n’est-ce pas intellectualiser de manière stérile cette musique, dont l’intérêt parait au contraire résider dans l’expression esthétique pure de sentiments violents, sans aucun recul réflexif?

– Du point de vue de la cohérence esthétique considérée en elle-même, comment exprimer par une musique aussi noire des émotions cohérentes avec la démarche chrétienne, qui reste une démarche d’élevation de l’âme, sans passer des relectures pychologisantes ni par la médiation d’un texte que l’on « plaquerait » sur une musique sans grand rapport avec lui, ni par une dénaturation musicale du black metal?

1) « musique chrétienne », « musique satanique »: problèmes de définitions

Je partirai ici de deux points de vue qui m’apparaissent antagonistes sur cette question, du moins de la manière dont ils la formulent:

Le point de vue de Deneb-tala, exprimé sur le présent blog:

« « Dans le black metal, l’anti-christianisme n’est pas une conséquence, il est la cause, la finalité. C’est pour cela que, du point de vue chrétien, je considère le black metal comme plus qu’un style de rock plus extrême que les autres. Sa raison d’être est d’exprimer le mal. Le black metal originel n’est pas contre une vision du Bien précise véhiculée par le christianisme actuel, il est contre le Bien en général. Si le christianisme dit « d’accord, nous vous acceptons », le black metal ne répondra pas « ok, mea culpa, on vous mal jugés », il restera, par essence, l’adversaire du christianisme. « 

Celui du Père Michel Durand, exprimé sur son blog:

« Après les trois jours passés à la découverte de créations culturelles peu usuelles dans une société marquée par le désir de ne choquer personne, je persiste dans mon affirmation qu’il n’y a pas d’art chrétien. Il existe une perception chrétienne d’une peinture, d’un théatre, d’un film, d’une musique, d’une poésie, mais il n’y a pas d’art chrétien. Il y a art. Par son contenu historique, religieux, par le message qu’il souhaite diffuser, il pourrait être dit « chrétien » ou « catholique ». Ne cesse-t-il pas alors d’être art pour devenir catéchisme, dénué alors de qualité créative proprement artistique? Face à l’art dit socialiste (le réalisme socialiste), je m’interroge de la même façon. Endoctrinement et non respectueux dialogue de la rencontre d’autrui dans sa sensibilité intime. Il y a spectacle artistique quand l’auditeur-spectateur » sort de la salle en disant: « j’ai été touché ».

Donc il n’y a pas plus de metal chrétien qu’il n’y a d’art chrétien. Seuls l’engagement personnel du poète, le regard qu’il porte sur la vie peut donner aux sentiments exprimés par les mélodies, les rythmes, un sens existentiel imprimé par la foi en la résurrection du Christ ».

D’un côté, le message porté par la musique, dans le cas du black metal, est conçu comme sa « cause », sa « finalité », son essence, avec des implications profondes sur sa cohérence et son identité musicales. De l’autre, il en est un accident, pour m’exprimer en termes aristotéliciens, c’est à dire qu’il ne touche pas à sa nature profonde, mais lui est contingent, peut en être dissocié sans que celle-ci change. Peu importe que le message porté par la musique soit à finalité satanique ou chrétienne, qu’il s’agisse de Mayhem, Antestor, Bach, ou d’un chant grégorien. L’essentiel est que celle-ci touche l’âme d’un chrétien, et qu’il y retrouve des émotions qui font sens dans sa vie de foi, quand bien même le compositeur aurait souhaité y communiquer un message radicalement contraire à celle-ci.

A noter que le premier point de vue semble mettre au centre de son analyse la composition de l’oeuvre par l’artiste, et le second la perception de celle-ci par « l’auditeur-spectateur », sur la question de savoir que signifie l’expression « art chrétien » (ou satanique, etc.).

Le problème est donc le suivant: les épithètes « satanique » et ‘chrétien », qui désignent à l’origine des réalités spirituelles et religieuses, sont-ils susceptibles de revêtir une signification musicale, et si oui, peuvent-ils définir un registre musical en lui-même, ou seulement impacter certaines de ses dimensions accidentelles (l’ambiance d’un morceau ou d’un album, certains choix de structures, etc.)? Peut-on parler de black metal satanique, de black metal chrétien? N’y at-il que du black metal satanique, d’un point de vue purement musical, ou également du black metal chrétien, ou alors seulement du black metal, ni chrétien ni satanique, mais simplement porteur des émotions voulues par le compositeur, qui peuvent être réinterprétées par l’auditeur, de manière indifféremment satanique ou chrétienne, en fonction de la coloration qu’elles prennent dans sa propre vie intérieure?

Que signifient les termes « musique chrétienne » et « musique satanique »?

Pour ce qui est de la musique chrétienne, je reprendrai les distinctions proposées par Pierre Benoit, auteur du livre Les chrétiens et les musiques actuelles, dans une interview accordée à Anuncioblog:

« L’évangélisation n’est jamais le fait d’une musique ou d’un média en tant que tel, mais de l’annonce de la Parole de Dieu et du Salut en Jésus-Christ, de la célébration liturgique authentique et du témoignage évangélique par la charité. Croire au pouvoir missionnaire de la musique est une erreur et conduit à la déception ; cela est aussi vrai de la musique grégorienne ou des cantates de Bach. L’amateur de telles musiques ne devient pas chrétien parce qu’il les écoute ; d’autres médiations s’imposent pour conduire au Christ. C’est pourquoi nous insistons sur l’authenticité de la mise en œuvre de ces pratiques musicales : c’est par la foi et la conversion personnelle des artistes, par la qualité artistique des textes et des musiques, par un souci de communion ecclésiale que ces musiques et ces groupes porteront des fruits missionnaires. Nous ne sommes sans doute qu’au début d’un processus nouveau dans l’Eglise catholique : le Conseil pour la pastorale des jeunes et des enfants est donc convaincu qu’il faut accueillir, promouvoir, accompagner ces pratiques musicales et en user pour l’évangélisation.« 

Quelle que soit sa « cohérence esthétique », une musique n’est pas par elle-ême chrétienne, mais c’est le contexte qui lui est donné qui rend cette caractérisation possible, dans différentes acceptations: témoignage personnel dans des spectacles profanes, louange, paraliturgie et assemblées de prière, et liturgie. Je précise que dans le cas du blackmetal, je me cantonnerai à la première acception.

