Archive for the Unblack Metal Category

[Brève] Parution du livre White Metal: Du bruit pour l’homme en croix

Posted in Actualité et perspectives du black metal, Christianisme et culture, Unblack Metal with tags , , , , , , on 22 juin 2014 by Darth Manu

 

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[Full disclosure: j’ai été interviewé l’an dernier par l’auteur du livre dont il question, qui m’a par ailleurs indiqué par mail il y a quelque jours que le présent blog y est mentionné.]

Un très rapide rapide billet, en guise de résurrection de ce blog (pure coïncidence: pendant le Hellfest, auquel je n’ai pu malheureusement assister cette année 😦   ), pour signaler la parution mercredi dernier, aux éditions du Camion Blanc, d’un livre sur le metal chrétien, signé par Esychia Pneuma (l’ésychia , si j’ai bien compris, est un mot grec qui désigne la tranquilllité intérieure, par exemple, en contexte chrétien, celle obtenue parfois par la prière, et de pneuma le souffle ou l’esprit: un pseudo qui renvoie donc , par sa sonorité étrange aux oreilles des non héllénisants, à la tradition pseudonymique, déréalisante, onirique du black metal, mais aussi, par sa signification, à la spiritualité chrétienne), qui se présente comme une ancien musicien de metal:

« In Nomine Metallus ! Le White Metal, ou Metal Chrétien est, sans aucun doute, le sous-genre de Metal le moins connu et le plus sous-estimé. Les rares personnes a en avoir entendu parler ne se rappellent que de la période « paillettes » de Stryper, et ont gardé une vision Hard FM gentillet. Cette histoire, cette aventure dont vous allez parcourir les pages, va vous emmener de surprise en surprise. Nous commencerons par les années 60 et le Jesus Movement, une bande de rockers freaks chrétiens allumés et, pas à pas, nous arriverons jusqu’à nos jours, en faisant connaissance avec des groupes de Black Metal, grindcore ou Death Metal chrétien, aussi extrêmes que leurs homologues séculiers ou satanistes. Bienvenue dans l’univers de Horde, Antestor, Crimson Moonlight, Mortification et les autres. La scène underground d’Amérique du Sud, absolument fascinante, sera également du voyage. Vous n’allez pas reconnaître le jardin d’Eden… À propos de l’auteur : Esychia Pneuma est un ancien musicien de Metal reconverti dans l’écriture. Son propos n’est pas de convertir les masses au christianisme, mais de faire découvrir un genre musical incroyablement riche et vivant, loin des feux médiatiques… de faire découvrir des artistes talentueux, ouverts d’esprit, fans de Metal autant que de spiritualité, et souvent en rupture avec les institutions religieuses traditionnelles car trop rebelles pour s’adapter. Des hommes et des femmes qui n’ont de compte à rendre qu’à Dieu lui-même. Bref, un voyage dans un underground fascinant et regorgeant de merveilles triées dans la partie « Anthologie » du présent ouvrage. » (présentation de l’éditeur).

 

Je n’ai pas encore lu ce livre, et y reviendrai sans doute beaucoup plus longuement dans un billet ultérieur. Je me réjouis cependant de lire, dans cette courte présentation, que l’auteur ne réduit pas le metal à un simple support d’une démarche d’évangélisation (ou, pire, de prosélytisme) mais qu’il aborde le metal chrétien, de manière prioritaire, en tant que musique. L’iintérêt du metal chrétien n’est pas, comme certains, chrétiens et/ou métalleux, le croient encore trop souvent, de plaquer sur tel ou tel style (rock, metal, rap, classique, boys band) un message d’inspiration chrétienne, sans égard pour les spécificité musicale de chacun d’entre eux, qui permettent l’expression de certaines émotions, de certaines idées, mais pas de toutes les émotions, de toutes les idées, mais de montrer les synergies éventuelles, les tonalités peut-être communes, de la musique metal et de la foi chrétienne, et interroger la possibilité de leur enrichissement mutuel: le christianisme peut-il être une source d’inspiration positive (pas forcément négative, par rejet ou négation), pour le compositeur de musique metal, et inversement, les univers musicaux propres à ce courant musical peuvent-ils éclairer d’une autre lumière la foi chrétienne, rendre témoignage d’une manière nouvelle des enseignements du Christ? Plusieurs groupes, plus nombreux et variés dans leur musique comme dans leurs objectifs et leurs opinions, que beaucoup ne le croient, ont répondu par l’affirmative.

L’auteur de ce livre se propose de nous faire connaitre leur production musicale, nourrie, il est vrai, par leur foi, mais également par leur amour du metal, … De même qu’il existe du metal chrétien parce que ses auteurs ont su écouter et apprécier du metal non chrétien/ satanique / païen, peut-être que des metalleux non chrétiens sauront, par ce livre, dépasser de possibles idées toutes faites sur la qualité musicale du metal chrétien (il est vrai un peu mieux connu qu’il y a quelques années) et en tirer profit, pas forcément dans le cadre d’un cheminement personnel de conversion, mais ne serait-ce que pour accroître et approfondir leur culture metallique.

« Christians Against Black Metal »: le retour de la vengeance de la mort qui tue!

Posted in Christianisme et culture, Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal, Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , on 28 mai 2013 by Darth Manu

christians against black metal

J’ai été pas mal absent de ce blog ces derniers mois, du fait, d’une part, d’un alourdissement de ma charge de travail qui devrait se résoudre dans les prochaines semaines, et d’autre part parce que le débat sur le « mariage pour tous » m’a beaucoup préoccupé, pour les raisons que j’ai exprimées sur Aigreurs administratives, et ne m’a pas laissé beaucoup de temps ni de disponibilité d’esprit pour écrire sur le black metal (ni même pour en écouter 😦  ). Ce court billet, sur un sujet relativement anecdotique, se veut donc un coup d’envoi, en attendant que je finisse mes brouillons en court (un billet sur black metal et santé en réponse à un article publié par Etienneweb sur le site du Collectif Provocs Hellfest, un sur la place qu’il convient de donner à mon sens à l’imaginaire sataniste dans l’évaluation du rayonnement culturel du black metal, un sur la fonction du « morbide » dans ce même courant musical, et la suite de mon avant-dernier billet, sur la « guerre culturelle »). Venons-en maintenant au sujet du jour: un de mes contacts facebook a signalé sur son mur la page suivante (Correctif du 5/07/2013: un commentateur me signale qu’il s’agirait d’un fake):

« Christians Against Black Metal. BAN this sick form of « music »

Black Metal is a Perverse, Blasphemous type of music from Scandanavia. It degrades children into Homosexuals, Arsonists and Sodomites. It MUST be banned. »

Je passe rapidement sur l’usage abusif des majuscules, qui donne l’impression que l’auteur partage a minima avec ceux qu’il dénoncent un goût certain pour la dramatisation à l’excès et le spectaculaire, et sur sa fixation évidente (quoique d’actualité) sur l’homosexualité, qui monopolise pas moins de deux des trois conséquences supposées, sur nos chères têtes blondes, du black metal (on trouve quelques figures célèbres d’homosexuels dans le black metal: je pense notamment à l’ancien membre de Gorgoroth puis Godseed, Ghaal. Cependant, il me semble que le milieu du black metal, et plus généralement celui du metal, sont encore loin d’être « gay friendly« , et qu’il y aurait pour les chercheurs en études de genre matière à réflexion sur les stéréotypes sur l’homosexualité, et plus généralement sur la sexualité dans son ensemble, véhiculés par ces msuiques, leur iconographie, leurs textes, etc.).

Je voudrais faire trois remarques sur cette page, non pas parce qu’elle aurait une quelconque originalité qui aurait attiré mon attention, mais au contraire parce qu’elle me parait pour ainsi dire archétypique d’une méthode et d’une vision du monde que la quasi totalité des initiatives chrétiennes de dénonciation du metal ont en commun:

1) un rapport naïf, unilatéral et hégémonique au multiculturalisme:

– Pourquoi naïf? Ce qui frappe dans ce type d’initiative, c’est l’importance donnée à l’intuition fondatrice, qui devient le critère définitif de toute appréciation du sujet, de manière quasi dogmatique. Ainsi, des personnes qui ignoraient tout du metal, n’en ont jamais écouté, ne se sont jamais rendu à des concerts ou des festivals, ne fréquentent pas ou très rarement des métalleux, s’improvisent en quelques mois, voire quelques semaines, des spécialistes, capables d' »alerter » leurs concitoyens sur la « réalité » de cette musique, et d’en remonter aux metalleux les plus aguerris. Il y  là une forme de confiance absolue en son jugement propre et en sa vision du monde bien à soi qui ne me parait pas si commune, et me frappe de plus en plus au fil des années. Comme si tout phénomène s’offrait d’emblée en totalité à notre perception et à notre jugement. Comme si juger du bien et du mal était évident, sans contre-exemples, sans situations trompeuses, sans complexité des réalités observées. Comme si discerner se limitait à constater.

– Pourquoi unilatéral? Lorsqu’on voit des milliers de personnes s’enthousiasmer pour quelque chose qui nous choque et nous parait « contre nature », on pourrait prendre le temps d’essayer de comprendre ce qu’une personne rationnelle peut trouver à quelque chose qui nous parait si détestable, essayer de mieux le connaitre, d’en délimiter les niveaux de discours, de signification, les objectifs réels, l’impact esthétique, la genèse historique. D’essayer de trouver tout ce positif que tant de personnes puisent dans le négatif, de saisir comment elles peuvent prétendre trouver de la joie, voire un sens à leur vie dans l’exaltation apparente de la maladie, du désespoir et de la mort, par exemple. Quitte le cas échéant à en souligner les limites et les contradictions, ou les illusions, éventuelles, d’une manière d’autant plus précise qu’elle est informée et l’aboutissement d’un dialogue en profondeur.

L’auteur de la page qui nous occupe, ainsi que nombre de ses prédecesseurs, adopte clairement une démarche symétriquement inverse. Il montre ce qui le choque (ainsi une interview provocante de Dark Funeral) ou ce qu’il considère élever les âmes (ainsi des exemples de « vraie musique » à ses oreilles), et situe ainsi le gros du travail de comparaison, de hiérarchisation, de compréhension et de discernement du côté de ses contradicteurs. Le post suivant me parait à ce titre exemplaire:

« Y’all are saying that you’re open minded, decent folk. Well, go prove it and go to Church, tomorrow. Attend the Sunday service, and see if it’ll change your view on Christians.
Maybe then you’ll start understanding that we aren’t children raping , crusading monsters. A lot of bad things can be said about the things Black Metal has done in the past, too. And continues to do. »

On pourrait le prendre au mot et renverser sa remarque, en lui suggérant d’aller à des concerts et des festivals, et de discuter IRL avec des metalleux. Ce qui lui permettrait peut-être de constater qu’ils ne sont pas tous des pyromanes, des tueurs ni même haineux envers les chrétiens. Mais il ne semble même pas réaliser une seule seconde la possibilité de cette réciprocité. Parce qu’il ne se situe pas dans un rapport réciproque: il ne mène pas un dialogue, mais donne un enseignement.

– Pourquoi hégémonique? Précisément parce qu’il place la quête de la vérité du côté de ceux auxquels il s’adresse, et le contenu de celle-ci dans son discours propre. Ce faisant, il ne se positionne pas en tant que chercheur, ou même en temps que partisan (qui assumerait le caractère partial et inachevé de son point de vue, tout en l’admettant par là même) mais comme prédicateur. Il ne donne pas sa vérité (qu’il ne comprend pas l’engouement pour le black metal, que celui-ci le choque), mais la Vérité (que le black metal blasphèmerait contre le Saint Esprit, seul péché irrémissible pour les chrétiens, qu’il pervertirait les enfants, pour les transformer en homosexuels, pyromanes, ou encore sodomites, qu’il existe une vraie musique, avec laquelle il n’aurait aucun rapport, etc.). On comprend donc pourquoi il se soucie si peu de discerner la vérité (ou les vérités) du black metal: il vient lui apporter la Vérité. Il se considère comme un messager, plutôt que comme un chercheur. Les prophètes ont-ils étudié les ressorts économiques et sociaux des civilisations sont ils dénonçaient la corruption. Non, ils sont venus apporter non pas leur parole, leurs impressions subjectives, mais la Parole de Dieu qui leur a été confiée. Mais notre compréhension de ce que sont l’amour de Dieu et le blasphème rejoignent-elle celle de Dieu? En imitant la démarche des prophètes du premier testament,ne risquons-nous pas d’oublier ce qui nous en différencie: que nous n’avons pas de mandat explicite et donné d’avance contre telle ou telle situation de corruption? Et qu’étant nous aussi prophètes par notre baptème, mais de manière souvent plus invisible, plus quotidienne, ordinaire, cette parole de Dieu, nous avons à la chercher tout autant qu’à la prédire, et autant dans ce qui nous choque, et pourtant réjouit notre prochain, en cherchant à comprendre cette positivité apparement incompréhensible et paradoxale du négatif

2) un manque de perspective sur la diversité des cheminements et des points de vue individuels:

Que fait cette page? Elle alterne entre dénonciation et évangélisation: elle montre ce qui choque l’auteur dans le black metal, et ce qui le rend heureux dans le christianisme. Elle se veut un témoignage. En soi, c’est très bien. Ce qui me dérange ici, c’est la forme que prend ce témoignage, son caractère purement exemplaire et pour tout dire, subjectif. On a un peu l’impression que l’auteur pense que si ses lecteurs, et l’ensemble des black metalleux, voyaient comme s’ils étaient dans sa tête, s’ils écoutaient la musique comme il l’écoute et voyaient le metal comme il le voit, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.Or, tout le monde n’est pas touché de la même manière par une même musique, que ce soit par rapport à d’autres auditeurs, ou bien suivant le moment de sa vie, et de son cheminement personnel. Certains chrétiens, de toutes sensibilités, sont touchés par le black metal. Ainsi le membre unique du groupe Elgibbor, à sa conversion, a renoncé à son satanisme passé, mais également à toutes ses addictions, mais a persévéré dans le black metal, parce que, à la lumière de sa conversion, il y a vu un moyen puissant d’évangélisation et de témoignage. Inversement, si j’en crois le « révérend » de l’Eglise de Satan Gavin Baddeley, dans son livre L’essort de Lucifer, Anton LaVey, le fondateur de cete dernière, n’aimait aucun groupe de metal, à l’exeption (si je me souviens bien, je n’ai pas le livre sous les yeux) de Mercyful Fate. Il ne suffit pas de dire que les paroles et l’iconographie du black metal sont souvent choquantes, que son son est violent et morbide, mais de faire la cartographie de ses auditeurs, de comprendre qui l’aime et pourquoi, ce que j’ai essayé de commencer dans quelques billets ( le plus approfondi ici), sans avoir encore thématisé cette idée de cartographie qui vient de me venir à l’esprit. Et en partant de ce public et de sa diversité, et non plus des seuls paroles, on commence à appréhender la diversité des personnes et des états intérieurs de vie , y compris pour pour certains profondément spirituels et chrétiens, avec lesquels cette musique a pour effet d’entrer en résonance, ce qui permet d’en dresser un portrait et une compréhension beaucoup plus nuancés que de prime abord.  Et de sortir d’une confrontation binaire des points de vue, entre « pros » et « antis » metal, pour commencer à appréhender les interactions complexes entre les cheminements individuels et les phénomènes culturels, ce qui permet par exemple de proposer des éléments de discernement du multiculturalisme qui ne tombent ni dans le relativisme ni dans la dénonciation, mais qui permettent, pour chaque intersection entre groupes culturels, de mettre en évidence des points de dialogue et de rencontre, voire d' »élevation » commune, et au contraire d’autres qui constituent des ruptures, des clôtures, ou des casus belli. C’est pourquoi je trouve si intéressant (goûts personnels mis à part) d’examiner de manière privilégiée le cas du black metal chrétien, qui, précisément parce qu’il est ouvertement paradoxal et apparemment contradictoire, permet de poser avec netteté et précision les enjeux, les tenants et les aboutissements de la révolte supposée du black metal contre le christianisme, et plus largement contre tout ce qui peut apparaitre comme des idéaux positifs faisant largement consensus dans nos sociétés.

3) la figure imposée de l’enfance en péril:

C’est sans doûte la conjonction avec les « manif pour tous » qui m’y fait penser, mais je suis frappé par cette récurrence de la figure de « l’enfance en danger » chez les pourfendeurs des « contre cultures ». L’enfant, objet malléable à merci, aussi exposé aux influences culturelles « extérieures » qu’il semble bardé de défenses très difficilement pénétrables contre l’enseignement de ses parents et de ses enseignants, serait perverti au jour le jour par le metal, les jeux vidéos, les séries trop violentes, etc. Ainsi dans notre exemple, il risquerait au contact du black metal de développer des prédispositions « perverses » pour les incendies volontaires et la sexualité anale. Je ne dis pas que certains divertissement culturels n’ont aucun impact, et il est tout à fait du ressort des éducateurs de développer chez ceux dont ils ont la charge une conscience claire de ce qui est bien et de ce qui est mal, et le goût du beau et du vrai. Et au préalable, de se former soi-même à ces enjeux. Cela dit, cela semble une curieuse façon de mettre au centre le bien des jeunes générations, que d’accueillir avec méfiance tout ce qui semble nouveau et inhabituel. Eduquer au beau et au vrai, c’est aussi s’éduquer soi-même avec les enfants (ou les adolescents) et découvrir de nouvelles formes de beauté et de nouvelles perspectives sur la vérité et le bien. Non pas que tout est acceptable (et on peut s’interrogerselon moi légitimement sur le « photoréalisme » de certains FPS, sur l’hypersexualisation d’icônes de dessins animés, de bandes dessinées, ou de jeux vidéos). Mais je pense qu’au souci parfaitement légitime de préserver les enfants d’influences nocives peuvent se mêler un certain nombre d’injonctions de nature sociale et comportementale, qui viseraient à valoriser les loisirs qui sont dominants dans leur groupe d’appartenance, et à les dissuader de pratiquer ceux qui y apparaissent dissonnant: ainsi certains vont valoriser des activités « saines » telles que le théâtre, certains sports, la danse, sur les jeux vidéos, les jeux de rôle. D’autres vont suggérer à leur enfant de faire du piano ou de la guitare électrique plutôt que de la basse ou de la guitare électrique. Je caricature un peu, mais je pense que nous sommes tous tentés de valoriser des modèles qui ne sont pas seulement de nature morale, mais qui s’inscrivent dans des rapports sociaux liés à l’habitude et à la perception des rapports de pouvoir dans la société (quelles activités sont associées à la réussite, à une meilleure intégration et quelles autres semblent liées à des formes de marginalités, voire de révolte?). Or, que nous enseigne souvent notre propre histoire: qu’il est dans la nature même de ces normes d’évoluer, instituant leur propre obsolescence à force de répétition et de décalage avec les besoins de chaque génération: ainsi les jeux vidéos, les dessins animés japonais ou le metal lui-même ne suscitent pas la même opprobe que pour la génération précédente, qui elle-même avait lutté pour faire accepter comme des divertissements « convenables » le rock et la lecture de bandes dessinées. Plutôt que de nous braquer, apprenons donc à anticiper ces déplacements, qui constituent des apports de chaque générations par rapport aux précédentes, et prenons conscience que, sans renoncer bien sûr à notre jugement d’éducateur adultes, ce dernier a tout à gagner à se laisser éduquer par les formes nouvelles de culture ou de contre-culture qui choque notre sensibilité, parfois parce qu’elles sont intrinsèquement contestable, mais souvent parce qu’elles annoncent quelque chose de nouveau qui nous parait étranger par rapport à nos valeurs, mais qui anticipe partiellement le génie futur des générations nouvelles. Et demandons si ce qui nous choque fait obstacle à notre perception du bien et du mal, ou bien à notre désir de reconduire sous forme d’injonction culturelle nos critères propres d’identification  à tel ou tel groupe et telle ou telle situation au sein d’une hiérarchie sociale.

