Archive pour espérance

Le black metal chrétien: des ténèbres de la transgression aux Ténèbres de l’attente…

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , , , on 7 avril 2012 by Darth Manu

Nous voici arrivés une nouvelle fois à Pâques: la fête la plus importante pour les chrétiens, celle qui célèbre la victoire de la Vie sur la mort, du Bien sur le mal, la Résurrection de Notre Seigneur Jésus Christ, à propos de laquelle Saint Paul écrivait les lignes suivantes:

 » Or, si l’on prêche que Christ est ressuscité des morts, comment quelques-uns parmi vous disent-ils qu’il n’y a point de résurrection des morts?  15.13 S’il n’y a point de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité.
15.14 Et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, et votre foi aussi est vaine.  15.15 Il se trouve même que nous sommes de faux témoins à l’égard de Dieu, puisque nous avons témoigné contre Dieu qu’il a ressuscité Christ, tandis qu’il ne l’aurait pas ressuscité, si les morts ne ressuscitent point. 15.16 Car si les morts ne ressuscitent point, Christ non plus n’est pas ressuscité.  15.17 Et si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés,
15.18 et par conséquent aussi ceux qui sont morts en Christ sont perdus.
15.19 Si c’est dans cette vie seulement que nous espérons en Christ, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes.
15.20 Mais maintenant, Christ est ressuscité des morts, il est les prémices de ceux qui sont morts.
15.21 Car, puisque la mort est venue par un homme, c’est aussi par un homme qu’est venue la résurrection des morts.
15.22 Et comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront en Christ,  15.23 mais chacun en son rang. Christ comme prémices, puis ceux qui appartiennent à Christ, lors de son avènement.  15.24
Ensuite viendra la fin, quand il remettra le royaume à celui qui est Dieu et Père, après avoir détruit toute domination, toute autorité et toute puissance.  15.25 Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous les ennemis sous ses pieds.
15.26 Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort.  15.27 Dieu, en effet, a tout mis sous ses pieds. Mais lorsqu’il dit que tout lui a été soumis, il est évident que celui qui lui a soumis toutes choses est excepté.  15.28 Et lorsque toutes choses lui auront été soumises, alors le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui a soumis toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous.  15.29 » (I Co. 15, 13-29).

La Bonne Nouvelle annoncée par les Evangiles, dans leur contenu comme dans l’étymologie de leur nom,  trouve son aboutissement dans cette victoire ultime du Bien contre le mal: celle de la vie sur la mort.

Comment une telle célébration de la vie pourrait-elle rencontrer un écho  dans une musique qui parait tirer son esthétique de la représentation idéalisée  et absolutisée de la maladie, de la souffrance, et dela mort ? N’y-a-t-il pas là une contradiction interne radicale dans le projet des musiciens de black metal chrétien?

1) La figure du Christ crucifié: le bien défiguré, aboutissement ultime du mal

Faisons tout d’abord retour sur cet épisode de la Passion, qui précède Pâques, et dont il est fait mémoire dans la célébration du Vendredi Saint:

Le mal est si prégnant que liturgiquement on n’invite pas l’assemblée à faire
corps, puisque celui dont elle est le Corps est sur la croix. On ne commence pas la célébration par
« prions le Seigneur » C’est la seule fois de l’année. On s’adresse directement au Seigneur et avant
de faire place à la mort et à la souffrance on reconnaît son amour infini, sans mesure au plus creux de
l’iniquité. La liturgie du vendredi saint confesse  un Dieu aimant sans mesure face au mal et à la
souffrance. Les premières paroles de la célébration sont les suivantes : « Seigneur, nous savons que
tu aimes sans mesure….aujourd’hui encore, montre-nous ton amour » (prière d’ouverture).
On lit ensuite le texte du serviteur souffrant ( Is 52,13-53,12)  On ne peut ici s’empêcher de faire le
lien avec le texte lu le jeudi saint et le lavement des pieds. Le Christ a fait un geste de serviteur,
d’esclave. C’est le même serviteur qui a aimé jusqu’au bout qu’on célèbre lors du vendredi saint. La
liturgie n’édulcore pas la souffrance sans toutefois tomber dans le misérabilisme. Le texte d’Isaïe
est éloquent, on peut dire qu’il est l’éponyme de toute souffrance. Pour ne citer quelques passages
on peut relever
« il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme. … Il n’était ni beau, ni brillant pour
attirer nos regards, son extérieur n’avait rien pour nous plaire. Il était méprisé, abandonné
de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, nous l’avons méprisé, compté pour
rien. …Maltraité il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche…arrêté puis jugé, il a été supprimé… il
a été retranché de la terre des vivants, frappé à cause des péchés de son peuple… Le
Seigneur a voulu le broyer par la souffrance….parce qu’il a connu la souffrance, le juste
mon serviteur justifiera les multitudes… »Cf Is 52,13-53,12
Ce texte invite à évoquer différentes situations qui viennent spontanément à l’esprit. Le Fils de Dieu,
le Serviteur par excellence a connu cette descente dans la confrontation au mal. Le serviteur est
l’innocent, celui qui est étranger à tout mal et à  toute violence. Or il connaît une contradiction
absolue puisqu’il est conduit à la mort. Ses souffrances l’ont défiguré au point de détourner les
regards.
” (www.theolarge.fr, “Le triduum pascal: victoire de l’amour sur la mort”).

Il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme”: l’épisode de la Passion met en scène l’apparente victoire ultime du mal sur le Bien, la défiguration du Fils de Dieu, de celui par qui le Salut nous est offert. Dieu s’est fait homme, et le voici torturé, brisé, scarifié, outragé, de telle sorte qu’il ne ressemble plus à un homme. Il nous a apporté le témoignage de Son Amour, par la voix de Son Fils, et voici que Celui-ci, suspendu à une croix, entre deux voleurs, condamné alors que le même jour un criminel de la pire espèce, Barabbas, a été gracié, illustre par le spectacle de son agonie la haine des hommes. Il devait annoncer la Justice, et il consacre par sa mort le triomphe de l’injustice. Celui qui a été transfiguré sur le Mont Thabor (Mt 17, 19 ; Me 9, 2-13, Lc 9, 28-36) est maintenant défiguré, celui qui annonçait la Vie éternelle pour les hommes est vaincu de la manière la plus horrible qui soit par la mort. Il s’agit là du blasphème suprême: condamner celui qui est appelé à nous juger, et qui est l’avocat de notre pardon. Provoquer Sa mort alors qu’Il nous apporte la Vie. Meurtrir Sa chair, La défigurer alors qu’il nous promet la transfiguration de la notre.

2) Le black metal, musique de la défiguration, de la maladie, de la mort… musique du  mal?

