Archive pour musique

[Brève] Parution du livre White Metal: Du bruit pour l’homme en croix

Posted in Actualité et perspectives du black metal, Christianisme et culture, Unblack Metal with tags , , , , , , on 22 juin 2014 by Darth Manu

 

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[Full disclosure: j’ai été interviewé l’an dernier par l’auteur du livre dont il question, qui m’a par ailleurs indiqué par mail il y a quelque jours que le présent blog y est mentionné.]

Un très rapide rapide billet, en guise de résurrection de ce blog (pure coïncidence: pendant le Hellfest, auquel je n’ai pu malheureusement assister cette année 😦   ), pour signaler la parution mercredi dernier, aux éditions du Camion Blanc, d’un livre sur le metal chrétien, signé par Esychia Pneuma (l’ésychia , si j’ai bien compris, est un mot grec qui désigne la tranquilllité intérieure, par exemple, en contexte chrétien, celle obtenue parfois par la prière, et de pneuma le souffle ou l’esprit: un pseudo qui renvoie donc , par sa sonorité étrange aux oreilles des non héllénisants, à la tradition pseudonymique, déréalisante, onirique du black metal, mais aussi, par sa signification, à la spiritualité chrétienne), qui se présente comme une ancien musicien de metal:

« In Nomine Metallus ! Le White Metal, ou Metal Chrétien est, sans aucun doute, le sous-genre de Metal le moins connu et le plus sous-estimé. Les rares personnes a en avoir entendu parler ne se rappellent que de la période « paillettes » de Stryper, et ont gardé une vision Hard FM gentillet. Cette histoire, cette aventure dont vous allez parcourir les pages, va vous emmener de surprise en surprise. Nous commencerons par les années 60 et le Jesus Movement, une bande de rockers freaks chrétiens allumés et, pas à pas, nous arriverons jusqu’à nos jours, en faisant connaissance avec des groupes de Black Metal, grindcore ou Death Metal chrétien, aussi extrêmes que leurs homologues séculiers ou satanistes. Bienvenue dans l’univers de Horde, Antestor, Crimson Moonlight, Mortification et les autres. La scène underground d’Amérique du Sud, absolument fascinante, sera également du voyage. Vous n’allez pas reconnaître le jardin d’Eden… À propos de l’auteur : Esychia Pneuma est un ancien musicien de Metal reconverti dans l’écriture. Son propos n’est pas de convertir les masses au christianisme, mais de faire découvrir un genre musical incroyablement riche et vivant, loin des feux médiatiques… de faire découvrir des artistes talentueux, ouverts d’esprit, fans de Metal autant que de spiritualité, et souvent en rupture avec les institutions religieuses traditionnelles car trop rebelles pour s’adapter. Des hommes et des femmes qui n’ont de compte à rendre qu’à Dieu lui-même. Bref, un voyage dans un underground fascinant et regorgeant de merveilles triées dans la partie « Anthologie » du présent ouvrage. » (présentation de l’éditeur).

 

Je n’ai pas encore lu ce livre, et y reviendrai sans doute beaucoup plus longuement dans un billet ultérieur. Je me réjouis cependant de lire, dans cette courte présentation, que l’auteur ne réduit pas le metal à un simple support d’une démarche d’évangélisation (ou, pire, de prosélytisme) mais qu’il aborde le metal chrétien, de manière prioritaire, en tant que musique. L’iintérêt du metal chrétien n’est pas, comme certains, chrétiens et/ou métalleux, le croient encore trop souvent, de plaquer sur tel ou tel style (rock, metal, rap, classique, boys band) un message d’inspiration chrétienne, sans égard pour les spécificité musicale de chacun d’entre eux, qui permettent l’expression de certaines émotions, de certaines idées, mais pas de toutes les émotions, de toutes les idées, mais de montrer les synergies éventuelles, les tonalités peut-être communes, de la musique metal et de la foi chrétienne, et interroger la possibilité de leur enrichissement mutuel: le christianisme peut-il être une source d’inspiration positive (pas forcément négative, par rejet ou négation), pour le compositeur de musique metal, et inversement, les univers musicaux propres à ce courant musical peuvent-ils éclairer d’une autre lumière la foi chrétienne, rendre témoignage d’une manière nouvelle des enseignements du Christ? Plusieurs groupes, plus nombreux et variés dans leur musique comme dans leurs objectifs et leurs opinions, que beaucoup ne le croient, ont répondu par l’affirmative.

L’auteur de ce livre se propose de nous faire connaitre leur production musicale, nourrie, il est vrai, par leur foi, mais également par leur amour du metal, … De même qu’il existe du metal chrétien parce que ses auteurs ont su écouter et apprécier du metal non chrétien/ satanique / païen, peut-être que des metalleux non chrétiens sauront, par ce livre, dépasser de possibles idées toutes faites sur la qualité musicale du metal chrétien (il est vrai un peu mieux connu qu’il y a quelques années) et en tirer profit, pas forcément dans le cadre d’un cheminement personnel de conversion, mais ne serait-ce que pour accroître et approfondir leur culture metallique.

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« Je peux témoigner en toute sincérité du fait que le métal, chargé du message chrétien de mes groupes favoris (…), m’a sauvé la vie, m’a sortie de la nuit » (Auteur invité)

Posted in Auteurs invités, Témoignages with tags , , , , , , , , , on 11 janvier 2013 by Darth Manu

Demon Hunter - True Defiance South America

Troisième témoignage à me parvenir depuis deux jours: celui de Luce, métalleuse et chrétienne, que je vous laisse découvrir ci-dessous…

Par ailleurs, je viens de créer une nouvelle catégorie: « témoignages », qui commence à devenir utile…

J’ai été bercée pendant mon enfance par la musique de Deep Purple et d’Aerosmith, groupes qu’écoutaient mes parents. C’est au collège que je suis devenue une fan inconditionnelle de groupes comme Linkin Park, Skillet, Within Temptation… ce qui agaçait beaucoup mon entourage parce qu’il ne comprenait pas comment je pouvais étudier correctement à l’école et faire mes devoirs avec cette « musique d’ours » comme mon père dit toujours.

A cet âge-là, je ne me posais pas la question de l’importance du témoignage de ma foi, qui a toujours été pourtant très présente, et je ne priais que pour demander des choses, souvent futiles, comme tout le monde à l’âge de l’insouciance ! Néanmoins, je ne parlais jamais de ma foi, car j’étais l’une des rares de ma classe à faire du catéchisme et je souffrais des moqueries continuelles de mes camarades. C’est difficile de témoigner de ce que nous ressentons, lorsque les athées nous perçoivent comme des gens coincés qui perdent leur temps à aller à la messe, à faire la queue pour manger un petit bout de pain sans gout tout rond qui ne représente rien pour eux, qui parlons tout seul à quelqu’un que l’on ne peut pas voir… Il fallait bien trouver quelque chose qu’ils pourraient comprendre, et je crois que le métal est la solution idéale!

Le métal a déjà un statut particulier, de pouvoir faire passer tout un déchaînement de passions que ce soit la colère, la peur, l’envie de liberté, la joie, l’amour, l’espérance… à travers des styles variés pour tous les goûts et je m’en suis rendue compte au début, seulement dans les mauvais moments de ma vie quand je me suis mise à vraiment en écouter au lycée. Le fait qu’il en existe de beaucoup de genre permet d’en faire une musique universelle, et la musique est la « langue » parlée dans tous les pays du monde. C’est le même alphabet, 7 pauvres petites notes, qui appelées Do, Ré, Mi… ou C, D, E… peuvent créer un moyen d’expression que TOUT LE MONDE peut utiliser à tout âge.

Je ne pense pas que j’imaginais à l’époque que je pourrais concilier ma passion pour la musique et la foi, non seulement pour en témoigner mais aussi pour l’exprimer, la sentir, la transmettre, la vivre… C’est un moyen de communiquer à d’autres ce que l’on a au plus profond de nous, en plus de permettre à nos âmes de s’exprimer sans difficulté, comme si elles pouvaient prendre la parole et transpercer les âmes de ceux qui l’écoute. C’est en tout cas ce que je ressens quand je chante du métal, quand j’en écoute… De plus, en participant aux discussions du groupe « Vive le métal chrétien » sur Facebook, j’ai encore plus appris de cette musique et le réseau social qui se crée autour est absolument grandiose. On est tous là pour la même raison, et la transmission de cette passion est à mon avis un devoir d’état ! (ou du moins une noble cause^^)
Je peux témoigner en toute sincérité du fait que le métal, chargé du message chrétien de mes groupes favoris tels Demon Hunter ou Oh Sleeper, m’a sauvé la vie, m’a sortie de la nuit, m’a permis de « ne pas être seule dans l’œil de la sombre tempête » comme dirait Micah Kinard.

Au passage, j’en profite d’ailleurs pour remercier Lou Tou de m’avoir fait découvrir cette facette du métal et de m’avoir transmis cette dévorante passion !

Metal et bible (Auteur Invité)

Posted in Auteurs invités with tags , , , , , , , , , on 10 janvier 2013 by Darth Manu

On entend souvent tant des metalleux que des chrétiens s’étonner, parfois en termes très vifs, de l’existence d’un « metal chrétien », et a fortiori d’un black metal chrétien. Le metal est une musique souvent violente, et la foi chrétienne un appel constant à la paix et à l’amour: ne s’agit-il pas de plaquer sur elle une esthétique qui lui est inconciliable? Elie, catholique, metalleux, témoigne de sa méditation personnelle sur cette question, nourrie par son expérience musicale, mais également par une vie de prière quotidienne et par l’année de discernement spirituel qu’il a vécue à la maison Saint François de Sales de Paray le Monial, lorsqu’il s’interrogeait sur l’éventualité d’une vocation de prêtre.

Mon pilier biblique fondateur, pour expliquer comment le métal extrême, dans sa violence, est compatible avec la foi, et peut même être une prière : le psaume 88(87).

Seigneur, mon Dieu et mon salut, dans cette nuit où je crie en ta présence, que ma prière parvienne jusqu’à toi, ouvre l’oreille à ma plainte.
Car mon âme est rassasiée de malheur, ma vie est au bord de l’abîme ;
on me voit déjà descendre à la fosse, je suis comme un homme fini.
Ma place est parmi les morts, avec ceux que l’on a tués, enterrés, ceux dont tu n’as plus souvenir, qui sont exclus, et loin de ta main.
Tu m’as mis au plus profond de la fosse, en des lieux engloutis, ténébreux ;
le poids de ta colère m’écrase, tu déverses tes flots contre moi.
Tu éloignes de moi mes amis, tu m’as rendu abominable pour eux ; enfermé, je n’ai pas d’issue :
à force de souffrir, mes yeux s’éteignent. Je t’appelle, Seigneur, tout le jour, je tends les mains vers toi :
fais-tu des miracles pour les morts ? Leur ombre se dresse-t-elle pour t’acclamer ?
Qui parlera de ton amour dans la tombe, de ta fidélité au royaume de la mort ?
Connaît-on dans les ténèbres tes miracles, et ta justice, au pays de l’oubli ?
Moi, je crie vers toi, Seigneur ; dès le matin, ma prière te cherche :
pourquoi me rejeter, Seigneur, pourquoi me cacher ta face ?
Malheureux, frappé à mort depuis l’enfance, je n’en peux plus d’endurer tes fléaux ;
sur moi, ont déferlé tes orages : tes effrois m’ont réduit au silence.
Ils me cernent comme l’eau tout le jour, ensemble ils se referment sur moi.
Tu éloignes de moi amis et familiers ; ma compagne, c’est la ténèbre.

Pas un mot de confiance, pas une dose d’espoir, ni même d’espérance ; juste un coeur lourd et en peine qui crie, hurle, vers Dieu. Le psalmiste n’hésite même pas à rendre Dieu responsable de ses souffrances. N’en déplaise à ceux qui pensent qu’être croyant, c’est être un bon toutou à son maître ; nous pouvons agresser Dieu par rage et colère, et c’est pas pour autant que les flammes de l’Enfer nous dévorerons dans d’atroces souffrances.

J’entends de la part de certains chrétiens : « Dieu est Amour, Tendresse et Pitié, nul violence ne vient de Dieu« . C’est pas faux, mais la Passion du Christ, n’est-il pas un message salvateur d’une rare violence? (Si vous trouver que se faire flageller presque à mort et se faire crucifié à coup de clou c’est pas très violent, je vous conseille de trouver un bon psy ^^.)
Alors, oui, tout les chrétiens ne sont pas fait pour prier sur du gros black/death, ni sur du dark/doom ni même du post-métal. C’est normal. Pour ceux qui ne comprendrais pas cette normalité, je laisserais Saint Paul nous l’expliquer : « Car, tout comme un seul corps nous avons nombre de membres et que les membres n’ont pas tous la même fonction, pareillement, malgré notre nombre, nous ne sommes qu’un seul corps dans le Christ, alors qu’individuellement nous sommes membres les uns des autres » (1 Rom. 12;4-5).

A tout ceux qui n’osent pas aller à Dieu, parce qu’Il n’existe pas, parce que c’est l’ « enculé » qui est responsable de ma vie de merde, de la mort de mes proches, ou toute autre bonne raison de Lui en vouloir… je vous laisse une parole qui date de presque 2000 ans, et qui m’a permis de sauter le pas, et de découvrir quelque chose qui me dépasse, qui m’habite en profondeur, tout en me laissant être moi-même : «Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. » (Mt 11;28-30). Et causez-lui bordel !!! Au pire, Il n’existe pas, et comme moi, vous vivrez plus léger, plus vivant, et vous n’aurez rien perdu. Au mieux… je vous laisse découvrir…

Un témoignage sur la journée « Le Metal: des vibrations interdites? » du 25 novembre 2012

Posted in Auteurs invités with tags , , , , , , , , , , , on 17 décembre 2012 by Darth Manu

Via Crucis

Anne, l’une des participantes catholiques de la journée organisée par le service Arts, cultures et foi du Diocèse de Lyon sur la musique métal, qui se tenait le 25 novembre dernier dans la salle Maurice La Mâche, a bien voulu partager ses impressions, dans le témoignage ci-dessous. Merci à elle! 🙂

Pour mémoire, outre une « messe des artistes » célébrée le matin à l’église Saint Polycarpe, cette journée consistait en une table ronde, animée par Pierre Benoit, diacre du diocèse de Lyon et auteur d’un ouvrage sur Les chrétiens et les musiques actuelles, et qui rassemblait le Père Robert Culat, auteur du livre L’Age du Métal, Gildas Vijay Rousseau, membre et initiateur du groupe de metal électro-oriental Stamina, et moi-même, suivie d’un concert de Stamina, dans une ambiance qu’un autre spectateur a qualifié d' »intimiste », face à un public relativement peu nombreux mais très enthousiaste et, à ce qu’il m’a semblé, pleinement satisfait de la prestation du groupe. 

« Concernant la journée du 25 novembre à Lyon.