Pour ce qui est de la musique « satanique », c’est beaucoup plus compliqué encore.

Pour commencer, qu’est-ce que le satanisme en lui-même: le culte d’une entité personnelle qui correspondrait à ce que l’Eglise catholique appelle « Satan », la mise en scène rituelle d’une représentation symbolique de la liberté humaine confisquée par les religions organisées, une philosophie anti-religieuse, anticléricale et hédoniste, un courant de l’occultisme puisant son pouvoir d’un égrégore opportunément appelé Satan, une résurgence radicale du néo-paganisme? Poser la question à des satanistes, et vous obtiendrez vraisemblablement autant de réponses que vous aurez d’interlocuteurs, et peut-être même plus. Entre l’Eglise de Satanpour qui Satan « représente », mais ne semble pas être, le Temple de Set qui y voit une résurgence du dieu égyptien Set, l’une des filles de LaVey qui ridiculise ces deux églises mais se décrit comme la descendante d’une authentique lignée de sorcière, feu Euronymous du groupe Mayhem qui, dans une interview accordée au journaliste musical et « révérend » de l’Eglise de Satan,Gavin Gabbeley,  citée dans le livre de ce dernier L’essort de Lucifer (Camion noir), affirmait que l’Eglise de Satan est davantage l’adversaire de sa conception, viscéralement théiste, du satanisme que le christianisme lui-même, et tous les groupes de back metal comme God Seed, Behemoth, etc. qui au contraire voit en Satan le symbole de leur propre liberté et rien d’autre, le satanisme apparait plus comme un slogan parfois à la mode dans certains milieux que comme une doctrine ou une croyance unifiées.  A la rigueur, on pourrait voir le plus petit dénominateur commun dans une certaine exaltation de la liberté comprise comme une jouissance sans entrave, l’apologie d’ue sorte d’égoisme éclairé, conjuguées à l’influence pas nécessairement intellectuelle mais du moins culturelle du thélémisme, le courant de l’occultisme inspiré de l’oeuvre d’Aleister Crowley (qui n’était pas sataniste), et à un intérêt esthétique pour les représentations contemporaines du diable t de l’enfer, et à une aversion plus où moins profonde pour la religion, perçue comme la source principale d’une forme de conformisme hypocrite qui gangrènerait nos sociétés.

Donc, déjà, le satanisme en lui-même, ce n’est pas très clair. Mais alors la musique « satanique », j’ai bien du mal à voir ce que ça peut être…

Quand je lis les commentaires de Deneb-tala, j’ai l’impression qu’une musique « chrétienne », ce serait une musique qui « élèverait » l’âme, qui aurait une sorte de dimension aérienne, extatique, tournée vers la louange et la dépossession de soi. Alors qu’une musique « satanique », ce que serait le black metal, serait alourdissante, régressive, focalisée sur l’expression, sincère ou faussement naïve, éventuellement cathartique, des plus bas instincts.

Ce qui me parait problématique dans cette conception, c’est la manière dont elle semble identifier les émotions portées par une certaine musique chrétienne et la démarche spirituelle en elle-même. Or, dans le cadre par exemple de la musique chrétienne, que ce soit la musique religieuse, la musique classique chrétienne ou la pop louange, on peut se demander si l’élevation spirituelle procède de sa propre identité musicale, ou si elle est simplement accompagnée par cette dernière.

Certes, la musique n’est pas neutre en elle-même. Si on prend un chant grégorien et un morceau de Marduk, et qu’on les jouent en alternance, mais en inversant leurs paroles, l’émotion portée par chacun d’entre eux ne sera très vraisemblablement pas altérée de manière significative, quoique cela paraitra sans doute curieux à un auditeur qui arriverait à comprendre les paroles. Pour autant, cela signifie-t-il que par nature, le chant grégorien, dans sa structure musicale, est davantage chrétien que le morceau de Marduk, et qu’inversement, celui-ci est plus satanique que le premier?

