Archive pour octobre, 2012

Black metal et catharsis 2/2

Posted in Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 30 octobre 2012 by Darth Manu

A lire préalablement: Black metal et catharsis 1/2

Après avoir rappelé l’origine aristotélicienne de ce concept de catharsis, et les réticences d’une certaine tradition de pensée chrétienne, à la suite d’Augustin, à l’accepter, je parcourrai dans ce second billet les différentes interprétations qui lui ont été données au fil des siècles. Puis je tenterai de l’appliquer à l’esthétique du black metal, souvent critiquée, à l’instar de la tragédie en son temps, pour ses thématiques parfois sanglantes, souvent morbides et effrayantes…

L’interprétation morale:

Cette interprétation était dominante à la Renaissance et chez les tragédiens classiques. Racine nous en donne une bonne illustration dans la préface du Phèdre:

 » Au reste, je n’ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis assurer, c’est que je n’en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci ; les moindres fautes y sont sévèrement punies : la seule pensée du crime y est regardée avec autant d’horreur que le crime même ; les faiblesses de l’amour y passent pour de vraies faiblesses : les passions n’y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C’est là proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer ; et c’est ce que les premiers poètes tragiques avaient en vue sur toute chose. Leur théâtre était une école où la vertu n’était pas moins bien enseignée que dans les écoles des philosophes » .

En donnant à voir au spectateur les conséquences sinistres des mauvaises passions, la tragédie permettrait de le purger de ces dernières. La catharsis fonctionnerait en fait suvant une forme d’exemplarité inversée:voyant où mènent les passions les plus funestes, le spectateur serait dissuadé d’y céder.

Cette position affaiblit en fait significativement le sens originel de la catharsis, au point où la repésentation d’épisodes sanglants n’y parait plus nécessaire. Ainsi Racine, qui substitue au passage la notion de « tristesse majestueuse » à celle de purgation, écrit dans la préface de Bérénice:

 » Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie ; il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie« .

De manière générale, cette interprétation moralisante à l’extrême de la catharsis ne suffit pas à convaincre les catholiques suspicieux à l’encontre des tragédies:

 » Les liens de Racine avec ses maîtres de Port-Royal ont été marqués par le conflit, ceux-ci tenant l’écrivain pour « empoisonneur public » (Nicole, 1666), l’esthétisation des vices qu’il dépeint les rendant à leur avis bien plus séduisants que terrifiants. Le salut est dans la philosophie (religieuse, christique) et non dans l’art qui ne fait que flatter les sens. Port-Royal étant bien plus platonicien qu’aristotélicien. La réconciliation ne viendra qu’avec Phèdre, la dernière tragédie de Racine où certains ont vu un sens janséniste » (La question de la catharsis en art-thérapie, par Jean Rodriguez).

Un autre des grands tragédiens de cette époque, Corneille, a été seul à s’opposer au concept de catharsis, interprété dans une perspective moraliste, pour développer une lecture purement esthétique des émotions suscitées par la tragédie chez le spectateur:

 « Si la purgation des passions se fait dans la Tragédie, je tiens qu’elle se doit faire de la manière que je l’explique ; mais je doute si elle s’y fait jamais, […]. Elles se rencontrent dans Le Cid, et en ont causé le grand succès. Rodrigue et Chimène y ont une probité sujette aux passions, et ces passions font leur malheur, puisqu’ils ne sont malheureux qu’autant qu’ils sont passionnés l’un pour l’autre. Ils tombent dans l’infélicité par cette faiblesse humaine dont nous sommes capables comme eux : leur malheur fait pitié, cela est constant, et il en a coûté assez de larmes aux Spectateurs pour ne le point contester. Cette pitié nous doit donner une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce trop d’amour qui cause leur infortune, et nous les fait plaindre ; mais je ne sais si elle nous la donne, ni si elle le purge, et j’ai bien peur que le raisonnement d’Aristote sur ce point ne soit qu’une belle idée, qui n’ait jamais son effet dans la vérité. […] Le fruit qui peut naître des impressions que fait la force de l’exemple lui manquait : la punition des méchantes actions, et la récompense des bonnes, n’étaient pas de l’usage de son siècle, comme nous les avons rendues de celui du nôtre ; […] il en a substitué une, qui peut-être n’est qu’imaginaire […] » (Corneille, Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire, [in : ] Trois Discours sur le Poème dramatique, 1660 ; éd. B. Louvat et M. Escola, GF-Flammarion, cité par Jean Rodriguez, op. cit.).

