Le désir d’éternité dans le black metal

Ce qui me frappe quand je lis des textes de morceaux de BM ou des interviews de groupes, et sans être un spécialiste, est la place accordée par l’imaginaire du black metal à la « nature humaine », et son lien avec la nature en général.

On sait que beaucoup de groupes de BM axent leur philosophie sur l’aversion de l’âme humaine, l’exaltation de la Nature avec un grand N, le pessimisme et l’individualisme. Ces intuitions sont souvent maladroitement défendues par des références erronées à la philosophie de Nietsche, une critique primaire du christianisme, l’exaltation sans nuances des racines païennes de l’Europe ou encore le renvoi à différents courants de l’occultisme ou de l’ésotérisme…

Et il est donc de bon ton de s’en moquer. Les chrétiens un peu susceptibles deviennent hystériques lorsqu’ils sont confrontés à ces idées, les métalleux « sérieux » haussent les épaules et expliquent de manière ironique et même un peu condescendante que les paroles ne sont que du folklore d’adolescents qui se prennent un peu trop au sérieux, et que l’important c’est la musique, et la plupart des gens se contentent de rire d’une façon un peu méprisante des black métalleux si détachés de la réalité.

Mais moi, par exemple, j’aime bien cette profession de foi d’un black métalleux:

 » Comment as-tu appréhendé le black metal quand tu l’as découvert ?
Clevdh : Ca correspond à l’adolescence, période où tu cherches à te découvrir, à te tester. Quand j’ai écouté pour la première fois « In The Nightside Eclipse » d’Emperor, je me rappelle d’un sentiment de nouveauté, une impression de toucher de manière idéaliste un brin de vérité ; je me suis dit qu’il y avait là quelque chose qui surpassait l’actualité, la banalité. Ce coté délié de la réalité, hors de tout ce que peut véhiculer la vie quotidienne… ce côté presque inhumain… ou « très » humain, surhumain. J’avais l’impression que c’était un peu intemporel, qu’on touchait quelque chose d’authentique et perpétuel. »(Interview d’Orakle par Nicolas WALZER).

J’avoue que cette analyse rejoint ma propre expérience du black metal. La noirceur et le désespoir apparents des morceaux sont presque toujours sublimés par une ambiance fantastique et irréelle qui laisse transparaÏtre une certaine intuition de l’absolu derrière la souffrance et la solitude, même dans le True Black, ne serait-ce que dans l’exagération de la noirceur et de la violence.

Derrière la condamnation apparente de la nature humaine, et le cynisme des propos de certains, il y a donc bien une aspiration à une surnature, j’irai jusqu’à dire un désir d’éternité, qui a certes mené trop de black métalleux au satanisme, voire au néo-nazisme, mais qui est en soi une aspiration valide et même légitime, voire potentiellement bénéfique de l’âme humaine.

Prenons par exemple les paroles du premier morceau de « In The Nightside Eclipse », intitulé « Into The Infinity Of Thoughts« :

« As the Darkness creeps over the Northern mountains of Norway
and the silence reach the woods, I awake and rise…
Into the night I wander, like many nights before,
and like in my dreams, but centuries ago.

Under the Moon, under the trees.
Into the Infinity of Darkness,
beyond the light of a new day,
into the frozen nature chilly,
beyond the warmth of the dying Sun.
Hear the whispering of the wind,
the Shadows calling…

I gaze into the Moon which grants me visions
these twelve full Moon nights of the year,
and for each night the light of the holy disciples fades away.

Weaker and weaker, one by one.

Weaker and weaker, one by one.

I gaze into the Moon which makes my mind pure as crystal lakes,
my eyes cold as the darkest winter nights, by yet there is a flame inside.

It guides me into the dark shadows beyond this world,
into the infinity of thoughts… thoughts of upcoming reality ».

In the name of the almighty Emperor I will ride the Lands in pride,
carrying the Blacksword at hand, in warfare.

I will grind my hatred upon the loved ones.
Despair will be brought upon
the hoping children of happiness.

Wherever there is joy the hordes of the eclipse
will pollute sadness, sadness and hate
under the reign if fear.

The lands will grow black.
There is no Sunrise yet to come
into the wastelands of phantoms lost.

The lands will grow black.
There is no Sunrise yet to come.

May these moments under the Moon be eternal.
May the infinity haunt me… In Darkness ».