A lire le nom des groupes de black metal et les textes de leurs chansons, à regarder les photographies des groupes sur scène, à écouter leur musique, beaucoup de chrétiens sont tentés d’y trouver la stricte équivalence artistique de ce scandale de la Passion du Christ, une défiguration de ce qui a vocation a transfigurer les sons, et à élever notre âme, qui par dessus le marché superpose à son entreprise de transgression radicale de l’art la célébration du blasphème et de la mort dans ses thématiques et ses mises en scènes:

– Plusieurs groupes ont des noms qui évoquent ouvertement la Passion (Impaled Nazarene, Rotting Christ, Christ Beheaded…), et de plus nombreux groupes encore ont des paroles du même type dans leurs chansons, que les cathos anti-hellfest se font régulièrement un devoir de pointer.

– Les pochettes, les harmonies, les mises en scènes, même lorsqu’elles ne sont pas explicitement blasphèmatoires, évoquent la mort, la maladie, la souffrance: à la Bonne Nouvelle du Christ semble pouvoir être opposée la Mauvaise Nouvelle du Black Metal, le rappel de la présence irréductible du mal sur notre planète, voire la célébration de sa puissance:

Nous faisons du Black-Metal. Ce terme devrait suffire à décrire nos activités.
Le Black-Metal est censé glorifier le mal, tout ce qui gangrène l’être humain. Le Black-Metal est une projection de haine à l’égard de l’humanité dans son ensemble, passée, présente ou future. Il se doit d’être sombre, morbide, malsain, et nuisible à tout être humain, y compris à celui qui le produit. Toutes déviances à cela ne peuvent plus être considérées comme du Black-Metal pur et digne selon nous.
Les divergences conceptuelles entre les groupes de Black-Metal ne devraient porter que sur les raisons de la glorification des ténèbres et de la haine à l’égard de leur propre espèce
” (Interview du groupe Supplicium sur le site La Horde Noire).

– Les musiciens de black metal portent sur scène des accoutrements martiaux, qui évoquent la violence et la guerre, et se maquillent à l’image de cadavres (les fameux “corpse paints”). Ils achèvent ce que certains pourraient prendre pour une défiguration de leur humanité quotidienne, après avoir remplacé leur visage par celui d’un mort, en substituant au nom qui leur a été donné par leurs parents, leur nom de baptème s’ils ont été baptisés, un pseudonyme d’allure fantastique et souvent inquiétante.

– La musique elle-même (où son cliché le plus répandu tout du moins), souvent marquée en apparence (avec de nombreuses exceptions cela dit) par des chants essentiellement criés et aux sonorités inhumaines, de la batterie à fond la caisse, et des guitares dont d’aucuns rapprochent le jeu du son d’une tronçonneuse en pleine action, semble à l’oreille non habituée une entreprise de destruction systématique de tout ce qui dans cet art permet de créer de la beauté et du plaisir esthétique. A tel point que beaucoup d’auditeurs peu habitués au metal pourraient être tentés de transposer à son sujet la phrase d’Isaïe de la manière suivante: “Elle était si défigurée qu’elle ne ressemblait plus à de la musique”. Une musique aussi morbide, aussi agressive, aussi transgressive de tous les codes usuels du Beau, semble bien être l’équivalent artistique du Scandale de la Passion, beaucoup plus que de la Joie Pascale, et être incompatible avec une perspective et une inspiration chrétiennes, être du côté du laid, du mal, de la souffrance. Etre appelée à être transcendée et anéantie par l’Alleluia de la Vigile Pascale.

Et pourtant, de plus en plus nombreuses sont les personnes à se réclamer d’un black metal chrétien, dont l’auteur de ces lignes…

3) La transfiguration de la Croix: comment donner une signification chrétienne au black metal?

Lors du  triduum pascal, les trois jours qui précèdent Pâques, les chrétiens sont appelés à prouver les ténèbres qui précèdent la Résurrection du Christ à Pâques, au travers du lavement des pieds au dernier repas, de la prière au Jardin des Oliviers et de Son arrestation, de Sa Passion et Sa mise en croix, et du temps où Il gise dans Son tombeau et fait l’expérience de la mort, lot de tous les hommes.ne s’agit pas d’un temps de désespoir, de révolte ou d’abandon, mais d’attente et d’espérance:

La vue d’un supplicié n’a rien d’attirant, il  provoque ceux qui passent à détourner le regard. La mort fait peur, et celle de Jésus aussi a fait fuir les disciples. Pourtant l’Evangéliste cite l’Ecriture : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont
transpercé » (Jn 19, 37) Que se passe-t-il donc, pourquoi un  tel renversement ? De manière
extrêmement étonnante, Jésus meurt et sa mort donne vie, sa mort est porteuse de vie parce qu’elle
transforme profondément celui qui la contemple. Pourtant il ne faut pas ni édulcorer, ni enjoliver la
croix. On ne peut pas faire que Jésus n’ait pas la connu la violence la plus nue, la solitude la plus
totale, le mal à l’état brut qui s’acharne sur l’innocent mais ce qui montre que la mort et le mal n’auront
pas le dernier mot c’est que la vision de sa mort transforme ceux qui la regardent. En Jésus crucifié et
souffrant se communique l’amour de Dieu. Regarder la croix c’est accepter de se laisser envahir par
l’amour du Christ qui nous désarme, qui nous déconcerte, c’est dire l’amour du Père y compris dans
son silence et c’est laisser l’Esprit nous transformer profondément. C’est alors tout le sens du geste
proposé par la liturgie de l’adoration de la croix. On n’adore pas la croix pour dire oui à la souffrance,
on adore la croix parce que un regard porté sur la croix nous dit l’amour fou de Dieu pour nous, parce
qu’elle a porté le salut du monde. « Voici le bois de la croix, qui a porté le salut du monde, venez
adorons. » C’est un geste très ancien que l’on trouve aussi fin 4ème, début 5èmesiècle à Jérusalem.
Comme le dit très justement Bernard Sesboüé « le négatif de la violence est absorbé dans le positif de
la tendresse. Le signe de la condamnation devient celui de la grâce et du pardon, le symbole de la
faiblesse devient celui de la force toute-puissante, dépourvue de toute violence ». C’est cela que
signifie ce signe liturgique de l’adoration de la croix qui peut surprendre. Adorer la croix ne signifie pas
une acceptation de toute souffrance ou une exaltation de la souffrance. C’est une liturgie qui a un
sens beaucoup plus profond. Elle signifie que la violence, le mal, auxquels on n’échappe pas, sont
transfigurés par le Christ. Adorer la croix liturgiquement et ici le mot adoration est à sa place plus que
partout ailleurs, se mettre à genoux devant la croix, l’embrasser c’est reconnaître qu’elle a donné au
chrétien sa suprême élévation. Adorer la croix c’est un geste de foi, c’est confesser la victoire de
l’amour sur toute souffrance, sur toute mort et accepter d’entrer dans la suite du Christ
” (www.theolarge.fr, “Le triduum pascal: victoire de l’amour sur la mort”).

Le Christ meurt sur la Croix, certes, mais loin d’être renvoyé à l’absurdité apparente de la condition humaine par cette mort injuste et cruelle, il vient lui donner un sens et une espérance, par sa Résurrection.

