Archive pour souffrance

A propos de la vidéo: « Du Death Metal à Jésus Christ »

Posted in Hellfest with tags , , , , , , , , on 8 juin 2012 by Darth Manu

Le Collectif Provocs Hellfest ça suffit a rappelé récemment  l’existence d’un témoignage, posté sur DailyMotion et Youtube, qui émane d’un ancien amateur de metal extrême, dont l’expérience largement atypique de cette musique semble avoir été l’occasion de grandes souffrances psychiques et spirituelles, et qui s’est par la suite converti au christianisme, ce qui lui a permis de trouver une forme de paix intérieure.

Il se trouve que je connais cette vidéo depuis l’été 2009, lorsque j’ai pris connaissance de la polémique autour du Hellfest. J’ai alors été profondément  troublé par la manière dont son titre  semblait monter en épingle un témoignage magnifique, mais isolé, pour stigmatiser une communauté toute entière. Cela n’a pas été pour rien dans ma décision l’année d’après de m’engager dans ce débat, et je lui ai consacré sur mon précédent blog, Aigreurs Administratives, le tout premier article que j’ai écrit sur le métal. Ce billet est intitulé: « Du metal à Jeus Christ au metal ( à Jésus Christ) » et a été publié le samedi 20 février 2010. Je le reproduis ci-dessous:

 » « Du death metal à Jésus Christ« : j’ai découvert ce témoignage en surfant sur Google l’été dernier, lorsque la polémique autour du Hellfest commençait à retomber. Il m’a laissé une impression très mitigée.

En tant que chrétien, je me réjouis évidemment de cette conversion, de la Grâce qui a été faite à ce jeune homme, qui a découvert l’amour que Dieu lui porte et qui y a puisé la force de renoncer à tout ce qui était source de souffrance pour lui et qui brouillait ses relations avec se proches, l’enfermait dans une forme de mensonge permanent à lui-même et à autrui. C’est un très beau témoignage, au travers duquel je perçois très nettement l’action de l’Esprit Saint.

Par contre, l’usage qui semble en être fait sur un certain nombre de sites cathos me trouble profondément. S’il est certain que la musique metal n’est nullement étrangère à plusieurs comportements nuisibles à ses émules (alcoolisme, scarifications, discours hostiles au christianisme) et à autrui (provocations gratuites, une poignée de faits divers largement médiatisés), c’est à mon sens de façon incidente et ne met pas en cause sa nature, ni sa finalité.

En sens contraire en effet on peut évoquer le témoignage de jeunes que l’écoute du metal a détournés de leurs pulsions auto-destructrices. Le père Robert Culat, dans son livre L’Age du metal (Editions du Camion Blanc, septembre 2007), en cite plusieurs:

« Le metal m’aide à purger mon agressivité.L’écoute du Death metal m’apaise ». (p. 187)

« Personnellement le metal me renforce, me régénère, il me permet de ne pas sombrer dans une dépression en voyant dans quel monde nous vivons ». (p. 188)

« Cette musique m’a servi d’exutoire à l’époque où j’avais besoin de défouler une violence contenue qui aurait pu déboucher sur des actes autrement rédhibitoires ». (p. 189)

Et si je puis me permettre d’apporter mon propre témoignage, je ne suis pas d’accord du tout non plus pour décrire le metal comme une musique par nature source de colère et de souffrance.

Il est vrai que lorsque j’ai commencé à écouter du metal (surtout du heavy et du black), je sortais de l’adolescence et me suis détourné de mon éducation chrétienne et de ma foi par des attitudes et des opinions néfastes et courantes chez certains métalleux. Il est tout aussi vrai que lorsque je suis retourné dans l’Eglise, j’ai arrêté d’écouter pendant plusieurs années des groupes de metal, et j’ai essayé de faire une croix sur cette période de ma vie.

