Archive pour mars, 2012

Les groupes de black metal poursuivis pour blasphème en Pologne

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , , , , , , , , , , , on 30 mars 2012 by Darth Manu

Aussi bien dans le cadre de la polémique contre le Hellfest que dans celui des manifestations contre les pièces de Castelluci ou de Garcia, on a vu cette année des catholiques s’émouvoir de la difficulté d’entraver légalement la tenue de ces manifestations culturelles qui semblent promouvoir ouvertement le blasphème, qui est par définition source de souffrance et inacceptable pour tout chrétien.

Pour donner un peu de perspective à ce débat, je propose de faire retour ensemble sur un exemple de réaction dans un cadre légal à des oeuvres d’art blasphématoires dans un pays qui dispose d’une loi anti-blasphème: je veux parler des poursuites intentées en Pologne à des groupes de black metal qui présentent des thématiques ouvertement sataniques et hostiles au christianisme.

L’article §196 du Code Pénal polonais indique:

« Quiconque offense les convictions religieuses de quelqu’un d’autre ou insulte en public un objet de culte ou un lieu de cérémonie religieuse s’expose à une limitation de ses libertés et à une peine pouvant aller jusqu’à 2 ans d’emprisonnement ferme. » (Radio Metal, « Behemoth sur le bûcher de l’inquisition »).

Parmi plusieurs exemples de groupes musicaux ou autres qui ont renoncé à se produire en Pologne ou ont connu des difficultés judiciaires du fait de cette loi, je m’attarderai sur ceux particulièrement significatifs des groupes de black metal Gorgoroth et Behemoth.

1) Gorgoroth:

Gorgoroth est un groupe de black metal norvégien, fondé  en 1992, mais qui reste longtemps dans l’ombre des grands du Black Metal Inner Circle, et qui ne commence à être connu qu’après la sortie de son deuxième album en 1996.

Ce groupe se distingue entre autres choses par son expression particulièrement virulente des thématiques satanistes et antichrétiennes propre à beaucoup de groupes de black metal, et les mises en scène grand guignolesques et blasphématoires de ses concerts.

Ainsi, le 1er février 2004 à Cracovie en Pologne:

« Gorgoroth a fait sensation le 1er février dernier à Cracovie (Pologne).
 Lors d’un concert filmé en vue de la réalisation de son 1er DVD les norvégiens, qui avaient promis à leurs fans polonais un show spécial, ont effectivement sorti la grosse artillerie : présence de 2 femmes et de 2 hommes nus, cagoulés (tant et si bien qu’une des nanas s’est évanouie…), ensanglantés et crucifiés sur d’immenses croix en bois, de têtes et d’abats de moutons piqués sur des barbelés, de nombreux symboles sataniques… Les musiciens, qui étaient eux aussi entièrement recouverts de sang, ont littéralement terrifié les cameramen, les organisateurs du concert, et bien évidemment choqué les habitants du pays du Pape, qui ont également eu l’opportunité de découvrir ce spectacle funeste, celui-ci étant diffusé sur une chaîne nationale. Pendant le concert, personne n’a pris la responsabilité de stopper la prestation de peur de devoir faire face à une émeute provoquée par le public. Gorgoroth est maintenant accusé d’avoir enfreint l’article 196 du Code pénal polonais relatif aus offenses religieuses et de maltraitance sur animaux. Le combo risque donc jusqu’à 5 ans de prison, et les bandes live ont pour l’instant été confisquées.  » (Centerblog).

On peut dire que le groupe avait assez mal choisi le pays où enregistrer son dvd. Il semble cependant que les suites judiciaires de cette affaire leur furent plus favorables que prévu:

« On February 1, 2004, during a concert being recorded for a DVD in Kraków, Poland, the band displayed sheep heads on stakes, a bloodbath of 80 litres of sheep’s blood, Satanic symbols, and four naked crucified models on stage. A police investigation took place with allegations of religious offence (which is prosecutable under Polish law) and cruelty to animals.[27] Though these charges were considered, the band was not charged as it was ruled that they were unaware of the fact that what they were doing was illegal, although the concert organiser was eventually fined 10000zł in 2007 as he knew about it and neither informed the band that it was against the law nor intervened.[28] The whole controversy led to the band being dropped from the roster of the Nuclear Blast Tour and the footage of the concert being confiscated by the police.[29] » (Wikipédia « Black Mass Krakow 2004« sources en norvégien que je n’ai pu vérifier pour l’instant, ne parlant pas cette langue).

Le dvd est quand même sorti finalement:

 » Black Mass Krakow 2004 is a live concert DVD by Norwegian black metal band, Gorgoroth. It was released on June 9th in Europe and on July 8th in the US » ( Wikipédia « Black Mass Krakow 2004 » ).

2) Behemoth:

Le cas de Behemoth est assez différent de celui de Gorgoroth, et beaucoup plus significatif, puisqu’il s’agit d’un groupe polonais, dont on peut supposer qu’il connait mieux les lois de son pays qu’un groupe norvégien comme Gorgoroth…

En septembre 2007, lors d’un concert à Sopot, Nergal, le chanteur du groupe, déchire publiquement une Bible. Il semble que ce soit un geste qu’il pratique couramment lors des représentations de Behemoth, mais, manque de chance, un membre du Comité de Défense contre les Sectes, Ryszard Nowak, assiste ce jour là au concert, et décide par la suite d’attaquer le groupe sur la base de l’article   §196.

L’affaire se règle dans un premier temps de la manière suivante:

«  Le groupe répond à cette accusation de la manière suivante : « un concert de Behemoth est un concert de Behemoth. Les fans savent à quoi s’attendre, savent de quels thèmes traitent nos paroles et connaissent notre philosophie. Il est plutôt surprenant qu’une personne vienne nous voir à nos concerts et ensuite se sente offensée par ce que nous faisons sur scène. Si elle vient à nos concerts, alors c’est ce qu’elle cherche. Nous ne cherchons pas à agresser quiconque, pas même la religion avec laquelle nous avons grandi.».

Le tribunal va donner raison au groupe. Ce type de plainte nécessite au moins deux plaignants pour être valide. Ryszard Nowak étant seul à porter plainte, le procès débouchera sur un non-lieu. Tout aurait pu s’arrêter là mais, suite à ce revers mal accepté, Nowak multiplie les annonce publiques, dans lesquelles il traite le groupe – et plus particulièrement Nergal – de criminel. Nergal décide alors de contre-attaquer en assignant Nowak en justice pour diffamation.

La justice lui donne raison et Nowak se voit obligé de présenter publiquement ses excuses ainsi que de verser 3000 zloty (environ 800€) de dommages et intérêts. Nergal décide de ne pas garder l’argent et le reverse à un chenil » (Radio Metal, id.).

 Mais en janvier 2010, quatre membres du parti politique au pouvoir, Loi et Justice, le parti chrétien-démocrate en Pologne, décident d’appuyer la plainte de Nowak, ce qui la rend recevable sur le plan juridique. Avec le résultat suivant:

« Dans le procès dans lequel Adam Darski, leader de Behemoth sous le nom de Nergal, le verdict a été rendu : Nergal est innocent des faits tels qu’on les lui a reproché. Le juge Krzysztof Wieckowski a statué hier que le fait qu’il ait déchiré une Bible au cours d’un de ses concerts à Gdynia, en Pologne, en avril 2007, est « une forme d’art » en rapport avec le style de son groupe et que le tribunal n’a aucune intention de limiter la liberté d’expression ou le droit de critiquer la religion. Les membres du public ont témoigné que leurs sentiments religieux n’avaient pas été heurtés, même s’ils étaient chrétiens » (Radio Metal, Behemoth déchire la Bible: c’est de l’art).

 Lors de la procédure, Radio Metal a eu la bonne idée d’interviewer Krzysztof Kowalik, professeur de théologie  à l’Université de Gdansk et expert auprès du tribunal pour cette affaire:

 » […] Venons en au sujet qui nous intéresse : le procès entre Nergal, le chanteur de Behemoth et le parti politique « Prawo i Sprawiedliwosc ». Pouvez vous nous expliquer dans quel cadre vous avez été appelé à témoigner lors du premier procès ? 

Cette participation s’est faite par hasard. J’ai été chargé par le Recteur de l’académie de travailler à l’ouverture d’une nouvelle filière nommée « Science des Religions ». C’est probablement la raison pour laquelle mon nom à commencé à circuler dans certaines sphères. Le procureur du parquet de Gdansk m’a demandé une expertise lors du procès entamé par Ryszard Nowak du Comité pour la Défense contre les Sectes. Le but de l’expertise était de déterminer si, oui ou non, chaque exemplaire de la Bible est un objet de vénération religieuse pour les chrétiens catholiques. J’ai répondu à cette question en m’appuyant sur mes connaissances en la matière ainsi que sur un questionnaire envoyé à des théologiens catholiques, des prêtres et des exégètes. Il ne m’a pas été demandé si Nergal était coupable. L’objet était plutôt de savoir si la plainte était reçevable.
Quelle peine encourt Nergal ?

Je ne sais pas (ndlr : l’entretien s’est déroulé avant la première audience du second procès). Je ne suis ni juge, ni juré. Personnellement, je vois ces évènements différemment. Dans la société pluraliste d’aujourd’hui, des évènements analogues seront amenés à se reproduire. Si toutes les institutions, évènements de la vie courante et politiciens sont soumis à de vives critiques et en soumettent en retour, on peut se demander au nom de quoi l’Église devrait encore être épargnée. Il ne faut pas oublier qu’elle a sa part de responsabilité dans l’éloignement de ses fidèles. Beaucoup de personnes ont été touchées et déçues par les scandales sexuels impliquant des représentants officiels de l’Eglise. Ces scandales ont profondément entaché l’image de l’Eglise Catholique et l’obligation de bienveillance qu’elle prône est apparue aux yeux de certains comme une hypocrisie. En Pologne, les gens commencent doucement à critiquer ce qui leur déplait dans le fonctionnement de l’Eglise, après plusieurs années où il était impossible et interdit de la contredire ouvertement. Je pense que Nergal représente d’une certaine manière cette critique que de nombreux concitoyens n’osent toujours pas formuler. Malheureusement les conséquences de son geste, vraisemblablement non mesurées, lui ont échappé. Il est évident que la forme de cette critique n’est ni acceptable, ni efficace. La question ne se pose pas. Il apparaît clair cependant que Nergal a critiqué l’Eglise Catholique et déchiré cette Bible dans un contexte particulier. La Bible est un texte sacré pour les catholiques, mais aussi pour les protestants et les orthodoxes par exemple. La Bible ne mérite pas d’être traitée de cette façon. Cependant, Nergal est le seul à pouvoir se permettre d’attaquer aussi violemment l’Eglise en temps qu’institution. C’est pourquoi je pense qu’il faut que Nergal tire une leçon de son acte, mais il ne faut pas qu’il soit condamné. Evidemment, les politiciens du « Prawo i Sprawiedliwo?? » ne sont pas encore prêts pour ça. Ils attendent une lourde condamnation à l’encontre de Nergal dans l’espoir de récupérer des voix et un soutien financier de la part de l’Eglise Catholique en vue des prochaines élections. Il ne faut pas non plus oublier que la hiérarchie ecclésiale ne s’est pas prononcée sur cette affaire.
Quel a été votre sentiment lors du verdict du premier procès?

Bien sûr, cela m’a soulagé. J’ai trouvé assez inconfortable d’être impliqué dans cette affaire. J’ai aussi trouvé dommage que ce procès n’aie pas débouché sur un débat plus général concernant la place de la religion dans la société moderne polonaise et plus particulièrement dans les lieux publics.  […] 
Le groupe Behemoth a déchiré des Bibles sur scène lors d’autres concerts il y a deux ans. Comment expliquez-vous que seule la Pologne ait cherché à assigner le groupe en Justice ?

