Archive pour Guillaume Faye

Black metal, Nouvelle Droite et christianisme: l’amour du prochain est-il une capitulation? 1/2

Posted in La "philosophie" du black metal with tags , , , , , , , on 19 janvier 2012 by Darth Manu

Un black metalleux (« Corvus »), de passage sur ce blog, a posté une objection détaillée en dessous de mon article Black metal: le mythe de la Haine universelle, très symptômatique à mon avis des critiques les plus récurrentes lancées contre le christianisme par les black metalleux les plus « engagés », et en même temps de l’influence d’une certaine littérature conservatrice, voire d’extrême-droite, sur une partie de ce milieu.

Dans un premier billet, je présenterai les affinités qui existent entre certains courants issus des droites radicales et certains black metalleux à la marge, que le commentaire de Corvus me parait bien synthétiser. Dans un second billet, je donnerai ma réponse à ses arguments, de mon point de vue de catholique pratiquant et de black metalleux.

Sa thèse est la suivante: le rapprochement et le dépassement que présuppose l’amour « s’articulent autour de la soumission, du retrait surtout lorsqu’il est univoque ». Ils seraient symptômatiques d’une certaine forme de lâcheté. Il s’agirait d’un « universalisme » qui aurait de lourdes conséquences sociales, par l’uniformisation et la destruction de toute différence, de toute diversité. Il opère une comparaison avec la vie conjugale, qui se résumerait à un rapport de force ou un « bipartisme », l’un des conjoints faisant toujours « plier » l’autre. L’importance que le christianisme attache à l’amour et au respect auraient pour conséquences le nihilisme, la perte de soi-même, et l’irrespect croissant des contemporains pour la figure du Christ. Et ce commentateur de conclure par la question suivante:  » Et si les provocations du Black Metal n’étaient pas une tentative, inconsciente, de pousser les chrétiens à la réaction ? »

A noter que ce black metalleux, ironiquement proche sur ce point de certains catholiques hostiles au metal, semble appeler de ses voeux le retour d’un christianisme « fort », comparable à celui des Croisades, et critique surtout le catholicisme post Vatican II.

Si l’apologie de la force contre la faiblesse est présente dans les paroles et les interviews de nombre de groupes de black metal, son analyse  parait très inspirée par certaines thèses de la « Nouvelle Droite » (notre commentateur signe d’ailleurs sous le pseudonyme de « Corvus », qui peut sonner métallique dans la mesure où il évoque un peu le corbeau, mais dont il est également possible qu’il soit emprunté à Guillaume Faye, l’un des auteurs les plus connus de ce courant, qui l’a utilisé à l’occasion).

Qu’est-ce que la Nouvelle Droite? L’un de ses courants fondateurs la définit ainsi:

 » La Nouvelle Droite est née en 1968. Elle n’est pas un mouvement politique, mais une école de pensée. Les activités qui sont les siennes depuis aujourd’hui plus de trente ans (publication de livres et de revues, tenue de colloques et de conférences, organisation de séminaires et d’universités d’été, etc.) se situent d’emblée dans une perspective métapolitique » (Manifeste du GRECE).

« Métapolitique », car elle ne se veut ni une doctrine politique, ni une idéologie, mais mais cherche néanmoins à influencer l’évolution de la société par ses recherches et ses publications:

 » La métapolitique n’est pas une autre manière de faire de la politique. Elle n’a rien d’une « stratégie » qui viserait à imposer une hégémonie intellectuelle, pas plus qu’elle ne prétend disqualifier d’autres démarches ou attitudes possibles. Elle repose seulement sur la constatation que les idées jouent un rôle fondamental dans les consciences collectives et, de façon plus générale, dans toute l’histoire des hommes. « 

Son combat  est au fond un combat culturel.

Il repose sur une critique de la modernité, en « crise » selon elle, du fait de l’individualisme, du libéralisme, de l’universalisme. Cet universalisme, qui substitue selon la plupart de ses auteurs à la réalité concrète, qui serait foncièrement inégalitaire, voire hiérarchique, et marquée par une diversité non réductible à des principes abstraits, un individualisme désincarné, homogénéisant, détaché de la variété réelle des différentes communautés humaines, ils en voient l’expression dans le « droit-de l’hommisme » des Lumières, dans le libéralisme, « l’américanisme », mais plus anciennement dans l’avènement du christianisme.