Et j’en ai ressenti de la souffrance. J’avais l’impression de me couper d’une certaine forme de beauté dont l’expérience m’avait été donnée. Je n’arrivais pas à faire le lien entre ce que je concevais comme mon devoir de chrétien et le souvenir que je gardais de mes amis métalleux. J’avais l’impression d’être écartelé entre deux vérités dont j’avais été témoin, aussi incontournables l’une que l’autre et pourtant apparemment incompatibles.

J’ai recommencé à écouter du metal, en choisissant des groupes chrétiens pas trop méchants comme Stryper. Puis je suis passé au unblack metal, avec des groupes comme Antestor. J’ai découvert que des chrétiens essayaient de réconcilier leur passion du metal avec leur foi, comme les groupes de metal chrétien, comme le père Culat, comme les membres du groupe facebook « Je suis chrétien, j’écoute du metal et ce n’est pas contradictoire ».

J’essaie actuellement de faire oeuvre de discernement à la façon ignatienne, en prêtant attention à ce que le metal me fait, aux mouvements qu’il suscite dans mon coeur. Et malgré tout ce que certains peuvent dire sur l’incompatibilité apparente entre les ambiances nihilistes et désespérées propres au black metal et la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, je rejoins le témoignage cité plus haut qui mentionnait l’influence apaisante du death metal. En donnant une structure (si déstructurante soit-elle par rapport aux styles musicaux plus répandus) et un rythme (parfois à la limite du supportable mais évocateur et rempli de signifiants) à des angoisses et des fantasmes jusqu’alors non formulés, le metal extrême les exorcise et leur donne de la beauté, une source de significations potentiellement positives et créatrices d’espoir dans la vie et l’âme de l’amateur de black metal que je suis. Et si personnellement je ne suis pas musicien, cette beauté qui surgit dans leur vie, là où ils voyaient peut-être un peu trop de laideur, incite les amateurs de cette musique qui jouent d’un instrument à créer plutôt que détruire.

Je n’ai pas fini mon discernement, mais ce point où j’en suis me paraissait suffisamment important pour le partager avec vous.

Pour finir, je voudrais vous fournir une dernière piste de réflexion: l’aumônerie de ma paroisse, où je suis animateur, a organisé la projection du film D’une seule voix, qui montre la tournée en France d’un orchestre composé d’iraeliens juifs et arabes, et de palestiniens. On y trouve des musiciens de hip hop, style parfois aussi contesté que le metal. Tout le monde a trouvé ce film très beau, très proche du message de l’Evangile. Et bien le groupe israélien Orphaned Land, qui a certes développé une identité très singulière, mais qui est parti du death metal, ne cesse au fil de ses albums de chercher à promouvoir la paix entre chrétiens, juifs et musulmans, et revendique avec fierté son succès auprès des jeunes palestiniens.

Où est la différence? »

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Musique et religion: en quel sens peut-il y avoir du black metal chrétien?

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , on 15 septembre 2011 by Darth Manu

S’il y a une thèse récurrente sur les sites et forums de métal, dès que l’on évoque les polémiques avec certains chrétiens ou encore l’unblack metal, qui m’a toujours étonnée, c’est bien la suivante: la musique et la religion seraient deux réalités complètement séparées, qui n’auraient rien à voir, et la tradition chrétienne, par exemple, n’aurait rien à apporter à la compréhension de telle ou telle musique, ni à l’activité de création musicale elle-même.

Ce week end, sur un forum de black metal, l’un des membres m’écrivait encore que parler d’une relecture chrétienne du black metal, cela a autant de sens pour lui que parler de la relecture du BM par un vendeur de merguez (EDIT: il s’agit de Sakrifiss, sur le forum Postchrist (http://forum.postchrist.com/post240086.html#p240086), qui me fait par ailleurs savoir qu’il n’a pas écrit que cela n’avait pas de sens mais qu’il trouvait ça « drôle ». J’aurai dû effectivement relire son commentaire avant de le citer et je lui présente mes excuses. Je pense néanmoins que sa remarque traduit un certain étonnement de beaucoup de black métalleux face à l’idée de joindre  religion et musique dans le projet d’un « BM chrétien », ce qui justifie quand même à mes yeux l’écriture de cet article) .