La réponse à cette question a déjà été partiellement donnée. Les accusateurs se réfèrent à l’article §196 du code pénal. Cet article n’est pas très précis. Il n’indique pas la limite à partir de laquelle une parole sort du cadre de la liberté d’expression pour entrer dans celui de l’offense à la croyance religieuse. Cette limite est particulièrement difficile à déterminer dans le cadre d’une expression artistique. L’article §196 est en quelque sorte une arme de défense contre des insultes et critiques extérieures. Il donne cependant l’impression que la séparation des pouvoirs entre l’Eglise et l’Etat n’existe pas vraiment en Pologne. Dans d’autres pays européens, cette séparation est beaucoup plus claire.
Pensez vous que les autres pays européens auraient dû réagir à ce blasphème ?

Je ne pense pas. Partout autour du monde, des personnes sont maltraitées, persécutées, tuées… Je pense que l’Eglise et l’Etat devraient collaborer et utiliser leur énergie pour venir en aide à ces personnes plutôt que de chercher à tout prix à protéger leurs symboles des artistes. Il ne faut pas oublier qu’au nom de Dieu, de la Croix et de la Bible, beaucoup de personnes ont étés persécutées par le passé. Il est peut-être temps pour eux de recentrer leur action autour de valeurs plus fondamentales.
Vous avez précédemment évoqué l’idée de man?uvre politique pour gagner les voix de l’électorat catholique. Pouvez-vous développer ce point ?

Vous savez, en Pologne, l’Eglise Catholique est très influente. Cela vient de notre histoire, c’est depuis longtemps un état de fait. Elle a gagné beaucoup d’influence au XIXème siècle lorsque des prélats de l’Église occupaient les plus hautes fonctions de l’État. Elle ne prend bien sûr plus directement part au pouvoir. Mais son autorité a été très forte et il valait mieux l’avoir de son côté que contre soi. Cette autorité se fait d’ailleurs encore sentir aujourd’hui. Les politiciens le savent et vont souvent chercher du soutien et des financements auprès de l’Eglise. « Prawo i Sprawiedliwosc » se positionne aujourd’hui comme un parti catholique, strict mais ne l’assume pas. Ils n’ont au final que peu de valeurs communes avec l’Eglise Catholique. Ils enchaînent les faux-pas et les déclarations vides de sens. « L’affaire Nergal » est d’une certaine façon, pour eux, un moyen de réaffirmer leur position et de regagner la confiance qu’une partie de l’électorat catholique ne leur accordait plus.
L’assignation en justice de Nergal émane directement du parti politique au pouvoir. En tant que français il m’est difficile d’imaginer le gouvernement interférer à ce point là dans des affaires ayant trait à la religion.

Pourquoi est-ce possible en Pologne ?

Certains diraient par volonté de justice. Personnellement, je ne pense pas. Le fond de cette histoire est politique. Si la situation avait été plus reluisante pour le gouvernement actuel et leur popularité plus haute, je ne pense pas qu’ils se seraient lancés dans ces poursuites. Pourquoi avoir attendu deux ans avant d’appuyer la déposition de Nowak ? Il leur aurait fallu si longtemps pour se rendre compte de la portée de l’acte perpétré par Nergal lors de concert ? Difficile à croire. Les interférences mutuelles des politiques dans le domaine de la religion et des membres du clergé dans le domaine de la politique sont en partie dues à un manque de clarté et de distinction dans les textes de loi. A cela se rajoute notre histoire spécifique déjà évoquée auparavant sur laquelle s’est bâtie notre identité. Est-ce pour autant normal en Pologne que l’Etat s’implique autant dans une affaire d’ordre religieux ? Je ne pense pas, mais pour beaucoup de Polonais, ce comportement de l’Etat est inconsciemment accepté et ne choque pas.
Vous avez dit lors du premier procès que « la Bible est un objet de culte religieux et doit, de fait, être traitée avec respect ». Pouvez-vous développer un peu cette opinion ? Pourquoi cet objet doit-il aussi être respecté par une personne non-catholique ?

Je voudrais commencer par vous rappeler un principe biblique : « Ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas que l’on te fasse ». Ce principe est très concret et universel. On ne doit pas se moquer ou blesser une personne, croyante ou non, sous prétexte de ne pas approuver son mode de vie et sa vision du monde. Suis-je meilleur que ceux que je n’aime pas ? Même si je ne me reconnaissais pas en Dieu, je n’aurais pas plus de raison d’endommager ou de détruire un objet de culte religieux en public. Cela me rappelle d’une certaine manière l’histoire des caricatures de Mahomet auxquelles, bien que non musulman, j’étais fortement opposé. Mais, même si je suis opposé et ne cautionne sous aucun prétexte ce qu’a fait Nergal, je ne pense pas que son comportement justifie une condamnation judiciaire. A ce sujet, j’aimerais souligner une différence entre les protestants et les catholiques. Les protestants pensent que la Bible contient la parole de Dieu mais que le livre, en temps qu’objet, n’incarne pas cette parole. Dieu ne vit que lorsque ces mots sont verbalisés, lus ou prêchés. Je pense que pour les protestants, l’acte de Nergal n’a pas de conséquence car en s’attaquant à l’objet, il n’attaque pas Dieu. Les chrétiens catholiques, en revanche, vénèrent leurs objets de culte comme sacrés (que ce soit l’Eglise, la Bible, la croix…). Toute attaque contre un de ces objets est de fait considérée comme une attaque envers Dieu. Sur ce point précis, je me retrouve plus dans la manière de penser des protestants car pour moi, il est inconcevable que Dieu s’incarne en un quelconque objet matériel.

 
Depuis le début de sa relation avec la pop star Doda, Nergal est omniprésent dans les médias polonais (magazines, tabloïds, télévision). Il n’est pas rare de voir dans le bus des vieilles dames lire les dernières frasques de leur relation ou de voir Nergal parler impunément de ses croyances à la télévision. N’est-ce pas paradoxal de vouloir tant exposer et donner la parole une personne qui semble tant gêner et que l’on pourrait considérer criminelle au regard de la loi polonaise?

Je pense que la société pluraliste polonaise est malgré tout plus ouverte que ce que les gens pensent. Nergal et Doda vivent dans un monde particulier auquel les médias se sont toujours intéressés et s’intéresseront toujours. Ces médias ne sont pas là pour informer ou refléter une quelconque vérité. Ils créent leur propre réalité et tentent de nous convaincre qu’il s’agit de « la vraie vie ». A travers des articles de journaux, j’ai pu collecter quelques informations sur Nergal. Mais ces quelques informations sont bien maigres et je n’ai pas le sentiment de bien cerner la personne. L’affaire politique actuelle n’est pas que négative pour lui, car elle lui permet aussi d’utiliser les médias à des fins personnelles. Je suppose cependant que l’émotion provoquée à court terme par les faits évoqués précédemment éclipse le débat soulevé par son acte et sa potentielle condamnation. J’attends maintenant le procès afin d’avoir plus d’éléments et être en mesure d’interpréter les évènements d’il y a deux ans. Je n’arrive toujours pas à savoir ce que Nergal veut vraiment dans cette affaire. Je ne pense pas que la manière dont il se présente et agit en concert reflète vraiment sa personnalité et la manière dont il vit. C’est plus sa représentation en tant que musicien. A mon avis, il souhaite, à travers ce geste, atteindre et choquer les gens en couplant l’agressivité musicale à une forme d’agressivité visuelle.


Nous arrivons à la fin de cet entretien. Voulez vous rajouter quelque chose avant que nous nous quittions? 

Après de nombreuses années de dictature et d’occupation, la Pologne s’adapte doucement à la société démocratique et libre. Ses règles peuvent paraitre archaïques mais il n’existe pas de démocratie en kit avec une « recette » à suivre. Il n’y a pas non plus d’autorité (institutionnelle ou humaine) qui ne se trompe jamais et ne prend jamais de mauvaises décisions. Pour que la démocratisation de la Pologne avance, il faut que cette autorité arrive à accepter la liberté de penser et la critique et ce, même quand cette critique est inadaptée et illégitime » ( Radio Metal, id. ).

 Si je mets à part l’étrange idée que ce théologien semble avoir du rapport des catholiques aux objets sacrés, cet entretien a l’immense mérite de pointer l’enjeu à mon avis véritable de toutes ces manifestations contre le blasphème dans les oeuvres d’arts, en France comme en Pologne (malgré le contexte extrêmement différent de ces deux pays): l’évolution des rapports entre les catholiques et nos sociétés démocratiques occidentales.

En premier lieu, je retire de ces deux affaires que même lorsqu’il est prévu par la loi, le blasphème est une notion juridiquement trop floue et subjective (on a vu avec l’exemple de ce professeur de théologie, ou encore avec l’affaire Castellucci en France, que  les chrétiens eux-mêmes pouvaient avoir des divergences profondes sur la définition de ce qui constitue un blasphème) pour être véritablement applicable dans un Etat de droit:

« Poland’s religious insult law conflicts with international standards on freedom of expression, in large part because its vague wording does not identify the legal threshold for “offending religious feelings.” As one member of the Council of Europe’s Venice Commission remarked, “The religious feelings of the different members of one specific Church or confession are very diverse. The question is: whose level of religious sensibility should we treat as the average level—the
sensibility of a group of fundamentalist or tolerant members?” The decision to investigate an an alleged offense under Article 196 of the Penal Code is at the discretion of the prosecutor. Though there must be at least two “victims,” there is no requirement for individuals to submit complaints. In practice, the law appears to be applied mostly at the instigation of conservative Catholics. There are few cases
overall, and they usually result in acquittals when pursued to the end, but the legal process involved is itself a deterrent that encourages individuals, notably artists, to engage in self-censorship » ( The impact of blasphemy laws on human rights, a Freedom House special report: Poland ).

 Les rares bénéfices concrets de cette loi pour les catholiques ne proviennent donc pas d’une reconnaissance républicaine de l’inviolabilité du sacré, ni d’une prise de conscience de la population, mais de la peur. Il s’agit en fait d’une forme douce de terrorisme : si évangéliser consiste à témoigner, peut-on dire que nous sommes là dans une forme de témoignage chrétien, et si ce n’est pas le cas, n s’agit-il pas finalement d’opposer à l’Ennemi les armes de l’Ennemi, et de rééditer une autre forme de blasphème, d’autant plus grave et destructrice qu’elle est faite au nom de Dieu?

L’échec régulier des procédures engagées contre des oeuvres d’apparence blasphématoire, aussi bien en France où il n’y apas de loi contre le blasphème qu’en Pologne ou celle-ci existe, frustre les catholiques qui ont choisi de se focaliser sur ce type de procédures pour lutter contre la déchristianisation de nos sociétés, et radicalise leur rejet des fondements de ces dernières. Ils en viennent souvent, et semble-t-il en France de plus en plus, à considérer que la liberté d’expression, socle de la démocratie pluraliste, est à deux vitesses et vise à justifier le « relativisme moral » et la « christianophobie ». D’où le sentiment renouvelé d’une « christianophobie » ambiante et l’accroissement de ce type d’actions. Alors que c’est la tactique du procès qui semble en elle-même inadaptée à la lutte contre la déchristianisation.