Conclusion:

Je me suis un peu éloigné, dans ma troisième remarque, du black metal qui n’est plus si jeune, et dont les initiateurs sont quadragénaires et, pour nombre d’entre eux, eux-mêmes pères de famille (mais tout en m’étant efforcé de rester dans cette thématique enseignement – dialogue / enseignement-prédication). Ces trois brèves remarques avaient surtout pour objet de saisir, sans les approfondir ici-même, ce qui m’apparait de plus en plus comme des types psychologiques et sociaux cohérents de la dénonciation chrétienne des « contre-cultures ». Sans y réduire ou y enfermer tous les discours ni tous les arguments de cette dernière, je commence à me dire qu’une étude de la psychologie, de la sociologie, des cadres intellectuels et des représentations (pour ne pas dire des mythes) des groupes et des particuliers chrétiens qui luttent contre les différents avatars récents de la culture populaire serait, non seulement d’une lecture tout à fait passionnante, mais très intéressantes pour comprendre les positionnements proprement culturels et temporels qui interagissent, dans l’Eglise, avec ce dépôt de la foi qui unit ses membres, et qui conditionnent en partie la manière dont elle aborde, à une époque donnée, les combats qui sont les siens, et l’image qu’elle donne d’elle-même et de son message à la société profane. Ce qui a sans doute été fait par des gens beaucoup plus compétents que moi, mais dont je prends de plus en plus conscience de l’importance dans les enjeux d’évangélisation et de témoignage: qu’est-ce qui dans notre compréhension du Beau, du Bien et du Vrai, nous vient de l’esprit, et qu’est-ce qui nous vient des usages et des intéressements qui nous sont légués, socialement et culturellement, par notre époque, notre lieu de vie et notre milieu? L’opportunité de la question est évidente; le contenu de la répons sans doute moins…

Rétrospective: mon premier billet sur l’unblack metal

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , on 5 mars 2013 by Darth Manu

Crimson Moonlight - Veil of Remembrance

En attendant mon prochain « vrai » billet, qui devrait être publié d’ici vendredi et qui, contrairement à ce que j’indiquai dans mon programme prévisionnel de publication, portera sur les critiques d’ordre « médical » adressées au metal, en réaction à un article récent d’Etienneweb  paru sur le blog du Collectif « Provocs Hellfest ça suffit! », je vous propose aujourd’hui de lire (ou relire), mes toutes premières réflexions sur le black metal chrétien, que j’ai publiées, deux mois avant la création d’Inner Light, sur Aigreurs administratives, le 9 octobre 2010…

A la relecture de ce billet, et des autres que j’ai écrits à l’époque sur le metal, je m’amuse de constater que si mes positions sur l’unblack ont bien sûr évolué au fil des 29 mois qui s’en sont suivis, dans le sens d’un affinement, d’un approfondissement, de formulations plus nuancées (voire mon article « Holy Unblack Metal? »  pour connaitre l’état actuel de mes réflexions sur ce sujet) et aussi d’une plus grande ouverture au black metal « séculier » (c’est-à-dire non chrétien: je traduis ici un terme souvent utilisé par les métalleux chrétiens anglophones: « secular metal »), l’intuition centrale est globalement restée inchangée. Alors qu’en ce qui concerne la polémique autour du Hellfest, je constate que mon point de vue s’est beaucoup modifié: je ne l’interprète plus depuis longtemps , contrairement à mes premiers billets sur Aigreurs administratives, comme l’expression d’ un affrontement frontal binaire, et à investissement égal,  entre des metalleux anti chrétiens et des chrétiens anti metalleux (du moins dans le contexte de la France entre 2008 et 2013), mais, de plus en plus, comme une forme de malentendu, né d’une radicalisation culturelle et politique d’une certaine partie des catholiques qui se sentent devenir une minorité, face à un milieu du metal qui me semble de moins en moins authentiquement contestataire (même le black) mais qui a en partie conservé l’imagerie sulfureuse des débuts, quoique pas nécessairement la signification première de celle-ci (même si évidemment des exceptions notables subsistent), et qui s’intègre de façon de plus en plus évidente et harmonieuse dans une évolution plus large et plus consensuelle des courants artistiques contemporains, musicaux mais pas seulement… J’y reviendrai sans doute…

« Disclaimer: mes compétences musicales sont proches de zéro. Je vais donc aborder la question sur le terrain très empirique et théorique de mon ressenti de chrétien et d’amateur de black metal, et non sur ceux de la composition musicale ou de son instrumentation, a fortiori de la musicologie.

 

Le black metal peut-il se prêter à une approche d’inspiration chrétienne, ou exprimer des valeurs dans lesquels un chrétien pourrait se reconnaitre? Certains avis tendraient à nous faire répondre par la négative:

 

« Selon LHN, le black métal est un tout, et l’on ne peut dissocier la musique et l’esprit du black : le black est un combat, est une guerre contre ce bluff historique qu’est la peste religieuse ».(Site La Horde Noire, en réaction à l’interview du père Culat par vs-webzine).

 

« Faut en vouloir aux groupes de pseudo-black metal … perso, quelques mots qui peuvent définir le black, sont la haine, l’angoisse, la mélancolie, le sombre …. et non l’amour et la joie ! je n’ai rien contre ce dernier, mais ce n’est pas non plus son élément (qu’est le black metal), ni la bonne façon de s’exprimer (qui est de passer par la composition de musique), ni même les bon outils (la structure de la musique black metal … comme par ex le chant U_u !) si j’ai envie d’un peu de rose dans ma vie, j’écouterais du B.Marley … de m’eclater avec la techtonique ou autre ! ce qui conclu par : je suis contre le unblack ! » (Trouvé sur un forum au cours d’une recherche sur Google).

 

« – Qu’est ce qui fait, selon toi et en termes généraux, le Black Metal ?

– Le Black se distingue par le refus, le refus d’un peu tout, santé – gloire – argent – business, mais plus particulièrement le refus de la chrétienté ; c’est pourquoi, ainsi que je l’explique dans l’avant-propos, le « noli » figurant dans le titre s’applique parfaitement. Mais surtout le Black met en lumière la volonté d’abandonner le christianisme, coupable de tant d’abjections (et je me suis renseigné à ce sujet) depuis pratiquement sa fondation. » (Site Obsküre – Entretien avec Frédérick Martin A propos de l’ouvrage « Eunolie – Conditions d’émergence du Black Metal » (éd. Musica Falsa, 2003, janvier2004)).

 

   Le black metal, comme son nom le suggère, et comme la deuxième citation le rappelle, met en scène des émotions obscures, négatives, telles qu’effectivement la haine, l’angoisse et la mélancolie, ou encore la terreur, le désespoir, etc. En ce sens, il serait opposé à la « Bonne Nouvelle » du christianisme, qui célèbre l’amour, l’espérance, la joie, etc.

 En sens contraire, on pourrait observer que le christianisme accorde dans son message une place importante aux aspects les plus sombres ou les plus douloureux de la condition humaine.  Dieu nous accueille dans la globalité de notre être, avec nos aspirations les plus nobles, mais également avec tout ce qui alourdit notre vie intérieure, nous fait souffrir ou nous incline à faire souffrir autrui. Les Psaumes, qui en tant dans d’endroits célèbrent l’amour du Seigneur ou la joie d’être sauvé, comportent également des passages beaucoup plus sombres, voire morbides, tel celui où les corps des enfants du peuple enemi sont brisés sur des rochers (ce qui ne signifie pas que le psalmiste approuve nécessairement un tel acte, mais est sans doute une métaphore à partir d’une coutume commune à beaucoup de peuples à l’époque). Autre exemple, chaque Eucharistie rappelle, outre la résurrection du Christ et son retour dans la Gloire, sa mort. Ce qui pris tout ensemble représente le kérygme, le centre de notre foi.

    Le champ d’expérimentation du black metal, sa thématique, fait donc tout à fait sens dans la vie de foi d’un chrétien. Tout pratiquant sincère connait la place du désespoir, du doute, de la colère, de la haine parfois, au sein de la vie spirituelle. Tout être qui cherche à se présenter devant Dieu se trouve en retour confronté à son péché, à tout ce qui le coupe de la pleine communion avec le Créateur.

    Et cette affinité possible entre le black metal et le christianisme, contrairement à ce que la deuxième citation suggère, a été très bien perçue par les musiciens de unblack metal. Un titre de morceau tel que The Cold Grip of Terror (de Crimson Moonlight) ne parait pas particulièrement vouloir mettre « un peu de rose dans la vie » (pas de façon bisounours en tout cas).

    Le Père Domergue, lors d’un chat animé par le forum de La Cité Catholique, a donné une lecture plus fine de ce qui peut distinguer la thématique du black metal de l’approche chrétienne, en réponse à une question que je lui avais posée:

    « Je voudrais également souligner le fait que — toujours Marduk et Dark Funeral qui vont venir à Clisson dans qques jours — font souvent référence à la mort, au désespoir etc. et ceci peut être commun avec le christianisme. Mais la différence notable avec le message de l’Évangile, c’est que la Bonne Nouvelle parle de ces thèmes avec une ouverture qui aboutit vers la Résurrection, pour ne parler que de ce thème. Sauf exception, les chansons en question n’y font pratiquement jamais réf. et donc je ne peux pas comparer ces différents textes directement. L’Évangile donne un sens à la mort, là où le Death ou le Black M n’en font qu’une exaltation, sans chercher forcément à donner une porte de sortie ».

    La porte de sortie, voilà la différence. Le black metal enferme son auditeur dans le désespoir, alors que le christianisme invite chacun à vivre la souffrance, le doute, le désespoir, tout ce que notre vie comporte de négatif, dans l’espérance. En ce sens, là où un musicien de black metal « traditionnel » cherche par sa musique à couper tout horizon, vise le point maximal d’oppression, le climat le plus malsain possible, l’unblack metalleux  essaie de toucher l’instant où le désespoir le plus absolu se mue en espérance, où les ténèbres se découvrent de façon preque imperceptible pour laisser percer la lumière à venir. La musicalité du black metal, qui exprime de façon si efficace l’absence de Dieu, pour trop souvent s’enfermer dans le constat de cette absence et en venir à maudire Celui qui ne vient toujours pas (en apparence du moins) peut tout autant révéler en miroir le désir qui est à la racine de la souffrance exprimée.

    Ce que Crimson Moonlight me parait exprimer, pour ne prendre qu’un exemple, dans les paroles de The Cold Grip of Terror:

       « I carry a longing, a yearning stronger than words can tell.. I carry my sword, my emblem of victory, in this chaos I flourish… I believe. My dream is the loveliest dream. Just the wish to have it fulfilled is enough. I watched my step when I entered the narrow path.. I saw and I understood… Its goal lies beyond the black fog, beyond the cold grip of terror. To reach the goal I have to walk a long way, have to tear my flesh on the sharpest thorns, have to squeeze my staff so my hand gets cramped… Through weird depths of bloody tranquility, through darkness, pain and chaos.. through still, serene silence… through the lashings of icy rains… Suffering…Is it a challenge, a divine trumpet? Day and night I lay there knocked to the ground. Scars and wounds were my constant company… The taste of cold blood woke me up from my restless sleep. The heat of fire burnt my hands, stiff with cold, when I tried to make them warm. Sackcloth covers my body And I’ve had to lower my horn in the dust. My face is flaming red with tears, and death has painted my eyelids shadowy black. And this although my hands are free from violence and my prayer is pure! My days are gone, my plans are shattered, gone what was once my heart’s desire. I wish to change night for day. Daylight would be near now when darkness breaks in. No, I know Thou will carry me, Thy presence is greater than the darkest agony. Thou, the only one. My fortress. Thou alone are immortal… Covered in glorious majesty Thou alone are the Lord’s anointed. The darkness recedes, ’cause the true light is already shining… « 

 

   Nous faisons généralement le choix d’une vie de foi, ou y retournons, après avoir eu l’expérience profonde de l’Amour de Dieu, ou de la Beauté de Sa Création, etc. Intuitions exaltantes du Divin que la musique plus traditionnelle peut célébrer. Mais nous éprouvons cette foi dans la nuit de telles expériences, dans la banalité désespérante du quotidien, ou dans l’horreur et la cruauté qui sont trop souvent la signature de notre réalité terrestre. Et le destin de notre âme se joue dans la façon dont elle assume cette nuit: dans le désespoir ou dans l’attente.

    Le black metal me parait exprimer d’une façon particulièrement pure et évocatrice cette croisée des chemins. En ce sens, s’il lui arrive d’accompagner un chemin de damnation, il peut aussi, d’une façon très puissante, exprimer l’espérance dans la nuit, qui est le lot de tout chrétien… »

L’ordre du Mouton Noir, l’Eglise des Morts-Vivants Glorieux, la Communauté de l’Asile, et l’unité de l’Eglise

Posted in Actualité et perspectives du black metal, Christianisme et culture, Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 15 février 2013 by Darth Manu

Order of the Black Sheep

Glorious Undead ChurchThe Asylum Fellowship

Un pasteur et un prêtre (Pierre de Mareuil et Robert Culat, merci à eux…), de manière presque simultanée, ont tous deux attiré mon attention hier sur un article du Monde, via twitter et facebook respectivement, à propos de la création de communautés chrétiennes spécifiquement dédiées aux « black metalleux » (après lecture, il est en fait évident que l’ensemble des métalleux, voire des gothiques et autres communautés musicales ou plus largement culturelles « underground sont concernés), par exemple The Order of The Black Sheep, qui est rattaché à la communion anglicane:

« Ils sont chrétiens et férus de black metal. Deux passions, celle du Christ et des guitares crissantes, qui les ont poussé à créer leurs propres paroisses. C’est notamment le cas de Mark Broomhead, le vicaire de l’Ordre du mouton noir (the Order of the black sheep), une paroisse affiliée à l’Eglise anglicane.

Le site de la BBC rapporte que de nombreuses églises underground ont vu le jour en Grande-Bretagne au cours des derniers mois : l’Ordre du mouton noir, Asylum, the Glorious Undead, the Intrepid Fox… Un mouvement underground adressé à ceux qui se sentent aliénés par l’Eglise traditionnelle. Et de fait, l’Ordre du mouton noir ne suit pas à la lettre la pratique anglicane classique. Situé dans un ancien salon de beauté, ce nouveau lieu de culte a des allures de cave, avec ses murs noirs, ses ossements de bélier et ses logos gothiques. La messe ne dure que quelques minutes – un sermon entrecoupé de vidéoclips et de musique électronique.« 

L’article de la BBC à l’origine de celui du Monde cite deux autres initiatives similaires:

The Glorious Undead , qui ne se rattache pas à la communion anglicane mais à la mouvance pentecôtiste:

The Asylum Fellowship, qui ne se rattache à aucune grande dénomination chrétienne, et rejette explicitement la hiérarchie et les règles des Eglises organisées.

Dans la perspective catholique qui est la mienne, on peut certes faire remarquer que sur le plan ecclésial, la création d' »églises underground » n’a pas grand sens (même si l’Eglise est née dans les catacombes 😉 ), et critiquer fortement les innovations liturgiques de The Order of the Black Sheep,  l’hostilité à la tradition des Glorious Undead, et l’espèce d’anarchisme religieux de The Asylum. Et j’avoue que, sans être tradi ni de près ni de loin, l’idée d’une « messe de quelques minutes » me hérisse fortement, pour ne citer qu’un exemple.

En effet, d’un point de vue catholique, l’Eglise est une communion, qui prend certes sens dans l’accueil en son sein des sensibilités et des parcours les plus divers, mais qui est ordonnée à la réception et la transmission d’un dépôt de la foi, garanti par la continuité apostolique et incarné dans l’eucharistie et les autres sacrements. Ainsi, si elle s’enrichit de l’accueil de parours divers, et a pu au fil des siècles modifier certains aspects du rite pour mieux s’inscrire dans l’évolution des mentalités, sa mission n’est pas seulement d’accueillir des sensibilités différentes, mais de les unir dans le Christ. Ce qui me semble exclure la multiplicité de communautés ad hoc avec chacunes leur propres rites et leur propres enseignements, car quelle progression vers le Christ et quelle communion peuvent naitre de dénominations qui conforment leur discours et leur rituel à la volonté des fidèles? Ne s’agit-il pas au contraire de conformer cette dernière à celle de Dieu, en contribuant à l’édifice d’un contenu de foi et de pratiques qui soit commune entre les différentes sensibilités et les différents parcours de vie, et dans lesquels celles-ci peuvent se rencontrer et s’unir, au lieu de rester chacune de leur côté dans leur apporche de la prière et de la rencontre avec le Christ, l’occasion de faire en quelque sorte violence à notre volonté individuelle, pour transformer celle-ci à l’image du Christ et accueillir notre prochain, avec ses différences et sa sensibilité, non suivant notre pensée mais suivant Son Amour?

« I. L’Église est une
 » Le mystère sacré de l’Unité de l’Église  » (UR 2)

813 L’Église est une de par sa source :  » De ce mystère, le modèle suprême et le principe est dans la trinité des personnes l’unité d’un seul Dieu Père, et Fils, en ‘l’Esprit Saint  » (UR 2). L’Église est une de par son Fondateur :  » Car le Fils incarné en personne a réconcilié tous les hommes avec Dieu par sa Croix, rétablissant l’unité de tous en un seul Peuple et un seul Corps  » (GS 78, §3). L’Église est une de par son  » âme  » :  » L’Esprit Saint qui habite dans les croyants, qui remplit et régit toute l’Église, réalise cette admirable communion des fidèles et les unit tous si intimement dans le Christ, qu’il est le principe de l’Unité de l’Église  » (UR 2). Il est donc de l’essence même de l’Église d’être une :

Quel étonnant mystère ! Il y a un seul Père de l’univers, un seul Logos de l’univers et aussi un seul Esprit Saint, partout identique ; il y a aussi une seule vierge devenue mère, et j’aime l’appeler l’Église (S. Clément d’Alexandrie, pæd. 1, 6).

814 Dès l’origine, cette Église une se présente cependant avec une grande diversité qui provient à la fois de la variété des dons de Dieu et de la multiplicité des personnes qui les reçoivent. Dans l’unité du Peuple de Dieu se rassemblent les diversités des peuples et des cultures. Entre les membres de l’Église existe une diversité de dons, de charges, de conditions et de modes de vie ;  » au sein de la communion de l’Église il existe légitimement des Églises particulières, jouissant de leurs traditions propres  » (LG 13). La grande richesse de cette diversité ne s’oppose pas à l’unité de l’Église. Cependant, le péché et le poids de ses conséquences menacent sans cesse le don de l’unité. Aussi l’apôtre doit-il exhorter à  » garder l’unité de l’Esprit par le lien de la paix  » (Ep 4, 3).

815 Quels sont ces liens de l’unité ?  » Par-dessus tout [c’est] la charité, qui est le lien de la perfection  » (Col 3, 14). Mais l’unité de l’Église pérégrinante est assurée aussi par des liens visibles de communion :

– la profession d’une seule foi reçue des apôtres ;

– la célébration commune du culte divin, surtout des sacrements ;

– la succession apostolique par le sacrement de l’ordre, maintenant la concorde fraternelle de la famille de Dieu (cf. UR 2 ; LG 14 ; ⇒ CIC, can. 205). » (Catéchisme de l’Eglise catholique, 813 à 815)

A ce titre, beaucoup de catholiques se reconnaitront dans les critiques formulées par un paroissien d’une communauté évangélique, et citées par l’article de la BBC:

« « We hold very firmly to classical biblical morality on issues of sex and marriage, » Edwards says.« It’s brilliant that they want the Church to be open to all sorts of different people, but my question would be ‘are they making the challenges of Jesus clear to people?’ Like the challenge that sex should only be between one man and one woman for life. »« 

Mais cette réaction est-elle même à mon avis un peu rapide. Autant par bien des aspects, ces « metal churches » me laissent sceptiques, autant je crois qu’elles interrogent également la conception de l’unité de l’Eglise des adeptes de communautés plus « mainstream« , pour rester dans le vocabulaire de la contre-culture…

Ce qui m’a frappé en tout premier lieu dans ces articles, ce sont les témoignages des paroissiens de ces communautés chrétiennes métalliques qu’ils citaient:

– The Order of the Black Sheep:

« Two of its members explain the church’s unique appeal: « I was brought up in a charismatic, happy clappy church, and I honestly wish I hadn’t been, » says Rees Monteiro. « There’s no standing around here, listening to someone waffle on. »

He shares Broomhead’s taste in music too. « I’m into really heavy metal. The more dark and twisted the better. » »

«  »I’m not a very conventional person, and found the traditional Church quite difficult. I think there’s a growing disconnect between the Church of England and what people can relate to. » »

– The Asylum Fellowship:

« Britain Stelly, a trustee, says: « You can be honest about anything going on in your life here, having sex, being gay, doing drugs, or even being into vampires. There’s no judgement here.