En sens contraire, certains des plus grands noms de la musique pensaient juste l’inverse.  Selon Jean-Sébastien Bach:

« Le but de la musique ne devrait être que la gloire de Dieu et le repos des âmes. Si l’on ne tient pas compte
de cela, il ne s’agit plus de musique mais de nasillements et beuglements diaboliques. » (Etre témoins de l’Evangile aujourd’hui (2/4): Jean-Sébastien Bach, sur Protestants.org).

D’une manière certes très différente, je remarque que si la plupart des musiciens célèbres du black metal sont très opposés au christianisme, la religion semble être une préoccupation très importante pour eux:

Ainsi, Euronymous, dans une interview accordée une semaine avant sa mort, déclarait:

« Je crois en un Diable cornu, un Satan personnifié. Mon avis est que les autres représentations ne sont que des conneries. Je déteste ces gens qui pensent ces trucs débiles pour aboutir sur une paix éternelle dans le monde, et oser se qualifier de satanistes, comme tant le font. Le satanisme vient de la religion chrétienne, un point c’est tout. Je suis une personne croyante, et je combattrai ceux qui utilisent ce nom n’importe comment. Les gens ne sont pas supposés croire en eux mêmes et être individualistes. Ils sont supposés obéir, et être les esclaves d’une religion » (Interview Euronymous
Par Esa Lahdenpera pour KILL YOURSELF ! MAGAZINE
Traduction : Vivien, sur le site Antithetik
,).

Vikernes a contribué à fonder une nouvelle religion recomposée, l’odalisme, et s’exprime dans certaines de ses interviews comme s’il se croyait revenu à l’époque viking.

Morgan, de Marduk, se dit sataniste théiste. Il déclare dans une interview:

« Black Metal is meant to be Satanic« , donc qu’il est lié par essence à une forme de croyance religieuse (Interview par Terrorizer) .

Et son acolyte Legion déclare ailleurs:

 » L: Yeah, they will, for sure. If the only supernatural Evil that ever existed on Earth was in the dark ages, in 1300 or something, then why would we be around doing what we do, if we didn’t believe that thing still exists? We’re looking at it from a different point of view, in a different century, but the lyrics regarding Marduk will always have a Satanic base, because that is what this band is really all about. It will be the same lyrics as always, but with a different touch, you could say. […] L: Just because you don’t believe that the trolls are running around in the forest anymore doesn’t really mean to me that there is no higher power. I believe in an [incomprehensible] divinity, a force so great our brains cannot get the whole picture, we can only see fractions of it. And it’s so powerful, you are -nothing-, you’re like a tiny little shit compared to that power, and that is what we believe in. That is our aim, with our lyrics, to hammer the last nail in the coffin of Christianity, and give praise to something which we feel is better » (Interview de Legion de Marduk par le site Chronicles of Chaos).

Je n’en fait pas non plus une loi universelle. Beaucoup de métalleux sont athées, probablement une majorité, et les convictions religieuses exprimées plus haut peuvent être jugées de manière assez légitime comme étant malsaines et détachées des réalités, et suscitent la défiance et l’ironie, même chez la plupart des adeptes du black metal. Ces citations visent juste à montrer que la préoccupation religieuse, si dévoyée et paradoxale soit-elle, n’est pas étrangère à l’histoire du black metal.

Deux thèses semblent donc s’affronter: 1) la musique n’a aucun rapport avec un contenu religieux, et chercher à les relier tendrait même à l’appauvrir, 2) certaines musiques ont un rapport extrêmement fort et originaire avec certaines formes de religiosité (le classique avec le christianisme, le BM avec le satanisme ou le néo-paganisme) et représentent en quelque sorte la traduction en notes des idées etdes valeurs véhiculées par ces religiosités.

