A propos des paroles du groupe Béhémoth: retour sur la pétition 2010 de Catholiques en Campagne

                                                                                                                  

A l’occasion du Hellfest 2010, les catholiques antihellfest épluchèrent comme chaque année la programmation du festival, et l’un des groupes qui suscita le plus leur ire cette année-là fut Béhémoth.

En bonne place dans la pétition de Catholiques en Campagne, on pouvait en effet trouver cette citation, parmi un florilège d’extraits de morceaux joués par des groupes invités au festival:

« A mon commandement, inondez les rues de Bethlehem du sang des enfants !
(At my command: Let the blood of the infants flood the streets of Bethelehem !)

Shemaforash, musique du groupe BEHEMOTH tirée de l’album Evangelion ».

Ce florilège était suivi du commentaire suivant:

« Au Hellfest, on entend des groupes de musique dite « heavy metal ». La valeur artistique de ces producteurs de décibels est laissée à l’appréciation de chacun. En revanche, ce qui ne peut l’être, c’est le contenu objectif des paroles de certaines chansons de certains groupes de cette mouvance, qui s’y sont produits dans le passé ou le feront cette année.

Cruauté envers les animaux, nihilisme, scatologie, sexisme, insultes en tout genre, incitation au viol des femmes, à la violence, à l’atteinte à l’intégrité physique, appel à l’incendie d’églises, au viol de sépulture, à la nécrophagie et au meurtre, apologie du morbide, blasphèmes, menaces de mort et de génocide, et la liste n’est pas exhaustive …, tels sont quelques uns des thèmes fédérateurs de cette anti-culture. Une partie d’entre eux tombent d’ailleurs sous le coup de la loi pénale« .

Voilà de quoi faire trembler dans les chaumières. A la lecture de cette pétition, on a vraiment l’impression que la folie meurtrière et la haine deviennent des objets de consommation courante de notre bonne société française, après le sexe et les scandales financiers. D’où les accents de panique que l’on peut déceler dans la réaction de certains sites chrétiens:

« Bonjour,

MERCI beaucoup pour cette terrible info.

Nous diffusons, transmettrons sur le site et consacrerons le courrier partagé du Dimanche 06 juin jour de la Fête du St Sacrement à ce terrible évènement afin que nous soyons encore plus nombreux à prier pour ces jeunes et contrer les forces du mal. Amen

Unissons nos prières, offrons au SEIGNEUR des pénitences et controns les forces du mal par toutes formes de privations. Amen » (Groupe Saint Michel Archange). 

Il ne s’agit pas dans ce billet de nier les problèmes soulevés par le contenu des paroles. La raison d’être d’Inner Light est de prendre précisément cette question à bras le corps. Mais il me parait intéressant d’examiner à partir d’un groupe précis la correspondance entre les paroles des morceaux et le comportement général des musiciens, afin de déterminer les raisons objectives qui les poussent à écrire des textes si violents, et leurs motivations réelles.

Tout d’abord, comment le groupe lui-même analyse-t-il les paroles de Shemhamforash (et non « shemaforash« )?

Pour mémoire, voici le texte complet du morceau:

« Shemhamforash

[Music and lyrics by Nergal]

« What we need is hatred. From it our ideas are born. » [Jean Genet]

Consumed by tongues ov fire
Burning like Phlegethon
Holy gardens reduced to ash
Extinguishing light ov hope
Bringing the end ov the days

Words ov my gospel scattered
Sacrilegious scorn spat in pale creeds
Thin is the line between pure being and pure nothing
My sole companion
Woe to Thee!

At my command:
Let the blood ov the infants flood the streets ov Bethlehem!

O ye ov little faith
With ethics rotten in a moral cage
Dead meat thrown down to the worms
To feed religious tumor
Corrupting marrow ov repugnant swirl

At my command:
Let the blood ov the infants flood the streets ov Bethlehem!
At my command:
Let the heads ov Samaritan pave my ways!

Shemhamforash!!! » (Paroles sur Dark Lyrics, une traduction en français est disponible ici).

Voici donc un texte qui, lu littéralement, semble faire l’apologie de la haine (la citation de Genet), et du meurtre de masse (« Let the blood ov the infants flood the streets ov Bethlehem! »).