D’une manière certes profondément différente et infiniment inférieure, mais à mon avis cruciale, je voudrais faire remarquer que le black metal opère  quelque chose d’un peu d’analogue, lorsqu’il rassemble toutes les thématiques, tous les sentiments, toutes les émotions, tous les actes, tous les évènements, profondément liés à ce qui semble tragique, absurde, cruel, injuste, dans notre existence, et les transforme en art: transfigure le mal, la destruction, par la création, en les mettant en scène, et en leur donnant une esthétique, en les partageant avec des mots, une mise en scène, des codes musicaux, au sein d’une communauté, en les faisant l’occasion d’un rassemblement et d’un partage, là où ils sont l’expression dans notre vie quotidienne de la division et de l’incommunication :

La souffrance de l’âme accompagne l’homme depuis ses origines. Se manifestant sous la forme d’un profond mal de vivre, elle inspire les poètes depuis l’antiquité. Toutes les époques connaissent des mouvements artistiques qui puisent leur inspiration dans cette affliction et le Black Metal fait partie de cette histoire. Puisant sa force dans les zones les plus sombres de la psyché humaine, cette musique exprime de façon violente la douleur ressentie par l’esprit, phénomène insaisissable mais commun à tous les peuples.

[…]C’est depuis la Norvège que nous parvient la prochaine émanation d’un style toujours en gestation. […]

Les premières notes de Suicide Syndrome donnent le ton : adagio, agrémenté d’un hurlement au saxophone, qui confère à cette ouverture un aspect sinistre. La voix, déchirée ou lourde (un peu à la manière d’Attila Csihar) complète un dispositif destiné à créer une atmosphère étouffante, que seul un solo de guitare permet de percer. Cette ambiance devient plus agressive avec One Last Night, où l’on perçoit une urgence désespérée et difficilement contenue. Mais ce sont les deux pièces suivantes qui nous amènent au pinacle. Perfect nous force à ressentir une ironie grinçante, émise par un esprit en décomposition. Ressemblant musicalement à certains airs deRammstein, cette chanson est la plus entraînante de l’album. On change de registre avec Suffer in Silence et son introduction classique. Les accords traînants d’un duo à cordes entament une descente dans les abîmes. Avec la participation de Niklas Kvarforth (Shining), cette chanson exprime une souffrance extrême, manifestée par une orchestration complexe, des passages à la guitare sèche et des pleurs féminins. De l’émotion négative pure. My Precious se déploie quant à elle grâce à une ouverture torturée et une rythmique pesante, alors que la pièce titre s’articule autour d’un air rock et d’une voix étouffée. Concluant l’album, New Life – New Beginning surprend d’emblée par son utilisation affirmée de la trompette, qui donne un relief inattendu à une chanson métal. Complétant la boucle, l’auteur nous laisse partir avec un solo de guitare qui s’évanouit dans le silence.

Nous obtenons avec Livsgnist une nouvelle preuve du potentiel créatif engendrée par la souffrance de l’âme. Cet album nous permet d’admirer le travail d’un artiste qui parvient à transcender plusieurs genres musicaux afin d’en retirer des sonorités uniques. Tout cet effort de composition souligne le talent d’un groupe auquel est promis, je l’espère, un brillant avenir” (Chronique de l’album Livsgnist de So Much For Nothing , sur le blog Metal Obscur).

Ce que me paraissent faire la plupart des musiciens de black metal, lorsqu’ils composent un morceau ou un album, c’est mettre en notes toutes leurs angoisses, toutes leurs déceptions, toute leur révolte, tout leur mal être, tout ce qui parait absurde, dénué de signification, et contreproductif dans leur existence, pour donner un sens à ce qui ne semble pas en avoir, pour créer quelque chose de durable, de destiné à être apprécié et partager, à partir de ce qui parait enliser leur vie dans l’inertie, le néant et les ténèbres. S’il est vrai que certains  groupes tiennent un discours complaisant ou inutilement provocateur sur leurs thématiques, et qu’une petite minorité s’est laissée aspirer par les ténèbres, pour commettre des actes très graves et/ou sombrer dans la folie, le black metal est foncièrement une tentative de donner du sens à ce qui parait ne pas en avoir, une revendication du désir d’exister et de créer contre les ténèbres et la fragilité qui semblent diriger nos vies. A ce titre, si cette revendication peut se borner à n’être qu’un cri de haine ou de désespoir, un simple constat de la méchanceté et de l’absurdité apparentes de notre monde, elle me parait pouvoir aboutir de manière bien plus juste et profonde dans une forme de quête de la beauté derrière la souffrance et les ténèbres, qui les transfigurent pour illuminer l’âme de l’artiste et de l’auditeur à partir d’émotions et d’états d’âmes qui étaient initialement sources d’angoisse et de confusion. Il n’est donc pas étonnant que l’engouement pour le black metal, qui a accompagné certaines personnes dans leur déchéance, voire leur mort, a pu en sauver d’autres:

“[…] Alors oui, le Black-Metal est une musique extrême, violente, aux paroles crues et au visuel provoquant. Mais dans mon cas, et dans le cas de nombreuses personnes que je fréquente au quotidien, cette musique nous a sauvé en nous donnant la force d’affronter la violence qui consiste à grandir en banlieue Parisienne.

Pour vous donner un petit profil des membres de mon groupe : un journaliste, un juriste, un chômeur, un neuro-psychologue et moi qui suis psychologue du travail. Et il en est de même pour une grande partie des membres de groupes que je fréquente.

Avant même d’être des Black-Metalleux nous sommes, en tout humilité, des gens biens et intégrés” (Enquêtes et débats: réaction en commentaire d’un black metalleux à la présentation d’un ènième ouvrage de dénonciation du “satanisme”).

Alors le recours à des thématiques chrétiennes n’est certainement pas la seule manière d’exprimer cette recherche’un sens par delà la souffrance et l’absurde, d’un bien caché au sein du mal. De nombreux groupes pas du tout chrétiens créent chaque année des morceaux d’une beauté à la fois paradoxal et riche de sens et d’éotion pour l’auditeur. Cette recherche de sens, qui passe prioritairement par l’expérimentation musicale, se constate dans la richesse musicale du black, beaucoup plus varié que beaucoup de personnes ne le croient. Mais on voit que le black metal, qui finalement est souvent porteur d’une forme d’espérance, d’un désir de percer les ténèbres, s’il semble certes trop sombre et froid pour chanter la joie pascale, parait éminemment compatible avec cette disposition à l’attente dans la nuit qui est la plupart des jours de notre vie notre quotidien de chrétiens, et dont on trouve l’expression liturgique dans l’accompagnement du Christ dans Ses souffrances et Sa mise en croix le Vendredi Saint, et dans l’attente tout au long du Samedi Saint de Sa Résurrectiondans la nuit de Pâques.