« I want to present faith in more intelligent ways to encourage people to get inspiration and go on their own spiritual journeys. » »

« One Asylum member, Catherine Field, recalls her first encounter with the group. « I remember being at Sunday school wearing black lipstick and thinking ‘can I still be a Christian and be all the other things I am?’, and then I came here and realised that I can. » »

«  »Many people in subcultures have been hurt by the insensitive actions of many churches, they say, adding, « We are trying our best to undo some of that damage. » »

« His view is confirmed by Pastor Bob Beeman, who runs Sanctuary International from Nashville, Tennessee, a ministry aimed at metal fans.

« A lot of people were getting rejected by the Church, especially in the 80s and early 90s. I didn’t want to see that kind of dogma and legalism and so I founded Sanctuary, » he says. « Today there are major Christian metal communities in really surprising places, from India to Lebanon. There are literally thousands of bands. » »

Le plus choquant, ce n’est pas pour moi que ces chrétiens metalleux aient pris l’initiative de créer leurs propres communautés, leurs propres rites, voire leurs propres enseignements, mais qu’ils l’aient fait parce qu’ils se sentaient exclus des Eglises plus traditionnelles…

Certes, aucun de ces témoignages ne semble venir de catholiques ni d’anciens catholiques. Et des metalleux arrivent à s’intégrer dans l’Eglise et à s’y sentir chez eux: j’en suis la preuve vivante. Mais la prolifération de ces communautés pose pour moi une question importante à tous chétiens: qu’est ce qui dans notre manière de vivre en Eglise, de l’incarner, de lui donner corps, de la rendre visible au monde, témoigne du Mystère de l’unité dans et par le Christ, et qu’est-ce qui y relève de conditionnements sociaux et culturels, de « superstructures idéologiques », pour reprendre de manière libre un concept marxiste, qui nous font donner pour des évidences ou des vérités universelles, voire des énoncés implicites de la foi, des prises de positions et des discours qui sont en fait des stratégies de défense de nos intérêts et de nos inclinations contingents?

Il est de coutume chez les catholiques, depuis Jean-Paul II, d’opposer une « culture de vie » à une « culture de mort »:

« 11. Mais nous entendons concentrer spécialement notre attention sur un autre genre d’attentats, concernant la vie naissante et la vie à ses derniers instants, qui présentent des caractéristiques nouvelles par rapport au passé et qui soulèvent des problèmes d’une particulière gravité: par le fait qu’ils tendent à perdre, dans la conscience collective, leur caractère de « crime » et à prendre paradoxalement celui de « droit », au point que l’on prétend à une véritable et réelle reconnaissance légale de la part de l’Etat et, par suite, à leur mise en œuvre grâce à l’intervention gratuite des personnels de santé eux-mêmes. […]
Comment a-t-on pu en arriver à une telle situation? Il faut prendre en considération de multiples facteurs. A l’arrière-plan, il y a une crise profonde de la culture qui engendre le scepticisme sur les fondements mêmes du savoir et de l’éthique, et qui rend toujours plus difficile la perception claire du sens de l’homme, de ses droits et de ses devoirs. A cela s’ajoutent les difficultés existentielles et relationnelles les plus diverses, accentuées par la réalité d’une société complexe dans laquelle les personnes, les couples et les familles restent souvent seuls face à leurs problèmes. Il existe même des situations critiques de pauvreté, d’angoisse ou d’exacerbation, dans lesquelles l’effort harassant pour survivre, la souffrance à la limite du supportable, les violences subies, spécialement celles qui atteignent les femmes, rendent exigeants, parfois jusqu’à l’héroïsme, les choix en faveur de la défense et de la promotion de la vie.

Tout cela explique, au moins en partie, que la valeur de la vie puisse connaître aujourd’hui une sorte d’« éclipse », bien que la conscience ne cesse pas de la présenter comme sacrée et intangible; on le constate par le fait même que l’on tend à couvrir certaines fautes contre la vie naissante ou à ses derniers instants par des expressions empruntées au vocabulaire de la santé, qui détournent le regard du fait qu’est en jeu le droit à l’existence d’une personne humaine concrète.

12. En réalité, si de nombreux et graves aspects de la problématique sociale actuelle peuvent de quelque manière expliquer le climat d’incertitude morale diffuse et parfois atténuer chez les individus la responsabilité personnelle, il n’en est pas moins vrai que nous sommes face à une réalité plus vaste, que l’on peut considérer comme une véritable structure de péché, caractérisée par la prépondérance d’une culture contraire à la solidarité, qui se présente dans de nombreux cas comme une réelle « culture de mort ». Celle-ci est activement encouragée par de forts courants culturels, économiques et politiques, porteurs d’une certaine conception utilitariste de la société.

En envisageant les choses de ce point de vue, on peut, d’une certaine manière, parler d’une guerre des puissants contre les faibles: la vie qui nécessiterait le plus d’accueil, d’amour et de soin est jugée inutile, ou considérée comme un poids insupportable, et elle est donc refusée de multiples façons. Par sa maladie, par son handicap ou, beaucoup plus simplement, par sa présence même, celui qui met en cause le bien-être ou les habitudes de vie de ceux qui sont plus favorisés tend à être considéré comme un ennemi dont il faut se défendre ou qu’il faut éliminer. Il se déchaîne ainsi une sorte de « conspiration contre la vie ». Elle ne concerne pas uniquement les personnes dans leurs rapports individuels, familiaux ou de groupe, mais elle va bien au-delà, jusqu’à ébranler et déformer, au niveau mondial, les relations entre les peuples et entre les Etats. » (Encyclique Evangelium Vitae, 11 et 12).

Sans rentrer dans ce billet dans les questions liées à l’avortement et à l’euthanasie, je remarque à la relecture de ce passage que Jean-Paul II définit « d’une certaine manière » cette « culture de mort » comme ce qui a rendu possible, et même invisible et comme allant de soi aux consiences contemporaines, une « guerre des puissants contre les faibles »: tous les discours, favorisés par les rapports de pouvoir au sein de nos sociétés contemporaines, qui ont amené à considérer comme des évidences morales des idées et des pratiques en fait contraires au bien commun.

Le problème qui se pose, dans ces temes de « culture de mort » et de « culture de vie », c’est que dès lors qu’on parle de « culture », on a vite fait d’y associer, de manière indissociable, des signes extérieurs d’appartenance: habits, courants artistiques, manifestes, coutumes, etc. Parce que la culture est tout d’abord une réalité historique certes (la culture d’une civilisation, d’un pays…), mais de manière plus visible, sociologique: tout ce qui permet aux membres de telle ou telle « tribu », de tel ou tel sous-groupe de notre société, d’affirmer leurs goûts et leurs convictions, et de faire corps, de se reconnaitre et de se faire reconnaitre: les metalleux, les cadres sup, les cathos, les geeks, etc. etc.

Alors que dans le texte de Jean-Paul II, le mot culture prend un sens philosophique: la culture de mort, ce sont les structures de notre société qui nous poussent, souvent à notre insu, à agir contre les plus faibles, et la « culture de vie », celles qui nous poussent au contraire à les défendre.

Même en étant conscients de leur différence, il est aisé de confondre, au quotidien, ces deux significations du mot « culture ». Ainsi, s’il est évident que le message de l’Eglise catholique s’adresse à l’ensemble des personnes de bonne volonté, et qu’elle accueille en son sein des fidèles de toutes origines sociales et culturelles, il existe de manière tout aussi certaine des groupes sociologiques dans lesquels la plupart des cathos se reconnaissent plus facilement, et qui sont identifiables par un certain niveau social, certains comportements au quotidien, certains parcours, certaines habitudes vestimentaires. Il est facile, à un niveau plus ou moins instinctif et lié à l’habitude, de les associer à la « culture de vie », donnant un contenu sociologique à celle-ci. Et inversement, quand on voit des personnes habillées en noir, qui portent sur elles des images qui renvoient explicitement à la mort et à la négation de Dieu, et qui semblent manifester, pour certaines, certaines blessures par rapport à la religion, il est facile, si facile de voir en elles des personnifications de la « culture de mort ».

Et c’est ainsi qu’on assigne au quotidien, sans forcément bien le réaliser, des contenus d’ordre moral à des phénomènes en réalité sociologiques et neutres. Par exemple, mardi dernier, lors d’un « twittapéro » catho, un autre blogueur catholique, lui-même ancien amateur de metal, m’a demandé si ça ne me faisait pas « bizarre » de cotoyer tous ces cathos. L’an dernier, d’autres habitués de ces rencontres ont exprimé leur étonnement de me voir sans tatouages ni T-Shirt noir, etl’une a évoqué les colliers et les bracelets à pointes, et leur caractère « agressif ». Toutes ces personnes étaient bienveillantes, et m’ont très sincèrement et pleinement accueilli: il n’empêche que même avec les meilleurs intention, on voit que dans un milieu catho, la présence de metalleux, ou de gothiques, ou de diverses autres minorités culturelles, fait « bizarre ». Et inversement, certes,  un catho versaillais typique dans un rassemblement de metalleux fairait aussi un peu décalé… Car être catholique, sur le plan de l’appartenance religieuse, c’est confesser sa foi en l’Eglise en en le Christ, mais sur le plan culturel, sociologique, c’est appartenir à une certaine communauté d’individus, avec ses codes, ses références artistiques et philosophiques, ses réseaux, ses dominantes politiques, etc. D’un point de vue sémantique, ces deux significations du mot « catholiques » sont distinctes, tout le monde ou presque en convient, mais au quotidien, nous les confondons très facilement.

Et c’est à mon avis comme ça qu’il est rendu possible des témoignages tels que celui-là:

 » One Asylum member, Catherine Field, recalls her first encounter with the group. « I remember being at Sunday school wearing black lipstick and thinking ‘can I still be a Christian and be all the other things I am? »

Une personne qui ne se reconnait pas chrétienne au sens sociologique et en vient à se demander si elle peut l’être au sens religieux…

Ou encore celui-là:

« Two of its members explain the church’s unique appeal: « I was brought up in a charismatic, happy clappy church, and I honestly wish I hadn’t been, » says Rees Monteiro. « There’s no standing around here, listening to someone waffle on. »

L’imprégnation de nombreux rassemblements chrétiens par les codes et les signes de reconnaissance de la majorité sociologique donne un sentiment de rejet à certains fidèles qui partagent une même foi, mais des repères culturels différents (autre exemple: si j’ai beaucoup reçu spirituellement des Frat et des JMJ auxquels j’ai participé, on y trouve parfois une forme de « joie obligatoire » qui suscite chez moi la mélancolie, voire une certaine irritation, sans parler de la musique…).

J’y vois une cause forte de cette méfiance à l’égard des dogmes et des rituels observable, à des degrés divers, chez les trois communautés de chrétiens metalleux cités plus haut. Leur exclusion de fait semble relever d’une certaine confusion, entretenue plus ou moins consciemment par beaucoup de fidèles, entre les signes d’appartenance au groupe sociologique « chrétien » et la profession d’une foi commune. De manière parallèle, ces chrétiens minoritaires qui souffre de cette ambiguité assimilent à leur tour les manifestations visibles de cette foi, les dogmes et les rites, à des signes d’appartenance sociologiques et les minimisent, voire les rejettent comme tels.

Or, comme nous l’avons vu, la « culture de mort » telle que définie par Jean-Paul II, au sens strict, signifie la « guerre des puissants contre les faibles » et la « culture de vie » la protection de ces derniers. Il est remarquable de constater que l’une des communautés citées par l’article de la BBC a choisi de s’appeler « l’ordre du mouton noir« :

« Why the name?

Black sheep were traditionally considered undesirable, their wool of little value, even considered by some as a mark of the devil. We really want the order to be a home for the marginalised, those who feel maybe a bit like the black sheep of society, even the black sheep of the church. It is slightly tongue in cheek and we don’t want to create a community of people moping about licking their wounds, more a community of people proud to wear their scars as a sign of God’s grace and healing.
We recognise that we are all on a journey and that we always have something to learn from one another.
Even if you do not share our beliefs we hope you can find a place with us to feel at home, no obligation. » (site de l’ordre)

Cette communauté se place donc du côté de l’agneau mis à part du troupeau, de la pierre d’angle rejetée par les batisseurs, du marginal, du plus faible… Sous les atours de la mort, elle revendique la culture de vie comme son charisme propre…

Et inversement, dans ce regard jeté par les chrétiens sociologiques sur leurs frères minoritaires dans la communauté, dans ce substrat culturel qui ne laisse pas toujours d’espace d’expression aux repères de ces derniers, n’y a t-il pas parfois, à des degré de gravité divers, des formes de confiscation de la foi et d’opression, pas toujours intentionnelle loin s’en faut, mais de fait,  des plus nombreux sur les plus marginaux, qui pourrait s’apparenter à une certaine forme de « culture de mort »?

Il n’est pas inintéressant en ce sens de souligner qu’il s’agit de phénomènes qui ont lieu au Royaume Uni, où, en 2007, la jeune gothique Sophie Lancaster fut battue à mort du fait de son apparence hors normes. Un fait divers qui ébranla fortement les consciences dans ce pays, et  qui poussa la mère de la victime à fonder l’association S.O.P.H.I.E. ( « Stamp Out Prejudice Hatred and Intolerance Everywhere »)  qui combat les discriminations contre les minorités culturelles et les personnes qui ont l’air « bizarre ». Ce crime n’avait aucun mobile religieux, mais il montre parmi d’autres exemples, qu’il existe dans notre société une mentalité de méfiance et de violence, rarement physique mais souvent verbale, sociologique et institutionnelle vis-à-vis des « contre-cultures », qui constitue un conditionnement qui imprègne la plupart de nos concitoyens, dans les communautés et églises chrétiennes inclus, qui a pu pousser certains déséquilibrés au meurtre, et qui semble donc constituer une culture de mort

Si je suis convaincu qu’aucun catholique que je connais, y compris parmi ceux très virulents contre le metal, n’approuverait en conscience de telles extrémités, il n’en reste pas moins qu’à côté des dogmes et des rites qui la structurent, et qui constituent son héritage spirituel et à proprement chrétien, d’origine surnaturelle, l’Eglise catholique, comme toute communauté, fonctionne comme un groupe sociologique, avec ses signes d’appartenance et ses repères sans rapport réel avec le dépot de la foi, sa majorité et ses minorités, ses luttes de pouvoir et d’influence.

Considérant donc la situation des représentants visibles de certaines cultures minoritaires en son sein, et le regard d’exclusion qu’ils sentent parfois peser sur eux, je pense que l’on peut mettre en évidence trois enjeux pour l’Eglise:

– Le premier lié à l’évangélisation: comment faire entendre la parole du Christ, au delà des signe visibles d’appartenance culturelle qui structurent l’Eglise en tant que groupe sociologique, à ceux qui se reconnaissent membres d’autres « tribus », avec des signes de reconnaissance différents, voire antagonistes?

– Le deuxième pastoral; comment accueillir ces derniers malgré leurs repères sociaux et culturels parfois si différents, et leur laisser un espace de parole qui puisse éventuellement imprégner le groupe majoritaire de tout ce au travers de quoi, dans leur culture apparemment contestataire ou « underground », l’Esprit s’exprime pour faire connaitre autrement la Bonne Nouvelle de Jésus Christ?

– Le troisième spirituel et écclésial: dans notre façon de faire Eglise, comment faire progresser l’unité de celle-ci, en nous défaisant de tous nos conditionnements d’origine  culturelle sociale pour contribuer à faire transparaitre, par delà son caractère immanent de groupe sociologique, de tribu, sa dimension transcendante et surnaturelle d' »épouse du Christ »?

Lors de la messe du mercredi des cendres, il y a deux jours, au Vatican, le pape Benoit XVI déclarait dans son homélie:

« Le prophète, pour finir, s’arrête sur la prière des prêtres, lesquels, les larmes aux yeux, s’adressent à Dieu pour lui dire : : « N’expose pas ceux qui t’appartiennent à l’insulte et aux moqueries des païens ! Faudra-t-il qu’on dise : ‘Où donc est leur Dieu ?’ » (2, 17). Cette prière nous fait réfléchir sur l’importance du témoignage de foi et de vie chrétienne de chacun d’entre nous et de nos communautés pour exprimer le visage de l’Église et comment ce visage peut être parfois défiguré. Je pense en particulier aux fautes contre l’unité, aux divisions dans le corps ecclésial. Vivre le Carême dans une communion ecclésiale plus intense et plus évidente, en surmontant les individualismes et les rivalités, est un signe humble et précieux en direction de ceux qui loin de la foi ou indifférents. » (Cité dans La Croix)

Si le Saint Père ne pensait sans doute pas, pas de manière prioritaire en tout cas,  à l’exemple qui est le sujet de ce billet, je pense que dans le prolongement de cette homélie, réfléchir dans notre coeur à la part de conditionnement culturel et d’attachement au formes mondaines de reconnaissance communautaires dans notre compréhension de ce que signifie être chrétien et membre de l’Eglise, et à tous ces jugements implicites ou explicites que nous portons sur notre prochain  parce qu’il ne rentre pas dans le moule de cette compréhension biaisée, parce qu’il nous semble défigurer l’image que nous nous faisons de l’Eglise, alors que c’est en fait nous qui la défigurons par une vision humaine, trop humaine, voilà qui pourrait constituer un bel effort pour ce Carême 2013 qui commence…

Holy Unblack Metal?

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , , on 11 décembre 2012 by Darth Manu

Angel 7 - Black and White

Dans mes précédents billets sur ce courant du BM, qui entend conjuguer l’esthétique propre à cette musique que certains définissent comme étant « satanique » par essence, avec des thématiques et/ou des convictions chrétiennes, j’en proposais la compréhension suivante:

« Ce que me paraissent faire la plupart des musiciens de black metal, lorsqu’ils composent un morceau ou un album, c’est mettre en notes toutes leurs angoisses, toutes leurs déceptions, toute leur révolte, tout leur mal être, tout ce qui parait absurde, dénué de signification, et contreproductif dans leur existence, pour donner un sens à ce qui ne semble pas en avoir, pour créer quelque chose de durable, de destiné à être apprécié et partager, à partir de ce qui parait enliser leur vie dans l’inertie, le néant et les ténèbres. S’il est vrai que certains groupes tiennent un discours complaisant ou inutilement provocateur sur leurs thématiques, et qu’une petite minorité s’est laissée aspirer par les ténèbres, pour commettre des actes très graves et/ou sombrer dans la folie, le black metal est foncièrement une tentative de donner du sens à ce qui parait ne pas en avoir, une revendication du désir d’exister et de créer contre les ténèbres et la fragilité qui semblent diriger nos vies. A ce titre, si cette revendication peut se borner à n’être qu’un cri de haine ou de désespoir, un simple constat de la méchanceté et de l’absurdité apparentes de notre monde, elle me parait pouvoir aboutir de manière bien plus juste et profonde dans une forme de quête de la beauté derrière la souffrance et les ténèbres, qui les transfigurent pour illuminer l’âme de l’artiste et de l’auditeur à partir d’émotions et d’états d’âmes qui étaient initialement sources d’angoisse et de confusion. […]

Alors le recours à des thématiques chrétiennes n’est certainement pas la seule manière d’exprimer cette recherche’un sens par delà la souffrance et l’absurde, d’un bien caché au sein du mal. […] Cette recherche de sens, qui passe prioritairement par l’expérimentation musicale, se constate dans la richesse musicale du black, beaucoup plus varié que beaucoup de personnes ne le croient. Mais on voit que le black metal, qui finalement est souvent porteur d’une forme d’espérance, d’un désir de percer les ténèbres, s’il semble certes trop sombre et froid pour chanter la joie pascale, parait éminemment compatible avec cette disposition à l’attente dans la nuit qui est la plupart des jours de notre vie notre quotidien de chrétiens, et dont on trouve l’expression liturgique dans l’accompagnement du Christ dans Ses souffrances et Sa mise en croix le Vendredi Saint, et dans l’attente tout au long du Samedi Saint de Sa Résurrectiondans la nuit de Pâques. »

Plusieurs éléments m’ont incité à revenir sur la conception que j’ai du black metal chrétien, et à en préciser les contours, les difficultés, et l’intérêt:

– certaines critiques qui m’ont été faites en commentaire d’un article récent.

– la lecture (encore partielle malheureusement par faute de temps) du livre Les chrétiens et les musiques actuelles de Pierre Benoit, qui m’a amené à repenser ma conception de la musique chrétienne

– un billet du père Michel Durand, responsable du service Arts, cultures et foi pour le diocèse de Lyon, où il exprime la conviction qu’il n’y a pas à proprement parler d' »art chrétien ».

