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Le traitement médiatique de l’arrestation de Varg Vikernes et ses enseignements

Posted in Actualité et perspectives du black metal with tags , , , , , , , , , , , , , on 20 juillet 2013 by Darth Manu

Aske - Burzum

Donc, deux jours après le début de sa garde à vue, et sans que celle-ci ait atteint la durée maximale de 96 heures, Varg Vikernes a été relâché  (et a depuis commencé sur son blog le récit en plusieurs parties de l’arrestation et la garde à vue). Si aucune association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste n’a été mise en évidence, il sera cependant probablement poursuivi pour incitation à la haine raciale devant le tribunal correctionnel de Paris.

Rien n’est surprenant dans cette issue:

– concernant l’accusation d’incitation à la haine raciale: tout ceux qui ont ne serait-ce qu’un tout petit peu suivi l’histoire du groupe Burzum et de son unique membre connaissent bien le racisme et l’antisémitisme explicites et sans cesse rabâchés de ce dernier. On se souvient que l’an dernier, Radio metal a préféré censurer sur plusieurs points une interview qu’il lui a accordée, plutôt que de la publier, comme d’habitude, intégralement, en raison de nombreuses déclarations antisémites susceptibles d’engager la responsabilité légale du webzine.

– concernant la levée de la garde à vue et des soupçons de terrorisme: dès les premières dépêches, les faits reprochés paraissaient très minces. Dès le début, lesjournalistes ont rappelé que l’achat de 4 armes à feu par Marie Cachet, la compagne de Vikernes, qui semble avoir été l’élément déclencheur décisif de la garde à vue, était légal, puisqu’elle dispose d’un permis de port d’arme. Interrogé sur l’opération, le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, a reconnu dès le premier jour que l’arrestation était de nature essentiellement préventive:

« « Cet individu, proche de la mouvance néonazie constituait donc une menace potentielle pour la société, comme l’atteste la violence de ses propos interceptés notamment sur le Web », affirme la Place Beauvau. Plus tard dans l’après-midi, M. Valls, tout en reconnaissant qu’il n’y a pour le moment « ni cible, ni projet identifié », a justifié cette décision par la nécessité, face au terrorisme, « d’agir avant, et non pas après ». » (Le Monde, « Valls justifie l’arrestation préventive du Norvégien Vikernes »).

Enfin, la nature des armes trouvées au domicile de Varg Vikernes, des 22 long rifle essentiellement, semble peu compatible avec un massacre du type de celui commis par Breivik en 2011, et beaucoup plus avec la pratique de la chasse mise en avant par le couple. Jacques Raillane / Abou-Djaffar, ancien des services secrets et un commentateur très informé des milieux et des problématiques du contre-terrorisme, exprimait dès mardi son profond scepticisme:

Si, compte-tenu des antécédents de Varg Vikernes, on comprend aisément qu’il soit surveillé, et que ses récents posts de blog sur le déraillement de Brétigny, couplés à un achat d’armes important, suscitent quelques inquiétudes, surtout à quelques jours du second anniversaire du massacre commis par Breivik en Norvège, on peut en effet s’interrogersur le caractère brutal et médiatique du mode d’intervention choisi. Peut-être lié au besoin de redorer le blason de la DCRI, fortement terni par l’affaire Merah?

An fond, je n’en sais rien, n’étant pas moi-même spécialiste, ni de près, ni de loin, du contre-terrorisme, et tout cette histoire relève au fond du fait divers très anecdotique.

Ce qui est plus intéressant, c’est le traitement médiatique qui en a été fait, et ce qu’il révèle de l’évolution de la réception du black metal par le grand public, un quart de siècle après son apparition, et 21 ans après les méfaits du black metal inner circle norvégien, auxquels Varg Vikernes a tant et si célèbrement contribué.

Tout au long de la journée de mrdi, et alors que la nouvelle de sa garde à vue se répandait sur les réseaux sociaux, j’ai vu pluieurs de mes contacts metalleux commencer à anticiper un backlash médiatique sur la communauté metalleuse dans son ensemble.

Ainsi, un de mes contacts facebook écrivait sur sa page:

« Métalleux, métalleuses, Brace yourselves, Commentaires are coming, avec la mise en examen de Varg, le Metal va s’en prendre des caisses et des violentes ! ahahahahah c’est bon, l’année prochaine on repasse sur M6, c’est fini les traitements de faveurs du petit journal ! XD »

Et, avec une inquiétude plus tangible, le fondateur et responsable du webzine Radio Metal:

Or, force est de constater que malgré des erreurs factuelles (Varg Vikernes « disciple » de Breivik, entre autres), les amalgames ont été quasiment inexistants. En fait, en parcourant les divers articles écrits sur cette affaire, les épithètes « néo-nazi » et « compatriote de Breivik » semblent plus significatif pour les journalistes, pour comprendre l’arrestation, que le statut de « star » du black metal de Vikernes, même s’il est également évoqué.

Radio Metal a compilé une petite revue de presse du traitement médiatique de l’affaire, avec le commentaire suivant:

« On aurait pu croire que, sous le coup de l’émotion, de nombreux médias généralistes allaient traiter à la va-vite l’objet éminemment complexe qu’est Varg en faisant, on l’a déjà vu à de nombreuses reprises par le passé, un amalgame facile entre « metal » et « extrémisme ». Pourtant, et c’est à signaler, malgré quelques approximations factuelles concernant l’idéologie de Varg (notamment son rapport à Anders Breivik) les grands médias ont souvent fait le travail en allant à la pêche aux infos – des infos précises parfois issues de médias spécialisés comme le nôtre – dans le but d’informer au mieux leur lectorat respectif.

France TV Info, Le Monde, BFM etc. : beaucoup de médias ont tenté de faire le portrait de Varg et je n’ai à ce jour pas constaté d’amalgames douteux assimilant « black metal » à « néo-nazi », « metal » à « dangerosité » ou les habituels poncifs que les fans de metal subissent constamment ! Mais n’hésitez pas à partager vos impressions en commentaires si vous avez lu/vu des propos de journalistes sur l’affaire Vikernes qui vous ont choqué ou si votre ressenti global, concernant le travail journalistique des grands médias sur cette affaire, est tout simplement différent de mon opinion (plutôt positive).« 

De mon côté, j’ai remarqué que les grands médias sont aller solliciter, outre des spécialistes des droites radicales (Jean-Yves Camus, Stéphane François, etc.), des experts de niveau universitaire, qui connaissent le sujet d’asez prêt (Alexis Mombelet, Nicolas Walzer). Parcontre, il ne m’a pas semblé que tous ces pseudos experts que certains catholiques, de droite comme de gauche, ont longtemps porté aux nues, et qui se sont spécialisés dans une dénonciation apocalyptique et outrancière du metal et des idéologies supposées en constituer le coeur: Jacky Cordonnier, le Père Benoit Domergue, Paul Ariès, etc. On ne nous a ps ressorti non plus la tarte à la crème du rapport de la MIVILUDES sur le satanisme.

Pour expliquer cette modération à l’encontre du metal, si nouvelle chez les grands médias français, on peut, avec Radio Metal, émettre l’hypothèse que la polémique récurrente du Hellfest et le succès populaire de ce festival, maintenant l’un des poids lourds français, ont favorisé une meilleure connaissance du metal par le grand public, et une acceptation croissante de ses valeurs et de son esthétique, et ont constitué un accélérateur de son intégration:

« D’ailleurs, en France, parler du metal dans les médias généralistes signifie souvent répondre à des questions où l’on est très vite obligé de défendre l’image négative du genre en dissertant sur les minorités extrémistes comme Varg Vikernes dont le discours haineux est, évidemment et heureusement, dénoncé par la très grande majorité du public metal. Dans cette optique, c’est dans la façon de parler du metal au grand public – véritable lutte pour l’image et la crédibilité du mouvement au sens large – que se situe l’une des vraies réussites du Hellfest. En effet, Ben Barbaud et ses acolytes sont parvenus à remporter, au fil du temps, un combat moral et politique situé bien au-delà de la musique et c’est peut-être avant tout en cela que la réussite du Hellfest est exceptionnelle. Les attaques anti-Hellfest en provenance des conservateurs (Christine Boutin, Philippe de Villiers…) ayant finalement été totalement décrédibilisées par des émissions comme Le Petit Journal (Canal +) qui n’ont jamais hésité à railler leurs discours extrémistes en valorisant même le festival de l’Enfer par l’humour ! »

Ironiquement, à force de ramener le metal et le Hellfest sur le terrain de l’actualité et de pousser les journalistes et l’opinion publique à s’y intéresser, ses opposants les plus irréductibles ont peut-être bien contribué à favoriser une connaissance plus étendue et nuancée de cette musique et de ce milieu. Bien malgré eux, ils auraient peut-être contribué à cette banalisation du metal extrême qu’ils semblent tant redouter.

Autre explication possible: le black metal a un quart de siècle. Le monde a vieilli, et les gamins qui se faisaient confisquer leurs CDs sont devenus grands, et pour certains, journalistes (je me souviens avoir discuté, à l’issue de la table ronde sur le metal organisée par le diocèse de Lyon en novembre dernier, avec un journaliste de Rue 89 Lyon qui se définissait lui-même comme metalleux. Les amateurs de black metal ne sont plus depuis longtemps une petite minorité de marginaux ou de précurseur, mais une composante à part entière du « grand public ». J’observe d’ailleurs une certaine porosité de la presse metal et de celle plus mainstream, puisque l’auteur d’un article sur Varg Vikernes publié cette semaine sur le Huffington Post est Maxime Bourdier, également membre de l’équipe de rédaction de Metallian, l’un des magazines de référence en France sur le metal extrême.

Côté catho, ça été très calme, ce qui n’a pas manqué de surprendre certains:

Pourtant, toute cette année a bien montré que l’actualité sociétale (mariage pour les personnes de même sexe, recherche sur les cellules souches…) écrasait, dans la cathosphère, tous les autres sujets ou presque, et en particulier les polémiques culturelles. Alors que les années précédentes, on a vu des campagnes très virulentes contre l’oeuvre « Piss Christ », divers pièces de théâtre, diverses séries télé, comme Inquisitio, cette année, on n’a quasiment rien vu de tel. Comme si, loin d’être une préoccupation centrale des catholiques, l’art « blasphématoire » était au fond un sujet bouche trou, destiné à faire entendre la voix des catholiques les plus revendicatifs en l’absence d’actualité sur les « vrais » sujets qui fâchent.

Même sur le Hellfest, l’année a été très calme, beaucoup plus que les précédentes (sans doute en grande partie du fait de l’actualité politique brûlante qui a mobilisé ailleurs l’énergie des cathos). Les deux polémiques les plus lourdes de l’année autour de ce festival, et de manière très relative, sont toutes deux sans rapport avec la nature de la musique qui y est jouée et l’identité des groupes qui y sont invités: la mobilisation de riverains contre les nuisances sonores du festival, et la saisie de viande avarié sur le stand d’un des restaurateurs sous-traités par le Hellfest.

Concernant la garde à vue de Varg Vikernes, j’ai juste remarqué un article du Collectif Provocs Hellfest ça suffit! qui citait une interview de Stéphane François sur Varg Vikernes et le NSBM, pour renvoyer sur un de leur propre article, qui établissait un lien entre le black metal dans son ensemble et l’idéologie de la Nouvelle Droite. Très mal à propos à mon sens, puisque ce politologue a lui-même réfuté, dans d’autres publications, l’amalgame qu’ils tentent de lui attribuer, comme je le signalais dans un billet que je consacrais aux liens entre une minorité de groupes de metal à la marge et certaines initiatives de la droite néo-païenne:

« la scène europaïenne s’est intéressée sérieusement au Black Metal àpartir des faits divers morbides dont les groupes radicaux de cette scène se sont rendus coupables : meurtres, cannibalisme, incendies de dizaines d’églises, violation de sépultures. En effet, depuis le début des années quatre-vingt-dix, cette scène musicale a souvent défrayé la
chronique par les crimes et les incendies perpétrés par des musiciens de cette scène ou par leurs fans. Des disques de groupes de cette scène furent saisis par la police, comme par exemple en Allemagne. Toutefois, malgré ces dérives nous ne pouvons pas suivre les textes délirants de Paul Ariès et du Père Benoît Domergue dans leur description apocalyptique de ce milieu musical car la majorité de ces groupes sont apolitiques et non violents, même s’ils utilisent un satanisme, souvent de façade. Par ailleurs, cette musique est née au milieu des années quatre-vingt absente de la violence postérieure qui caractérisera certaines de ses dérives » (Les paganismes de la Nouvelle-Droite, thèse de doctorat soutenue par Stéphane François le 29 septembre 2005 à l’Université Lille II, sous la direction de Christian-Marie Wallon-Leducq, p.192).

En fait, l’inquiétude exprimée mardi par beaucoup de metalleux (y compris de black metalleux), face au risque d’être amalgamés avec Vikernes, montre que loin d’être au coeur du milieu et de la musique metal, les idéologies violentes qui ont en partie accompagné la genèse de certains courants se séparent progressivement de celui-ci. on observe avec le black metal ce qu’on a constaté avant lui, pour d’autres courants musicaux, ou plus largements artistiques, contestataires. Mieux ils sont connus, et plus ils sont reconnus. Plus ils sont reconnus, et plus ils s’intègrent au paysage culturel au sens large. Ils se répandent, se partagent davantage, et perdent de leur radicalité. Bien loin de subvertir la culture, ils sont phagocytés par elle (les réactions de la communauté metalleuse cette semaine, oscillant entre sarcasmes envers Varg Vikernes et refus des amalgames, témoignent que l’écoute assidue de Burzum n’implique nullement une adhésion aux thèses politiques, religieuses et historiques de son auteur. Assez paradoxalement, alors que la grande majorité des metalleux détestent sa « pensée », ses positions politiques lui ont par contre valu une appréciation très élogieuse en 2011 de la part d’un blog intégriste particulièrement mobilisé contre le Hellfest: comme quoi le rapport triple entre musique, idéologie et religion est finalement plus complexe et pluriel qu’on ne le dit souvent).

Aussi bien la revendication, longtemps (et abusivement à mon sens) présentée comme indissociable du black metal , d’une musique qui devrait, sous peine de se perdre, être celle du mal, que le combat de certains chrétiens contre la culture « sataniste semblent devenir avec le temps des combats d’arrière-garde, à l’obsolescence programmé à moyen terme. La question qui commence à se poser est plutôt celle d’un black metal, dont l’intégration par la culture mainstream est désormais en bonne voie, qui arriverait à mettre en cohérence cette évolution avec la radicalité et la violence de son esthétique. il s’agit peut-être désormais de moins s’épancher ad nauseam sur ce qu’il combat ou serait supposé combattre (le christianisme etc.), mais sur la partie positive (paradoxalement il est vrai pour une musique si négative) de son message: ce qu’il dit de l’homme, de la souffrance, du monde, de la nature etc…. et de la musique en elle-même).

Avec toute les difficultés (abstraction, élitisme…) qu’il y a à théoriser l’apport artistique au sens le plus large de d’expressions de l’art populaire, et les résistances que ce type de tentatives entraine fréquemment, comme en témoigne la publication d’un manifeste en faveur d’une théorisation plus grande du black metal, publié par un membre du groupe Liturgy:

« Une violente controverse a récemment secoué la scène déjà tumultueuse du black metal, suite à la parution d’un manifeste, Transcendental Black Metal. Son auteur, Hunter Hunt-Hendrix, compositeur et chanteur d’un groupe brooklynien (Liturgy) y redéfinissait les contours, la nature et la destinée de cette musique, en des termes clairement philosophiques, et à grands renforts d’emprunts à Nietzsche et à Hegel.

Plus précisément, il y décrivait deux moments dans l’histoire de cette musique, en théorisant la nécessité du passage de l’un à l’autre. Le premier – correspondant à la naissance du genre et à son développement, essentiellement en Scandinavie – y était décrit comme « atrophié, nihiliste, lunaire » en raison de ses thématiques et de sa tonalité. Le caractère statique de ce premier moment est, pour Hunt-Hendrix, insatisfaisant, et doit conduire à un dépassement, une négation nietzschéenne du nihilisme. Ce deuxième moment – à savoir, l’émergence d’un black metal américain hybride, intégrant d’autres genres musicaux et développant une rythmique légèrement distincte – se caractérise par l’affirmation, la plénitude ; des valeurs solaires, en somme3. Ce deuxième temps, qui est aussi la forme aboutie de ce genre, sa fin, inclut implicitement l’œuvre de Hunt-Hendrix et de son groupe Liturgy.

Or, au sein de l’univers relativement fermé et discret du black metal, la simple mise en ligne de ce texte a provoqué un petit cataclysme, qui s’est notamment manifesté sur le web. Tandis que ce discours philosophique exposait Liturgy à un plus large public, lui valant notamment l’intérêt du New-Yorker ou de Art Times, les réactions violentes de fans de metal ont fusé. Jugé pédant ou déplacé par certains, illégitime par d’autres – en s’ouvrant à d’autres genres musicaux, Liturgy aurait perdu le droit de formuler un quelconque discours sur le black metal – le manifeste donne lieu à plusieurs lettres ouvertes dirigées contre ce « traître » qui a voulu se faire le chantre d’une cause qui n’est pas la sienne. […]

A notre sens, l’accueil réservé à ce manifeste au sein de la scène metal est un indice de la méfiance générale des cultures populaires à l’égard de toute forme de théorisation. Préférant rester à l’abri du regard du grand nombre, et refusant d’être traduites dans des termes « sérieux », ces sous-cultures gardent leurs distances avec la théorie. Mais ce faisant, elles maintiennent le fossé séparant les arts « nobles » ou savants des arts populaires, se constituant volontairement comme un objet négligeable pour les universitaires – ou tout juste digne de l’intérêt de l’ethnologue attiré par l’exotisme d’une culture étrangère. Elles se cantonnent volontairement dans le domaine de l’expression viscérale d’émotions propres à une certaine catégorie de la population – simple symptôme d’un phénomène que la sociologie se donnera pour objet d’expliquer.

Pourtant, comme le souligne Hunt-Hendrix lui-même, « les musiques populaires pourraient se permettre d’être un peu plus prétentieuses ». Car s’enfermant dans la catégorie des musiques qui ne se théorisent pas, elles masquent leur intérêt esthétique propre, et dissimulent le fait qu’à leur manière, elles constituent une forme de pensée sensible, enfermant des positionnements métaphysiques et éthiques, des points de vue sur le monde. Elles se donnent à voir comme des simples phénomènes anthropologiques, outils de reconnaissance au sein de groupes tribaux, masquant tout ce qu’elles donnent à penser sur le plan esthétique.

Le texte de Hunt-Hendrix aura au moins eu ce mérite-là. Renouant avec la tradition des manifestes artistiques qui ont fleuri au début du siècle dernier, le musicien adopte une posture qui consiste à penser sa place au sein d’une histoire de l’art, à situer son geste artistique au sein de cette histoire, et à justifier, de manière théorique, la nécessité de ce geste. Ce faisant, le chanteur contribue à amenuiser le fossé existant entre arts « nobles » et arts populaires, acte pour lequel on ne saura trop lui témoigner notre reconnaissance. » (Un manifeste pour le black metal : quand les musiques populaires se théorisent, par Églantine de Boissieu et Catherine Guesde, Sens public, 9 janvier 2012)

Un témoignage sur la journée « Le Metal: des vibrations interdites? » du 25 novembre 2012

Posted in Auteurs invités with tags , , , , , , , , , , , on 17 décembre 2012 by Darth Manu

Via Crucis

Anne, l’une des participantes catholiques de la journée organisée par le service Arts, cultures et foi du Diocèse de Lyon sur la musique métal, qui se tenait le 25 novembre dernier dans la salle Maurice La Mâche, a bien voulu partager ses impressions, dans le témoignage ci-dessous. Merci à elle! 🙂

Pour mémoire, outre une « messe des artistes » célébrée le matin à l’église Saint Polycarpe, cette journée consistait en une table ronde, animée par Pierre Benoit, diacre du diocèse de Lyon et auteur d’un ouvrage sur Les chrétiens et les musiques actuelles, et qui rassemblait le Père Robert Culat, auteur du livre L’Age du Métal, Gildas Vijay Rousseau, membre et initiateur du groupe de metal électro-oriental Stamina, et moi-même, suivie d’un concert de Stamina, dans une ambiance qu’un autre spectateur a qualifié d' »intimiste », face à un public relativement peu nombreux mais très enthousiaste et, à ce qu’il m’a semblé, pleinement satisfait de la prestation du groupe. 