Tout d’abord, je me présente, je m’appelle Anne, je suis catholique et j’habite à Paris. J’ai entendu parlé de cet événement grâce à mon ami  Louis qui est métalleux. 
De base, je ne suis pas fan du métal, bien au contraire. Et Louis m’a fait découvrir ce milieu en me faisant écouter plein de styles différents, et en me montrant les aspects de chaque style de métal.
J’ai commencé à comprendre le métal, et à apprécier en écouter.

Je suis donc allée à cette journée « écouter voir » à Lyon le 25 novembre. Je ne pensais pas trouver cette complicité et cette simplicité qu’ont les métalleux. 
Le débat qui liait le métal au christianisme était très intéressant. Pour moi, le christianisme et le métal sont deux mondes complètement différents. Le métal était une atmosphère sombre, sans vie, mais grâce à Louis, mais aussi au Père Robert Culat, à Gildas de Stamina, à Emmanuel Navarre qui étaient présents, j’ai pu comprendre le but du métal chrétien. J’ai été éclairée sur beaucoup de points.

Le débat s’est terminé par un concert du groupe Stamina. J’étais très impressionnée. Un petit public, mais une joie, une complicité, une simplicité, une fraternité, une communion… Je ne pensais pas trouver ça dans un concert de métal ! Au début, j’ai observé ce qui s’y passait, et prise par le rythme et par la joie, je me suis mise à sauter et à danser… ! Le métal m’a défoulé l’âme, l’esprit et le corps !

A la fin du concert, j’ai pu parler aux membres du groupe Stamina, et aux métalleux qui étaient présents. Ils étaient tous très ouverts. Comme quoi, il ne faut pas juger les apparences…

 Le métal a changé ma vision des choses. Et notamment grâce à cette journée qui m’a libéré de beaucoup de chose à la suite. »

Sur cette journée, voir également les articles de Rue 89 Lyon, de France Info et de La Vie, une interview du Père Robert Culat réalisée le jour même, ainsi que le blog du Père Michel Durand, qui est l’organisateur de la journée et a publié plusieurs billets en lien avec elle.

Holy Unblack Metal?

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , , on 11 décembre 2012 by Darth Manu

Angel 7 - Black and White

Dans mes précédents billets sur ce courant du BM, qui entend conjuguer l’esthétique propre à cette musique que certains définissent comme étant « satanique » par essence, avec des thématiques et/ou des convictions chrétiennes, j’en proposais la compréhension suivante:

« Ce que me paraissent faire la plupart des musiciens de black metal, lorsqu’ils composent un morceau ou un album, c’est mettre en notes toutes leurs angoisses, toutes leurs déceptions, toute leur révolte, tout leur mal être, tout ce qui parait absurde, dénué de signification, et contreproductif dans leur existence, pour donner un sens à ce qui ne semble pas en avoir, pour créer quelque chose de durable, de destiné à être apprécié et partager, à partir de ce qui parait enliser leur vie dans l’inertie, le néant et les ténèbres. S’il est vrai que certains groupes tiennent un discours complaisant ou inutilement provocateur sur leurs thématiques, et qu’une petite minorité s’est laissée aspirer par les ténèbres, pour commettre des actes très graves et/ou sombrer dans la folie, le black metal est foncièrement une tentative de donner du sens à ce qui parait ne pas en avoir, une revendication du désir d’exister et de créer contre les ténèbres et la fragilité qui semblent diriger nos vies. A ce titre, si cette revendication peut se borner à n’être qu’un cri de haine ou de désespoir, un simple constat de la méchanceté et de l’absurdité apparentes de notre monde, elle me parait pouvoir aboutir de manière bien plus juste et profonde dans une forme de quête de la beauté derrière la souffrance et les ténèbres, qui les transfigurent pour illuminer l’âme de l’artiste et de l’auditeur à partir d’émotions et d’états d’âmes qui étaient initialement sources d’angoisse et de confusion. […]

Alors le recours à des thématiques chrétiennes n’est certainement pas la seule manière d’exprimer cette recherche’un sens par delà la souffrance et l’absurde, d’un bien caché au sein du mal. […] Cette recherche de sens, qui passe prioritairement par l’expérimentation musicale, se constate dans la richesse musicale du black, beaucoup plus varié que beaucoup de personnes ne le croient. Mais on voit que le black metal, qui finalement est souvent porteur d’une forme d’espérance, d’un désir de percer les ténèbres, s’il semble certes trop sombre et froid pour chanter la joie pascale, parait éminemment compatible avec cette disposition à l’attente dans la nuit qui est la plupart des jours de notre vie notre quotidien de chrétiens, et dont on trouve l’expression liturgique dans l’accompagnement du Christ dans Ses souffrances et Sa mise en croix le Vendredi Saint, et dans l’attente tout au long du Samedi Saint de Sa Résurrectiondans la nuit de Pâques. »

Plusieurs éléments m’ont incité à revenir sur la conception que j’ai du black metal chrétien, et à en préciser les contours, les difficultés, et l’intérêt:

– certaines critiques qui m’ont été faites en commentaire d’un article récent.

– la lecture (encore partielle malheureusement par faute de temps) du livre Les chrétiens et les musiques actuelles de Pierre Benoit, qui m’a amené à repenser ma conception de la musique chrétienne

– un billet du père Michel Durand, responsable du service Arts, cultures et foi pour le diocèse de Lyon, où il exprime la conviction qu’il n’y a pas à proprement parler d' »art chrétien ».

– Ma participation au colloque Ecout&voir, organisé par ce même service Arts, cultures et foi, les 23, 24 et 25 novembre derniers.

Trois questions guideront ma réflexion dans ce billet:

– « Musique chrétienne », « musique satanique », qu’est-ce que cela signifie? Est-ce qu’associer une musique donnée à un contenu de foi a un sens?

– Chercher à définir les conditions de possibilités d’un black metal chrétien, n’est-ce pas intellectualiser de manière stérile cette musique, dont l’intérêt parait au contraire résider dans l’expression esthétique pure de sentiments violents, sans aucun recul réflexif?

– Du point de vue de la cohérence esthétique considérée en elle-même, comment exprimer par une musique aussi noire des émotions cohérentes avec la démarche chrétienne, qui reste une démarche d’élevation de l’âme, sans passer des relectures pychologisantes ni par la médiation d’un texte que l’on « plaquerait » sur une musique sans grand rapport avec lui, ni par une dénaturation musicale du black metal?

1) « musique chrétienne », « musique satanique »: problèmes de définitions

Je partirai ici de deux points de vue qui m’apparaissent antagonistes sur cette question, du moins de la manière dont ils la formulent:

Le point de vue de Deneb-tala, exprimé sur le présent blog:

« « Dans le black metal, l’anti-christianisme n’est pas une conséquence, il est la cause, la finalité. C’est pour cela que, du point de vue chrétien, je considère le black metal comme plus qu’un style de rock plus extrême que les autres. Sa raison d’être est d’exprimer le mal. Le black metal originel n’est pas contre une vision du Bien précise véhiculée par le christianisme actuel, il est contre le Bien en général. Si le christianisme dit « d’accord, nous vous acceptons », le black metal ne répondra pas « ok, mea culpa, on vous mal jugés », il restera, par essence, l’adversaire du christianisme. « 

Celui du Père Michel Durand, exprimé sur son blog:

« Après les trois jours passés à la découverte de créations culturelles peu usuelles dans une société marquée par le désir de ne choquer personne, je persiste dans mon affirmation qu’il n’y a pas d’art chrétien. Il existe une perception chrétienne d’une peinture, d’un théatre, d’un film, d’une musique, d’une poésie, mais il n’y a pas d’art chrétien. Il y a art. Par son contenu historique, religieux, par le message qu’il souhaite diffuser, il pourrait être dit « chrétien » ou « catholique ». Ne cesse-t-il pas alors d’être art pour devenir catéchisme, dénué alors de qualité créative proprement artistique? Face à l’art dit socialiste (le réalisme socialiste), je m’interroge de la même façon. Endoctrinement et non respectueux dialogue de la rencontre d’autrui dans sa sensibilité intime. Il y a spectacle artistique quand l’auditeur-spectateur » sort de la salle en disant: « j’ai été touché ».

Donc il n’y a pas plus de metal chrétien qu’il n’y a d’art chrétien. Seuls l’engagement personnel du poète, le regard qu’il porte sur la vie peut donner aux sentiments exprimés par les mélodies, les rythmes, un sens existentiel imprimé par la foi en la résurrection du Christ ».

D’un côté, le message porté par la musique, dans le cas du black metal, est conçu comme sa « cause », sa « finalité », son essence, avec des implications profondes sur sa cohérence et son identité musicales. De l’autre, il en est un accident, pour m’exprimer en termes aristotéliciens, c’est à dire qu’il ne touche pas à sa nature profonde, mais lui est contingent, peut en être dissocié sans que celle-ci change. Peu importe que le message porté par la musique soit à finalité satanique ou chrétienne, qu’il s’agisse de Mayhem, Antestor, Bach, ou d’un chant grégorien. L’essentiel est que celle-ci touche l’âme d’un chrétien, et qu’il y retrouve des émotions qui font sens dans sa vie de foi, quand bien même le compositeur aurait souhaité y communiquer un message radicalement contraire à celle-ci.

A noter que le premier point de vue semble mettre au centre de son analyse la composition de l’oeuvre par l’artiste, et le second la perception de celle-ci par « l’auditeur-spectateur », sur la question de savoir que signifie l’expression « art chrétien » (ou satanique, etc.).

Le problème est donc le suivant: les épithètes « satanique » et ‘chrétien », qui désignent à l’origine des réalités spirituelles et religieuses, sont-ils susceptibles de revêtir une signification musicale, et si oui, peuvent-ils définir un registre musical en lui-même, ou seulement impacter certaines de ses dimensions accidentelles (l’ambiance d’un morceau ou d’un album, certains choix de structures, etc.)? Peut-on parler de black metal satanique, de black metal chrétien? N’y at-il que du black metal satanique, d’un point de vue purement musical, ou également du black metal chrétien, ou alors seulement du black metal, ni chrétien ni satanique, mais simplement porteur des émotions voulues par le compositeur, qui peuvent être réinterprétées par l’auditeur, de manière indifféremment satanique ou chrétienne, en fonction de la coloration qu’elles prennent dans sa propre vie intérieure?

Que signifient les termes « musique chrétienne » et « musique satanique »?

Pour ce qui est de la musique chrétienne, je reprendrai les distinctions proposées par Pierre Benoit, auteur du livre Les chrétiens et les musiques actuelles, dans une interview accordée à Anuncioblog:

« L’évangélisation n’est jamais le fait d’une musique ou d’un média en tant que tel, mais de l’annonce de la Parole de Dieu et du Salut en Jésus-Christ, de la célébration liturgique authentique et du témoignage évangélique par la charité. Croire au pouvoir missionnaire de la musique est une erreur et conduit à la déception ; cela est aussi vrai de la musique grégorienne ou des cantates de Bach. L’amateur de telles musiques ne devient pas chrétien parce qu’il les écoute ; d’autres médiations s’imposent pour conduire au Christ. C’est pourquoi nous insistons sur l’authenticité de la mise en œuvre de ces pratiques musicales : c’est par la foi et la conversion personnelle des artistes, par la qualité artistique des textes et des musiques, par un souci de communion ecclésiale que ces musiques et ces groupes porteront des fruits missionnaires. Nous ne sommes sans doute qu’au début d’un processus nouveau dans l’Eglise catholique : le Conseil pour la pastorale des jeunes et des enfants est donc convaincu qu’il faut accueillir, promouvoir, accompagner ces pratiques musicales et en user pour l’évangélisation.« 

Quelle que soit sa « cohérence esthétique », une musique n’est pas par elle-ême chrétienne, mais c’est le contexte qui lui est donné qui rend cette caractérisation possible, dans différentes acceptations: témoignage personnel dans des spectacles profanes, louange, paraliturgie et assemblées de prière, et liturgie. Je précise que dans le cas du blackmetal, je me cantonnerai à la première acception.

Pour ce qui est de la musique « satanique », c’est beaucoup plus compliqué encore.

Pour commencer, qu’est-ce que le satanisme en lui-même: le culte d’une entité personnelle qui correspondrait à ce que l’Eglise catholique appelle « Satan », la mise en scène rituelle d’une représentation symbolique de la liberté humaine confisquée par les religions organisées, une philosophie anti-religieuse, anticléricale et hédoniste, un courant de l’occultisme puisant son pouvoir d’un égrégore opportunément appelé Satan, une résurgence radicale du néo-paganisme? Poser la question à des satanistes, et vous obtiendrez vraisemblablement autant de réponses que vous aurez d’interlocuteurs, et peut-être même plus. Entre l’Eglise de Satanpour qui Satan « représente », mais ne semble pas être, le Temple de Set qui y voit une résurgence du dieu égyptien Set, l’une des filles de LaVey qui ridiculise ces deux églises mais se décrit comme la descendante d’une authentique lignée de sorcière, feu Euronymous du groupe Mayhem qui, dans une interview accordée au journaliste musical et « révérend » de l’Eglise de Satan,Gavin Gabbeley,  citée dans le livre de ce dernier L’essort de Lucifer (Camion noir), affirmait que l’Eglise de Satan est davantage l’adversaire de sa conception, viscéralement théiste, du satanisme que le christianisme lui-même, et tous les groupes de back metal comme God Seed, Behemoth, etc. qui au contraire voit en Satan le symbole de leur propre liberté et rien d’autre, le satanisme apparait plus comme un slogan parfois à la mode dans certains milieux que comme une doctrine ou une croyance unifiées.  A la rigueur, on pourrait voir le plus petit dénominateur commun dans une certaine exaltation de la liberté comprise comme une jouissance sans entrave, l’apologie d’ue sorte d’égoisme éclairé, conjuguées à l’influence pas nécessairement intellectuelle mais du moins culturelle du thélémisme, le courant de l’occultisme inspiré de l’oeuvre d’Aleister Crowley (qui n’était pas sataniste), et à un intérêt esthétique pour les représentations contemporaines du diable t de l’enfer, et à une aversion plus où moins profonde pour la religion, perçue comme la source principale d’une forme de conformisme hypocrite qui gangrènerait nos sociétés.

Donc, déjà, le satanisme en lui-même, ce n’est pas très clair. Mais alors la musique « satanique », j’ai bien du mal à voir ce que ça peut être…

Quand je lis les commentaires de Deneb-tala, j’ai l’impression qu’une musique « chrétienne », ce serait une musique qui « élèverait » l’âme, qui aurait une sorte de dimension aérienne, extatique, tournée vers la louange et la dépossession de soi. Alors qu’une musique « satanique », ce que serait le black metal, serait alourdissante, régressive, focalisée sur l’expression, sincère ou faussement naïve, éventuellement cathartique, des plus bas instincts.