En ce sens, de nombreux auteurs issus de la Nouvelle Droite opposent au christianisme « universaliste » un paganisme originel « polythéiste », inégalitariste, et attentif à la diversité de la réalité concrète (cela par contre ne semble pas être le cas de Corvus qui signe l’un de ses commentaires: « un athée pur et dur »):

Ainsi, selon Guillaume Faye:

 » Ce qui signifie que les traits majeurs du Paganisme sont l’union du sacré et du profane, une conception cyclique ou sphérique du temps (au rebours des eschatologies du salut ou du progrès, dans lesquelles le temps est linéaire et se dirige vers une fin salvatrice de l’histoire), le refus de considérer la nature comme une propriété de l’homme (fils de Dieu) qu’il pourrait exploiter et détruire à sa guise ; l’alternance de la sensualité et de l’ascèse ; l’apologie constante de la force vitale (le « oui à la vie » et la « Grande Santé » du Zarathoustra de Nietzsche) ; l’idée que le monde est incréé et se ramène au fleuve du devenir, sans commencement ni fin ; le sentiment tragique de la vie et le refus de tout nihilisme ; le culte des ancêtres, de la lignée, de la fidélité aux combats, aux camarades, aux traditions (sans sombrer dans le traditionalisme muséographique) ; le refus de toute vérité révélée universelle et donc de tout fanatisme, de tout fatalisme, de tout dogmatisme et de tout prosélytisme de contrainte. Ajoutons que, dans le Paganisme, se remarque sans cesse l’« opposition des contraires » au sein de la même unité harmonique, l’inclusion de l’hétérogène dans l’homogène.[…]

 Dans le Christianisme, ce qui m’a toujours gêné, disons dans le Christianisme d’après Vatican II (qui n’a plus rien à voir avec celui des Croisades), c’est qu’il distille une préférence systématique pour le faible, la victime, le vaincu [NDDM: notez l’extrême similitude entre ce passage et l’une des analyses de Corvus] ; il place l’orgueil au rang de péché et condamne la sensualité, même saine, comme contraire aux voies divines. Ce furent la lecture de Nietzsche, mais surtout l’observation des prélats et des Chrétiens d’aujourd’hui, qui me convainquirent du caractère souffreteux et contre-nature de la morale chrétienne, une morale de malades, une rationalisation des frustrations. Cette idée de rédemption par la souffrance, qui n’a rien à voir avec l’idée païenne de mort héroïque, s’apparente à une haine de la vie. Et puis, je ne supportais pas l’idée de péché originel, l’idée qu’on me tînt responsable des souffrances du Christ. Plus que toute autre religion, le Paganisme est à la fois garant de l’ordre social, de l’ordre cosmique et naturel, garant de la pluralité des croyances et des sensibilités. Il repose sur la logique du « chacun chez soi », et non sur le fantasme de la mixité universaliste chaotique. Son modèle social associe étroitement les notions de justice, d’ordre et de liberté, ces dernières étant fondées sur la discipline. Il part du principe que l’humanité est diverse, et nullement destinée à s’unifier, que l’histoire est un devenir imprévisible et sans fin. Il suppose, à l’inverse des monothéismes, une humanité hétérogène composée de peuples homogènes, l’essence du politique étant la constitution de l’homogénéité de la Cité, sacralisée par les divinités, dans laquelle l’identité se confond absolument avec la souveraineté » (Entretien de Christopher Gérard avec Guillaume Faye, paru sous le titre « Les Titans et les Dieux » dans la revue Antaios (n° XVI, printemps 2001)).

Cette critique du christianisme a en commun avec celles portées par de nombreux black metalleux la référence à Nietzsche, la fascination pour le paganisme, et la vision du christianisme comme une « religion de faibles », qui exalterait contre la nature profonde de l’homme un « amour » mortifère, qui briderait ses instincts les plus naturels au nom d’un altruisme et d’un « amour du prochain  » universalistes abstraits.

Il n’est donc pas étonnant que très tôt, les milieux néo-païens inspirés par les thèses de la Nouvelle droite s’intéressèrent à l’émergence du black metal:

 » Il existe des liens entre certaines subcultures  musicales « jeunes » et les milieux des droites radicales occidentales. En effet, ces droites radicales ont tenté d’infiltrer, afin de les orienter, ces cultures minoritaires, entre autres les scènes  musicales dites dark (sombres)  et les milieux néo-droitiers et nationalistes-révolutionnaires. […]

 En fonction des sous-registres concernés, l’entrisme idéologique fonctionne plus ou moins bien : les milieux proprement gothiques , ainsi que la scène dark wave, sont moins pénétrés, car plus littéraires et esthétisants avec un rejet net du politique, que les sous-registres « industriel » , dark folk  ou black metal , fortement marqués par un paganisme européiste, par l’ésotérisme au sens large, dont le thélémisme , par des thèmes proches de la pensée révolutionnaire-conservatrice (avant-garde conservatrice, nationalisme européen, questionnement identitaire, etc.), et par des thèmes fréquemment véhiculés par ce qu’on a pu appeler dans les années 1970 l’« Histoire mystérieuse ». […]