Cette radicalisation attire en retour le ressentiment d’une partie de la société, qui a l’impression de voir la liberté d’expression confisquée par une minorité sur des bases subjectives et en vient à légitimer aux yeux de certains le blasphème comme l’expression d’un nécessaire combat politique. On le voit dans l’interview de  Kowalik, lorsqu’il évoque les critiques de plus en plus ouvertes contre l’Eglise au sein de la société polonaise, et les bénéfices médiatiques que Nergal a pu retirer de ses mésaventures judiciaires. On l’a vu également dans mon article metal et islam, avec le témoignage d’un des metalleux poursuivi au Maroc pour des raisons religieuses, où il expliquait que cette affaire (où il y avait pourtant eu condamnation des musiciens) avait en fait rendu le metal plus populaire et sympathique aux yeux de beaucoup de marocains, et contribuer à un désir croissant d’émancipation de la tutelle religieuse. On le voit encore dans la formulation adoptée par cet extrait du rapport de Freedom Report:

 » Moreover, the complaint mechanism and prosecutors’ practice of consulting theologians and other experts to determine the boundaries of the vaguely worded law effectively imposes the subjective views of a few on the rest of society« .

Bien loin de remédier à la « pastorale de l’enfouissement » des décennies précédentes, la mobilisation en France contre la « christianophobie » risque de marginaliser encore plus les catholiques et d’accélérer la déchristianisation de la société, comme je le remarquais déjà dans un précédent article. Il y a à mes yeux un véritable risque de « sectarisation » d’une partie des catholiques sur les prochaines générations, si cette tendance devenait majoritaire.

Deux exemples de ce qui me parait constituer des ambiguités inquiétantes, qui vont dans le sens d’une radicalisation (même si le premier des deux n’émane pas d’extrémistes) et d’une défiance accrue envers l’institution démocratique, dans le discours de catholiques mobilisés contre le blasphème:

1)

 » Islam et metal ? Nous avons lu le billet de inner light qui n’est pas la seule source sur le sujet. Une chose est certaine : le metal s’exprime en terre chrétienne, beaucoup moins en terre d’islam quand il n’est pas violemment réprimé » (Collectif Provocs Hellfest).

 A lire ce commentaire, on a un peu l’impression qu’au fond, si la France se transformait en Etat policier du type des dictatures islamistes, en remplaçant l »islam par le christianisme, mais en gardant la censure religieuse et les pressions sociales et institutionnlles, la situation ne serait pas plus mal. Je ne dis pas que c’est ce que pensent vraiment les membres du Collectif, je suis même persuadé du contraire, mais il y a là une manière, maladroite et non pas mal intentionnée, de présenter les choses qui pourraient rendre souhaitable aux yeux de certains jeunes catholiques une « violente répression ».

2) En novembre dernier, les « indignés catholiques » se félicitaient de la présence de musulmans à leur côtés, lors de leur manifestation contre la « christianophobie »:

 » On pourra juger l’information insolite sur ce blogue – elle a d’ailleurs déjà été signalée par des commentaires hier au soir –, mais Nouvelles de France donne une information qui n’est pas sans intérêt : un groupe musulman, Forsane Alizza, s’associe à la protestation des chrétiens contre la pièce blasphématoire Sur le concept du visage du fils de Dieu… Une information que je juge fort intéressante… » (Observatoire de la christianophobie, « Un groupe musulman s’associe à la protestation des chrétiens contre la pièce « Sur le concept du visage du fils de Dieu » »).

 Forsane Alizza qui n’est autre que le groupe djihadiste dissous récemment par Claude Guéant. Ces associations catholiques, qui prétendent faire oeuvre de « vigilance » et de « réinformation », s’associent pour lutter contre une pièce dont le caractère blasphématoire reste très hypothétique avec des gens qui appelleraient très problablement de leurs voeux des persécutions effectives contre les chrétiens s’ils gagnaient un pouvoir quelconque. C’est comme si des associations juives avaient manifesté contre La Passion du Christ, du temps où ce film faisait scandale auprès de certains, au côté de néo-nazis. Tout cela montre le manque de discernement et de sérieux de ces mobilisations contre la « christianophobie » et leur caractère aisément manipulable. Mais aussi évoque des affinités potentielles dans la manière de concevoir le « combat culturel » avec les pires extrémistes religieux. S’il est certain que Civitas sous sa forme actuelle est très loin d’être aussi extrémiste que Forsane Alizza, on a constaté depuis les manifestations autour du Piss Christ il y a un an une radicalisation forte de son action, dans le sens d’une violence plus explicite, même si elle reste encore assez potache, et rien n’indique que cette radicalisation, l’insuccès aidant, ne sera pas prolongée par des groupes plus ouvertement belliqueux, de la même manière que l’Action Française, qui avant la première guerre mondiale était connue pour ce type d’actions relativement inoffensives, s’est fait doubler sur sa droite au cours de l’entre-deux guerres par des milices beaucoup plus menaçantes, dont bon nombre de membres venaient de ses rangs.

Si ce risque reste très hypothétique, on voit que les manifestations contre la christianophobie n’entament en rien la déchristianisation de notre société (il n’y a qu’à voir l’avancée spectaculaire en quelques années des partisans de l’euthanasie) et marginalisent encore un peu plus les catholiques dans l’opinion par ses excès. Une fois encore, je ne pense pas que le divorce entre la culture contemporaine et les cathos se résorbera par la confrontation, mais par le dialogue et l’exemple. Pour me citer moi-même en effet:

 » Le problème n’est en effet pas la diffusion des oeuvres, mais l’inspiration qui les anime: croire qu’on peut créer du Beau en attaquant l’Eglise, qui annonce la source du Beau. Il ne s’agit donc pas de faire taire l’inspiration mais de la convertir, en déployant non pas des juristes, des politiques ou des pamphlétaires, mais des musiciens, des écrivains, des poètes. La bataille de la culture ne peut se gagner que par la culture, en comprenant l’inspiration qui anime cette culture en partie hostile au christianisme, pour mieux la déconstruire et la dépasser par une inspiration nouvelle. ce qui présuppose de ne pas la condamner a priori comme une pathologie, une “phobie” et de refuser toute qualité artistique réelle à ses oeuvres, mais de comprendre de l’intérieur la démarche des artistes qui sont animés par elle, de dialoguer avec eux. Ce qui peut permettre dans certains cas de retrouver les traces d’une inspiration chrétienne chez ceux-là mêmes qui prétendaient la combattre: ainsi une grande partie de l’univers mental de nombre de black metalleux est stucturé par l’influence de l’oeuvre catholique de Tolkien. Ce qui constitue des pistes pour proposer une version proprement chrétienne de la culture comtenporaine, et de dépasser tout ce qu’elle peut avoir d’hostile ou étranger au christianisme de prime abord. . .

Il s’agit de mener le combat culturel en participant à l’activité créatrice de la culture contemporaine, et non en restant à ses marges en la condamnant. A lutter contre la christianophobie, les catholiques finissent par n’avoir que des choses à combattre dans notre société et aucune à proposer. S’enfermer dans une posture d’auto défense permanente, sans rien donner qui puisse avoir du sens et de l’intérêt pour les membres de notre société déchristianisée, c’est nous condamner à court terme à ne plus du tout être entendus, voire à être combattus à vue, et à ne plus pouvoir transmettre l’évangile, ce qui est pourtant beaucoup plus au coeur de notre mission que la lutte contre la “christianophobie”« .

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Le black metal, entre magie, art, et soif d’absolu

Posted in Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 15 mars 2012 by Darth Manu

A la lecture de diverses interviews de black métalleux dans la presse spécialisée, je me suis fait la réflexion il y a quelques semaines que tout de même, ils sont quelques uns dans ce milieu qui semblent fascinés par l’occultisme et la magie noire, et je me suis demandé si des liens existaient entre cette attirance avérée pour le surnaturel et l’occulte et le regard sur la création artistique et sa signification qui est spécifique au black metal.

Lorsqu’on est chrétien et qu’on s’intéresse à cette relation entre thématique occultiste et musique black metal, deux tentations peuvent surgir, suivant notre antipathie ou notre sympathie pour ce registre musical: soit minimiser la référence à la magie, pour en faire une inspiration parmi beaucoup d’autres, pas particulièrement significative en elle-même, soit au contraire lui accorder une importance tout à fait centrale, pour tenter de démontrer le caractère morbide et contre-nature de l’esthétique du BM.

 « Est-ce que vous savez s’il y avait des alliances (par exemple A. LaVey) avec ces groupes, ou simplement s’il ne faisait que les conseiller? Autrement dit, est-ce que ces groupes étaient au service de ce « monsieur » ou d’autres? Est-ce qu’il y avait des ponts, une complicité ou une alliance ou est-ce que c’était complètement indépendant?

  En fait, ces différents groupes ne sont pas forcément affiliés directement à Anton LaVey mais plutôt à ces oeuvres comme la « Bible Satanique » ou The Satanic Rituals mais il est également vrai que plusieurs groupes peuvent côtoyer des cercles de magie noire, voir des Satanic Churchs comme celle de San Francisco. C’est très probablement le film de Roman Polanski, Rose Mary’s Baby, tourné à la fin des années soixante, qui est à l’origine de ce que j’appellerais le « satanisme moderne ». On se souvient de cette terrible mésaventure qui mêla de nombreux acteurs comme A. LaVey lui-même. Au cours du tournage de ce film, Charles Manson et des complices accomplirent plusieurs sacrifices rituels, dont la femme (enceinte) de R. Polanski. Ce fut un carnage sordide. À l’époque, LaVey était apprécié, ainsi que l’esprit très décadent d’Aleister Crowley; tous deux ont participé à développer ce que l’on appelle le Thélémisme: le culte de la chair, de l’outrance et du blasphème. De nombreux groupes de musique Metal en particulier, connaissent relativement bien ces épisodes » (Interview du Père Benoit Domergue sur S.O.S. Paranormal).

Je passe sur le fait que le Père Domergue semble mélanger des phénomènes assez divers, et notamment que les meurtres perpétrés par la « Manson Family » n’étaient pas des sacrifices rituels et n’obéissaient pas à des mobiles satanistes ou occultistes (meurtres racistes et de célébrités, sous l’influence croisée d’un chapitre de l’Apocalypse et de l’écoute des Beatles: http://law2.umkc.edu/faculty/projects/ftrials/manson/manson.html donc influence musicale, certes, mais sans liens directs avec le thélémisme ou l’Eglise de Satan). Mais on voit dans cet extrait combien la référence à l’occultisme et à la magie noire, présente dans la plupart des dérivés du rock, mais particulièrement explicite et liée à une pratique active de la magie chez certains groupes de black, est l’une des clés de voute de l’argumentation des catholiques critiques envers le metal: les paroles de cette musique évoquent la magie et le surnaturel, elle est donc selon eux malsaine dans son inspiration et pour ses auditeurs, qu’ils en soient conscients ou non.

Revenons aux black metalleux eux-mêmes, avec quelques exemples de musiciens fascinés par la magie et l’occultisme:

« Peux-tu revenir à présent sur les paroles et les thématiques abordées dans ce nouvel album?

Le concept d’Obsidium s’inscrit dans la continuité de Tetra Karcist et Pentagrammaton, un peu comme un troisième chapitre. Tetra Karcist parle de la réalité de l’occultisme tel qu’il est, sans artifices ni présupposés. Pentagrammaton retrace des expériences réelles vécues à travers les pratiques et les doctrines évoquées dans Tetra Karcist. Obsidium parle de ce que nous avons appris, nos aboutissements atteints à travers ces expériences et décrit, d’une manière, d’une manière que seuls ceux qui sont  impliqués dans l’occultisme peuvent vraiment comprendre. Certaines paroles ont d’ailleurs été co-écrites avec Frater Kerval, un disciple du célèbre Kenneth Grant (NDLR: occultiste anglais et chef de file de l’Ordo Templ Orientis, décédé en 2011) qui nous a donné sa vision externe sur notre évolution et notre progression à partir de quelques expériences dont il a eu connaissance » (Metallian 70 p. 76, interview d’Enthroned par Maxime Bourdier).