A l’appui de la première thèse, la citation suivante apporte un éclairage intéressant:

 » Il y a une manière d’utiliser la musique à des fins évangélisatrices qui revient en dernière analyse à pervertir la musique aussi bien que le message au service duquel on entend l’instrumentaliser; ainsi lorsque des gens soucieux d’évangélisation se demandent quel genre musical plaît au milieu dans lequel ils aimeraient faire des adeptes, et collent des paroles censément « chrétiennes » sur des musiques dont l’inspiration originelle est contrairement étrangère au christianisme, ou composent des pièces qui, comme dans une bonne partie du « rock chrétien », singent ces genres musicaux là. La démarche est en l’occurrence exactement l’inverse de celle qui, au XVIème siècle, fit le succès des psaumes huguenots: les étudiants parisiens, dit-on, s’amusaient à les chanter dans Le-Pré-aux Clercs, sans même avoir aucun désir d’adhérer à la Réforme; cette musique, tout simplement, leur plaisait; mais à l’origine, c’est bel et bien la lecture des psaumes et la piété réformée qui en avaient inspiré la composition.

Personne ne songerait à reprocher à Johann Sébastien Bach ou à Felix Mendelssohn l’inspiration profondément chrétienne et protestante de leur musique: elle fait trop étroitement corps avec ce qu’ils ont composé, et, dans le cas des messes et oratorios, avec les paroles que portent leurs oeuvres. Les mélomanes ne se demandent pas non plus si ces pièces-là sont chrétiennes ou non; il leur suffit qu’elles soient de la bonne et grande musique.  Et parmi eux, les chrétiens les plus convaincus ne voient pour leur part aucun inconvénient à écouterdes pièces composées ou jouées par des artistes peut-être complètement étrangers à leurs propres convictions, pourvu que ces prestations musicales aient à leur tour la qualité, donc aussi toute la spiritualité voulue (la spiritualité n’est pas une exclusivité du christianisme ou de la religion); à l’occasion, ils n’hésiteraient pas à faire place à de telles oeuvres dans un cadre expréssement cultuel. Mais en même temps, il faut reconnaitre que toutes les musiques ne conviennent pas à toutes les circonstances: les unes sont faites pour l’opéra, les autres pour le culte, ou pour des concerts en chambre. Là encore personne ne songerait à leur reprocher » (Théâtre et christianisme Par Bernard Reymond,François Rochaix, p.167 et 168).

On retrouve dans les premières lignes de ce passage un excellent résumé des reproches souvent exprimés par les métalleux au métal chrétien (celui notamment de plaquer, pour plaire, des paroles sur un contenu musical qui n’a rien à voir). Avouons-le, cet écueil n’a pas toujours été évité.

Les dernières lignes rappellent également cette critique légitime du rapport entre paroles et musique dans le metal chrétien.: « toute les musiques ne conviennent pas à toutes les circonstances« . Ainsi, j’ai moi-même beaucoup de mal à imaginer un Alleluia, chant exprimant par excellence la joie de la résurrection pascale, sur du black metal, musique sombre, souvent dépressive, souvent violente (par contre je connais plusieurs Alleluia joués sur du metal symphonique).

Il ya donc là un écueil potentiellement sérieux pour l’unblack metal: plaquer des paroles sur une inspiration musicale qui leur est étrangère, voire opposée. Est-ce à dire que l’unblack metal est un oxymore, comme beaucoup le soutiennent?

Le texte cité comporte un autre passage qui devrait permettre à mon avis de répondre à cette question, et d’illustrer la seconde des thèses que j’ai évoquées:

« Personne ne songerait à reprocher à Johann Sébastien Bach ou à Felix Mendelssohn l’inspiration profondément chrétienne et protestante de leur musique: elle fait trop étroitement corps avec ce qu’ils ont composé, et, dans le cas des messes et oratorios, avec les paroles que portent leurs oeuvres.« 

La musique doit faire corps avec l’inspiration. Si le black metal chrétien est possible, il semble donc qu’il puisse y avoir deux types d’unblack: un « mauvais », qui singe le black metal dans son inspiration tout en plaquant dessus des paroles chrétiennes, et un « bon », qui arrive  à faire correspondre à la musicalité propre au black une inspiration proprement chrétienne. L’inspiration chrétienne doit toucher la musique, la rendre meilleure, faire que le morceau d’unblack soit appréciable non seulement par ses paroles, mais parce que c’est de la bonne musique, du bon black metal. Le black metalleux chrétien doit apporter la preuve que sa foi chrétienne n’influe pas seulement sur ses textes, mais transfigure sa musique, apporte quelque chose sur le plan artistique au black metal.