– Ma participation au colloque Ecout&voir, organisé par ce même service Arts, cultures et foi, les 23, 24 et 25 novembre derniers.

Trois questions guideront ma réflexion dans ce billet:

– « Musique chrétienne », « musique satanique », qu’est-ce que cela signifie? Est-ce qu’associer une musique donnée à un contenu de foi a un sens?

– Chercher à définir les conditions de possibilités d’un black metal chrétien, n’est-ce pas intellectualiser de manière stérile cette musique, dont l’intérêt parait au contraire résider dans l’expression esthétique pure de sentiments violents, sans aucun recul réflexif?

– Du point de vue de la cohérence esthétique considérée en elle-même, comment exprimer par une musique aussi noire des émotions cohérentes avec la démarche chrétienne, qui reste une démarche d’élevation de l’âme, sans passer des relectures pychologisantes ni par la médiation d’un texte que l’on « plaquerait » sur une musique sans grand rapport avec lui, ni par une dénaturation musicale du black metal?

1) « musique chrétienne », « musique satanique »: problèmes de définitions

Je partirai ici de deux points de vue qui m’apparaissent antagonistes sur cette question, du moins de la manière dont ils la formulent:

Le point de vue de Deneb-tala, exprimé sur le présent blog:

« « Dans le black metal, l’anti-christianisme n’est pas une conséquence, il est la cause, la finalité. C’est pour cela que, du point de vue chrétien, je considère le black metal comme plus qu’un style de rock plus extrême que les autres. Sa raison d’être est d’exprimer le mal. Le black metal originel n’est pas contre une vision du Bien précise véhiculée par le christianisme actuel, il est contre le Bien en général. Si le christianisme dit « d’accord, nous vous acceptons », le black metal ne répondra pas « ok, mea culpa, on vous mal jugés », il restera, par essence, l’adversaire du christianisme. « 

Celui du Père Michel Durand, exprimé sur son blog:

« Après les trois jours passés à la découverte de créations culturelles peu usuelles dans une société marquée par le désir de ne choquer personne, je persiste dans mon affirmation qu’il n’y a pas d’art chrétien. Il existe une perception chrétienne d’une peinture, d’un théatre, d’un film, d’une musique, d’une poésie, mais il n’y a pas d’art chrétien. Il y a art. Par son contenu historique, religieux, par le message qu’il souhaite diffuser, il pourrait être dit « chrétien » ou « catholique ». Ne cesse-t-il pas alors d’être art pour devenir catéchisme, dénué alors de qualité créative proprement artistique? Face à l’art dit socialiste (le réalisme socialiste), je m’interroge de la même façon. Endoctrinement et non respectueux dialogue de la rencontre d’autrui dans sa sensibilité intime. Il y a spectacle artistique quand l’auditeur-spectateur » sort de la salle en disant: « j’ai été touché ».

Donc il n’y a pas plus de metal chrétien qu’il n’y a d’art chrétien. Seuls l’engagement personnel du poète, le regard qu’il porte sur la vie peut donner aux sentiments exprimés par les mélodies, les rythmes, un sens existentiel imprimé par la foi en la résurrection du Christ ».

D’un côté, le message porté par la musique, dans le cas du black metal, est conçu comme sa « cause », sa « finalité », son essence, avec des implications profondes sur sa cohérence et son identité musicales. De l’autre, il en est un accident, pour m’exprimer en termes aristotéliciens, c’est à dire qu’il ne touche pas à sa nature profonde, mais lui est contingent, peut en être dissocié sans que celle-ci change. Peu importe que le message porté par la musique soit à finalité satanique ou chrétienne, qu’il s’agisse de Mayhem, Antestor, Bach, ou d’un chant grégorien. L’essentiel est que celle-ci touche l’âme d’un chrétien, et qu’il y retrouve des émotions qui font sens dans sa vie de foi, quand bien même le compositeur aurait souhaité y communiquer un message radicalement contraire à celle-ci.

A noter que le premier point de vue semble mettre au centre de son analyse la composition de l’oeuvre par l’artiste, et le second la perception de celle-ci par « l’auditeur-spectateur », sur la question de savoir que signifie l’expression « art chrétien » (ou satanique, etc.).

Le problème est donc le suivant: les épithètes « satanique » et ‘chrétien », qui désignent à l’origine des réalités spirituelles et religieuses, sont-ils susceptibles de revêtir une signification musicale, et si oui, peuvent-ils définir un registre musical en lui-même, ou seulement impacter certaines de ses dimensions accidentelles (l’ambiance d’un morceau ou d’un album, certains choix de structures, etc.)? Peut-on parler de black metal satanique, de black metal chrétien? N’y at-il que du black metal satanique, d’un point de vue purement musical, ou également du black metal chrétien, ou alors seulement du black metal, ni chrétien ni satanique, mais simplement porteur des émotions voulues par le compositeur, qui peuvent être réinterprétées par l’auditeur, de manière indifféremment satanique ou chrétienne, en fonction de la coloration qu’elles prennent dans sa propre vie intérieure?

Que signifient les termes « musique chrétienne » et « musique satanique »?

Pour ce qui est de la musique chrétienne, je reprendrai les distinctions proposées par Pierre Benoit, auteur du livre Les chrétiens et les musiques actuelles, dans une interview accordée à Anuncioblog:

« L’évangélisation n’est jamais le fait d’une musique ou d’un média en tant que tel, mais de l’annonce de la Parole de Dieu et du Salut en Jésus-Christ, de la célébration liturgique authentique et du témoignage évangélique par la charité. Croire au pouvoir missionnaire de la musique est une erreur et conduit à la déception ; cela est aussi vrai de la musique grégorienne ou des cantates de Bach. L’amateur de telles musiques ne devient pas chrétien parce qu’il les écoute ; d’autres médiations s’imposent pour conduire au Christ. C’est pourquoi nous insistons sur l’authenticité de la mise en œuvre de ces pratiques musicales : c’est par la foi et la conversion personnelle des artistes, par la qualité artistique des textes et des musiques, par un souci de communion ecclésiale que ces musiques et ces groupes porteront des fruits missionnaires. Nous ne sommes sans doute qu’au début d’un processus nouveau dans l’Eglise catholique : le Conseil pour la pastorale des jeunes et des enfants est donc convaincu qu’il faut accueillir, promouvoir, accompagner ces pratiques musicales et en user pour l’évangélisation.« 

Quelle que soit sa « cohérence esthétique », une musique n’est pas par elle-ême chrétienne, mais c’est le contexte qui lui est donné qui rend cette caractérisation possible, dans différentes acceptations: témoignage personnel dans des spectacles profanes, louange, paraliturgie et assemblées de prière, et liturgie. Je précise que dans le cas du blackmetal, je me cantonnerai à la première acception.

Pour ce qui est de la musique « satanique », c’est beaucoup plus compliqué encore.

Pour commencer, qu’est-ce que le satanisme en lui-même: le culte d’une entité personnelle qui correspondrait à ce que l’Eglise catholique appelle « Satan », la mise en scène rituelle d’une représentation symbolique de la liberté humaine confisquée par les religions organisées, une philosophie anti-religieuse, anticléricale et hédoniste, un courant de l’occultisme puisant son pouvoir d’un égrégore opportunément appelé Satan, une résurgence radicale du néo-paganisme? Poser la question à des satanistes, et vous obtiendrez vraisemblablement autant de réponses que vous aurez d’interlocuteurs, et peut-être même plus. Entre l’Eglise de Satanpour qui Satan « représente », mais ne semble pas être, le Temple de Set qui y voit une résurgence du dieu égyptien Set, l’une des filles de LaVey qui ridiculise ces deux églises mais se décrit comme la descendante d’une authentique lignée de sorcière, feu Euronymous du groupe Mayhem qui, dans une interview accordée au journaliste musical et « révérend » de l’Eglise de Satan,Gavin Gabbeley,  citée dans le livre de ce dernier L’essort de Lucifer (Camion noir), affirmait que l’Eglise de Satan est davantage l’adversaire de sa conception, viscéralement théiste, du satanisme que le christianisme lui-même, et tous les groupes de back metal comme God Seed, Behemoth, etc. qui au contraire voit en Satan le symbole de leur propre liberté et rien d’autre, le satanisme apparait plus comme un slogan parfois à la mode dans certains milieux que comme une doctrine ou une croyance unifiées.  A la rigueur, on pourrait voir le plus petit dénominateur commun dans une certaine exaltation de la liberté comprise comme une jouissance sans entrave, l’apologie d’ue sorte d’égoisme éclairé, conjuguées à l’influence pas nécessairement intellectuelle mais du moins culturelle du thélémisme, le courant de l’occultisme inspiré de l’oeuvre d’Aleister Crowley (qui n’était pas sataniste), et à un intérêt esthétique pour les représentations contemporaines du diable t de l’enfer, et à une aversion plus où moins profonde pour la religion, perçue comme la source principale d’une forme de conformisme hypocrite qui gangrènerait nos sociétés.

Donc, déjà, le satanisme en lui-même, ce n’est pas très clair. Mais alors la musique « satanique », j’ai bien du mal à voir ce que ça peut être…

Quand je lis les commentaires de Deneb-tala, j’ai l’impression qu’une musique « chrétienne », ce serait une musique qui « élèverait » l’âme, qui aurait une sorte de dimension aérienne, extatique, tournée vers la louange et la dépossession de soi. Alors qu’une musique « satanique », ce que serait le black metal, serait alourdissante, régressive, focalisée sur l’expression, sincère ou faussement naïve, éventuellement cathartique, des plus bas instincts.

Ce qui me parait problématique dans cette conception, c’est la manière dont elle semble identifier les émotions portées par une certaine musique chrétienne et la démarche spirituelle en elle-même. Or, dans le cadre par exemple de la musique chrétienne, que ce soit la musique religieuse, la musique classique chrétienne ou la pop louange, on peut se demander si l’élevation spirituelle procède de sa propre identité musicale, ou si elle est simplement accompagnée par cette dernière.

Certes, la musique n’est pas neutre en elle-même. Si on prend un chant grégorien et un morceau de Marduk, et qu’on les jouent en alternance, mais en inversant leurs paroles, l’émotion portée par chacun d’entre eux ne sera très vraisemblablement pas altérée de manière significative, quoique cela paraitra sans doute curieux à un auditeur qui arriverait à comprendre les paroles. Pour autant, cela signifie-t-il que par nature, le chant grégorien, dans sa structure musicale, est davantage chrétien que le morceau de Marduk, et qu’inversement, celui-ci est plus satanique que le premier?

Il est vrai que le chant grégorien parait davantage propice à l’accompagnement et à la mise en valeur de la prière ou de la célébration liturgique, et le morceau de Marduk à celui d’une cérémonie païenne ou d’un saccage. Mais cela ne signifie pas que la musique en elle-même a une signification spirituelle univoque. Par définition , son message est d’ordre esthétique, c’est à dire, étymologiquement, qu’il est sensible, qu’il s’appuie sur les sens, l’ouïe de manière privilégiée, bien sûr, mais aussi la vue, dans le cas d’un concert, éventuellement le goût (la bière dans le metal), etc. Le sensible comme signe et préfiguration des réalités spirituelles: ce qui est tout à fait le sens de l’art chrétien, et comme une prolongation sensible du mystère de l’incarnation. Pour autant, le sensible n’est pas le spirituel, et l’esthétique n’est pas le sacré. La musique chrétienne cristallise des émotions sensibles souvent associées à l’accueil de la Grâce: la joie, le recueillement, la sérénité, la confiance, le sentiment de communion, etc. Le black metal fait de même avec des émotions qui naissent ordianairement, ou sont l’occasion, d’une rupture avec le divin: la haine, l’exaltation de soi, la tristesse, la colère… Mais la musique n’élève pas ni n’abaisse l’âme en elle-même. Ce qui l’élève, c’est la Grâce. Ce qui l’abaisse, c’est le péché. Les émotions qu’elle fait naitre dans l’âme peuvent être considérées comme les signes, les représentations de cette Grâce ou de ce péché. Mais pour autant elles ne sont pas cette Grâce ni ce péché. Il est clair qu’un auditeur ou un musicien de black metal qui laisse son âme à la merci des sentiments négatifs de cette musique, qui se laisse asservir par eux, se détourne du Salut, d’un point de vue chrétien. Mais il parait tout aussi certain que quelqu’un qui fait de même pour les émotions positives portées par une musique plus traditionnellemnt associée à l’expression de la foi chrétienne fait de même. En effet, la joie du Salut, n’est pas d’ordre sensible, naturel, mais surnaturel. Elle est donnée et non pas acquise, contrairement à celle qui nait de la création musicale. La musique chrétienne peut la mettre en valeur ou la préfigurer, au sens où elle la suggère et où elle finit pas s’effacer devant elle. Mais quelqu’un qui se laisserait absorber par la joie sensible et en ferait dériver uniquement le plaisir qu’il en retire, quand bien même il serait croyant, serait  en dangerd’occulter et d’oublier la joie spirituelle de la Grâce qu’elle suggère, et en ce sens la musique même religieuse n’aurait pas sur lui d’effet plus bénéfique, d’un point de vue chrétien, que du black metal. Inversement, une personne qui dans le cri de haine du chanteur de black metal contine à traquer la possibilité d’une présence cachée de l’Esprit est dans une démarche spirituelle, qu’il soit compositeur, musicien ou auditeur, car l’élevation de l’âme n’est pas dans la cohérence esthétique d’une oeuvre, mais dans la manière dont celle-ci est contextualisée, que ce soit par l’auditeur, dans l’effort qu’il fait pour reconnaitre l’action de Dieu en germe dans toute chose, mais également dans l’action de l’artiste, lorsque celui-ci joue du contre-emploi et du renversement des codes esthétiques pour suggérer cette dernière. De même qu’une personne dans la joie sensible peut être aveugle, du fait de cette dernière, à la Joie de l’Esprit Saint, et qu’une autre au comble du désespoir peut soudain devenir, par contraste, beaucoup plus attentive aux traces de Ce Dernier.

En ce sens, une musique ne peut être « par nature » chrétienne ou satanique, car ce qui constitue celle-ci est d’essence différente des choses spirituelles, qui ne sont pas d’ordre sensible mais surnaturel, quand bien même elle peut avoir, du point de vue de l’art chrétien,  pour fonction dans l’art de faire signe vers elle, de manière différente efectivement suivant les propriétés esthétiques de tel ou tel registre, mais sans que celles-ci puissent de façon nécessaire induire ou interdire l’élevation (ou la déchéance) de l’âme de l’auditeur. Et donc le black metal n’est pas plus par nature satanique, que les chants grégoriens, l’oeuvre de Bach ou les albums de Glorious ne sont, de par leur nature musicale considérée en elle-même, de la musique chrétienne.

2) « black metal chrétien »: cette expression a-t-elle un sens musical, ou bien n’est-elle qu’une abstraction intellectuelle?

Est-il seulement souhaitable, d’un point de vue musical, qu’il y ait du black metal chrétien? N’est-ce pas une manière de diluer, de relativiser ce qui en fait la saveur, cette révolte à l’état brut, ce grand NON viscéral et qui refuse toute compromission? Le black metal chrétien en ce sens peut-il être autre chose que médiocre?

Un de mes commentateurs, Aimfri,  m’objectait récemment l’argument suivant, très fort en lui-même:

« Il y a un point récurrent de ton discours, Manu, sur lequel je n’arrive pas à me décider. Tu prêtes au black metal (ou aux « arts extrêmes » au sens large, d’ailleurs) une fonction expressive de la souffrance, de la colère, bref des frustrations et émotions négatives inhérentes à la nature humaine, et tu te sers de cette fonction pour légitimer, en quelque sorte, l’approche unblack. Jusque là je te suis, mais j’ai plus de mal quand tu te mets à parler de rechercher des appels à l’aide plus ou moins inconscients dans ce genre musical. Non pas parce que lesdits appels ne seraient pas présents, au moins pour une partie des groupes et musiciens concernés – je vois difficilement comment comprendre le clip de « Sociopath » de Lucifugum autrement, par exemple – mais plutôt parce qu’une telle approche casse complètement l’esthétique qui, à mon sens, fait tout le plaisir de cette musique. Appeler à l’aide, c’est admettre son impuissance, c’est se tourner vers l’extérieur dans une attitude passive (en attente d’un changement exogène du système que l’on renie). L’inverse exact de la symbolique BM, qui est entièrement focalisée sur la destruction de l’environnement que le musicien conspue (ou dit qu’il conspue).
Je crois que cela rejoint ce que dit Deneb-tala ci-dessus : « Être auditeur de black metal, pour moi, c’est aussi jouer le jeu, prendre le produit comme tel et avoir la naïveté de croire que c’est vrai. » Si l’on se met à rechercher le sous-discours, le type concret avec un nom civil qui ne finit pas en « -shoggoth », celui qui bosse pour payer ses factures et qui n’en peut plus d’être harcelé par son patron/son ex névrotique/sa mère castratrice, l’image jouissive du blackmétaleux affranchi de toute règle de cohérence élémentaire et qui hurle une haine parfaitement gratuite (dans le sens : sans aucun motif particulier) s’affaisse. Pour profiter du black metal, j’ai besoin de me mettre à croire, pendant un temps, que le type que j’entends est sérieux et croit dur comme fer à ce qu’il dit, que la méchanceté bête et directe (tous morts, boum, point final) domine aussi son subconscient. Sinon, il ne peut pas me faire peur. Sinon, il n’est plus un funambule qui tient au-dessus d’un vide absurde sur un fil tendu entre le sérieux et la pitrerie, ou alors le filet de sécurité est 30 centimètres sous ses pieds. En un mot, il n’est plus extraordinaire.

Peut-être est-ce pour ça que j’ai moi aussi du mal à croire au unblack metal. Un black metal créateur ? Un black metal qui reconnaît qu’il exprime la souffrance intérieure de son auteur – et, du même coup, l’humanité élémentaire de celui-ci ? Un black metal qui ne reposerait plus sur cette contradiction élémentaire de vouloir tout foutre en l’air, partout, sans arrêt, sans raison ? Ce n’est pas une trahison, ni rien de ce genre. C’est juste ennuyeux…« 

A cela, je réponds que le black metal, comme toute musique, exprime des émotions avant d’illustrer des idées (des idées au sens de discours sur l’homme, sur Dieu etc., en tout cas. Peut-être la musique exprime-t-elle des idées musicales). La plupart des morceaux comportent certes des paroles, qui peuvent être, ou non sataniques. Et leur composition est aussi, au moins en partie, l’expression d’un certain nombre d’idées, de croyances ou de questions qui habitent leurs auteurs. Cependant, ce qui est communiqué de manière immédiate, ce sont des sonorités, qui prennent sens en fonction de l’intériorité de l’auditeur, parfois en correspondance avec le message communiqué par l’artiste, mais parfois aussi en contradiction avec ce dernier, suivant qu’il soit sensible ou non au référentiel qui accompagne la mise en forme de cette musique, ou tout simplement qu’il le connaisse. Quelqu’un qui ignore tout de l’histoire du black metal , des influences satanistes de ses pionniers, et des mises en scène des albums et des concerts, aura-t-il les mêmes images et les m^mes émotions qui naitront en lui à l’écoute d’un morceau de Marduk ou de Mayhem qu’un auditeur qui suit l’histoire du black metal depuis les années 1980?

Cette question reste très théorique, mais elle me permet de poser l’idée suivante: sans nier l’apport des textes, de la mise en scène, de l’imagerie de la pochette, etc., la plupart des auditeurs reçoivent la musique en résonance, de manière prioritaire, avec leur propre intériorité et leur propre référentiel émotionnel et spirituel, y « accrochent » ou non en fonction de sa correspondance avec leur propre vécu, et lui apportent un contexte et une signification en partant de ce dernier, ce qui implique parfois un déplacement de sens conséquent par rapport à l’intention portée initialement par la musique. Ainsi un adolescent écoutera une musique religieuse chrétienne en lui donnant un sens martial, épique. Ainsi tel chrétien écoutera un morceau de black metal, conçu dans une perspective qui dissocie fortement l’expression de la souffrance, de la colère ou de la révolte, du contenu de la foi chrétienne, dans la contexte de sa propre démarche, qui tente d’éclairer au contraire par sa foi l’expérience de ces émotions, auxquelles il est à un moment donné de son existence soumis comme tout un chacun.