« Reinkaos signifie « le retour au chaos », c’est la cinquième étape des théories énoncées par le Misanthropic Luciferian Order: « Je crois en la discipline et la loyauté. Car pour atteindre notre but qu’est le Chaos, l’ordre doit régner dans nos rangs… ». Les textes ont été écrits comme des invocations et évocations aux Dieux des ténèbres et reposent sur des formules sataniques utilisées dans la tradition satanique et anti-cosmique. Il s’agit là d’une forme magique qui porte le nom de  » Voces Magicae » et qui peut se traduire par « chant magique » ou « la magie du mot prononcé ». Ce procédé affectera non seulement l’auditeur dans son inconscient, mais l’univers dans son ensemble ». En énonçant ces formules ou en les chantant, les pouvoirs qui y sont rattachés se répandront… » (Jon Nödtveit de Dissection à propos de son album Reinkaos, quelques temps avant son suicide en 2006, propos rapportés par Laurent Michelland dans Metallian 69, p. 49).

Ce qui frappe dans ces deux témoignages, c’est que la magie y est implicitement décrite comme le prolongement et l’aboutissement de la recherche musicale, de l’art. Ce qui rejoint le mélange récurrent des champs lexicaux et sémantiques de l’art et de la magie dans nombre d’interviews de groupes, et de chroniques d’albums de black metal  y compris pas du tout liés directement à l’occultisme  :

 » C’est certainement pour ça qu’il y a deux niveaux d’écoute effectivement : un niveau instinctif et brut, avec un groove et des riffs et un niveau plus fin et sophistiqué, lié aux arrangements et aux structures plus complexes.

Ah, je suis heureux de voir que tu as perçu l’album comme on l’a imaginé. C’est tout à fait notre objectif, ça me fait penser à cette classe particulière du genre Black représentée par Ulver ou Kvist. C’est ce qui fait aussi que c’est le seul style qui me fascine totalement. Le Black Metal a quelque chose de magique, une alliance du physique et du métaphysique. D’un côté, tu as la force archaïque et brutale de la musique et de l’autre, une nostalgie et une atmosphère spirituelle. C’est très important pour ma vision artistique. Quand j’écoute du Black Metal, je ne vois pas des musiciens, mais des scènes d’interaction d’éléments de la nature dans leur expression la plus pure » (interview de Eviga de Dornenreich sur Noiseweb).

« Summoning!!! Un groupe Autrichien qui a renouvelé tout un style, tout un art, et d’une manière plus que poétique…

C’est en tirant  ses origines de l’univers du Seigneur des Anneaux que Silenius et Protector nous énivreront de leur épopée musicale venant des terres du milieu.

L’arc des deux compères vise juste sur Minas Morgul,  leur deuxième album, plantant la flêche en plein coeur d’une nouvelle cible, le Black Metal aux influences magiques et aux ambiances mystiques. Ici pas question d’abuser d’instruments aux riffs sales et dépressifs et de distorsions aiguisées dans le but de déclarer la guerre, tout se passe au synthétiseur et à la guitare électrique.

L’introduction annonce tout de suite le ton sur le côté magique et sombre du groupe avec des percussions atypiques et un synthé qui vous glace le sang » (Chronique de l’album Minas Morgul de Summoning par Les Accros du Metal).

 La magie et l’art ont en effet ce point commun de vouloir recréer le réel, le transfigurer. Dans mon article sur « l’usage des pseudonymes dans le black metal« , j’avais souligné que ce dernier se veut un « art total », qui transfigure le réel non seulement par la création musicale, mais également par le travestissement (« look black metalleux », corpse paint, pseudonymes) l’ambiance irréelle et fantastique de la mise en scène, des pochettes, des textes, etc. Pas étonnant donc, que quelques artistes de black metal aient voulu pousser jusqu’au bout les limites de leur art, de la transfiguration symbolique du monde à sa transformation réelle, par l’union de leur pratique musicale à une initiation dans différentes écoles occultistes:

 « A côté de [l’] imaginaire satanique fondateur, d’autres écoles, comme le néo-paganisme, le fantastique, l’athéisme, une frange politique radicale (minoritaire), composent le mouvement [black metal]. De multiples concepts d’albums proviennent d’œuvres aussi variées que Le Seigneur des anneaux de Tolkien, le vampirisme d’Anne Rice, l’occultisme d’Aleister Crowley, le surréalisme de Lautréamont, les écrits du marquis de Sade, l’atavisme, le naturisme (dans le sens d’ode à la nature), la fascination lunaire, la mélancolie, la tristesse, le désespoir. Un conditionnement relatif à une longue expérience musicale du black metal amène certains fans à s’imaginer des mondes atemporels où règnent des apparats conceptuels comme la guerre, la dimension épique, le vampirisme, la communion avec la nature ou l’histoire de l’Europe. Le black metal, avec toutes ses écoles, présente cependant des incohérences : une condamnation souvent irréfléchie et frustrée du christianisme, fruit d’une inculture religieuse, une reprise tronquée de certain ouvrages (Tolkien, Nietzsche), un conformisme régnant dans un mouvement qui se prétend anticonformiste. Soulignons que ce courant musical est entouré de nombreux clichés et fantasmes médiatiques, tout comme sa source d’inspiration première, le satanisme. D’une manière générale, les nombreux ouvrages et articles qui fleurissent aujourd’hui sont le fait de journalistes peu scrupuleux, incultes musicalement et avides d’accroître leur lectorat. Ils voient dans le black metal (qu’ils confondent avec le gothic, le rock ou d’autres genres de metal) tantôt le Diable incarné, tantôt une mode adolescente puérile, une branche politique radicale, du « bruit » ou encore un exutoire. Au départ essentiellement subversif, ce mouvement est pourtant aujourd’hui avant tout une musique onirique qui ne vit que parce qu’elle est idéalisée. Elle est le contraire d’une musique urbaine (comme le hardcore ou le rap) puisque la visée est de s’arracher du bitume de la quotidienneté. L’occultisme, prisé par les fans, leur permet justement ce voyage onirique vers les ténèbres qu’ils mythifient de manière métaphorique » (Nicolas Walzer, « Black Metal, la subversion extrême », lu sur le blog Bouddhanar, La Liberté inconcevable).

 Cette association de l’occultisme et de l’art sous différentes formes pour transfigurer le réel, le dérouter de sa quotidienneté , de sa banalité, qui va jusqu’à l’intuition, voire la mise en oeuvre radicale, d’un « art magique », il me parait utile de la rapprocher des propos suivants d’André Breton, le fondateur du courant surréaliste:

 » Au départ, ce à quoi je m’étais engagé me paraissait des plus simples. Je ne manquais pas tout à fait de lueurs sur ce qu’avait pu être la magie ni sur ce qui pouvait en rester de nos jours et j’avais été assez mêlé aux controverses artistiques de mon temps pour apprécier
ce qui pouvait être compris dans la catégorie de l’art
magique. J’avais immédiatement en vue un art disposant
d’un pouvoir secret, que l’artiste soit conscient ou non de ce
pouvoir, et qui agit à la façon d’un philtre, ou d’un charme.
Il ne me paraissait pas diffi cile de mettre en avant un certain
nombre d’oeuvres répondant à cette qualifi cation particulière,
depuis les temps les plus reculés jusqu’à nous. Je ne
me défends pas d’avoir rencontré dans l’exécution de mon
projet d’extrêmes diffi cultés ; peut-être tiennent-elles à la
quasi-impossibilité de circonscrire, dès qu’on y prend garde,
le concept d’un art magique qui ne demande qu’à déborder
de toutes parts — il est bien entendu que tout art authentique
est magique — ou à se rétrécir démesurément : quelle
oeuvre d’art peut se targuer, ne disons pas d’avoir changé la
face du monde, mais même d’avoir transfi guré la vie de son
auteur ? Non, pas même Rimbaud. […]

Certes, tout art authentique est magique. Et quelle est, à votre avis, l’importance de la tradition magique dans l’art moderne ?
L’importance de cette tradition, il s’en faut de beaucoup que
la plupart des artistes d’aujourd’hui en soient conscients. Et
pourtant leur aspiration majeure paraît bien répondre à une
nostalgie, au souci de retrouver ce que l’homme visait et,
d’aventure, parvenait à atteindre plus loin, dans les temps
reculés. Les oeuvres qui depuis trente à quarante ans jouissent
du plus haut prestige sont celles qui offrent le moins de  prise à l’interprétation rationnelle, celles qui déroutent, celles
qui nous engagent presque sans repère sur une voie autre
que celle qui, à partir de la prétendue Renaissance, nous
avait été assignée. Voyez la brusque ascension de Jérôme
Bosch, la récente irruption d’Antoine Caron, le fi nal triomphe
d’Henri Rousseau. Voyez aussi, dans les esprits comme
dans le goût, l’effondrement de l’art gréco-romain et en
revanche l’irrésistible mouvement qui a porté les artistes du
xxe siècle vers les oeuvres des peuples dits primitifs, mouvement
dont, entre parenthèses, l’initiateur ne saurait être tel
ou tel peintre fauve de 1905 mais bien uniquement Gauguin,
artiste magique au plein sens où je l’entends et homme de
toutes les presciences. Toujours en réaction contre l’art de
l’Antiquité classique, longtemps considéré comme parangon
de la beauté, voyez enfi n la toute nouvelle, mais combien
éclatante, révélation de l’art celtique, et, par suite, de
la symbolique qu’il met en oeuvre, laquelle nous introduit au
coeur même de l’ésotérisme.
Ceci dit, je répète que peu d’artistes, à l’exception des surréalistes,
songent encore à renouer avec la tradition magique
telle qu’elle peut leur apparaître, c’est-à-dire de façon nécessairement
ambiguë. On ne peut nier qu’il existe un art issu de
la magie, d’une part, et que, d’autre part, il soit assez licite de
parler de la magie de l’art. Il ne saurait y avoir confusion entre
eux » (André Breton, Entretien sur l’art magique, lu sur le site Arcane 17).

 L’art dispose « d’un pouvoir secret ». Il peut « dérouter », nous engager « presque sans repère » sur des voies « autres ». « Tout art authentique est magique », voire peut, « par la symbolique qu’il met en oeuvre », nous « introduire au coeur même de l’ésotérisme ».

On peut cependant mettre en regard les finalités respectives de la magie et de l’art, pour s’interroger sur la compatibilité de ces deux démarches de transfiguration du réel.

Sans être un grand connaisseur de la magie, il m’a semblé comprendre qu’elle a pour finalité la transformation du réel à l’image de la volonté du magicien.

Quelques définitions « classiques »:

« La magie est un art fondé sur la croyance en l’existence d’êtres ou de pouvoirs surnaturels et de lois naturelles occultes permettant d’agir sur le monde matériel par le biais de rituels spécifiques.[…]

Aleister Crowley : « La Magie est la Science et l’Art d’occasionner des Changements en accord avec la Volonté. »

Papus : « La Magie est l’étude et la pratique du maniement des forces secrètes de la nature ». […]

 Définition d’un dictionnaire (Hachette) : « Science occulte qui permet d’obtenir des effets merveilleux à l’aide de moyens surnaturels. » L’idée de magie requiert d’admettre l’existence de forces surnaturelles et secrètes, contraindre les puissances du ciel ou de la nature, recourir à des moyens d’action qui ne sont ni religieux ni techniques mais occultes » (article « Magie » de Wikipedia).

Ce qui est radicalement, au passage, l’inverse de ce à quoi l’Eglise appelle les chrétiens: convertir leur volonté à l’image de la Volonté divine, de telle sorte qu’ils veulent ce que Dieu veut, et rejettent ce qui les éloigne de Dieu.