Il est vrai que le chant grégorien parait davantage propice à l’accompagnement et à la mise en valeur de la prière ou de la célébration liturgique, et le morceau de Marduk à celui d’une cérémonie païenne ou d’un saccage. Mais cela ne signifie pas que la musique en elle-même a une signification spirituelle univoque. Par définition , son message est d’ordre esthétique, c’est à dire, étymologiquement, qu’il est sensible, qu’il s’appuie sur les sens, l’ouïe de manière privilégiée, bien sûr, mais aussi la vue, dans le cas d’un concert, éventuellement le goût (la bière dans le metal), etc. Le sensible comme signe et préfiguration des réalités spirituelles: ce qui est tout à fait le sens de l’art chrétien, et comme une prolongation sensible du mystère de l’incarnation. Pour autant, le sensible n’est pas le spirituel, et l’esthétique n’est pas le sacré. La musique chrétienne cristallise des émotions sensibles souvent associées à l’accueil de la Grâce: la joie, le recueillement, la sérénité, la confiance, le sentiment de communion, etc. Le black metal fait de même avec des émotions qui naissent ordianairement, ou sont l’occasion, d’une rupture avec le divin: la haine, l’exaltation de soi, la tristesse, la colère… Mais la musique n’élève pas ni n’abaisse l’âme en elle-même. Ce qui l’élève, c’est la Grâce. Ce qui l’abaisse, c’est le péché. Les émotions qu’elle fait naitre dans l’âme peuvent être considérées comme les signes, les représentations de cette Grâce ou de ce péché. Mais pour autant elles ne sont pas cette Grâce ni ce péché. Il est clair qu’un auditeur ou un musicien de black metal qui laisse son âme à la merci des sentiments négatifs de cette musique, qui se laisse asservir par eux, se détourne du Salut, d’un point de vue chrétien. Mais il parait tout aussi certain que quelqu’un qui fait de même pour les émotions positives portées par une musique plus traditionnellemnt associée à l’expression de la foi chrétienne fait de même. En effet, la joie du Salut, n’est pas d’ordre sensible, naturel, mais surnaturel. Elle est donnée et non pas acquise, contrairement à celle qui nait de la création musicale. La musique chrétienne peut la mettre en valeur ou la préfigurer, au sens où elle la suggère et où elle finit pas s’effacer devant elle. Mais quelqu’un qui se laisserait absorber par la joie sensible et en ferait dériver uniquement le plaisir qu’il en retire, quand bien même il serait croyant, serait  en dangerd’occulter et d’oublier la joie spirituelle de la Grâce qu’elle suggère, et en ce sens la musique même religieuse n’aurait pas sur lui d’effet plus bénéfique, d’un point de vue chrétien, que du black metal. Inversement, une personne qui dans le cri de haine du chanteur de black metal contine à traquer la possibilité d’une présence cachée de l’Esprit est dans une démarche spirituelle, qu’il soit compositeur, musicien ou auditeur, car l’élevation de l’âme n’est pas dans la cohérence esthétique d’une oeuvre, mais dans la manière dont celle-ci est contextualisée, que ce soit par l’auditeur, dans l’effort qu’il fait pour reconnaitre l’action de Dieu en germe dans toute chose, mais également dans l’action de l’artiste, lorsque celui-ci joue du contre-emploi et du renversement des codes esthétiques pour suggérer cette dernière. De même qu’une personne dans la joie sensible peut être aveugle, du fait de cette dernière, à la Joie de l’Esprit Saint, et qu’une autre au comble du désespoir peut soudain devenir, par contraste, beaucoup plus attentive aux traces de Ce Dernier.

En ce sens, une musique ne peut être « par nature » chrétienne ou satanique, car ce qui constitue celle-ci est d’essence différente des choses spirituelles, qui ne sont pas d’ordre sensible mais surnaturel, quand bien même elle peut avoir, du point de vue de l’art chrétien,  pour fonction dans l’art de faire signe vers elle, de manière différente efectivement suivant les propriétés esthétiques de tel ou tel registre, mais sans que celles-ci puissent de façon nécessaire induire ou interdire l’élevation (ou la déchéance) de l’âme de l’auditeur. Et donc le black metal n’est pas plus par nature satanique, que les chants grégoriens, l’oeuvre de Bach ou les albums de Glorious ne sont, de par leur nature musicale considérée en elle-même, de la musique chrétienne.

2) « black metal chrétien »: cette expression a-t-elle un sens musical, ou bien n’est-elle qu’une abstraction intellectuelle?

Est-il seulement souhaitable, d’un point de vue musical, qu’il y ait du black metal chrétien? N’est-ce pas une manière de diluer, de relativiser ce qui en fait la saveur, cette révolte à l’état brut, ce grand NON viscéral et qui refuse toute compromission? Le black metal chrétien en ce sens peut-il être autre chose que médiocre?

Un de mes commentateurs, Aimfri,  m’objectait récemment l’argument suivant, très fort en lui-même:

« Il y a un point récurrent de ton discours, Manu, sur lequel je n’arrive pas à me décider. Tu prêtes au black metal (ou aux « arts extrêmes » au sens large, d’ailleurs) une fonction expressive de la souffrance, de la colère, bref des frustrations et émotions négatives inhérentes à la nature humaine, et tu te sers de cette fonction pour légitimer, en quelque sorte, l’approche unblack. Jusque là je te suis, mais j’ai plus de mal quand tu te mets à parler de rechercher des appels à l’aide plus ou moins inconscients dans ce genre musical. Non pas parce que lesdits appels ne seraient pas présents, au moins pour une partie des groupes et musiciens concernés – je vois difficilement comment comprendre le clip de « Sociopath » de Lucifugum autrement, par exemple – mais plutôt parce qu’une telle approche casse complètement l’esthétique qui, à mon sens, fait tout le plaisir de cette musique. Appeler à l’aide, c’est admettre son impuissance, c’est se tourner vers l’extérieur dans une attitude passive (en attente d’un changement exogène du système que l’on renie). L’inverse exact de la symbolique BM, qui est entièrement focalisée sur la destruction de l’environnement que le musicien conspue (ou dit qu’il conspue).
Je crois que cela rejoint ce que dit Deneb-tala ci-dessus : « Être auditeur de black metal, pour moi, c’est aussi jouer le jeu, prendre le produit comme tel et avoir la naïveté de croire que c’est vrai. » Si l’on se met à rechercher le sous-discours, le type concret avec un nom civil qui ne finit pas en « -shoggoth », celui qui bosse pour payer ses factures et qui n’en peut plus d’être harcelé par son patron/son ex névrotique/sa mère castratrice, l’image jouissive du blackmétaleux affranchi de toute règle de cohérence élémentaire et qui hurle une haine parfaitement gratuite (dans le sens : sans aucun motif particulier) s’affaisse. Pour profiter du black metal, j’ai besoin de me mettre à croire, pendant un temps, que le type que j’entends est sérieux et croit dur comme fer à ce qu’il dit, que la méchanceté bête et directe (tous morts, boum, point final) domine aussi son subconscient. Sinon, il ne peut pas me faire peur. Sinon, il n’est plus un funambule qui tient au-dessus d’un vide absurde sur un fil tendu entre le sérieux et la pitrerie, ou alors le filet de sécurité est 30 centimètres sous ses pieds. En un mot, il n’est plus extraordinaire.