Tout ça pour dire que ce qui est immédiat dans l’écoute du black metal, c’est l’émotion qu’il nous communique, distincte de l’interprétation que nous lui donnons. Celle-ci, d’après mon expérience d’auditeur, vient par dessus, dans notre effort pour déterminer si le plaisir esthétique qu’elle nous procure éventuellement est acceptable suivant notre éthique, ou non.  Ainsi, quand j’avais 19 ans, que j’ affichais des sympathies pour le satanisme et que j’étais d’extrême-gauche, lire les paroles de tel morceau de Venom ou de Marduk ou de Dark Funeral augmentait mon plaisir esthétique, alors que j’allais bloquer sur un titre à connotation même vaguement d’extrême droite ou simplement nationaliste, et ne surtout pas chercher à lire les paroles. Inversement, avant mon retour définitif au metal, le chrétien balbutiant que je suis devenu quelques années plus tard, lorsqu’il s’essayait ponctuellement à réécouter du black ou du death metal, évitait absolument de s’attarder sur les paroles ou même le titre des morceaux, et préférait composer ses porpres paysages mentaux à partir de l’émotion musicale pure.

Considérons trois auditeurs différents de black metal, qui prennent tous plaisir à l’écoute de cette musique, mais ont un cadre référentiel qui fait qu’ils ne peuvent lui donner une même signification et continuer à éprouver en toute bonne conscience cette satisfaction. Mettons: un sataniste ou un athée violemment anti chrétien, un athée ou un agnostique favorablement disposé à l’égard du christianisme ou du moins défavorablement à l’égard du satanisme et du blasphème, et un chrétien. Le premier trouve une parfaite harmonie entre sa pensée et les émotions communiquées par la musique, et se laisse sans regret absorber par celle-ci. Le second, et cela me parait être la position d’Aimfri et de Deneb-tala, se rend bien compte que le message primitif associé à ces émotions est mortifère et destructeur, pour ne pas parler de celui explicite porté par les paroles de nombre de groupes de black, et n’y donne sous assentiment que sous la forme d’une fiction, par laquelle il va choisir de se laisser emporter, mais de manière codifiée, comme une sorte de défoulement ou d’échappement temporaire à la réalité ( ce qui me parait correspondre au passage à peu près à la première des deux fonctions cathartiques que j’assignais récemment à l’écoute du black metal chez certains):

« Je crois que cela rejoint ce que dit Deneb-tala ci-dessus : « Être auditeur de black metal, pour moi, c’est aussi jouer le jeu, prendre le produit comme tel et avoir la naïveté de croire que c’est vrai. » Si l’on se met à rechercher le sous-discours, le type concret avec un nom civil qui ne finit pas en « -shoggoth », celui qui bosse pour payer ses factures et qui n’en peut plus d’être harcelé par son patron/son ex névrotique/sa mère castratrice, l’image jouissive du blackmétaleux affranchi de toute règle de cohérence élémentaire et qui hurle une haine parfaitement gratuite (dans le sens : sans aucun motif particulier) s’affaisse. Pour profiter du black metal, j’ai besoin de me mettre à croire, pendant un temps, que le type que j’entends est sérieux et croit dur comme fer à ce qu’il dit, que la méchanceté bête et directe (tous morts, boum, point final) domine aussi son subconscient. Sinon, il ne peut pas me faire peur. Sinon, il n’est plus un funambule qui tient au-dessus d’un vide absurde sur un fil tendu entre le sérieux et la pitrerie, ou alors le filet de sécurité est 30 centimètres sous ses pieds. En un mot, il n’est plus extraordinaire. » (Aimfri)

Et enfin le troisième constate que le message, même pris au second degré, parait incompatible avec le mouvement de sa foi, mais se rend compte parfois, comme c’est mon cas, que la manière dont cette musique résonne en lui n’est pas nécessairement contraire à l’éclairage porté par cette dernière, et va réinterpréter cette résonance dans un sens qui explicite ce phénomène.

Il s’agit de trois interprétations différentes, qui s’éloignent de manière croissante de l’intention initiale des pionniers de ce registre musicale. Ce qui ne signifie pas que les dernières sont moins légitimes que la première. Ce qui fait à mes yeux la valeur d’une musique, d’un morceau, c’est sa capacité à résonner dans les âmes d’auditeurs issus de parcours parfois très différents du compositeur. C’est l’intuition, le coup de génie, qui va faire que celui-ci, d’une manière qui transcende sa pensée propre, va toucher des personnes d’un horizon, et d’opinions, complètement différents. Et le sens qu’on va donner à cette résonance, pour l’accepter ou la rejeter, s’y complaire ou la tenir sous contrôle vient par dessus, inévitabelemnt, mais de manière distincte. C’est pourquoi j’ai du mal à comprendre ceux des black metalleux qui considèrent que la démocratisation croissante de cette musique est la marque d’un affaiblissement de son message. Car le message d’une musique n’est pas son enrobage philosophique, mais son pouvoir de résonance.

Il ne s’agit donc pas pour moi, quand je réinterprète le black metal comme l’expression de la déréliction de la Croix, de psychanalyser les musiciens de black metal ou de leur attribuer des intentions cachées. Je ne défends pas une « fonction expressive » du black metal, au sens où la haine cacherait la souffrance, et qu’Euronymous ou Varg Vikernes, de manière inconsciente, auraient fait de leur musique un appel à l’aide, ce que je ne pense pas. Je dis que le registre musical qui a servi à Euronymous ou à Varg Vikernes à exprimer la haine, peut chez un musicien chrétien exprimer la souffrance et le cri vers Dieu, et non en défiance de Lui, sans que ses propriétés musicales soient altérées de manière significative. Et que les morceaux par lesquels ils ont exprimé leurs idées démentes, ont touché en profondeur des personnes beaucoup plus saines d’esprit, parce que l’émotion esthétique portée par leur musique s’est révélée plus riche que leur propre intériorité, et a pu aussi entrer en résonance avec les interrogations, y compris légitimes, portées sur la souffrance, la révolte, etc., portées par l’intériorité de personnes beaucoup plus saines. Et que détacher le black metal de ses origines satanistes et antichrétiennes, ce n’est pas pour moi jouer intellectuellement sur les paradoxes, ou plaquer des idées sur une esthétique qui exprime leur contraire, mais simplement prendre acte que le black metal ne touche pas que des personnes mauvaises, ni uniquement d’une manière qui corrompt, et que donc la signification profonde de son esthétique n’est pas épuisée par l’idée d’une « musique du mal ». Ce qui rend légitime à mes yeux la démarche des musiciens d’unblack, qui ont écouté du black metal satanique, s’en sont inspiré, pour créer leur propre art d’intention chrétienne. Car le message portée par l’esthétique est à la fois plus riche et plus pauvre que celui communiqué par les idées, et qu’une même musique qui illustre de façon particulièrement forte un cri de haine, peut également résonner comme un cri de souffrance, d’une manière qui modifie son esthétique de manière accidentelle, mais pas forcément de maniree essentielle. De mon point de vue de non-musicologue du moins.

Et c’est pourquoi enfin l’attitude de ceux qui, non seulement critique (cez qui est toujours légitime), mais raillent la démarche des black metalleux chrétiens me parait absurde. Car cela revient à décréter que l’esthétique propre à un courant musicale n’a aucune chance de faire écho à l’intériorité d’un chrétien, à sa manière chrétienne de vivre les émotions portées par le black metal. Mais que connait-on de la vie spirituelle chrétienne, telle qu’elle se vit au jour le jour, pour être si affirmatif?

3) unblack metal et « outre-noir »: exprimer la lumière par delà les ténébres

J’avais promis ce billet pour la mi-novembre, soit une dizaine de jours avant le colloque Ecout&voir. Rétrospectivement, je suis très heureux d’avoir pris du retard, car le second jour de celui-ci, j’ai assisté à une présentation de l’oeuvre du peintre contemporain Pierre Soulages, qui, si dans sa démarche est très différente de celle du black metal, malgré le lien thématique du travail sur la couleur noir, me semble par contre avoir de profondes affinités avec la manière dont je comprends la possibilité d’un black metal chrétien.

« Se retrouver face à soi-même
« Outrenoir », le mot est lâché. En 1979, Pierre Soulages s’essaye à une pratique inédite, celle d’aller « au delà du noir » en projetant la lumière sur des tableaux entièrement sombres. C’est le reflet de la lumière d’un unique mur blanc qui fait apparaître la force et la brillance du noir dans ses premières œuvres de la période.
De plus en plus fluide, sa peinture coule sur les toiles et reflète la lumière avec bien plus de force que le blanc. Mieux, l’éclairage fait apparaître son épaisseur et sa consistance, ses sillons creusés par des coups de brosses violents, dans ce qui devient un noir habilement sculpté.

Dominé par une dizaine de ces polyptyques intenses, suspendus dans les airs au milieu de la dernières salle, le visiteur se laisse envahir par un sentiment de gravité, mêlé à une introspection sereine. Résonne alors en écho la démarche de Pierre Soulages: « Je crois que je fais de la peinture pour que celui qui la regarde – moi comme n’importe quel autre – puisse se trouver, face à elle, seul avec lui-même. » » (Alexia Eychenne (www.lepetitjournal.com) 19 novembre 2009)

Faire sentir les limites, l’enfermement des émotion sombres et au dela la possibilité de la lumière, en posant un regard chrétien, lumineux, sur le matériel musical « ténébreux » qu’est le black metal, voilà comment je conçois la possibilité d’un « unblack metal », ce qui parait analogue à la démarche picturale de Soulages.

Analogue et non pas identique:

– parce que chez Soulages, il s’agit d’un travail littéral, non symbolique comme dans le cas de l’unblack metal, sur la lumière et la couleur noire, sans forcément de sens spirituel derrière.

– Parce que chez ce dernier, il n’y a pas volonté de transmettre un message ou une interrogation, mais de laisser le spectateur y trouver sa propre signification.

– Parce qu’on pourrait d’une certaine manière opposer la démarche de plasticien qui est celle tout particulièrement de Soulages, fondée sur la présence intemporelle, à celle de la musique qui nait de l’écoulement du temps:

« Alors on comprend que le peintre se tourne vers les poètes, par exemple il aurait pu citer celui qui, à propos de l’instant, s’écrie : « Arrête-toi, tu es si beau ! ». Par là en effet la peinture rejoint le rêve, celui de la totalité, de l’harmonieuse totalité du moment grec de notre histoire. La musique, elle, nous confronte à l’irréversible, elle éveille en nous le sentiment de nostalgie, et non celui de la plénitude de la présence comme le fait la peinture de Pierre Soulages« .(Les écrits de Soulages: Réflexions sur les rapports de la peinture, de la poésie et de la musique dans les Écrits de Soulages, Roger Bruyeron)

Mais analogue quand même, parce que dans son oeuvre, le paradoxe des ténébres qui mettent en valeur la lumière ne nait pas d’une médiation ou d’une réinterprétation intellectuelles, mais du jeu esthétique de l’oeuvre en lui-même, de manière immédiate et sensible:

« La peinture de Pierre Soulages est animée par la volonté d’éliminer de la toile toute tentative de signifier, afin de mettre le regardeur face à la présence, au surgissement immédiat de ce qui se tient là. En cela la peinture est proche, selon nous, de la musique, pur jeu des intensités et des rythmes sonores, c’est à dire du temps. Pourquoi Pierre Soulages se réfère-t-il si peu à la musique et si souvent à la poésie, art de la signification s’il en est? Et quelle importance faut-il reconnaître alors au temps dans l’expérience de l’art, de la peinture en particulier? C’est ce point que nous tentons, à notre tour, de développer » (idem, résumé)

Mon idée, et malheureusement je manque des compétences musicales et musicologiques nécessaires pour la démontrer à partir d’exemples précis, est que le travail musical des ténèbres qui est propre au black metal, qui pour beaucoup de musiciens consiste à s’inspirer de tout ce qui est signe de la déchéance et de la damnation de l’humanité (la mort, le blasphème, la damnation, le mal, la guerre, le nazisme parfois), peut paradoxalement, SANS la médiation des textes ni d’interprétations psychologisantes ou philosophiques, de manière purement esthétique, exprimer la possibilité du Salut et de la lumière.

De manière sans doute trop empirique, je ressens à l’écoute des morceaux de black metal, qu’ils soient d’ailleurs sataniques ou chrétiens dans leurs thématiques, comme une sorte de dimension homéopathique: leur ambiance souvent étouffante et ténébreuse me fait guetter, de manière plus attentive et reconnaissante, les quelques moments de clairs-obscurs, au travers des breakspar exemple,ou encore des chants clairs dans le cas des morceaux plus symphoniques, etc. L’ambiance qu’ils créent me fait désirer et apprécier l’attente de la lumière de façon différente.

Si je puis me permettre une analogie avec les offices des heures dans la liturgie catholique (et sans assigner de fonction liturgique au black metal) je dirais que prier Dieu et exprimer l’attente du jour dans les Complies, alors que la nuit est tombée et que l’on se prépare à l’obscurité et au sommeil, qu’on lui demande de protéger notre sommeil et de garder notre âme si nous venons à mourir, éclaire sa Grâce de manière différente, mais tout aussi valable que le prier pendant les laudes, alors qu’une nouvelle journée commence et que l’on loue sa Gloire renaissante.

Et de même, chercher Dieu au travers d’une musique qui à ses origines tendait à exprimer sa négation, ce n’est pas pour moi y plaquer le cahier des charges d’une musique de louange, à la manière dont on commettrait un contresens en plaquant les hymnes des laudes sur l’office des complies, mais le prier, et chercher à le rencontrer et à manifester le travail de Son Esprit, de manière différente. Car ma conviction de chrétien et ma foi est qu’il n’existe pas de territoire ni de réalité qui soit entièrement la propriété du mal, qui soit inaccessible au travail de la Grâce. Il n’y a pas une matière (au sens de réalité sensible) mauvaise qui s’opposerait aux matières lumineuses et bonnes, comme la religion manichéenne l’enseignait contre la foi chrétienne, mais une réalité où toutes les créatures, et toutes les créations, sont secrètement travaillées par la Grâce, et ont la possibilité d’occulter, de nier ce travail et les possibilités qu’il offre, ou au contraire de les développer et les manifester. Je crois que le black metal, en tant que musique, ne fait pas exception à ce principe qui est selon moi au coeur de la foi chrétienne, et j’en veux pour preuve que dès les débuts du black metal, et de manière pérenne, s’est développé un black metal chrétien: plus on cherche à nier Dieu, et plus cela donne envie à d’autres de trouver sa trace là où on la rejetait. Ce qui me parait un fruit de l’Esprit.

Pour conclure, je reconnais que mon interprétation esthétique, via le concept d’outrenoir que j’emprunte à Soulages, est encore très embryonnaire. mais il me protera dans la rédaction de mes futurs articles sur l’unblack metal, où j’espère développer et illustrer cette transposition. J’ai d’ailleurs superbement dérivé dans ma troisième partie d’une problématique esthétique à des considérations purement spirituelles, mais cele-ci visait moins à livrer une théorie clés en main qu’à donner le fond de mon intuition, que ce blog vise à approfondir et à défendre.

En attendant, voici un exemple de morceau d’unblack qui exprime une réalité en harmonie avec les thématiques du black metal, qui est radicalement en opposition avec la foi chrétienne: la destruction de lacration divine en nous-mêmes, et qui pourtant, dans l’espèce d’enfermement cyclique de son refrain parexemple (désolé pour la formulation de non-musicologue) me parait pousser l’auditeur à chercher au delà du cercle morbide où s’enferme le narrateur du texte en appui, un peu à la manière dont la clôture des monastère ne donne pour seul horizon aux moines que le ciel (et dans le cas de ce morczau encore, je passe partiellement par la médiation du texte, par manque de compétences):

Betrayed

I am in pain
I am… the cursed one

Life is not what it was meant to be
What I didn’t ask for has now turned my way
Somewhere in a garden it all turned wrong
Things I once believed in have now turned evil

Yet I pray, « Deliver me from evil »
But another spell pulled me away

Will suicide break the ring of curse
Tomorrow I’ll be gone, so don’t look for me

I am lying on my death-bed, with chaos in my mind
My life took more than it gave
Betrayed and deceived I will now pass away
And with the gun in my hand, my questions
Are soon to be answered

 Will suicide break the ring of curse…

Satan and god, the thought passes my mind
Heaven and hell, it’s not up to me
If the Christians that I’ve seen
Represent the true God of heaven
Then it’s not a place that I want to be
But if I’m blinded, please open my eyes
And help my now…

 Will suicide break the ring of curse
Tomorrow I’ll be gone, then you’ll be all alone (Source: Dark Lyrics)

Quelques éléments de réponse préliminaires à certaines objections au « black metal chrétien »…

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , , on 17 octobre 2012 by Darth Manu

Ce « billet » n’en est pas vraiment un, mais est un copier-coller d’un commentaire que j’ai posté sous le précédent, en réponse à certaines objections qui m’étaient faites sur la question de la légitimité ou non d’un black metal chrétien. En attendant un second billet plus approfondi sur cette question, à paraitre d’ici la mi-novembre, il a pour raison d’être, d’une part, d’éviter de trop « flooder » un article davantage axé sur les relations entre black metal, christianisme et art contemporain, d’autre part de rendre plus visible cette discussion intéressante qui est menée depuis plusieurs jours sur « l’unblack metal »:

Je pense qu’il y a un petit malentendu sur ce que j’entends par « black metal chrétien ». J’y consacrerai prochainement un billet à part entière, probablement d’ici la mi-novembre, mais je vais donner dès maintenant quelques éclaircissements très rapides.

En premier lieu, quand je parle de black metal « chrétien », je ne l’entends pas au sens où l’on peut dire que Glorious est de la pop chrétienne, ou même que HB, Stryper ou Theocracy sont du metal chrétien. Le black metal, en tant que support musical, ne permet pas de manifester toute la Gloire de la Résurrection dans toute sa plénitude et son achèvement. C’est en ce sens que j’écris plus haut qu’on ne peut pas faire d’alleluia black metal. Le black metal, précisément en ce sens que sa quête de la violence et du désespoir à l’état pur est aporétique, qu’elle ne débouche certes pas sur la révélation pleine et entière d’une transcendance, mais qu’il échoue également à concrétiser cette négation absolue de Dieu cherchée par ses géniteurs, pose une question, celle de la possibilité de la conversion (et inversement celle de la possibilité de l’apostasie). Il n’y répond pas, il la pose juste. Et en ce sens, d’un point de vue chrétien, il est intrinsèquement limité et effectivement « impuissant ». C’est pourquoi personnellement je n’écoute pas que du black metal, mais j’alterne avec des épisodes découte de heavy metal, de power metal, de metal symphonique, de msuique proprement religieuse même, toutes beaucoup plus à même d’exprimer la joie pascale. C’est pourquoi également je concluais un précédent billet, qui m’avait servi de méditation l’an dernier lors du samedi saint, par la phrase suivante:

« Et comme l’attente dans les ténèbres finit par céder place à la lumière, je vous laisse et vous souhaite une joyeuse Fête de Pâques! »

Pourtant, je défends cette quête d’un black metal chrétien pour les raisons suivantes:

– D’une part parce que cette question est un fait historique, et est posée par de nombreuses personnes dans de nombreux pays, et quasiment depuis l’apparition du black metal en tant que telle. Des personnes aiment profondément cette musique, sont chrétiennes, luttent pour trouver une cohérence entre ces deux aspects de leur vie, et je pense que la moindre des choses vis à vis de ces témoignages est de poser cette question à fond.

– D’autre part, du point de vue de mon expérience personnelle:j’ai commencé à écouter du black metal à l’âge de 18 ans (j’en ai 35 aujourd’hui) dans une période de révolte contre l’Eglise et le christianisme. A l’époque, j’étais profondément attiré par l’angle sataniste, au fond plus encore que par la musique elle-même. En fait, je voulais moi-même devenir sataniste, même si concrètement ça ne s’est jamaisfait. Je suis revenu définitivement dans l’Eglise, après un long et douloureux cheminement personnel, à 28 ans. A cette époque, je n’écoutais plus de msuique, mais vraiment plus du tout. Vers 31 ans, j’en ai conçu du regret, et ai recommencé à écouter du metal, en privilégiant son expression chrétienne. Ce que j’ai remarqué, c’est que bien que j’ai définitivement tourné la page de la révolte, et que l’aspect anti chrétien du black metal me parait aberrant, j’apprécie toujours la musique, et en fait davantage qu’avant, même si c’est par période alternée avec des périodes où j’écoute d’autres styles.Ma question est « pourquoi? ». Je ne dis pas que j’y ai pleinement répondu, mais c’est l’un des objectifs de ce blog d’y arriver.