« Concernant la journée du 25 novembre à Lyon.

Tout d’abord, je me présente, je m’appelle Anne, je suis catholique et j’habite à Paris. J’ai entendu parlé de cet événement grâce à mon ami  Louis qui est métalleux. 
De base, je ne suis pas fan du métal, bien au contraire. Et Louis m’a fait découvrir ce milieu en me faisant écouter plein de styles différents, et en me montrant les aspects de chaque style de métal.
J’ai commencé à comprendre le métal, et à apprécier en écouter.

Je suis donc allée à cette journée « écouter voir » à Lyon le 25 novembre. Je ne pensais pas trouver cette complicité et cette simplicité qu’ont les métalleux. 
Le débat qui liait le métal au christianisme était très intéressant. Pour moi, le christianisme et le métal sont deux mondes complètement différents. Le métal était une atmosphère sombre, sans vie, mais grâce à Louis, mais aussi au Père Robert Culat, à Gildas de Stamina, à Emmanuel Navarre qui étaient présents, j’ai pu comprendre le but du métal chrétien. J’ai été éclairée sur beaucoup de points.

Le débat s’est terminé par un concert du groupe Stamina. J’étais très impressionnée. Un petit public, mais une joie, une complicité, une simplicité, une fraternité, une communion… Je ne pensais pas trouver ça dans un concert de métal ! Au début, j’ai observé ce qui s’y passait, et prise par le rythme et par la joie, je me suis mise à sauter et à danser… ! Le métal m’a défoulé l’âme, l’esprit et le corps !

A la fin du concert, j’ai pu parler aux membres du groupe Stamina, et aux métalleux qui étaient présents. Ils étaient tous très ouverts. Comme quoi, il ne faut pas juger les apparences…

 Le métal a changé ma vision des choses. Et notamment grâce à cette journée qui m’a libéré de beaucoup de chose à la suite. »

Sur cette journée, voir également les articles de Rue 89 Lyon, de France Info et de La Vie, une interview du Père Robert Culat réalisée le jour même, ainsi que le blog du Père Michel Durand, qui est l’organisateur de la journée et a publié plusieurs billets en lien avec elle.

Holy Unblack Metal?

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , , on 11 décembre 2012 by Darth Manu

Angel 7 - Black and White

Dans mes précédents billets sur ce courant du BM, qui entend conjuguer l’esthétique propre à cette musique que certains définissent comme étant « satanique » par essence, avec des thématiques et/ou des convictions chrétiennes, j’en proposais la compréhension suivante:

« Ce que me paraissent faire la plupart des musiciens de black metal, lorsqu’ils composent un morceau ou un album, c’est mettre en notes toutes leurs angoisses, toutes leurs déceptions, toute leur révolte, tout leur mal être, tout ce qui parait absurde, dénué de signification, et contreproductif dans leur existence, pour donner un sens à ce qui ne semble pas en avoir, pour créer quelque chose de durable, de destiné à être apprécié et partager, à partir de ce qui parait enliser leur vie dans l’inertie, le néant et les ténèbres. S’il est vrai que certains groupes tiennent un discours complaisant ou inutilement provocateur sur leurs thématiques, et qu’une petite minorité s’est laissée aspirer par les ténèbres, pour commettre des actes très graves et/ou sombrer dans la folie, le black metal est foncièrement une tentative de donner du sens à ce qui parait ne pas en avoir, une revendication du désir d’exister et de créer contre les ténèbres et la fragilité qui semblent diriger nos vies. A ce titre, si cette revendication peut se borner à n’être qu’un cri de haine ou de désespoir, un simple constat de la méchanceté et de l’absurdité apparentes de notre monde, elle me parait pouvoir aboutir de manière bien plus juste et profonde dans une forme de quête de la beauté derrière la souffrance et les ténèbres, qui les transfigurent pour illuminer l’âme de l’artiste et de l’auditeur à partir d’émotions et d’états d’âmes qui étaient initialement sources d’angoisse et de confusion. […]

Alors le recours à des thématiques chrétiennes n’est certainement pas la seule manière d’exprimer cette recherche’un sens par delà la souffrance et l’absurde, d’un bien caché au sein du mal. […] Cette recherche de sens, qui passe prioritairement par l’expérimentation musicale, se constate dans la richesse musicale du black, beaucoup plus varié que beaucoup de personnes ne le croient. Mais on voit que le black metal, qui finalement est souvent porteur d’une forme d’espérance, d’un désir de percer les ténèbres, s’il semble certes trop sombre et froid pour chanter la joie pascale, parait éminemment compatible avec cette disposition à l’attente dans la nuit qui est la plupart des jours de notre vie notre quotidien de chrétiens, et dont on trouve l’expression liturgique dans l’accompagnement du Christ dans Ses souffrances et Sa mise en croix le Vendredi Saint, et dans l’attente tout au long du Samedi Saint de Sa Résurrectiondans la nuit de Pâques. »

Plusieurs éléments m’ont incité à revenir sur la conception que j’ai du black metal chrétien, et à en préciser les contours, les difficultés, et l’intérêt:

– certaines critiques qui m’ont été faites en commentaire d’un article récent.

– la lecture (encore partielle malheureusement par faute de temps) du livre Les chrétiens et les musiques actuelles de Pierre Benoit, qui m’a amené à repenser ma conception de la musique chrétienne

– un billet du père Michel Durand, responsable du service Arts, cultures et foi pour le diocèse de Lyon, où il exprime la conviction qu’il n’y a pas à proprement parler d' »art chrétien ».

– Ma participation au colloque Ecout&voir, organisé par ce même service Arts, cultures et foi, les 23, 24 et 25 novembre derniers.

Trois questions guideront ma réflexion dans ce billet:

– « Musique chrétienne », « musique satanique », qu’est-ce que cela signifie? Est-ce qu’associer une musique donnée à un contenu de foi a un sens?

– Chercher à définir les conditions de possibilités d’un black metal chrétien, n’est-ce pas intellectualiser de manière stérile cette musique, dont l’intérêt parait au contraire résider dans l’expression esthétique pure de sentiments violents, sans aucun recul réflexif?

– Du point de vue de la cohérence esthétique considérée en elle-même, comment exprimer par une musique aussi noire des émotions cohérentes avec la démarche chrétienne, qui reste une démarche d’élevation de l’âme, sans passer des relectures pychologisantes ni par la médiation d’un texte que l’on « plaquerait » sur une musique sans grand rapport avec lui, ni par une dénaturation musicale du black metal?

1) « musique chrétienne », « musique satanique »: problèmes de définitions

Je partirai ici de deux points de vue qui m’apparaissent antagonistes sur cette question, du moins de la manière dont ils la formulent:

Le point de vue de Deneb-tala, exprimé sur le présent blog:

« « Dans le black metal, l’anti-christianisme n’est pas une conséquence, il est la cause, la finalité. C’est pour cela que, du point de vue chrétien, je considère le black metal comme plus qu’un style de rock plus extrême que les autres. Sa raison d’être est d’exprimer le mal. Le black metal originel n’est pas contre une vision du Bien précise véhiculée par le christianisme actuel, il est contre le Bien en général. Si le christianisme dit « d’accord, nous vous acceptons », le black metal ne répondra pas « ok, mea culpa, on vous mal jugés », il restera, par essence, l’adversaire du christianisme. « 

Celui du Père Michel Durand, exprimé sur son blog:

« Après les trois jours passés à la découverte de créations culturelles peu usuelles dans une société marquée par le désir de ne choquer personne, je persiste dans mon affirmation qu’il n’y a pas d’art chrétien. Il existe une perception chrétienne d’une peinture, d’un théatre, d’un film, d’une musique, d’une poésie, mais il n’y a pas d’art chrétien. Il y a art. Par son contenu historique, religieux, par le message qu’il souhaite diffuser, il pourrait être dit « chrétien » ou « catholique ». Ne cesse-t-il pas alors d’être art pour devenir catéchisme, dénué alors de qualité créative proprement artistique? Face à l’art dit socialiste (le réalisme socialiste), je m’interroge de la même façon. Endoctrinement et non respectueux dialogue de la rencontre d’autrui dans sa sensibilité intime. Il y a spectacle artistique quand l’auditeur-spectateur » sort de la salle en disant: « j’ai été touché ».

Donc il n’y a pas plus de metal chrétien qu’il n’y a d’art chrétien. Seuls l’engagement personnel du poète, le regard qu’il porte sur la vie peut donner aux sentiments exprimés par les mélodies, les rythmes, un sens existentiel imprimé par la foi en la résurrection du Christ ».

D’un côté, le message porté par la musique, dans le cas du black metal, est conçu comme sa « cause », sa « finalité », son essence, avec des implications profondes sur sa cohérence et son identité musicales. De l’autre, il en est un accident, pour m’exprimer en termes aristotéliciens, c’est à dire qu’il ne touche pas à sa nature profonde, mais lui est contingent, peut en être dissocié sans que celle-ci change. Peu importe que le message porté par la musique soit à finalité satanique ou chrétienne, qu’il s’agisse de Mayhem, Antestor, Bach, ou d’un chant grégorien. L’essentiel est que celle-ci touche l’âme d’un chrétien, et qu’il y retrouve des émotions qui font sens dans sa vie de foi, quand bien même le compositeur aurait souhaité y communiquer un message radicalement contraire à celle-ci.

A noter que le premier point de vue semble mettre au centre de son analyse la composition de l’oeuvre par l’artiste, et le second la perception de celle-ci par « l’auditeur-spectateur », sur la question de savoir que signifie l’expression « art chrétien » (ou satanique, etc.).

Le problème est donc le suivant: les épithètes « satanique » et ‘chrétien », qui désignent à l’origine des réalités spirituelles et religieuses, sont-ils susceptibles de revêtir une signification musicale, et si oui, peuvent-ils définir un registre musical en lui-même, ou seulement impacter certaines de ses dimensions accidentelles (l’ambiance d’un morceau ou d’un album, certains choix de structures, etc.)? Peut-on parler de black metal satanique, de black metal chrétien? N’y at-il que du black metal satanique, d’un point de vue purement musical, ou également du black metal chrétien, ou alors seulement du black metal, ni chrétien ni satanique, mais simplement porteur des émotions voulues par le compositeur, qui peuvent être réinterprétées par l’auditeur, de manière indifféremment satanique ou chrétienne, en fonction de la coloration qu’elles prennent dans sa propre vie intérieure?

Que signifient les termes « musique chrétienne » et « musique satanique »?

Pour ce qui est de la musique chrétienne, je reprendrai les distinctions proposées par Pierre Benoit, auteur du livre Les chrétiens et les musiques actuelles, dans une interview accordée à Anuncioblog:

« L’évangélisation n’est jamais le fait d’une musique ou d’un média en tant que tel, mais de l’annonce de la Parole de Dieu et du Salut en Jésus-Christ, de la célébration liturgique authentique et du témoignage évangélique par la charité. Croire au pouvoir missionnaire de la musique est une erreur et conduit à la déception ; cela est aussi vrai de la musique grégorienne ou des cantates de Bach. L’amateur de telles musiques ne devient pas chrétien parce qu’il les écoute ; d’autres médiations s’imposent pour conduire au Christ. C’est pourquoi nous insistons sur l’authenticité de la mise en œuvre de ces pratiques musicales : c’est par la foi et la conversion personnelle des artistes, par la qualité artistique des textes et des musiques, par un souci de communion ecclésiale que ces musiques et ces groupes porteront des fruits missionnaires. Nous ne sommes sans doute qu’au début d’un processus nouveau dans l’Eglise catholique : le Conseil pour la pastorale des jeunes et des enfants est donc convaincu qu’il faut accueillir, promouvoir, accompagner ces pratiques musicales et en user pour l’évangélisation.« 

Quelle que soit sa « cohérence esthétique », une musique n’est pas par elle-ême chrétienne, mais c’est le contexte qui lui est donné qui rend cette caractérisation possible, dans différentes acceptations: témoignage personnel dans des spectacles profanes, louange, paraliturgie et assemblées de prière, et liturgie. Je précise que dans le cas du blackmetal, je me cantonnerai à la première acception.

Pour ce qui est de la musique « satanique », c’est beaucoup plus compliqué encore.

Pour commencer, qu’est-ce que le satanisme en lui-même: le culte d’une entité personnelle qui correspondrait à ce que l’Eglise catholique appelle « Satan », la mise en scène rituelle d’une représentation symbolique de la liberté humaine confisquée par les religions organisées, une philosophie anti-religieuse, anticléricale et hédoniste, un courant de l’occultisme puisant son pouvoir d’un égrégore opportunément appelé Satan, une résurgence radicale du néo-paganisme? Poser la question à des satanistes, et vous obtiendrez vraisemblablement autant de réponses que vous aurez d’interlocuteurs, et peut-être même plus. Entre l’Eglise de Satanpour qui Satan « représente », mais ne semble pas être, le Temple de Set qui y voit une résurgence du dieu égyptien Set, l’une des filles de LaVey qui ridiculise ces deux églises mais se décrit comme la descendante d’une authentique lignée de sorcière, feu Euronymous du groupe Mayhem qui, dans une interview accordée au journaliste musical et « révérend » de l’Eglise de Satan,Gavin Gabbeley,  citée dans le livre de ce dernier L’essort de Lucifer (Camion noir), affirmait que l’Eglise de Satan est davantage l’adversaire de sa conception, viscéralement théiste, du satanisme que le christianisme lui-même, et tous les groupes de back metal comme God Seed, Behemoth, etc. qui au contraire voit en Satan le symbole de leur propre liberté et rien d’autre, le satanisme apparait plus comme un slogan parfois à la mode dans certains milieux que comme une doctrine ou une croyance unifiées.  A la rigueur, on pourrait voir le plus petit dénominateur commun dans une certaine exaltation de la liberté comprise comme une jouissance sans entrave, l’apologie d’ue sorte d’égoisme éclairé, conjuguées à l’influence pas nécessairement intellectuelle mais du moins culturelle du thélémisme, le courant de l’occultisme inspiré de l’oeuvre d’Aleister Crowley (qui n’était pas sataniste), et à un intérêt esthétique pour les représentations contemporaines du diable t de l’enfer, et à une aversion plus où moins profonde pour la religion, perçue comme la source principale d’une forme de conformisme hypocrite qui gangrènerait nos sociétés.

Donc, déjà, le satanisme en lui-même, ce n’est pas très clair. Mais alors la musique « satanique », j’ai bien du mal à voir ce que ça peut être…

Quand je lis les commentaires de Deneb-tala, j’ai l’impression qu’une musique « chrétienne », ce serait une musique qui « élèverait » l’âme, qui aurait une sorte de dimension aérienne, extatique, tournée vers la louange et la dépossession de soi. Alors qu’une musique « satanique », ce que serait le black metal, serait alourdissante, régressive, focalisée sur l’expression, sincère ou faussement naïve, éventuellement cathartique, des plus bas instincts.

Ce qui me parait problématique dans cette conception, c’est la manière dont elle semble identifier les émotions portées par une certaine musique chrétienne et la démarche spirituelle en elle-même. Or, dans le cadre par exemple de la musique chrétienne, que ce soit la musique religieuse, la musique classique chrétienne ou la pop louange, on peut se demander si l’élevation spirituelle procède de sa propre identité musicale, ou si elle est simplement accompagnée par cette dernière.

Certes, la musique n’est pas neutre en elle-même. Si on prend un chant grégorien et un morceau de Marduk, et qu’on les jouent en alternance, mais en inversant leurs paroles, l’émotion portée par chacun d’entre eux ne sera très vraisemblablement pas altérée de manière significative, quoique cela paraitra sans doute curieux à un auditeur qui arriverait à comprendre les paroles. Pour autant, cela signifie-t-il que par nature, le chant grégorien, dans sa structure musicale, est davantage chrétien que le morceau de Marduk, et qu’inversement, celui-ci est plus satanique que le premier?

Il est vrai que le chant grégorien parait davantage propice à l’accompagnement et à la mise en valeur de la prière ou de la célébration liturgique, et le morceau de Marduk à celui d’une cérémonie païenne ou d’un saccage. Mais cela ne signifie pas que la musique en elle-même a une signification spirituelle univoque. Par définition , son message est d’ordre esthétique, c’est à dire, étymologiquement, qu’il est sensible, qu’il s’appuie sur les sens, l’ouïe de manière privilégiée, bien sûr, mais aussi la vue, dans le cas d’un concert, éventuellement le goût (la bière dans le metal), etc. Le sensible comme signe et préfiguration des réalités spirituelles: ce qui est tout à fait le sens de l’art chrétien, et comme une prolongation sensible du mystère de l’incarnation. Pour autant, le sensible n’est pas le spirituel, et l’esthétique n’est pas le sacré. La musique chrétienne cristallise des émotions sensibles souvent associées à l’accueil de la Grâce: la joie, le recueillement, la sérénité, la confiance, le sentiment de communion, etc. Le black metal fait de même avec des émotions qui naissent ordianairement, ou sont l’occasion, d’une rupture avec le divin: la haine, l’exaltation de soi, la tristesse, la colère… Mais la musique n’élève pas ni n’abaisse l’âme en elle-même. Ce qui l’élève, c’est la Grâce. Ce qui l’abaisse, c’est le péché. Les émotions qu’elle fait naitre dans l’âme peuvent être considérées comme les signes, les représentations de cette Grâce ou de ce péché. Mais pour autant elles ne sont pas cette Grâce ni ce péché. Il est clair qu’un auditeur ou un musicien de black metal qui laisse son âme à la merci des sentiments négatifs de cette musique, qui se laisse asservir par eux, se détourne du Salut, d’un point de vue chrétien. Mais il parait tout aussi certain que quelqu’un qui fait de même pour les émotions positives portées par une musique plus traditionnellemnt associée à l’expression de la foi chrétienne fait de même. En effet, la joie du Salut, n’est pas d’ordre sensible, naturel, mais surnaturel. Elle est donnée et non pas acquise, contrairement à celle qui nait de la création musicale. La musique chrétienne peut la mettre en valeur ou la préfigurer, au sens où elle la suggère et où elle finit pas s’effacer devant elle. Mais quelqu’un qui se laisserait absorber par la joie sensible et en ferait dériver uniquement le plaisir qu’il en retire, quand bien même il serait croyant, serait  en dangerd’occulter et d’oublier la joie spirituelle de la Grâce qu’elle suggère, et en ce sens la musique même religieuse n’aurait pas sur lui d’effet plus bénéfique, d’un point de vue chrétien, que du black metal. Inversement, une personne qui dans le cri de haine du chanteur de black metal contine à traquer la possibilité d’une présence cachée de l’Esprit est dans une démarche spirituelle, qu’il soit compositeur, musicien ou auditeur, car l’élevation de l’âme n’est pas dans la cohérence esthétique d’une oeuvre, mais dans la manière dont celle-ci est contextualisée, que ce soit par l’auditeur, dans l’effort qu’il fait pour reconnaitre l’action de Dieu en germe dans toute chose, mais également dans l’action de l’artiste, lorsque celui-ci joue du contre-emploi et du renversement des codes esthétiques pour suggérer cette dernière. De même qu’une personne dans la joie sensible peut être aveugle, du fait de cette dernière, à la Joie de l’Esprit Saint, et qu’une autre au comble du désespoir peut soudain devenir, par contraste, beaucoup plus attentive aux traces de Ce Dernier.