Arrivés à ce point, beaucoup de black metalleux vont me faire l’objection suivante: faire « correspondre » la musicalité du black à une « inspiration chrétienne » n’a pas de sens, puisqu’il s’agit de réalités d’ordre complètement différent. Le black metal est avant tout de la musique, avec une finalité esthétique, qui touche à la sensibilité et aux émotions. Alors que le christianisme semble avoir pour objet une croyance d’ordre intellectuel en un être invisible , et avoir pour finalité le combat du bien et du mal, la morale et non l’esthétique.

Reprenons: d’une part, le christianisme, comme toute religion, ne se réduit pas à une « croyance »: il engage tout l’être du croyant, y compris ses émotions, sa sensibilité: sa foi pousse le croyant à se détacher de certaines émotions, comme la haine, la jalousie, pour se tourner vers d’autres: la joie, l’amour, la confiance, l’espérance…Cette sensibilité est mobilisée par diverses activités de sa vie chrétienne: la messe, par la liturgie, la symbolique, la prière personnelle, le service dans la paroisse, les échanges en communauté… Plus profondément, sa foi engage l’ensemble de l’existence du croyant, lui donne un sens, une perspective, une espérance: elle introduit de la beauté dans sa vie et dans son âme.

Et c’est un peu pareil pour la musique, d’une certaine façon: beaucoup de métalleux témoignent du sens qu’elle a donné à leur vie, de la manière dont les sonorités du metal touche à quelque chose à l’intérieur d’eux-mêmes, leur permet de se sentir autrement et mieux:

« Le sentiment dionysiaque de dépassement dont je te parlais, il m’arrive de le retrouver tout seul quand je bosse ma batterie […], ce sentiment de facilité, de force qui te dépasse, qui te fait te sentir puissant » (« Christophe », cité par Niclas Walzer dans Du paganisme à Nietzsche: se construire dans le metal, Ed. du Camion Blanc, 2010, p. 188).

Il ya donc un fond d’esthétique dans le sentiment religieux, qui donne pour ainsi dire une harmonie à notre existence, et un fond « religieux » dans le métal, qui donne du sens à notre être, notre « âme », et nous fait appartenir à une « communauté », celle des métalleux, nous donne une identité, au delà du plaisir esthétique ressenti à l’écoute des morceaux:

« Le domaine de l’esthétique – dans son lien étroit avec le symbolique, le sacré, le rituel, le communautaire – est un espace de compréhenion de l’homme et de l’univers, imprégné par la norme et par le concept; il nous renvoie ainsi à l’éthique et à la pensée. Or, si la religion est directement concernée par cette référence à l’esthétique, ce n’est pas seulement parce qu’elle emprunte à l’art des signes sensibles lui permettant de s’exprimer et de s’identifier, ou parce qu’elle est, dans une large mesure, source d’inspiration d’oeuvres d’arts, c’est aussi, et d’abord, parce qu’elle procède des mêmes interrogations fondamentales de l’homme sur lui-même et sur son image, et/ou parce qu’elle se trouve réinterprétée elle-même sur le mode esthétique » (Jacques Sutter, Musique et religion : l’emprise de l’esthétique, p.20, Archives des sciences sociales des religions, n° 94, 1996).