S’il est certain que je n’imagine pas que l’on passe du black metal même chrétien dans des rassemblements type JMJ ou FRAT comme on y passe du Glorious ou du Agapè, il m’a semblé cepndant distinguer trois compréhensions de ce terme « black metal chrétien », qui me paraissent légitime.

1) D’un point de vue interne au black metal: le black metal ne peut exprimer la conversion en tant que telle, mais il en suggère la possibilité. Le fait qu’il y ait du black metal chrétien peut se concevoir comme un phare dans la nuit du black metal (d’où le titre de mon blog, même si c’est aussi une chanson des Beatles).Ce que les groupes de black metal chrétien rappellent, qu’on soit convaincu ou pas par l’adaptation du black metal à leur foi (en fait très diverse, comme je le montrerai dans mon billet) qu’ils proposent, c’est que même au plus profonde de la nuit, au plus profond de la révolte, la possibilité d’être touché par Dieu, la proposition de sa Grâce, demeure. Ce qui me parait exprimé de façon tout à fait géniale par l’intro de l’abum Hellig Usvart, de Horde: « A Church Bell Tolls Amidst the Frozen Nordic Winds ». Commel’indique ce titre, on entend les murmures d’un vent qu’on imagine souffler puissament sur les étendues désertiques de la Norvège, tant célébrées par certains groupes de black metal, et au loin, la cloche d’une église. D’une manière différente, l’unique membre du groupe Elgibbor, qui était sataniste, drogué, alcoolique, s’est converti et abandonné quasi instantanément, et à vrai dire miraculeusement toutes ses addictions (et pour connaitre des personnes en proie à certaines, je sais que c’est loin d’être évident). Il ne faisait plus siennes cette souffrance et cette impuissance présentes dans le black metal. Pourtant il a éprouvé le besoin de rester dans le milieu du black metal, et de monter son groupe, non pas pour exprimer  sa propre impuissance, son propre désespoir, sa propre souffrance, mais comme un témoignage qu’il a connu les sentiments exprimés par le black metal, et que pourtant il a trouvé une issue dans sa foi (en gardant à l’esprit qu’il est préférable de ne pas inscrire cette démarche dans une perspective de prosélytisme ou d’entrisme, que beaucoup de black metalleux craignent et dénoncent à juste titre, mais comme un simple témoignage, qui renvoie chaun à son jugement propre et à son parcours: la conversion ne s’impose pas: elle inspire (ou non) les coeurs).

2) D’un point de vue interne au christianisme, sans doute plus intellectuel que spirituel: le black metal, comme je l’ai souvent écrit, exprime le point de passage limite entre la négation la plus absolue de Dieu et la conversion, précisément parce qu’il est si limité et ontradictoire, que vouloir vivre pleinement la « philosophie black metal » mène soit à l’enfermement et à la folie, soit à essayer de briser ce cercle vicieux, en posant des limites ou en changeant son point de vue, entre autre, et de façon extrême, par la conversion. Et c’est intéressant d’un point de vue chrétien, et il ne me parait guère surprenant que certains groupes d’unblack, ainsi Antestor, par exemple avec son morceau Betrayed qui porte sur le suicide, se soient attachés à cette thématique. Il est certes évident que se focaliser sur cet aspects de la vie de foi, qui peut être aussi bien l’instant précédent la conversion, que celui où on endure l’attente de Dieu au plus profond des ténèbres d’une épreuve, peut mener à l’enfermement aussi sûrement que le « true black metal », si on oublie qu’il doit nécessairement s’effacer pour laisser place à la conversion, mieux exprimée sans doute par d’autres genres musicaux. Il est évident aussi que la « violence » de l’art chrétien est très différente de la violence du black metal, précisément parce qu’elle est moins complaisante, qu’elle est orientée vers un sens, mais c’est justement le choc de cette différence qui rend cette confrontation intéressante à mes yeux.

3) Toujours d’un point de vue interne au christianisme, mais probablement plus spirituel, quoique plus diffus, parfois, la musique proprement chrétienne, orientée vers la joie, l’espérance et tout, peut enfermer et couper de la vie de foi elle-même. Parfois, dans certains rassemblements, dans certaines célébrations, l’accent mis sur cette joie peut paraitre un peu artificiel, détacher un peu du souvenir de toutes ces souffrances bien réelles, qui peuvent briser nette notre foi si celle-ci est trop naïve et idéalisée. Parfois, après un « temps fort » chrétien, je ressens vraiment le besoin d’écouter du black metal, à la manière dont on tend en sens inverse un ressort pour le redresser.

Enfin, il existe de nombreux (quoique pas très très très nombreux ) black metalleux chrétiens, qui chacun à leur manière, tentent de répondre à cette question que je me pose avec eux. Et même si il y a des exemples de ratages criants, ainsi certains groupes dont le discours me ferait presque regretter celui des black metalleux plus traditionnels ou ce cas récent d’un groupe d’unblack qui a brutalement retourné sa veste pour faire du black violemment anti chrétien (Ancient Plague, désormais renommé Litany of Scars), ce qui nous rappelle que ce point de passage exprimé par le black metal est dans les deux sens, vers la conversion, mais aussi vers l’apostasie, je choisis de faire confiance à la majorité d’entre eux pour me surprendre et apporter des réponses auxquelles je n’aurais pas pensé (ainsi l’un des morceaux les plus convaincants de Crimson Moonlight, tant musicalement qu’au niveau du texte, Thy Wilderness, réinterprète dans une perspective chrétienne, de manière très intéressante, l’exaltation de la nature et des paysages scandinaves présente chez de nombreux groupes de black).

Je comprends que cette approche du black puisse paraitre « ennuyeuse » pour des personnes qui ne sont pas habitées par de telles questions. Mais force est de reconnaitre qu’elle ne l’est pas pour tous (et de même, il y a aussi des personnes, même bien disposées, que le black metal en général ennuie profondément)…

Le black metal chrétien: des ténèbres de la transgression aux Ténèbres de l’attente…

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , , , on 7 avril 2012 by Darth Manu

Nous voici arrivés une nouvelle fois à Pâques: la fête la plus importante pour les chrétiens, celle qui célèbre la victoire de la Vie sur la mort, du Bien sur le mal, la Résurrection de Notre Seigneur Jésus Christ, à propos de laquelle Saint Paul écrivait les lignes suivantes:

 » Or, si l’on prêche que Christ est ressuscité des morts, comment quelques-uns parmi vous disent-ils qu’il n’y a point de résurrection des morts?  15.13 S’il n’y a point de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité.
15.14 Et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, et votre foi aussi est vaine.  15.15 Il se trouve même que nous sommes de faux témoins à l’égard de Dieu, puisque nous avons témoigné contre Dieu qu’il a ressuscité Christ, tandis qu’il ne l’aurait pas ressuscité, si les morts ne ressuscitent point. 15.16 Car si les morts ne ressuscitent point, Christ non plus n’est pas ressuscité.  15.17 Et si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés,
15.18 et par conséquent aussi ceux qui sont morts en Christ sont perdus.
15.19 Si c’est dans cette vie seulement que nous espérons en Christ, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes.
15.20 Mais maintenant, Christ est ressuscité des morts, il est les prémices de ceux qui sont morts.
15.21 Car, puisque la mort est venue par un homme, c’est aussi par un homme qu’est venue la résurrection des morts.
15.22 Et comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront en Christ,  15.23 mais chacun en son rang. Christ comme prémices, puis ceux qui appartiennent à Christ, lors de son avènement.  15.24
Ensuite viendra la fin, quand il remettra le royaume à celui qui est Dieu et Père, après avoir détruit toute domination, toute autorité et toute puissance.  15.25 Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous les ennemis sous ses pieds.
15.26 Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort.  15.27 Dieu, en effet, a tout mis sous ses pieds. Mais lorsqu’il dit que tout lui a été soumis, il est évident que celui qui lui a soumis toutes choses est excepté.  15.28 Et lorsque toutes choses lui auront été soumises, alors le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui a soumis toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous.  15.29 » (I Co. 15, 13-29).

La Bonne Nouvelle annoncée par les Evangiles, dans leur contenu comme dans l’étymologie de leur nom,  trouve son aboutissement dans cette victoire ultime du Bien contre le mal: celle de la vie sur la mort.

Comment une telle célébration de la vie pourrait-elle rencontrer un écho  dans une musique qui parait tirer son esthétique de la représentation idéalisée  et absolutisée de la maladie, de la souffrance, et dela mort ? N’y-a-t-il pas là une contradiction interne radicale dans le projet des musiciens de black metal chrétien?

1) La figure du Christ crucifié: le bien défiguré, aboutissement ultime du mal

Faisons tout d’abord retour sur cet épisode de la Passion, qui précède Pâques, et dont il est fait mémoire dans la célébration du Vendredi Saint:

Le mal est si prégnant que liturgiquement on n’invite pas l’assemblée à faire
corps, puisque celui dont elle est le Corps est sur la croix. On ne commence pas la célébration par
« prions le Seigneur » C’est la seule fois de l’année. On s’adresse directement au Seigneur et avant
de faire place à la mort et à la souffrance on reconnaît son amour infini, sans mesure au plus creux de
l’iniquité. La liturgie du vendredi saint confesse  un Dieu aimant sans mesure face au mal et à la
souffrance. Les premières paroles de la célébration sont les suivantes : « Seigneur, nous savons que
tu aimes sans mesure….aujourd’hui encore, montre-nous ton amour » (prière d’ouverture).
On lit ensuite le texte du serviteur souffrant ( Is 52,13-53,12)  On ne peut ici s’empêcher de faire le
lien avec le texte lu le jeudi saint et le lavement des pieds. Le Christ a fait un geste de serviteur,
d’esclave. C’est le même serviteur qui a aimé jusqu’au bout qu’on célèbre lors du vendredi saint. La
liturgie n’édulcore pas la souffrance sans toutefois tomber dans le misérabilisme. Le texte d’Isaïe
est éloquent, on peut dire qu’il est l’éponyme de toute souffrance. Pour ne citer quelques passages
on peut relever
« il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme. … Il n’était ni beau, ni brillant pour
attirer nos regards, son extérieur n’avait rien pour nous plaire. Il était méprisé, abandonné
de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, nous l’avons méprisé, compté pour
rien. …Maltraité il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche…arrêté puis jugé, il a été supprimé… il
a été retranché de la terre des vivants, frappé à cause des péchés de son peuple… Le
Seigneur a voulu le broyer par la souffrance….parce qu’il a connu la souffrance, le juste
mon serviteur justifiera les multitudes… »Cf Is 52,13-53,12
Ce texte invite à évoquer différentes situations qui viennent spontanément à l’esprit. Le Fils de Dieu,
le Serviteur par excellence a connu cette descente dans la confrontation au mal. Le serviteur est
l’innocent, celui qui est étranger à tout mal et à  toute violence. Or il connaît une contradiction
absolue puisqu’il est conduit à la mort. Ses souffrances l’ont défiguré au point de détourner les
regards.
” (www.theolarge.fr, “Le triduum pascal: victoire de l’amour sur la mort”).

Il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme”: l’épisode de la Passion met en scène l’apparente victoire ultime du mal sur le Bien, la défiguration du Fils de Dieu, de celui par qui le Salut nous est offert. Dieu s’est fait homme, et le voici torturé, brisé, scarifié, outragé, de telle sorte qu’il ne ressemble plus à un homme. Il nous a apporté le témoignage de Son Amour, par la voix de Son Fils, et voici que Celui-ci, suspendu à une croix, entre deux voleurs, condamné alors que le même jour un criminel de la pire espèce, Barabbas, a été gracié, illustre par le spectacle de son agonie la haine des hommes. Il devait annoncer la Justice, et il consacre par sa mort le triomphe de l’injustice. Celui qui a été transfiguré sur le Mont Thabor (Mt 17, 19 ; Me 9, 2-13, Lc 9, 28-36) est maintenant défiguré, celui qui annonçait la Vie éternelle pour les hommes est vaincu de la manière la plus horrible qui soit par la mort. Il s’agit là du blasphème suprême: condamner celui qui est appelé à nous juger, et qui est l’avocat de notre pardon. Provoquer Sa mort alors qu’Il nous apporte la Vie. Meurtrir Sa chair, La défigurer alors qu’il nous promet la transfiguration de la notre.

2) Le black metal, musique de la défiguration, de la maladie, de la mort… musique du  mal?

A lire le nom des groupes de black metal et les textes de leurs chansons, à regarder les photographies des groupes sur scène, à écouter leur musique, beaucoup de chrétiens sont tentés d’y trouver la stricte équivalence artistique de ce scandale de la Passion du Christ, une défiguration de ce qui a vocation a transfigurer les sons, et à élever notre âme, qui par dessus le marché superpose à son entreprise de transgression radicale de l’art la célébration du blasphème et de la mort dans ses thématiques et ses mises en scènes:

– Plusieurs groupes ont des noms qui évoquent ouvertement la Passion (Impaled Nazarene, Rotting Christ, Christ Beheaded…), et de plus nombreux groupes encore ont des paroles du même type dans leurs chansons, que les cathos anti-hellfest se font régulièrement un devoir de pointer.

– Les pochettes, les harmonies, les mises en scènes, même lorsqu’elles ne sont pas explicitement blasphèmatoires, évoquent la mort, la maladie, la souffrance: à la Bonne Nouvelle du Christ semble pouvoir être opposée la Mauvaise Nouvelle du Black Metal, le rappel de la présence irréductible du mal sur notre planète, voire la célébration de sa puissance:

Nous faisons du Black-Metal. Ce terme devrait suffire à décrire nos activités.
Le Black-Metal est censé glorifier le mal, tout ce qui gangrène l’être humain. Le Black-Metal est une projection de haine à l’égard de l’humanité dans son ensemble, passée, présente ou future. Il se doit d’être sombre, morbide, malsain, et nuisible à tout être humain, y compris à celui qui le produit. Toutes déviances à cela ne peuvent plus être considérées comme du Black-Metal pur et digne selon nous.
Les divergences conceptuelles entre les groupes de Black-Metal ne devraient porter que sur les raisons de la glorification des ténèbres et de la haine à l’égard de leur propre espèce
” (Interview du groupe Supplicium sur le site La Horde Noire).

– Les musiciens de black metal portent sur scène des accoutrements martiaux, qui évoquent la violence et la guerre, et se maquillent à l’image de cadavres (les fameux “corpse paints”). Ils achèvent ce que certains pourraient prendre pour une défiguration de leur humanité quotidienne, après avoir remplacé leur visage par celui d’un mort, en substituant au nom qui leur a été donné par leurs parents, leur nom de baptème s’ils ont été baptisés, un pseudonyme d’allure fantastique et souvent inquiétante.

– La musique elle-même (où son cliché le plus répandu tout du moins), souvent marquée en apparence (avec de nombreuses exceptions cela dit) par des chants essentiellement criés et aux sonorités inhumaines, de la batterie à fond la caisse, et des guitares dont d’aucuns rapprochent le jeu du son d’une tronçonneuse en pleine action, semble à l’oreille non habituée une entreprise de destruction systématique de tout ce qui dans cet art permet de créer de la beauté et du plaisir esthétique. A tel point que beaucoup d’auditeurs peu habitués au metal pourraient être tentés de transposer à son sujet la phrase d’Isaïe de la manière suivante: “Elle était si défigurée qu’elle ne ressemblait plus à de la musique”. Une musique aussi morbide, aussi agressive, aussi transgressive de tous les codes usuels du Beau, semble bien être l’équivalent artistique du Scandale de la Passion, beaucoup plus que de la Joie Pascale, et être incompatible avec une perspective et une inspiration chrétiennes, être du côté du laid, du mal, de la souffrance. Etre appelée à être transcendée et anéantie par l’Alleluia de la Vigile Pascale.

Et pourtant, de plus en plus nombreuses sont les personnes à se réclamer d’un black metal chrétien, dont l’auteur de ces lignes…

3) La transfiguration de la Croix: comment donner une signification chrétienne au black metal?

Lors du  triduum pascal, les trois jours qui précèdent Pâques, les chrétiens sont appelés à prouver les ténèbres qui précèdent la Résurrection du Christ à Pâques, au travers du lavement des pieds au dernier repas, de la prière au Jardin des Oliviers et de Son arrestation, de Sa Passion et Sa mise en croix, et du temps où Il gise dans Son tombeau et fait l’expérience de la mort, lot de tous les hommes.ne s’agit pas d’un temps de désespoir, de révolte ou d’abandon, mais d’attente et d’espérance:

La vue d’un supplicié n’a rien d’attirant, il  provoque ceux qui passent à détourner le regard. La mort fait peur, et celle de Jésus aussi a fait fuir les disciples. Pourtant l’Evangéliste cite l’Ecriture : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont
transpercé » (Jn 19, 37) Que se passe-t-il donc, pourquoi un  tel renversement ? De manière
extrêmement étonnante, Jésus meurt et sa mort donne vie, sa mort est porteuse de vie parce qu’elle
transforme profondément celui qui la contemple. Pourtant il ne faut pas ni édulcorer, ni enjoliver la
croix. On ne peut pas faire que Jésus n’ait pas la connu la violence la plus nue, la solitude la plus
totale, le mal à l’état brut qui s’acharne sur l’innocent mais ce qui montre que la mort et le mal n’auront
pas le dernier mot c’est que la vision de sa mort transforme ceux qui la regardent. En Jésus crucifié et
souffrant se communique l’amour de Dieu. Regarder la croix c’est accepter de se laisser envahir par
l’amour du Christ qui nous désarme, qui nous déconcerte, c’est dire l’amour du Père y compris dans
son silence et c’est laisser l’Esprit nous transformer profondément. C’est alors tout le sens du geste
proposé par la liturgie de l’adoration de la croix. On n’adore pas la croix pour dire oui à la souffrance,
on adore la croix parce que un regard porté sur la croix nous dit l’amour fou de Dieu pour nous, parce
qu’elle a porté le salut du monde. « Voici le bois de la croix, qui a porté le salut du monde, venez
adorons. » C’est un geste très ancien que l’on trouve aussi fin 4ème, début 5èmesiècle à Jérusalem.
Comme le dit très justement Bernard Sesboüé « le négatif de la violence est absorbé dans le positif de
la tendresse. Le signe de la condamnation devient celui de la grâce et du pardon, le symbole de la
faiblesse devient celui de la force toute-puissante, dépourvue de toute violence ». C’est cela que
signifie ce signe liturgique de l’adoration de la croix qui peut surprendre. Adorer la croix ne signifie pas
une acceptation de toute souffrance ou une exaltation de la souffrance. C’est une liturgie qui a un
sens beaucoup plus profond. Elle signifie que la violence, le mal, auxquels on n’échappe pas, sont
transfigurés par le Christ. Adorer la croix liturgiquement et ici le mot adoration est à sa place plus que
partout ailleurs, se mettre à genoux devant la croix, l’embrasser c’est reconnaître qu’elle a donné au
chrétien sa suprême élévation. Adorer la croix c’est un geste de foi, c’est confesser la victoire de
l’amour sur toute souffrance, sur toute mort et accepter d’entrer dans la suite du Christ
” (www.theolarge.fr, “Le triduum pascal: victoire de l’amour sur la mort”).

Le Christ meurt sur la Croix, certes, mais loin d’être renvoyé à l’absurdité apparente de la condition humaine par cette mort injuste et cruelle, il vient lui donner un sens et une espérance, par sa Résurrection.

D’une manière certes profondément différente et infiniment inférieure, mais à mon avis cruciale, je voudrais faire remarquer que le black metal opère  quelque chose d’un peu d’analogue, lorsqu’il rassemble toutes les thématiques, tous les sentiments, toutes les émotions, tous les actes, tous les évènements, profondément liés à ce qui semble tragique, absurde, cruel, injuste, dans notre existence, et les transforme en art: transfigure le mal, la destruction, par la création, en les mettant en scène, et en leur donnant une esthétique, en les partageant avec des mots, une mise en scène, des codes musicaux, au sein d’une communauté, en les faisant l’occasion d’un rassemblement et d’un partage, là où ils sont l’expression dans notre vie quotidienne de la division et de l’incommunication :

La souffrance de l’âme accompagne l’homme depuis ses origines. Se manifestant sous la forme d’un profond mal de vivre, elle inspire les poètes depuis l’antiquité. Toutes les époques connaissent des mouvements artistiques qui puisent leur inspiration dans cette affliction et le Black Metal fait partie de cette histoire. Puisant sa force dans les zones les plus sombres de la psyché humaine, cette musique exprime de façon violente la douleur ressentie par l’esprit, phénomène insaisissable mais commun à tous les peuples.