Ce qui me parait problématique dans cette conception, c’est la manière dont elle semble identifier les émotions portées par une certaine musique chrétienne et la démarche spirituelle en elle-même. Or, dans le cadre par exemple de la musique chrétienne, que ce soit la musique religieuse, la musique classique chrétienne ou la pop louange, on peut se demander si l’élevation spirituelle procède de sa propre identité musicale, ou si elle est simplement accompagnée par cette dernière.

Certes, la musique n’est pas neutre en elle-même. Si on prend un chant grégorien et un morceau de Marduk, et qu’on les jouent en alternance, mais en inversant leurs paroles, l’émotion portée par chacun d’entre eux ne sera très vraisemblablement pas altérée de manière significative, quoique cela paraitra sans doute curieux à un auditeur qui arriverait à comprendre les paroles. Pour autant, cela signifie-t-il que par nature, le chant grégorien, dans sa structure musicale, est davantage chrétien que le morceau de Marduk, et qu’inversement, celui-ci est plus satanique que le premier?

Il est vrai que le chant grégorien parait davantage propice à l’accompagnement et à la mise en valeur de la prière ou de la célébration liturgique, et le morceau de Marduk à celui d’une cérémonie païenne ou d’un saccage. Mais cela ne signifie pas que la musique en elle-même a une signification spirituelle univoque. Par définition , son message est d’ordre esthétique, c’est à dire, étymologiquement, qu’il est sensible, qu’il s’appuie sur les sens, l’ouïe de manière privilégiée, bien sûr, mais aussi la vue, dans le cas d’un concert, éventuellement le goût (la bière dans le metal), etc. Le sensible comme signe et préfiguration des réalités spirituelles: ce qui est tout à fait le sens de l’art chrétien, et comme une prolongation sensible du mystère de l’incarnation. Pour autant, le sensible n’est pas le spirituel, et l’esthétique n’est pas le sacré. La musique chrétienne cristallise des émotions sensibles souvent associées à l’accueil de la Grâce: la joie, le recueillement, la sérénité, la confiance, le sentiment de communion, etc. Le black metal fait de même avec des émotions qui naissent ordianairement, ou sont l’occasion, d’une rupture avec le divin: la haine, l’exaltation de soi, la tristesse, la colère… Mais la musique n’élève pas ni n’abaisse l’âme en elle-même. Ce qui l’élève, c’est la Grâce. Ce qui l’abaisse, c’est le péché. Les émotions qu’elle fait naitre dans l’âme peuvent être considérées comme les signes, les représentations de cette Grâce ou de ce péché. Mais pour autant elles ne sont pas cette Grâce ni ce péché. Il est clair qu’un auditeur ou un musicien de black metal qui laisse son âme à la merci des sentiments négatifs de cette musique, qui se laisse asservir par eux, se détourne du Salut, d’un point de vue chrétien. Mais il parait tout aussi certain que quelqu’un qui fait de même pour les émotions positives portées par une musique plus traditionnellemnt associée à l’expression de la foi chrétienne fait de même. En effet, la joie du Salut, n’est pas d’ordre sensible, naturel, mais surnaturel. Elle est donnée et non pas acquise, contrairement à celle qui nait de la création musicale. La musique chrétienne peut la mettre en valeur ou la préfigurer, au sens où elle la suggère et où elle finit pas s’effacer devant elle. Mais quelqu’un qui se laisserait absorber par la joie sensible et en ferait dériver uniquement le plaisir qu’il en retire, quand bien même il serait croyant, serait  en dangerd’occulter et d’oublier la joie spirituelle de la Grâce qu’elle suggère, et en ce sens la musique même religieuse n’aurait pas sur lui d’effet plus bénéfique, d’un point de vue chrétien, que du black metal. Inversement, une personne qui dans le cri de haine du chanteur de black metal contine à traquer la possibilité d’une présence cachée de l’Esprit est dans une démarche spirituelle, qu’il soit compositeur, musicien ou auditeur, car l’élevation de l’âme n’est pas dans la cohérence esthétique d’une oeuvre, mais dans la manière dont celle-ci est contextualisée, que ce soit par l’auditeur, dans l’effort qu’il fait pour reconnaitre l’action de Dieu en germe dans toute chose, mais également dans l’action de l’artiste, lorsque celui-ci joue du contre-emploi et du renversement des codes esthétiques pour suggérer cette dernière. De même qu’une personne dans la joie sensible peut être aveugle, du fait de cette dernière, à la Joie de l’Esprit Saint, et qu’une autre au comble du désespoir peut soudain devenir, par contraste, beaucoup plus attentive aux traces de Ce Dernier.

En ce sens, une musique ne peut être « par nature » chrétienne ou satanique, car ce qui constitue celle-ci est d’essence différente des choses spirituelles, qui ne sont pas d’ordre sensible mais surnaturel, quand bien même elle peut avoir, du point de vue de l’art chrétien,  pour fonction dans l’art de faire signe vers elle, de manière différente efectivement suivant les propriétés esthétiques de tel ou tel registre, mais sans que celles-ci puissent de façon nécessaire induire ou interdire l’élevation (ou la déchéance) de l’âme de l’auditeur. Et donc le black metal n’est pas plus par nature satanique, que les chants grégoriens, l’oeuvre de Bach ou les albums de Glorious ne sont, de par leur nature musicale considérée en elle-même, de la musique chrétienne.

2) « black metal chrétien »: cette expression a-t-elle un sens musical, ou bien n’est-elle qu’une abstraction intellectuelle?

Est-il seulement souhaitable, d’un point de vue musical, qu’il y ait du black metal chrétien? N’est-ce pas une manière de diluer, de relativiser ce qui en fait la saveur, cette révolte à l’état brut, ce grand NON viscéral et qui refuse toute compromission? Le black metal chrétien en ce sens peut-il être autre chose que médiocre?

Un de mes commentateurs, Aimfri,  m’objectait récemment l’argument suivant, très fort en lui-même:

« Il y a un point récurrent de ton discours, Manu, sur lequel je n’arrive pas à me décider. Tu prêtes au black metal (ou aux « arts extrêmes » au sens large, d’ailleurs) une fonction expressive de la souffrance, de la colère, bref des frustrations et émotions négatives inhérentes à la nature humaine, et tu te sers de cette fonction pour légitimer, en quelque sorte, l’approche unblack. Jusque là je te suis, mais j’ai plus de mal quand tu te mets à parler de rechercher des appels à l’aide plus ou moins inconscients dans ce genre musical. Non pas parce que lesdits appels ne seraient pas présents, au moins pour une partie des groupes et musiciens concernés – je vois difficilement comment comprendre le clip de « Sociopath » de Lucifugum autrement, par exemple – mais plutôt parce qu’une telle approche casse complètement l’esthétique qui, à mon sens, fait tout le plaisir de cette musique. Appeler à l’aide, c’est admettre son impuissance, c’est se tourner vers l’extérieur dans une attitude passive (en attente d’un changement exogène du système que l’on renie). L’inverse exact de la symbolique BM, qui est entièrement focalisée sur la destruction de l’environnement que le musicien conspue (ou dit qu’il conspue).
Je crois que cela rejoint ce que dit Deneb-tala ci-dessus : « Être auditeur de black metal, pour moi, c’est aussi jouer le jeu, prendre le produit comme tel et avoir la naïveté de croire que c’est vrai. » Si l’on se met à rechercher le sous-discours, le type concret avec un nom civil qui ne finit pas en « -shoggoth », celui qui bosse pour payer ses factures et qui n’en peut plus d’être harcelé par son patron/son ex névrotique/sa mère castratrice, l’image jouissive du blackmétaleux affranchi de toute règle de cohérence élémentaire et qui hurle une haine parfaitement gratuite (dans le sens : sans aucun motif particulier) s’affaisse. Pour profiter du black metal, j’ai besoin de me mettre à croire, pendant un temps, que le type que j’entends est sérieux et croit dur comme fer à ce qu’il dit, que la méchanceté bête et directe (tous morts, boum, point final) domine aussi son subconscient. Sinon, il ne peut pas me faire peur. Sinon, il n’est plus un funambule qui tient au-dessus d’un vide absurde sur un fil tendu entre le sérieux et la pitrerie, ou alors le filet de sécurité est 30 centimètres sous ses pieds. En un mot, il n’est plus extraordinaire.

Peut-être est-ce pour ça que j’ai moi aussi du mal à croire au unblack metal. Un black metal créateur ? Un black metal qui reconnaît qu’il exprime la souffrance intérieure de son auteur – et, du même coup, l’humanité élémentaire de celui-ci ? Un black metal qui ne reposerait plus sur cette contradiction élémentaire de vouloir tout foutre en l’air, partout, sans arrêt, sans raison ? Ce n’est pas une trahison, ni rien de ce genre. C’est juste ennuyeux…« 

A cela, je réponds que le black metal, comme toute musique, exprime des émotions avant d’illustrer des idées (des idées au sens de discours sur l’homme, sur Dieu etc., en tout cas. Peut-être la musique exprime-t-elle des idées musicales). La plupart des morceaux comportent certes des paroles, qui peuvent être, ou non sataniques. Et leur composition est aussi, au moins en partie, l’expression d’un certain nombre d’idées, de croyances ou de questions qui habitent leurs auteurs. Cependant, ce qui est communiqué de manière immédiate, ce sont des sonorités, qui prennent sens en fonction de l’intériorité de l’auditeur, parfois en correspondance avec le message communiqué par l’artiste, mais parfois aussi en contradiction avec ce dernier, suivant qu’il soit sensible ou non au référentiel qui accompagne la mise en forme de cette musique, ou tout simplement qu’il le connaisse. Quelqu’un qui ignore tout de l’histoire du black metal , des influences satanistes de ses pionniers, et des mises en scène des albums et des concerts, aura-t-il les mêmes images et les m^mes émotions qui naitront en lui à l’écoute d’un morceau de Marduk ou de Mayhem qu’un auditeur qui suit l’histoire du black metal depuis les années 1980?

Cette question reste très théorique, mais elle me permet de poser l’idée suivante: sans nier l’apport des textes, de la mise en scène, de l’imagerie de la pochette, etc., la plupart des auditeurs reçoivent la musique en résonance, de manière prioritaire, avec leur propre intériorité et leur propre référentiel émotionnel et spirituel, y « accrochent » ou non en fonction de sa correspondance avec leur propre vécu, et lui apportent un contexte et une signification en partant de ce dernier, ce qui implique parfois un déplacement de sens conséquent par rapport à l’intention portée initialement par la musique. Ainsi un adolescent écoutera une musique religieuse chrétienne en lui donnant un sens martial, épique. Ainsi tel chrétien écoutera un morceau de black metal, conçu dans une perspective qui dissocie fortement l’expression de la souffrance, de la colère ou de la révolte, du contenu de la foi chrétienne, dans la contexte de sa propre démarche, qui tente d’éclairer au contraire par sa foi l’expérience de ces émotions, auxquelles il est à un moment donné de son existence soumis comme tout un chacun.

Tout ça pour dire que ce qui est immédiat dans l’écoute du black metal, c’est l’émotion qu’il nous communique, distincte de l’interprétation que nous lui donnons. Celle-ci, d’après mon expérience d’auditeur, vient par dessus, dans notre effort pour déterminer si le plaisir esthétique qu’elle nous procure éventuellement est acceptable suivant notre éthique, ou non.  Ainsi, quand j’avais 19 ans, que j’ affichais des sympathies pour le satanisme et que j’étais d’extrême-gauche, lire les paroles de tel morceau de Venom ou de Marduk ou de Dark Funeral augmentait mon plaisir esthétique, alors que j’allais bloquer sur un titre à connotation même vaguement d’extrême droite ou simplement nationaliste, et ne surtout pas chercher à lire les paroles. Inversement, avant mon retour définitif au metal, le chrétien balbutiant que je suis devenu quelques années plus tard, lorsqu’il s’essayait ponctuellement à réécouter du black ou du death metal, évitait absolument de s’attarder sur les paroles ou même le titre des morceaux, et préférait composer ses porpres paysages mentaux à partir de l’émotion musicale pure.

Considérons trois auditeurs différents de black metal, qui prennent tous plaisir à l’écoute de cette musique, mais ont un cadre référentiel qui fait qu’ils ne peuvent lui donner une même signification et continuer à éprouver en toute bonne conscience cette satisfaction. Mettons: un sataniste ou un athée violemment anti chrétien, un athée ou un agnostique favorablement disposé à l’égard du christianisme ou du moins défavorablement à l’égard du satanisme et du blasphème, et un chrétien. Le premier trouve une parfaite harmonie entre sa pensée et les émotions communiquées par la musique, et se laisse sans regret absorber par celle-ci. Le second, et cela me parait être la position d’Aimfri et de Deneb-tala, se rend bien compte que le message primitif associé à ces émotions est mortifère et destructeur, pour ne pas parler de celui explicite porté par les paroles de nombre de groupes de black, et n’y donne sous assentiment que sous la forme d’une fiction, par laquelle il va choisir de se laisser emporter, mais de manière codifiée, comme une sorte de défoulement ou d’échappement temporaire à la réalité ( ce qui me parait correspondre au passage à peu près à la première des deux fonctions cathartiques que j’assignais récemment à l’écoute du black metal chez certains):

« Je crois que cela rejoint ce que dit Deneb-tala ci-dessus : « Être auditeur de black metal, pour moi, c’est aussi jouer le jeu, prendre le produit comme tel et avoir la naïveté de croire que c’est vrai. » Si l’on se met à rechercher le sous-discours, le type concret avec un nom civil qui ne finit pas en « -shoggoth », celui qui bosse pour payer ses factures et qui n’en peut plus d’être harcelé par son patron/son ex névrotique/sa mère castratrice, l’image jouissive du blackmétaleux affranchi de toute règle de cohérence élémentaire et qui hurle une haine parfaitement gratuite (dans le sens : sans aucun motif particulier) s’affaisse. Pour profiter du black metal, j’ai besoin de me mettre à croire, pendant un temps, que le type que j’entends est sérieux et croit dur comme fer à ce qu’il dit, que la méchanceté bête et directe (tous morts, boum, point final) domine aussi son subconscient. Sinon, il ne peut pas me faire peur. Sinon, il n’est plus un funambule qui tient au-dessus d’un vide absurde sur un fil tendu entre le sérieux et la pitrerie, ou alors le filet de sécurité est 30 centimètres sous ses pieds. En un mot, il n’est plus extraordinaire. » (Aimfri)

Et enfin le troisième constate que le message, même pris au second degré, parait incompatible avec le mouvement de sa foi, mais se rend compte parfois, comme c’est mon cas, que la manière dont cette musique résonne en lui n’est pas nécessairement contraire à l’éclairage porté par cette dernière, et va réinterpréter cette résonance dans un sens qui explicite ce phénomène.