 Il apparait donc clairement que réinterpréter religion et musique l’une par l’autre n’a rien d’absurde, et est même très peu original, même s’il est vrai que cette entreprise comporte le danger toujours présent d’asservir l’une à l’autre. En effet, la musique traduit les sentiments et l’intériorité de l’artiste, et le sentiment religieux nourrit cette intériorité, et lui donne une profondeur, pour peu qu’on y adhère et qu’on cherche à l’approfondir. L’inspiration chrétienne doit soutenir la force musicale du morceau, et non l’assujettir à des paroles plaquées sur une musique « neutre ». Elle doit faire sens par, dans et pour la musique, et non indépendamment d’elle ou malgré elle.

Est-ce  possible dans le cas du black metal chrétien? Je viens d’écrire moi-même que  »  sa foi pousse le croyant à se détacher de certaines émotions, comme la haine, la jalousie, pour se tourner vers d’autres: la joie, l’amour, la confiance, l’espérance ». Or, c’est précisément les émotions dont le chrétien cherche à se détacher peu à peu qui sont valorisés par le black metal. Contradiction insoluble? Je ne le pense pas. En effet, comme j’ai cherché à le montrer précédemment, la souffrance, la colère, l’angoisse, le désespoir, toute la palette des sentiments négatifs joue un grand rôle dans la vie spirituelle de tout chrétien. Chaque croyant engagé de façon active dans sa foi a fait de temps à autre l’expérience d’une rencontre avec Dieu, dans sa prière, par des rencontres, etc. Mais il fait le plus souvent l’expérience de l’absence apparente de Dieu, dans la sécheresse de la prière, dans la subsistance du mal dans le monde, etc. Plusieurs psaumes commencent par l’expression du désespoir ou de la colère du palsmiste, dans le livre de Job, Job passe l’essentiel du récit à se plaindre et à adresser des reproches à Dieu. Dans l’Ecclésiaste, l’auteur écrit que tout est vanité parle du désespoir. La Passion du Christ et sa mort ont une place centrale dans les évangiles, ainsi que dans la foi chrétienne, et sont rappeléesà chaque messe, lors de l’anamnèse.

Si la Bible elle-même évoque si souvent ces thématiques très proches de celles du black metal, pourquoi pas les musiciens chrétiens? Il est vrai que pour un chrétien, à la fine pointe du désespoir et de la souffrance, il y a toujours l’espérance et le Salut qui se profilent. Mais pourquoi cette spécificité ne viendrait pas nourrir l’inspiration musicale de l’unblack metalleux, apporter une plus value à sa musique par rapport aux courants préexistants du BM, et lui permettre un apport proprement musical, et pas seulement idéologique, à la palette de contenus d’intériorité et à l’expression esthétique de ceux-ci déjà présentes dans les plus grands morceaux du BM?

Je ne me juge pas assez compétent musicalement pour prendre un par un les groupes d’unblack et pour examiner si c’est ou non le cas pour chacun d’entre eux, mais je voulais juste montrer que le black metal chrétien ne se réduit pas à un oxymore ou un instrument de prosélytisme, mais qu’il peut véritablement apporter quelque chose musicalement, même si évidemment la musique ne se confond pas avec la religion, et qu’on peut évidemment composer et jouer des morceaux très profonds et intenses de BM sans du tout s’intéresser au christianisme ou avoir une réflexion particulièrement poussée sur la portée spirituelle ou existentielle de la musique (c’est d’ailleurs le cas majoritaire jusqu’ici, comme chacun sait).

En effet, le black metal traduit musicalement la souffrance (plus que le mal à mon avis: la mélancolie, la haine, la colère, le désespoir, le nihilisme sont pour moi l’expression d’une souffrance, d’un mal être) et l’épreuve de la souffrance est essentielle dans la vie spirituelle de tout chrétien et dans la Bible (même s’il ne s’agit pas pour le chrétien de s’y complaire mais de l’endurer dans l’Espérance). Il y a donc bien des thématiques et des inspirations compatibles entre le christianisme et le black metal, des états d’être qui peuvent être traduits de manière cohérente et avec force par la musicalité propre au BM et en même temps trouver une signification positive dans  le contenu de la foi chrétienne.