Il est évident que prises littéralement, les aspirations exprimées par ce morceau sont inacceptables sur le plan moral. Quelle personne saine d’esprit voudrait remplacer le bonheur et la joie par la tristesse et la haine, détruire les êtres aimés et promouvoir le désespoir?

En même temps, il est paradoxal d’associer l’éternité et l’infinité au désespoir, et le bonheur et la joie à la finitude et à une certaine forme de corruption. Cela correspond bien à une inversion des valeurs cohérente avec le projet du satanisme, mais on peut se demander qu’est-ce qu’elle vise à exprimer dans l’âme de l’auditeur.

L’un des auteurs du morceau, Isahn, déclare dans une interview: « Art is something constructive. Even though it may be reflecting on destructive forces, or at least forces that are viewed by the wide majority of people as destructive, it is a constructive thing. We wouldn’t be doing this otherwise« .

En ce sens, il ne s’agit pas de détruire pour détruire, mais pour recréer. Le bonheur, l’amour,  la joie ne sont pas « haïs » entant que tels dans ce morceau, mais comme des signifiants amoindris, affaiblis, « weakened » de l’Eternité. La haine, la tristesse etc. sont exaltées non pas nécessairement parce que les auteurs du morceau les considèrent comme des sentiments désirables ou estimables en soi, et qu’ils veulent leur accorder une plus grande place dans leur vie, mais en tant qu’ils permettent de subvertir une vision trop idéalisée, stéréotypée, banale de l’absolu, de dépasser « l’actualité, la banalité » en eux. Le nihilisme apparent du black metal, considéré sous cet angle, n’a pas pour fonction d’exalter le désespoir, la folie et tout ce qu’il y a de malsain dans l’ame humaine, mais de dénoncer une certaine conception étriquée, mondaine, affaiblie de l’amour et de l’espoir, et de faire sentir l’abîme entre la ruine quotidienne de cette dernière et la soif d’absolu, d’éternité, qui demeure dans le coeur de chacun. C’est pourquoi également beaucoup d’albums alternent entre la description de la corruption inhérente à l’âme humaine et l’exaltation des paysages de la Norvège, des puissances naturelles etc.

Après, il me parait clair que le choix philosophique du satanisme, de l’athéisme ou du néo-paganisme me parait être le pas de trop dans l’expression en soi légitime de ce désir d’éternité frustré.  On ne subvertit pas le contenu d’une foi comme on peut le faire pour les signifiants d’une oeuvre d’art, et on ne crée pas de nouvelles formes de religiosité comme on peut créer de nouvelles formes de musicalité. Il y a là une sorte de confusion entre les recherches de l’absolu propres à la religion et à l’art qui a fait beaucoup de mal au black metal.

Mais l’intuition qu’elle traduit demeure juste et intéressante, en ce qu’elle souligne l’écartèlement quotidien de notre âme entre l’infinité de notre désir de Dieu, et l’imperfection d’une certaine forme de discours mondain et convenu sur le bien, le bonheur, etc., qui ignore la souffrance et la solitude qui sont souvent notre lot. Et il y a là un champ de significations et d’expérimentation musicale qui me parait légitimer la relecture chrétienne du black metal proposée par certains groupes.

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3 Réponses to “Le désir d’éternité dans le black metal”

  1. […] Il est vrai que ces thématiques ne constituent pas l’horizon définitif du croyant, mais sont vécues à la lumière de l’espérance pascale. La souffrance, le doute, le désespoir, ne sont pas valorisés en soi mais endurés dans l’attente de la Grâce et d’une vie nouvelle, mais elle sont quand même le quotidien de tout croyant, y compris les plus éminents, comme en témoignent par exemples les récits autobiographiques de Sainte Thérèse d’Avila et de Sainte Thérèse de Lisieux. Et il me semble qu’il y a également une forme de désir d’éternité, voire d’espérance, qui est en germe dans le black metal tel qu’il existe actuellement, comme j’ai essayé de le montrer dans un précédent article. […]

  2. […] représentait l’hypocrisie et l’asservissement et le satanisme la liberté. Dans un autre article, un morceau d’Emperor illustrait combien le satanisme explicite laissait transparaitre un […]

  3. […] comme le montre le père Culat et comme j’ai également essayé d’en témoigner dans un autre article, pour naïve qu’elle puisse paraitre, il s’agit moins d’une négation de notre […]

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