Peut-être est-ce pour ça que j’ai moi aussi du mal à croire au unblack metal. Un black metal créateur ? Un black metal qui reconnaît qu’il exprime la souffrance intérieure de son auteur – et, du même coup, l’humanité élémentaire de celui-ci ? Un black metal qui ne reposerait plus sur cette contradiction élémentaire de vouloir tout foutre en l’air, partout, sans arrêt, sans raison ? Ce n’est pas une trahison, ni rien de ce genre. C’est juste ennuyeux…« 

A cela, je réponds que le black metal, comme toute musique, exprime des émotions avant d’illustrer des idées (des idées au sens de discours sur l’homme, sur Dieu etc., en tout cas. Peut-être la musique exprime-t-elle des idées musicales). La plupart des morceaux comportent certes des paroles, qui peuvent être, ou non sataniques. Et leur composition est aussi, au moins en partie, l’expression d’un certain nombre d’idées, de croyances ou de questions qui habitent leurs auteurs. Cependant, ce qui est communiqué de manière immédiate, ce sont des sonorités, qui prennent sens en fonction de l’intériorité de l’auditeur, parfois en correspondance avec le message communiqué par l’artiste, mais parfois aussi en contradiction avec ce dernier, suivant qu’il soit sensible ou non au référentiel qui accompagne la mise en forme de cette musique, ou tout simplement qu’il le connaisse. Quelqu’un qui ignore tout de l’histoire du black metal , des influences satanistes de ses pionniers, et des mises en scène des albums et des concerts, aura-t-il les mêmes images et les m^mes émotions qui naitront en lui à l’écoute d’un morceau de Marduk ou de Mayhem qu’un auditeur qui suit l’histoire du black metal depuis les années 1980?

Cette question reste très théorique, mais elle me permet de poser l’idée suivante: sans nier l’apport des textes, de la mise en scène, de l’imagerie de la pochette, etc., la plupart des auditeurs reçoivent la musique en résonance, de manière prioritaire, avec leur propre intériorité et leur propre référentiel émotionnel et spirituel, y « accrochent » ou non en fonction de sa correspondance avec leur propre vécu, et lui apportent un contexte et une signification en partant de ce dernier, ce qui implique parfois un déplacement de sens conséquent par rapport à l’intention portée initialement par la musique. Ainsi un adolescent écoutera une musique religieuse chrétienne en lui donnant un sens martial, épique. Ainsi tel chrétien écoutera un morceau de black metal, conçu dans une perspective qui dissocie fortement l’expression de la souffrance, de la colère ou de la révolte, du contenu de la foi chrétienne, dans la contexte de sa propre démarche, qui tente d’éclairer au contraire par sa foi l’expérience de ces émotions, auxquelles il est à un moment donné de son existence soumis comme tout un chacun.

Tout ça pour dire que ce qui est immédiat dans l’écoute du black metal, c’est l’émotion qu’il nous communique, distincte de l’interprétation que nous lui donnons. Celle-ci, d’après mon expérience d’auditeur, vient par dessus, dans notre effort pour déterminer si le plaisir esthétique qu’elle nous procure éventuellement est acceptable suivant notre éthique, ou non.  Ainsi, quand j’avais 19 ans, que j’ affichais des sympathies pour le satanisme et que j’étais d’extrême-gauche, lire les paroles de tel morceau de Venom ou de Marduk ou de Dark Funeral augmentait mon plaisir esthétique, alors que j’allais bloquer sur un titre à connotation même vaguement d’extrême droite ou simplement nationaliste, et ne surtout pas chercher à lire les paroles. Inversement, avant mon retour définitif au metal, le chrétien balbutiant que je suis devenu quelques années plus tard, lorsqu’il s’essayait ponctuellement à réécouter du black ou du death metal, évitait absolument de s’attarder sur les paroles ou même le titre des morceaux, et préférait composer ses porpres paysages mentaux à partir de l’émotion musicale pure.

Considérons trois auditeurs différents de black metal, qui prennent tous plaisir à l’écoute de cette musique, mais ont un cadre référentiel qui fait qu’ils ne peuvent lui donner une même signification et continuer à éprouver en toute bonne conscience cette satisfaction. Mettons: un sataniste ou un athée violemment anti chrétien, un athée ou un agnostique favorablement disposé à l’égard du christianisme ou du moins défavorablement à l’égard du satanisme et du blasphème, et un chrétien. Le premier trouve une parfaite harmonie entre sa pensée et les émotions communiquées par la musique, et se laisse sans regret absorber par celle-ci. Le second, et cela me parait être la position d’Aimfri et de Deneb-tala, se rend bien compte que le message primitif associé à ces émotions est mortifère et destructeur, pour ne pas parler de celui explicite porté par les paroles de nombre de groupes de black, et n’y donne sous assentiment que sous la forme d’une fiction, par laquelle il va choisir de se laisser emporter, mais de manière codifiée, comme une sorte de défoulement ou d’échappement temporaire à la réalité ( ce qui me parait correspondre au passage à peu près à la première des deux fonctions cathartiques que j’assignais récemment à l’écoute du black metal chez certains):

« Je crois que cela rejoint ce que dit Deneb-tala ci-dessus : « Être auditeur de black metal, pour moi, c’est aussi jouer le jeu, prendre le produit comme tel et avoir la naïveté de croire que c’est vrai. » Si l’on se met à rechercher le sous-discours, le type concret avec un nom civil qui ne finit pas en « -shoggoth », celui qui bosse pour payer ses factures et qui n’en peut plus d’être harcelé par son patron/son ex névrotique/sa mère castratrice, l’image jouissive du blackmétaleux affranchi de toute règle de cohérence élémentaire et qui hurle une haine parfaitement gratuite (dans le sens : sans aucun motif particulier) s’affaisse. Pour profiter du black metal, j’ai besoin de me mettre à croire, pendant un temps, que le type que j’entends est sérieux et croit dur comme fer à ce qu’il dit, que la méchanceté bête et directe (tous morts, boum, point final) domine aussi son subconscient. Sinon, il ne peut pas me faire peur. Sinon, il n’est plus un funambule qui tient au-dessus d’un vide absurde sur un fil tendu entre le sérieux et la pitrerie, ou alors le filet de sécurité est 30 centimètres sous ses pieds. En un mot, il n’est plus extraordinaire. » (Aimfri)

Et enfin le troisième constate que le message, même pris au second degré, parait incompatible avec le mouvement de sa foi, mais se rend compte parfois, comme c’est mon cas, que la manière dont cette musique résonne en lui n’est pas nécessairement contraire à l’éclairage porté par cette dernière, et va réinterpréter cette résonance dans un sens qui explicite ce phénomène.