En ce sens, une musique ne peut être « par nature » chrétienne ou satanique, car ce qui constitue celle-ci est d’essence différente des choses spirituelles, qui ne sont pas d’ordre sensible mais surnaturel, quand bien même elle peut avoir, du point de vue de l’art chrétien,  pour fonction dans l’art de faire signe vers elle, de manière différente efectivement suivant les propriétés esthétiques de tel ou tel registre, mais sans que celles-ci puissent de façon nécessaire induire ou interdire l’élevation (ou la déchéance) de l’âme de l’auditeur. Et donc le black metal n’est pas plus par nature satanique, que les chants grégoriens, l’oeuvre de Bach ou les albums de Glorious ne sont, de par leur nature musicale considérée en elle-même, de la musique chrétienne.

2) « black metal chrétien »: cette expression a-t-elle un sens musical, ou bien n’est-elle qu’une abstraction intellectuelle?

Est-il seulement souhaitable, d’un point de vue musical, qu’il y ait du black metal chrétien? N’est-ce pas une manière de diluer, de relativiser ce qui en fait la saveur, cette révolte à l’état brut, ce grand NON viscéral et qui refuse toute compromission? Le black metal chrétien en ce sens peut-il être autre chose que médiocre?

Un de mes commentateurs, Aimfri,  m’objectait récemment l’argument suivant, très fort en lui-même:

« Il y a un point récurrent de ton discours, Manu, sur lequel je n’arrive pas à me décider. Tu prêtes au black metal (ou aux « arts extrêmes » au sens large, d’ailleurs) une fonction expressive de la souffrance, de la colère, bref des frustrations et émotions négatives inhérentes à la nature humaine, et tu te sers de cette fonction pour légitimer, en quelque sorte, l’approche unblack. Jusque là je te suis, mais j’ai plus de mal quand tu te mets à parler de rechercher des appels à l’aide plus ou moins inconscients dans ce genre musical. Non pas parce que lesdits appels ne seraient pas présents, au moins pour une partie des groupes et musiciens concernés – je vois difficilement comment comprendre le clip de « Sociopath » de Lucifugum autrement, par exemple – mais plutôt parce qu’une telle approche casse complètement l’esthétique qui, à mon sens, fait tout le plaisir de cette musique. Appeler à l’aide, c’est admettre son impuissance, c’est se tourner vers l’extérieur dans une attitude passive (en attente d’un changement exogène du système que l’on renie). L’inverse exact de la symbolique BM, qui est entièrement focalisée sur la destruction de l’environnement que le musicien conspue (ou dit qu’il conspue).
Je crois que cela rejoint ce que dit Deneb-tala ci-dessus : « Être auditeur de black metal, pour moi, c’est aussi jouer le jeu, prendre le produit comme tel et avoir la naïveté de croire que c’est vrai. » Si l’on se met à rechercher le sous-discours, le type concret avec un nom civil qui ne finit pas en « -shoggoth », celui qui bosse pour payer ses factures et qui n’en peut plus d’être harcelé par son patron/son ex névrotique/sa mère castratrice, l’image jouissive du blackmétaleux affranchi de toute règle de cohérence élémentaire et qui hurle une haine parfaitement gratuite (dans le sens : sans aucun motif particulier) s’affaisse. Pour profiter du black metal, j’ai besoin de me mettre à croire, pendant un temps, que le type que j’entends est sérieux et croit dur comme fer à ce qu’il dit, que la méchanceté bête et directe (tous morts, boum, point final) domine aussi son subconscient. Sinon, il ne peut pas me faire peur. Sinon, il n’est plus un funambule qui tient au-dessus d’un vide absurde sur un fil tendu entre le sérieux et la pitrerie, ou alors le filet de sécurité est 30 centimètres sous ses pieds. En un mot, il n’est plus extraordinaire.

Peut-être est-ce pour ça que j’ai moi aussi du mal à croire au unblack metal. Un black metal créateur ? Un black metal qui reconnaît qu’il exprime la souffrance intérieure de son auteur – et, du même coup, l’humanité élémentaire de celui-ci ? Un black metal qui ne reposerait plus sur cette contradiction élémentaire de vouloir tout foutre en l’air, partout, sans arrêt, sans raison ? Ce n’est pas une trahison, ni rien de ce genre. C’est juste ennuyeux…« 

A cela, je réponds que le black metal, comme toute musique, exprime des émotions avant d’illustrer des idées (des idées au sens de discours sur l’homme, sur Dieu etc., en tout cas. Peut-être la musique exprime-t-elle des idées musicales). La plupart des morceaux comportent certes des paroles, qui peuvent être, ou non sataniques. Et leur composition est aussi, au moins en partie, l’expression d’un certain nombre d’idées, de croyances ou de questions qui habitent leurs auteurs. Cependant, ce qui est communiqué de manière immédiate, ce sont des sonorités, qui prennent sens en fonction de l’intériorité de l’auditeur, parfois en correspondance avec le message communiqué par l’artiste, mais parfois aussi en contradiction avec ce dernier, suivant qu’il soit sensible ou non au référentiel qui accompagne la mise en forme de cette musique, ou tout simplement qu’il le connaisse. Quelqu’un qui ignore tout de l’histoire du black metal , des influences satanistes de ses pionniers, et des mises en scène des albums et des concerts, aura-t-il les mêmes images et les m^mes émotions qui naitront en lui à l’écoute d’un morceau de Marduk ou de Mayhem qu’un auditeur qui suit l’histoire du black metal depuis les années 1980?

Cette question reste très théorique, mais elle me permet de poser l’idée suivante: sans nier l’apport des textes, de la mise en scène, de l’imagerie de la pochette, etc., la plupart des auditeurs reçoivent la musique en résonance, de manière prioritaire, avec leur propre intériorité et leur propre référentiel émotionnel et spirituel, y « accrochent » ou non en fonction de sa correspondance avec leur propre vécu, et lui apportent un contexte et une signification en partant de ce dernier, ce qui implique parfois un déplacement de sens conséquent par rapport à l’intention portée initialement par la musique. Ainsi un adolescent écoutera une musique religieuse chrétienne en lui donnant un sens martial, épique. Ainsi tel chrétien écoutera un morceau de black metal, conçu dans une perspective qui dissocie fortement l’expression de la souffrance, de la colère ou de la révolte, du contenu de la foi chrétienne, dans la contexte de sa propre démarche, qui tente d’éclairer au contraire par sa foi l’expérience de ces émotions, auxquelles il est à un moment donné de son existence soumis comme tout un chacun.

Tout ça pour dire que ce qui est immédiat dans l’écoute du black metal, c’est l’émotion qu’il nous communique, distincte de l’interprétation que nous lui donnons. Celle-ci, d’après mon expérience d’auditeur, vient par dessus, dans notre effort pour déterminer si le plaisir esthétique qu’elle nous procure éventuellement est acceptable suivant notre éthique, ou non.  Ainsi, quand j’avais 19 ans, que j’ affichais des sympathies pour le satanisme et que j’étais d’extrême-gauche, lire les paroles de tel morceau de Venom ou de Marduk ou de Dark Funeral augmentait mon plaisir esthétique, alors que j’allais bloquer sur un titre à connotation même vaguement d’extrême droite ou simplement nationaliste, et ne surtout pas chercher à lire les paroles. Inversement, avant mon retour définitif au metal, le chrétien balbutiant que je suis devenu quelques années plus tard, lorsqu’il s’essayait ponctuellement à réécouter du black ou du death metal, évitait absolument de s’attarder sur les paroles ou même le titre des morceaux, et préférait composer ses porpres paysages mentaux à partir de l’émotion musicale pure.

Considérons trois auditeurs différents de black metal, qui prennent tous plaisir à l’écoute de cette musique, mais ont un cadre référentiel qui fait qu’ils ne peuvent lui donner une même signification et continuer à éprouver en toute bonne conscience cette satisfaction. Mettons: un sataniste ou un athée violemment anti chrétien, un athée ou un agnostique favorablement disposé à l’égard du christianisme ou du moins défavorablement à l’égard du satanisme et du blasphème, et un chrétien. Le premier trouve une parfaite harmonie entre sa pensée et les émotions communiquées par la musique, et se laisse sans regret absorber par celle-ci. Le second, et cela me parait être la position d’Aimfri et de Deneb-tala, se rend bien compte que le message primitif associé à ces émotions est mortifère et destructeur, pour ne pas parler de celui explicite porté par les paroles de nombre de groupes de black, et n’y donne sous assentiment que sous la forme d’une fiction, par laquelle il va choisir de se laisser emporter, mais de manière codifiée, comme une sorte de défoulement ou d’échappement temporaire à la réalité ( ce qui me parait correspondre au passage à peu près à la première des deux fonctions cathartiques que j’assignais récemment à l’écoute du black metal chez certains):

« Je crois que cela rejoint ce que dit Deneb-tala ci-dessus : « Être auditeur de black metal, pour moi, c’est aussi jouer le jeu, prendre le produit comme tel et avoir la naïveté de croire que c’est vrai. » Si l’on se met à rechercher le sous-discours, le type concret avec un nom civil qui ne finit pas en « -shoggoth », celui qui bosse pour payer ses factures et qui n’en peut plus d’être harcelé par son patron/son ex névrotique/sa mère castratrice, l’image jouissive du blackmétaleux affranchi de toute règle de cohérence élémentaire et qui hurle une haine parfaitement gratuite (dans le sens : sans aucun motif particulier) s’affaisse. Pour profiter du black metal, j’ai besoin de me mettre à croire, pendant un temps, que le type que j’entends est sérieux et croit dur comme fer à ce qu’il dit, que la méchanceté bête et directe (tous morts, boum, point final) domine aussi son subconscient. Sinon, il ne peut pas me faire peur. Sinon, il n’est plus un funambule qui tient au-dessus d’un vide absurde sur un fil tendu entre le sérieux et la pitrerie, ou alors le filet de sécurité est 30 centimètres sous ses pieds. En un mot, il n’est plus extraordinaire. » (Aimfri)

Et enfin le troisième constate que le message, même pris au second degré, parait incompatible avec le mouvement de sa foi, mais se rend compte parfois, comme c’est mon cas, que la manière dont cette musique résonne en lui n’est pas nécessairement contraire à l’éclairage porté par cette dernière, et va réinterpréter cette résonance dans un sens qui explicite ce phénomène.

Il s’agit de trois interprétations différentes, qui s’éloignent de manière croissante de l’intention initiale des pionniers de ce registre musicale. Ce qui ne signifie pas que les dernières sont moins légitimes que la première. Ce qui fait à mes yeux la valeur d’une musique, d’un morceau, c’est sa capacité à résonner dans les âmes d’auditeurs issus de parcours parfois très différents du compositeur. C’est l’intuition, le coup de génie, qui va faire que celui-ci, d’une manière qui transcende sa pensée propre, va toucher des personnes d’un horizon, et d’opinions, complètement différents. Et le sens qu’on va donner à cette résonance, pour l’accepter ou la rejeter, s’y complaire ou la tenir sous contrôle vient par dessus, inévitabelemnt, mais de manière distincte. C’est pourquoi j’ai du mal à comprendre ceux des black metalleux qui considèrent que la démocratisation croissante de cette musique est la marque d’un affaiblissement de son message. Car le message d’une musique n’est pas son enrobage philosophique, mais son pouvoir de résonance.

Il ne s’agit donc pas pour moi, quand je réinterprète le black metal comme l’expression de la déréliction de la Croix, de psychanalyser les musiciens de black metal ou de leur attribuer des intentions cachées. Je ne défends pas une « fonction expressive » du black metal, au sens où la haine cacherait la souffrance, et qu’Euronymous ou Varg Vikernes, de manière inconsciente, auraient fait de leur musique un appel à l’aide, ce que je ne pense pas. Je dis que le registre musical qui a servi à Euronymous ou à Varg Vikernes à exprimer la haine, peut chez un musicien chrétien exprimer la souffrance et le cri vers Dieu, et non en défiance de Lui, sans que ses propriétés musicales soient altérées de manière significative. Et que les morceaux par lesquels ils ont exprimé leurs idées démentes, ont touché en profondeur des personnes beaucoup plus saines d’esprit, parce que l’émotion esthétique portée par leur musique s’est révélée plus riche que leur propre intériorité, et a pu aussi entrer en résonance avec les interrogations, y compris légitimes, portées sur la souffrance, la révolte, etc., portées par l’intériorité de personnes beaucoup plus saines. Et que détacher le black metal de ses origines satanistes et antichrétiennes, ce n’est pas pour moi jouer intellectuellement sur les paradoxes, ou plaquer des idées sur une esthétique qui exprime leur contraire, mais simplement prendre acte que le black metal ne touche pas que des personnes mauvaises, ni uniquement d’une manière qui corrompt, et que donc la signification profonde de son esthétique n’est pas épuisée par l’idée d’une « musique du mal ». Ce qui rend légitime à mes yeux la démarche des musiciens d’unblack, qui ont écouté du black metal satanique, s’en sont inspiré, pour créer leur propre art d’intention chrétienne. Car le message portée par l’esthétique est à la fois plus riche et plus pauvre que celui communiqué par les idées, et qu’une même musique qui illustre de façon particulièrement forte un cri de haine, peut également résonner comme un cri de souffrance, d’une manière qui modifie son esthétique de manière accidentelle, mais pas forcément de maniree essentielle. De mon point de vue de non-musicologue du moins.

Et c’est pourquoi enfin l’attitude de ceux qui, non seulement critique (cez qui est toujours légitime), mais raillent la démarche des black metalleux chrétiens me parait absurde. Car cela revient à décréter que l’esthétique propre à un courant musicale n’a aucune chance de faire écho à l’intériorité d’un chrétien, à sa manière chrétienne de vivre les émotions portées par le black metal. Mais que connait-on de la vie spirituelle chrétienne, telle qu’elle se vit au jour le jour, pour être si affirmatif?

3) unblack metal et « outre-noir »: exprimer la lumière par delà les ténébres

J’avais promis ce billet pour la mi-novembre, soit une dizaine de jours avant le colloque Ecout&voir. Rétrospectivement, je suis très heureux d’avoir pris du retard, car le second jour de celui-ci, j’ai assisté à une présentation de l’oeuvre du peintre contemporain Pierre Soulages, qui, si dans sa démarche est très différente de celle du black metal, malgré le lien thématique du travail sur la couleur noir, me semble par contre avoir de profondes affinités avec la manière dont je comprends la possibilité d’un black metal chrétien.

« Se retrouver face à soi-même
« Outrenoir », le mot est lâché. En 1979, Pierre Soulages s’essaye à une pratique inédite, celle d’aller « au delà du noir » en projetant la lumière sur des tableaux entièrement sombres. C’est le reflet de la lumière d’un unique mur blanc qui fait apparaître la force et la brillance du noir dans ses premières œuvres de la période.
De plus en plus fluide, sa peinture coule sur les toiles et reflète la lumière avec bien plus de force que le blanc. Mieux, l’éclairage fait apparaître son épaisseur et sa consistance, ses sillons creusés par des coups de brosses violents, dans ce qui devient un noir habilement sculpté.

Dominé par une dizaine de ces polyptyques intenses, suspendus dans les airs au milieu de la dernières salle, le visiteur se laisse envahir par un sentiment de gravité, mêlé à une introspection sereine. Résonne alors en écho la démarche de Pierre Soulages: « Je crois que je fais de la peinture pour que celui qui la regarde – moi comme n’importe quel autre – puisse se trouver, face à elle, seul avec lui-même. » » (Alexia Eychenne (www.lepetitjournal.com) 19 novembre 2009)

Faire sentir les limites, l’enfermement des émotion sombres et au dela la possibilité de la lumière, en posant un regard chrétien, lumineux, sur le matériel musical « ténébreux » qu’est le black metal, voilà comment je conçois la possibilité d’un « unblack metal », ce qui parait analogue à la démarche picturale de Soulages.

Analogue et non pas identique:

– parce que chez Soulages, il s’agit d’un travail littéral, non symbolique comme dans le cas de l’unblack metal, sur la lumière et la couleur noire, sans forcément de sens spirituel derrière.

– Parce que chez ce dernier, il n’y a pas volonté de transmettre un message ou une interrogation, mais de laisser le spectateur y trouver sa propre signification.

– Parce qu’on pourrait d’une certaine manière opposer la démarche de plasticien qui est celle tout particulièrement de Soulages, fondée sur la présence intemporelle, à celle de la musique qui nait de l’écoulement du temps:

« Alors on comprend que le peintre se tourne vers les poètes, par exemple il aurait pu citer celui qui, à propos de l’instant, s’écrie : « Arrête-toi, tu es si beau ! ». Par là en effet la peinture rejoint le rêve, celui de la totalité, de l’harmonieuse totalité du moment grec de notre histoire. La musique, elle, nous confronte à l’irréversible, elle éveille en nous le sentiment de nostalgie, et non celui de la plénitude de la présence comme le fait la peinture de Pierre Soulages« .(Les écrits de Soulages: Réflexions sur les rapports de la peinture, de la poésie et de la musique dans les Écrits de Soulages, Roger Bruyeron)

Mais analogue quand même, parce que dans son oeuvre, le paradoxe des ténébres qui mettent en valeur la lumière ne nait pas d’une médiation ou d’une réinterprétation intellectuelles, mais du jeu esthétique de l’oeuvre en lui-même, de manière immédiate et sensible:

« La peinture de Pierre Soulages est animée par la volonté d’éliminer de la toile toute tentative de signifier, afin de mettre le regardeur face à la présence, au surgissement immédiat de ce qui se tient là. En cela la peinture est proche, selon nous, de la musique, pur jeu des intensités et des rythmes sonores, c’est à dire du temps. Pourquoi Pierre Soulages se réfère-t-il si peu à la musique et si souvent à la poésie, art de la signification s’il en est? Et quelle importance faut-il reconnaître alors au temps dans l’expérience de l’art, de la peinture en particulier? C’est ce point que nous tentons, à notre tour, de développer » (idem, résumé)

Mon idée, et malheureusement je manque des compétences musicales et musicologiques nécessaires pour la démontrer à partir d’exemples précis, est que le travail musical des ténèbres qui est propre au black metal, qui pour beaucoup de musiciens consiste à s’inspirer de tout ce qui est signe de la déchéance et de la damnation de l’humanité (la mort, le blasphème, la damnation, le mal, la guerre, le nazisme parfois), peut paradoxalement, SANS la médiation des textes ni d’interprétations psychologisantes ou philosophiques, de manière purement esthétique, exprimer la possibilité du Salut et de la lumière.

De manière sans doute trop empirique, je ressens à l’écoute des morceaux de black metal, qu’ils soient d’ailleurs sataniques ou chrétiens dans leurs thématiques, comme une sorte de dimension homéopathique: leur ambiance souvent étouffante et ténébreuse me fait guetter, de manière plus attentive et reconnaissante, les quelques moments de clairs-obscurs, au travers des breakspar exemple,ou encore des chants clairs dans le cas des morceaux plus symphoniques, etc. L’ambiance qu’ils créent me fait désirer et apprécier l’attente de la lumière de façon différente.

Si je puis me permettre une analogie avec les offices des heures dans la liturgie catholique (et sans assigner de fonction liturgique au black metal) je dirais que prier Dieu et exprimer l’attente du jour dans les Complies, alors que la nuit est tombée et que l’on se prépare à l’obscurité et au sommeil, qu’on lui demande de protéger notre sommeil et de garder notre âme si nous venons à mourir, éclaire sa Grâce de manière différente, mais tout aussi valable que le prier pendant les laudes, alors qu’une nouvelle journée commence et que l’on loue sa Gloire renaissante.

Et de même, chercher Dieu au travers d’une musique qui à ses origines tendait à exprimer sa négation, ce n’est pas pour moi y plaquer le cahier des charges d’une musique de louange, à la manière dont on commettrait un contresens en plaquant les hymnes des laudes sur l’office des complies, mais le prier, et chercher à le rencontrer et à manifester le travail de Son Esprit, de manière différente. Car ma conviction de chrétien et ma foi est qu’il n’existe pas de territoire ni de réalité qui soit entièrement la propriété du mal, qui soit inaccessible au travail de la Grâce. Il n’y a pas une matière (au sens de réalité sensible) mauvaise qui s’opposerait aux matières lumineuses et bonnes, comme la religion manichéenne l’enseignait contre la foi chrétienne, mais une réalité où toutes les créatures, et toutes les créations, sont secrètement travaillées par la Grâce, et ont la possibilité d’occulter, de nier ce travail et les possibilités qu’il offre, ou au contraire de les développer et les manifester. Je crois que le black metal, en tant que musique, ne fait pas exception à ce principe qui est selon moi au coeur de la foi chrétienne, et j’en veux pour preuve que dès les débuts du black metal, et de manière pérenne, s’est développé un black metal chrétien: plus on cherche à nier Dieu, et plus cela donne envie à d’autres de trouver sa trace là où on la rejetait. Ce qui me parait un fruit de l’Esprit.