Il s’agit de trois interprétations différentes, qui s’éloignent de manière croissante de l’intention initiale des pionniers de ce registre musicale. Ce qui ne signifie pas que les dernières sont moins légitimes que la première. Ce qui fait à mes yeux la valeur d’une musique, d’un morceau, c’est sa capacité à résonner dans les âmes d’auditeurs issus de parcours parfois très différents du compositeur. C’est l’intuition, le coup de génie, qui va faire que celui-ci, d’une manière qui transcende sa pensée propre, va toucher des personnes d’un horizon, et d’opinions, complètement différents. Et le sens qu’on va donner à cette résonance, pour l’accepter ou la rejeter, s’y complaire ou la tenir sous contrôle vient par dessus, inévitabelemnt, mais de manière distincte. C’est pourquoi j’ai du mal à comprendre ceux des black metalleux qui considèrent que la démocratisation croissante de cette musique est la marque d’un affaiblissement de son message. Car le message d’une musique n’est pas son enrobage philosophique, mais son pouvoir de résonance.

Il ne s’agit donc pas pour moi, quand je réinterprète le black metal comme l’expression de la déréliction de la Croix, de psychanalyser les musiciens de black metal ou de leur attribuer des intentions cachées. Je ne défends pas une « fonction expressive » du black metal, au sens où la haine cacherait la souffrance, et qu’Euronymous ou Varg Vikernes, de manière inconsciente, auraient fait de leur musique un appel à l’aide, ce que je ne pense pas. Je dis que le registre musical qui a servi à Euronymous ou à Varg Vikernes à exprimer la haine, peut chez un musicien chrétien exprimer la souffrance et le cri vers Dieu, et non en défiance de Lui, sans que ses propriétés musicales soient altérées de manière significative. Et que les morceaux par lesquels ils ont exprimé leurs idées démentes, ont touché en profondeur des personnes beaucoup plus saines d’esprit, parce que l’émotion esthétique portée par leur musique s’est révélée plus riche que leur propre intériorité, et a pu aussi entrer en résonance avec les interrogations, y compris légitimes, portées sur la souffrance, la révolte, etc., portées par l’intériorité de personnes beaucoup plus saines. Et que détacher le black metal de ses origines satanistes et antichrétiennes, ce n’est pas pour moi jouer intellectuellement sur les paradoxes, ou plaquer des idées sur une esthétique qui exprime leur contraire, mais simplement prendre acte que le black metal ne touche pas que des personnes mauvaises, ni uniquement d’une manière qui corrompt, et que donc la signification profonde de son esthétique n’est pas épuisée par l’idée d’une « musique du mal ». Ce qui rend légitime à mes yeux la démarche des musiciens d’unblack, qui ont écouté du black metal satanique, s’en sont inspiré, pour créer leur propre art d’intention chrétienne. Car le message portée par l’esthétique est à la fois plus riche et plus pauvre que celui communiqué par les idées, et qu’une même musique qui illustre de façon particulièrement forte un cri de haine, peut également résonner comme un cri de souffrance, d’une manière qui modifie son esthétique de manière accidentelle, mais pas forcément de maniree essentielle. De mon point de vue de non-musicologue du moins.

Et c’est pourquoi enfin l’attitude de ceux qui, non seulement critique (cez qui est toujours légitime), mais raillent la démarche des black metalleux chrétiens me parait absurde. Car cela revient à décréter que l’esthétique propre à un courant musicale n’a aucune chance de faire écho à l’intériorité d’un chrétien, à sa manière chrétienne de vivre les émotions portées par le black metal. Mais que connait-on de la vie spirituelle chrétienne, telle qu’elle se vit au jour le jour, pour être si affirmatif?

3) unblack metal et « outre-noir »: exprimer la lumière par delà les ténébres

J’avais promis ce billet pour la mi-novembre, soit une dizaine de jours avant le colloque Ecout&voir. Rétrospectivement, je suis très heureux d’avoir pris du retard, car le second jour de celui-ci, j’ai assisté à une présentation de l’oeuvre du peintre contemporain Pierre Soulages, qui, si dans sa démarche est très différente de celle du black metal, malgré le lien thématique du travail sur la couleur noir, me semble par contre avoir de profondes affinités avec la manière dont je comprends la possibilité d’un black metal chrétien.

« Se retrouver face à soi-même
« Outrenoir », le mot est lâché. En 1979, Pierre Soulages s’essaye à une pratique inédite, celle d’aller « au delà du noir » en projetant la lumière sur des tableaux entièrement sombres. C’est le reflet de la lumière d’un unique mur blanc qui fait apparaître la force et la brillance du noir dans ses premières œuvres de la période.
De plus en plus fluide, sa peinture coule sur les toiles et reflète la lumière avec bien plus de force que le blanc. Mieux, l’éclairage fait apparaître son épaisseur et sa consistance, ses sillons creusés par des coups de brosses violents, dans ce qui devient un noir habilement sculpté.

Dominé par une dizaine de ces polyptyques intenses, suspendus dans les airs au milieu de la dernières salle, le visiteur se laisse envahir par un sentiment de gravité, mêlé à une introspection sereine. Résonne alors en écho la démarche de Pierre Soulages: « Je crois que je fais de la peinture pour que celui qui la regarde – moi comme n’importe quel autre – puisse se trouver, face à elle, seul avec lui-même. » » (Alexia Eychenne (www.lepetitjournal.com) 19 novembre 2009)

Faire sentir les limites, l’enfermement des émotion sombres et au dela la possibilité de la lumière, en posant un regard chrétien, lumineux, sur le matériel musical « ténébreux » qu’est le black metal, voilà comment je conçois la possibilité d’un « unblack metal », ce qui parait analogue à la démarche picturale de Soulages.

Analogue et non pas identique:

– parce que chez Soulages, il s’agit d’un travail littéral, non symbolique comme dans le cas de l’unblack metal, sur la lumière et la couleur noire, sans forcément de sens spirituel derrière.

– Parce que chez ce dernier, il n’y a pas volonté de transmettre un message ou une interrogation, mais de laisser le spectateur y trouver sa propre signification.

– Parce qu’on pourrait d’une certaine manière opposer la démarche de plasticien qui est celle tout particulièrement de Soulages, fondée sur la présence intemporelle, à celle de la musique qui nait de l’écoulement du temps:

« Alors on comprend que le peintre se tourne vers les poètes, par exemple il aurait pu citer celui qui, à propos de l’instant, s’écrie : « Arrête-toi, tu es si beau ! ». Par là en effet la peinture rejoint le rêve, celui de la totalité, de l’harmonieuse totalité du moment grec de notre histoire. La musique, elle, nous confronte à l’irréversible, elle éveille en nous le sentiment de nostalgie, et non celui de la plénitude de la présence comme le fait la peinture de Pierre Soulages« .(Les écrits de Soulages: Réflexions sur les rapports de la peinture, de la poésie et de la musique dans les Écrits de Soulages, Roger Bruyeron)

Mais analogue quand même, parce que dans son oeuvre, le paradoxe des ténébres qui mettent en valeur la lumière ne nait pas d’une médiation ou d’une réinterprétation intellectuelles, mais du jeu esthétique de l’oeuvre en lui-même, de manière immédiate et sensible:

« La peinture de Pierre Soulages est animée par la volonté d’éliminer de la toile toute tentative de signifier, afin de mettre le regardeur face à la présence, au surgissement immédiat de ce qui se tient là. En cela la peinture est proche, selon nous, de la musique, pur jeu des intensités et des rythmes sonores, c’est à dire du temps. Pourquoi Pierre Soulages se réfère-t-il si peu à la musique et si souvent à la poésie, art de la signification s’il en est? Et quelle importance faut-il reconnaître alors au temps dans l’expérience de l’art, de la peinture en particulier? C’est ce point que nous tentons, à notre tour, de développer » (idem, résumé)

Mon idée, et malheureusement je manque des compétences musicales et musicologiques nécessaires pour la démontrer à partir d’exemples précis, est que le travail musical des ténèbres qui est propre au black metal, qui pour beaucoup de musiciens consiste à s’inspirer de tout ce qui est signe de la déchéance et de la damnation de l’humanité (la mort, le blasphème, la damnation, le mal, la guerre, le nazisme parfois), peut paradoxalement, SANS la médiation des textes ni d’interprétations psychologisantes ou philosophiques, de manière purement esthétique, exprimer la possibilité du Salut et de la lumière.

De manière sans doute trop empirique, je ressens à l’écoute des morceaux de black metal, qu’ils soient d’ailleurs sataniques ou chrétiens dans leurs thématiques, comme une sorte de dimension homéopathique: leur ambiance souvent étouffante et ténébreuse me fait guetter, de manière plus attentive et reconnaissante, les quelques moments de clairs-obscurs, au travers des breakspar exemple,ou encore des chants clairs dans le cas des morceaux plus symphoniques, etc. L’ambiance qu’ils créent me fait désirer et apprécier l’attente de la lumière de façon différente.

Si je puis me permettre une analogie avec les offices des heures dans la liturgie catholique (et sans assigner de fonction liturgique au black metal) je dirais que prier Dieu et exprimer l’attente du jour dans les Complies, alors que la nuit est tombée et que l’on se prépare à l’obscurité et au sommeil, qu’on lui demande de protéger notre sommeil et de garder notre âme si nous venons à mourir, éclaire sa Grâce de manière différente, mais tout aussi valable que le prier pendant les laudes, alors qu’une nouvelle journée commence et que l’on loue sa Gloire renaissante.

Et de même, chercher Dieu au travers d’une musique qui à ses origines tendait à exprimer sa négation, ce n’est pas pour moi y plaquer le cahier des charges d’une musique de louange, à la manière dont on commettrait un contresens en plaquant les hymnes des laudes sur l’office des complies, mais le prier, et chercher à le rencontrer et à manifester le travail de Son Esprit, de manière différente. Car ma conviction de chrétien et ma foi est qu’il n’existe pas de territoire ni de réalité qui soit entièrement la propriété du mal, qui soit inaccessible au travail de la Grâce. Il n’y a pas une matière (au sens de réalité sensible) mauvaise qui s’opposerait aux matières lumineuses et bonnes, comme la religion manichéenne l’enseignait contre la foi chrétienne, mais une réalité où toutes les créatures, et toutes les créations, sont secrètement travaillées par la Grâce, et ont la possibilité d’occulter, de nier ce travail et les possibilités qu’il offre, ou au contraire de les développer et les manifester. Je crois que le black metal, en tant que musique, ne fait pas exception à ce principe qui est selon moi au coeur de la foi chrétienne, et j’en veux pour preuve que dès les débuts du black metal, et de manière pérenne, s’est développé un black metal chrétien: plus on cherche à nier Dieu, et plus cela donne envie à d’autres de trouver sa trace là où on la rejetait. Ce qui me parait un fruit de l’Esprit.

Pour conclure, je reconnais que mon interprétation esthétique, via le concept d’outrenoir que j’emprunte à Soulages, est encore très embryonnaire. mais il me protera dans la rédaction de mes futurs articles sur l’unblack metal, où j’espère développer et illustrer cette transposition. J’ai d’ailleurs superbement dérivé dans ma troisième partie d’une problématique esthétique à des considérations purement spirituelles, mais cele-ci visait moins à livrer une théorie clés en main qu’à donner le fond de mon intuition, que ce blog vise à approfondir et à défendre.

En attendant, voici un exemple de morceau d’unblack qui exprime une réalité en harmonie avec les thématiques du black metal, qui est radicalement en opposition avec la foi chrétienne: la destruction de lacration divine en nous-mêmes, et qui pourtant, dans l’espèce d’enfermement cyclique de son refrain parexemple (désolé pour la formulation de non-musicologue) me parait pousser l’auditeur à chercher au delà du cercle morbide où s’enferme le narrateur du texte en appui, un peu à la manière dont la clôture des monastère ne donne pour seul horizon aux moines que le ciel (et dans le cas de ce morczau encore, je passe partiellement par la médiation du texte, par manque de compétences):

Betrayed

I am in pain
I am… the cursed one

Life is not what it was meant to be
What I didn’t ask for has now turned my way
Somewhere in a garden it all turned wrong
Things I once believed in have now turned evil

Yet I pray, « Deliver me from evil »
But another spell pulled me away

Will suicide break the ring of curse
Tomorrow I’ll be gone, so don’t look for me

I am lying on my death-bed, with chaos in my mind
My life took more than it gave
Betrayed and deceived I will now pass away
And with the gun in my hand, my questions
Are soon to be answered

 Will suicide break the ring of curse…

Satan and god, the thought passes my mind
Heaven and hell, it’s not up to me
If the Christians that I’ve seen
Represent the true God of heaven
Then it’s not a place that I want to be
But if I’m blinded, please open my eyes
And help my now…

 Will suicide break the ring of curse
Tomorrow I’ll be gone, then you’ll be all alone (Source: Dark Lyrics)

Black metal et catharsis 2/2

Posted in Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 30 octobre 2012 by Darth Manu

A lire préalablement: Black metal et catharsis 1/2

Après avoir rappelé l’origine aristotélicienne de ce concept de catharsis, et les réticences d’une certaine tradition de pensée chrétienne, à la suite d’Augustin, à l’accepter, je parcourrai dans ce second billet les différentes interprétations qui lui ont été données au fil des siècles. Puis je tenterai de l’appliquer à l’esthétique du black metal, souvent critiquée, à l’instar de la tragédie en son temps, pour ses thématiques parfois sanglantes, souvent morbides et effrayantes…

L’interprétation morale:

Cette interprétation était dominante à la Renaissance et chez les tragédiens classiques. Racine nous en donne une bonne illustration dans la préface du Phèdre:

 » Au reste, je n’ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis assurer, c’est que je n’en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci ; les moindres fautes y sont sévèrement punies : la seule pensée du crime y est regardée avec autant d’horreur que le crime même ; les faiblesses de l’amour y passent pour de vraies faiblesses : les passions n’y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C’est là proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer ; et c’est ce que les premiers poètes tragiques avaient en vue sur toute chose. Leur théâtre était une école où la vertu n’était pas moins bien enseignée que dans les écoles des philosophes » .

En donnant à voir au spectateur les conséquences sinistres des mauvaises passions, la tragédie permettrait de le purger de ces dernières. La catharsis fonctionnerait en fait suvant une forme d’exemplarité inversée:voyant où mènent les passions les plus funestes, le spectateur serait dissuadé d’y céder.

Cette position affaiblit en fait significativement le sens originel de la catharsis, au point où la repésentation d’épisodes sanglants n’y parait plus nécessaire. Ainsi Racine, qui substitue au passage la notion de « tristesse majestueuse » à celle de purgation, écrit dans la préface de Bérénice:

 » Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie ; il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie« .

De manière générale, cette interprétation moralisante à l’extrême de la catharsis ne suffit pas à convaincre les catholiques suspicieux à l’encontre des tragédies:

 » Les liens de Racine avec ses maîtres de Port-Royal ont été marqués par le conflit, ceux-ci tenant l’écrivain pour « empoisonneur public » (Nicole, 1666), l’esthétisation des vices qu’il dépeint les rendant à leur avis bien plus séduisants que terrifiants. Le salut est dans la philosophie (religieuse, christique) et non dans l’art qui ne fait que flatter les sens. Port-Royal étant bien plus platonicien qu’aristotélicien. La réconciliation ne viendra qu’avec Phèdre, la dernière tragédie de Racine où certains ont vu un sens janséniste » (La question de la catharsis en art-thérapie, par Jean Rodriguez).