Pour conclure ce billet, et juste avant de me rendre à la Vigile Pascale, je voudrais partager avec vous un texte d’un groupe de black metal chrétien (bon, de blackened death metal, pour être vraiment précis) qui me parle intérieurement, et qui correspond à la vidéo en début d’article:

My Grief, My Remembrance (Crimson Moonlight, album “Veil of Remembrance”)

”Who put an end to all the beauty…?
The splendour of the days gone by…
It?s mild and steady glow that lit up the gloomy loneliness..?
What could turn all the warm and true happiness
Into cold desperate tears without end..?
What made the strong, tough man become again
a scared little boy…?
I watch out over the desert of Death ..
It’s silent, barren landscape surrounds me…
I feel cold…
The burning sun, always shining brightly,
Giving me warmth and light…
Tell me, is it gone for ever…?
Has its vitalizing warmth for ever been extinct
By gloomy, heavy fog..?
Again I feel the mortal horror bite me
As I stare at all these deaths
Which were once full of life,
Which were once life itself…
The birds under the sky have fallen in the dark,
Their wings, deprived of their strength, can’t carry them any more…
Birdsongs have died away into silence,
Slowly died away has every joyous symphony…
The wild beasts are not to be seen any more,
To their burrows they have returned to find peace for time indefinite…
The acres of flowery meadows,
The flowers have bowed their heads to the ground,
And have all returned to earth…
Just the thistles and thorns are still standing erect
As I stand like a withered rose
Alone with all my pain…
To the brim full of sorrow,wounded and forgotten…
But always carrying my remembrance
Of a Hope that never dies…”

Et comme l’attente dans les ténèbres finit par céder place à la lumière, je vous laisse et vous souhaite une joyeuse Fête de Pâques! 🙂

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Création, black metal et christianisme

Posted in La "philosophie" du black metal with tags , , , , , , , , , on 14 mai 2011 by Darth Manu

Dans de précédents articles, je soulignais le paradoxe inhérent au black metal, nihiliste dans son message et ses intentions, et pourtant par nature acte de création.

A ce sujet, le compositeur Frédérick Martin pouvait écrire:

« Enfin, en accumulant les couches de déni, en inversant les pôles de la séduction musicale, les compositeurs de cette musique tentent ultimement de masquer leur geste créateur. On entend effectivement quelque chose, identifiable, analysable ; il appartient à la « chose » de ne se livrer pas toute. Un créateur se met en avant dans ses œuvres. L’œuvre, dans le BM, ne met rien ni personne en avant (je ne parle pas de l’ego des artistes) puisqu’elle est comme telle le dégoût de tout ce qui pourrait primer – en dehors du Maître, dont certains de ces artistes se réclament. Le BM comme musique impose au musicien une création accablée et qui ne transmet pas son humanité ; la sphère personnelle n’entre pas en jeu dans la composition, à part peut-être les dimensions de la souffrance, du chagrin, de la haine ; le trait artistique rejette le créateur et le nie comme humanité ni plus ni moins que le reste.

25 Il n’y a donc aucun moyen de savoir d’où vient cette musique sinon en expérimentant la fusion de ces données dans son geste de création. Bien qu’on puisse le transcrire, le BM refuse aussi de s’écrire. Il ne doit pas s’écrire, afin de laisser le moins de traces possible. D’ailleurs, les faibles tirages d’un album de BM éclairent bien l’intention de toucher peu de public et que ce public demeure marginal » (« Pour une approche musicologique du black metal », Sociétés 2005/2 (n°88) La religion metal, Ed. De Boeck Université).

Pourquoi masquer ce geste créateur?  La création artistique vise d’ordinaire à extérioriser ce qui était initialement de l’ordre de l’intériorité, à donner une forme contemplable par tous à ce qui était ressenti confusément, à dévoiler l’invisible:

« En effet, en montrant l’invisible, en faisant écouter ce qui ne s’entend pas, [l’art] ouvre l’homme à lui-meme, il lui redonne espoir et ce faisant, lui redonne l’envie de créer, de vivre. Il le sort de cet enfermement dans lequel paraît le maintenir ce qui s’occulte pour aller au-delà de lui et se faisant il permet à l’homme d’aller outre-lui-même dans l’outre de son être, au delà de lui-meme pour mieux se rencontrer, mieux être et mieux vivre et ainsi pour mieux créer. On parle donc à juste titre de création artistique car lorsque l’artiste crée un oeuvre, il crée la vie. En d’autres termes, il permet à la vie d’être dans toute sa  plénitude, dans toute sa dimension et d’être présence ce même dans ce qui ne se donne pas en toute clarté. Il crée car il redécouvre ce qui vivait dans l’ombre. Il crée car il éclaire ce qui se dissimule. Or donner la lumière c’est commencer la vie, c’est créer. » (Philosophies, « Pourquoi parle-t-on de création artistique? »).

Dans le cas du black metal, c’est tout l’inverse. Il s’agit précisément de retourner à cette ombre, à cet indifférencié, cet incommunicable originel auquel l’art vise normalement à nous arracher. Il ne s’agit pas d’humaniser, de créer la vie, mais de déshumaniser, d’anéantir toute espérance, tout accomplissement positif, toute ouverture vers autrui et vers le monde. Ainsi, dans le cas de l’oeuvre fondatrice de Darkthrone, Transilvanian Hunger:

« C’est une musique purement minimaliste, qui s’affranchit de toute frioriture pour atteindre une sorte de quintessence musicale. Construit en une succession de riffs (motifs), avec une rythmique ultra-régulière et une permanence de la distorsion, Transilvanian Hunger réfère sur le plan conceptuel aux plus belles oeuvres du minimalisme comme la Music for 18 musicians de Steve Reich pour sa faculté à créer une atmosphère hypnotique, une densité sonore invitant au plongeon et à l’abandon des repères. Le lien, il est dans le refus de la mélodie et dans l’investissement demandé à l’auditeur qui doit effectuer un travail d’interiorisation conséquent.

La large différence entre les deux oeuvres, qui découle des choix initiaux antagonistes – esthétiques et idéologiques -, est la voix gutturale de Nocturno Culto qui fait basculer l’album de Darkthrone dans les profondeurs ténébreuses de l’âme.

Ce qui aurait pu en effet rester un album post-rock de type « cold wave », vire avec ces cris de malédiction pour quelque chose qui travaille l’humanité dans son expression la plus brute, en direction de rites et de prophéties paiens ancestraux.
Cet acte passe par le cri avant tout, étouffé, bestialisé par la société moderne. Le cri, c’est la douleur, c’est la violence, c’est le corps et la vie.
Puis cette scansion, récitative, chargée en colère, paraît être celle d’invoquations mystiques, de poêmes ténébreux, de malédictions interdites ou de prédications apocalyptiques.
Transilvanian Hunger est le véhicule d’une idéologie d’épure, en cherchant à faire surgir par son minimalisme une essence d’Humanité, rendre à l’homme sa puissance originelle. Détruire ce qui nous est artificiel et nous éloigne de notre nature profonde. » (Présentation de Transilvanian Hunger » de Darkthrone sur le site Culturopoing).

Il s’agirait en ce sens d’un art à rebours, qui renverse le geste créateur pour retourner de l’être au néant. D’un art contre l’art, qui  retourne les instruments contre la musique elle-même, qui opacifie ce qu’elle vise à révéler et dévoile ce qu’elle dissimule ordinairement.