Pour conclure, je reconnais que mon interprétation esthétique, via le concept d’outrenoir que j’emprunte à Soulages, est encore très embryonnaire. mais il me protera dans la rédaction de mes futurs articles sur l’unblack metal, où j’espère développer et illustrer cette transposition. J’ai d’ailleurs superbement dérivé dans ma troisième partie d’une problématique esthétique à des considérations purement spirituelles, mais cele-ci visait moins à livrer une théorie clés en main qu’à donner le fond de mon intuition, que ce blog vise à approfondir et à défendre.

En attendant, voici un exemple de morceau d’unblack qui exprime une réalité en harmonie avec les thématiques du black metal, qui est radicalement en opposition avec la foi chrétienne: la destruction de lacration divine en nous-mêmes, et qui pourtant, dans l’espèce d’enfermement cyclique de son refrain parexemple (désolé pour la formulation de non-musicologue) me parait pousser l’auditeur à chercher au delà du cercle morbide où s’enferme le narrateur du texte en appui, un peu à la manière dont la clôture des monastère ne donne pour seul horizon aux moines que le ciel (et dans le cas de ce morczau encore, je passe partiellement par la médiation du texte, par manque de compétences):

Betrayed

I am in pain
I am… the cursed one

Life is not what it was meant to be
What I didn’t ask for has now turned my way
Somewhere in a garden it all turned wrong
Things I once believed in have now turned evil

Yet I pray, « Deliver me from evil »
But another spell pulled me away

Will suicide break the ring of curse
Tomorrow I’ll be gone, so don’t look for me

I am lying on my death-bed, with chaos in my mind
My life took more than it gave
Betrayed and deceived I will now pass away
And with the gun in my hand, my questions
Are soon to be answered

 Will suicide break the ring of curse…

Satan and god, the thought passes my mind
Heaven and hell, it’s not up to me
If the Christians that I’ve seen
Represent the true God of heaven
Then it’s not a place that I want to be
But if I’m blinded, please open my eyes
And help my now…

 Will suicide break the ring of curse
Tomorrow I’ll be gone, then you’ll be all alone (Source: Dark Lyrics)

Black metal et catharsis 2/2

Posted in Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 30 octobre 2012 by Darth Manu

A lire préalablement: Black metal et catharsis 1/2

Après avoir rappelé l’origine aristotélicienne de ce concept de catharsis, et les réticences d’une certaine tradition de pensée chrétienne, à la suite d’Augustin, à l’accepter, je parcourrai dans ce second billet les différentes interprétations qui lui ont été données au fil des siècles. Puis je tenterai de l’appliquer à l’esthétique du black metal, souvent critiquée, à l’instar de la tragédie en son temps, pour ses thématiques parfois sanglantes, souvent morbides et effrayantes…

L’interprétation morale:

Cette interprétation était dominante à la Renaissance et chez les tragédiens classiques. Racine nous en donne une bonne illustration dans la préface du Phèdre:

 » Au reste, je n’ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis assurer, c’est que je n’en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci ; les moindres fautes y sont sévèrement punies : la seule pensée du crime y est regardée avec autant d’horreur que le crime même ; les faiblesses de l’amour y passent pour de vraies faiblesses : les passions n’y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C’est là proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer ; et c’est ce que les premiers poètes tragiques avaient en vue sur toute chose. Leur théâtre était une école où la vertu n’était pas moins bien enseignée que dans les écoles des philosophes » .

En donnant à voir au spectateur les conséquences sinistres des mauvaises passions, la tragédie permettrait de le purger de ces dernières. La catharsis fonctionnerait en fait suvant une forme d’exemplarité inversée:voyant où mènent les passions les plus funestes, le spectateur serait dissuadé d’y céder.

Cette position affaiblit en fait significativement le sens originel de la catharsis, au point où la repésentation d’épisodes sanglants n’y parait plus nécessaire. Ainsi Racine, qui substitue au passage la notion de « tristesse majestueuse » à celle de purgation, écrit dans la préface de Bérénice:

 » Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie ; il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie« .

De manière générale, cette interprétation moralisante à l’extrême de la catharsis ne suffit pas à convaincre les catholiques suspicieux à l’encontre des tragédies:

 » Les liens de Racine avec ses maîtres de Port-Royal ont été marqués par le conflit, ceux-ci tenant l’écrivain pour « empoisonneur public » (Nicole, 1666), l’esthétisation des vices qu’il dépeint les rendant à leur avis bien plus séduisants que terrifiants. Le salut est dans la philosophie (religieuse, christique) et non dans l’art qui ne fait que flatter les sens. Port-Royal étant bien plus platonicien qu’aristotélicien. La réconciliation ne viendra qu’avec Phèdre, la dernière tragédie de Racine où certains ont vu un sens janséniste » (La question de la catharsis en art-thérapie, par Jean Rodriguez).

Un autre des grands tragédiens de cette époque, Corneille, a été seul à s’opposer au concept de catharsis, interprété dans une perspective moraliste, pour développer une lecture purement esthétique des émotions suscitées par la tragédie chez le spectateur:

 « Si la purgation des passions se fait dans la Tragédie, je tiens qu’elle se doit faire de la manière que je l’explique ; mais je doute si elle s’y fait jamais, […]. Elles se rencontrent dans Le Cid, et en ont causé le grand succès. Rodrigue et Chimène y ont une probité sujette aux passions, et ces passions font leur malheur, puisqu’ils ne sont malheureux qu’autant qu’ils sont passionnés l’un pour l’autre. Ils tombent dans l’infélicité par cette faiblesse humaine dont nous sommes capables comme eux : leur malheur fait pitié, cela est constant, et il en a coûté assez de larmes aux Spectateurs pour ne le point contester. Cette pitié nous doit donner une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce trop d’amour qui cause leur infortune, et nous les fait plaindre ; mais je ne sais si elle nous la donne, ni si elle le purge, et j’ai bien peur que le raisonnement d’Aristote sur ce point ne soit qu’une belle idée, qui n’ait jamais son effet dans la vérité. […] Le fruit qui peut naître des impressions que fait la force de l’exemple lui manquait : la punition des méchantes actions, et la récompense des bonnes, n’étaient pas de l’usage de son siècle, comme nous les avons rendues de celui du nôtre ; […] il en a substitué une, qui peut-être n’est qu’imaginaire […] » (Corneille, Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire, [in : ] Trois Discours sur le Poème dramatique, 1660 ; éd. B. Louvat et M. Escola, GF-Flammarion, cité par Jean Rodriguez, op. cit.).

Contrairement à la plupart de ses contemporains, Corneille ne pense pas que le théâtre ait pour rôle d' »instruire et plaire », mais de plaire uniquement. C’est le jeu des passions considéré de manière purement esthétique, comme un plaisir, qui provoque le sentiment tragique, et non une quelconque purgation ou édification morale de l’âme:

 » Le but du poète est de plaire selon les règles de son art. Pour plaire, il a besoin quelquefois de rehausser l’éclat des belles actions et d’exténuer l’horreur des funestes. Ce sont des nécessités d’embellissement où il peut bien choquer la vraisemblance particulière par quelque altération de l’histoire, mais non pas se dispenser de la générale, que rarement, et pour des choses qui soient de la dernière beauté, et si brillantes, qu’elles éblouissent. Surtout il ne doit jamais les pousser au-delà de la vraisemblance extraordinaire, parce que ces ornements qu’il ajoute de son invention ne sont pas d’une nécessité absolue, et qu’il fait mieux de s’en passer tout à fait que d’en parer son poème contre toute sorte de vraisemblance » (Corneille, Discours de la Tragédie).

L’interprétation médicale/psychanalytique:

Quoique peut-être moins connue que l’interprétation morale, celle médicale est sans doute beaucoup plus proche du sens originel de ce concept de catharsis, et plus évidente à déceler dans l’oeuvre d’Aristote:

 » Dans la médecine hippocratique, [la catharsis] se rattache à la théorie des humeurs et nomme le processus de purgation physique par lequel les sécrétions mauvaises sont expulsées, naturellement ou artificiellement, par le haut ou par le bas : le terme peut désigner aussi bien la purge elle-même que la défécation, la diarrhée, le vomissement, les menstrues (par ex. Hippocrate, Aphorismes, 5, 36; 5, 60; cf. De mulierum affectibus). Ce sens hippocratique vaut dans tout le corpus naturaliste d’ Aristote (dans l’Histoire des animaux, VII, 10, 587b, le terme désigne par exemple la rupture de la poche des eaux, les pertes, etc.; cf. H. Bonitz, Index aristotelicus, s.v.). Cependant, en tant que remède — gr. to pharmakon [τὸ ϕάρμακον], le même mot, au neutre, que celui désignant le bouc émissaire -, la katharsis implique plus précisément l’idée de médecine homéopathique : il s’agit avec la purgation de guérir le mal par le mal, le même par le même; c’est d’ailleurs pourquoi tout pharmakon est « poison » autant que « remède », le dosage du mal produisant seul un bien […] 

L’ épuration, c’est-à-dire la représentation d’épures au moyen d’une œuvre musicale ou poétique, substitue le plaisir à la peine. C’est au fond le plaisir qui purifie les passions, les allège, leur enlève leur caractère excessif et envahissant, les remet à leur place dans un point d’équilibre.

Enfin, pour radicaliser la catharsis, il faut, avec le médecin sceptique Sextus Empiricus, choisir pour l’âme comme pour le corps un remède capable de « s’éliminer lui-même en même temps qu’il élimine les humeurs » ou les dogmes : les manières sceptiques de s’exprimer sont ainsi, dans leur forme même qui inclut le doute, la relativité, la relation, l’ interrogation, auto-cathartiques (Esquisses pyrrhoniennes, I, 206; cf. II, 188; cf. A.-J. Voelke, « Soigner par le logos »). »(« Catharsis », par Barbara Cassin, Jacqueline Lichtenstein, Elisabete Thamer).

La représentation des passions extrêmes permet de les alléger chez le spectateur, et de les transformer en plaisir. En ce sens, le mal dissipe le mal, puisque l’excitation esthétique des passions fortes permet de les décharger pour laisser place à une émotion plus bénéfique et douce pour l’âme.

Plus proche de nous, la psychanalyse freudienne propose une lecture comparable de la catharsis:

 » Freud a formulé le paradoxe de la catharsis en termes de  » prime de séduction « ,  » bénéfice de plaisir qui nous est offert [par les œuvres d’art] pour permettre la libération d’une jouissance supérieure émanant de sources psychiques profondes  » ; le plaisir pris au tragique comme à tout œuvre d’art serait de l’ordre d’une  » décharge partielle et désexualisée par inhibition du but et déplacement du plaisir sexuel « , mais l’effet propre à la tragédie tiendrait à la projection qu’autorise la représentation dramatique : le héros tragique s’envisage comme la  » projection idéalisée du moi  » dans ses visées mégalomaniaques, la pitié relevant d’un mouvement d’identification et la terreur d’un mouvement masochique (A. Green, Un Œil en trop…, 1969, p. 38-40). La psychanalyse a fait en outre de la catharsis une notion opératoire dans la psychothérapie: la méthode cathartique consiste à faire venir à la conscience des sentiments enfouis dans l’inconscient du sujet ; l’émergence des émotions ou affects dont le refoulement constitue la source de troubles psychiques, libère le patient des angoisses et sentiments de culpabilité » (Développements extraits de M. Escola, Le Tragique, Flammarion, GF-Corpus, 2002).

L’interprétation esthétique:

La catharsis n’opère pas, suivant cette lecture, par une édification des passions, ni par une décharge des humeurs accumulées, mais par la substition d’un sentiment de plaisir à un sentiment de peine, ainsi qu’Hume s’attache à le montrerdans ses Essais esthétiques:

 » Il est certain que la même scène de détresse qui nous plaît dans une tragédie nous procurerait, si elle se passait réellement là, sous nos yeux, le malaise le moins feint, bien qu’elle constitue la cure la plus efficace à la langueur et à l’indolence. M. Fontenelle [dans les Réflexions sur la poétique] semble avoir eu conscience de cette difficulté et, tenant compte de cela, nous propose une autre explication à ce phénomène, ou du moins fait quelques additions à la théorie rapportée ci-dessus [celle de l’abbé Du Bos qui rapporte le plaisir paradoxal de la catharsis au  » divertissement  » :  » peu importe la nature passion procurée, elle vaut mieux que la langueur insipide qui naît de la tranquillité et du repos parfaits « […]

 Le même principe trouve sa place dans la tragédie, d’une manière encore plus considérable parce que la tragédie est une imitation et que l’imitation est toujours en soi agréable. Cette particularité a pour effet d’adoucir encore davantage les mouvements de la passion et de convertir intégralement le sentiment en un plaisir puissant et régulier. En peinture, des représentations qui inspirent la plus grande terreur et la plus grande détresse qui soient, plaisent davantage que de plus belles œuvres, qui nous paraissent sereines et indifférentes. L’affection qui soulève l’esprit excite de façon considérable l’inspiration et la véhémence, qui sont entièrement transformées en plaisir par la force du mouvement prédominant. C’est ainsi que la fiction de la tragédie adoucit la passion, par l’infusion d’un nouveau sentiment et non pas simplement par l’affaiblissement et l’atténuation de la peine. Vous pouvez, par degrés, affaiblir une peine existante au point de la faire disparaître totalement. Mais aucune de ces gradations ne donnera jamais du plaisir, excepté peut-être, par accident, pour un homme submergé d’une indolence léthargique et que cela arrache à cet état languide.[…]

  La passion, bien qu’elle puisse être douloureuse naturellement, quand elle est excitée par la simple apparence d’un objet réel, est, toutefois, quand elle est soulevée par les productions de l’art, embellie, adoucie et apaisée à un point tel qu’elle nous procure le plus grand plaisir« (Hume, Essais esthétiques, trad. R. Bouveresse, GF-Flammarion, 2000, p. 113-118., cité par M. Escola sur Fabula.org).

L’interprétation dionysiaque:

Artaud, à partir de ce qu’il nomme le « théâtre de la cruauté », va tenter de détacher la catharsis des interprétations passées très liées à une lecture psychologique de son action sur le spectateur, pour lui donner une dimension quasi métaphysique:

 « Artaud va exercer une influence telle qu’il n’y aura pas de dramaturge ou de metteur en scène qui puisse dénier le rôle que l’esthétique de ce ténor a joué dans sa formation et dont le mot clé est vraisemblablement la cruauté. Malgré sa relative transparence, ce mot recèle une ambiguïté si déconcertante qu’il importe dès lors de la lever. La cruauté ne veut nullement dire sang, massacre, boucherie…, « la cruauté, souligne Artaud, veut dire théâtre difficile et cruel d’abord pour moi-même. Et sur le plan de la représentation, il ne s’agit pas de cette cruauté que nous pouvons exercer les uns contre les autres en nos dépeçant mutuellement les corps, en sciant nos anatomies personnelles ou, tels des empereurs assyriens, en nous adressant par la poste des sacs d’oreilles humaines, de nez ou de narines bien découpées, mais de celle beaucoup plus terrible et nécessaire que les choses peuvent exercer contre nous. Nous ne sommes pas libres. Et le ciel peut encore nous tomber sur la tête. Et le théâtre est fait pour nous apprendre tout cela » […]

 Car la catharsis préconisée par Arthaud, si catharsis il y a, sera moins un processus rationnel et psychologisant comme c’était le cas avec Aristote qu’une surexcitation de tous les sens ou une mise en liberté de toutes les forces vives et vitales non exploitées et emmagasinées dans les viscères de l’homme. Sa catharsis serait alors moins une purgation qu’une révélation ou une découverte sans aucune visée didactique ou moralisatrice. Pour lui, le théâtre serait générateur d’énergie, compensation de ce qui n’est pas, une espèce de potentialité avant la lettre que Genet va illustrer non sans brio en donnant vie et forme, ne serait-ce que sur le plan fantasmatique, à ce qui n’a pas été mais qui aurait pu ou dû être. Pourquoi Claire 5 ne serait-elle pas Madame ? Le théâtre nouveau dit anti-théâtre, en raison des bouleversements qu’il instaure, va avoir pour mission de véhiculer une nouvelle vision du monde, non plus un monde stable, logique et rationnel, mais un monde problématique et kaléidoscopique où plusieurs réalités vont se superposer les uns sur les autres se reflétant les uns sur les autres, donnant aux choses un aspect multiforme et angoissant et à l’individu un sentiment de déréliction et de soumission C’est cette cruauté sous-jacente et invisible mais toujours présente et sournoise qui est à l’origine du théâtre de l’absurde. […]

  Dans ce monde cruel en raison de son inaccessibilité, les choses étant perçues comme étranges et étrangères, les dramaturges vont devoir user d’un matériau nouveau qui soit à même d’en rendre compte et tâcher de recouvrer sa transparence qui se voit de plus en plus envahie par une cruelle opacité. […]L’une de ces dimensions est à coup sûre le rêve que la psychanalyse, avec Freud, a mis au devant de la scène. Avec ses Vases communicantes , 8 Breton cherchera à démontrer que le rêve et le monde réel ne font qu’un. Le possible et le virtuel deviennent ainsi réalité. Le rêve étant alors considéré comme l’envers de cette dernière, il sera instamment interrogé, lui qui constitue le réceptacle des évidences cachées et l’expression des puissances créatrices. […]« L’action du théâtre, souligne Artaud, comme celle de la peste, est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont. Elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la bassesse, la tartufferie ; elle secoue l’inertie asphyxiante de la matière qui gagne jusqu’aux données les plus claires des sens et révélant à des collectivités leur impuissance sombre, leur force cachée ; elle les invite à prendre en face du destin une attitude héroïque et suprême quelles n’auraient jamais eue sans cela » » (Le chemin de la cruauté, par Bouchta Es-Sette) . « 

 Artaud inverse en quelque sorte la finalité de la catharsis aristotelicienne, qui était de purger les passions intérieures pour éduquer le spectateur au rôle de citoyen. Ici, il s’agit plutôt de retrouver l’essence tragique et créatrice de notre vie, masquée par la quotidienneté , de nous désindividuer, de nous sortir de notre réalité banale pour puiser à à une énergie créatrice infinie, qui nous mène, la durée de la représentation, à un état transcendant d’existence, au delà de notre conditionnement social:

 » Avec Artaud, l’accent du théâtre se voit déplacé de la littérature au spectacle. L’auteur est remplacé par le metteur en scène, qui est « une sorte d’ordonnateur magique, un maître de cérémonies sacrées », une sorte de Dionysos. Rappelons ici, ce que la tradition classique avait oublié et que seul MOLIERE mettait en pratique, à savoir que les 3 grands tragiques étaient tout à la fois : auteur, metteur en scène, directeur de troupe et acteur. Il s’agit pour ARTAUD de « rendre le théâtre à sa destination primitive » et de « le replacer dans son aspect religieux et métaphysique » : « le domaine du théâtre n’est pas psychologique mais plastique et physique ».Artaud plaide pour une architecture spirituelle « faite de gestes et de mimiques, mais aussi du pouvoir évocateur d’un rythme, de la qualité musicale d’un mouvement physique, de l’accord parallèle et admirablement fondu d’un ton ». Le théâtre est donc, non seulement « musique », mais aussi « danse » ; c’est une « métaphysique [du corps] » qui conduit à une « dépersonnalisation systématique », à une désindividuation – qui est l’essence même de la catharsis – par « la parole d’avant les mots » : « un état d’avant le langage et qui peut choisir son langage : musique, gestes, mouvements, mots ». Les techniques en sont celles du dérèglement des sens.Le théâtre de la cruauté renoue avec cette « idée supérieure de la poésie et de la poésie par le théâtre qui est derrière les Mythes racontés par les grands tragiques anciens ».La cruauté est un « appétit de vie, de rigueur cosmique et de rigueur implacable dans le sens gnostique de tourbillon de vie qui dévore les ténèbres […] le bien est voulu, il est le résultat d’un acte, le mal est permanent » : ce dieu caché est bien l’équivalent du principe dionysien ou de la volonté de puissance. « L’objet du théâtre étant de créer des Mythes ». L’état poétique recherché par le théâtre de la cruauté est « un état transcendant de vie », « d’une vie passionnée et convulsive », dionysiaque ou orgiaque donc, pour un homme total mais non un homme social… »  (La question de la catharsis en art-thérapie, par Jean Rodriguez)

 La mise en scène de la « cruauté, comprise au sens d’une forme de souffrance existentielle, d’aliénation, la recherche d’une mise en scène onirique, qui déréalise le réel, qui sollicite le corps aussi bien que les sens, qui cherche à « créer des Mythes », à accéder l’espace de la représentation à « un état transcendant de vie », voilà qui rappelle de nombreux traits du black metal, que j’avais déjà relevé pour celui-ci dans de précédents billets. De même que l’importance d’une mise en scène comparable à un « rituel » religieux chère à Artaud. Et au final, donne aux passions les plus destructrices un espace et un temps ou s’exprimer, mais à vide. Et une fois déchainées, tant les spectateurs que les acteurs peuvent revenir apaisés dans le monde réel, portant un regard nouveau sur le mal présent dans ce dernier:

« According to Artaud, St. Augustine complains in The City of God of a « similarity between the action of the plague that kills without destroying the organs and the theatre which, without killing, » causes very mysterious changes in the mind of the individual and his/her society.