Il s’agit de trois interprétations différentes, qui s’éloignent de manière croissante de l’intention initiale des pionniers de ce registre musicale. Ce qui ne signifie pas que les dernières sont moins légitimes que la première. Ce qui fait à mes yeux la valeur d’une musique, d’un morceau, c’est sa capacité à résonner dans les âmes d’auditeurs issus de parcours parfois très différents du compositeur. C’est l’intuition, le coup de génie, qui va faire que celui-ci, d’une manière qui transcende sa pensée propre, va toucher des personnes d’un horizon, et d’opinions, complètement différents. Et le sens qu’on va donner à cette résonance, pour l’accepter ou la rejeter, s’y complaire ou la tenir sous contrôle vient par dessus, inévitabelemnt, mais de manière distincte. C’est pourquoi j’ai du mal à comprendre ceux des black metalleux qui considèrent que la démocratisation croissante de cette musique est la marque d’un affaiblissement de son message. Car le message d’une musique n’est pas son enrobage philosophique, mais son pouvoir de résonance.

Il ne s’agit donc pas pour moi, quand je réinterprète le black metal comme l’expression de la déréliction de la Croix, de psychanalyser les musiciens de black metal ou de leur attribuer des intentions cachées. Je ne défends pas une « fonction expressive » du black metal, au sens où la haine cacherait la souffrance, et qu’Euronymous ou Varg Vikernes, de manière inconsciente, auraient fait de leur musique un appel à l’aide, ce que je ne pense pas. Je dis que le registre musical qui a servi à Euronymous ou à Varg Vikernes à exprimer la haine, peut chez un musicien chrétien exprimer la souffrance et le cri vers Dieu, et non en défiance de Lui, sans que ses propriétés musicales soient altérées de manière significative. Et que les morceaux par lesquels ils ont exprimé leurs idées démentes, ont touché en profondeur des personnes beaucoup plus saines d’esprit, parce que l’émotion esthétique portée par leur musique s’est révélée plus riche que leur propre intériorité, et a pu aussi entrer en résonance avec les interrogations, y compris légitimes, portées sur la souffrance, la révolte, etc., portées par l’intériorité de personnes beaucoup plus saines. Et que détacher le black metal de ses origines satanistes et antichrétiennes, ce n’est pas pour moi jouer intellectuellement sur les paradoxes, ou plaquer des idées sur une esthétique qui exprime leur contraire, mais simplement prendre acte que le black metal ne touche pas que des personnes mauvaises, ni uniquement d’une manière qui corrompt, et que donc la signification profonde de son esthétique n’est pas épuisée par l’idée d’une « musique du mal ». Ce qui rend légitime à mes yeux la démarche des musiciens d’unblack, qui ont écouté du black metal satanique, s’en sont inspiré, pour créer leur propre art d’intention chrétienne. Car le message portée par l’esthétique est à la fois plus riche et plus pauvre que celui communiqué par les idées, et qu’une même musique qui illustre de façon particulièrement forte un cri de haine, peut également résonner comme un cri de souffrance, d’une manière qui modifie son esthétique de manière accidentelle, mais pas forcément de maniree essentielle. De mon point de vue de non-musicologue du moins.

Et c’est pourquoi enfin l’attitude de ceux qui, non seulement critique (cez qui est toujours légitime), mais raillent la démarche des black metalleux chrétiens me parait absurde. Car cela revient à décréter que l’esthétique propre à un courant musicale n’a aucune chance de faire écho à l’intériorité d’un chrétien, à sa manière chrétienne de vivre les émotions portées par le black metal. Mais que connait-on de la vie spirituelle chrétienne, telle qu’elle se vit au jour le jour, pour être si affirmatif?

3) unblack metal et « outre-noir »: exprimer la lumière par delà les ténébres

J’avais promis ce billet pour la mi-novembre, soit une dizaine de jours avant le colloque Ecout&voir. Rétrospectivement, je suis très heureux d’avoir pris du retard, car le second jour de celui-ci, j’ai assisté à une présentation de l’oeuvre du peintre contemporain Pierre Soulages, qui, si dans sa démarche est très différente de celle du black metal, malgré le lien thématique du travail sur la couleur noir, me semble par contre avoir de profondes affinités avec la manière dont je comprends la possibilité d’un black metal chrétien.

« Se retrouver face à soi-même
« Outrenoir », le mot est lâché. En 1979, Pierre Soulages s’essaye à une pratique inédite, celle d’aller « au delà du noir » en projetant la lumière sur des tableaux entièrement sombres. C’est le reflet de la lumière d’un unique mur blanc qui fait apparaître la force et la brillance du noir dans ses premières œuvres de la période.
De plus en plus fluide, sa peinture coule sur les toiles et reflète la lumière avec bien plus de force que le blanc. Mieux, l’éclairage fait apparaître son épaisseur et sa consistance, ses sillons creusés par des coups de brosses violents, dans ce qui devient un noir habilement sculpté.

Dominé par une dizaine de ces polyptyques intenses, suspendus dans les airs au milieu de la dernières salle, le visiteur se laisse envahir par un sentiment de gravité, mêlé à une introspection sereine. Résonne alors en écho la démarche de Pierre Soulages: « Je crois que je fais de la peinture pour que celui qui la regarde – moi comme n’importe quel autre – puisse se trouver, face à elle, seul avec lui-même. » » (Alexia Eychenne (www.lepetitjournal.com) 19 novembre 2009)

Faire sentir les limites, l’enfermement des émotion sombres et au dela la possibilité de la lumière, en posant un regard chrétien, lumineux, sur le matériel musical « ténébreux » qu’est le black metal, voilà comment je conçois la possibilité d’un « unblack metal », ce qui parait analogue à la démarche picturale de Soulages.