Un autre des grands tragédiens de cette époque, Corneille, a été seul à s’opposer au concept de catharsis, interprété dans une perspective moraliste, pour développer une lecture purement esthétique des émotions suscitées par la tragédie chez le spectateur:

 « Si la purgation des passions se fait dans la Tragédie, je tiens qu’elle se doit faire de la manière que je l’explique ; mais je doute si elle s’y fait jamais, […]. Elles se rencontrent dans Le Cid, et en ont causé le grand succès. Rodrigue et Chimène y ont une probité sujette aux passions, et ces passions font leur malheur, puisqu’ils ne sont malheureux qu’autant qu’ils sont passionnés l’un pour l’autre. Ils tombent dans l’infélicité par cette faiblesse humaine dont nous sommes capables comme eux : leur malheur fait pitié, cela est constant, et il en a coûté assez de larmes aux Spectateurs pour ne le point contester. Cette pitié nous doit donner une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce trop d’amour qui cause leur infortune, et nous les fait plaindre ; mais je ne sais si elle nous la donne, ni si elle le purge, et j’ai bien peur que le raisonnement d’Aristote sur ce point ne soit qu’une belle idée, qui n’ait jamais son effet dans la vérité. […] Le fruit qui peut naître des impressions que fait la force de l’exemple lui manquait : la punition des méchantes actions, et la récompense des bonnes, n’étaient pas de l’usage de son siècle, comme nous les avons rendues de celui du nôtre ; […] il en a substitué une, qui peut-être n’est qu’imaginaire […] » (Corneille, Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire, [in : ] Trois Discours sur le Poème dramatique, 1660 ; éd. B. Louvat et M. Escola, GF-Flammarion, cité par Jean Rodriguez, op. cit.).

Contrairement à la plupart de ses contemporains, Corneille ne pense pas que le théâtre ait pour rôle d' »instruire et plaire », mais de plaire uniquement. C’est le jeu des passions considéré de manière purement esthétique, comme un plaisir, qui provoque le sentiment tragique, et non une quelconque purgation ou édification morale de l’âme:

 » Le but du poète est de plaire selon les règles de son art. Pour plaire, il a besoin quelquefois de rehausser l’éclat des belles actions et d’exténuer l’horreur des funestes. Ce sont des nécessités d’embellissement où il peut bien choquer la vraisemblance particulière par quelque altération de l’histoire, mais non pas se dispenser de la générale, que rarement, et pour des choses qui soient de la dernière beauté, et si brillantes, qu’elles éblouissent. Surtout il ne doit jamais les pousser au-delà de la vraisemblance extraordinaire, parce que ces ornements qu’il ajoute de son invention ne sont pas d’une nécessité absolue, et qu’il fait mieux de s’en passer tout à fait que d’en parer son poème contre toute sorte de vraisemblance » (Corneille, Discours de la Tragédie).

L’interprétation médicale/psychanalytique:

Quoique peut-être moins connue que l’interprétation morale, celle médicale est sans doute beaucoup plus proche du sens originel de ce concept de catharsis, et plus évidente à déceler dans l’oeuvre d’Aristote:

 » Dans la médecine hippocratique, [la catharsis] se rattache à la théorie des humeurs et nomme le processus de purgation physique par lequel les sécrétions mauvaises sont expulsées, naturellement ou artificiellement, par le haut ou par le bas : le terme peut désigner aussi bien la purge elle-même que la défécation, la diarrhée, le vomissement, les menstrues (par ex. Hippocrate, Aphorismes, 5, 36; 5, 60; cf. De mulierum affectibus). Ce sens hippocratique vaut dans tout le corpus naturaliste d’ Aristote (dans l’Histoire des animaux, VII, 10, 587b, le terme désigne par exemple la rupture de la poche des eaux, les pertes, etc.; cf. H. Bonitz, Index aristotelicus, s.v.). Cependant, en tant que remède — gr. to pharmakon [τὸ ϕάρμακον], le même mot, au neutre, que celui désignant le bouc émissaire -, la katharsis implique plus précisément l’idée de médecine homéopathique : il s’agit avec la purgation de guérir le mal par le mal, le même par le même; c’est d’ailleurs pourquoi tout pharmakon est « poison » autant que « remède », le dosage du mal produisant seul un bien […] 

L’ épuration, c’est-à-dire la représentation d’épures au moyen d’une œuvre musicale ou poétique, substitue le plaisir à la peine. C’est au fond le plaisir qui purifie les passions, les allège, leur enlève leur caractère excessif et envahissant, les remet à leur place dans un point d’équilibre.

Enfin, pour radicaliser la catharsis, il faut, avec le médecin sceptique Sextus Empiricus, choisir pour l’âme comme pour le corps un remède capable de « s’éliminer lui-même en même temps qu’il élimine les humeurs » ou les dogmes : les manières sceptiques de s’exprimer sont ainsi, dans leur forme même qui inclut le doute, la relativité, la relation, l’ interrogation, auto-cathartiques (Esquisses pyrrhoniennes, I, 206; cf. II, 188; cf. A.-J. Voelke, « Soigner par le logos »). »(« Catharsis », par Barbara Cassin, Jacqueline Lichtenstein, Elisabete Thamer).

La représentation des passions extrêmes permet de les alléger chez le spectateur, et de les transformer en plaisir. En ce sens, le mal dissipe le mal, puisque l’excitation esthétique des passions fortes permet de les décharger pour laisser place à une émotion plus bénéfique et douce pour l’âme.

Plus proche de nous, la psychanalyse freudienne propose une lecture comparable de la catharsis:

 » Freud a formulé le paradoxe de la catharsis en termes de  » prime de séduction « ,  » bénéfice de plaisir qui nous est offert [par les œuvres d’art] pour permettre la libération d’une jouissance supérieure émanant de sources psychiques profondes  » ; le plaisir pris au tragique comme à tout œuvre d’art serait de l’ordre d’une  » décharge partielle et désexualisée par inhibition du but et déplacement du plaisir sexuel « , mais l’effet propre à la tragédie tiendrait à la projection qu’autorise la représentation dramatique : le héros tragique s’envisage comme la  » projection idéalisée du moi  » dans ses visées mégalomaniaques, la pitié relevant d’un mouvement d’identification et la terreur d’un mouvement masochique (A. Green, Un Œil en trop…, 1969, p. 38-40). La psychanalyse a fait en outre de la catharsis une notion opératoire dans la psychothérapie: la méthode cathartique consiste à faire venir à la conscience des sentiments enfouis dans l’inconscient du sujet ; l’émergence des émotions ou affects dont le refoulement constitue la source de troubles psychiques, libère le patient des angoisses et sentiments de culpabilité » (Développements extraits de M. Escola, Le Tragique, Flammarion, GF-Corpus, 2002).

L’interprétation esthétique:

La catharsis n’opère pas, suivant cette lecture, par une édification des passions, ni par une décharge des humeurs accumulées, mais par la substition d’un sentiment de plaisir à un sentiment de peine, ainsi qu’Hume s’attache à le montrerdans ses Essais esthétiques:

 » Il est certain que la même scène de détresse qui nous plaît dans une tragédie nous procurerait, si elle se passait réellement là, sous nos yeux, le malaise le moins feint, bien qu’elle constitue la cure la plus efficace à la langueur et à l’indolence. M. Fontenelle [dans les Réflexions sur la poétique] semble avoir eu conscience de cette difficulté et, tenant compte de cela, nous propose une autre explication à ce phénomène, ou du moins fait quelques additions à la théorie rapportée ci-dessus [celle de l’abbé Du Bos qui rapporte le plaisir paradoxal de la catharsis au  » divertissement  » :  » peu importe la nature passion procurée, elle vaut mieux que la langueur insipide qui naît de la tranquillité et du repos parfaits « […]

 Le même principe trouve sa place dans la tragédie, d’une manière encore plus considérable parce que la tragédie est une imitation et que l’imitation est toujours en soi agréable. Cette particularité a pour effet d’adoucir encore davantage les mouvements de la passion et de convertir intégralement le sentiment en un plaisir puissant et régulier. En peinture, des représentations qui inspirent la plus grande terreur et la plus grande détresse qui soient, plaisent davantage que de plus belles œuvres, qui nous paraissent sereines et indifférentes. L’affection qui soulève l’esprit excite de façon considérable l’inspiration et la véhémence, qui sont entièrement transformées en plaisir par la force du mouvement prédominant. C’est ainsi que la fiction de la tragédie adoucit la passion, par l’infusion d’un nouveau sentiment et non pas simplement par l’affaiblissement et l’atténuation de la peine. Vous pouvez, par degrés, affaiblir une peine existante au point de la faire disparaître totalement. Mais aucune de ces gradations ne donnera jamais du plaisir, excepté peut-être, par accident, pour un homme submergé d’une indolence léthargique et que cela arrache à cet état languide.[…]

  La passion, bien qu’elle puisse être douloureuse naturellement, quand elle est excitée par la simple apparence d’un objet réel, est, toutefois, quand elle est soulevée par les productions de l’art, embellie, adoucie et apaisée à un point tel qu’elle nous procure le plus grand plaisir« (Hume, Essais esthétiques, trad. R. Bouveresse, GF-Flammarion, 2000, p. 113-118., cité par M. Escola sur Fabula.org).

L’interprétation dionysiaque:

Artaud, à partir de ce qu’il nomme le « théâtre de la cruauté », va tenter de détacher la catharsis des interprétations passées très liées à une lecture psychologique de son action sur le spectateur, pour lui donner une dimension quasi métaphysique:

 « Artaud va exercer une influence telle qu’il n’y aura pas de dramaturge ou de metteur en scène qui puisse dénier le rôle que l’esthétique de ce ténor a joué dans sa formation et dont le mot clé est vraisemblablement la cruauté. Malgré sa relative transparence, ce mot recèle une ambiguïté si déconcertante qu’il importe dès lors de la lever. La cruauté ne veut nullement dire sang, massacre, boucherie…, « la cruauté, souligne Artaud, veut dire théâtre difficile et cruel d’abord pour moi-même. Et sur le plan de la représentation, il ne s’agit pas de cette cruauté que nous pouvons exercer les uns contre les autres en nos dépeçant mutuellement les corps, en sciant nos anatomies personnelles ou, tels des empereurs assyriens, en nous adressant par la poste des sacs d’oreilles humaines, de nez ou de narines bien découpées, mais de celle beaucoup plus terrible et nécessaire que les choses peuvent exercer contre nous. Nous ne sommes pas libres. Et le ciel peut encore nous tomber sur la tête. Et le théâtre est fait pour nous apprendre tout cela » […]

 Car la catharsis préconisée par Arthaud, si catharsis il y a, sera moins un processus rationnel et psychologisant comme c’était le cas avec Aristote qu’une surexcitation de tous les sens ou une mise en liberté de toutes les forces vives et vitales non exploitées et emmagasinées dans les viscères de l’homme. Sa catharsis serait alors moins une purgation qu’une révélation ou une découverte sans aucune visée didactique ou moralisatrice. Pour lui, le théâtre serait générateur d’énergie, compensation de ce qui n’est pas, une espèce de potentialité avant la lettre que Genet va illustrer non sans brio en donnant vie et forme, ne serait-ce que sur le plan fantasmatique, à ce qui n’a pas été mais qui aurait pu ou dû être. Pourquoi Claire 5 ne serait-elle pas Madame ? Le théâtre nouveau dit anti-théâtre, en raison des bouleversements qu’il instaure, va avoir pour mission de véhiculer une nouvelle vision du monde, non plus un monde stable, logique et rationnel, mais un monde problématique et kaléidoscopique où plusieurs réalités vont se superposer les uns sur les autres se reflétant les uns sur les autres, donnant aux choses un aspect multiforme et angoissant et à l’individu un sentiment de déréliction et de soumission C’est cette cruauté sous-jacente et invisible mais toujours présente et sournoise qui est à l’origine du théâtre de l’absurde. […]

  Dans ce monde cruel en raison de son inaccessibilité, les choses étant perçues comme étranges et étrangères, les dramaturges vont devoir user d’un matériau nouveau qui soit à même d’en rendre compte et tâcher de recouvrer sa transparence qui se voit de plus en plus envahie par une cruelle opacité. […]L’une de ces dimensions est à coup sûre le rêve que la psychanalyse, avec Freud, a mis au devant de la scène. Avec ses Vases communicantes , 8 Breton cherchera à démontrer que le rêve et le monde réel ne font qu’un. Le possible et le virtuel deviennent ainsi réalité. Le rêve étant alors considéré comme l’envers de cette dernière, il sera instamment interrogé, lui qui constitue le réceptacle des évidences cachées et l’expression des puissances créatrices. […]« L’action du théâtre, souligne Artaud, comme celle de la peste, est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont. Elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la bassesse, la tartufferie ; elle secoue l’inertie asphyxiante de la matière qui gagne jusqu’aux données les plus claires des sens et révélant à des collectivités leur impuissance sombre, leur force cachée ; elle les invite à prendre en face du destin une attitude héroïque et suprême quelles n’auraient jamais eue sans cela » » (Le chemin de la cruauté, par Bouchta Es-Sette) . « 

 Artaud inverse en quelque sorte la finalité de la catharsis aristotelicienne, qui était de purger les passions intérieures pour éduquer le spectateur au rôle de citoyen. Ici, il s’agit plutôt de retrouver l’essence tragique et créatrice de notre vie, masquée par la quotidienneté , de nous désindividuer, de nous sortir de notre réalité banale pour puiser à à une énergie créatrice infinie, qui nous mène, la durée de la représentation, à un état transcendant d’existence, au delà de notre conditionnement social:

 » Avec Artaud, l’accent du théâtre se voit déplacé de la littérature au spectacle. L’auteur est remplacé par le metteur en scène, qui est « une sorte d’ordonnateur magique, un maître de cérémonies sacrées », une sorte de Dionysos. Rappelons ici, ce que la tradition classique avait oublié et que seul MOLIERE mettait en pratique, à savoir que les 3 grands tragiques étaient tout à la fois : auteur, metteur en scène, directeur de troupe et acteur. Il s’agit pour ARTAUD de « rendre le théâtre à sa destination primitive » et de « le replacer dans son aspect religieux et métaphysique » : « le domaine du théâtre n’est pas psychologique mais plastique et physique ».Artaud plaide pour une architecture spirituelle « faite de gestes et de mimiques, mais aussi du pouvoir évocateur d’un rythme, de la qualité musicale d’un mouvement physique, de l’accord parallèle et admirablement fondu d’un ton ». Le théâtre est donc, non seulement « musique », mais aussi « danse » ; c’est une « métaphysique [du corps] » qui conduit à une « dépersonnalisation systématique », à une désindividuation – qui est l’essence même de la catharsis – par « la parole d’avant les mots » : « un état d’avant le langage et qui peut choisir son langage : musique, gestes, mouvements, mots ». Les techniques en sont celles du dérèglement des sens.Le théâtre de la cruauté renoue avec cette « idée supérieure de la poésie et de la poésie par le théâtre qui est derrière les Mythes racontés par les grands tragiques anciens ».La cruauté est un « appétit de vie, de rigueur cosmique et de rigueur implacable dans le sens gnostique de tourbillon de vie qui dévore les ténèbres […] le bien est voulu, il est le résultat d’un acte, le mal est permanent » : ce dieu caché est bien l’équivalent du principe dionysien ou de la volonté de puissance. « L’objet du théâtre étant de créer des Mythes ». L’état poétique recherché par le théâtre de la cruauté est « un état transcendant de vie », « d’une vie passionnée et convulsive », dionysiaque ou orgiaque donc, pour un homme total mais non un homme social… »  (La question de la catharsis en art-thérapie, par Jean Rodriguez)

 La mise en scène de la « cruauté, comprise au sens d’une forme de souffrance existentielle, d’aliénation, la recherche d’une mise en scène onirique, qui déréalise le réel, qui sollicite le corps aussi bien que les sens, qui cherche à « créer des Mythes », à accéder l’espace de la représentation à « un état transcendant de vie », voilà qui rappelle de nombreux traits du black metal, que j’avais déjà relevé pour celui-ci dans de précédents billets. De même que l’importance d’une mise en scène comparable à un « rituel » religieux chère à Artaud. Et au final, donne aux passions les plus destructrices un espace et un temps ou s’exprimer, mais à vide. Et une fois déchainées, tant les spectateurs que les acteurs peuvent revenir apaisés dans le monde réel, portant un regard nouveau sur le mal présent dans ce dernier:

« According to Artaud, St. Augustine complains in The City of God of a « similarity between the action of the plague that kills without destroying the organs and the theatre which, without killing, » causes very mysterious changes in the mind of the individual and his/her society.