« Car il ne faut pas s’y tromper, si Transilvanian Hunger défraye et ébahit l’amateur de black metal, c’est non seulement par ses riffs hantés mais aussi par ce jeu scandaleusement robotique, et néanmoins tellement imparfaitement humain, de batterie. Fenriz joue à l’absolu manchot et il le fait diaboliquement bien. Son compagnon Nocturno Culto l’accompagne avec majesté à la guitare en arrivant presque à baisser d’autant son jeu. Ses riffs jouables par le fœtus de 4 mois sont cependant d’une inspiration inimaginable. Touchés par la grâce. Oui, les reproches du style « il n’y a aucune recherche musicale » sont fondés et recevables. Mais ce que ces 2 là créent avec rien, personne n’arrive à le faire avec tout. L’ambiance littéralement mortuaire et glacée qui se dégage de la musique du groupe prend au plus profond des tripes et ne lâche pas l’auditeur fan de black metal. » (chronique de Transilvanian Hunger sur les site Les Eternels).

En retournant l’activité créatrice du musicien contre la musique elle-même telle qu’on la définit ordinairement, en la subvertissant, le black metal ne fait finalement que prolonger ce dévoilement qui est le propre de l’art. « Ce que ces 2 là créent avec rien, personne n’arrive à le faire avec tout« : l’acte de création de l’artiste, par la manifestation qu’il opère d’une beauté nouvelle, d’une vie nouvelle, où il n’y avait que ténèbres, occulte à son tour ces ténèbres originelles. Le projet du black metal est de les dévoiler alors qu’elles étaient cachées. L’art en effet libère l’homme de son enfermement, de son isolement, donne une forme et une vie à ce qui n’était qui était embryonnaire et confus. Mais l’aliénation, l’enfermement, le désespoir, les ténèbres sont aussi des éléments constitutifs de notre humanité: n’y-t-il pas quelque chose d’aliénant à son tour à les dissimuler, les recouvrir par de la beauté et de l’espérance?

 « On peut effet faire création, non pas en faisant sensation, mais plutôt en permettant un rappel de ce qui était enfoui et que l’on voulait oublier ou de ce que l’artiste lui-même voulait oublier. La création devient alors ici simplement redécouverte ou découverte de ce que nous savons tous et que nous ne voulons pas toujours voir ou comprendre ou entendre. » (Philosophies, « Pourquoi parle-t-on de création artistique? »).

L’esthétique propre au black metal, qui tire son originalité de la recherche du morbide et du malsain, et de la création d’ambiances noires, désespérées ou qui expriment la révolte, la souffrance ou la colère, si décriée car elle touche aux aspects les moins appréciables, les plus tragiques de notre existence humaine, ceux précisément que nous aimerions cacher et oublier, a donc justement ceci de positif, de créateur, qu’elle nous rappelle les ambiguités de notre être, la fragilité de tout ce sur quoi nous avons construit notre vie: jeunesse, argent, possessions matérielles, amour pour et de la part de nos proches, … Tout ce qui donne un cadre à notre vie, nous permet de surmonter les épreuves de notre quotidien, de créer notre propre destinée, et sans quoi toutes nos certitudes, notre moralité même, pourraient basculer. Ce que fait le black metal, c’est nous rappeler la fragilité de notre existence, et détruire toutes les illusions que nous avons construites pour lui donner une apparence de stabilité et de sécurité, de normalité… Par l’inversion des « pôles de la séduction musicale », le black metal brise les illusions créées par cette même séduction musicale, nous force à relire tous les aspects enfouis en nous que l’art a souvent pour effet de nous faire oublier. Il nous rappelle le tragique de notre existence, de nos désirs, leur presanteur, qui nous tourne si souvent non pas vers l’espoir et la vie, mais vers le repli et la mort.  Ce qui me parait être une conception de la création artistique tout à fait recevable par un chrétien, à condition de ne pas s’y complaire, de ne pas remplacer une forme d’illusion par une autre.

Le black metal nous confronte à tout ce qu’il y a de bestial, d’inhumain, au fond de notre être. Nous ne sommes en effet « ni anges ni bêtes », pour reprendre le mot de Pascal. Mais pas plus des bêtes que des anges. Même le plus misanthrope, dérangé et criminel des black métalleux, si extrême qu’il n’existe pour ainsi dire pas, a quelques proches, quelques amis, et trouve dans sa musique une passion, quelque chose qui l’arrache à son isolement, à sa souffrance.

Il y a quelque chose dans cette musique qui m’évoque le Tohu Bohu, le néant originel hors duquel Dieu a fait surgir la Création, dans le Livre de la Genèse:

« La terre était informe et vide ; il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’Esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. »

(Genèse 1.2)

a) Le sens des mots : « tôhou » (informe) et « bôhou » (vide).

« La terre était déserte et vide »

 (Genèse 1.2, traduction oecuménique de la Bible)

Le mot tôhou, est traduit dans Esaïe 45.18 par « désert », dans le sens de lieu inhabité par l’homme :

« Car ainsi parle l’Éternel, le créateur des cieux, le seul Dieu, qui a formé la terre, qui l’a faite et qui l’a affermie, qui l’a créée pour qu’elle ne soit pas déserte, qui l’a formée pour qu’elle soit habitée : je suis l’Éternel, et il n’y en point d’autre. »

Le mot « tôhou » est aussi employé dans Psaume 107.40 où il est également rendu par désert :

« Il verse le mépris sur les grands, et les faits errer dans les déserts sans chemin. »

Le désert est ici un lieu où il n’y a pas de chemin, donc c’est un endroit où on ne peut pas s’orienter.

Par conséquent on peut dire que le « tôhou » est un monde inorganisé, sans vie, sans direction.

Le mot « bôhou » indique l’idée de vide, comme le mot abîme qui le suit dans le texte. Le vide du « bôhou » n’est pas un vide physique mais plutôt une absence de présence, dans le sens où personne ne vit dans ce « tôhou » et « bôhou ».

A cet état de la création, notre monde est un monde de ténèbres, inhabité et inhabitable, aucune vie, aucune organisation. » (Bible et Histoire, « Dieu se dévoile en créant »).

Elle pointe l’inachèvement de la Création, la survivance du mal.

En effet, suivant l’Eglise Catholique:

« 310 Mais pourquoi Dieu n’a-t-il pas créé un monde aussi parfait qu’aucun mal ne puisse y exister ? Selon sa puissance infinie, Dieu pourrait toujours créer quelque chose de meilleur (cf. S. Thomas d’A., s. th. 1, 25, 6). Cependant dans sa sagesse et sa bonté infinies, Dieu a voulu librement créer un monde  » en état de voie  » vers sa perfection ultime. Ce devenir comporte, dans le dessein de Dieu, avec l’apparition de certains êtres, la disparition d’autres, avec le plus parfait aussi le moins parfait, avec les constructions de la nature aussi les destructions. Avec le bien physique existe donc aussi le mal physique, aussi longtemps que la création n’a pas atteint sa perfection (cf. S. Thomas d’A., s. gent. 3, 71). » (Catéchisme de l’Eglise Catholique, 310).