Analogue et non pas identique:

– parce que chez Soulages, il s’agit d’un travail littéral, non symbolique comme dans le cas de l’unblack metal, sur la lumière et la couleur noire, sans forcément de sens spirituel derrière.

– Parce que chez ce dernier, il n’y a pas volonté de transmettre un message ou une interrogation, mais de laisser le spectateur y trouver sa propre signification.

– Parce qu’on pourrait d’une certaine manière opposer la démarche de plasticien qui est celle tout particulièrement de Soulages, fondée sur la présence intemporelle, à celle de la musique qui nait de l’écoulement du temps:

« Alors on comprend que le peintre se tourne vers les poètes, par exemple il aurait pu citer celui qui, à propos de l’instant, s’écrie : « Arrête-toi, tu es si beau ! ». Par là en effet la peinture rejoint le rêve, celui de la totalité, de l’harmonieuse totalité du moment grec de notre histoire. La musique, elle, nous confronte à l’irréversible, elle éveille en nous le sentiment de nostalgie, et non celui de la plénitude de la présence comme le fait la peinture de Pierre Soulages« .(Les écrits de Soulages: Réflexions sur les rapports de la peinture, de la poésie et de la musique dans les Écrits de Soulages, Roger Bruyeron)

Mais analogue quand même, parce que dans son oeuvre, le paradoxe des ténébres qui mettent en valeur la lumière ne nait pas d’une médiation ou d’une réinterprétation intellectuelles, mais du jeu esthétique de l’oeuvre en lui-même, de manière immédiate et sensible:

« La peinture de Pierre Soulages est animée par la volonté d’éliminer de la toile toute tentative de signifier, afin de mettre le regardeur face à la présence, au surgissement immédiat de ce qui se tient là. En cela la peinture est proche, selon nous, de la musique, pur jeu des intensités et des rythmes sonores, c’est à dire du temps. Pourquoi Pierre Soulages se réfère-t-il si peu à la musique et si souvent à la poésie, art de la signification s’il en est? Et quelle importance faut-il reconnaître alors au temps dans l’expérience de l’art, de la peinture en particulier? C’est ce point que nous tentons, à notre tour, de développer » (idem, résumé)

Mon idée, et malheureusement je manque des compétences musicales et musicologiques nécessaires pour la démontrer à partir d’exemples précis, est que le travail musical des ténèbres qui est propre au black metal, qui pour beaucoup de musiciens consiste à s’inspirer de tout ce qui est signe de la déchéance et de la damnation de l’humanité (la mort, le blasphème, la damnation, le mal, la guerre, le nazisme parfois), peut paradoxalement, SANS la médiation des textes ni d’interprétations psychologisantes ou philosophiques, de manière purement esthétique, exprimer la possibilité du Salut et de la lumière.

De manière sans doute trop empirique, je ressens à l’écoute des morceaux de black metal, qu’ils soient d’ailleurs sataniques ou chrétiens dans leurs thématiques, comme une sorte de dimension homéopathique: leur ambiance souvent étouffante et ténébreuse me fait guetter, de manière plus attentive et reconnaissante, les quelques moments de clairs-obscurs, au travers des breakspar exemple,ou encore des chants clairs dans le cas des morceaux plus symphoniques, etc. L’ambiance qu’ils créent me fait désirer et apprécier l’attente de la lumière de façon différente.

Si je puis me permettre une analogie avec les offices des heures dans la liturgie catholique (et sans assigner de fonction liturgique au black metal) je dirais que prier Dieu et exprimer l’attente du jour dans les Complies, alors que la nuit est tombée et que l’on se prépare à l’obscurité et au sommeil, qu’on lui demande de protéger notre sommeil et de garder notre âme si nous venons à mourir, éclaire sa Grâce de manière différente, mais tout aussi valable que le prier pendant les laudes, alors qu’une nouvelle journée commence et que l’on loue sa Gloire renaissante.

Et de même, chercher Dieu au travers d’une musique qui à ses origines tendait à exprimer sa négation, ce n’est pas pour moi y plaquer le cahier des charges d’une musique de louange, à la manière dont on commettrait un contresens en plaquant les hymnes des laudes sur l’office des complies, mais le prier, et chercher à le rencontrer et à manifester le travail de Son Esprit, de manière différente. Car ma conviction de chrétien et ma foi est qu’il n’existe pas de territoire ni de réalité qui soit entièrement la propriété du mal, qui soit inaccessible au travail de la Grâce. Il n’y a pas une matière (au sens de réalité sensible) mauvaise qui s’opposerait aux matières lumineuses et bonnes, comme la religion manichéenne l’enseignait contre la foi chrétienne, mais une réalité où toutes les créatures, et toutes les créations, sont secrètement travaillées par la Grâce, et ont la possibilité d’occulter, de nier ce travail et les possibilités qu’il offre, ou au contraire de les développer et les manifester. Je crois que le black metal, en tant que musique, ne fait pas exception à ce principe qui est selon moi au coeur de la foi chrétienne, et j’en veux pour preuve que dès les débuts du black metal, et de manière pérenne, s’est développé un black metal chrétien: plus on cherche à nier Dieu, et plus cela donne envie à d’autres de trouver sa trace là où on la rejetait. Ce qui me parait un fruit de l’Esprit.

Pour conclure, je reconnais que mon interprétation esthétique, via le concept d’outrenoir que j’emprunte à Soulages, est encore très embryonnaire. mais il me protera dans la rédaction de mes futurs articles sur l’unblack metal, où j’espère développer et illustrer cette transposition. J’ai d’ailleurs superbement dérivé dans ma troisième partie d’une problématique esthétique à des considérations purement spirituelles, mais cele-ci visait moins à livrer une théorie clés en main qu’à donner le fond de mon intuition, que ce blog vise à approfondir et à défendre.