Contrairement à la plupart de ses contemporains, Corneille ne pense pas que le théâtre ait pour rôle d' »instruire et plaire », mais de plaire uniquement. C’est le jeu des passions considéré de manière purement esthétique, comme un plaisir, qui provoque le sentiment tragique, et non une quelconque purgation ou édification morale de l’âme:

 » Le but du poète est de plaire selon les règles de son art. Pour plaire, il a besoin quelquefois de rehausser l’éclat des belles actions et d’exténuer l’horreur des funestes. Ce sont des nécessités d’embellissement où il peut bien choquer la vraisemblance particulière par quelque altération de l’histoire, mais non pas se dispenser de la générale, que rarement, et pour des choses qui soient de la dernière beauté, et si brillantes, qu’elles éblouissent. Surtout il ne doit jamais les pousser au-delà de la vraisemblance extraordinaire, parce que ces ornements qu’il ajoute de son invention ne sont pas d’une nécessité absolue, et qu’il fait mieux de s’en passer tout à fait que d’en parer son poème contre toute sorte de vraisemblance » (Corneille, Discours de la Tragédie).

L’interprétation médicale/psychanalytique:

Quoique peut-être moins connue que l’interprétation morale, celle médicale est sans doute beaucoup plus proche du sens originel de ce concept de catharsis, et plus évidente à déceler dans l’oeuvre d’Aristote:

 » Dans la médecine hippocratique, [la catharsis] se rattache à la théorie des humeurs et nomme le processus de purgation physique par lequel les sécrétions mauvaises sont expulsées, naturellement ou artificiellement, par le haut ou par le bas : le terme peut désigner aussi bien la purge elle-même que la défécation, la diarrhée, le vomissement, les menstrues (par ex. Hippocrate, Aphorismes, 5, 36; 5, 60; cf. De mulierum affectibus). Ce sens hippocratique vaut dans tout le corpus naturaliste d’ Aristote (dans l’Histoire des animaux, VII, 10, 587b, le terme désigne par exemple la rupture de la poche des eaux, les pertes, etc.; cf. H. Bonitz, Index aristotelicus, s.v.). Cependant, en tant que remède — gr. to pharmakon [τὸ ϕάρμακον], le même mot, au neutre, que celui désignant le bouc émissaire -, la katharsis implique plus précisément l’idée de médecine homéopathique : il s’agit avec la purgation de guérir le mal par le mal, le même par le même; c’est d’ailleurs pourquoi tout pharmakon est « poison » autant que « remède », le dosage du mal produisant seul un bien […] 

L’ épuration, c’est-à-dire la représentation d’épures au moyen d’une œuvre musicale ou poétique, substitue le plaisir à la peine. C’est au fond le plaisir qui purifie les passions, les allège, leur enlève leur caractère excessif et envahissant, les remet à leur place dans un point d’équilibre.

Enfin, pour radicaliser la catharsis, il faut, avec le médecin sceptique Sextus Empiricus, choisir pour l’âme comme pour le corps un remède capable de « s’éliminer lui-même en même temps qu’il élimine les humeurs » ou les dogmes : les manières sceptiques de s’exprimer sont ainsi, dans leur forme même qui inclut le doute, la relativité, la relation, l’ interrogation, auto-cathartiques (Esquisses pyrrhoniennes, I, 206; cf. II, 188; cf. A.-J. Voelke, « Soigner par le logos »). »(« Catharsis », par Barbara Cassin, Jacqueline Lichtenstein, Elisabete Thamer).

La représentation des passions extrêmes permet de les alléger chez le spectateur, et de les transformer en plaisir. En ce sens, le mal dissipe le mal, puisque l’excitation esthétique des passions fortes permet de les décharger pour laisser place à une émotion plus bénéfique et douce pour l’âme.