C’est pourquoi l’Eglise a condamné de manière constante tout ce qui de près ou de loin s’apparente à la magie:

 »  » Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi « […]
2117 Toutes les pratiques de magie ou de sorcellerie par lesquelles on prétend domestiquer les puissances occultes pour les mettre à son service et obtenir un pouvoir surnaturel sur le prochain, – fût-ce pour lui procurer la santé -, sont gravement contraires à la vertu de religion. Ces pratiques sont plus condamnables encore quant elles s’accompagnent d’une intention de nuire à autrui ou qu’elles recourent ou non à l’intervention des démons. Le port des amulettes est lui aussi répréhensible. Le spiritisme implique souvent des pratiques divinatoires ou magiques. Aussi l’Église avertit-elle les fidèles de s’en garder. Le recours aux médecines dites traditionnelles ne légitime ni l’invocation des puissances mauvaises, ni l’exploitation de la crédulité d’autrui » (Catéchisme de l’Eglise Catholique).

La question de la finalité de l’art a fait l’objet de bien des débats au cours des siècles, mais il me semble que le consensus général tourne autour de l’idée qu’il la trouve dans l’acte de création lui-même, de manière désintéressée:

 » L’art ne se conçoit pas comme la mise en œuvre d’un savoir théorique dont il serait la pratique. Dans son principe, la technique est fondamentalement intéressée, tandis que dès son origine, l’art se veut désintéressé, parce que tourné d’emblée vers la création, plus que vers le champ de l’action. Peut-on d’ailleurs parler d’un « progrès dans l’art » comme on parle de progrès de la technique ? Les étapes de l’art ne sont pas un « progrès », l’art change, l’art se transforme, on ne peut pas dire qu’il évolue, en sous-entendant par là que nous aurions aujourd’hui, par effet d’accumulation, de plus grands artistes que ceux d’autrefois. Le génie, qui préside à la création artistique, n’est pas quelque chose qui se puisse enseigner comme on enseigne la physique ou la technologie. C’est avant tout un don. Ce que l’on peut enseigner justement ce sont seulement des techniques pour copier, imiter, répéter ce qui est original. Tout artiste commence d’ailleurs par le plagiat, car c’est ainsi que l’on acquiert la maîtrise des règles de l’art. Il y a dans l’art, -comme dans la philosophie-, un perpétuel recommencement, qui fait que l’artiste se doit de reprendre entièrement toutes les méthodes, pour arriver au sommet de son art et en gagner la maîtrise. Faire des gammes, des esquisses, des études, tailler le bois et la pierre en essayant d’imiter Bach, Picasso ou Rodin, recommencer des aquarelles, chercher à imiter Rembrandt etc. c’est apprendre. Sur ce qu’il a de plus essentiel, le geste de la création, il n’est pas sûr que l’art puisse s’enseigner quoi que ce soit, et en tout cas, il ne repose pas sur un savoir maîtrisé par concepts que l’on pourrait apprendre pour devenir artiste, comme on apprend à devenir un technicien. Kant compare à ce propos Homère à Newton. Newton était capable de montrer toute la logique de ses découvertes, à partir des éléments d’Euclide et de les exposer. Mais Homère ne pouvait pas dire comment s’assemblaient dans sa tête toutes ses idées poétiques, toutes les fantaisies de son art. L’imagination ne se met pas en formules » (Philosophie et spiritualité, leçon 46, » La création artistique » 2002, Serge Carfantan).

« L’imagination ne se met pas en formules »… au contraire de la magie pourrait-on dire également, en faisant subir un léger glissement de sens au mot « formules ». La magie est fondamentalement un ensemble de techniques, qui se transmettent, généralement par voie initiatiques, et qui visent à transformer le monde à l’image de la volonté d’un seul. Elle est foncièrement utilitaire. En sens inverse, l’acte créateur de l’artiste, s’il utilise pour se déployer un certain nombre de techniques de composition, et manifeste une plus ou moins grande virtuosité dans leur exécution, nait de l’inspiration qui vient donner son sens et sa valeur à l’oeuvre achevée, qui ne s’apprend pas, ne se transmet pas, échappe à la volonté consciente, et transfigure celle-ci le temps d’une fulgurance de génie. La magie est appropriation, l’art est don. En ce sens, dans sa démarche, l’oeuvre d’art est le contraire de la magie, comme j’ai pu entrouver la confirmation au hasar de mes recherches sur Google, dans un article d’André Savoret, à la fois occultiste et poète, en réaction à L’Art magique d’André Breton:

 » Un mage authentique ne peut s’abandonner à l’onirisme sans se disqualifïer. Ni sans perdre ses moyens d’action et d’expression sur le plan qui est le sien : le plan  » magique « . Dans votre enquête, vous entendez par  » magique  » tout ce qui est ou semble  » supra-normal « . C’est un point de vue très honorablement défendable, mais que je n’arrive point à partager intégralement. Lorsqu’un poète, par exemple, met dans son oeuvre, abstraction faite de sa signification cérébrale et de sa réussite esthétique, un  » quelque chose  » difficile à définir niais immédiatement perceptible à un autre  » quelque chose  » qui existe, irrévélé, en chacun de nous, c’est ou que son intuition poétique lui a fait retrouver quelque application des lois magiques, ou qu’il a eu quelque aperception directe d’un monde  » autre  » (je ne dis pas forcément  » supérieur « ) ou, plus rarement, qu’il a consciemment oeuvré selon le rite magique, en pleine connaissance de cause (comme il me semble que le firent, dans une autre forme d’art, les créateurs de certains vitraux de Chartres). Se laisser guidler par le fil d’Ariane de l’association des sons, des idées, des images, ce n’est pas oeuvrer : c’est subir ! Et ceci, j’en ai la conviction, est antimagique au premier chef ! » (L’art magique d’André Breton & G. Legrand – 1957 Réponse d’André Savoret à une enquête des auteurs).

Art et magie sont deux démarches différentes, que certains artistes, black metalleux ou autres, essaient de tenir simultanément, mais qui ne peuvent coïncider totalement, ce qui met à mon avis les black metalleux qui cherchent à aller jusqu’au bout de l’affinité qui existe au sein de leur courant musical de prédilection, via la prégnance de l’onirisme, entre magie et recherche d’un art total, en face de trois choix:

– continuer à exploiter la thématique de la magie, mais au travers d’une compréhension essentiellement symbolique, qui exalte le pouvoir de transfiguration du réel de l’imagination créatrice, sans pour autant trop s’attacher à la pratique effective de l’occultisme, ainsi que ce musicien de death metal  (mais le témoignage me parait valoir aussi pour le black metal) en donne l’exemple:

« L’univers de Spawn of Possession est-il lié à d’autres sujets non musicaux? Je sais, par exemple, que Bryss s’intéresse de près au paranormal…

Je pourrais aisément le prendre de façon prétentieuse et partir dans une réflexion profonde, mais le fait est que personnellement, je ne me sens pas vraiment connecté à ce que la plupart des gens appellent le « monde réel ». Bryssling agit de même. Nous utilisons notre esprit avant que quelqu’un le fasse à notre place. La clé est l’imagination, une composante dont beaucoup ignorent la réelle essence. Nous réfléchissons sur la musique, sur la vie et je pense que c’est une des raisons pour lesquelles nous sonnons comme cela dans nos compositions. Spawn of Possession c’est plus que de la musique!  Toutefois, pour ce qui est du paranormal, ceci est plus du ressort de Bryss. Pour résumer la chose, nous aimons nous enfoncer dans le pur inconnu et y puiser notre imagination« . (Metallian 70 p. 47, interview de Spawn of Possession par  Arnaud Vansteenkiste) ».

– Soit subordonner la pratique musicale à la recherche occultiste, ce qui me parait finalement conduire à mettre le black metal en tant que tel entre parenthèses, et à faire prévaloir sur la recherche artistique une activité qui lui est au fond complètement extérieure. Cela me parait être le cas de Jon Nödtveit que je citais en début de billet, certes manifestement schizophrène, qui après avoir achevé l’album Reinkaos qu’il avait voulu l’aboutissement ultime d’une utilisation magique du black metal, a interrompu brutalement sa carrière de musicien et a dissous son groupe (et s’est suicidé peu après):

« En Février 2005 Dissection entre en studio après avoir travaillé les morceaux composés par Jon Nödtveidt en prison. Le 30 Avril 2006 sort « Reinkaos ». Album controversé qui déçu beaucoup par l’absence de l’atmosphère glaciale propre à Dissection jusqu’ici mais qui n’en comporte pas moins la marque si caractéristique du groupe dans ses compositions malgré un côté général moins complexe que pour les précédents albums. Reinkaos signifie « le retour au chaos » et Jon explique que les textes de cet album ont été écrits comme des invocations et évocations aux Dieux des ténèbres et reposent sur des formules sataniques utilisées dans la tradition satanique et anti-cosmique. Jon affirme avoir eu recours au « chant magique » ou « Voces Magicae » afin que les titres de Reinkaos affectent non seulement l’auditeur dans son inconscient mais également l’univers dans son ensemble. « En énonçant ces formules ou en les chantant,les pouvoirs qui y sont rattachés se répandront… » Reinkaos clôt l’Histoire de Dissection, selon Jon, et celui-ci entame un rituel de destruction de cet outil du MLO [Misanthropic Luciferian Order] dont le slogan est « Rien n’est vrai, tout est permis ». Le 23 Mai 2006 Jon Nödtveidt annonce la fin de Dissection et un dernier concert aura lieu le 24 Juin 2006, au cours de ce concert le charismatique leader du groupe détruira la flying V avec laquelle il fit toute sa carrière, un symbole et un signe de ce qui allait se produire moins d’un mois plus tard. « Tout a été fait et dit avec Reinkaos, je n’éprouve désormais plus aucun désir de continuer Dissection car tout ce que j’ai toujours voulu exprimer se trouve sur cet album.C’est une grande victoire pour moi de dépasser ce stade d’achèvement personnel.C’était le chapitre de la fin et ce sera notre testament… » Le 16 Août 2006 Jon Nödtveidt se donne la mort dans son appartement de Stockholm avec une arme à feu. Son corps est retrouvé entouré de bougies.Jon avait envoyé plusieurs lettres à ses proches en leur signifiant « Je m’en vais pour longtemps,très longtemps.Je pars en Transylvanie… » « J’ai atteint les limites de mon exploration musicale en tant qu’outil pour exprimer ce que je voulais,pour moi même et pour la poignée d’âme que je porte dans mon coeur. Je vais à présent me tourner vers d’autres royaumes de pratiques » (www.dissection.fr).

-Soit se détacher progressivement de l’intérêt pour l’occultisme et la magie pour se consacrer pleinement à l’activité musicale, ainsi que la musicienne de black metal Cadaveria (même si son engouement pour ces thématiques demeure) me semble le faire d’après ce témoignage:

« L’occultisme a toujours eu une place importante dans vos textes, est-ce toujours d’actualité avec Horror Metal?

Oui, mais d’une manière plus introspective. J’ai abandonné les stéréotypes de l’occultisme depuis pas mal de temps maintenant. J’ai mûri et fait de nouvelles expériences qui m’ont amenée à pouvoir observer la lumière et l’obscurité de manière différente avec plus de recul. Je suis toujours intéressée par le côté noir de l’univers, mais j’ai un regard un peu désabusé à présent.

Les titres des chansons ne sont pas très optimistes: « Death Vision », « Apocalypse », « Requiem »… Est-ce votre façon à vous d’appréhender le monde? Un exhutoire en réponse à la dureté de la vie?

Difficile question… Je dirais qu’en général, j’écris mes textes quand je suis triste, ou quand quelque chose d’important se passe: quelque chose capable de frapper profondément mon esprit. « Apocalypse » est clairement inspiré du film de Mel Gibson, Apocalypto, donc rien à voir avec la vie ordinaire. Mais oui « Death Vision » et « Requiem » sont des témoignages d’une énergie sombre. Cela va te paraitre étrange, mais en fait, je perçois ces chansons comme quelque chose de très positif, sans doute parce que pour moi, elles sont une vraie thérapie. Je parle de la mort, certes, mais aussi de la vie, de notre force intérieure, d’orgueil, de sensualité, de désir…

Ce dernier album est comme tu dis très introspectif, très posé dans ses émotions. Plutôt que l’affrontement physique, il préfère la poésie du chaos. Quel est ton sentiment là dessus?