Mais de même que la création n’est pas destinée à atteindre la perfection de ses propres forces, que ce soit par l’art ou par d’autres voies, il n’est pas possible non plus d’effacer complètement par la musique ce don de la vie que Dieu nous a fait, cette part d’espérance qui habite même le pire des hommes ou le plus fou. Le mal scandalise, choque, parce que chacun d’entre nous ressent que ce n’est pas là ce qui devrait être. Et de même, en pointant la destruction des harmonies et des significations, le black metal amène le musicien à en rechercher et à en créer de nouvelles. Ce qui explique que des morceaux très minimalistes comme Transilvanian Hunger coexistent au sein de ce genre avec des titres beaucoup plus grandioses et expressifs, comme ceux du black metal symphonique, n’en déplaise aux défenseurs du « True Black Metal », ou encore que les fondateurs du genre, y compris les plus « intégristes », se livrent à des oeuvres plus expérimentales: ainsi le récent détour de Darkthrone par le punk.

C’est pourquoi la vraie richesse du black metal ne réside à mon avis pas seulement dans le minimalisme ou l’extrêmisme de certaines de ses oeuvres fondatrices, mais dans la profonde ambiguitée de celles-ci, entre destruction et création, régression et élevation. Il révèle dans de nombreux morceaux certains des aspects les plus sombres de l’existence, mais en leur donnant une dimension esthétique, il les déréalise et les domestique, d’une certaine manière. A ce titre il fait sien le mot de Nietzsche:

« La tragédie est belle dans la mesure où le mouvement instinctif qui dans la vie crée l’horrible se manifeste ici comme pulsion artistique, avec son sourire, comme un enfant qui joue. Ce qu’il y a c’est que nous voyons l’instinct effroyable devenir devant nous instinct d’art et de jeu. La même chose vaut pour la musique; c’est une image de la volonté en un sens encore plus universel que la tragédie. » (cité ici).

Le black metal anéantit les thématiques nihilistes et destructrices qu’il vise à exprimer, au moment même où il les dévoile, en leur donnant la forme d’un morceau, avec un début, une fin et une structure (si déstructurée et destructurante que celle-ci essaie d’être). Il les dissipe également dans la recherche qui est celle de chaque groupe d’exprimer son intériorité au travers de nouveaux morceaux, de nouveaux albums, de nouveaux sons, de nouveaux sous-genres parfois, d’une manière toujours plus riche et plus authentique, plus profonde, ce qui correspond bien à une démarche de création, et non de destruction, à un refus de la stagnation (certes  revendiquée par l’idéologie True Black; mais même les grands groupes de cette mouvance cherchent à enrichir le répertoire de sonorités de leurs morceaux au fil des albums). En ce sens, la complaisance de certains discours et de certaines attitudes coexiste avec une certaine recherche d’élevation de l’âme, par la relecture en musique des états d’être et des sentiments qui habitent le ou les compositeur(s). Si le black metal n’est sans doute pas une musique qui convient à tout le monde, il a donc le pouvoir de manifester, aussi bien que le repli complaisant dans le mal et le néant, la sortie de ceux-ci, et la victoire finale de la création sur la destruction, de la vie sur la mort. C’est pourquoi cette musique ne saurait être que sataniste, et se prête parfaitement à une relecture chrétienne, une fois ses ambiguités bien définies. En dévoilant le fond de désespoir et de mort au fond de chacun de nous, et en l’élevant au statut de création et d’oeuvre d’art, elle pointe vers une forme d’espérance et de manifestation de la liberté créatrice de l’homme face à son destin qui correspond pleinement à cette démarche de manifestation de la vie dans toute sa plénitude, donc y compris ses aspects les plus tragiques, qui est le propre de l’art.

« Créer c’est en effet aussi élever car, son contraire, détruire est bien rabaisser. Le contraire de la création est la destruction ou la stagnation dans le néant. Seul celui qui élève évite la destruction ou la stagnation car il nous rappelle ce qui se doit de l’être, ce qui est au-dessus et cet audessus n’est autre que la liberté.  Or ne dit-on pas de l’art qu’il est création parce qu’il ouvre un nouveau champ à la liberté, c’est ce qu’il convient de se demander à présent ? » (Philosophies, « Pourquoi parle-t-on de création artistique? »)

Le black metal chrétien: quel intérêt?

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , on 6 janvier 2011 by Darth Manu

Dans la plupart des forums ou des sites fréquentés par des black métalleux, dès qu’on a le malheur de prononcer le  mot « unblack metal »,des réactions du type de celles qui suivent pleuvent:

« Christian Black Metal is an oxymoron« . (Utilisateur JudasChrist de Last.fm à propos de Horde)

« i always thought ,that growling is something like demons voice. I’m christian , and i think still , this band is stupid :/« .(Utilisateur Przybyly de Last.fm à propos de Horde également)

« unblack metal (christian) bands are influenced by black metal (antichristian) which means they listen to or listened to black metal which means they are hypocrites« . (Utilisateur Ilovepod sur la même page que la citation précédente)

« I associate black metal with brutality and hate because those are the emotions the music conveys – hardly Christian values. I think the problem fans of black metal have with this band is that the tone of the music opposes the lyrical content which are fundamentally irreconcilable. In the words of Avather of Thyrane: « […]many people doesn’t seem to realise what is BLACK Metal itself… Black Metal is metal music with Satanic lyrics. There is no other way to describe it. » » (Utilisateur LostArk de Last.fm à propos de Crimson Moonlight).

« Black Metal is anti-christian by nature (obviously they don’t just attack christan ideas but they do propose an alternate world different from the one christian ideals propose)… so a band with pro christian ideals is completely paradoxical, thats why they often called unblack metal which is totally absurd… » (Utilisateur Jzep de Last.fm à propos d’Antestor).

Faire du black metal avec des paroles chrétiennes serait contradictoire, parce que le BM en tant que genre musical aurait été conçu pour exprimer des émotions et des idées antithétiques de celles valorisées par le christianisme.

En effet:

– Le terme black metal a été utilisé à l’origine pour désigner des groupes au message sataniste ou anti chrétien: ainsi, au début des années 1990, Deicide ou Venom, dont la musique n’est pas du black metal, ont pu être appelés comme tels du fait de leurs paroles.

– la plupart des fondateurs effectifs du genre, et la majorité des groupes, expriment dans leurs morceaux et leurs interviews une aversion violente pour le christianisme. Plusieurs membres de groupes de black metal ont de surcroit été condamnés pour des incendies d’églises, des profanations, etc.

– Musicalement, le black metal parait inapproprié pour exprimer des émotions « positives ». Le chant est hurlé, froid, et évoque la haine, le désespoir, le mépris ou la colère, et non l’amour, l’espoir, la foi et tout ce qui caractériserait une musique « chrétienne ». Les sons saturés, les blast beats de la batterie, la déstructuration des morceaux participent également de cette vision nihiliste et « haineuse » du monde et brisent délibérément l’harmonie qui semble indissociable de toute musique qui se propose de louer Dieu etc.