[…]C’est depuis la Norvège que nous parvient la prochaine émanation d’un style toujours en gestation. […]

Les premières notes de Suicide Syndrome donnent le ton : adagio, agrémenté d’un hurlement au saxophone, qui confère à cette ouverture un aspect sinistre. La voix, déchirée ou lourde (un peu à la manière d’Attila Csihar) complète un dispositif destiné à créer une atmosphère étouffante, que seul un solo de guitare permet de percer. Cette ambiance devient plus agressive avec One Last Night, où l’on perçoit une urgence désespérée et difficilement contenue. Mais ce sont les deux pièces suivantes qui nous amènent au pinacle. Perfect nous force à ressentir une ironie grinçante, émise par un esprit en décomposition. Ressemblant musicalement à certains airs deRammstein, cette chanson est la plus entraînante de l’album. On change de registre avec Suffer in Silence et son introduction classique. Les accords traînants d’un duo à cordes entament une descente dans les abîmes. Avec la participation de Niklas Kvarforth (Shining), cette chanson exprime une souffrance extrême, manifestée par une orchestration complexe, des passages à la guitare sèche et des pleurs féminins. De l’émotion négative pure. My Precious se déploie quant à elle grâce à une ouverture torturée et une rythmique pesante, alors que la pièce titre s’articule autour d’un air rock et d’une voix étouffée. Concluant l’album, New Life – New Beginning surprend d’emblée par son utilisation affirmée de la trompette, qui donne un relief inattendu à une chanson métal. Complétant la boucle, l’auteur nous laisse partir avec un solo de guitare qui s’évanouit dans le silence.

Nous obtenons avec Livsgnist une nouvelle preuve du potentiel créatif engendrée par la souffrance de l’âme. Cet album nous permet d’admirer le travail d’un artiste qui parvient à transcender plusieurs genres musicaux afin d’en retirer des sonorités uniques. Tout cet effort de composition souligne le talent d’un groupe auquel est promis, je l’espère, un brillant avenir” (Chronique de l’album Livsgnist de So Much For Nothing , sur le blog Metal Obscur).

Ce que me paraissent faire la plupart des musiciens de black metal, lorsqu’ils composent un morceau ou un album, c’est mettre en notes toutes leurs angoisses, toutes leurs déceptions, toute leur révolte, tout leur mal être, tout ce qui parait absurde, dénué de signification, et contreproductif dans leur existence, pour donner un sens à ce qui ne semble pas en avoir, pour créer quelque chose de durable, de destiné à être apprécié et partager, à partir de ce qui parait enliser leur vie dans l’inertie, le néant et les ténèbres. S’il est vrai que certains  groupes tiennent un discours complaisant ou inutilement provocateur sur leurs thématiques, et qu’une petite minorité s’est laissée aspirer par les ténèbres, pour commettre des actes très graves et/ou sombrer dans la folie, le black metal est foncièrement une tentative de donner du sens à ce qui parait ne pas en avoir, une revendication du désir d’exister et de créer contre les ténèbres et la fragilité qui semblent diriger nos vies. A ce titre, si cette revendication peut se borner à n’être qu’un cri de haine ou de désespoir, un simple constat de la méchanceté et de l’absurdité apparentes de notre monde, elle me parait pouvoir aboutir de manière bien plus juste et profonde dans une forme de quête de la beauté derrière la souffrance et les ténèbres, qui les transfigurent pour illuminer l’âme de l’artiste et de l’auditeur à partir d’émotions et d’états d’âmes qui étaient initialement sources d’angoisse et de confusion. Il n’est donc pas étonnant que l’engouement pour le black metal, qui a accompagné certaines personnes dans leur déchéance, voire leur mort, a pu en sauver d’autres:

“[…] Alors oui, le Black-Metal est une musique extrême, violente, aux paroles crues et au visuel provoquant. Mais dans mon cas, et dans le cas de nombreuses personnes que je fréquente au quotidien, cette musique nous a sauvé en nous donnant la force d’affronter la violence qui consiste à grandir en banlieue Parisienne.

Pour vous donner un petit profil des membres de mon groupe : un journaliste, un juriste, un chômeur, un neuro-psychologue et moi qui suis psychologue du travail. Et il en est de même pour une grande partie des membres de groupes que je fréquente.

Avant même d’être des Black-Metalleux nous sommes, en tout humilité, des gens biens et intégrés” (Enquêtes et débats: réaction en commentaire d’un black metalleux à la présentation d’un ènième ouvrage de dénonciation du “satanisme”).

Alors le recours à des thématiques chrétiennes n’est certainement pas la seule manière d’exprimer cette recherche’un sens par delà la souffrance et l’absurde, d’un bien caché au sein du mal. De nombreux groupes pas du tout chrétiens créent chaque année des morceaux d’une beauté à la fois paradoxal et riche de sens et d’éotion pour l’auditeur. Cette recherche de sens, qui passe prioritairement par l’expérimentation musicale, se constate dans la richesse musicale du black, beaucoup plus varié que beaucoup de personnes ne le croient. Mais on voit que le black metal, qui finalement est souvent porteur d’une forme d’espérance, d’un désir de percer les ténèbres, s’il semble certes trop sombre et froid pour chanter la joie pascale, parait éminemment compatible avec cette disposition à l’attente dans la nuit qui est la plupart des jours de notre vie notre quotidien de chrétiens, et dont on trouve l’expression liturgique dans l’accompagnement du Christ dans Ses souffrances et Sa mise en croix le Vendredi Saint, et dans l’attente tout au long du Samedi Saint de Sa Résurrectiondans la nuit de Pâques.

Pour conclure ce billet, et juste avant de me rendre à la Vigile Pascale, je voudrais partager avec vous un texte d’un groupe de black metal chrétien (bon, de blackened death metal, pour être vraiment précis) qui me parle intérieurement, et qui correspond à la vidéo en début d’article:

My Grief, My Remembrance (Crimson Moonlight, album “Veil of Remembrance”)

”Who put an end to all the beauty…?
The splendour of the days gone by…
It?s mild and steady glow that lit up the gloomy loneliness..?
What could turn all the warm and true happiness
Into cold desperate tears without end..?
What made the strong, tough man become again
a scared little boy…?
I watch out over the desert of Death ..
It’s silent, barren landscape surrounds me…
I feel cold…
The burning sun, always shining brightly,
Giving me warmth and light…
Tell me, is it gone for ever…?
Has its vitalizing warmth for ever been extinct
By gloomy, heavy fog..?
Again I feel the mortal horror bite me
As I stare at all these deaths
Which were once full of life,
Which were once life itself…
The birds under the sky have fallen in the dark,
Their wings, deprived of their strength, can’t carry them any more…
Birdsongs have died away into silence,
Slowly died away has every joyous symphony…
The wild beasts are not to be seen any more,
To their burrows they have returned to find peace for time indefinite…
The acres of flowery meadows,
The flowers have bowed their heads to the ground,
And have all returned to earth…
Just the thistles and thorns are still standing erect
As I stand like a withered rose
Alone with all my pain…
To the brim full of sorrow,wounded and forgotten…
But always carrying my remembrance
Of a Hope that never dies…”

Et comme l’attente dans les ténèbres finit par céder place à la lumière, je vous laisse et vous souhaite une joyeuse Fête de Pâques! 🙂

Unblack Metal Scene

Posted in Unblack Metal with tags , , , on 22 septembre 2011 by Darth Manu

Ce court (pour changer ;)) billet pour attirer votre attention sur une nouvelle page de mon blog, où j’essaie de répertorier les groupes d’unblack metal (souvent moins connus que ceux de black) qui ont à ce jour sorti un ou plusieurs album(s) ou EP(s).

Cette liste est évidemment encore loin d’être à jour. Non seulement je ne connais pas tous les groupes, mais je n’y ai pas encore reporté tous ceux pour lesquels c’est le cas (j’ai commencé aujourd’hui il faut dire). Elle sera progressivement complétée, au fur et à mesure des découvertes que je ferai.

Je me propose également d’y indiquer le site ou la page myspace de l’ensemble des groupes qui ont l’un ou l’autre et qui y figurent, pour vous permettre de vous faire rapidement une idée de leur qualité musicale. Comme vous pouvez le remarquer, j’ai encore du boulot!

Deux avertissements:

1) Cette liste vise à l’exhaustivité (sans réellement espérer jamais l’atteindre): ce n’est pas un best of! Je suis malheureusement loin d’avoir écouté tous les groupes qui y figurent, et parmi ceux que je connais, il y en a que je trouve franchement médiocres…

2) Malgré l’étiquette  « chrétienne » qui est l’un des deux dénominateurs communs de ces groupes, avec le black metal, leur présence sur cette liste n’est pas nécessairement une caution « idéologique » de ma part. Pour citer un exemple, le groupe Borgazür, si j’en crois une chronique sur Encyclopaedia Metallum, s’inspire beaucoup des théories douteuses d’un pasteur adepte de théories du complot et est très hostile à l’Eglise Catholique. Il va sans dire que ça me refroidit pas mal, même s’il semble compétent musicalement. Mais c’est un groupe d’unblack metal: alors je l’ai mis sur la liste.

Il est évident que toute correction ou toute proposition d’ajout sont les bienvenues! 🙂

Enfin, à tout « saigneur » tout honneur: j’emprunte le titre de ce billet à un label spécialisé dans l’unblack metal.

Musique et religion: en quel sens peut-il y avoir du black metal chrétien?

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , on 15 septembre 2011 by Darth Manu

S’il y a une thèse récurrente sur les sites et forums de métal, dès que l’on évoque les polémiques avec certains chrétiens ou encore l’unblack metal, qui m’a toujours étonnée, c’est bien la suivante: la musique et la religion seraient deux réalités complètement séparées, qui n’auraient rien à voir, et la tradition chrétienne, par exemple, n’aurait rien à apporter à la compréhension de telle ou telle musique, ni à l’activité de création musicale elle-même.

Ce week end, sur un forum de black metal, l’un des membres m’écrivait encore que parler d’une relecture chrétienne du black metal, cela a autant de sens pour lui que parler de la relecture du BM par un vendeur de merguez (EDIT: il s’agit de Sakrifiss, sur le forum Postchrist (http://forum.postchrist.com/post240086.html#p240086), qui me fait par ailleurs savoir qu’il n’a pas écrit que cela n’avait pas de sens mais qu’il trouvait ça « drôle ». J’aurai dû effectivement relire son commentaire avant de le citer et je lui présente mes excuses. Je pense néanmoins que sa remarque traduit un certain étonnement de beaucoup de black métalleux face à l’idée de joindre  religion et musique dans le projet d’un « BM chrétien », ce qui justifie quand même à mes yeux l’écriture de cet article) .

En sens contraire, certains des plus grands noms de la musique pensaient juste l’inverse.  Selon Jean-Sébastien Bach:

« Le but de la musique ne devrait être que la gloire de Dieu et le repos des âmes. Si l’on ne tient pas compte
de cela, il ne s’agit plus de musique mais de nasillements et beuglements diaboliques. » (Etre témoins de l’Evangile aujourd’hui (2/4): Jean-Sébastien Bach, sur Protestants.org).

D’une manière certes très différente, je remarque que si la plupart des musiciens célèbres du black metal sont très opposés au christianisme, la religion semble être une préoccupation très importante pour eux:

Ainsi, Euronymous, dans une interview accordée une semaine avant sa mort, déclarait:

« Je crois en un Diable cornu, un Satan personnifié. Mon avis est que les autres représentations ne sont que des conneries. Je déteste ces gens qui pensent ces trucs débiles pour aboutir sur une paix éternelle dans le monde, et oser se qualifier de satanistes, comme tant le font. Le satanisme vient de la religion chrétienne, un point c’est tout. Je suis une personne croyante, et je combattrai ceux qui utilisent ce nom n’importe comment. Les gens ne sont pas supposés croire en eux mêmes et être individualistes. Ils sont supposés obéir, et être les esclaves d’une religion » (Interview Euronymous
Par Esa Lahdenpera pour KILL YOURSELF ! MAGAZINE
Traduction : Vivien, sur le site Antithetik
,).

Vikernes a contribué à fonder une nouvelle religion recomposée, l’odalisme, et s’exprime dans certaines de ses interviews comme s’il se croyait revenu à l’époque viking.

Morgan, de Marduk, se dit sataniste théiste. Il déclare dans une interview:

« Black Metal is meant to be Satanic« , donc qu’il est lié par essence à une forme de croyance religieuse (Interview par Terrorizer) .

Et son acolyte Legion déclare ailleurs:

 » L: Yeah, they will, for sure. If the only supernatural Evil that ever existed on Earth was in the dark ages, in 1300 or something, then why would we be around doing what we do, if we didn’t believe that thing still exists? We’re looking at it from a different point of view, in a different century, but the lyrics regarding Marduk will always have a Satanic base, because that is what this band is really all about. It will be the same lyrics as always, but with a different touch, you could say. […] L: Just because you don’t believe that the trolls are running around in the forest anymore doesn’t really mean to me that there is no higher power. I believe in an [incomprehensible] divinity, a force so great our brains cannot get the whole picture, we can only see fractions of it. And it’s so powerful, you are -nothing-, you’re like a tiny little shit compared to that power, and that is what we believe in. That is our aim, with our lyrics, to hammer the last nail in the coffin of Christianity, and give praise to something which we feel is better » (Interview de Legion de Marduk par le site Chronicles of Chaos).

Je n’en fait pas non plus une loi universelle. Beaucoup de métalleux sont athées, probablement une majorité, et les convictions religieuses exprimées plus haut peuvent être jugées de manière assez légitime comme étant malsaines et détachées des réalités, et suscitent la défiance et l’ironie, même chez la plupart des adeptes du black metal. Ces citations visent juste à montrer que la préoccupation religieuse, si dévoyée et paradoxale soit-elle, n’est pas étrangère à l’histoire du black metal.

Deux thèses semblent donc s’affronter: 1) la musique n’a aucun rapport avec un contenu religieux, et chercher à les relier tendrait même à l’appauvrir, 2) certaines musiques ont un rapport extrêmement fort et originaire avec certaines formes de religiosité (le classique avec le christianisme, le BM avec le satanisme ou le néo-paganisme) et représentent en quelque sorte la traduction en notes des idées etdes valeurs véhiculées par ces religiosités.

A l’appui de la première thèse, la citation suivante apporte un éclairage intéressant:

 » Il y a une manière d’utiliser la musique à des fins évangélisatrices qui revient en dernière analyse à pervertir la musique aussi bien que le message au service duquel on entend l’instrumentaliser; ainsi lorsque des gens soucieux d’évangélisation se demandent quel genre musical plaît au milieu dans lequel ils aimeraient faire des adeptes, et collent des paroles censément « chrétiennes » sur des musiques dont l’inspiration originelle est contrairement étrangère au christianisme, ou composent des pièces qui, comme dans une bonne partie du « rock chrétien », singent ces genres musicaux là. La démarche est en l’occurrence exactement l’inverse de celle qui, au XVIème siècle, fit le succès des psaumes huguenots: les étudiants parisiens, dit-on, s’amusaient à les chanter dans Le-Pré-aux Clercs, sans même avoir aucun désir d’adhérer à la Réforme; cette musique, tout simplement, leur plaisait; mais à l’origine, c’est bel et bien la lecture des psaumes et la piété réformée qui en avaient inspiré la composition.

Personne ne songerait à reprocher à Johann Sébastien Bach ou à Felix Mendelssohn l’inspiration profondément chrétienne et protestante de leur musique: elle fait trop étroitement corps avec ce qu’ils ont composé, et, dans le cas des messes et oratorios, avec les paroles que portent leurs oeuvres. Les mélomanes ne se demandent pas non plus si ces pièces-là sont chrétiennes ou non; il leur suffit qu’elles soient de la bonne et grande musique.  Et parmi eux, les chrétiens les plus convaincus ne voient pour leur part aucun inconvénient à écouterdes pièces composées ou jouées par des artistes peut-être complètement étrangers à leurs propres convictions, pourvu que ces prestations musicales aient à leur tour la qualité, donc aussi toute la spiritualité voulue (la spiritualité n’est pas une exclusivité du christianisme ou de la religion); à l’occasion, ils n’hésiteraient pas à faire place à de telles oeuvres dans un cadre expréssement cultuel. Mais en même temps, il faut reconnaitre que toutes les musiques ne conviennent pas à toutes les circonstances: les unes sont faites pour l’opéra, les autres pour le culte, ou pour des concerts en chambre. Là encore personne ne songerait à leur reprocher » (Théâtre et christianisme Par Bernard Reymond,François Rochaix, p.167 et 168).

On retrouve dans les premières lignes de ce passage un excellent résumé des reproches souvent exprimés par les métalleux au métal chrétien (celui notamment de plaquer, pour plaire, des paroles sur un contenu musical qui n’a rien à voir). Avouons-le, cet écueil n’a pas toujours été évité.

Les dernières lignes rappellent également cette critique légitime du rapport entre paroles et musique dans le metal chrétien.: « toute les musiques ne conviennent pas à toutes les circonstances« . Ainsi, j’ai moi-même beaucoup de mal à imaginer un Alleluia, chant exprimant par excellence la joie de la résurrection pascale, sur du black metal, musique sombre, souvent dépressive, souvent violente (par contre je connais plusieurs Alleluia joués sur du metal symphonique).

Il ya donc là un écueil potentiellement sérieux pour l’unblack metal: plaquer des paroles sur une inspiration musicale qui leur est étrangère, voire opposée. Est-ce à dire que l’unblack metal est un oxymore, comme beaucoup le soutiennent?

Le texte cité comporte un autre passage qui devrait permettre à mon avis de répondre à cette question, et d’illustrer la seconde des thèses que j’ai évoquées:

« Personne ne songerait à reprocher à Johann Sébastien Bach ou à Felix Mendelssohn l’inspiration profondément chrétienne et protestante de leur musique: elle fait trop étroitement corps avec ce qu’ils ont composé, et, dans le cas des messes et oratorios, avec les paroles que portent leurs oeuvres.« 

La musique doit faire corps avec l’inspiration. Si le black metal chrétien est possible, il semble donc qu’il puisse y avoir deux types d’unblack: un « mauvais », qui singe le black metal dans son inspiration tout en plaquant dessus des paroles chrétiennes, et un « bon », qui arrive  à faire correspondre à la musicalité propre au black une inspiration proprement chrétienne. L’inspiration chrétienne doit toucher la musique, la rendre meilleure, faire que le morceau d’unblack soit appréciable non seulement par ses paroles, mais parce que c’est de la bonne musique, du bon black metal. Le black metalleux chrétien doit apporter la preuve que sa foi chrétienne n’influe pas seulement sur ses textes, mais transfigure sa musique, apporte quelque chose sur le plan artistique au black metal.

Arrivés à ce point, beaucoup de black metalleux vont me faire l’objection suivante: faire « correspondre » la musicalité du black à une « inspiration chrétienne » n’a pas de sens, puisqu’il s’agit de réalités d’ordre complètement différent. Le black metal est avant tout de la musique, avec une finalité esthétique, qui touche à la sensibilité et aux émotions. Alors que le christianisme semble avoir pour objet une croyance d’ordre intellectuel en un être invisible , et avoir pour finalité le combat du bien et du mal, la morale et non l’esthétique.

Reprenons: d’une part, le christianisme, comme toute religion, ne se réduit pas à une « croyance »: il engage tout l’être du croyant, y compris ses émotions, sa sensibilité: sa foi pousse le croyant à se détacher de certaines émotions, comme la haine, la jalousie, pour se tourner vers d’autres: la joie, l’amour, la confiance, l’espérance…Cette sensibilité est mobilisée par diverses activités de sa vie chrétienne: la messe, par la liturgie, la symbolique, la prière personnelle, le service dans la paroisse, les échanges en communauté… Plus profondément, sa foi engage l’ensemble de l’existence du croyant, lui donne un sens, une perspective, une espérance: elle introduit de la beauté dans sa vie et dans son âme.

Et c’est un peu pareil pour la musique, d’une certaine façon: beaucoup de métalleux témoignent du sens qu’elle a donné à leur vie, de la manière dont les sonorités du metal touche à quelque chose à l’intérieur d’eux-mêmes, leur permet de se sentir autrement et mieux:

« Le sentiment dionysiaque de dépassement dont je te parlais, il m’arrive de le retrouver tout seul quand je bosse ma batterie […], ce sentiment de facilité, de force qui te dépasse, qui te fait te sentir puissant » (« Christophe », cité par Niclas Walzer dans Du paganisme à Nietzsche: se construire dans le metal, Ed. du Camion Blanc, 2010, p. 188).