 Ces cultures émergentes sont des cibles privilégiées pour certaines droites radicales. Elles le sont d’autant plus que ces milieux brassent des thèmes très marqués idéologiquement et les banalisent auprès de jeunes se définissant comme apolitiques. Et, de fait, ces personnes sont souvent dépourvues de cultures politiques. « En conséquence, et en raison également du primat de l’action culturelle qui constitue pour eux à la fois un choix stratégique (la fameuse “stratégie métapolitique” de la nouvelle droite) et une attitude imposée (par leur faiblesse numérique et l’absence de perspectives dans le combat politique traditionnel) , selon Jean-Yves Camus, nombre de militants, de groupes, en France et ailleurs en Europe ont à partir des années 1970 principalement, cherché à utiliser les moyens courants d’expression artistique comme à la fois facteur de propagande ; moyen de renforcement de la cohésion du groupe et vecteur de la subversion de la société. La musique occupe, dans ce choix stratégique, une place particulière, plus importante que les arts graphiques, égale sans doute, chez les nationalistes-révolutionnaires, à la littérature ».

Enfin, ces pratiques subversives, qui se manifestent par une volonté d’entrisme, ont aussi pour objectif de créer une conscientisation politique, ou d’influencer une conscience politique déjà existante. Depuis les années 1960, la musique joue en effet un rôle important dans la conscientisation des jeunes adultes. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer le rôle et l’influence des protest singers dans le refus de la guerre du Vietnam » (« Subversion, musiques extrêmes et droite radicale » par Stéphane François, sur le site Fragments des temps présents).

 Pour autant, même si une frange minoritaire du black metal a effectivement épousé les thèses de la Nouvelle Droite, voire de mouvements encore plus radicaux (ainsi les groupes qui constituent le NSBM: National Socialist Black Metal), il convient de souligner que la plupart des black metalleux se considèrent apolitiques, et considèrent avec méfiance ou ironie ces tentatives d’entrisme:

« la scène europaïenne s’est intéressée sérieusement au Black Metal à
partir des faits divers morbides dont les groupes radicaux de cette scène se sont rendus coupables : meurtres, cannibalisme, incendies de dizaines d’églises, violation de sépultures. En effet, depuis le début des années quatre-vingt-dix, cette scène musicale a souvent défrayé la
chronique par les crimes et les incendies perpétrés par des musiciens de cette scène ou par leurs fans. Des disques de groupes de cette scène furent saisis par la police, comme par exemple en Allemagne. Toutefois, malgré ces dérives nous ne pouvons pas suivre les textes délirants de Paul Ariès et du Père Benoît Domergue dans leur description apocalyptique de ce milieu musical car la majorité de ces groupes sont apolitiques et non violents, même s’ils utilisent un satanisme, souvent de façade. Par ailleurs, cette musique est née au milieu des années quatre-vingt absente de la violence postérieure qui caractérisera certaines de ses dérives » (Les paganismes de la Nouvelle-Droite, thèse de doctorat soutenue par Stéphane François le 29 septembre 2005 à l’Université Lille II, sous la direction de Christian-Marie Wallon-Leducq, p.192).

 Pour revenir au commentaire de Corvus, il m’a paru intéressant au point d’en faire un article parce qu’il me paraissait bien synthétiser la rencontre entre ces deux antichristianismes: celui théorisé par certains black metalleux (par une certaine revendication du rapport de force, de la victoire « par les armes »), et celui exprimé par certaines « droites radicales » (par la condamnation de « l’universalisme » qui « uniformise et détruit la différence, et donc la diversité qui en découle »). Cela me donne l’occasion de parler des liens entre certains black metalleux à la marge et l’extrême droite, ce que j’avais envie de faire depuis un moment, et de répondre à l’argument « christianisme= apologie mortifère de la faiblesse et négation de soi ». Je précise que j’ignore les opinions politiques réelles de ce commentateur, et je lui présente mes excuses si je lui impute des opinions ou des influences qui ne sont pas les siennes (mais son pseudonyme, son argumentation, la référence à Jean Raspail qui n’est pas un auteur de la Nouvelle Droite mais qui est apprécié par ce milieu, et le fait que ses commentaires correspondent à une vague de visites sur mon blog en provenance de Fdesouche me donnent à penser qu’il connait les grandes lignes de la pensée de la Nouvelle Droite et que les ressemblances que je relève entre ses commentaires et les thèses de celle-ci ne sont pas anodines).

J’ai présenté dans la première partie de ce billet ce qui me paraissait être le contexte idéologique de la critique de l' »universalisme » chrétien  que Corvus a formulée sur ce blog, mais qui au delà de ce commentateur me parait être commune à la fois à toute une partie du black metal mais aussi de l’extrême-droite (non pas pour la stigmatiser, mais pour resituer son contexte). Dans mon prochain billet, je répondrai en tant que chrétien  au contenu de celle-ci puis, je tâcherai de revenir sur la question qu’il m’a adressée en fin de commentaire, en revenant sur ce qui à mon avis sous-jacent à la revendication par certains black metalleux de la « haine » par réaction à « l’amour du prochain » tel que défini par le christianisme.