Je suis d’accord! C’est le chaos généré par un esprit pensant et vivant (le mien) qui se pose sans cesse des questions sur lui-même. Pathologique, mais nécessaire… » (Metallian 69, p. 92, Interview de Cadaveria par Vincent Zasiadczyk).

Il est clair que dans une perspective chrétienne, la seconde option est inacceptable et la première contestable. La troisième option nous rappelle que le black metal, dans son essence, est un mode de création artistique et non un courant de l’occultisme, et qu’en tant que tel sa démarche n’est pas pleinement compatible avec l’esprit de ce dernier. S’il est vrai que la revendication de la subversion, la recherche d’un art total qui transforme le réel et l’expression d’une approche onirique et si j’ose dire « surréaliste » de la réalité vécue ont pu rendre certains de ses pionniers perméables à la fascination pour l’occultisme et la magie, condamnés par l’Eglise, ce qui est un critère de discernement pour les metalleux catholiques, il reste que la plupart des amateurs de cette musique sont réticents et ironique face à la perspective d’une pratique réelle de la magie,   et préfèrent valoriser le pouvoir de création artistique d’ambiances sombres et oniriques. A la lumière de ce parcours, je pense que la création musicale est dans le black metal du côté de la substance, et la référence à la magie du côté de l’accident, et en ce sens, bien que cette dernière soit en elle-même incompatible avec une démarche chrétienne, je suis convaincu que les efforts de nombreux groupes depuis le début des années 1990 pour créer un registre d’expression chrétienne du black metal sont légitimes et dignes d’encouragement. En effet:

« Au total, comme les autres musiques «sombres » (gothic, metal, industriel), le black metal manifeste toute la recherche de transcendance qui anime une catégorie «alternative» de la jeunesse d’aujourd’hui en rupture avec une homogénéisation culturelle castratrice. Parmi les diverses recompositions religieuses de grande envergure dans notre société, les musiciens et les fans illustrent toute la force du « croire » qui anime une certaine frange de la jeunesse actuelle. Si les églises se vident, le «croire» n’a jamais été aussi présent dans notre postmodernité. Le black metal devient plus que jamais une voie prisée pour cultiver la transcendance, le religieux, l’extatique. Ce qui retient au premier abord l’attention de l’observateur est la ritualisation et le recours à la symbolique et à l’ornementation religieuses. Ainsi voit-on, lors des concerts ou sur les supports audiovisuels, des croix chrétiennes et des pentagrammes inversés, le chiffre 666 ou des tee-shirts portant les slogans «Fuck me Jesus» (du groupe Marduk) ou « Cut your fleesh and worship Satan » (des Français d’Antaeus). Lors des concerts, des phénomènes de transe combinés à la présence de musiciens charismatiques galvanisent le public. Une théâtralisation de pratiques cathartiques (représentations sacrificielles) s’effectue selon des codifications prédéterminées. La dimension religieuse dépasse ici la simple passion pour une musique et ses pourvoyeurs de charisme, comme pouvait l’engendrer le rock Elle est inscrite au plus profond de l’imaginaire satanique, néo-païen, nietzschéen, négativiste déployé par les musiciens et les fans » (Nicolas Walzer, op. cit.).

Lorsqu’elle s’aventure sur les territoires de la magie et des religions recomposées (satanisme, néo-paganisme…) cette recherche de transcendance prend bien évidemment des formes bien éloignée du chemin que propose l’Eglise vers Dieu, mais il reste que le black metal est foncièrement habitée par cette soif, ce désir d’Absolu. Quelle réponse plus approppriée donc (bien plus que la magie qui finalement détourne ce désir vers l’exaltation de la volonté immanente) à cette quête de la transcendance que sous-tend la recherche musicale propre au black metal,  que ce témoignage de l’activité du Transcendant dans notre monde que pourrait lui proposer (que lui proposent déjà certains groupes) une inspiration proprement chrétienne?

Metal et Islam

Posted in Actualité et perspectives du black metal with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 5 mars 2012 by Darth Manu

Les rapports entre musique metal et monde musulman semblent d’actualité.

D’une part, le magazine Metallian vient de publier dans deux de ses trois derniers numéros des dossiers sur le metal dans les pays musulmans.

D’autre part, on entend de plus en plus de metalleux s’interroger sur l’existence de groupes de black metal spécifiquement hostiles à l’islam. Un groupe de black metal, Taake (par ailleurs prévu au Hellfest cette année) a déclenché une polémique lorsqu’il a été nominé aux grammy awwards norvégiens (le Spelleman Prize), en raison de certaines de ses paroles jugées islamophobes.

L’étude de cette question a surtout été portée en Occident par Heavy Metal Islam, un livre de Mark LeVine, professeur de sciences politiques à l’Université de Californie, mais aussi guitariste:

 » C’est en entendant mentionner l’existence de punks marocains que Mark LeVine a décidé d’entreprendre ce voyage à la recherche des fans de metal, de hard rock et de hip-hop qui trouvent dans ces musiques un moyen d’échapper à des sociétés de plus en plus répressives et bloquées.

Professeur de sciences politiques, spécialiste du Moyen-Orient mais aussi guitariste ayant joué, entre autres, avec Mick Jagger et le légendaire Dr John, Mark LeVine improvise avec la plupart des musiciens qu’il rencontre, participant à des festivals rassemblant des milliers de spectateurs, comme le Dubai Desert Festival.

 Ce faisant, il découvre un univers insoupçonné de « metalheads » (« métalleux »), rockers et rappeurs. Son séjour au Maroc lui permet ainsi de découvrir une scène métal bien vivante, représentée annuellement par le festival Boulevard des jeunes musiciens.

Il s’efforce de comprendre comment peuvent s’articuler deux types de contestation : celle, implicite, des fans de metal et celle de l’opposition politiquement articulée des mouvements islamistes » (« Heavy Metal Islam » : rock around the monde musulman, par Thomas Fourquet, Rue 89 Culture).

A partir de ce livre et de quelques autres travaux, le site de metal La Horde Noire nous propose une synthèse (pré « printemps arabe ») de la situation des groupes de metal par pays du proche et du moyen orient.

A noter que l’ouvrage de Mark LeVine, contrairement à ce que son titre suggère, explore la situation de groupes issus de courants musicaux bien plus larges que le seul metal (ainsi le rock, le rap, le punk, …).

Bien que l’ouvrage mette en évidence une forte méfiance des autorités des pays musulmans à l’encontre du metal, et de nombreuses pressions policières et institutionnelles sur les groupes et les organisateurs de concerts, les conclusions de l’auteur sont assez optimistes, et soulignent le rôle joué par les metalleux et autres adeptes de msusique populaire occidentale dans une transformation progressive des consciences vers un plus grand désir de liberté et de démocratie:

 » Among the surprising observations are:Rock, metal and hiphop festivals regular draw hundreds of thousands of fans each year across the region.Heavy metal and hiphop have become central arenas for the struggles for social and political freedom across the Muslim world. Below the media radar, young religious and secular activists are using their shared love of metal and hiphop to help break down the barriers that less than a decade ago saw senior officials call for the death penalty for metalheads, during a wave of « Satanic Metal affairs » across the region. Iranian metal bands, driven underground, have attained wide popularity, despite a public ban on their music, Jordanian and Saudi fans of the Israeli death metal group Orphaned Land have had the band’s logo tattooed on their bodies. Many leading metal and rap artists in the region have MD, PhD, MBA, Law and other advanced degrees and are among the most politicized
artists in the world. The teenage sons of jailed Egyptian presidential contender Ayman Nour, use their love of heavy metal to cope with their father’s imprisonment, and have become among the best metal musicians in Egypt. Peshawar, the Taliban-infested capital of Pakistan’s lawless Northwest Frontier Province, is home to a vibrant rock scene and the
 country’s best record shop. You haven’t experienced heavy metal till you’ve witnessed Iron Maiden play their anti-impieralist anthem « Trooper » in Dubai, in front of a crowd of 20,000 screaming Muslim metal heads, less than an hour’s flight from Iraq.The same forces that have led Ossama bin Laden to claim authority to issue fatwas have led young artists and activists to challenge the Quran’s supposed ban on most forms of music.The internet is considered the driving force of the emerging Muslim public sphere, but it is the real communities created by young musicians, fans and activists that are most fiercely pushing the boundaries of free expression and association across the Muslim world, despite the risks of arrest, imprisonment, and worse… » (notice du livre sur le site Heavy Metal Islam)

Pour autant, la vie d’un métalleux au proche et moyen orient est difficile, et demande du courage et de la persévérance, comme nous le montrent le documentaire Heavy Metal in Baghdad :

« Heavy Metal in Baghdad est un long-métrage documentaire qui suit le groupe de heavy métal irakien, Acrassicauda, depuis la chute de Saddam Hussein en 2003 à aujourd’hui. Faire du heavy métal dans un pays musulman a toujours été une proposition difficile (sinon impraticable), mais après que le régime de Saddam Hussein est tombé, le groupe a cru, l’espace de quelques semaines, que la véritable liberté était possible. Cet espoir s’est vite évanoui alors qu’une insurrection sanglante s’est mise à gangréner le pays. De 2003 à 2006, l’Irak s’est désintégré tandis que les membres d’Acrassicauda luttaient pour rester groupés et en vie, refusant de laisser mourir leurs rêves de métalleux » (notice du documentaire sur vice.com).

Ou encore ce témoignage d’un métalleux marocain, Amine Hamma, depuis devenu étudiant en France, qui fit partie d’un groupe de 14 métalleux arrêtés, inculpés et emprisonnés en 2003 au Maroc, pour outrage aux bonnes mœurs, ébranlement de la foi des musulmans et satanisme:

 « Quand on a été jugé, on a dû réciter la « Chahada » (déclaration de foi) devant le juge pour prouver notre croyance en Dieu, c’était le côté ubuesque de l’affaire. On devait le faire pour ne pas subir la foudre des conservateurs. D’ailleurs, il ne faut pas oublier qu’ils remettaient en cause l’aspect laïque de la FOL qui nous permettait de jouer. Pourtant, un croyant peut être laïc. Il y avait parmi nous des non-pratiquants, des agnostiques, des pratiquants, des juifs… mais cela ne nous empêchait pas de partager les mêmes passions, de jouer ensemble et plus généralement de vivre ensemble. Ça peut sembler un discours contradictoire avec certaines mentalités de chez nous, mais il ne faut pas oublier qu’au Maroc la musique est liée à la politique, donc au religieux, étant donné que ce pays n’est pas un État laïc » (De l’Internationale-metal au conflit sociétal local : la scène de Casablanca, entretien avec Amine Hamma, Amine Hamma et Gérôme Guibert).