En attendant, voici un exemple de morceau d’unblack qui exprime une réalité en harmonie avec les thématiques du black metal, qui est radicalement en opposition avec la foi chrétienne: la destruction de lacration divine en nous-mêmes, et qui pourtant, dans l’espèce d’enfermement cyclique de son refrain parexemple (désolé pour la formulation de non-musicologue) me parait pousser l’auditeur à chercher au delà du cercle morbide où s’enferme le narrateur du texte en appui, un peu à la manière dont la clôture des monastère ne donne pour seul horizon aux moines que le ciel (et dans le cas de ce morczau encore, je passe partiellement par la médiation du texte, par manque de compétences):

Betrayed

I am in pain
I am… the cursed one

Life is not what it was meant to be
What I didn’t ask for has now turned my way
Somewhere in a garden it all turned wrong
Things I once believed in have now turned evil

Yet I pray, « Deliver me from evil »
But another spell pulled me away

Will suicide break the ring of curse
Tomorrow I’ll be gone, so don’t look for me

I am lying on my death-bed, with chaos in my mind
My life took more than it gave
Betrayed and deceived I will now pass away
And with the gun in my hand, my questions
Are soon to be answered

 Will suicide break the ring of curse…

Satan and god, the thought passes my mind
Heaven and hell, it’s not up to me
If the Christians that I’ve seen
Represent the true God of heaven
Then it’s not a place that I want to be
But if I’m blinded, please open my eyes
And help my now…

 Will suicide break the ring of curse
Tomorrow I’ll be gone, then you’ll be all alone (Source: Dark Lyrics)

Quelques éléments de réponse préliminaires à certaines objections au « black metal chrétien »…

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , , on 17 octobre 2012 by Darth Manu

Ce « billet » n’en est pas vraiment un, mais est un copier-coller d’un commentaire que j’ai posté sous le précédent, en réponse à certaines objections qui m’étaient faites sur la question de la légitimité ou non d’un black metal chrétien. En attendant un second billet plus approfondi sur cette question, à paraitre d’ici la mi-novembre, il a pour raison d’être, d’une part, d’éviter de trop « flooder » un article davantage axé sur les relations entre black metal, christianisme et art contemporain, d’autre part de rendre plus visible cette discussion intéressante qui est menée depuis plusieurs jours sur « l’unblack metal »:

Je pense qu’il y a un petit malentendu sur ce que j’entends par « black metal chrétien ». J’y consacrerai prochainement un billet à part entière, probablement d’ici la mi-novembre, mais je vais donner dès maintenant quelques éclaircissements très rapides.

En premier lieu, quand je parle de black metal « chrétien », je ne l’entends pas au sens où l’on peut dire que Glorious est de la pop chrétienne, ou même que HB, Stryper ou Theocracy sont du metal chrétien. Le black metal, en tant que support musical, ne permet pas de manifester toute la Gloire de la Résurrection dans toute sa plénitude et son achèvement. C’est en ce sens que j’écris plus haut qu’on ne peut pas faire d’alleluia black metal. Le black metal, précisément en ce sens que sa quête de la violence et du désespoir à l’état pur est aporétique, qu’elle ne débouche certes pas sur la révélation pleine et entière d’une transcendance, mais qu’il échoue également à concrétiser cette négation absolue de Dieu cherchée par ses géniteurs, pose une question, celle de la possibilité de la conversion (et inversement celle de la possibilité de l’apostasie). Il n’y répond pas, il la pose juste. Et en ce sens, d’un point de vue chrétien, il est intrinsèquement limité et effectivement « impuissant ». C’est pourquoi personnellement je n’écoute pas que du black metal, mais j’alterne avec des épisodes découte de heavy metal, de power metal, de metal symphonique, de msuique proprement religieuse même, toutes beaucoup plus à même d’exprimer la joie pascale. C’est pourquoi également je concluais un précédent billet, qui m’avait servi de méditation l’an dernier lors du samedi saint, par la phrase suivante:

« Et comme l’attente dans les ténèbres finit par céder place à la lumière, je vous laisse et vous souhaite une joyeuse Fête de Pâques! »

Pourtant, je défends cette quête d’un black metal chrétien pour les raisons suivantes:

– D’une part parce que cette question est un fait historique, et est posée par de nombreuses personnes dans de nombreux pays, et quasiment depuis l’apparition du black metal en tant que telle. Des personnes aiment profondément cette musique, sont chrétiennes, luttent pour trouver une cohérence entre ces deux aspects de leur vie, et je pense que la moindre des choses vis à vis de ces témoignages est de poser cette question à fond.

– D’autre part, du point de vue de mon expérience personnelle:j’ai commencé à écouter du black metal à l’âge de 18 ans (j’en ai 35 aujourd’hui) dans une période de révolte contre l’Eglise et le christianisme. A l’époque, j’étais profondément attiré par l’angle sataniste, au fond plus encore que par la musique elle-même. En fait, je voulais moi-même devenir sataniste, même si concrètement ça ne s’est jamaisfait. Je suis revenu définitivement dans l’Eglise, après un long et douloureux cheminement personnel, à 28 ans. A cette époque, je n’écoutais plus de msuique, mais vraiment plus du tout. Vers 31 ans, j’en ai conçu du regret, et ai recommencé à écouter du metal, en privilégiant son expression chrétienne. Ce que j’ai remarqué, c’est que bien que j’ai définitivement tourné la page de la révolte, et que l’aspect anti chrétien du black metal me parait aberrant, j’apprécie toujours la musique, et en fait davantage qu’avant, même si c’est par période alternée avec des périodes où j’écoute d’autres styles.Ma question est « pourquoi? ». Je ne dis pas que j’y ai pleinement répondu, mais c’est l’un des objectifs de ce blog d’y arriver.