« . . . If then there remains in you sufficient mental enlightenment to prefer the soul to the body, choose whom you will worship. But these astute and wicked spirits, foreseeing that in due course the pestilence would shortly cease, took occasions to infect, not the bodies, but the morals of their worshippers, with a far more serious disease. . . . so gross a darkness and dishonoured them with so foul a deformity, that even quite recently some of those who fled from the sack of Rome and found refuge in Carthage were so infected with the disease that day after day they seemed to contend with one another who should most madly run after the actors in the theatre. . . . » [85] 

The mind believes what it sees and does what it believes, writes Artaud, that is the secret of fascination. St. Augustine does not doubt the reality of this fascination for one moment, [86] but he preaches that extending that fascination to fulfillment is evil. Naturally, Artaud writes it as both good and evil.

The plague extends dormant images into the most extreme gestures. According to Artaud, the theatre should also « take gestures and push them as far as they will go. » Theatre should also « reforge the chain between what is and what is not, between the visible and the invisible. » For Artaud it is the difference between the « virtuality of the possible and what already exists in materialized nature; between what is and what is only dreamed. » He writes on:

  « The theatre restores us all our dormant conflicts and all their powers, and gives these powers names we hail as symbols: and behold! before our eyes is fought a battle of symbols, one charging against another in an impossible melée; for there can be theatre only from the moment when the impossible really begins and when the poetry which occurs on the stage sustains and superheats the realized symbols. In the true theatre a play disturbs the senses’ repose, frees the repressed unconscious, incites a kind of virtual revolution (which moreover can have its full effect only if it remains virtual), and imposes on the assembled collectivity an attitude that is both difficult and heroic. » [87] 

In this paragraph I can hear the heartbeat of my thesis and Artaud’s raison d’être. His theatre would never be sided with those in power. It would always be on the front edge of the avant-garde pushing the power toward change. His theatre, like the plague, is in the image of this carnage (freedom of life, sexual freedom,) and this essential separation. « It releases conflicts, disengages powers, liberates possibilities, and if these possibilities and these powers are dark, it is the fault not of the plague nor of the theatre, but of life. » [88]

  It may be true that the poison of theatre, when injected in the body of society, destroys it, as St. Augustine asserted, but it does so as a plague, a revenging scourge, a redeeming epidemic when credulous ages were convinced they saw God’s hand in it, while it was nothing more than a natural law applied, where all gestures were offset by another gesture, every action by a reaction. [89] » (“ANTONIN ARTAUD IN THEORY, PROCESS AND PRAXIS OR, FOR FUN AND PROPHET” by RICHARD LEE GAFFIELD-KNIGHT, August 17, 1993, Master of Arts in Theater, Graduate School of the State University of New York »)

Le black metal a-t-il des vertus cathartiques, et en quel sens?

 En premier lieu, je voudrais souligner que ces interprétations de la catharsis ont toute en commun un aspect qui les distinguent de l’expérience de Saint Augustin: elles présupposent toutes que le spectacle des souffrances n’est pas réel, et que le spectateur ait clairement conscience d’être confronté à une oeuvre de fiction, que celle-ci soit strictement encadrée par les règles de la narration tragique, avec un conflit et une résolution clairement identifiés ou qu’au contraire elle paraisse étrange et absurde. Alors que le théâtre que Saint Augustin connaissait était associé à d’autres divertissements publics qui eux répandaient réellement le sang ses intervenants, notemment les jeux du cirque et les combats de gladiateur.

De même, le black metal plonge les musiciens et l’auditoire dans un univers fictif , par les thématiques fantastiques  et oniriques qui y sont quasiment omniprésentes, par les masques et les accoutrements des musiciens qui leur donnent une apprence inhumaine, de même souvent que la voix du chanteur, souvent un cri guttural, etc.

La question est de savoir si les thématiques morbides du black metal disposent l’auditoire et les musiciens  à une fascination et à une forme de concupiscence pour le mal, comme le voudrait une lecture d’influence augustinienne, ou si au contraire elle leur permettrait de mettre à distance celles-ci, et si oui de quelle manière…

Il est évident que la plupart des groupes de black metal ont au moins entendu parler de ce concept de « catharsis ». Voici l’interprétation que Sin-Nanna, du groupe Striborg, en donne, alors qu’il se remmémore son précédent projet Kathaaria:

« I don’t think I have achieved alot with Kathaaria, only as a musical and lyrical/conceptual project which has developed and released alot of catharsis within me, and now strives for more atmosphere and descriptive planes of existence, which is totally dark. I am happy with Kathaaria, but I prefer Striborg.
« A Tragic Journey Towards the Light » – most of the stuff was written 93-94 for that first release. It wasn’t until 95 I recorded it officially. The original concept of Kathaaria was to release all catharsis within my soul, everything sad and depressed and an expression of that time. Trying to find my raison d’etre (reason for existence). Not really trying to find light as the title may suggest, complete opposite really, but equilibrium within me and close contact to Gaia and Pan, nature and harmony, the godliness within me, and strength and hatred towards mankind.
« Through the Forest to Spiritual Enlightenment » was a continuation to the first, with some leftover songs, although this one has a completely different sound/production, shorter songs. It is more atmospheric, darker and colder, a misty soundscape of Neika to it. The lyrics are darker and more descriptive/imaginative. Also, I have discovered my reason for existence. This is my best written Kathaaria album, also the coldest, but not the best produced.
 « Isle de Morts » ends the trilogy for the cycle of Kathaaria. Kathaaria had no reason to continue as I had caught up with recording everything and lyric wise. I let all I needed out with that project. Striborg continues with a different approach, not as complex, just as dark and cold as possible. « Isle de Morts » is a very extreme release, very claustrophobic sound and brutal, again full of catharsis. That name Kathaaria suited what I felt and expressed at that time. » (interview par Primitivr Future Zine)

On retrouve l’idée de purgation précédemment évoquée. Cependant, celle-ci n’opère plus nécessairement sur les passions mauvaises, mais vise un état d’ « équilibre », de « force » intérieure. Ce qui n’est d’ailleurs pas si éloigné, sur ce point, de la définition aristotélicienne, sauf qu’il ne s’agit pas de mettre à distance, par le moyen de cette purgation, les passions sublimées par la représentation, mais d’y trouver une « raison d’être », ce qui est central dans l’existence de l’article. Ce qui est réellement purgé, ce n’est pas nécessairement le mal, la colère, la « haine », mais tout ce qui alourdit l’existence, la « tristesse », les tendances « dépressives », tout ce qui l’affaiblit. Il ne s’agit pas tant de mettre à distance le mal, les passions mauvaises objectivement, que la souffrance, tout ce qui est mauvais subjectivement, du point de vue du ressenti. Cette conception de la catharsis substitue à la recherche du bien celle du bien-être, du confort intérieur. Et paradoxalement, l’expression du mal, et la fascination pour celui-ci, y constitue une forme de bouclier contre la souffrance, en faisant participer le musicien et ses auditeurs à une forme de sentiment d’éternité, de puissance, de surnature, en relations avec les forces les plus profondes et en apparences les plus irrésistibles de la nature, de « Gaïa », comme Sin-Nanna l’exprime lui-même dans le morceau Spiritual Catharsis de Striborg :

 » I feel the call from the forest

The essence in which entices me

Yearning my soul in complete blackness

Suppressed emotions from within me

 

Black metal is the weapon I use in pain

To express the feelings from another plane

Devoid of all humans who gets in my way

Only this world I’ll suffer for another day

 

Spiritual catharsis calling to mother nature

Her embrace I discovered many years ago

There is no god but the spirit of Gaia

To be one with all things…alone

 

Black metal is spiritually crying out in anguish

Spreading diseased evil into sound

Full of hatred misanthropy and sorrow

Propaganda to possess the spirits of all

 

Possessed by the dark elements of nature

The moon forest mist and fog

An owl hoots the midnight bell

As the nocturnal life chants a magic spell

 

Breath in the black air of the night

Embraced in solitude the one of the unlighted

Spiritual forest journey yet again to wait

All the beauty and real comfort inside

On le voit, cette compréhension de la catharsis n’échappe pas à la critique augustinienne du plaisir esthétique lié à la représentation du mal comme concupiscence.Elle peut même s’apparenter à une fuite pure et simple en avant, loin du réel, de sa complexité, et de sa fragilité (« To be one with all things…alone« ) .  Résume-t-elle cependant tout ce qu’on peut dire de l’action du black metal sur les passions de l’âme?

Au terme de ce parcours provisoire, sur lequel je reviendrai très vraisemblablement dans de futurs billets, et conscient d’ouvrir sur des questions, plutôt que de clore le débat par une définition ferme de la catharsis, je voudrais proposer deux approches de celle-ci dans le black metal, contraires dans leur principe, mais à mon avis toutes les deux à l’œuvre dans le plaisir esthétique ressenti par la plupart des amateurs de cette musique :

     Une approche viscérale et imaginative : le black metal est paroles, mise en scène, mais plus fondamentalement, musique. C’est-à-dire qu’il se situe au préalable dans l’immédiateté, le ressenti, la communication d’âme à âme pourrait-on dire. Et il suscite la méfiance, parce que les émotions qu’il transmet sont négatives : haine, colère, tristesse, désespoir. Ce sont des émotions violentes et fermées sur elles-mêmes, foncièrement transgressives. Pourtant, ce message, fort et redoutable, ne se repose pas sur lui-même, sur sa simplicité et sa dureté, mais le black metal le théâtralise, l’esthétise, le « dé-réalise », suis-je tenté de dire… Ce registre musical en apparence si brutal et franc fait l’objet de mise en scènes sophistiquées, qui semble tout faire pour couper le plaisir esthétique qu’il procure de la vie quotidienne, de la vie réelle même, de ses lieux et de son temps. Dans un article sur le Hellfest, le Collectif Provocs Hellfest Ca Suffit ! objectait à l’hypothèse de la catharsis dans le metal cet argument :

«   La catharsis qui est l’un des buts de la tragédie, n’est possible que dans un ordre des valeurs clairement établi. Or ce n’est pas le cas dans la musique métal qui est une révolte contre toute espèce d’ordre. »

Or c’est faux. Même le black metal, s’il procède d’une manière bien différente des mécanismes énoncés par exemple par Aristote, définit son ordre propre, qui n’est certes pas moral au sens stricte, mais qui procède de la création et de la mise en scène d’un monde imaginaire, qui projette dans une réalité alternative, si je puis dire, les passions les plus destructrices. La musique a son lieu privilégié, la scène (ou encore la chambre ou la nature, pour les one man band par exemple). Les musiciens se griment et s’accoutrent d’une manière profondément différente de la vie quotidienne.  Ils portent quasi-universellement un nom de scène, ainsi que je le rappelais dans un billet spécialement centré sur la question des pseudonymes dans le black metal. Leurs pochettes et leur textes évoquent des univers fantastiques et une nature idéalisée. Contrairement à d’autres registres du metal comme le metalcore, le BM fuit souvent l’urbanisation et tout ce qui peut rappeler la vie ordinaire. Les atmosphères de beaucoup de morceaux ne se contentent pas d’exprimer des émotions mauvaises, mais les situent dans une ambiance onirique, fantastique… Il est d’ailleurs remarquable de constater que l’un des courants les plus transgressifs du metal est aussi l’un de ceux qui met le plus l’accent sur une mise en scène particulière.

Et celle-ci met un peu le black metal à la croisée des chemins. Si elle est vécu comme une tentation de fuir le réel ou de le recréer, l’expression d’un « vrai moi » en révolte contre le vie réelle, si elle est vécue conjointement avec le désir de rendre réel ces fantasmes, par la magie, l’adhésion à une religion recomposée, etc., si elle manifeste l’ambition de fusionner cet univers du BM et la vie quotidienne, alors elle peut effectivement relever de cette concupiscence, de cette fascination morbide dénoncée par Saint Augustin. Mais force est de constater que la plupart des black metalleux vivent tout ce décorum non comme une fuite prolongée du réel, mais comme un cadre à ce qui reste un divertissement, même vécu sur le mode de la passion. Ils se griment en corpse paint le samedi soir, et s’habillent (presque) comme tout le monde le lundi matin. Et toute cette théatralisation me parait jouer alors un rôle cathartique, en faisant expérimenter ces émotions, non dans la vie quotidienne, mais dans un cadre qui en est clairement dissocié, mettant à distance leur expression de tout ce qui dans notre environnement (collègues, famille, amis, ennemis…) peut en être destinataire.Et de même que l’alcool, s’il est consommé de manière habituelle, sans cadre ou occasion spécifique, peut mener à l’addiction, mais que, bu à l’occasion de fêtes, dans des occasions spéciales, hors du cadre quotidien, peut procurer de la joie et libérer momentanément des soucis, le black metal peut être bon ou mauvais pharmakon, poison s’il est l’expression d’une révolte continue contre la réalité, et remède s’il est vécu comme un divertissement et le défoulement à vide, faisant plus appel à l’imaginaire qu’à un véritable antagonisme dirigé contre des êtres réels, de frustrations très concrètes et qui lui préexistent. Dans le premier cas, le black metalleux se laisse effectivement fasciner par ces passions mauvaises, il se laisse entrainer par elles. Dans le second cas, il les vit formellement, mais privées de leur contenu malicieux, de leur substance, de leurpouvoir de nuisance effectif. Je ne prends pas plaisir à revivre par la musique une passion mauvaise, mais un substitut, qui en imite la charge affective formelle, tout en vidant cette dernière de toute intention réelle.

une approche intellective: il est courant de dire que les métalleux sont très majoritairement aux-mêmes des musiciens. C’est vai aussi pour le black metal. Comme Nicolas Walzer l’a naguère rappelé:

« Les blackists ont une oreille conditionnée, formée par la musique. De l’avis du
musicologue de la Sorbonne François Madurell, expert de l’oreille musicale, que
nous avons contacté pour l’occasion, ce que l’on a tendance à appeler le sentiment
de puissance s’explique davantage par le fort volume sonore auquel s’écoute la
musique que par sa structure propre. Le metal extrême n’est pas ce que l’on peut
appeler une musique easy listening ; et donc, comme pour les mélomanes d’horizon
jazz, par exemple, il faut un certain temps avant de comprendre et d’apprécier
la musique. Au premier abord, il est très difficile de la décomposer (un mélange
assourdissant et cacophonique, selon l’avis habituel des profanes). Il semble qu’il
faille pouvoir la décomposer et identifier chaque instrument pour pouvoir l’apprécier
par la suite.
En tant que musicien et fan de black metal, nous avons des prédispositions à
écouter et comprendre ce fouillis de sons, qui, je suis sûr, pour quelqu’un de
tout à fait « normal », ne ressemble qu’à du bruit incohérent. Pour ma part,
j’arrive à dissocier chaque instrument, je peux tout aussi bien me concentrer
sur la batterie que sur la basse ou la guitare. Par contre, je ne sais pas si
quelqu’un de non-musicien peut le faire ou tout simplement s’intéresser à
faire cela (Manylaethurius). » (Walzer Nicolas, « La recomposition religieuse black metal » Parcours et influx religieux des musiciens de black metal, Sociétés, 2005/2 no 88, « La Religion Metal », p.71)

Beaucoup de personnes, quoique pas toutes, viennent au black metal parce qu’elles sont effectivement fascinées par ses aspects transgressifs, sa noirceur, sa révolte. Mais l’écoute de cette musique, loin de les enfermer dans cette fascination, les entraine souvent à chercher à comprendre l’ordre musical caché derrière ce chaos sonore apparent. Beaucoup d’entre elles, c’est un fait, deviennent elles-mêmes des musiciens, et apprennent à écouter, non plus seulement en simples auditeurs, mais avec une oreille entrainée à déceler des influences, des innovations, des structures sous-jacentes.

Certes, mêmes les musiciens aguerris goûtent un plaisir esthétique au premier degré (« j’accroche » ou « j’accroche pas »). Et aussi bien les textes que le décorum que la musique en elle-même ont souvent un caractère naïf, premier degré, de défoulement. Mais cela ne signifie pas que le rapport implicite à l’expérience musicale, le regard que le metalleux porte sur elle intérieurement, la compréhension qu’il en a soit si naïve.

J’ai l’impression que le black metal n’est pas seulement une musique qui a vocation à être ressentie dans l’immédiateté, à être écoutée pour le plaisir, comme de la variété par exemple, mais à être comprise, analysée et disséquée, voire à être pensée. Par la pratique musicale, et la compréhension des mécanismes qui président à sa création, chez beaucoup (et même les pires satanistes passent plus de temps dans leurs interviews à détailler leur travail sur la musique que leur idéologie). Certes également, chez certains, par l’élaboration de philosophies et de religions plus ou moins fantaisistes, destinées à lui donner une signification plus profonde, plus existentielle. Voire chez une poignée, par l’approfondissement de cette passion par l’étude, y compris dans un cadre universitaire. Et c’est ainsi qu’on voit des amateurs de black metal devenir sociologues, musicologues, historiens de l’art, et continuer à vivre et défendre leur intérêt pour cette musique, en étant sans doute davantage conscients de ses limites, mais également de ses apports à l’art.

Et cet arrachement à l’émotion immédiate qui me parait être une caractéristique fréquente du plaisir esthétique propre au black metal, ce passage récurrent, chez nombre d’auditeurs, de l’attirance pour la révolte à la compréhension musicale, voire intellectuelle, ce passage de l’immédiateté des émotions à l’intellection musicale, voire au retour réflexif de l’intellect, cela me parait aller à rebours d’une concupiscence et d’une fascination perverse pour les passions mauvaises effectivement portées par cette musique, pour mettre en évidence une fonction cathartique du black metal qui est certes très loin de lui être exclusive, qui est plus loin encore d’être infaillible, mais qui me parait exister indubitablement, et qui réside dans le caractère réflexif, non immédiat, du plaisir qu’il suscite chez beaucoup de métalleux. En ce que son écoute prolongée et habituelle détache peu à peu de la jouissance immédiate de la révolte et de la transgression, pour faire découvrir le plaisir esthétique réflexif lié à la compréhension musicale pure, et que cela peut se lire comme une forme de purgation, l’auditeur prenant plaisir à l’excitation de passions négatives non pour elles-mêmes, pour leur fascination propre, mais pour celle appelée par la forme musicale que leur donne le black metal.