Plus proche de nous, la psychanalyse freudienne propose une lecture comparable de la catharsis:

 » Freud a formulé le paradoxe de la catharsis en termes de  » prime de séduction « ,  » bénéfice de plaisir qui nous est offert [par les œuvres d’art] pour permettre la libération d’une jouissance supérieure émanant de sources psychiques profondes  » ; le plaisir pris au tragique comme à tout œuvre d’art serait de l’ordre d’une  » décharge partielle et désexualisée par inhibition du but et déplacement du plaisir sexuel « , mais l’effet propre à la tragédie tiendrait à la projection qu’autorise la représentation dramatique : le héros tragique s’envisage comme la  » projection idéalisée du moi  » dans ses visées mégalomaniaques, la pitié relevant d’un mouvement d’identification et la terreur d’un mouvement masochique (A. Green, Un Œil en trop…, 1969, p. 38-40). La psychanalyse a fait en outre de la catharsis une notion opératoire dans la psychothérapie: la méthode cathartique consiste à faire venir à la conscience des sentiments enfouis dans l’inconscient du sujet ; l’émergence des émotions ou affects dont le refoulement constitue la source de troubles psychiques, libère le patient des angoisses et sentiments de culpabilité » (Développements extraits de M. Escola, Le Tragique, Flammarion, GF-Corpus, 2002).

L’interprétation esthétique:

La catharsis n’opère pas, suivant cette lecture, par une édification des passions, ni par une décharge des humeurs accumulées, mais par la substition d’un sentiment de plaisir à un sentiment de peine, ainsi qu’Hume s’attache à le montrerdans ses Essais esthétiques:

 » Il est certain que la même scène de détresse qui nous plaît dans une tragédie nous procurerait, si elle se passait réellement là, sous nos yeux, le malaise le moins feint, bien qu’elle constitue la cure la plus efficace à la langueur et à l’indolence. M. Fontenelle [dans les Réflexions sur la poétique] semble avoir eu conscience de cette difficulté et, tenant compte de cela, nous propose une autre explication à ce phénomène, ou du moins fait quelques additions à la théorie rapportée ci-dessus [celle de l’abbé Du Bos qui rapporte le plaisir paradoxal de la catharsis au  » divertissement  » :  » peu importe la nature passion procurée, elle vaut mieux que la langueur insipide qui naît de la tranquillité et du repos parfaits « […]

 Le même principe trouve sa place dans la tragédie, d’une manière encore plus considérable parce que la tragédie est une imitation et que l’imitation est toujours en soi agréable. Cette particularité a pour effet d’adoucir encore davantage les mouvements de la passion et de convertir intégralement le sentiment en un plaisir puissant et régulier. En peinture, des représentations qui inspirent la plus grande terreur et la plus grande détresse qui soient, plaisent davantage que de plus belles œuvres, qui nous paraissent sereines et indifférentes. L’affection qui soulève l’esprit excite de façon considérable l’inspiration et la véhémence, qui sont entièrement transformées en plaisir par la force du mouvement prédominant. C’est ainsi que la fiction de la tragédie adoucit la passion, par l’infusion d’un nouveau sentiment et non pas simplement par l’affaiblissement et l’atténuation de la peine. Vous pouvez, par degrés, affaiblir une peine existante au point de la faire disparaître totalement. Mais aucune de ces gradations ne donnera jamais du plaisir, excepté peut-être, par accident, pour un homme submergé d’une indolence léthargique et que cela arrache à cet état languide.[…]

  La passion, bien qu’elle puisse être douloureuse naturellement, quand elle est excitée par la simple apparence d’un objet réel, est, toutefois, quand elle est soulevée par les productions de l’art, embellie, adoucie et apaisée à un point tel qu’elle nous procure le plus grand plaisir« (Hume, Essais esthétiques, trad. R. Bouveresse, GF-Flammarion, 2000, p. 113-118., cité par M. Escola sur Fabula.org).

L’interprétation dionysiaque:

Artaud, à partir de ce qu’il nomme le « théâtre de la cruauté », va tenter de détacher la catharsis des interprétations passées très liées à une lecture psychologique de son action sur le spectateur, pour lui donner une dimension quasi métaphysique:

 « Artaud va exercer une influence telle qu’il n’y aura pas de dramaturge ou de metteur en scène qui puisse dénier le rôle que l’esthétique de ce ténor a joué dans sa formation et dont le mot clé est vraisemblablement la cruauté. Malgré sa relative transparence, ce mot recèle une ambiguïté si déconcertante qu’il importe dès lors de la lever. La cruauté ne veut nullement dire sang, massacre, boucherie…, « la cruauté, souligne Artaud, veut dire théâtre difficile et cruel d’abord pour moi-même. Et sur le plan de la représentation, il ne s’agit pas de cette cruauté que nous pouvons exercer les uns contre les autres en nos dépeçant mutuellement les corps, en sciant nos anatomies personnelles ou, tels des empereurs assyriens, en nous adressant par la poste des sacs d’oreilles humaines, de nez ou de narines bien découpées, mais de celle beaucoup plus terrible et nécessaire que les choses peuvent exercer contre nous. Nous ne sommes pas libres. Et le ciel peut encore nous tomber sur la tête. Et le théâtre est fait pour nous apprendre tout cela » […]