Mais ce type de conflits, loin de se réduire à une chappe de plomb qui rendrait quasiment impossible le développement d’une scène metal dans les pays arabe, peut contribuer à l’émancipation des mentalités et à une meilleure connaissance locale de cette musique, la sortant progressivement de ses racines underground:

« Je suis plutôt venu en France pour continuer mes études que pour fuir une justice « folle », parce qu’après notre libération, le metal s’est joué dans des endroits impensables avant cette affaire. On a été récupérés par certains partis pour les élections communales. On a pu jouer devant toutes les couches sociales et passer à la télé, avec une médaille « bouc émissaire » acquitté. Ça a permis au Boulevard (qui nous a soutenus tout au long de cette affaire) de se transposer dans un stade de rugby au lieu de la salle de la FOL (400 personnes) et donc d’accroître de manière très importante l’influence du festival. Ça a donné une crédibilité aux organisateurs de festivals et une légitimité à l’esthétique la plus bruyante et incomprise de ce festival. En même temps, j’avais besoin de sortir et ça m’intéressait de voir comment fonctionnait le secteur musical dans le Nord, en l’occurrence en France. Je suis d’abord venu dans le Nord Pas de Calais, région qui bouge bien au niveau metal. J’ai pu rencontrer des groupes, mais je me suis rendu compte que la France était très hétérogène en termes de culture metal, et que le metal était moins présent que dans d’autres pays voisins d’Europe. Le combat pour sortir de l’underground est plus ou moins similaire au Maroc, même si les conditions structurelles sont différentes […]

Si l’association organisatrice du Boulevard (la FOL Casablanca, qui est devenue l’EAS, « Éducation Artistique et Culturelle » en 2005, http://www.boulevard.ma/eac.htm) s’est détachée de son petit lieu et est maintenant dans un stade pour le festival, qu’elle défende aussi toujours le metal, c’est parce qu’il y a une très grande demande pour ce genre au Maroc. Les kids savent qu’il n’y a qu’une seule occasion pendant toute l’année de voir un groupe étranger se produire chez nous, et, de surcroît, avec des moyens techniques importants (Moonspell, Kreator, Gojira et Paradise Lost). À la base c’était un tremplin pour les rockers, car il faut le dire, ceux qui étaient investis dans ce courant musical étaient les premiers à s’auto-organiser pour faire des concerts. De ce fait, les organisateurs ne trahiront pas le premier esprit du festival, même si la scène world-fusion prend de plus en plus d’importance en termes d’auditeurs et de spectateurs. Il y a donc un net intérêt médiatique aussi pour le 3e jour du festival, qui est consacré à la « fusion ». » (id.).

Un hebdomadaire égyptien n’hésite pas à mettre en parallèle les conflits entre les métalleux arabes et les autorités de leurs pays, avec ceux qui opposent ou ont opposé leurs homologues occidentaux à diverses associations chrétiennes:

 « Sans entrer dans le détail et l’issue de ces procès, rappelons que le metal a toujours été auréolé d’une réputation « maléfique », que beaucoup considèrent néfaste pour la jeunesse. Sur ce plan, l’Orient et l’Occident sont pour une fois d’accord. Aux Etats-Unis, l’un des plus grands groupes du genre, Judas Priest, a été inculpé pour incitation au suicide en 1990, et le chanteur Ozzy Osbourne, fondateur des mythiques Black Sabbath, accusé pour des raisons similaires. Dans les deux cas, les procédures judiciaires ont démontré leur innocence. Les religieux fondamentalistes aux Etats-Unis et en Europe partent encore aujourd’hui régulièrement en croisade contre le metal, dont l’esthétique joue sur des codes provocateurs et anti-establishment. Très récemment en France, plusieurs personnalités politiques et catholiques ont lancé des campagnes de diffamation visant à annuler le plus grand rassemblement metal européen, le HellFest à Clisson, près de Bordeaux (sic), qui rassemble sur trois jours quelque 80 000 fans venus écouter environ 120 groupes à l’affiche. 

Si dans le monde arabe ce genre musical pour le moins contesté ne jouit pas de la même popularité qu’en Occident, il fait pourtant des émules. La Jordanie, la Tunisie, la Syrie, l’Algérie, le Maroc et l’Iraq notamment, aucun pays n’échappe depuis quelques années à cette déferlante qui a vu naître de nombreux groupes locaux. Mais dans le contexte de ces régimes autoritaires, jouer et afficher son amour du metal a une résonance plus dangereuse. Pour mettre un frein à ce qu’ils considèrent comme une forme de subversion sociale, voire politique, le gouvernement jordanien a banni en 2001 tous les albums du groupe américain Metallica et, en 2003, à l’image de l’Egypte, la police marocaine a procédé à des arrestations violentes lors d’un concert. Le seul pays qui échappe à la règle est Dubaï, considéré comme une terre d’asile pour les fans de metal, où se déroule un grand festival, le Desert Rock Festival » (« La malédiction « metal » », Al – Ahram hebdo, Semaine du 14 au 20 septembre 2011, numéro 888).

Et de même qu’en Occident, on trouve en miroir des organisations religieuses hostiles au metal des groupes blasphèmatoires qui n’hésitent pas à s’attaquer dans leurs textes et dans leur imagerie en termes très violents aux religions organisées. On peut citer notamment la « Arabic Anti-Islamic Legion« , un regroupement de sept musiciens de black metal, qui vivent en Irak et en Arabie Saoudite, dont l’une des membres, Janaza, décrit l’engagement dans une interview rapportée dans le forum Metalship (Correction du 27/07/2012: Selon le site Metalluminati, les groupes de l’ Arabic Anti Islamic Legion, Janaza en tête, seraient peut-être des fake…) :

 » Q. Qu’elle est la signification et votre vision du nom Janaza ?

Janaza est un mot arabe qui signifie Funérailles. C’est ma façon de débuter un nouveau mouvement de la scène black metal, un mouvement anti-islamique. Mon but est de créer une base de fans black metal anti-islamique dans le monde entier.

Q. Vous jouez un black metal anti-islamique et vous vivez en Irak. Vous êtes immergé dans ce conflit. Votre haine envers cette religion doit être très personnelle.

C’est personnel et général en même temps.

Pour ce qui est de ma vie personnelle, j’ai perdu mes parents et ma soeur à cause d’un attentat terroriste islamique, un grand choque pour moi car j’y ai perdu les personnes qui étaient les plus proches de moi…

En général, la mannière que l’islam traite les femmes est atroce, aucun respect, aucune liberté. Nous devons toujours nous promener dans la rue avec un voile pour que personne ne puisse nous voir ou nous reconnaitre…

Q. Avez-vous des ennuies avec les authorités à cause de votre art?

Non et je pense que c’est du au fait que le gouvernement est pris avec des problèmes internes, ils sont trop occupés à s’entre-déchirer pour savoir qui aura le pouvoir…

Q. Quel est votre background musical

Je suis dans un band de heavy metal depuis 1999, avant la guerre en Irak et j’étais la vocaliste d’un band de black metal underground  »Black Dijla ». Nous avons d’ailleurs fait quelques concerts. Mais la vie nous a forcé à nous séparer. La haine qui nous habite nous amène un nouvel espoir, c’est ainsi que je suis récussitée.

Q. Avez-vous besoin d’une atmosphère précise ou d’être dans un état d’esprit particulier pour composer ? Qu’est-ce qui vous inspire?

La situation en Irak est une grande inspiration pour tout les musiciens pour écrire et composer, tout le monde ici s’attaquent entre eux et se tuent pour le pouvoir et l’argent…

Q. Avez-vous une philosophie occulte ou spirituelle dans votre art? Quelle est votre vision du monde?

Je suis une Athée, je ne crois en aucune religion. Le monde est peuplé d’une race intélligente qui s’auto-détruira.

Q. Le Blasphème: qu’est-ce que ce mot signifie pour vous?

C’est un mot qui est l’antithèse des stupides religions anciennes, le blasphème est donc toute ma vie.

Q. En tant que one-woman band, planifiez-vous des concerts (si cela est possible en Irak…)?

Bien sur, je ferai des concerts underground et si un jour il m’est possible de participer à un évenement majeur, je le ferais!

Q. Qu’est-ce que  »The Arabic Anti Islamic Legion » ( Légion Arabe Anti-Islamique )

C’est une légion de compositeurs, auteurs, guitaristes, bassistes, vocalistes… Nous partageons le même esprit et la même vision de l’islam et sur la vie en générale.
Nous avons commencé notre travail à couvert et nous avons du fermer notre site web car des pirates Islamiques veulent nous avoir… Nous enregistrerons des chansons contre l’islam toute notre vie.

Q. Vous avez sorti une démo, « Burning Quran Ceremony »…

Burning Quran Ceremony représente ma naissance dans la scène black metal Irakienne depuis la fin de la guerre. J’ai eut de très bons commentaires sur les pièces et le propo. Avec cette démo, j’ai commencé ma carrière comme si c’était le dernier jour de ma vie…

Q. Et pour Seeds of Iblis?

Seeds Of Iblis est aujourd’hui mon projet prioritaire. Nous avons enregistré un albulm dont le titre est  »Jihad Against Islam » qui sera disponible bientôt. Les musiciens qui ont co-écrits le matérial font aussi partie de la Legion Arabe Anti-Islamique et cet album sera le premier véritable album de black metal  »Asiatique/Arabe/Moyen-Orientale/Anti-Islamique, ainsi que le premier album black metal Irakien.

Q. Vous avez le mot de la fin…

 Mon dernier mot… Si un jour ils me tuent, je n’oublirai jamais tout ceux qui se sont tenu à mes côtés et qui ont aidé a l’épanouissement de mon art » (source).

Pourtant, à l’exception de quelques groupes de black metal, et de même qu’en Occident, il semble que la plupart des métalleux arabes, s’il leur arrive de donner un rôle politique à leur musique, ne se considèrent pas engagés contre l’islam, ni contre la religion en général:

 » Concernant plus spécifiquement le black metal, j’ai eu une phase où je me suis penché sur ce phénomène pour le découvrir et même acheter des albums (Burzum, Immortal, Cradle of Filth, Dimmu Borgir,…), sans pour autant m’investir dans le satanisme  ! D’ailleurs j’estime que la plupart des groupes précurseurs dans le black ne sont pas satanistes, loin s’en faut. On a toujours fait la différence entre la musique, les paroles, l’imagerie et les messages véhiculés par ces musiques, tout en ayant connaissance des amalgames qui peuvent exister dans ces courants. Nos groupes respectifs évitaient toute association avec le phénomène black, juste pour ne pas tomber dans les clichés déclarés par une certaine presse arabophone six mois avant notre arrestation, et même avant. On ne faisait pas partie des kids qui débarquaient dans le monde metal juste pour arborer des tee-shirts avec des pentagrammes, ou écouter du black pour choquer sans connaître la véritable base de ce style, constituée à mes yeux par les fondateurs que sont des groupes tels que Venom ou Slayer. D’ailleurs écoute ce que déclare Tom Araya (chanteur de Slayer)… Il dit que les textes de ses morceaux peuvent être considérés comme de courts scénarios de fiction (série B ou Z), et, de surcroit, il est catholique » (Amine Hamma, op. cit.).

« En Europe, pas mal de pays souffrent encore du phénomène de diabolisation du metal, une telle fausse propagande est-elle possible en pays musulman?

DJ Storm: Bien, je suis moi-même musulman et j’écoute du metal depuis 1991. De plus, mon groupe favori est Deicide, je n’ai cependant ni piercing, ni tatouages et je ne consomme pas d’alcool.  J’aime cette musique car elle m’aide à évacuer ma haine ou ma colère! De toute façon, à la fin, il n’y a qu’un seul Dieu, libre à toi de l’honorer ou pas! » (Metallian n°70, Dossier spécial « Du metal au pays des émirs », entretien avec DJ Storm par Franck Segard, p.15).

De même qu’en Occident, la musique semble prendre le dessus sur l’idéologie. Des webzines spécialisés se développent, ainsi jorzine ou Metality.net, et une approche locale novatrice du metal a pris forme, l' »Oriental metal », dont le blog français d’ultra-gauche Article 11 nous propose une analyse intéressante:

« De fait, une vague metal a déferlé au milieu des années 1980 sur les quatre continents, y compris dans des lieux a priori inattendus : l’Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Égypte) et le Proche et Moyen-Orient (péninsule arabique, émirats du Golfe, Israël, Palestine, Jordanie, Syrie, Liban, Iran, Irak, Turquie, Pakistan, Inde).