Là encore, le plaisir esthétique n’étant pas dérivé du contenu des passions, mais de leur charge émotive formelle (l’apparence de la haine, mais sans haïr personne, par exemple)… Le mal n’est plus une passion que l’on subit, mais un lieu de l’esthétique musicale que l’on goûte à vide, par lequel on se laisse entrainer à blanc, non pour payer un quelconque tribut à son attirance, mais comme divertissement pur, destiné à défouler et non à tirer plaisir, même provisoirement, d’intentions mauvaises réelles, à stimuler l’imagination et non pas le coeur, comme on peut prendre plaisir à un film policier ou d’action, ou à une tragédie, sans aucunement souscrire à des actes de meurtre ou de terrorisme, qui donnent du piment à l’histoire, dans la mesure où ils ont une fonction narrative, une signification formelle, et ne relèvent pas seulement de la complaisance gratuite, mais qui nous choqueraient dans la vie réelle (je ne dis pas que c’est systématique, mais cela explique que de nombreuses personnes goûtent cette musique sans être animées, ou en n’étant plus animées, par des passions mauvaises véritables).

 » Le Metal: des vibrations interdites ? « : journée autour du metal le 25 novembre 2012, à l’initiative du Diocèse de Lyon

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , , , , , , , , , , , on 19 octobre 2012 by Darth Manu

Petit billet rapide juste pour vous signaler la tenue le dimanche 25 novembre prochain d’un débat sur le metal, organisé par le service Art, Culture et Foi du diocèse de Lyon, dans le cadre du colloque Ecout’voir, qui, durant trois jours (23, 24 et 25 novembre), se propose de faire découvrir ou redécouvrir à ses participants différentes formes d’ expressions artistiques:

« Passer de l’œil à l’oreille, c’est porter notre attention à l’autre, orienter notre regard pour discerner l’acte créateur, pour écouter ce qui se construit. Arpenter la gamme sonore et chromatique, c’est découvrir la richesse des expressions artistiques, c’est dépasser le blasphème pour voir le beau.

Ecouter et voir, c’est mettre l’accent sur l’action de l’Esprit qui permet la conversion, cet instant de création où on abandonne une ombre pour aller vers la lumière.« 

Le programme de la journée du 25 novembre, dédiée au metal, sera le suivant:

10h-12h: Messe à Saint Polycarpe (25, rue René Leynaud Lyon 1er)

15h-16h: Débat autour de la musique metal, qui réunira le Père Robert Culat, auteur du livre L’Age du Metal (Editions du Camion Blanc), Gildas Vijay Rousseau, organiste d’une paroisse du diocèse de Brest, membre et initiateur du groupe de metal électro-oriental Stamina (et, dans le registre de la musique classique, membre du duo orgue et voix Opus Duo), et moi-même. Le modérateur de cette table ronde sera Pierre Benoit, diacre du diocèse de Lyon,  agrégé  et docteur en philosophie, enseignant au Séminaire provincial Saint Irénée de Lyon et à l’Ecole Supérieure de Design Rhônes-Alpes, auteur du livre Les chrétiens et les musiques actuelles, aux éditions des Béatitudes (Salle Maurice La Mache, 75 Blvd Jean XXIII, LYON 8ème).

16h30-18h: Concert du groupe Stamina (Salle Maurice La Mache, 75 Blvd Jean XXIII, LYON 8ème)

Tarif: Débat + Concert: 10 € ( – 12 ans: 5 € )

Le programme de l’ensemble du colloque est disponible ici.

Pour vous inscrire dès à présent, imprimez et renvoyez le bulletin d’inscription  à l’adresse indiquée sur le document. Une billetterie sera également à disposition sur place.

#EGC « L’art contemporain, voie de spiritualité ? » : christianisme, black metal et art contemporain

Posted in black metal et art contemporain with tags , , , , , , , , , , , on 7 octobre 2012 by Darth Manu

Il m’a été proposé, ainsi qu’à plusieurs autres blogueurs catholiques, de promouvoir la tenue prochaine des Etats Généraux du Christianisme par un article sur mon blog, en lien avec l’un des thèmes qui y seront traités, dans le cadre d’un partenariat de mes amis de la Fraternité des Amis de Saint Médard avec le journal La Vie et l’émission Le Jour du Seigneur.

Les thèmes qui m’étaient proposés me paraissant assez délicats à croiser avec une réflexion sur le black metal, j’ai suivi le conseil qui m’était donné, et consulté le programme des EGC pour voir si un autre thème me conviendrait davantage. Et j’ai en effet trouvé ce que je cherchais:

Samedi 13 octobre 2012 14h-15h30:  » L’art contemporain, voie de spiritualité ? » Un débat animé par Isabelle Francq,journaliste à La Vie. Avec Jérôme Cottin, théologien, Université de Strasbourg.

Cela faisait un bon moment que je voulais traiter des relations entre black metal, art contemporain et christianisme,  la lecture cet été du livre Black Metal et Art contemporain: tout détruire en beauté, de Gwenn Coudert, m’encourageant et m’inspirant fortement en ce sens, et ce thème me permet de faire d’une pierre deux coups, en traitant cette question tout en participant à la campagne d’articles autour des EGC.

1) Le débat entre chrétiens et art contemporain

En France à l’heure actuelle, ce débat parait assez mal engagé, comme en témoignent les manifestations catholiques de 2011 en représailles contre diverses oeuvres issues de l’art contemporain: le Piss Christ, et les pièces Sur le Concept du Visage de Dieu et Golgota Picnic, ainsi que les commentaires de divers blogs catholiques sur le lien entre les Pussy Riot et certaines écoles particulièrement extrêmes de celui-ci.

Les propos que François Bœspflug, dominicain, professeur d’histoire des religions à la faculté de théologie catholique de l’université de Strasbourg, a accordés au Figaro à l’occasion de la polémique autour des pièces de théâtre en octobre 2011, aparaissent très révélateurs de cette méfiance des catholiques français à l’encontre de l’art contemporain:

« Le christianisme est-il devenu la cible privilégiée des artistes ?

Oui, sans doute. L’art contemporain est l’une des manifestations de la christianophobie. Pas la seule… Encore faut-il préciser que ce n’est évidemment pas systématique. L’art sacré d’inspiration et de destination chrétienne poursuit sa route et continue de susciter des œuvres. Le septième art, à ma connaissance, est beaucoup moins souvent christianophobe que ne le sont les arts plastiques. Voyez au cinéma le film Des hommes et des dieux, ou Habemus papam, au théâtre les pièces d’Olivier Py, en littérature, en BD…« 

Cet historien des religions oppose quasiment l’art contemporain à l’art sacré, comme si c’était un art maudit!

Pourtant, d’autres chrétiens voient dans les thématiques et les choix esthétiques propres à l’art contemporain, y compris dans certaines de ses variantes les plus provocantes et les plus extrêmes, l’occasion d’un « dialogue », qui met en évidence des « tensions créatrices ».

Ainsi, Jérôme Cottin, théologien protestant et lui aussi enseignant à l’Université de Strasbourg, qui participera au débat des EGC sur « l’art conyemporain, voie de spiritualité »:

« Alors que dans les pays où le protestantisme est culturellement significatif, voire majoritaire, le dialogue entre l’art contemporain et le christianisme est fréquent, il n’en va pas de même en France. Ce dialogue semble être inexistant, ou réduit à quelques exemples sporadiques et non significatifs.

Comment expliquer cela, alors que la France fut, au XXe siècle, le pays dans lequel on trouva quelques uns des plus grands artistes chrétiens (Rouault, Manessier, Gleizes), ou en dialogue avec le christianisme (Chagall, Le Corbusier) ?

Pour certains cela est dû au catholicisme dominant qui, à cause des positions dirigistes du magistère romain, ne favorise pas un dialogue avec des artistes, lesquels exigent qu’ils soient libres de leur art et de leurs revendications. Pour d’autres, c’est le statut particulier du religieux, cantonné à la sphère du privé du fait de la stricte laïcité française, ainsi que la sécularisation avancée, qui en sont la cause. Pour d’autres encore, cela n’a rien à voir avec le christianisme, mais avec l’évolution de l’art qui, depuis plus d’un siècle, s’est émancipé de tout système de pensée. L’art se veut autonome, ne délivre aucun message particulier, si ce n’est celui de l’art. L’art n’a pas de message à faire valoir, il ne montre que des formes.

Toutes ces raisons ont leur pertinence. Mais elles restent insuffisantes, tant qu’aucune enquête approfondie n’a été faite sur les réalisations artistiques elles-mêmes, les intentions et les écrits des auteurs, les contextes de création et de réception des œuvres. C’est ce que je me suis employé à faire, et cela pendant plus d’une décennie. Parallèlement à cette enquête, il fallait aussi délimiter le sujet. Que choisir ? Qu’approfondir ? Que laisser de côté ? Difficulté d’autant plus grande, qu’aujourd’hui tout peut être de l’art, aussi bien une boite de conserve vide, un chiffon, un tas d’objets (ainsi le mouvement récup’art, initié par Ambroise Monod). Même le rien, le vide, l’absence d’objet, la forme virtuelle peuvent devenir œuvre d’art. Soi-même, l’être humain sont parfois l’unique objet de la création artistique.

Mon enquête a pris en compte plusieurs données, afin de les articuler ensemble :

  • Les débuts de l’art contemporain autour des années 1910-20, mais aussi l’art le plus actuel.
  • Les expressions traditionnelles (peinture, dessin, sculpture, gravure), mais aussi les plus novatrices (Land Art, installations, performances, ready-made etc.)
  • Les productions d’artistes en France et en Europe, mais aussi celles d’autres continents (Amérique du Sud, Asie).
  • Les œuvres d’artistes reconnus internationalement, mais aussi celles de (jeunes) artistes, peu médiatisés, travaillant en marge des décideurs du marché de l’art.
  • L’art produit en contexte d’Église, mais aussi celui qui vise à défier ou à provoquer le christianisme.
  • L’art marqué ou stimulé par la théologie protestante (et plus particulièrement réformée), mais aussi celui inspiré par un christianisme plus général, parfois syncrétiste.

À partir de ces perspectives multiples, on découvrira une importante production artistique en relation ou en tension avec le christianisme. Tellement importante même, que des choix furent nécessaires ; des artistes, œuvres et mouvements artistiques durent être laissés de côté. » (« L’art contemporain et le christianisme. Du dialogue improbable aux tensions créatrices » Esprit et Liberté, n° 217, mars 2008).

Le problème ainsi posé, Jérôme Cottin, dans la suite de l’article, rappelle plusieurs tentatives de dialogues entre artistes contemporains et chrétiens,:

– certains réussis, ainsi celui que « l’archevêque de Vienne Otto Mauer, grand amateur d’art contemporain, a su nouer avec l’artiste avant-gardiste Arnulf Rainer » qui…

« le plus grand artiste autrichien vivant, était en révolte contre toutes les institutions qu’elles soient sociales, politiques, artistiques ou religieuses . Il exprima sa révolte contre l’Église en ce qu’il recouvrait un certain nombre de motifs religieux (le Christ, des croix, les Saints, les anges etc.) par des aplats de couleurs, souvent sombres. Sa démarche de « surpeinture » fut, au sens propre, iconoclaste. Mais l’interprète de l’art qu’était Otto Mauer avait compris que, derrière ce refus et ce rejet, il y avait une quête. Ces recouvrements étaient en effet en même temps des dévoilements : Rainer recouvrait certes ces sujets religieux, mais jamais entièrement. Il restait toujours un détail visible ; la figure religieuse prenait alors un autre sens : elle ne disparaissait pas, elle renaissait. Ce dialogue entre Rainer et Mauer s’est approfondi au cours des années, au point que l’artiste autrichien reçut et accepta, en 2005, un doctorat Honoris Causa de l’université catholique de Münster en Westphalie. »

-D’autres ratés:

« – Dans l’église d’Assy, déjà évoquée, un scandale éclata en 1952 autour du Crucifix réalisé par Germaine Richier. Ce Christ expressionniste, sans visage, exprimait parfaitement le dénuement du Fils de Dieu sur la croix, la réalisation des prophéties du « serviteur souffrant » dans le livre du prophète Ésaïe, ainsi que la souffrance des malades accueillie dans les sanatoriums du plateau d’Assy. Des groupes catholiques conservateurs ont fait une campagne visant à interdire ce crucifix « indigne ». Ils trouvèrent un écho auprès du Vatican qui demanda d’ôter le crucifix, qui ne put revenir à sa place que 20 ans plus tard.

– Dans le monde anglophone, des œuvres, maintenant célèbres, de Renée Cox, Chris Olifi, Andres Serrano, furent aussi l’objet de scandales. Quand on les étudie de près et que l’on entre en dialogue avec leurs auteurs, elles s’avèrent certes surprenantes, mais jamais agressives.

– Enfin récemment en France, l’Église catholique ne manqua pas d’attaquer certaines publicités s’inspirant de sujets religieux, et en particulier de la Cène de Léonard de Vinci (ainsi par Volkswagen en 1997, et par François et Marithé Girbaud en 2005), toujours avec les mêmes arguments. On peut ne pas approuver l’usage de thèmes religieux dans la publicité, mais il est un fait que celle-ci s’inspire de thèmes artistiques et religieux, de notre patrimoine historique, artistique et culturel, pour vendre des produits. Derrière une intention commerciale, il y a aussi un travail sur la réactualisation de valeurs culturelles, que l’on ne saurait ignorer ni mépriser. »

A partir de ce rappel historique des relations entre chrétiens et artistes contemporains au 20ème et au 21ème siècles, Jérôme Cottin définit « en quatre mots » (en fait six: 4 + 2 plus particulièrement mises en avant au 21ème siècle) les tendances principales à ses yeux de l’art contemporain, en indiquant à chaque fois des pistes de dialogue avec le questionnement propre au christianisme:

a) la rupture: D’une part, l’art contemporain vise à représenter autrement, par rapport aux traditions qui l’ont précédées: cet autrement peut être dans la manière de présenter les objets choisis, dans le choix lui-même de ces objets (tout peut devenir art, dans cette perspective, y compris le plus banal, le plus intime, ou le plus repoussant) et dans la définition de l’acte artistique lui-même (la création nait du regard du spectateur aussi bien que de l’inspiration de l’auteur: elle devient complexe et composite). Cette perpétuelle recherche de la nouveauté résonne avec la thématique biblique de Dieu créateur de toutes choses: « Voici, je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21,5).

D’autre part, en rompant avec les canons de la beauté plastique pour aller déceler celle-ci jusque dans le trivial ou l’immonde, l’art contemporain dessine une  forme de conversion des sens qui parait analogue sur ce point à celle qui nous invite, dans la prière et dans la méditation de la Parole de Dieu, à retrouver Sa Présence jusque dans l’apparamment mauvais ou dans le banal, confrontés au triomphe apparent du Mal ou tout simplement à ce qui parait être l’absence de Dieu.

b) la révolte:

La révolte est esthétisée jusque dans son principe dans de nombreuses oeuvres de l’art contemporain. Si cette révolte peut se tourner contre l’Eglise ou contre Dieu, elle peut également être déchainée contre des causes injustes ou contre un mal effectif:

« – Les toiles « christiques » du juif Marc Chagall. En représentant des Christs crucifiés, il utilise ce qui est pour lui le symbole le plus universel de la souffrance humaine, pour dénoncer les pogroms, les persécutions et l’extermination du peuple juif en Europe centrale et en Allemagne, dans la première moitié du XXe siècle.[…]

On n’aura pas de difficulté à mettre le combat de ces artistes en rapport avec la militance chrétienne, et voir en eux une forme moderne du combat prophétique (et christique), contre l’injustice, l’exploitation humaine, la violence et le mensonge. À bien des égards, l’artiste contemporain est un prophète des temps modernes.« 

c) l’invisibilité:

L’art abstrait, qui inspire des oeuvres qui ne représentent rien, fait écho à la quête spirituelle d’un « Dieu sans images », d’un Dieu qui échappe lui-même irréductiblement à l’expérience des sens et de l’intellect, ce qui fait écho à la foi calviniste de Jérôme Cottin, plus aisément semble-t-il qu’à la sensibilité de la plupart des catholiques.

d) l’écriture: La réflexion sur l’écriture joue un rôle important  dans de nombreuses oeuvres d’art contemporain, que ce soit dans sa dimension de signifiant linguistique (le fameux « ceci n’est pas une pipe » de Magritte), dans les tentatives de théorisation formelle que de nombreux artistes mènent parallèlement à leur activité créatrice proprement dite, ou encore dans le rapport à l’Ecriture elle-même:

« Un exemple saisissant de cette présence de l’Écriture dans l’œuvre – parfois à l’insu même du spectateur – se trouve dans les calligraphies « dansantes » de la jeune artiste coréenne, travaillant à Paris, Joanne Lim (elle organise souvent des chorégraphies, avec des danseuses et danseurs coréens, devant ses tableaux) : le spectateur ne voit que des signes coréens incompréhensibles, qui sont pourtant des extraits de textes bibliques ; ce sont autant des mots à lire que des formes harmonieuses à regarder.

Par ses incursions dans l’univers du signe, l’art contemporain peut ainsi rendre une certaine actualité à l’écriture, au texte, et donc aussi au texte biblique. »

e) la mise en avant du corps humain:

« Dans ses tendances les plus actuelles, l’art remet en avant le corps humain, qui avait disparu sous l’influence de l’abstraction. Avec la disparition du monde des objets, de la nature, le corps humain avait aussi disparu. Il réapparaît depuis quelques années, dans différentes formes d’art : installations, photographies, art vidéo, performance. Parfois, c’est le corps de l’artiste qui devient l’unique sujet du travail artistique (Body Art). La frontière entre artiste et acteur n’est plus alors très nette.

– Un artiste comme Bill Viola, qui travaille à partir de séquences vidéo, montre des corps humains plongés dans différents liquides, ou en lévitation. Il en ressort une double impression de légèreté et de corporéité, qui pourrait symboliser la réception de la Grâce en l’être humain. De fait l’auteur ne nie pas du tout les lectures rituelles, voire religieuses que l’on peut faire de son art.[…]

Le retour du corps humain dans l’art n’est pas qu’une réponse à l’art abstrait, volontiers considéré comme désincarné, spirituel. Cette présence accrue du corps humain peut être aussi une réponse à l’emprise du virtuel sur le réel. »

f) la contestation de la société de consommation et de spectacle:

Les nouveaux médias et supports d’images et de sons sont souvent utilisées dans les oeuvres actuelles, non pas nécessairement pour les célébrer, mais pour déconstruire le nivellement des signifiants et les manipulations qu’ils permettent:

« À la suite du Pop Art américain et de l’Art vidéo, ces artistes, dans ces mises en scènes insolites et souvent provocantes, attirent notre attention sur les manipulations des images de consommation : elles tendent à se substituer à la réalité et à faire de nous des « images d’images ».« 

Si Jérôme Cottin, dans son argumentation, assume parfaitement son point de vue protestant réformé, et de manière explicite, l’article cité ci-dessus a été publié dans une revue catholique, et suscité des réactions très positives de différents membres de l’Eglise, signe qu’elle porte, au dela d’interprétations et de formulations parfois en décalage, des questionnements communs:

« Les chrétiens d’Occident ont été attirés par ces chefs-d’œuvre que sont les icônes. Les artistes ont réalisé dans ce style des mosaïques célèbres comme celles de la basilique San Clemente de Rome. Mais une question s’est posée à eux : comment représenter ce drame horrible qu’est la Passion, Jésus souffrant le martyre sur la croix ? En posant cette question l’Occident va ouvrir une autre voie pour la création artistique. À l’apparition de sa nature divine dans sa nature humaine va succéder la représentation de l’humanité de Jésus. La miséricorde de Dieu va se dire en contemplant la souffrance toute humaine de Jésus dans sa Passion. Si l’icône orthodoxe souligne avec un art extraordinaire l’abaissement de Dieu qui touche toute l’humanité, l’image en Occident met plus l’accent sur chaque homme promu à une dignité humaine nouvelle. La parole du centurion témoin de la mort de Jésus sur la croix illustre bien cette démarche : « Sûrement, cet homme était un juste… » L’Évangile de Jean dit de son côté : « J’ai vu la lumière luire au cœur des ténèbres. » Les artistes occidentaux ont réussi à regarder en face les souffrances de Jésus sans enfermer les croyants dans le dolorisme, mais en laissant deviner la présence de Dieu et l’amour de Jésus alors que les passants ne voyaient qu’un condamné cloué en croix.