Ainsi, le groupe d’unblack Lengsel propose la traduction chrétienne suivante de thématiques propres au black metal:

  Avmakt

[Words: Ole Halvard, Music: Ole Halvard and Lengsel]

Vind vær min Herre
Du Er
Vind vær min Herre
Du Er
Du river meg løs
Fra verdens
Min tomhet
Jeg kan intet gjøre
Jeg føres
Storm
Du minste vindpust
Lær meg
Jeg lever

Hvordan kan jeg
Knuser alltid egne drømmer
Fører skam over egen higen
Det levde liv spotter
Det største under
Så flommer hatet

[PARALYSIS]

Wind be my Lord
You Are
Wind be my Lord
You Are
You take me (tear me) away
From this world’s
My emptiness
I can nothing do
I’m moved
Storm
You smallest Breath of Wind
Teach me
I live

How can I
Always ruining my own dreams
Bringing shame upon my own will
When the life lived scorns
The Greatest Wonder
 Hate overflows (Paroles sur Dark Lyrics).

La « haine » dans le black metal

Posted in La "philosophie" du black metal with tags , , , , on 17 décembre 2010 by Darth Manu

A force de lire des interviews et des articles de black métalleux, ceux du moins qui se revendiquent d’une « philosophie du black metal », je suis très frappé par l’usage qu’ils font du vocabulaire lié aux notions morales, souvent utilisé dans un sens symbolique plutôt que littéral.

Ils s’accordent généralement sur l’énoncé suivant:

« Il y a une pensée claire qui résume l’essence du black metal: la haine » (blog de Ameduscias).

Mais quand le moment vient de définir cette « pensée claire« , le lecteur reste toujours un peu sur sa fin.

Par exemple, l’auteur du blog cité ci-dessus, une fois passés sa lecture ras des paquerettes de Niezsche et son usage surréaliste du mot « naturisme » pour désigner la philosophie du BM (certes cohérent avec son appel quelques lignes plus haut à la destruction des modes vestimentaires mais j’imagine qu’il ne pensait pas aller si loin) caractérise ce sentiment par le refus du progrès, l’antihumanisme et la conviction que « la notion de mort, et la négativité en général sont en fait des aspects essentiels de la vie, qui lui donnent une direction et un sens« . Puis il consacre les lignes suivantes à préciser que si le patriotisme est important pour les musiciens de black metal, ce n’est en aucune manière dans une perspective raciste ou xénophobe: « [les black métalleux] ne renient pas le droit des peuples d’autres nations d’être fiers de leur nation« . Enfin il explique que l’usage du mot « Hail » dans certaines chansons ne reflète pas nécessairement une sympathie quelconque pour l’idéologie nazie.

Je trouve tout à fait fascinant qu’après avoir présenté la haine comme le moteur essentiel de sa musique et sa pensée, l’auteur s’efforce d’absoudre le black metal de toute manifestation concrète de cette « haine ».

Autre exemple assez frappant, dans un forum de métal, un membre consacre un sujet à « l’idéologie du black metal ». On y trouve l’affirmation suivante:

« La mentalité black est complexe, très complexe, c’est une forme de voyage spirituel sur les émotions humaines engendrées par les humains et l’histoire du monde. Je ne vous apprends rien si je vous dis que les sentiments véhiculés par cette musique sont la haine, la souffrance, la misanthropie et bien sûr l’anti-christianisme. Mais la haine envers qui? Souffrir de quoi? je développe…

On fait du black-metal quand la haine à une certaine sincérité, si c’est encore une fois juste pour jouer les gros méchants passez votre chemin, le black-metal refuse dans un sens l’évolution du monde. Une conservation très forte s’est installée autour de cette musique et des ces thèmes, d’un autre coté il n’est pas obligé de réunir ces différents sentiments pour faire du black-metal. Il suffit simplement de savoir rester soi même dans n’importe quelle situation ».