C’est suite à cette explosion qu’est né, entre le milieu des années 1990 et le début des années 2000, un nouveau courant musical original et novateur que les fans ont rapidement baptisé « oriental metal ». Parmi les principaux groupes du genre, citons les « vétérans » d’Orphaned Land (fondé en 1992 en Israël) et de Litham (1994 – Algérie), Melechesh (1993 – Israël), Salem (1994 – Israël), Distorted (1996 – Israël. Toujours en activité), Odious (1998 – Égypte), Kimaera (2000 – Liban), Arallu (2001 – Israël), Myrath (2001 – Tunisie), Nu-Clear-Dawn (2002 – Syrie), Amaseffer (2004 – Israël). Sans oublier les fabuleux « petits nouveaux » d’Arkan, un groupe algéro-français fondé en 2005. […]

 l’oriental metal est l’un des styles les plus inventifs de tous les courants qui agitent le metal « extrême », ces groupes ayant très vite dépassé le cadre strict des riffs thrash, death ou doom, pour y adapter des mélodies orientales traditionnelles. Une démarche adoptée dès la naissance de cette scène par les Israéliens d’Orphaned Land ou les Algériens de Litham. Certains esprits chagrins souligneront que ces groupes ne font que reprendre, avec ce mélange de rock et de sons orientalisants issus d’instruments traditionnels arabes ou nord-africains, une vieille recette éprouvée par de grand artistes rock proche-orientaux des sixties, comme Erkin Koray, Mogollar et Baris Manco en Turquie ; comme Kourosh Yaghmae – l’un des principaux pionniers du rock en Iran – ; ou encore comme le légendaire compositeur et guitariste égyptien Omar Korshid. À cette remarque justifiée, on peut rétorquer que les groupes de la scène oriental metal apportent avec ce mélange extrême un son aussi moderne et novateur que celui de leurs illustres prédécesseurs des années 1960 et 1970.[…]

 Il ne semble pas exagéré d’affirmer que des groupes comme Litham et Orphaned Land, au-delà du message de paix dont ils sont porteurs, ont aidé, à leur mesure, à éclairer d’un jour nouveau le conflit israëlo-palestinien. Le fait que des jeunes musiciens juifs et musulmans puissent jouer et organiser des tournées ensemble de manière fraternelle prouve que la musique peut parfois faire plus pour le rapprochement entres les peuples que la plupart des « politiques » qui débattent de ce sujet dans les salons.[…]

 N’en déplaise aux bellicistes aigris, les musique, messages et chansons de groupes comme Arkan et Orphaned Land font beaucoup pour faire évoluer les mentalités et repousser les interdits. Voilà pourquoi les régimes en place dans ces pays n’ont jamais aimé ces jeunes incontrôlables qui leur donnent de l’urticaire à coups de guitares et de décibels. Les soulèvements populaires et les révolutions qui ont agité le monde arabe depuis le début de l’année s’inscrivent au final dans le même refus de sociétés mortifères9. Ce que disait Foued Moudkin, dans la conclusion de son interview pour Hard Rock Magasine. À la question de savoir ce qu’il pensait des événements récents du Printemps arabe, il répondait : « On voit qu’un peuple aussi opprimé que le peuple Arabe […] est capable d’aller chercher là ou il le faut sa liberté. J’espère juste que cela donnera des idées a d’autres et que l’on ne volera pas cette liberté si chèrement payée sous couvert de fausses promesses, comme on a pu le voir en Iran, par exemple. »« 

Alors que certains metalleux et catholiques occidentaux, d’ordinaire à couteaux tirés, semblent se retrouver dans une peur commune du spectre d’une supposée islamisation de l’Occident, une fraction significative des groupes juifs et musulmans des pays du Proche et Moyen Orient, et de leur public, dépassent par leur passion commune du metal leurs différences religieuses pour construire ensemble une nouvelle manière de vivre en paix.

Bien qu’ils soient confrontés quotidiennement à certains aspects de l’extrémisme religieux musulman particulièrement inquiétants, ils ne se laissent pas enfermer par la peur et les préjugés.

En sens inverse, certains metalleux occidentaux semblent s’intéresser à l’existence de groupes de black metal avec des paroles spécifiquement anti – islam, pour s’en réjouir:

« Bien trop souvent le black metal n’est pratiqué que par d’auto-proclamés « guerriers » qui luttent contre un ennemi qui n’existe plus, ou alors en prenant bien peu de risque. Il n’en est pas de même avec les trois groupes réunis ici sous l’étendard de Narcotized. En effet, ces trois formations proviennent toutes de pays musulmans et sont ouvertement anti-islam, comme nous le précise explicitement le croissant barré au dos, et cette pochette avec des musulmans agenouillés dans une mosquée. La pochette est surplombée par le titre « Narcotized » nous rappelant que la religion dans les pays non-laïques reste un opium pour le peuple et qu’elle est oppressante lorsqu’elle se mélange à la politique comme c’est le cas dans ces pays. Ce split résonne comme un véritable manifeste du black metal oriental et de son combat envers la religion, notamment au nom de l’histoire pre-islamique de ces terres. Si le black metal est chez nous un style à la mode qui a perdu authenticité et intégrité, se muant souvent en une simple expression d’une pseudo rébellion ou encore traduisant la recherche d’une personnalité, la scène black metal dans les pays musulmans semble porter fièrement l’étendard du black metal. On peut désormais parler de scène car bien qu’encore peu nombreux, des formations ont émergé des quatre coins de l’Orient ces dernières années. Ces groupes sont dans la clandestinité et sont doublement coupables aux yeux de l’Etat, coupable d’une part d’importer une musique occidentale, mais évidemment surtout de critiquer violemment la religion et d’y opposer, non pas tant une vision d’émancipation à l’image de l’Occident déspiritualisé agenouillé devant le dieu de la consommation, mais une certaine conception métaphysique à partir de leur racine pre-islamique. Ces groupes adaptent donc le folklore black metal avec brio à leur culture qui ne se résume absolument pas à l’Islam » (chronique sur le site Nausea du split Narcotized, des groupes Al-Namrood, Dhul Quarnayn et Ayyur).


Cette apologie du black metal anti – islam, qui serait courageux, par opposition au black metal anti -chrétien, qui tirerait une victoire facile, trop facile, de ses critiques d’une religion considérée par certains des métalleux les plus hostiles aux religions organisées comme moribonde, on la retrouve dans divers propos de certains metalleux, sur lesquels Radio Metal ironise justement, dans un article qui revient sur la polémique suscitée par Taake:

« Mais, malgré tout, pour tenter de comprendre ce qui peut se passer dans le (petit) cerveau d’Hoest, nous avons choisi d’aller chercher quelques No Comment Collection 2010/2011 liés au sujet. Ainsi nous nous rappellerons au bon souvenir de Wolgangr qui s’était exprimé à propos des protestations de Rotting Christ à l’encontre des chrétiens (Acte 34) pour un point de vue assez savoureux :

« Critiquer les chrétiens ? Bravo, des vrais mecs… LOL Si ces cons avaient des couilles, ils se seraient appelés Rotting Mahomet. Quelle bande de tapettes. »

Merci à Wolgangr qui nous donne ici une première piste de réflexion pour comprendre la posture intellectuelle du frontman de Taake. Ainsi dire à quelqu’un d’aller « sucer un Musulman », comme l’affirme Hoest, ce serait donc cela prendre des risques et « avoir des couilles ». Intéressant. Cependant l’internaute Baby-Eater va, pour sa part, encore plus loin en faisant plus que marcher sur les plates-bandes du chanteur de Taake. En effet, Baby-Eater s’adressait ci-dessous à un autre internaute qui trouvait le look et les paroles du groupe de black metal Satanic Warmaster ridicules (Acte 22). Et il avait donc fait partager son opinion de la manière suivante (l’orthographe est d’origine) :

« lol tu trouve que ce sont des poseurs alors que c’est toi le pédé de poseur qui écoute la merde qui a fait du metal une mode va te faire foutre, toi et tous les gens comme toi pour avoir ruiné ce style de musique et l’avoir transformé en truc de merde ‘bon à écouter’ et acceptable donc va sucer un musulman grosse merde. »

Eh bien voilà, avec la citation ci-dessus nous avons probablement trouvé ensemble la clé de voûte du raisonnement d’Hoest et de certains extrémistes et/ou provocateurs bas du front qui font parfois l’actu du metal comme le fait Taake en ce moment. En effet, apparemment être « in » quand tu joues à être extrémiste dans notre milieu, et quand tu souhaites faire preuve de violence verbale, c’est affirmer à son interlocuteur en guise d’insulte qu’il faut aller« sucer un musulman ». Olala, c’est sûr, il faut vraiment en avoir « une grosse paire », comme Hoest et ses amis, pour aller aussi loin dans la provocation… » (Taake aime la provoc’ mais aimez-vous la provoc’ de Taake?, par Doc’).

Pour ce qui est de l’islam comme pour d’autres domaines, le metal en général, et le black metal en particulier, ont tout à gagner à prendre leurs distances avec l’angle confrontationnel, pour se consacrer pleinement à tout ce qui peut être créateur de forme et de sens dans la référence à la culture oriental, dans ses influences islamiques et pré islamiques. Le travail que font des groupes de black metal oriental sur le croisement musical et culturel avec des influences traditionnelles de leurs pays de naissance est intéressant. Leur transposition à l’islam des thématiques blasphématoires du black metal occidental l’est moins, même si l’itinéraire personnel qui a conduit certains de ses représentants, ainsi Janaza, à haïr la religion sous toutes ses formes, ainsi que leur courage, peuvent être respectables.

Comme toute musique, toute expression artistique, le metal s’épanouit dans la création. Et le black metal lui-même, si nihiliste qu’il soit voulu par ses compositeurs, ou certains d’entre eux, est créateur d’états d’âmes, de sensations, et de significations. Il culmine donc non pas dans la critique de telle ou telle culture, ou telle ou telle religion, mais dans la manière dont il transfigure l’héritage de celles-ci, pour permettre de jeter un regard neuf, et une pensée neuve, sur celles-ci.

Dans cet esprit, et pour conclure, je voudrais citer une dernière fois Amine Hamma, metalleux en pays musulman, qui a souffert personnellement de la répression d’inspiration religieuse, qui est amateur de black metal, et qui pourtant ne semble pas vouloir de la guerre contre l’islam, et qui nous dit que la vraie révolution, tant celle qui nous délivre de l’extrémisme religieux ou politique que celle que celle qui est au fondement de l’esprit du metal, est une révolution qui vise en son coeur à créer ou à transfigurer, plutôt qu’à critiquer ou à détruire:

« Je pense que, d’une certaine manière, le metal a toujours eu une image diabolique, choquante ou provocatrice, aux USA, même, Bon Jovi est considéré sataniste parce qu’il fait du rock… Peut-être que plus une société est laïque et démocratique et plus le metal est toléré, étant donné le rapport à la liberté d’expression. En tout cas on fabule moins sur le compte du metal dans les pays scandinaves et en Allemagne… On ne peut se tromper sur un mode de vie si on le connaît bien, tout dépend du degré de tolérance et de culture de l’environnement dans lequel on vit. Je pense que le metal restera toujours une musique révolutionnaire de par sa créativité, les recherches musicales qu’il implique, mais aussi l’état d’âme que ça représente.

14 est un chiffre qui me marquera toute ma vie, c’est sûr, comme le metal d’ailleurs… une musique que j’ai aimé par hasard et qui m’a faite découvrir énormément de choses. Par exemple l’humanisme de certaines personnes impliquées dans cette musique, malgré le fait qu’elle soit non tolérée et incomprise par la masse… Une question d’ouverture d’esprit peut être » (op. cit.).