Il ya donc un fond d’esthétique dans le sentiment religieux, qui donne pour ainsi dire une harmonie à notre existence, et un fond « religieux » dans le métal, qui donne du sens à notre être, notre « âme », et nous fait appartenir à une « communauté », celle des métalleux, nous donne une identité, au delà du plaisir esthétique ressenti à l’écoute des morceaux:

« Le domaine de l’esthétique – dans son lien étroit avec le symbolique, le sacré, le rituel, le communautaire – est un espace de compréhenion de l’homme et de l’univers, imprégné par la norme et par le concept; il nous renvoie ainsi à l’éthique et à la pensée. Or, si la religion est directement concernée par cette référence à l’esthétique, ce n’est pas seulement parce qu’elle emprunte à l’art des signes sensibles lui permettant de s’exprimer et de s’identifier, ou parce qu’elle est, dans une large mesure, source d’inspiration d’oeuvres d’arts, c’est aussi, et d’abord, parce qu’elle procède des mêmes interrogations fondamentales de l’homme sur lui-même et sur son image, et/ou parce qu’elle se trouve réinterprétée elle-même sur le mode esthétique » (Jacques Sutter, Musique et religion : l’emprise de l’esthétique, p.20, Archives des sciences sociales des religions, n° 94, 1996).

 Il apparait donc clairement que réinterpréter religion et musique l’une par l’autre n’a rien d’absurde, et est même très peu original, même s’il est vrai que cette entreprise comporte le danger toujours présent d’asservir l’une à l’autre. En effet, la musique traduit les sentiments et l’intériorité de l’artiste, et le sentiment religieux nourrit cette intériorité, et lui donne une profondeur, pour peu qu’on y adhère et qu’on cherche à l’approfondir. L’inspiration chrétienne doit soutenir la force musicale du morceau, et non l’assujettir à des paroles plaquées sur une musique « neutre ». Elle doit faire sens par, dans et pour la musique, et non indépendamment d’elle ou malgré elle.

Est-ce  possible dans le cas du black metal chrétien? Je viens d’écrire moi-même que  »  sa foi pousse le croyant à se détacher de certaines émotions, comme la haine, la jalousie, pour se tourner vers d’autres: la joie, l’amour, la confiance, l’espérance ». Or, c’est précisément les émotions dont le chrétien cherche à se détacher peu à peu qui sont valorisés par le black metal. Contradiction insoluble? Je ne le pense pas. En effet, comme j’ai cherché à le montrer précédemment, la souffrance, la colère, l’angoisse, le désespoir, toute la palette des sentiments négatifs joue un grand rôle dans la vie spirituelle de tout chrétien. Chaque croyant engagé de façon active dans sa foi a fait de temps à autre l’expérience d’une rencontre avec Dieu, dans sa prière, par des rencontres, etc. Mais il fait le plus souvent l’expérience de l’absence apparente de Dieu, dans la sécheresse de la prière, dans la subsistance du mal dans le monde, etc. Plusieurs psaumes commencent par l’expression du désespoir ou de la colère du palsmiste, dans le livre de Job, Job passe l’essentiel du récit à se plaindre et à adresser des reproches à Dieu. Dans l’Ecclésiaste, l’auteur écrit que tout est vanité parle du désespoir. La Passion du Christ et sa mort ont une place centrale dans les évangiles, ainsi que dans la foi chrétienne, et sont rappeléesà chaque messe, lors de l’anamnèse.

Si la Bible elle-même évoque si souvent ces thématiques très proches de celles du black metal, pourquoi pas les musiciens chrétiens? Il est vrai que pour un chrétien, à la fine pointe du désespoir et de la souffrance, il y a toujours l’espérance et le Salut qui se profilent. Mais pourquoi cette spécificité ne viendrait pas nourrir l’inspiration musicale de l’unblack metalleux, apporter une plus value à sa musique par rapport aux courants préexistants du BM, et lui permettre un apport proprement musical, et pas seulement idéologique, à la palette de contenus d’intériorité et à l’expression esthétique de ceux-ci déjà présentes dans les plus grands morceaux du BM?

Je ne me juge pas assez compétent musicalement pour prendre un par un les groupes d’unblack et pour examiner si c’est ou non le cas pour chacun d’entre eux, mais je voulais juste montrer que le black metal chrétien ne se réduit pas à un oxymore ou un instrument de prosélytisme, mais qu’il peut véritablement apporter quelque chose musicalement, même si évidemment la musique ne se confond pas avec la religion, et qu’on peut évidemment composer et jouer des morceaux très profonds et intenses de BM sans du tout s’intéresser au christianisme ou avoir une réflexion particulièrement poussée sur la portée spirituelle ou existentielle de la musique (c’est d’ailleurs le cas majoritaire jusqu’ici, comme chacun sait).

En effet, le black metal traduit musicalement la souffrance (plus que le mal à mon avis: la mélancolie, la haine, la colère, le désespoir, le nihilisme sont pour moi l’expression d’une souffrance, d’un mal être) et l’épreuve de la souffrance est essentielle dans la vie spirituelle de tout chrétien et dans la Bible (même s’il ne s’agit pas pour le chrétien de s’y complaire mais de l’endurer dans l’Espérance). Il y a donc bien des thématiques et des inspirations compatibles entre le christianisme et le black metal, des états d’être qui peuvent être traduits de manière cohérente et avec force par la musicalité propre au BM et en même temps trouver une signification positive dans  le contenu de la foi chrétienne.

Ainsi, le groupe d’unblack Lengsel propose la traduction chrétienne suivante de thématiques propres au black metal:

  Avmakt

[Words: Ole Halvard, Music: Ole Halvard and Lengsel]

Vind vær min Herre
Du Er
Vind vær min Herre
Du Er
Du river meg løs
Fra verdens
Min tomhet
Jeg kan intet gjøre
Jeg føres
Storm
Du minste vindpust
Lær meg
Jeg lever

Hvordan kan jeg
Knuser alltid egne drømmer
Fører skam over egen higen
Det levde liv spotter
Det største under
Så flommer hatet

[PARALYSIS]

Wind be my Lord
You Are
Wind be my Lord
You Are
You take me (tear me) away
From this world’s
My emptiness
I can nothing do
I’m moved
Storm
You smallest Breath of Wind
Teach me
I live

How can I
Always ruining my own dreams
Bringing shame upon my own will
When the life lived scorns
The Greatest Wonder
 Hate overflows (Paroles sur Dark Lyrics).

Pour un accueil nuancé du black metal chrétien

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , on 8 février 2011 by Darth Manu

L’existence du black metal chrétien commence à être bien connue de tous, mais son essort semble freiné par les stéréotypes qui circulent à son sujet, y compris parfois chez les métalleux chrétiens.

Nous pouvons ainsi lire dans L’Age du Metal de Robert Culat:

« On peut considérer le black metal comme une inversion des valeurs religieuses du christianisme. Le white metal pratique alors comme une inversion de l’inversion! A la haine que les blackeux ont pour la religion il oppose un zèle chrétien allant jusu’au prosélytisme. […] On l’aura compris le white metal n’est pas tant un style musical qu’une idéologie utilisant les différents genres de metal: black, death et thrash principalement. C’est ainsi qu’on aboutit au paradoxe lexical suivant: tel groupe de white metal joue du black metal » (p. 292).

« […] les membres de groupes de white metal se sentent investis d’une mission divine auprès de ceux qui sont « perdus ».  La musique n’est qu’un instrument de la prédication et de la catéchèse. Reste une question essentielle: est-ce que les brebis perdues écoutent du white metal?Etant donné le caractère extrêmmement minoritaire de ce courant à l’intérieur du metal on peut en douter… « (p. 294 et 295).

Ce qui nous donne un excellent résumé par un catholique métalleux des préjugé des black metalleux à l’égard du unblack metal

Qu’en est-il dans les faits?

Il est vrai que si l’on considère les paroles du groupe qui a donné son nom au unblack metal, Horde, on constate en effet qu’elles appliquent au satanisme le traitement ordinairement infligé au christianisme par les groupes de black metal. Il n’y a qu’à lire les titres de l’album Hellig Usvart:

« 1. A Church Bell Tolls Amidst the Frozen Nordic Winds    
2. Blasphemous Abomination of the Satanic Pentagram    
3. Behold, the Rising of the Scarlet Moon    
4. Thine Hour Hast Come    
5. Release and Clothe the Virgin Sacrifice    
6. Drink From the Chalice of Blood    
7. Silence the Blasphemous Chanting    
8. Invert the Inverted Cross    
9. An Abandoned Grave Bathes Softly in the Falling Moonlight    
10. Crush the Bloodied Horns of the Goat    
11. Weak, Feeble, Dying, Antichrist    
12. The Day of Total Armageddon Holocaust »    (Source Encyclopaedia Metallum).    

L’unique membre du groupe se sent-il pour autant « investi d’une mission divine« , fait-il preuve d’un « zèle chrétien allant jusqu’au prosélytisme« ? Lui-même s’en défend:

« Erasmus: There seems to be a great deal of confusion surrounding ‘Hellig Usvart’ and its original intention. Some are saying that Hellig Usvart was never intended to be a sincere release, but is rather a parody which pokes fun at the black metal scene. Care to shed some light on the subject? Did you ever intend to mock black metal?

Anonymous: Within the black metal scene, watching all the way across the world, all I could see was a bleak, dark, hopeless, lifeless and negative void. All I wanted to do was to shine a light into that darkness. Give an alternative that was comparable in sound to the scene I was trying to infiltrate, to provide some hope, some light. That was all. No mockery, no parody, no jokes. I would never mock any style of music, nor would I mock the musicians themselves. I have great respect for them. The music of Immortal, Emperor, Dimmu Borgir, Satyricon, etc. is incredible, masterful. One can still show respect, while disagreeing with certain lyrical content. « (Interview par Son of Man Records).

Si on ne peut certes pas totalement nier qu' »Anonymous » évoque une forme de mission divine, on voit que celle-ci s’exprime dans le respect du black metal et des black metalleux. Il ne s’agit pas d’inverser la haine que certains black metalleux vouent au christianisme, encore moins de faire du prosélytisme, d’autant plus que Horde n’a sorti qu’un unique album. J’y vois plutôt une sorte de clin d’oeil aux groupes de black metal norvégien du début des années 1990, si prompts à se prendre au sérieux.

Si le succès de Hellig Usvart a suscité plusieurs imitations (cf. Poems of shadow par exemple), la façon dont les divers groupes d’unblack metal choisissent d’assumer leur identité chrétienne est plus nuancée qu’on ne le dit.

A côté des groupes retournant les clichés du satanisme contre lui-même, on trouve de nombreux exemples d’une expression plus subtile et moins ostentatoire de cette dernière. Ainsi, dès les années 1990, des groupes tels que Crimson moonlight, Antestor ou Vaakevandring orientent leurs paroles vers des thématiques plus spirituelles, telles que l’angoisse, l’espérance, la prière, et l’expression symbolique de leur cheminement intérieur personnel.

« I see the lyrical writing as truly important and we want to be as honest and relevant as possible in our writing. I think it´s sad that so many extreme bands are writing about destructive things that I don´t stand for, like murder, violence, gore and killing Christians & it´s hard for me to take those bands seriously, but some bands really have something honest or important to say (Christian or not) and then it gives the music more respect! Almost all our lyrics are first made in Swedish and then translated to English. Because it´s a lot better to express feelings and experiences in the language we speak. All lyrics are kind of « real life experiences » explained in a poetic way. Myself (pilgrim) and Gustav have written all of them. Since my wife left me a couple of weeks before we released Covenant Progress 2003 I have been struggle a lot in the Shadow of Death. The lyrics that I have written is therefore a progress in my life from, (in order)My Grief, My Remembrance, The Cold Grip of Terror, Intimations of Everlasting Constancy to more recent things described in Embraced by the beauty of Cold and Illusion was true beauty. In all this confusion, dark grief and pain I have seen that our Lord Christ is the One he proclaim. He is the light that never fades away and His love is greater than all pain in the world. I know it´s true. So the lyrics also point on a light and a hope in God. Gustav´s lyrics is also personal experiences. His poetry goes quite deep and it´s a lot of reflections of life and faith from his own life, written in a very philosophical way » (interview de Pilgrim de Crimson Moonlight par Harm Magazine).

En ce sens, si de tels groupes expriment explicitement leur engagement chrétien dans les paroles de leurs morceaux, il s’agit moins de prosélytisme ou d’idéologie que de témoigner de leur foi, dans ce qu’elle leur a apporté de positif, mais également dans les difficultés et les moments de doûtes qui sont autant d’épreuves pour elle.

Ainsi le morceau Betrayed d’Antestor, loin de se réduire à une forme de propagande chrétienne, exprime de manière poignante les tentations du désespoir, du repli sur soi et du suicide, face à l’absence apparente de Dieu:

« BetrayedI am in pain
I am… the cursed one

Life is not what it was meant to be
What I didn’t ask for has now turned my way
Somewhere in a garden it all turned wrong
Things I once believed in have now turned evil

Yet I pray, « Deliver me from evil »
But another spell pulled me away

Will suicide break the ring of curse
Tomorrow I’ll be gone, so don’t look for me

I am lying on my death-bed, with chaos in my mind
My life took more than it gave
Betrayed and deceived I will now pass away
And with the gun in my hand, my questions
Are soon to be answered

Will suicide break the ring of curse…

Satan and god, the thought passes my mind
Heaven and hell, it’s not up to me
If the Christians that I’ve seen
Represent the true God of heaven
Then it’s not a place that I want to be
But if I’m blinded, please open my eyes
And help my now…

Will suicide break the ring of curse
Tomorrow I’ll be gone, then you’ll be all alone » (
source: Dark Lyrics).

Non seulement ces groupes ne vivent pas leur identité chrétienne comme une opposition ou un renversement de ce qu’est le black metal, mais ils rejettent souvent les appelations « unblack metal » et « white metal » . Certains groupes, comme Antestor  ou Shadow of Paragon par exemple, choisissent de nommer leur musique d’une manière qui la détache de toute polémique de nature religieuse, ni « white » ni « black« , en la baptisant d’un nom plus neutre, ainsi « sorrow metal » ou « extreme metal » respectivement pour nos deux exemples.

« We don’t even call our music black metal even. We call it Atmospheric Sorrow Metal. Because that’s more neutral. Then people wouldn’t say, « oh, you play black metal, you are Satanists ». There really is a sorrow sound, sad sound, in our music. And it’s kinda cold, winterly, Nordic in a way » (interview d’Antestor par Art of the Ears Webzine).

« We described our music as black metal for some time, since that is what we do sound like. But since many people do not refer black metal to the specific musical details rather than the ideological and religious values, we had to go around the problem and call it something else. We do have a mix of black and death influenses in our sound, but to be honest, “Extreme Metal” sounds more like what we really play theese days. To call ourselves un-black feels stupid since we are not against black metal or the black metal bands, we simply dont agree about much of what other secular bands are singing about. A situation that is certainly found in any genre between different bands and the normal thing is to just let it go. Agree to disagree 😉  » (interview de Shadow of Paragon par Lord of Metal).

D’autres groupes, comme Crimson Moonlight , revendiquent leur appartenance pure et simple au black metal tout court, qu’ils ne conçoivent alors pas comme une idéologie mais comme un courant musical neutre en lui-même, susceptible d’exprimer des thèmes satanistes aussi bien que des thèmes chrétiens:

 « We believe that all kinds of music are now neutral. I mean, a music genre cannot be “evil” itself. It all depends on the purpose: why you’re doing it and what the lyrics are about. I will use an illustration to explain: a knife in the hands of a murderer can kill life, but a knife in the hands of a doctor can save life. Now is the knife evil itself? No, it depends on how you use it. The power is in our hands to decide what we want to use music for. I know that many black metal fans react badly when we use the words “black metal” to describe our music, and we are sorry if we make people upset for that. But for us, BM is a musical genre. Listen to Veil of Remembrance and tell me what kind of music it is. I know that all BM from the beginning was all satanic and occult metal bands. But today even the secular scene says something else, because there are a lot of bands with satanic and occult lyrics (Deicide, Morbid Angel, God Among Insects) who are not called “black metal” and why is that? BM has grown and changed. We also believe that God created all tones and forms of harmonies and even styles of music. Humankind can use these gifts in different ways and styles » (Interview de Crimson Moonlight par Ultimate Metal).

Enfin, certains groupes qui sont généralement considérés comme des groupes d’unblack metal, parce que leurs membres ne cachent pas leur foi chrétienne, mais qui n’expriment pas celle-ci de manière explicite dans leurs morceaux, refusent parfois que leur musique soit désignée comme du « black metal chrétien », parce qu’ils estiment que leur discours touche à des vérités et des expériences plus larges et plus communément partagées que le christianisme au sens strict, ou que leur foi est de l’ordre de leur vie privé.

Je prendrai deux exemples:

Le groupe de viking metal Slechtvalk, dont les membres sont chrétiens mais estiment que leur foi ne regarde qu’eux:

« We regret to inform you that our show with Enslaved, which was supposed to take place on 20th of October in ‘De Kade’, Zaandam, has been cancelled. The reason for the cancellation was that, after some mails from certain narrow-minded individuals, the management of Enslaved got the impression that Slechtvalk is some kind of evangelizing metal band in veins of Stryper. According to the management, Enslaved does not to play with religious or political motivated bands. […] when Slechtvalk plays live, we just want to enjoy ourselves and give people a good show to look at and good music to listen to. All bands we’ve played with can tell you that we’ve kept our own views to ourselves, unless we were asked to share them and always showed respect if they disagreed and just drank a beer together and enjoyed good music » (Communiqué officiel du groupe Slechtvalk).

Slechtvalk exprime encore plus nettement son refus de lire dans les paroles de ses chansons et les thématiques de ses morceaux une tentative d’évangélisation ou de prédication dans une interview par le site metal message.

Le groupe Lo Ruhamah, qui est souvent classé parmi les groupes chrétiens mais dont les membres préfèrent laisser leurs convictions réelles dans le flou:

« Without being too long-winded on the matter, we still often comfortably utilize Christian symbols and imagery when conveying communion with the divine, but we do not exclusively adhere to any particular conception nor seek to propagate the views that often accompany them. As such, we are not comfortable being grouped with the general aims of ‘Christian metal’ as a means to further any particular religious convictions. I say this not to skirt the issue or to try to be intentionally abstruse to avoid some obvious connections we have to those beliefs, but rather to clarify our intentions. In the end we simply want to use the music as a catharsis; a means to exorcise and articulate our most profound spiritual experiences, but the band as a collective entity isn’t pushing the agenda of any specific religious group » (Interview par Teeth of the divine).

On voit donc que le cliché du groupe de black metal chrétien pour qui la musique n’est qu’un instrument de propagande et d’infiltration du milieu du metal extrême, qui n’a pas d’attachement ou d’intérêt sincères pour le genre BM ou pour la création artistique mais qui cherche à récupérer sa relative popularité, ne correspond pas à la démarche réelle de la plupart des groupes d’unblack metal importants. Bien au contraire, ceux-ci sont non seulement souvent conscients de ce risque, mais font tout pour ne pas réduire leur musique à de l’idéologie. Ils cherchent réellement à forger un discours qui ne s’enferme ni dans une posture simpliste de « riposte chrétienne », ni dans une prédication désincarnée et dissociée de la spécificité musicale du genre à l’image de ce qui est parfois reproché à des groupes de metal chrétien plus mainstream comme Stryper ou Mortification, mais qui centre leur effort de création artistique sur la musique et la manière dont elle exprime leur intériorité et leur expérience personnelle, sans le réduire à une doctrine arbitrairement plaquée sur des compositions qui exprimeraient le contraire de son contenu dans leur musicalité . L’enjeu du black metal chrétien n’est pas de soumettre un courant musical à une nouvelle idéologie, mais au contraire de le délivrer de celle qui l’accompagne depuis sa naissance et à laquelle il est généralement associé, en montrant qu’il est assez riche pour exprimer également des idées et des expériences intéressantes pour le point de vue contraire.

Au terme de ce billet, je pense donc que l’intérêt principal de l’unblack metal est de permettre la rupture du black metal d’avec ses racines idéologiques, pour trouver la reconnaissance qu’il mérite en tant que genre musical à part entière…