Arrivés à ce point, certains chrétiens sont tentés de se demander ce qui peut passer par la tête de l’auteur du morceau pour écrire de telles horreurs. Est-il fou, est-il un psychopathe?

Mais laissons-lui la parole, plutôt que de nous précipiter sur les conclusions. A propos de l’album tout entier, Nergal (l’auteur donc) déclare:

« ‘Evangelion’ combines a pure art form with a direct message. […] The picture is of The Great Harlot of Babylon riding the seven-headed beast. Saints bow before her in worship whilst the tablets of the Ten Commandments lie broken at her feet. It represents our vision and the interpretation of the New Testament parable where the ‘Whore of Babylon’ is a symbol of rebellion and resistance against God. I am fascinated by stories whose source lies in the Bible and we have used biblical symbolism, coupled with my own experience and outlook, in our lyrics or on the covers of previous BEHEMOTH records. I love to juggle with meanings and play around with symbolism which is exactly what I have done in this case. The main character of our new cover is an archetype of disobedience, individualism, self-determination and a free, unfettered will — these are universal keywords which are typical and crucial in understanding the character of our works, life as a whole and the true nature of man » (Cité sur le blog Gelappekat).

Les paroles de cet album ont donc pour but de célébrer par une représentation symbolique du combat de l’individu contre la religion la liberté, comprise comme « [le droit à] la désobéissance, l’individualisme, l’autodétermination et le libre-arbitre sans aucune entrave« . Ce que Nergal confirme dans une autre interview, où il explique que ce qui l’intéresse dans la thématique sataniste, c’est la revendication de la liberté:

« Vos albums sont basés sur des thèmes satanistes inspirés par des auteurs comme Lovecraft. Pour toi quelle est la vraie définition du satanisme ?

La liberté. C’est un moyen d’expression. La libération, ne pas être limité. C’est un symbole. Toi en tant qu’être humain, tu peux décider par toi-même. Voilà ce qu’est le Satanisme pour moi. Et ça a toujours été comme ça » (Interview sur Radio Metal).

Ce n’est certainement pas la philosophie la plus originale qui soit, ni la critique la plus profonde et la plus juste qui ait jamais été formulée contre le christianisme. Mais elle nous permet de relire le texte de Shemhamforash d’une manière bien moins dramatique que Catholiques en campagne ne le suggère…

La citation de Jean Genet en exergue donne bien le ton, et constitue une véritable clé de lecture. Mauvais garçon, homosexuel, en guerre contre la morale bien-pensante de son époque, un temps suspecté à tort de sympathies pour le nazisme, il n’est pas sans rappeler par beaucoup d’aspects les groupes de black metal qui font scandale aujourd’hui:

« La haine a joué un rôle important dans la vie de Genet. Il s’est construit sur cela, il s’est construit sur le rapport l’opposition à la société, au monde bourgeois, au monde des gens de bien. Cependant, une fois qu’on a dit ça, il faut voir aussi l’autre côté. Ce n’était pas une haine généralisée, c’était une haine contre un certain monde, un certain mode de vie, un certain mode de penser qu’il a conservée pendant toute sa vie » (Interview de Albert Dichy, directeur littéraire de l’Institut Mémoires de L’Edition Contemporaine (IMEC), par Radio Prague).

De même dans les paroles de Shemhamforash, l’appel à la haine ne semble pas dirigé contre des personnes réelles mais contre ce que l’auteur perçoit comme une forme d’hypocrisie de la morale religieuse:

« O ye ov little faith
With ethics rotten in a moral cage
Dead meat thrown down to the worms
To feed religious tumor
Corrupting marrow ov repugnant swirl »

A travers l’image du christianisme, l’auteur n’entend pas combattre le Bien en lui-même, mais la « petite foi« , « l’éthique moisissant dans une cage de morale« , c’est-à-dire non pas les valeurs de l’Evangile en soi, mais l’hypocrisie bien pensante. Quand à l’incitation à inonder les rues de Bethléem du sang des enfants, il ne s’agit clairement pas d’un appel objectif au meurtre, mais du retournement de la mythologie du christianisme contre lui-même: cette utilisation du massacre des Saints Innocents à contre-emploi n’est pas sans rappeler en même temps le dernier fléau d’Egypte, une forme de punition divine ironiquement déchaînée contre la « tumeur religieuse ». Même si les images sont barbares, l’auteur n’appelle pas ici au massacre d’humains réels mais d’idées à ses yeux représentatrices de la réalité du mal, c’est à dire la médiocrité et l’oppression sous l’apparence du Bien.