Les réflexions de J. Cottin nous provoquent à scruter ce qui se vit dans le monde artistique avec assez d’acuité pour déceler comment les artistes d’aujourd’hui expriment leur vie spirituelle. Cela ne va pas de soi, car le langage des artistes est un langage qui heurte, dérange, qui nous déporte. La première question n’est pas de savoir si cette œuvre est belle, mais ce qu’elle dit de l’homme. Cette question est importante si nous voulons partager avec nos contemporains la Bonne Nouvelle de Jésus. » (« La création artistique a-t-elle encore une place dans notre pastorale? » P. Robert Pousseur, Esprit et Vie n°204, novembre 2008).

2) « Black metal et art contemporain »

Voilà pour l’exposition des relations troublées, mais à mon avis potentiellement fécondes, entre chrétiens et artistes contemporains. Mais quel rapport avec le black metal?

Gwenn Coudert, photographe, journaliste chez le webzine de metal soilchronicles,et beaucoup plus accessoirement lectrice régulière et commentatrice occasionnelle de mon blog, s’attache à montrer dans son livre, injustement passé inaperçu, Black Metal et Art contemporain: Tout détruire en beauté, paru cet été aux éditions du Camion Blanc, les affinités remarquables qui existent dans leur questionnement esthétique, entre art contemporain et black metal, et rappelle les passerelles déjà nombreuses qui ont été opérés entre ces deux registres de l’art:

« L’art contemporain agit en destructeur. Il démolit les valeurs des courants qui le précèdent. Le cubisme démolit la forme et la reconstruit, le surréalisme la met en mouvement, le land art casse les frontières spatiales de l’oeuvre et l’actionnisme la place dans le réel. Le black metal n’utilise pas seulement le thème de la violence et de la destruction, mais détruit lui aussi les barrières de l’art contemporain. En cela ce courant est sans limite. Le « beau » est mis aux oubliettes, seuls les extrêmes et les contrastes violents sont acceptés. La musique est démolie pour être reforgée, la technique n’est plus obligatoire et l’expression prime, l’image du spectacle coloré est alors tâché de sang et de lumières rouges et bleues. La chaleur d’un théâtre devient la moiteur glaciale d’un concert. » (entrée « destruction, création », p. 193).

Dans le black metal comme dans l’art contemporain, on retrouve ce désir de bousculer la représentation ordinaire du monde, des choses, des personnes, pour faire apparaitre des réalités ou des intuitions qui ne sont pas évidentes de prime abord, qui sont cachées ou trop nouvelles pour avoir encore été appréhendées clairement:

« Le produit artistique black metal s’inscrit dans des enregistrements de musique (sons, vidéos), des images et des performances tirées d’une recette proposée par quelques personnes. Il s’agit de: ne pas plaire, abolir les limites, annihiler les courants artistiques précédents, proposer quelques chose qui n’existe pas, à l’image de l’art performance, du body art ou de l’actionnisme viennois et de tout courant réactionnaire extrême. » (entrée « oeuvre d’art », p.92).

Cette volonté de rupture avec la tradition musicale, y compris dans le metal, et de révolte contre les artifices de nos sociétés de masse, qu’il partage avec l’art contemporain, trouve comme moyen d’expression privilégié, dans son expression musicale et visuelle, la violence:

« Le black metal est une musique violente. C’est un art qui fait référence à des thématiques brutales, agressives. La guerre, la souffrance, le sang, la mutilation de la chair, la privation de la liberté d’expression. […] Cette musique est un art violent, braquant son sexe en érection sur le monde aseptisé de la consommation. Non pas pour dominer, mais pour l’ensemencer de graines de vie, de force et d’ouverture sur son environnement. Le pont qui pourrait lier cette musique avec la pensée nietzschéenne est ici, la Volonté de puissance inversée en puissance de volonté. Ce qu’il faut absolument comprendre est que le black metal n’engendre pas la violence, il est son image sonore et visuelle. Il fait le choix de l’interpréter grâce au support de la musique. Cet acte de production de quelque chose de si froid, hostile et glacial qu’il ne parait pas adressé à tous, mais à des sortes d’élus à même de recevoir cette musique. « Le black metal ne peut être violent, il ne viole personne! « (Marco)

[…] Le black metal n’appelle pas à la violence, il est l’expression de la violence. Le black metal n’agresse personne puisqu’il est lui-même l’expression de l’agressivité. Certaines parts de soi sont invisibles, taboues, écartées du chemin social préconstruit, cette culture extrême représente une occasion d’y toucher. Le public, le clan, se chargeant d’interpréter ce message artistique. » (entrée « violence », p. 290, 291 et 292).

Si certains des premiers black metalleux ont cédé à la tentation de prolonger cette représentation de la violence par une mise en pratique de celle-ci tout ce qu’il y a de plus réelle, et que des faits divers sanglants ont pu être constatés ça et là à la marge, force est de constater que cette radicalité esthétique du black metal est vécue par ses adeptes sur scène, en concert, mais nullement dans la vie quotidienne. Il y a une séparation, une ligne frontière, entre la performance artistique et la vie de tous les jours, marquée par exemple par l’apparence. On ne trouve guère de black metalleux à ma connaissance, qui se baladent  dans la rue en corpse paint et équipés de tout l’arnarchement guerrier exhibé en concert. Cette musique amène à méditer la violence en tant que concept et expression, mais cela n’entraîne pas nécessairement l’exaltation de la violence appliquée à tel ou tel.  Comme je le remarquais dans deux précédents billets consacrés à « la haine » dans le black metal, cette dernière est souvent universalisée, finalement abstraite, dans le discours  de nombreux groupes. Il s’agit moins, et de moins en moins,  d’exprimer une haine spécifiquement dirigée contre tel ou tel, que de la représenter dans son principe, tellement esthétisée qu’elle draine bien d’autres signifiés, et bien d’autres émotions souvent plus positives, derrière son signifiant. Comme Gwenn Coudert le souligne par ailleurs:

« Ce courant musical se voulant subversif, il est surprenant de constater le revirement de certains groupes vers un esprit de moins en moins guerrier et de plus en plus sobre. On assiste à une réelle évolution voire, un retournement des valeurs à l’image du white metal et de la croix chrétienne qui se « re-retourne ». 

[…] Sur le plan social, cette musique n’est plus « dangereuse ». Le black metal est maintenant relativement intégré dans la société. Force est de constater que certaines déviances n’existent plus. Les manifestations trop subversives et les abus sont mal interprétés. Plus précisément, les excès sont à la mode mais leurs conséquences sont interdites.

[…]Si ce courant ne trouve pas un nouvel ennemi (celui du christianisme étant devenu presque passéiste), l’archétype du black metal tendra à disparaitre et cette sobriété deviendra l’une de ses règles d’apparence. Comme s’il était plus violent de rester sobre, calme , sage, les frasques festives étant maintenant réservées au monde des adolescents et des « trendies » (ceux qui n’y connaissent rien en langage extrême).

Bien évidemment ce constat n’est pas une généralité. Nous parlons surtout de musiciens/amateurs de black metal qui se sont assagis. […]

L’art possède des aspects sobres  contrastés par les transgressions. Prenons l’exemple de Kandinsky. Un retour à la sobriété est visible à la fin de sa carrière, on y voit une synthèse des premières années de son oeuvre. Au lieu d’avoir des cadres immenses et éclatants de couleurs, les derniers travaux de Vassili mettant en valeur la forme dans son plus simple appareil. On épure, on assagit, mais l’essence y gagne en crédibilité. Le black metal suit un chemin similaire marqué par une meilleure connaissance du style. Le chemin de la maturité? » (entrée « sobriété », p. 270 et 271).

La technicité et la recherche esthétique prenant l’avantage sur l’esprit subversif des origines, que reste-t-il de cette radicalité qui est l’empreinte formelle du black metal et sa contribution à l’Histoire des arts?  Cette empreinte formelle justement, cette esthétisation de la transgression et de la souffrance qui démonte les canons ordinaires du beau, de la mélodie et de l’harmonie, pour donner à l’imaginaire de nouveaux paysages:

« Les thématiques de cette musique sont les inversions, l’opposition, la subversion, le purisme, la nature et la subversion. le purisme, la nature, la symétrie et la réaction. En effet, en considérant son bagage issu de civilisations anciennes, le black metal est une réaction à notre société contemporaine. C’est l’une des raisons de la présence si récurrente d’images d’environnements naturels bruts, hostiles et froids. Ainsi montagnes, nuit, neige, feu… sont un bac à sable pour les métalleux qui rejettent l’image d’une société de consommation confortable. Ils réagissent à l’aseptisation de notre environnement. Les images subversives ou provocantes vont dans le sens d’appel ou de choc du public. L’imaginaire black metal se fiche du beau interprété par les modes.

[…]Si la musique extrême est parfois considérée comme un enfermement dans une solitude malsaine couplée à une dépression chronique d’adolescent attardé, ses amateurs affirment le contraire et paraissent prendre la vie avec philosophie, simplicité et liberté. Les personnes qui cultivent l’imaginaire black metal sont majoritairement insérées dans la société. Ce pilier semble nécessaire dans la composition musicale, comme s’il était utile d’avoir un pied dans la société pour conserver sa capacité de création. Malgré des thématiques simples sur un support bien défini, le black metal répond à beaucoup d’attentes intérieures, notamment à un désir de sensations fortes ou de complexité et de défi.

L’exploration des tréfonds a toujours existé dans l’art, l’enfer et le paradis se mêlaient déjà dans la peinture de Jérôme Bosch au XVème siècle, ou chez le peintre religieux Grünewald qui à la ême époque, a été l’un des premiers à représenter la chair…

Dans le black metal ces représentations peuvent provenir de pochettes d’album dont les souvenirs d’écoute ont été forts, ou par comparaison à des expériences de concerts. Aussi les photos jouent un rôle important dans la composition de son propre imaginaire musical. » « entrée « imaginaire », p. 206 et 207).

Car au fond, la destruction, la transgression, la souffrance, la « haine », loin d’être les finalités ultimes du black metal, ne sont au fond que les ingrédients formels que son inspiration rassemble pour créer, pour contribuer à ce « musée de l’imaginaire » (Malraux) constitué par l’ensemble de la production artistique mondiale, pour « tout détruire en beauté »…

Eclairante en ce sens est la conclusion de la dernière interview en annexe du livre de Gwenn Coudert, celle  d’Alrinack, bassiste de PHTO (« Percevoir les Horribles Tristesses Obscures »):

« Si ce n’est pas trop indiscret, peux-tu me donner ta définition du black metal?

Le black metal est avant tout un mouvement artistique et peut se comprendre à travers l’histoire du mouvement rock. Mais c’est évidement plus que cela. C’est un milieu à travers lequel de nombreuses exubérances sont permises. C’est évidemment le cliché de la musique du « Diable » qui se trouve porteuse de valeurs anciennes, mais qui sonnent neuves aux esprits d’aujourd’hui. J’y vois aussi la contradiction, la dualité, c’est un mouvement clé car il est en quête perpétuelle de(s) extrême(s), donc tend à la jointure, il apporte les ténèbres pour offrir la lumière, il disperse la lumière pour plonger dans les ténèbres.

[…] De manière plus philosophique, penses-tu que la notion de souffrance peut engendre la créativité?

Oui, je pense. De manière philosophique autant que psychanalytique, la souffrance ramène à l’inconfort donc à la nécessité de créativité. Quand plus rien ne va, il faut changer, transformer son environnement pour l’améliorer. L’art dans le BM a cette place, le monde va mal, l’humanité devient folle. Il faut le dire, le montrer, l’expliquer, pour que peut-être il puisse changer » (p. 372 et 373).

3) Art contemporain, black metal et spiritualité  chrétienne

Le premier point commun des recherches esthétiqes propres au black metal et à l’art contemporain, et qui leur vaut une aussi mauvaise presse auprès de nombreux catholiques, est cette recherche d’une forme d’absolutisation de la transgression dans leur expression. Ce qui fait dire à certains qu’ils sont « subversifs », « révolutionnaires », « contre-culturels », « contraires au bien commun », « christianophobes » pour tout dire…

Mais la recherche d’expressions de la transgression est-elle en soi contraire aux « valeurs chrétiennes »?

Comme je le montrais dans un précédent billet, une même représentation littéralement choquante peut voir sa signification changer du tout au tout suivant les connotations qui lui sont données par l’artste. Et mettre en scène des objets, des corps ou des évènements de telle sorte que le regard les appréhende sous un regard nouveau, c’est précisément, plus encore que pour d’autres traditions artisitiques, la démarche de l’art contemporain.

Trois exemples:

– Un corps de femme nu peut exalter la « révolution sexuelle », en étant présenté de manière séduisante, , mais dans l’art contemporain, notamment féminin, il est souvent mis en scène de manière à heurter, non pas pour illustrer telle ou telle perversion de l’artiste, mais pour inscrire dans la conscience du spectateur le statut d’objet qui est souvent associé à ce corps dans le discours médiatique contemporain, et pour le faire réagir:

« Les femmes revendiquent la possibilité de créer « aussi fort » que les hommes en utilisant la violence et la sensibilité des regards. Natasha Merrit utilise par exemple Internet pour y déployer des photos de sa sexualité au jour le jour. » (Gwenn Coudert, op. cit., entrée « analogie avec l’art contemporain féminin », p.294)

– le spectacle de cadavres peut exprimer une recherche cynique du gain en attisant les plus bas instincts, ainsi dans cette pub de Benetton il y a quelques années, parfois au contraire pour forcer le regard sur des réalités déplaisantes dont nous avons trop tendance à nous protéger (on songe aux panneaux publicitaires d’Amnesty International qui représentent des enfants du tiers-monde squelettiques) et pour susciter en nous un malaise moral, pour nous appeler à une plus authentique compassion, et charité en acte:

« D’autres artistes ont représenté des malades du sida, et mettent en scène des mourants, souvent de jeunes hommes, à la manière des pietà : ils meurent à l’âge où le Christ est mort, dans les bras de l’être aimé. » (Jérôme Cottin, op. cit.)

– La représentation de blasphèmes: comme je l’indiquais dans mon dernier billet, tous les blasphèmes n’appellent pas la même appréciation de leur gravité, ni toujours de notre part la même réaction: condamnation ou dialogue, écoute et remise en question de notre manière d’annoncer l’Evangile. Enfin, qui dit représentation d’un blasphème ne dit pas forcément blasphème. J’ai lu une bonne part des réactions cathos en 2011 à propos du « Piss Christ » de Serranno et de « Sur le concept du Visage de Dieu » de Castellucci, et je ne suis toujours pas convaincu du caractère blasphèmatoire de ces oeuvres.

On pourrait développer une anlyse similaire sur beaucoup d’albums de black metal, ce que j’ai tenté de faire dans de nombreux billets précédents.

Toujours est-il que la valeur d’une oeuvre d’art et son message s’apprécient, que ce soit pour l’art contemporain, le black metal, ou toute autre école artistique, au cas par cas. Car elle elle l’expression d’une inspiration particulière, d’un vécu unique, d’une maîtrise technique plus ou moins grande.

Et pourtant les catholiques ont tendance à juger en masse les oeuvres issues de l’art contemporain ou du black metal. Pour beaucoup, elles sont « transgressives », « contre-culturelles », « révolutionnaires », « christianophobes (il n’y a qu’à lire le blog du Collectif Provocs Hellfest, celui des Yeux Ouverts, les sites d’Ichtus ou de Liberté Politique, ou encore de nombreux sites de la tradisphère, ou même seulement la  citation initiale  de la première partie du présent billet). Parce qu’au fond leur lecture de es oeuvres n’est pas spirituelle, n’est pas religieuse, n’est même pas artistique: elle est politique. Au fond, ce qu’il voit dans l’art contemporain, par exemple, c’est une espèce d’avatar culturel  du marxisme et ou du féminisme, qui prolonge ce qu’il voient comme leur travail idéologique de subversion des racines chrétiennes de l’Europe par une contre-culture qui va instaurer comme idéal esthétique une contre-façon du Beau de manière analogue au communisme qui va promouvoir comme idéal éthique et politique une contrefaçon du Bien et de la charité.

Personnellement, je n’y crois pas du tout. Certes, des tentatives de récupérationspolitiques existent: On songe à l’usage de leur corps par les FEMEN en ce moment, aux tentatives d’entrisme du black metal, que je décrivais dans un précédent article, par des racialistes. Et ni les groupes de black metal, ni les artisites contemporains ne sont toujours dépouvus d’arrière pensées politiques. Et le philosophe marxiste Antonio Gransci défendait une forme de combat révolutionnaire sur le terrain de la culture. Mais l’art, qu’il s’agisse de l’art contemporain, du black metal, ou de tout autre courant, n’est pas, par nature, révolutionnaire, mais réactionnaire. Non pas qu’il soit particulièrement lié à des idées très à droite, mais parce qu’il est l’expression de l’intériorité d’un individu ou d’un petit groupe, un appel à porter un regard individuel renouvelé sur le monde. Il est fait par des individus pour des individus, en réaction au regard majoritaire. Et dès lors qu’un art se met à toucher la foule, qu’il devient un art de masse, que l’inspiration qui l’animait s’affadit et devient le lot commun, il suscite une réaction, à la recherche d’une transgression de ce qui était initialement la transgression. Nous avons vu avec Jérôme Cottin comment le body art pouvait être une réaction à l’art abstrait. Le blck metal fut une réaction au death metal, et s’est lui-même ramifié en une multitude de courants, qui tente parfois les uns contre les autres, de prolonger son étincelle créatrice. L’art, même transgressif, n’est pas affaire de foules, n’est pas affaire de politique, et moins encore de révolution.

Comme Jean-Baptiste Farkas, artiste contemporain et enseignant aux Beaux Arts, le rappelle en introduction au livre de Gwenn Coudert:

« C’est pourquoi la phase « positive » actuelle du BM, plus acceptable, suscitant davantage l’admiration, fragilise davantage le milieu. Voire le divise tout simplement en deux  camps, en rangeant d’un côté les gardiens d’une doxa, les « true », pour qui le BM tire sa force de la consanguinité ( de la reproduction d’un modèle établi une fois pour toute par les groipes fondateurs) et de l’autre, les progressistes qui conçoivent leur action comme appartenant à une évolution (pour ceux-là, le modèle à reproduire bougerait en permanence) et qui tentent de prouver qu’il est possible de faire avancer ce type de metal en l’orientant vers la lumière ou en lui faisant intégrer des éléments extérieurs. Comme le fait de puiser sans culpabiliser dans d’autres styles musicaux.

Tout cela pour avancer qu’au centre du BM, éthique et style confondus, se pose l’ardente question de la façon dont il faut reproduire un modèle. Résumons: le BM est porteur d’une promesse qui lui confère une grandeur (une intégrité à toute épreuve) mais d’autre part cette promessepourrait le condamner à toujours rester identique à lui-même, dans une plus ou moins grande mesure, éventualité que la nouvelle génération BM ressent comme un danger.

[…] Le BM est l’expression d’un grand NON associé à une mystique (idéal et exaltation). C’est pourquoi le BM comparé à d’autres formes d’expression pourra d’une part être perçu comme un épisode issu de la saga « amalgamant toutes les fois où l’art a incarné un grand NON ». Mais aussi comme un mouvement ayant tenté, sur le plan de l’art, d’associer ce NON à un au-delà, un » inaccessible ».

Dire que le BM est contestation, pure négation, ce n’est pas en avoir assez dit encore. Il est contestation et croyance à la fois. Négation et croyance à la fois. » (p. 54 et 55).