– Le black metal valorise l’individualisme et une certaine forme de solitude et d’élitisme, tant dans ses paroles que par son caractère peu accessible en tant que musique, puisqu’il faut une certaine éducation de l’oreille et du goût pour l’apprécier. En ce sens, il ne se prête pas à la démarche de « propagande » qui serait celle de groupes de metal chrétien tels Stryper, pour prendre un nom de groupe de heavy metal chrétien particulièrement connu.

Cependant, le fait historique demeure que le black metal chrétien existe depuis 1992 avec Crush Evil, qu’il a des représentants dans la plupart des pays européens, aux Etats-Unis, en Amérique Latine, etc., et que même des métalleux athés ou hostiles au christianisme saluent la compétence musicale de Crimson Moonlight, Horde, Antestor, Slechtvalk, Frost Like Ashes, Lengsel et d’autres représentants connus du unblack metal.

Ces groupes poursuivent-ils donc une illusion, en associant des paroles chrétiennes à une musique « satanique », sont-ils des hypocrites qui récupèrent un genre inspiré des valeurs mêmes qu’ils entendent dénoncer dans leurs morceaux, ou ont-ils su percevoir dans l’identité musicale du black metal l’expression d’un fond d’émotions et de valeurs similaires à celles qui nourrissent l’espérance chrétienne?

Pour répondre à cette question, je voudrais mettre en évidence deux présupposés des critiques ci-dessus du BM chrétien qui me paraissent erronés:

1) Le black metal serait indissociable de ses origines anti chrétiennes…

Le black metal est un courant musical et comme tel l’expression d’une recherche artistique. Il est par essence un acte de création, et avant de soutenir ou contredire telle ou telle doctrine ou idéologie, il a pour finalité première de manifester de nouvelles formes musicales et de nouvelles significations en harmonie avec la vie intérieure, les émotions et les interrogations et convictions de l’artiste ou des artistes qui sont à l’origine de tel morceau, de tel album, etc. On peut être attiré par cette musique à cause de sa réputation sulfureuse et des thématiques blasphématoires ou satanistes de certains groupes, mais on y adhère parce que la musique correspond à un évènement de notre vie intérieure. Ainsi, dans son livre L’Age du Metal, paru aux éditions du Camion Blanc, le père Robert Culat rapporte les témoignages de nombreux métalleux qui initialement attirés par les dehors provocants et morbides du BM, ont rapidement dépassés ceux-ci pour ne plus s’intéresser qu’à sa dimension musicale.

Il n’a pas vocation à se figer dans l’expression de tel ou tel courant de pensée ou dans la dénonciation de tel ou tel autre, mais chaque groupe, chaque album, chaque morceau, s’efforce de mettre à jour de la manière la plus fine possible les émotions et les sensations que le compositeur tient à coeur, et de toucher du doigt ce fond de vérité qu’il lui a semblé trouver dans l’écoute d’une telle musique et qui lui a fait désirer créer.

Le black metal, comme tout courant artistique, puise son sens dans l’évolution des formes qui le composent, n’en déplaise aux doctrinaires du « True Black Metal« , et s’il a pu faire ses premières armes dans l’expression de thématiques satanistes, néo-paiennes ou athées, la palette de sentiments « sombres » qui lui donnent sa force musicale, si elle trouve une correspondance dans un imaginaire chrétien, musulman, juif, bouddhiste, etc., ne peut qu’y trouver l’occasion de nuancer et de renouveler son identité musicale, de lui donner une nouvelle actualité, de la redynamiser…

2) Le christianisme ne valoriserait que les émotions « positives », telles la joie, l’amour, etc. Le black metal serait donc une musique beaucoup trop sombre pour servir de support de manière convaincante à un message chrétien…

Un tel argument me parait méconnaitre la  réalité de la pratique chrétienne. Chaque croyant, baptisé ou non, clerc ou laïc, qui s’est essayé quotidiennement à l’imitation du Christ, s’il a été par moments ou de façon régulière touché par la Présence perceptible de l’Esprit Saint en lui, doit le plus souvent persévérer en proie au doute, à l’angoisse, au désespoir, voire à l’incompréhension, à la révolte, à la colère… L’Ecclesiaste, le Livre de Job, de nombreux psaumes, les supplications des prophètes à Dieu, le récit dans les évangiles de la Passion du Christ, sont remplis d’images, de questionnements et de supplications qui trouvent tout autant leur place dans les thématiques du black metal, voire de manière beaucoup plus vraie et profonde, que les provocations de tant de groupes satanistes ou qui affectent de l’être.

Il est vrai que ces thématiques ne constituent pas l’horizon définitif du croyant, mais sont vécues à la lumière de l’espérance pascale. La souffrance, le doute, le désespoir, ne sont pas valorisés en soi mais endurés dans l’attente de la Grâce et d’une vie nouvelle, mais elle sont quand même le quotidien de tout croyant, y compris les plus éminents, comme en témoignent par exemples les récits autobiographiques de Sainte Thérèse d’Avila et de Sainte Thérèse de Lisieux. Et il me semble qu’il y a également une forme de désir d’éternité, voire d’espérance, qui est en germe dans le black metal tel qu’il existe actuellement, comme j’ai essayé de le montrer dans un précédent article.

Pour apporter mon témoignage de catholique pratiquant et d’amateur de black metal, non seulement l’écoute régulière de cette musique ne me parait pas faire obstacle à mon cheminement spirituel, mais j’ai été souvent surpris de constater à quelle point elle m’apaisait et me permettait de prendre de la distance par rapport à mes doutes et mes moments de souffrance, de colère, ou de désespoir.

Pour résumer, l’intérêt du black metal chrétien (qu’on approuve ou pas l’opportunité du terme « unblack metal » pour le désigner: je ne suis moi-même pas complètement fixé sur cette question) pour le black metal est de renouveler et d’approfondir l’éventail de thématiques et d’émotions qui nourrit et donne sens aux choix musicaux qui le définissent, et pour le christianisme d’exprimer musicalement de manière inédite et profonde des expériences indissociables de toute vie spirituelle, mais douloureuses et difficiles à cerner et à dépasser.

Et pour conclure je voudrais partager avec vous la musique et les paroles d’un morceau de black metal chrétien qui m’a personnellement touché (plus d’informations sur le groupe Deborah ici: http://www.myspace.com/deborahband):

Soteria The key to bring salvation
The gate to give redemption
The access to be free

Soteria The bless who came to heal you
To give the peace and safety
To prosper, to preserve,
Your soul

There are so many wealth,
Prepared for you

The miracle,
Doesn’t come from witchcraft
The answers,
Doesn’t come from a ouija board
Your destiny,
Doesn’t come from tarot…no…
The solution,
Doesn’t come from rituals or suicide

There was a man,
Who came to set free your soul

His sacrifice was the price,
For you and me

The world,
The world is lost in wrong ways
Is lost,
Is lost in vanities of mind
Searching,
Searching for answers but
Don’t want,
Don’t want to hear the only true

There are,
There are so many souls
Confused,
Confused and destroyed by
Themselves,
Themselves they can not see
That the, solution,
Solution is at hand

Receive…your health
Receive…the light
Open…your eyes
Is time…to fly

Oh Son of God
Come fill their hearts
Come heal thie lifes
They need your sign (source: http://www.metal-archives.com/release.php?id=169814)

La « haine » dans le black metal

Posted in La "philosophie" du black metal with tags , , , , on 17 décembre 2010 by Darth Manu

A force de lire des interviews et des articles de black métalleux, ceux du moins qui se revendiquent d’une « philosophie du black metal », je suis très frappé par l’usage qu’ils font du vocabulaire lié aux notions morales, souvent utilisé dans un sens symbolique plutôt que littéral.