Donc la haine est un élément essentiel de la vision du monde proposée par le black metal, mais haïr, ce n’est ni être méchant avec les gens, ni être raciste, etc. C’est « simplement de savoir rester soi même dans n’importe quelle situation ». La haine, ce serait tout simplement l’authenticité.

A cet égard, il me parait révélateur que le blogueur cité plus haut définisse la haine comme une « pensée très claire » et non comme un sentiment. La « haine » n’est pas l’expression d’une hostilité dirigée contre telle ou telle catégorie de population, comme l’est celle présente chez les mouvements racistes, religieux extrémistes, etc. mais une revendication assez abstraite de l’individualisme et d’un point de vue pessimiste sur la nature humaine et la vie en société. Ce n’est donc pas la haine qui caractérise le black metal en tant qu’idéologie, mais bien plutôt le désenchantement et le cynisme.

Autre caractéristique de l’usage du mot « haine » et de son champ sémantique dans le black metal, son utilisation , tout à fait étrangère au registre moral auquel il est normalement rattaché, pour juger de la qualité musicale de tel ou tel morceau ou de tel ou tel album. C’est très présent dans les chroniques musicales de sites ou de magazines de métal extrême.

Par exemple:

« En effet dès ce premier album Shining offre à ses auditeurs terrifiés un black metal cruellement froid, malsain et dépressif. L’esprit écoeurant qui s’échappe de cet album frappe dès les premières notes pour ne faire que s’amplifier au fil des écoutes répétées. Kvarforth, puisqu’il est le seul compositeur, possède une vision de la musique viscéralement repoussante » (Site Les Eternels, chronique de Within Dark Chambers de Shining).

Et un peu plus loin dans la même chronique:

« En plus, il faut saluer Kvarforth qui trouve toujours les riffs glaciaux et haineux justes » .

En effet, la « haine », en plus de signifier un état d’esprit individualiste et cynique, désigne la recherche d’une certaine ambiance musicale opressive, malsaine. Les musiciens de black metal, dans leurs compositions, mettent en scène l’expression la plus pure possible du mal-être et de la souffrance. Ce sentiment qu’ils appellent la haine est finalement un cri d’abandon et de solitude.

Et pourtant, comme mon précédent billet visait à le montrer, il y a également un désir d’éternité et de permanence dans cette musique. En construisant une « idéologie » du black metal, en définissant leur intériorité comme sous l’emprise d’un sentiment absolu (la haine, tout autant universelle dans son aspiration que l’amour), en affirmant éventuellement leur rattachement à des religions recomposées (néopaganisme, satanisme…) ou à des doctrines philosophiques ou ésotériques (nietzschéisme, matérialisme, néodarwinisme, traditionnisme, etc.), ils cherchent à appartenir à quelque chose de plus grand qu’eux, à faire corps, à communier dirais-je si je faisais du mauvais esprit…

En ce sens, si beaucoup de black métalleux aiment illustrer leur antichristianisme par l’expression de sentiments effectivement malsains et dont la spiritualité chrétienne appelle à se détacher, ainsi la haine, le désespoir, la mélancolie…, ceux-ci sont finalement les symboles d’une signification bien plus profonde et humaine de la recherche musicale propre au black metal: l’expression de la souffrance et d’une certaine forme d’attente qui perce à travers elle. Ce qui explique que par delà ceux des black métalleux qui sont effectivement fous, satanistes, criminels ou néo-nazis, et qui ne sont finalement qu’une minorité au sein de ce courant musical, beaucoup de personnes tout à fait ordinaires et équilibrées (autant que n’importe qui puisse l’être du moins) trouvent cette musique belle et évocatrice, et sentent qu’elle élève quelque chose dans leur âme.

Et c’est cette élevation que le black metal a à mon avis tout intérêt à approfondir, au delà de la question de ses rapprts avec le christianisme et le unblack metal, car c’est là qu’il redécouvrira ce qui fait sa richesse et qu’il accomplira tout son potentiel musical.