« . . . If then there remains in you sufficient mental enlightenment to prefer the soul to the body, choose whom you will worship. But these astute and wicked spirits, foreseeing that in due course the pestilence would shortly cease, took occasions to infect, not the bodies, but the morals of their worshippers, with a far more serious disease. . . . so gross a darkness and dishonoured them with so foul a deformity, that even quite recently some of those who fled from the sack of Rome and found refuge in Carthage were so infected with the disease that day after day they seemed to contend with one another who should most madly run after the actors in the theatre. . . . » [85] 

The mind believes what it sees and does what it believes, writes Artaud, that is the secret of fascination. St. Augustine does not doubt the reality of this fascination for one moment, [86] but he preaches that extending that fascination to fulfillment is evil. Naturally, Artaud writes it as both good and evil.

The plague extends dormant images into the most extreme gestures. According to Artaud, the theatre should also « take gestures and push them as far as they will go. » Theatre should also « reforge the chain between what is and what is not, between the visible and the invisible. » For Artaud it is the difference between the « virtuality of the possible and what already exists in materialized nature; between what is and what is only dreamed. » He writes on:

  « The theatre restores us all our dormant conflicts and all their powers, and gives these powers names we hail as symbols: and behold! before our eyes is fought a battle of symbols, one charging against another in an impossible melée; for there can be theatre only from the moment when the impossible really begins and when the poetry which occurs on the stage sustains and superheats the realized symbols. In the true theatre a play disturbs the senses’ repose, frees the repressed unconscious, incites a kind of virtual revolution (which moreover can have its full effect only if it remains virtual), and imposes on the assembled collectivity an attitude that is both difficult and heroic. » [87] 

In this paragraph I can hear the heartbeat of my thesis and Artaud’s raison d’être. His theatre would never be sided with those in power. It would always be on the front edge of the avant-garde pushing the power toward change. His theatre, like the plague, is in the image of this carnage (freedom of life, sexual freedom,) and this essential separation. « It releases conflicts, disengages powers, liberates possibilities, and if these possibilities and these powers are dark, it is the fault not of the plague nor of the theatre, but of life. » [88]

  It may be true that the poison of theatre, when injected in the body of society, destroys it, as St. Augustine asserted, but it does so as a plague, a revenging scourge, a redeeming epidemic when credulous ages were convinced they saw God’s hand in it, while it was nothing more than a natural law applied, where all gestures were offset by another gesture, every action by a reaction. [89] » (“ANTONIN ARTAUD IN THEORY, PROCESS AND PRAXIS OR, FOR FUN AND PROPHET” by RICHARD LEE GAFFIELD-KNIGHT, August 17, 1993, Master of Arts in Theater, Graduate School of the State University of New York »)

Le black metal a-t-il des vertus cathartiques, et en quel sens?

 En premier lieu, je voudrais souligner que ces interprétations de la catharsis ont toute en commun un aspect qui les distinguent de l’expérience de Saint Augustin: elles présupposent toutes que le spectacle des souffrances n’est pas réel, et que le spectateur ait clairement conscience d’être confronté à une oeuvre de fiction, que celle-ci soit strictement encadrée par les règles de la narration tragique, avec un conflit et une résolution clairement identifiés ou qu’au contraire elle paraisse étrange et absurde. Alors que le théâtre que Saint Augustin connaissait était associé à d’autres divertissements publics qui eux répandaient réellement le sang ses intervenants, notemment les jeux du cirque et les combats de gladiateur.

De même, le black metal plonge les musiciens et l’auditoire dans un univers fictif , par les thématiques fantastiques  et oniriques qui y sont quasiment omniprésentes, par les masques et les accoutrements des musiciens qui leur donnent une apprence inhumaine, de même souvent que la voix du chanteur, souvent un cri guttural, etc.

La question est de savoir si les thématiques morbides du black metal disposent l’auditoire et les musiciens  à une fascination et à une forme de concupiscence pour le mal, comme le voudrait une lecture d’influence augustinienne, ou si au contraire elle leur permettrait de mettre à distance celles-ci, et si oui de quelle manière…

Il est évident que la plupart des groupes de black metal ont au moins entendu parler de ce concept de « catharsis ». Voici l’interprétation que Sin-Nanna, du groupe Striborg, en donne, alors qu’il se remmémore son précédent projet Kathaaria:

« I don’t think I have achieved alot with Kathaaria, only as a musical and lyrical/conceptual project which has developed and released alot of catharsis within me, and now strives for more atmosphere and descriptive planes of existence, which is totally dark. I am happy with Kathaaria, but I prefer Striborg.
« A Tragic Journey Towards the Light » – most of the stuff was written 93-94 for that first release. It wasn’t until 95 I recorded it officially. The original concept of Kathaaria was to release all catharsis within my soul, everything sad and depressed and an expression of that time. Trying to find my raison d’etre (reason for existence). Not really trying to find light as the title may suggest, complete opposite really, but equilibrium within me and close contact to Gaia and Pan, nature and harmony, the godliness within me, and strength and hatred towards mankind.
« Through the Forest to Spiritual Enlightenment » was a continuation to the first, with some leftover songs, although this one has a completely different sound/production, shorter songs. It is more atmospheric, darker and colder, a misty soundscape of Neika to it. The lyrics are darker and more descriptive/imaginative. Also, I have discovered my reason for existence. This is my best written Kathaaria album, also the coldest, but not the best produced.
 « Isle de Morts » ends the trilogy for the cycle of Kathaaria. Kathaaria had no reason to continue as I had caught up with recording everything and lyric wise. I let all I needed out with that project. Striborg continues with a different approach, not as complex, just as dark and cold as possible. « Isle de Morts » is a very extreme release, very claustrophobic sound and brutal, again full of catharsis. That name Kathaaria suited what I felt and expressed at that time. » (interview par Primitivr Future Zine)

On retrouve l’idée de purgation précédemment évoquée. Cependant, celle-ci n’opère plus nécessairement sur les passions mauvaises, mais vise un état d’ « équilibre », de « force » intérieure. Ce qui n’est d’ailleurs pas si éloigné, sur ce point, de la définition aristotélicienne, sauf qu’il ne s’agit pas de mettre à distance, par le moyen de cette purgation, les passions sublimées par la représentation, mais d’y trouver une « raison d’être », ce qui est central dans l’existence de l’article. Ce qui est réellement purgé, ce n’est pas nécessairement le mal, la colère, la « haine », mais tout ce qui alourdit l’existence, la « tristesse », les tendances « dépressives », tout ce qui l’affaiblit. Il ne s’agit pas tant de mettre à distance le mal, les passions mauvaises objectivement, que la souffrance, tout ce qui est mauvais subjectivement, du point de vue du ressenti. Cette conception de la catharsis substitue à la recherche du bien celle du bien-être, du confort intérieur. Et paradoxalement, l’expression du mal, et la fascination pour celui-ci, y constitue une forme de bouclier contre la souffrance, en faisant participer le musicien et ses auditeurs à une forme de sentiment d’éternité, de puissance, de surnature, en relations avec les forces les plus profondes et en apparences les plus irrésistibles de la nature, de « Gaïa », comme Sin-Nanna l’exprime lui-même dans le morceau Spiritual Catharsis de Striborg :

 » I feel the call from the forest

The essence in which entices me

Yearning my soul in complete blackness

Suppressed emotions from within me

 

Black metal is the weapon I use in pain

To express the feelings from another plane

Devoid of all humans who gets in my way

Only this world I’ll suffer for another day

 

Spiritual catharsis calling to mother nature

Her embrace I discovered many years ago

There is no god but the spirit of Gaia

To be one with all things…alone

 

Black metal is spiritually crying out in anguish

Spreading diseased evil into sound

Full of hatred misanthropy and sorrow

Propaganda to possess the spirits of all

 

Possessed by the dark elements of nature

The moon forest mist and fog

An owl hoots the midnight bell

As the nocturnal life chants a magic spell

 

Breath in the black air of the night

Embraced in solitude the one of the unlighted

Spiritual forest journey yet again to wait

All the beauty and real comfort inside

On le voit, cette compréhension de la catharsis n’échappe pas à la critique augustinienne du plaisir esthétique lié à la représentation du mal comme concupiscence.Elle peut même s’apparenter à une fuite pure et simple en avant, loin du réel, de sa complexité, et de sa fragilité (« To be one with all things…alone« ) .  Résume-t-elle cependant tout ce qu’on peut dire de l’action du black metal sur les passions de l’âme?

Au terme de ce parcours provisoire, sur lequel je reviendrai très vraisemblablement dans de futurs billets, et conscient d’ouvrir sur des questions, plutôt que de clore le débat par une définition ferme de la catharsis, je voudrais proposer deux approches de celle-ci dans le black metal, contraires dans leur principe, mais à mon avis toutes les deux à l’œuvre dans le plaisir esthétique ressenti par la plupart des amateurs de cette musique :

     Une approche viscérale et imaginative : le black metal est paroles, mise en scène, mais plus fondamentalement, musique. C’est-à-dire qu’il se situe au préalable dans l’immédiateté, le ressenti, la communication d’âme à âme pourrait-on dire. Et il suscite la méfiance, parce que les émotions qu’il transmet sont négatives : haine, colère, tristesse, désespoir. Ce sont des émotions violentes et fermées sur elles-mêmes, foncièrement transgressives. Pourtant, ce message, fort et redoutable, ne se repose pas sur lui-même, sur sa simplicité et sa dureté, mais le black metal le théâtralise, l’esthétise, le « dé-réalise », suis-je tenté de dire… Ce registre musical en apparence si brutal et franc fait l’objet de mise en scènes sophistiquées, qui semble tout faire pour couper le plaisir esthétique qu’il procure de la vie quotidienne, de la vie réelle même, de ses lieux et de son temps. Dans un article sur le Hellfest, le Collectif Provocs Hellfest Ca Suffit ! objectait à l’hypothèse de la catharsis dans le metal cet argument :

«   La catharsis qui est l’un des buts de la tragédie, n’est possible que dans un ordre des valeurs clairement établi. Or ce n’est pas le cas dans la musique métal qui est une révolte contre toute espèce d’ordre. »

Or c’est faux. Même le black metal, s’il procède d’une manière bien différente des mécanismes énoncés par exemple par Aristote, définit son ordre propre, qui n’est certes pas moral au sens stricte, mais qui procède de la création et de la mise en scène d’un monde imaginaire, qui projette dans une réalité alternative, si je puis dire, les passions les plus destructrices. La musique a son lieu privilégié, la scène (ou encore la chambre ou la nature, pour les one man band par exemple). Les musiciens se griment et s’accoutrent d’une manière profondément différente de la vie quotidienne.  Ils portent quasi-universellement un nom de scène, ainsi que je le rappelais dans un billet spécialement centré sur la question des pseudonymes dans le black metal. Leurs pochettes et leur textes évoquent des univers fantastiques et une nature idéalisée. Contrairement à d’autres registres du metal comme le metalcore, le BM fuit souvent l’urbanisation et tout ce qui peut rappeler la vie ordinaire. Les atmosphères de beaucoup de morceaux ne se contentent pas d’exprimer des émotions mauvaises, mais les situent dans une ambiance onirique, fantastique… Il est d’ailleurs remarquable de constater que l’un des courants les plus transgressifs du metal est aussi l’un de ceux qui met le plus l’accent sur une mise en scène particulière.