S’il est certain que je n’imagine pas que l’on passe du black metal même chrétien dans des rassemblements type JMJ ou FRAT comme on y passe du Glorious ou du Agapè, il m’a semblé cepndant distinguer trois compréhensions de ce terme « black metal chrétien », qui me paraissent légitime.

1) D’un point de vue interne au black metal: le black metal ne peut exprimer la conversion en tant que telle, mais il en suggère la possibilité. Le fait qu’il y ait du black metal chrétien peut se concevoir comme un phare dans la nuit du black metal (d’où le titre de mon blog, même si c’est aussi une chanson des Beatles).Ce que les groupes de black metal chrétien rappellent, qu’on soit convaincu ou pas par l’adaptation du black metal à leur foi (en fait très diverse, comme je le montrerai dans mon billet) qu’ils proposent, c’est que même au plus profonde de la nuit, au plus profond de la révolte, la possibilité d’être touché par Dieu, la proposition de sa Grâce, demeure. Ce qui me parait exprimé de façon tout à fait géniale par l’intro de l’abum Hellig Usvart, de Horde: « A Church Bell Tolls Amidst the Frozen Nordic Winds ». Commel’indique ce titre, on entend les murmures d’un vent qu’on imagine souffler puissament sur les étendues désertiques de la Norvège, tant célébrées par certains groupes de black metal, et au loin, la cloche d’une église. D’une manière différente, l’unique membre du groupe Elgibbor, qui était sataniste, drogué, alcoolique, s’est converti et abandonné quasi instantanément, et à vrai dire miraculeusement toutes ses addictions (et pour connaitre des personnes en proie à certaines, je sais que c’est loin d’être évident). Il ne faisait plus siennes cette souffrance et cette impuissance présentes dans le black metal. Pourtant il a éprouvé le besoin de rester dans le milieu du black metal, et de monter son groupe, non pas pour exprimer  sa propre impuissance, son propre désespoir, sa propre souffrance, mais comme un témoignage qu’il a connu les sentiments exprimés par le black metal, et que pourtant il a trouvé une issue dans sa foi (en gardant à l’esprit qu’il est préférable de ne pas inscrire cette démarche dans une perspective de prosélytisme ou d’entrisme, que beaucoup de black metalleux craignent et dénoncent à juste titre, mais comme un simple témoignage, qui renvoie chaun à son jugement propre et à son parcours: la conversion ne s’impose pas: elle inspire (ou non) les coeurs).

2) D’un point de vue interne au christianisme, sans doute plus intellectuel que spirituel: le black metal, comme je l’ai souvent écrit, exprime le point de passage limite entre la négation la plus absolue de Dieu et la conversion, précisément parce qu’il est si limité et ontradictoire, que vouloir vivre pleinement la « philosophie black metal » mène soit à l’enfermement et à la folie, soit à essayer de briser ce cercle vicieux, en posant des limites ou en changeant son point de vue, entre autre, et de façon extrême, par la conversion. Et c’est intéressant d’un point de vue chrétien, et il ne me parait guère surprenant que certains groupes d’unblack, ainsi Antestor, par exemple avec son morceau Betrayed qui porte sur le suicide, se soient attachés à cette thématique. Il est certes évident que se focaliser sur cet aspects de la vie de foi, qui peut être aussi bien l’instant précédent la conversion, que celui où on endure l’attente de Dieu au plus profond des ténèbres d’une épreuve, peut mener à l’enfermement aussi sûrement que le « true black metal », si on oublie qu’il doit nécessairement s’effacer pour laisser place à la conversion, mieux exprimée sans doute par d’autres genres musicaux. Il est évident aussi que la « violence » de l’art chrétien est très différente de la violence du black metal, précisément parce qu’elle est moins complaisante, qu’elle est orientée vers un sens, mais c’est justement le choc de cette différence qui rend cette confrontation intéressante à mes yeux.

3) Toujours d’un point de vue interne au christianisme, mais probablement plus spirituel, quoique plus diffus, parfois, la musique proprement chrétienne, orientée vers la joie, l’espérance et tout, peut enfermer et couper de la vie de foi elle-même. Parfois, dans certains rassemblements, dans certaines célébrations, l’accent mis sur cette joie peut paraitre un peu artificiel, détacher un peu du souvenir de toutes ces souffrances bien réelles, qui peuvent briser nette notre foi si celle-ci est trop naïve et idéalisée. Parfois, après un « temps fort » chrétien, je ressens vraiment le besoin d’écouter du black metal, à la manière dont on tend en sens inverse un ressort pour le redresser.

Enfin, il existe de nombreux (quoique pas très très très nombreux ) black metalleux chrétiens, qui chacun à leur manière, tentent de répondre à cette question que je me pose avec eux. Et même si il y a des exemples de ratages criants, ainsi certains groupes dont le discours me ferait presque regretter celui des black metalleux plus traditionnels ou ce cas récent d’un groupe d’unblack qui a brutalement retourné sa veste pour faire du black violemment anti chrétien (Ancient Plague, désormais renommé Litany of Scars), ce qui nous rappelle que ce point de passage exprimé par le black metal est dans les deux sens, vers la conversion, mais aussi vers l’apostasie, je choisis de faire confiance à la majorité d’entre eux pour me surprendre et apporter des réponses auxquelles je n’aurais pas pensé (ainsi l’un des morceaux les plus convaincants de Crimson Moonlight, tant musicalement qu’au niveau du texte, Thy Wilderness, réinterprète dans une perspective chrétienne, de manière très intéressante, l’exaltation de la nature et des paysages scandinaves présente chez de nombreux groupes de black).

Je comprends que cette approche du black puisse paraitre « ennuyeuse » pour des personnes qui ne sont pas habitées par de telles questions. Mais force est de reconnaitre qu’elle ne l’est pas pour tous (et de même, il y a aussi des personnes, même bien disposées, que le black metal en général ennuie profondément)…