Ce paradoxe qui est celui du black metal, et aussi parfois de l’art contemporain, entre radicalité de la révolte et nécessité de composer avec le monde et son histoire pour ne pas s’essouffler, pour maintenir allumée la flamme créatrice, me rappelle en miroir cet autre paradoxe: celui de cette « génération Jean Paul II » admirable dans son désir de témoigner fièrement de sa foi, dans un monde qui la comprend de moins en moins, et de ne pas transiger sur les principes, mais qui se trouve elle-même, dans son expression d’un grand OUI, cette Belle Totalité Catholique, si séduisante de l’intérieure à vivre, spirituellement et intellectuellement, mais si difficile à communiquer et à justifier à nos contemporains, elle-même divisée entre ses « true » et ses « progressistes », déchirée entre ceux qui pensent possible de composer avec le monde et ceux qui ne veulent reculer sur rien.

« L’homme n’est ni ange ni bête », écrivait Pascal, ni totalement dans le OUI, ni totalement dans le NON. En tant que catholique, je pense que l’Eglise a des choses à apporter à certains cris de détresses décelables dans certaines expressions auto-destructrices perceptibles dans l’art contemporain (ainsi peut-être Gina Pane artiste française décédée dans les années 1990, qui n’a pas hésité à s’infliger dans ses performances de nombreuses blessures, et est allé jusqu’à s’obliger à regarder le journal télévisé une lumière dans les yeux ou bien à ingérer 600 g de viande crue) ou de façon minoritaire dans le black metal (auto mutilations, alcoolisme, toxicomanie…). Mais je pense également qu’un discours trop centré sur le grand OUI, sur cette belle totalité catholique, convertira, touchera certaines personnes, mais en fera fuir d’autres, avec des vécus différents. Opposer art contemporain et art sacré, musique religieuse et black metal me parait une aberration. Certaines personnes peuvent être aspirées par la transgression présente dans le BM ou l’art contemporain, mais d’autres en ont besoin pour dire leurs blessures et les surmonter, les orienter vers une signification plus élevée. L’Eglise a donc à mon avis tout intérêt, dans sa mission qui est de faire partager au plus grand nombre de personnes possibles cette Bonne Nouvelle dont elle est la dépositaire, de porter un regard plus favorable sur l’art contemporain et le black metal, pour mieux entendre les cris de souffrances et de révolte, et les interpellations vers elle, mais aussi pour mieux y répondre, d’une manière qui touche enfin les coeurs qui ont été repoussés  par ses approches plus classiques, à la manière dont Mgr Mauer, de par sa connaissance de l’art contemporain, et sa sympathie pour ce dernier, a su entendre derrière les blasphèmes apparents d’Arnulf Reiner sa fascination secrète pour le Sacré, et le ramener à de meilleurs dispositions envers l’Eglise, là où des attitudes de condamnation et de pressions l’aurait sans doute radicalisé dans son NON. Et peut-être, dans ce dialogue avec la souffrance et les blessures intéroeures qu’elle engagera avec ces artistes, découvrira-t-elle des manières de comprendre l’Evangile, de le vivre et de l’annoncer, dont elle n’avait pas elle-même encore complètement conscience…

Inquisitio à la question: une limonade douce-amère…

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , , , , , , , , , , , on 4 juillet 2012 by Darth Manu

Après le théâtre, la photographie, et la musique, c’est la télévision qui devient le lieu de cette bataille qui semble s’être engagée dans la durée entre les catholiques et le monde de la culture.

La série de l’été Inquisitio est en effet vivement critiquée sur Internet en raison du portrait outrancier et historiquement faux qu’elle dresse de l’histoire de l’Eglise, en particulier de l’Inquisition et de Sainte Catherine de Sienne.

Comme le blogueur Charles Vaugirard, particulièrement engagé dans ce débat, l’écrit :

 » Le problème posé par cette « fiction » est profond. Elle nous présente une Eglise médiévale (1378) sombre, violente, perverse avec un cortège de prélats libidineux, corrompus, et une Sainte Inquisition cruelle, tuant et torturant systématiquement.

Le tableau est atroce. Il laisse paraître une Eglise où il n’y aurait rien de bon. L’Inquisition fait irrémédiablement penser à la Gestapo par l’antisémitisme de ses hommes, et la terreur qu’elle fait régner dans la société… et surtout dans les quartiers juifs. Quant au port de la rouelle par les Israélites, il évoque l’étoile jaune. Bref : nous avons là une atmosphère particulièrement anachronique où les chrétiens remplacent les nazis.

Nous n’avons pas le beau rôle…ça fait mal. Et la blessure est d’autant plus grave que l’Histoire n’est pas respectée.« 

L’originalité de cette polémique, c’est qu’elle n’a pas été initiée par l’aile « dure » du catholicisme, mais par les « modérés », les « cathos bisounours ». Et cela se voit dans son style et les moyens qu’elle utilise.

Ici, pas de pétitions aux élus ni à France 2, pas de polémiques sur l’utilisation de deniers publics pour financer une fiction d’allure anti chrétienne, pas d’appel à la manifestation et encore moins bien sûr de jets d’huile de vidange ou d’oeufs sur le personnel de France 2.

Plutôt que le lobbying, l’excitation des passions et le pur rapport de force, les angles d’attaques choisis ici sont d’une part l’humour, avec la création sur Twitter et Facebook du compte parodique Saturnin Napator, qui décrit les humeurs d’un Torquemada aux amphétamines, ou encore la réalisation d’une bande-annonce satirique d’Inquisition (reprise en début du présent billet), et d’autre part l’information, au travers notamment du site L’Inquisition pour les nuls, qui publie divers articles historiques sur l’Inquisition, Sainte Catherine de Sienne, etc.

Comme mon illustre confrère blogueur Edmond Prochain, qui compte parmi les personnes à l’origine de cette initiative,  le rappelle dans une interview accordée au Pèlerin:

 » A côté de notre parti pris de rigoler, avec des grosses blagues (« Qui a éteint la lumière ? Passez-moi un hérétique, je vais la rallumer ! »), nous avons eu envie de donner quelques éléments de compréhension sur cette période. Jean-Baptiste Maillard a fait appel à des historiens qui publient des contributions. Nous voulons éviter la réaction hystérique du type : « France 2 blasphème, brûlons leurs studios ! ». Notre objectif, c’est d’en rester à une réaction paisible et bon enfant. Si la série est blasphématoire, elle l’est surtout contre l’intelligence et le bon goût !« 

Cette tactique nouvelle n’est pas sans rappeler celle de « la limonade », que le blogueur Koz, qui participe d’ailleurs à cete action, opposait en octobre dernier au mode d’action particulièrement agressif de Civitas, lors des polémiques autour de deux pièces de théatre:

 » Si le christianisme ne suscite pas à une réaction différente de celle du monde et du tout-venant, alors à quoi bon ? Si être chrétien ne change rien, quel est ce christianisme que l’on défend ?

On pourrait tenter plutôt la fameuse stratégie de la limonade : noyer l’acidité du citron dans une boisson sucrée. Informer, dialoguer. Ridiculiser de piètres créateurs au propos sommaire. Mettre les rieurs avec nous. Être disponible devant le Théâtre du Rond-Point pour informer ceux qui le souhaitent ? Distribuer l’1visible aux abords ?

Pour cela, il faut de la coordination.

De vous à moi, je sens que ça vient. »

J’avais applaudi à cette proposition dans certains de mes précédents articles, et je me réjouis de ce que les catholiques modérée s’approprient le terrain culturel et émettent des propositions alternatives à celles de Civitas et consorts, qui dédramatisent les polémiques en les déplaçant, du registre de la confrontation et lobbying pur, à ceux de l’humour et de la pédagogie. Il y a là une idée à prolonger et à approfondir. J’ai d’ailleurs relayé la bande annonce parodique et le site sur l’Inquisition sur ma page Facebook, et j’ai accepté la demande d’ami de Saturnin Napator, que je suis également sur Twitter.

Si cette initiative est donc douce à mon palais,  il y subsiste néanmoins un arrière goût plus amer, qui m’empêche de la savourer pleinement. Elle pose de manière intéressante une question très pertinente, celle de l’équilibre à trouver entre la licence narrative avec la réalité des faits dans les oeuvres de fiction, et le respect d’une certaine mémoire de l’Histoire, qui humanise notre culture et garantit le respect et la bonne compréhension  des différentes traditions de pensées et croyances, et des personnes, qui composent notre société. Mais elle ne semble pas saisir celle-ci dans sa globalité, et tous ses tenants et aboutissants…

Il y a donc ce que j’aime dans cette initiative, et ce qui me met très légèrement mal à l’aise…

1) Ce que j’aime:  

– L’information historique sur l’Inquisition: 

Ca touche même à un vieux rêve. Quand je suis revenu à l’Eglise, l’Inquisition est l’une des premières questions que j’ai dû surmonter, par diverses lectures. Ca m’a valu des échanges assez violents avec des personnes qui n’acceptaient même pas qu’on puisse seulement remettre en contexte la réalité historique de l’Inquisition. Je dois dire que l’essentiel de ce que je croyais connaitre de cette dernière, l’apparence d’évidence qui la faisait participer dans mon esprit « des heures les plus sombres de notre Histoire », je la devais beaucoup moins à une quelconque information historique qu’au souvenir de diverses oeuvres de fiction qui l’utilisais comme ressort dramatique et comme allégorie de l’intolérance et de l’opression à des fins politiques, et que c’est sans doûte aussi le cas de la plupart des personnes qui croient dur comme fer qu’elle se résume à un instrument d’opression qui aurait fait pesé une chappe de plomb sur la presque totalité du Moyen Age (ce qui est extrêmement éloigné de la réalité des dates et de ses origines).

Que la sortie d’Inquisitio soit l’occasion d’ouvrir ce débat sur la réalité historique de l’Inquisition me parait être donc une excellente chose…

– Le ton employé: 

J’ai souvent reproché aux initiatives cathos sur le terrain culturel de dramatiser à l’extrême des oeuvres assez anecdotiques, voire confidentielles (Golgotà Picnic, sérieusement…). Les parents spirituels de Saturnin Napator prennent ici le contre-pied, en sélectionnant une oeuvre très diffusée (prime -time sur France 2 quand même), et en la décdramatisant pas l’humour et la mise en contexte historique. Il y a là de quoi séduire les personnes extérieures à l’Eglise, et intéresser les curieux:  personne n’aime découvrir s’être fait servir des salades sur l’Histoire, et tout le monde aime rire. Il y a là les germes d’une dialogue authentique entre catholiques et cultures contemporaine, qui s’apuie sur la confrontation des traits d’esprits et de la culture historique, et non sur celle des lobbies et des pétitions.

2) Ce qui me met très légèrement mal à l’aise: 

– la légèreté apparente apparente de la réflexion  sur la tension entre fiction et respect de l’Histoire:

Le réalisateur d’Inquisitio a donné un argument qui a paru  heurter mon estimé confrère blogueur Henry Le Barde, qu’il rapporte sur son compte Twitter:

 » Nicolas Cuche, réalisateur d’Inquisitio : « Le Moyen-Âge est une période fantasmée, qui s’écrit comme de la science-fiction. » Tout est dit.« 

Moi, je ne la trouve pas si mal, cette citation. Je trouve ce concept de « période fantasmée » toute à fait pertinente pour décrire les topoi de la fiction historique, dont les univers narratifs les plus célèbres, bien que présentant une vision complètement déformée de l’Histoire, ont engendré des oeuvres dont l’une où l’autre a pu enthousiasmer un jour ou l’autre chacun d’entre nous. Quand j’étais petit je regardais beaucoup de western, j’ai de gros doutes sur la fidélité de la plupart à l’Histoire, y compris à des évènements graves… Quand j’étais adolescent, je dévorais des romans de cape et d’épées comme ceux de Pardaillan ou d’Alexandre Dumas, qui présentaient pourtant une vision caricaturale des guerres de religions. Je sais que la vision du MoyenAge colportée par certains films de chevalerie ou d’heroic fantasy est fausse historiquement, largement « fantasmée », mais au fond je m’en fous, en tant que spectateur du moins. J’aime les westerns, j’aime les univers de capes et d’épées avec les intrigues des Médicis et des clercs corrompus, j’aime les représentations de la Grèce antique façon Xéna. Je sais que ces fictions sont à l’Histoire ce que la science-fiction est à la science, mais franchement, je n’accorde pas plus de réalité à l’Inquisition ou au duc de Guise façon capes et épées qu’à la téléportation ou au voyage dans le temps.

Un exemple précis auquel ce débat autour d’Inquisitio m’a immédiatement fait penser. J’ai trouvé le film Apocalypto, de Mel Gibson, tout à fait génial. Je suis au courant des fortes critiques  que des chercheurs spécialistes de l’Histoire amérindienne ont portées contre ce film, qui non seulement prend selon certains (pas tous cela dit, mais pour l’Inquisition aussi, on trouve des historiens très critiques) quelques libertés avec l’Histoire, mais dresse ouvertement le procès d’une civilisation toute entière. Concernant la réalité historique en elle-même, j’ai tendance à leur faire davantage confiance qu’à Mel Gibson. Je comprends leur irritation face à un film qui sous couvert de la fiction donne un visage moderne et esthétiquement séduisant à des gros clichés, et contrecarre leur travail d’information beaucoup moins visible et diffusé. Je trouve que les questions qu’ils posent sont légitimes, mais j’adore la contruction narrative et la réalisation de ce film, et je pense que ses qualités cinématographiques, sans occulter complètement ses côtés plus polémiques, font qu’il mérite d’être diffusé et d’être vu.

Dans un autre genre, je ne suis pas du tout fan de ce qui pourrait dans la série télévisée 24 H être interprété comme un apologie de la torture et une simplification outrancière des relations entre les USA et certains pays et groupes du Proche et Moyen Orient. J’adore cette série. Je connais l’argument suivant lequel la torture est un mécanisme scénaristique justifié par le cadre temporel de la série, et non par une idéologie. Le débat reste néanmoins légitime, mais en pensant ensemble les connotations artistiques et éthiques de la série, sans les hiérarchiser a priori.

Il n’en reste pas moins que les erreurs historiques et les « images d’Epinal » véhiculées par les fictions pèsent sur nos esprits, et participent d’une forme d’oubli de l’Histoire, qui peut être instrumentalisé, ou être cause de  malentendus et de conflits. Il y a une tension entre la licence narrative qui est le propre et le privilège de la fiction, qui a une légitimité artistique, et une certaine forme de devoir de mémoire de l’Histoire, qui a une légitimité éthique. Mais justement,  il s’agit d’une tension entre deux formes distinctes de légitimité, qui doit être pensée comme telle, sans trop céder à la facilit é de l’argument de la fiction, mais sans le réfuter complètement non plus, car il a ses mérites. Je trouve que les actions menées contre Inquisitio, aussi amusantes et bien fondées historiquement qu’elles soient, posent de façon un peu trop légère l’équation « série caricaturale sur le plan historique = navet » (notamment la page Facebook « Pour qu’Inquisitio devienne l’Etalon officiel du Nanar« ), et je trouve ça un peu dommage…

– Le « malaise » justement: 

Autant je comprends le débat (et même j’applaudis à l’initiative de cette « réinformation » sur l’Inquisition historique), autant la tentative très louable de dédramatisation entreprise par les auteurs de ces actions est encore un peu assombrie par quelques restes du vocabulaire et de la mentalité de « riposte ».

Ainsi, malgré toute l’estime personnelle et intellectuelle que je porte à Charles Vaugirard, je ne suis pas sûr que le titre  » Inquisitio : un profond malaise » rende pleinement justice à cette initiative dont il est lui-aussi l’un des auteurs. Les séries, les romans ou les films qui caricaturent gravement une réalité historique ou une population sont légion (et, n’en déplaise à un commentateur du billet de Charles, les films et les séries qui posent, à des degrés divers, l’équation « musulmans = fanatiques » ne me paraisent pas moins nombreuses que ceux qui nous présentent sous un mauvais jour, tant en France qu’aux USA). Cela ne traduit pas nécessairement une hostilité particulière contre le christianisme, l’islam, que sais-je encore… Par définition, un réalisateur ou un scénariste de télévision ou de cinéma n’est pas un historien. Son rôle n’est pas de donner une représentation exacte des faits historiques, mais de les intégrer dans une construction dramatique. L’Inquisition « diabolique » façon Michelet est en grande partie une image d’Epinal. C’est aussi un ressort dramatique fabuleux. L’univers de science-fiction (pour le coup) des romans de la gamme Warhammer 40 000 fonctionne en très grande partie sur une transposition dans l’espace des codes de ce Moyen-Age fantasmé également repris par Inquisitio. Je sais que cela ne correspond pas à la réalité historique. J’adore néanmoins cet univers. Saisir l’occasion offerte par la sortie d’Inquisitio pour mettre à mal les images d’Epinal sur l’Inquisition, c’est une idée excellent. Parler de profond malaise, c’est excessif à mon sens. Inquisitio fait ce que plein d’autres séries font sur de tout autres sujets (les Exeperts sur le fonctionnement de la police…) et tout le temps ou presque. Il se trouve que là ça touche à un point qui est sensible chez les cathos. Et cela ouvre une fois de plus cette tension entre licence artistique et honnêteté historique que j’évoquais. Mais c’est finalement une affaire assez banale, autour de laquelle on peut débatte légitimement, mais sans lui donner des proportions démesurées.

De même, si à chaque fois qu’une série prend un tant soit peu de libertés avec l’Histoire chrétienne, on doit avoir droit  comme aujourd’hui à un communiqué de circonstance de la CEF (malgré tout l’immense respect que j’ai par ailleurs pour son porte-parole et l’ensemble des évêques), je ne suis pas sûr que cette image d’Epinal d’une Eglise « inquisitoriale » sera d’autant plus facilement dissipée. Et cela contredit un peu les allures de rigolade et de dérision des initiatives citées plus haut.

Encore une fois, la tension entre la création artistique et la responsabilité morale et sociale existe, et il est légitime de la mettre en débat. Mais comme le disait en d’autre lieux, sur d’autres sujets, mon estimée lectrice Marie, que je salue au passage:

 » Bref, j’aimerai pouvoir rigoler d’un peu de tout sans être automatiquement taxée d’antiquelquechose. Et franchement, un peu d’autodérision ne ferait pas de mal à certains. »

C’est cet angle de l’humour et de la dérision qui caractérise le gros des réactions à Inquisitio, ce dont je suis heureux. Mais d’une manière analogue à ce que disais Marie àpropos d’ Anal Cunt, j’aime, quand je regarde une oeuvre de fiction, pouvoir savourer ses ressorts dramatiques et son scénario sans avoir à trop me préoccupper de ses éventuels contresens historiques ou scientifiques (au passage, je ne me fais pas d’illusion particulière sur les qualités artistiques d’Inquisitio, mais je pense que le débat est à poser pour toutes les oeuvres en bloc, indépendamment de leurs qualités propres)… Et autant je trouve que le débat est légitime, autant je préfèrerais qu’il soit le moins possible dramatisé (ce que font un peu trop à mon goût l’expression « profond malaise » dans le billet de Charles ou « je pleure et je m’indigne » dans le communiqué de la CEF). Car si à chaque fois qu’une oeuvre de fiction égratigne un tant soit peu une communauté, celle-ci doit se mobiliser, ne risque-t-on pas de verser dans ce que certains auteurs des initiatives contre Inquisitio dénonçaient dans une tribune du Monde, à propos des polémiques sur les pièces de théatre, et contre quoi ils tentent de lutter par leur présente action, au passage de manière largement fructueuse:

« La question qui se pose, au fond, est simple et essentielle: voulons-nous laisser notre société se scinder en plusieurs groupes qui s’ignorent et qui se craignent? » 

Pour conclure, j’apprécie bien des aspects de ces réactions catholiques à Inquisitio, leur humour et leur pédagogie notamment, et je remercie chaleureusement leurs auteurs. Elles constituent un immense progrès par rapport aux polémiques sur les pièces de théâtre, le Piss Christ, le Hellfest, etc., et m’ont très sincèrement bien fait sourire. Sans ces deux petites réserves que je viens d’évoquer, elles m’auraient sans nul doute beaucoup fait rire…

Et maintenant, et pour rester dans la thématique principale de mon blog, un peu de black metal, car la musique adoucit les m(o)eurtres (spéciale dédicace à Saturnin Napator):