Et celle-ci met un peu le black metal à la croisée des chemins. Si elle est vécu comme une tentation de fuir le réel ou de le recréer, l’expression d’un « vrai moi » en révolte contre le vie réelle, si elle est vécue conjointement avec le désir de rendre réel ces fantasmes, par la magie, l’adhésion à une religion recomposée, etc., si elle manifeste l’ambition de fusionner cet univers du BM et la vie quotidienne, alors elle peut effectivement relever de cette concupiscence, de cette fascination morbide dénoncée par Saint Augustin. Mais force est de constater que la plupart des black metalleux vivent tout ce décorum non comme une fuite prolongée du réel, mais comme un cadre à ce qui reste un divertissement, même vécu sur le mode de la passion. Ils se griment en corpse paint le samedi soir, et s’habillent (presque) comme tout le monde le lundi matin. Et toute cette théatralisation me parait jouer alors un rôle cathartique, en faisant expérimenter ces émotions, non dans la vie quotidienne, mais dans un cadre qui en est clairement dissocié, mettant à distance leur expression de tout ce qui dans notre environnement (collègues, famille, amis, ennemis…) peut en être destinataire.Et de même que l’alcool, s’il est consommé de manière habituelle, sans cadre ou occasion spécifique, peut mener à l’addiction, mais que, bu à l’occasion de fêtes, dans des occasions spéciales, hors du cadre quotidien, peut procurer de la joie et libérer momentanément des soucis, le black metal peut être bon ou mauvais pharmakon, poison s’il est l’expression d’une révolte continue contre la réalité, et remède s’il est vécu comme un divertissement et le défoulement à vide, faisant plus appel à l’imaginaire qu’à un véritable antagonisme dirigé contre des êtres réels, de frustrations très concrètes et qui lui préexistent. Dans le premier cas, le black metalleux se laisse effectivement fasciner par ces passions mauvaises, il se laisse entrainer par elles. Dans le second cas, il les vit formellement, mais privées de leur contenu malicieux, de leur substance, de leurpouvoir de nuisance effectif. Je ne prends pas plaisir à revivre par la musique une passion mauvaise, mais un substitut, qui en imite la charge affective formelle, tout en vidant cette dernière de toute intention réelle.

une approche intellective: il est courant de dire que les métalleux sont très majoritairement aux-mêmes des musiciens. C’est vai aussi pour le black metal. Comme Nicolas Walzer l’a naguère rappelé:

« Les blackists ont une oreille conditionnée, formée par la musique. De l’avis du
musicologue de la Sorbonne François Madurell, expert de l’oreille musicale, que
nous avons contacté pour l’occasion, ce que l’on a tendance à appeler le sentiment
de puissance s’explique davantage par le fort volume sonore auquel s’écoute la
musique que par sa structure propre. Le metal extrême n’est pas ce que l’on peut
appeler une musique easy listening ; et donc, comme pour les mélomanes d’horizon
jazz, par exemple, il faut un certain temps avant de comprendre et d’apprécier
la musique. Au premier abord, il est très difficile de la décomposer (un mélange
assourdissant et cacophonique, selon l’avis habituel des profanes). Il semble qu’il
faille pouvoir la décomposer et identifier chaque instrument pour pouvoir l’apprécier
par la suite.
En tant que musicien et fan de black metal, nous avons des prédispositions à
écouter et comprendre ce fouillis de sons, qui, je suis sûr, pour quelqu’un de
tout à fait « normal », ne ressemble qu’à du bruit incohérent. Pour ma part,
j’arrive à dissocier chaque instrument, je peux tout aussi bien me concentrer
sur la batterie que sur la basse ou la guitare. Par contre, je ne sais pas si
quelqu’un de non-musicien peut le faire ou tout simplement s’intéresser à
faire cela (Manylaethurius). » (Walzer Nicolas, « La recomposition religieuse black metal » Parcours et influx religieux des musiciens de black metal, Sociétés, 2005/2 no 88, « La Religion Metal », p.71)

Beaucoup de personnes, quoique pas toutes, viennent au black metal parce qu’elles sont effectivement fascinées par ses aspects transgressifs, sa noirceur, sa révolte. Mais l’écoute de cette musique, loin de les enfermer dans cette fascination, les entraine souvent à chercher à comprendre l’ordre musical caché derrière ce chaos sonore apparent. Beaucoup d’entre elles, c’est un fait, deviennent elles-mêmes des musiciens, et apprennent à écouter, non plus seulement en simples auditeurs, mais avec une oreille entrainée à déceler des influences, des innovations, des structures sous-jacentes.

Certes, mêmes les musiciens aguerris goûtent un plaisir esthétique au premier degré (« j’accroche » ou « j’accroche pas »). Et aussi bien les textes que le décorum que la musique en elle-même ont souvent un caractère naïf, premier degré, de défoulement. Mais cela ne signifie pas que le rapport implicite à l’expérience musicale, le regard que le metalleux porte sur elle intérieurement, la compréhension qu’il en a soit si naïve.

J’ai l’impression que le black metal n’est pas seulement une musique qui a vocation à être ressentie dans l’immédiateté, à être écoutée pour le plaisir, comme de la variété par exemple, mais à être comprise, analysée et disséquée, voire à être pensée. Par la pratique musicale, et la compréhension des mécanismes qui président à sa création, chez beaucoup (et même les pires satanistes passent plus de temps dans leurs interviews à détailler leur travail sur la musique que leur idéologie). Certes également, chez certains, par l’élaboration de philosophies et de religions plus ou moins fantaisistes, destinées à lui donner une signification plus profonde, plus existentielle. Voire chez une poignée, par l’approfondissement de cette passion par l’étude, y compris dans un cadre universitaire. Et c’est ainsi qu’on voit des amateurs de black metal devenir sociologues, musicologues, historiens de l’art, et continuer à vivre et défendre leur intérêt pour cette musique, en étant sans doute davantage conscients de ses limites, mais également de ses apports à l’art.

Et cet arrachement à l’émotion immédiate qui me parait être une caractéristique fréquente du plaisir esthétique propre au black metal, ce passage récurrent, chez nombre d’auditeurs, de l’attirance pour la révolte à la compréhension musicale, voire intellectuelle, ce passage de l’immédiateté des émotions à l’intellection musicale, voire au retour réflexif de l’intellect, cela me parait aller à rebours d’une concupiscence et d’une fascination perverse pour les passions mauvaises effectivement portées par cette musique, pour mettre en évidence une fonction cathartique du black metal qui est certes très loin de lui être exclusive, qui est plus loin encore d’être infaillible, mais qui me parait exister indubitablement, et qui réside dans le caractère réflexif, non immédiat, du plaisir qu’il suscite chez beaucoup de métalleux. En ce que son écoute prolongée et habituelle détache peu à peu de la jouissance immédiate de la révolte et de la transgression, pour faire découvrir le plaisir esthétique réflexif lié à la compréhension musicale pure, et que cela peut se lire comme une forme de purgation, l’auditeur prenant plaisir à l’excitation de passions négatives non pour elles-mêmes, pour leur fascination propre, mais pour celle appelée par la forme musicale que leur donne le black metal.

Là encore, le plaisir esthétique n’étant pas dérivé du contenu des passions, mais de leur charge émotive formelle (l’apparence de la haine, mais sans haïr personne, par exemple)… Le mal n’est plus une passion que l’on subit, mais un lieu de l’esthétique musicale que l’on goûte à vide, par lequel on se laisse entrainer à blanc, non pour payer un quelconque tribut à son attirance, mais comme divertissement pur, destiné à défouler et non à tirer plaisir, même provisoirement, d’intentions mauvaises réelles, à stimuler l’imagination et non pas le coeur, comme on peut prendre plaisir à un film policier ou d’action, ou à une tragédie, sans aucunement souscrire à des actes de meurtre ou de terrorisme, qui donnent du piment à l’histoire, dans la mesure où ils ont une fonction narrative, une signification formelle, et ne relèvent pas seulement de la complaisance gratuite, mais qui nous choqueraient dans la vie réelle (je ne dis pas que c’est systématique, mais cela explique que de nombreuses personnes goûtent cette musique sans être animées, ou en n’étant plus animées, par des passions mauvaises véritables).

To Hell and Back: relecture de mon Hellfest 2012

Posted in Hellfest with tags , , , , , , , , , , , on 17 août 2012 by Darth Manu

Dimanche 17 juin 2012, lors de la messe de 11 heures à l’Eglise Notre Dame, à Clisson, le Père Henry, curé de la paroisse, a énuméré diverses intentions de prières, pour les confirmants, etc. L’une de ces intentions concernait les festivaliers: il s’agissait de prier pour qu’ils rentrent bien chez eux, sains et saufs de corps, mais également d’esprit. Et lorsque je lui ai souhaité un bon dimanche à la sortie de la célébration, il n’a pas manqué de me répondre: « bon dimanche… et bon retour! »

C’est sous cet angle du retour que je souhaiterais aborder ce compte-rendu de l’édition 2012 du Hellfest. Avoir fait l’expérience de ce festival sur toute sa durée, contrairement à l’année dernière où je n’avais pu être présent que le dimanche à partir de 13 heures, qu’est-ce que cela a changé en moi, quels souvenirs, quelle empreinte a-t-il déposés en moi, quels sont les fruits que j’en reccueille, bons ou mauvais, dans ma vie ?

Il pourra sembler curieux que je publie ce compte-rendu plus de deux mois après mon retour. Je voulais dans un premier temps, il est vrai, l’écrire dans la foulée. Des contraintes professionnelles m’ont dans un premier temps dissuadé de le faire. Puis, à la réflexion, il m’a paru préférable de laisser mûrir l’écriture de ce billet, afin de ruminer les traces que le Hellfest a pu laisser en moi, et répondre, à froid, à cette question que le Père Henry posait implicitement: « Au dela des plaisirs procurés par l’ambiance festive, la musique, l’amitié, les déguisements, l’alcool parfois, qu’est-ce que ce festival fait à mon âme? ».

Après deux mois de retour à ma vie quotidienne, et un temps de retraite de cinq jours, où j’ai confié parmi d’autres cette question au Seigneur, je suis d’avis de dire: rien, ni en bien, ni en mal.

Pourtant, si j’ai commencé la partie musicale de ce festival par un groupe chrétien (Betraying The Martyrs), j’ai passé l’essentiel des trois jours sous l’immense chapiteau qui abritait les scènes The Temple (dédiée au black metal) et The Altar (consacrée au death). A ce titre, j’ai assisté à la prestation de beaucoup des groupes « polémiques »: Merrimack, Taake (pas de croix gammée ni de discours islamophobes… une croix inversée, ceci dit), Necros Christos, Behemoth, Endstille, Cannibal Corpse (j’ai loupé Dimmu Borgir par contre: c’était tout à la fin, dans la nuit de dimance à lundi, et j’étais trop crevé)…  J’ai vu aussi une partie du concert de King Diamond, sur le Main Stage 2, si mon souvenir est bon.

Bien que je connaisse les paroles et le discours provocants de certains de ces groupes, je n’ai eu à aucun moment le sentiment de participer à un rassemblement qui avait pour objet d’attaquer ou de salir ma foi. J’avais au contraire le sentiment que ce qui reliait les spectateurs, très divers pour avoir écouté certains d’entre eux ou discuté avec d’autres, était la musique. Et pourtant, mon identité de catholique était clairement visible aux yeux de tous: par dessus un t-shirt de metal, j’arborais sur ma poitrine le crucifix des dernières JMJ, assez imposant. J’ai bien senti quelques regards loucher sur ma poitrine (surtout le vendredi: je portais en dessous un t-shirt dont l’illustration renvoyait clairement au black metal, ce qui créait un effet de contraste assez saisissant), mais personne ne m’a fait de remarques, ne s’est moqué de moi, ni ne m’a créé de problèmes d’une quelconque manière. Et pourtant, une fois encore, je rappelle que j’ai passé l’essentiel de mon temps au pied de la scène consacrée au black metal, la plus susceptible donc en théorie de rassembler des individus irrationnellement hostiles au christianisme. Le dimanche matin, alors que je me rendais à la messe, j’ai demandé mon chemin au barman d’un café. Quand il m’a entendu demander où était l’Eglise, il a regardé, les yeux écarquillées, mon crucifix sur le t_shirt d’Opeth que je portais. Ce fut la réaction la plus visible à laquelle j’ai assisté, et celle qui m’a le plus amusé.

Si je fais la balance des plaisirs et des frustrations que le Hellfest m’a apporté, je rangerais immédaitement dans le premier groupe le plaisir des découvertes musicales (je n’aime pas les provocations de Taake, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire dans mon billet Metal et Islam, mais musicalement, qu’est-ce que c’est bien). Egalement, assister à la prestation d’un groupe sur scène permet de découvrir son jeu scénique, l’ambiance qu’il cherche à créer, le rapport qu’il cherche à établir avec son public, d’une manière qui n’est pas perceptible à la seule écoute des albums. Comme Gwenn Coudert l’écrit dans son livre Black Metal et art contemporain (Editions du Camion blanc) sur lequel j’aurais l’occasion de revenir dans un futur billet qui lui sera consacré:

« Le live est le théatre de l’expression black metal. Ce contexte particulier engendre une interprétation distncte de la musique mais aussi un travail qui va bien plus loin que celui qui incombe à la composition d’un morceau. Le concert, c’est aussi la sphère où se joue l’interaction du groupe avec son public et ça n’est pas une donnée à prendre à la légère. Si beaucoup de gens attendent leurs titres favoris au cours d’un live, de nombreux individus découvrent également un groupe par l’intermédiaire de la scène.

Le concert est le lieu d’échange entre le groupe et son public et permet à celui-ci de se rencontrer et de renforcer ses liens. […]

Le black metal exprime sur scène toute sa puissance et ses leaders profitent de leur position en hauteur pour jouer les orateurs et couvrir le public de leurs cris. La scène est alors le socle de l’oeuvre black metal elle-même mise en mouvement par le jeu des éclairages. » (p. 115 et 117)

A noter que si le chanteur se fait orateur, ses paroles sont quasiment incompréhensibles sur scène. C’est donc la forme même de l’acte oratoire qui se trouve ici magnifiée, par la musique et la mise en scène, comme performance artistique, et non le contenu du discours, inaudible pour ceux qui n’auraient pas lu au préalable les pochettes, de même que les logos sont illisibles ou presque pour ceux qui n’ont pas l’habitude des groupes.

Autres plaisirs: la joie des festivaliers qui profitent pleinement de trois jours qu’ils ont attendu toute l’année et dont ils entendent profiter plainement. Joie également d’être réunis au sein de la communauté des métalleux, alors que nous faisons trop souvent figure de marginaux aux yeux de beaucoup de nos contemporains, bien que la plupart d’entre nous soyons normalement inséré dans la société. Enfin, j’ai été heureux de revoir « Etienne web » le vendredi et le samedi soir, et d’assister avec lui à plusieurs concerts. Le dimanche, j’ai pu faire la connaissance IRL, de deux autres de mes lecteurs: mon confrère blogueur Larsen, et Gwenn Coudert, chroniqueuse à Soil Chronicles et auteure d’un livre que je viens de citer.

Du côté des frustrations: essentiellement le fait d’avoir été tout seul au Hellfest, la plupart des personnes que j’y connaissais déjà n’ayant pu y être présentes cette année, pour des raisons diverses. J’y ai certes retrouvé le soir Etienne, et j’ai fait des connaissances le dimanche. Mais ma tente était isolée. Si je suis heureux des découvertes musicales que j’ai faites, et d’avoir vécu un Helfest de bout en bout, il importe de souligner que ce festival est en son âme une activité communautaire, festive: on y va en famille ou entre amis, pour faire la fête et oublier les problèmes de la vie quotidienne, hors de notre petit monde quotidien et de ses repères normés.

A ce titre, le Hellfest s’apparente moins à une « fête de l’enfer » qu’à un carnaval: les gens s’y déguisent, y boivent beaucoup, y dorment peu, se livrent à toutes sortes de paroles et de comportements excessifs. Non pas parce que ce festival leur fait embrasser leur « côté obscur », mais parce qu’il les divertit, les abstrait de leurs problèmes l’espace de trois jours, pour les placer dans un lieu différent, sous une apparence différente, avec un comportement différent, et au sein d’une communauté différente. L’espace d’un long week end, ils oublient les règles de notre société, pour faire comme s’ils étaient immortels. Non pas qu’ils rejettent ces règles, mais qu’ils s’en éloignent le temps de décharger toute leur frustration, leur fatigue et leur angoisse (notez que là je parle du défoulement d’une fête, pas de l’effet cathartique d’une oeuvre d’art, sur laquelle je reviendrai prochainement dans la suite de mon billet black metal et catharsis).