Ils s’accordent généralement sur l’énoncé suivant:

« Il y a une pensée claire qui résume l’essence du black metal: la haine » (blog de Ameduscias).

Mais quand le moment vient de définir cette « pensée claire« , le lecteur reste toujours un peu sur sa fin.

Par exemple, l’auteur du blog cité ci-dessus, une fois passés sa lecture ras des paquerettes de Niezsche et son usage surréaliste du mot « naturisme » pour désigner la philosophie du BM (certes cohérent avec son appel quelques lignes plus haut à la destruction des modes vestimentaires mais j’imagine qu’il ne pensait pas aller si loin) caractérise ce sentiment par le refus du progrès, l’antihumanisme et la conviction que « la notion de mort, et la négativité en général sont en fait des aspects essentiels de la vie, qui lui donnent une direction et un sens« . Puis il consacre les lignes suivantes à préciser que si le patriotisme est important pour les musiciens de black metal, ce n’est en aucune manière dans une perspective raciste ou xénophobe: « [les black métalleux] ne renient pas le droit des peuples d’autres nations d’être fiers de leur nation« . Enfin il explique que l’usage du mot « Hail » dans certaines chansons ne reflète pas nécessairement une sympathie quelconque pour l’idéologie nazie.

Je trouve tout à fait fascinant qu’après avoir présenté la haine comme le moteur essentiel de sa musique et sa pensée, l’auteur s’efforce d’absoudre le black metal de toute manifestation concrète de cette « haine ».

Autre exemple assez frappant, dans un forum de métal, un membre consacre un sujet à « l’idéologie du black metal ». On y trouve l’affirmation suivante:

« La mentalité black est complexe, très complexe, c’est une forme de voyage spirituel sur les émotions humaines engendrées par les humains et l’histoire du monde. Je ne vous apprends rien si je vous dis que les sentiments véhiculés par cette musique sont la haine, la souffrance, la misanthropie et bien sûr l’anti-christianisme. Mais la haine envers qui? Souffrir de quoi? je développe…

On fait du black-metal quand la haine à une certaine sincérité, si c’est encore une fois juste pour jouer les gros méchants passez votre chemin, le black-metal refuse dans un sens l’évolution du monde. Une conservation très forte s’est installée autour de cette musique et des ces thèmes, d’un autre coté il n’est pas obligé de réunir ces différents sentiments pour faire du black-metal. Il suffit simplement de savoir rester soi même dans n’importe quelle situation ».

Donc la haine est un élément essentiel de la vision du monde proposée par le black metal, mais haïr, ce n’est ni être méchant avec les gens, ni être raciste, etc. C’est « simplement de savoir rester soi même dans n’importe quelle situation ». La haine, ce serait tout simplement l’authenticité.

A cet égard, il me parait révélateur que le blogueur cité plus haut définisse la haine comme une « pensée très claire » et non comme un sentiment. La « haine » n’est pas l’expression d’une hostilité dirigée contre telle ou telle catégorie de population, comme l’est celle présente chez les mouvements racistes, religieux extrémistes, etc. mais une revendication assez abstraite de l’individualisme et d’un point de vue pessimiste sur la nature humaine et la vie en société. Ce n’est donc pas la haine qui caractérise le black metal en tant qu’idéologie, mais bien plutôt le désenchantement et le cynisme.

Autre caractéristique de l’usage du mot « haine » et de son champ sémantique dans le black metal, son utilisation , tout à fait étrangère au registre moral auquel il est normalement rattaché, pour juger de la qualité musicale de tel ou tel morceau ou de tel ou tel album. C’est très présent dans les chroniques musicales de sites ou de magazines de métal extrême.

Par exemple:

« En effet dès ce premier album Shining offre à ses auditeurs terrifiés un black metal cruellement froid, malsain et dépressif. L’esprit écoeurant qui s’échappe de cet album frappe dès les premières notes pour ne faire que s’amplifier au fil des écoutes répétées. Kvarforth, puisqu’il est le seul compositeur, possède une vision de la musique viscéralement repoussante » (Site Les Eternels, chronique de Within Dark Chambers de Shining).

Et un peu plus loin dans la même chronique:

« En plus, il faut saluer Kvarforth qui trouve toujours les riffs glaciaux et haineux justes » .

En effet, la « haine », en plus de signifier un état d’esprit individualiste et cynique, désigne la recherche d’une certaine ambiance musicale opressive, malsaine. Les musiciens de black metal, dans leurs compositions, mettent en scène l’expression la plus pure possible du mal-être et de la souffrance. Ce sentiment qu’ils appellent la haine est finalement un cri d’abandon et de solitude.

Et pourtant, comme mon précédent billet visait à le montrer, il y a également un désir d’éternité et de permanence dans cette musique. En construisant une « idéologie » du black metal, en définissant leur intériorité comme sous l’emprise d’un sentiment absolu (la haine, tout autant universelle dans son aspiration que l’amour), en affirmant éventuellement leur rattachement à des religions recomposées (néopaganisme, satanisme…) ou à des doctrines philosophiques ou ésotériques (nietzschéisme, matérialisme, néodarwinisme, traditionnisme, etc.), ils cherchent à appartenir à quelque chose de plus grand qu’eux, à faire corps, à communier dirais-je si je faisais du mauvais esprit…

En ce sens, si beaucoup de black métalleux aiment illustrer leur antichristianisme par l’expression de sentiments effectivement malsains et dont la spiritualité chrétienne appelle à se détacher, ainsi la haine, le désespoir, la mélancolie…, ceux-ci sont finalement les symboles d’une signification bien plus profonde et humaine de la recherche musicale propre au black metal: l’expression de la souffrance et d’une certaine forme d’attente qui perce à travers elle. Ce qui explique que par delà ceux des black métalleux qui sont effectivement fous, satanistes, criminels ou néo-nazis, et qui ne sont finalement qu’une minorité au sein de ce courant musical, beaucoup de personnes tout à fait ordinaires et équilibrées (autant que n’importe qui puisse l’être du moins) trouvent cette musique belle et évocatrice, et sentent qu’elle élève quelque chose dans leur âme.

Et c’est cette élevation que le black metal a à mon avis tout intérêt à approfondir, au delà de la question de ses rapprts avec le christianisme et le unblack metal, car c’est là qu’il redécouvrira ce qui fait sa richesse et qu’il accomplira tout son potentiel musical.