Dans l’interview précédemment citée de Radio Metal, Nergal en effet, s’il parle assez maladroitement des raisons de tuer dans certaines circonstances (« Tu vois, si une personne essaie de défendre sa famille et si le seul moyen pour le faire est de devoir tuer, je le ferai »), se prononce clairement contre la  tentation de prendre au pied de la lettre les paroles de ses chansons  « Je n’essaie pas d’excuser qui que ce soit. Tout le monde devrait être responsable de ce qu’il fait. Je ne peux pas prendre la responsabilité de gens qui tuent sans raison« .

En tant que chrétien, je n’approuve bien évidemment pas toutes ses thèses, ni les paroles de ses chansons, et je trouve certaines images qu’il utilise choquantes et de très mauvais goût. Mais son discours est finalement assez banal et ne justifie à mon avis ni des poursuites judiciaires, ni de l’accuser d’incitation au meurtre et à la haine en présentant les citations de certains de ses morceaux hors contexte. Le christianisme est innocent de ce dont Béhémoth l’accuse, mais Béhémoth est à son tour innocent de ce dont Catholiques en campagne l’accuse. Le manque de discernement des uns ne saurait justifier celui des autres. Après tout, on trouve des images toutes aussi choquantes et blasphèmatoires dans Les chants de Maldoror de Lautréamont ou dans l’oeuvre de Jean Genet par exemple, qui peuvent tout à fait être étudiées en lycée, sans que personne ne trouve rien à y redire… De même, on rencontre couramment chez des auteurs comme Michel Onfray des attaques bien plus ridicules encore contre le christianisme, mais qui songerait à lancer contre lui des campagnes aussi violentes et menaçantes que celles dirigées contre les groupes de black metal. La justice passe aussi par l’équité.

L’exemple de Béhémoth montre par ailleurs que cette haine que les black metalleux croient diriger contre le christianisme vise en fait l’hypocrisie, et que la rage qui anime leur musique n’est finalement pas si incompatible que certains le croient avec une thématique chrétienne.

Pour conclure, si certains lecteurs continuent à trouver que seul un monstre ou un fou, un meurtrier en puissance pour tout dire, peut composer de telles paroles, je leur recommande vivement de se référer à l’interview de Nergal dans le numéro 63  de Metallian. Le musicien, qui récupère actuellement d’une greffe de moelle osseuse après avoir combattu plusieurs mois contre la leucémie, y dit par exemple: « […]je suis heureux que mon cas ait permis une prise de conscience de ma maladie chez des gens, qui ont voulu donner leur sang ou leur moelle osseuse.[…]La scène metal est très petite et confidentielle, mais tous ces gens ont été incroyables et je suis très touché et impressionné par l’humanité de ce milieu. […] Ma perception des choses a changé, je ne sais pas vraiment à quel degré, mais j’ai surtout envie de profiter de la vie.[…]je veux passer du temps avec mes amis et mes proches et faire attention à ce qui arrive aux autres parce qu’ils ne m’ont jamais déçu. Le soutien auquel j’ai eu droit me permet de me remettre en cause, de me demander si à leur place, j’aurais été aussi présent, avec la même attitude qu’ils ont eu envers moi » (Metalliann°63, décembre 2010, page 20).

Catholiques en campagne nous avait cité quelques paroles hors contexte… Maintenant, voici l’homme…

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3 Réponses to “A propos des paroles du groupe Béhémoth: retour sur la pétition 2010 de Catholiques en Campagne”

  1. […] la vie intérieure qu’elles essaient de traduire par le satanisme. J’ai montré dans un précédent article que pour Nergal de Béhémoth, par exemple, le christianisme représentait l’hypocrisie et […]

  2. […] de Behemoth:  « À mon commandement, inondez les rues de Bethléem du sang des enfants ! », dont j’avais proposé une interprétation en contexte l’an dernier, par réaction à l’utilisation malhonnête qu’en avait fait Catholiques en Campagne en […]

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