A propos du Carnaval, on peut rappeler que malgré ses origines païennes et les comportements licencieux très au delà de ce que l’on peut observer au Hellfest, fut davantage « sur le terrain » canalisé que combattu par l’Eglise, malgré une opposition de principe:

« Histoire du Carnaval en France.[…] Durant tout le Moyen âge, c’est l’Église elle-même qui mène le carnaval. Les bizarres fêtes des Fous (de Noël à l’Épiphanie), et de l’Âne, celle des Innocents, la procession du Renard à Paris, celle du Hareng à Reims, auxquelles participaient prêtres et chanoines, n’étaient guère que des saturnales burlesques et obscènes qui se perpétuèrent en dépit des interdictions de plusieurs conciles (notamment celui d’Auxerre, 578) jusqu’au XVIe siècle. Commencées aux derniers jours de décembre, les réjouissances populaires se prolongeaient sous divers noms presque jusqu’à Pâques. A la fête du Roi de la fève, succédaient celles des jours gras et de carême-prenant, celle des Brandons, celle de la mi-carême (Epiphanie, Carême).

Les jours gras. Précédant immédiatement le mercredi des Cendres, les jours gras, le mardi gras surtout, furent à toutes les époques la période la plus joyeuse et la plus bruyante du carnaval. Alors seulement, on pouvait se masquer en plein jour, et le peuple usait largement d’un privilège réservé longtemps aux seuls gentilshommes. Les divertissements carnavalesques n’ont jamais beaucoup varié. Repas solide où figurent comme pièce de résistance une oie ou un dindon, comme accessoires obligés les traditionnelles crêpes, larges beuveries, mascarades sillonnant les villes à grands fracas, bals échevelés; cavalcades et momons en plus pour les bourgeois et pour les nobles qui se distinguent par le luxe de leurs travestissements mais non par le raffinement de leurs plaisanteries. Même le plus grand plaisir des princes est de se mêler au populaire. Henri III courait les rues de Paris, costumé en Pantalon vénitien et s’amusait fort à battre les passants et à jeter dans la boue les chaperons des femmes. On ne s’en étonnait guère; c’étaient les moeurs du temps.

Les vieilles femmes osaient à peine quitter leurs maisons de peur des attrapes du mardi gras. On plaquait sur leurs manteaux noirs des empreintes de craie figurant des rats et des souris, on attachait à leurs robes des torchons sales. Nous ne parlerons des obscénités étalées en public, et des facéties grasses, que pour rappeler qu’elles étaient un des traits les plus caractéristiques des saturnales. Les théâtres ont conservé longtemps la tradition de jouer les pièces les plus licencieuses dans les derniers jours du carnaval, et la Comédie-Française elle-même représentait le Don Japhet d’Arménie, de Scarron. Voilà, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le fonds commun des amusements des jours gras » (Imago Mundi, « Le Carnaval).

Pourtant, contrairement au Hellfest, très cadré et bien organisé, les carnavals donnèrent lieu à toutes sortes d’excès qui leur valu une hostilité durable des autorités:

« Police du carnaval. De très bonne heure, les licences du carnaval attirèrent l’attention du pouvoir. Une foule d’abus, de désordres, même de crimes, se commettaient sous le masque, quand cela ne débouchait pas sur un bain de sang comme celui auquel donna lieu le carnaval de Romans (Drôme) en 1580 (Emmanuel Leroy Ladurie, Le Carnaval de Romans, Gallimard, 1979) . Charlemagne voulut bannir les mascarades de son empire. Il n’y réussit pas et, pendant tout le Moyen âge, le carnaval, adopté et protégé par l’Église, étala en plein jour ses fantaisies les plus grossières et les plus monstrueuses. Le 9 mars 1399, Charles VI, rappelant d’autres ordonnances qui ont été perdues, défendit

« que nul ne portast faux visages ne embrunchiez et que interposeement, par personnes incongneues, aucun ne batist ou injuriant, ne feist batre ne injurier autres personnes ». A partir du XVe siècle, les parlements commencèrent à sévir; mais la fréquence même de leurs arrêts peut inspirer quelques doutes sur leur efficacité. Nous citerons les principaux. Le 14 décembre 1509, le parlement de Paris défend de faire et de vendre des masques, de porter des masques, de jouer au jeu de momon en masques ou avec d’autres déguisements, à peine de prison et d’amende (Id. Clermont, 27 décembre 1509). Le 26 avril 1514, arrêté portant que les masques et faux visages seront brûlés en public, avec défense d’en porter sous peine de confiscation. Les 26-27 novembre 1535, 9 mars 1539, 2-14 janvier 1562, 8 janvier 1575, 4 février  1592, défense d’aller en masques dans les rues de Paris avec des joueurs d’instruments, à peine d’être punis comme perturbateurs du repos public.

Une ordonnance royale du 9 novembre 1720, et une ordonnance de police du 5 février 1746, interdirent aux masques de porter des bâtons et des épées ou d’en faire porter par les laquais. Des ordonnances de police du 6 décembre 1737 et du 11 décembre 1742, défendirent aux jeunes gens et tapageurs de nuit d’entrer de force dans tous les lieux où il y a des bals et de la musique (c’était, comme on l’a vu plus haut, l’usage en temps de carnaval), de violenter les traiteurs, leurs femmes et enfants et d’obliger les violons à jouer toute la nuit.

Le carnaval fut interdit de 1790 à 1798. A partir de cette époque, la police a publié tous les ans au moment du carnaval une ordonnance conçue toujours à peu près dans les mêmes termes. Visant la loi des 16-24 août 1790, l’arrêté des consuls du 12 messidor an VIII, celui du 3 brumaire an IX, les lois du 7 août 1850 et 10 juin 1853, les art. 259, 330, 471, 475 et 479 du C. pén., elle interdit à tous les masques de se montrer sur la voie publique avec des armes ou bâtons, de se masquer avant 10 heures du matin et après 6 heures du soir, de prendre des déguisements de nature à troubler l’ordre public ou à blesser la décence et les moeurs, de porter aucun insigne, aucun costume ecclésiastique ou religieux, d’apostropher qui que ce soit par des invectives, des mots grossiers ou provocations injurieuses, de s’arrêter pour tenir des discours indécents et provoquer les passants par gestes ou paroles contraires à la morale, de jeter dans les maisons, dans les voitures et sur les personnes des objets ou substances pouvant causer des blessures, endommager ou salir les vêtements, de promener ou brûler des mannequins dans les rues et places publiques » (id.).

Quand on le compare à tous ces débordements, qui ont une présence dans notre culture bien ancrée tout au long de son histoire, et une origine païenne évidente, le Hellfest parait bien sage et raisonnable. On s’explique donc assez peu que certains puissent y voir la tête de pont d’une contreculture vouée à subvertir les valeurs chrétiennes de notre société et à avoir un impact « révolutionnaire » sur elle.

Concernant cette thématique du divertissement , j’ai eu lors du festival, mais hors de son enceinte, une expérience spirituelle qui m’a paru très éclairante. Le dimanche matin, ayant largement surévalué mon temps de marche, je suis arrivé à l’église avec une heure d’avance sur l’horaire de la messe. Je l’ai consacrée à prier. Cela faisait un bon moment que je n’avait pas pris un temps d’oraison d’une heure, et ce fut une très belle expérience, pleine de fruits spirituelles, à mon avis, paradoxalement, mon meilleur souvenir du festival. Pour être honnête, l’émotion spirituelle dépassait de loin en profondeur celle esthétique que j’ai ressenti lors de l’écoute des groupes présents au Hellfest. En comparaison, cette dernière n’apportait que peu à mon âme, ni en bien certes, ni (d’ailleurs) en mal. C’est-à-dire que si je n’ai pas retrouvé une émotion de cette profondeur et de cette qualité à mon retour au Hellfest, je n’ai pas non plus éprouvé de gêne, ni pendant ma prière, ni de retour au festival, ni lors de ma relecture en retraite, quand aux prestations auxquelles j’avais assisté. Je connais les paroles et l’antichristianisme primaire de certains groupes, et je suis bien sûr d’avis que l’on peut discuter les points d’accrocs thématiques et historiques entre le metal et l’Eglise, qui héritent d’une tension déjà présente dans l’histoire du rock. Mais c’est un enjeu que je distingue de ce qui se joue dans le débat du Hellfest, où les discours hostiles de certains groupes, ne m’apparaissent pas magnifiés, mais au contraire neutralisés, sous la forme du divertissement. J’assistais à ce festival après trois ans d’expérience de cette polémique, je voyais la représentation de groupes dont je savais qu’il n’apprécient pas particulièrement le christianisme ou qu’ils s’intéressent à l’occultisme ou au satanisme, et pourtant je n’arrivais pas à faire le lien entre ce que je voyais et entendais, et tous ces débats ue nous autres cathos menont entre nous nous. Parce que ce que ces groupes faisaient devant moi, ce n’était pas haranguer une foule christianophobe, mais délivrer une performance artistique. Et ils se succédaient sur scène, non chrétiens, anti chrétiens, et chrétiens (Betraying the Martyrs, August burns red…), réunis non pas par une idéologie commune, mais par la musique. Et réciproquement, les saluts et appaudissements du public manifeste un asseniment à une esthétique, et non à une tribune pour ou conre le christianisme. Les chroniqueurs de magazines spécialisés qui ont fait un compte rendu du Hellfest ont vu et Betraying the Martyrs et Merrimack, et apprécié souvent les deux, malgré le caractère mutuellement contradictoire de leur discours sur le christianisme, parce que ce n’était pas leurs idées qu’ils sont venus écouter, mais leur musique.

Si je dois définir ce que j’ai ressenti lors du Hellfest, et suite à celui-ci, en termes de discernement spirituel, je me réfèrerai au principe et fondement des Exercices Spirituels de Saint Ignace de Loyola:

« Principe et Fondement

L’homme est créé pour louer, respecter et servir Dieu notre Seigneur et par là sauver son âme, et les autres choses sur la face de la terre sont créées pour l’homme, et pour l’aider dans la poursuite de la fin pour laquelle il est créé.

D’où il suit que l’homme doit user de ces choses dans la mesure où elles l’aident pour sa fin et qu’il doit s’en dégager dans la mesure où elles sont, pour lui, un obstacle à cette fin.

Pour cela il est nécessaire de nous rendre indifférents à toutes les choses créées, en tout ce qui est laissé à la liberté de notre libre-arbitre et qui ne lui est pas défendu ; de telle manière que nous ne voulions pas, pour notre part, davantage la santé que la maladie, la richesse que la pauvreté, l’honneur que le déshonneur, une vie longue qu’une vie courte et ainsi de suite pour tout le reste, mais que nous désirions et choisissions uniquement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés. » (Source: Province de France des Jésuites).

A relire mon expérience de ces trois jours, je ne les vois en eux-mêmes ni comme une « aide » à sauver mon âme, ni comme un « obstacle » à cette fin. Je rattacherais très nettement cette expérience à la proposition suivante: « en tout ce qui est laissé à la liberté de notre libre arbitre et qui ne lui est pas défendu ». Etant entendu que « se rendre indifférent » ne signifie pas nécessairement « renoncer » mais savoir prendre ses distances avec toute fascination excessive éventuelle qui engloutirait notre vie et notre liberté, je dirai qu’en tant que divertissement essentiellement, il ne me parait pas opportun de condamner le Hellfest dans sa globalité, mais d’appeler chacun à discerner au cas par ces sur son expérience.

Pour certains, il constituera une aide au salut: par tel concert dont la beauté ouvrira l’âme du festivalier à une certaine intuition de la transcendance divine, par telle amitié ou rencontre qui lui fera éprouver concrètement la charité…

Pour d’autres, il constituera un obstacle, du fait d’une fascination excessive pour tel ou tel aspect musical ou thématique de l’expérience qu’il propose, ou de l’abus de boisson, ou d’un désir de fuir le monde et sa réalité trop terne (éventuellement aussi telle expérience « occulte »).

Pour d’autres encore, ces aspects positifs et négatifes sont vécus de manière mêlée et il appartient alors à la conscience de les démêler prudemment.

Pour beaucoup je pense, il est pur divertissement, ni bon ni mauvais pour l’âme en soi: trois jours d’oubli du monde, eux-mêmes rapidement oubliés dans les soucis de la vie professionnell et familiale…

Mais à tel catholique qui s’inquiéterait de la juste attitude à prendre face au Hellfest, en cohérence avec notre foi, je ne dirai pas, sur la base de ma propre expérience,  qu’il s’agit d’approuver ni de condamner en bloc (d’autant que la lutte contre le Hellfest, si elle peut être une aide pour l’âme du fait d’une certaine expérience de l’Eglise, du rappel de son message, peut aussi devenir un obstacle, du fait des émotions obscures (colère, arrogance) qu’elle favorise et de l’obsession du « combat » décelable chez certains: mais chacun discerne en son âme et conscience), mais d’aller se faire sa propre opinion de visu, et de relire cette expérience, pour voir ce qu’elle a déposé dans son âme.

Pour ma part, en tant que catholique et métalleux, qui ai vécu en personne une après_midi et une soirée du Hellfest 2011, et la totalité du Hellfest 2012, j’appliquerai volontiers à la mise en cohérence de cette expérience à ma foi ce que nous dit aujourd’hui l’Eglise du carnaval, ancêtre autrement plus turbulant et réellement subversif des festivals de metal, et des festivals en général (le Hellfest ne précède pas le Carême, mais il annonce les congés d’été, qui peuvent être en partie pour certains, comme c’est le cas pour moi un temps de désert et de relecture):

« C’est un temps de divertissement, de réjouissance qui répond au besoin d’oublier les soucis de la vie de tous les jours avant la période austère du Carême. Il distrait l’individu de ses préoccupations et de son existence bien réglée. C’est actuellement le sens du carnaval. C’est le symbole même de la fête populaire.

Fête du péché, ou fête du pardon ?

Carnaval vient du latin carne vale, ce qui signifie « adieu à la chair ». Dès le milieu du deuxième siècle, les Romains ont observé une jeûne de 40 jours, qui est précédé par une courte saison de fêtes, costumes et réjouissances. C’est l’occasion pour les chrétiens de se rappeller avant quarante jours de pénitence que « ce n’est pas ce qui entre dans la bouche d’un homme qui le rend impur. Mais ce qui sort de sa bouche, voilà ce qui le rend impur. » (Matt 15, 16-17).

Ainsi, quand la langue française incite à flatter une dernière fois sa panse avec le Mardi Gras, celle de Shakespeare invite à se confesser juste avant le début du Carême avec le Shrove Tuesday (du verbe to shrive : confesser et absoudre). Alors, pourquoi ne pas aller se confesser pour bien finir Mardi Gras ?«  (Catholique.org).