 Car la catharsis préconisée par Arthaud, si catharsis il y a, sera moins un processus rationnel et psychologisant comme c’était le cas avec Aristote qu’une surexcitation de tous les sens ou une mise en liberté de toutes les forces vives et vitales non exploitées et emmagasinées dans les viscères de l’homme. Sa catharsis serait alors moins une purgation qu’une révélation ou une découverte sans aucune visée didactique ou moralisatrice. Pour lui, le théâtre serait générateur d’énergie, compensation de ce qui n’est pas, une espèce de potentialité avant la lettre que Genet va illustrer non sans brio en donnant vie et forme, ne serait-ce que sur le plan fantasmatique, à ce qui n’a pas été mais qui aurait pu ou dû être. Pourquoi Claire 5 ne serait-elle pas Madame ? Le théâtre nouveau dit anti-théâtre, en raison des bouleversements qu’il instaure, va avoir pour mission de véhiculer une nouvelle vision du monde, non plus un monde stable, logique et rationnel, mais un monde problématique et kaléidoscopique où plusieurs réalités vont se superposer les uns sur les autres se reflétant les uns sur les autres, donnant aux choses un aspect multiforme et angoissant et à l’individu un sentiment de déréliction et de soumission C’est cette cruauté sous-jacente et invisible mais toujours présente et sournoise qui est à l’origine du théâtre de l’absurde. […]

  Dans ce monde cruel en raison de son inaccessibilité, les choses étant perçues comme étranges et étrangères, les dramaturges vont devoir user d’un matériau nouveau qui soit à même d’en rendre compte et tâcher de recouvrer sa transparence qui se voit de plus en plus envahie par une cruelle opacité. […]L’une de ces dimensions est à coup sûre le rêve que la psychanalyse, avec Freud, a mis au devant de la scène. Avec ses Vases communicantes , 8 Breton cherchera à démontrer que le rêve et le monde réel ne font qu’un. Le possible et le virtuel deviennent ainsi réalité. Le rêve étant alors considéré comme l’envers de cette dernière, il sera instamment interrogé, lui qui constitue le réceptacle des évidences cachées et l’expression des puissances créatrices. […]« L’action du théâtre, souligne Artaud, comme celle de la peste, est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont. Elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la bassesse, la tartufferie ; elle secoue l’inertie asphyxiante de la matière qui gagne jusqu’aux données les plus claires des sens et révélant à des collectivités leur impuissance sombre, leur force cachée ; elle les invite à prendre en face du destin une attitude héroïque et suprême quelles n’auraient jamais eue sans cela » » (Le chemin de la cruauté, par Bouchta Es-Sette) . « 

 Artaud inverse en quelque sorte la finalité de la catharsis aristotelicienne, qui était de purger les passions intérieures pour éduquer le spectateur au rôle de citoyen. Ici, il s’agit plutôt de retrouver l’essence tragique et créatrice de notre vie, masquée par la quotidienneté , de nous désindividuer, de nous sortir de notre réalité banale pour puiser à à une énergie créatrice infinie, qui nous mène, la durée de la représentation, à un état transcendant d’existence, au delà de notre conditionnement social:

 » Avec Artaud, l’accent du théâtre se voit déplacé de la littérature au spectacle. L’auteur est remplacé par le metteur en scène, qui est « une sorte d’ordonnateur magique, un maître de cérémonies sacrées », une sorte de Dionysos. Rappelons ici, ce que la tradition classique avait oublié et que seul MOLIERE mettait en pratique, à savoir que les 3 grands tragiques étaient tout à la fois : auteur, metteur en scène, directeur de troupe et acteur. Il s’agit pour ARTAUD de « rendre le théâtre à sa destination primitive » et de « le replacer dans son aspect religieux et métaphysique » : « le domaine du théâtre n’est pas psychologique mais plastique et physique ».Artaud plaide pour une architecture spirituelle « faite de gestes et de mimiques, mais aussi du pouvoir évocateur d’un rythme, de la qualité musicale d’un mouvement physique, de l’accord parallèle et admirablement fondu d’un ton ». Le théâtre est donc, non seulement « musique », mais aussi « danse » ; c’est une « métaphysique [du corps] » qui conduit à une « dépersonnalisation systématique », à une désindividuation – qui est l’essence même de la catharsis – par « la parole d’avant les mots » : « un état d’avant le langage et qui peut choisir son langage : musique, gestes, mouvements, mots ». Les techniques en sont celles du dérèglement des sens.Le théâtre de la cruauté renoue avec cette « idée supérieure de la poésie et de la poésie par le théâtre qui est derrière les Mythes racontés par les grands tragiques anciens ».La cruauté est un « appétit de vie, de rigueur cosmique et de rigueur implacable dans le sens gnostique de tourbillon de vie qui dévore les ténèbres […] le bien est voulu, il est le résultat d’un acte, le mal est permanent » : ce dieu caché est bien l’équivalent du principe dionysien ou de la volonté de puissance. « L’objet du théâtre étant de créer des Mythes ». L’état poétique recherché par le théâtre de la cruauté est « un état transcendant de vie », « d’une vie passionnée et convulsive », dionysiaque ou orgiaque donc, pour un homme total mais non un homme social… »  (La question de la catharsis en art-thérapie, par Jean Rodriguez)

 La mise en scène de la « cruauté, comprise au sens d’une forme de souffrance existentielle, d’aliénation, la recherche d’une mise en scène onirique, qui déréalise le réel, qui sollicite le corps aussi bien que les sens, qui cherche à « créer des Mythes », à accéder l’espace de la représentation à « un état transcendant de vie », voilà qui rappelle de nombreux traits du black metal, que j’avais déjà relevé pour celui-ci dans de précédents billets. De même que l’importance d’une mise en scène comparable à un « rituel » religieux chère à Artaud. Et au final, donne aux passions les plus destructrices un espace et un temps ou s’exprimer, mais à vide. Et une fois déchainées, tant les spectateurs que les acteurs peuvent revenir apaisés dans le monde réel, portant un regard nouveau sur le mal présent dans ce dernier:

« According to Artaud, St. Augustine complains in The City of God of a « similarity between the action of the plague that kills without destroying the organs and the theatre which, without killing, » causes very mysterious changes in the mind of the individual and his/her society.

« . . . If then there remains in you sufficient mental enlightenment to prefer the soul to the body, choose whom you will worship. But these astute and wicked spirits, foreseeing that in due course the pestilence would shortly cease, took occasions to infect, not the bodies, but the morals of their worshippers, with a far more serious disease. . . . so gross a darkness and dishonoured them with so foul a deformity, that even quite recently some of those who fled from the sack of Rome and found refuge in Carthage were so infected with the disease that day after day they seemed to contend with one another who should most madly run after the actors in the theatre. . . . » [85] 

The mind believes what it sees and does what it believes, writes Artaud, that is the secret of fascination. St. Augustine does not doubt the reality of this fascination for one moment, [86] but he preaches that extending that fascination to fulfillment is evil. Naturally, Artaud writes it as both good and evil.

The plague extends dormant images into the most extreme gestures. According to Artaud, the theatre should also « take gestures and push them as far as they will go. » Theatre should also « reforge the chain between what is and what is not, between the visible and the invisible. » For Artaud it is the difference between the « virtuality of the possible and what already exists in materialized nature; between what is and what is only dreamed. » He writes on:

  « The theatre restores us all our dormant conflicts and all their powers, and gives these powers names we hail as symbols: and behold! before our eyes is fought a battle of symbols, one charging against another in an impossible melée; for there can be theatre only from the moment when the impossible really begins and when the poetry which occurs on the stage sustains and superheats the realized symbols. In the true theatre a play disturbs the senses’ repose, frees the repressed unconscious, incites a kind of virtual revolution (which moreover can have its full effect only if it remains virtual), and imposes on the assembled collectivity an attitude that is both difficult and heroic. » [87] 

In this paragraph I can hear the heartbeat of my thesis and Artaud’s raison d’être. His theatre would never be sided with those in power. It would always be on the front edge of the avant-garde pushing the power toward change. His theatre, like the plague, is in the image of this carnage (freedom of life, sexual freedom,) and this essential separation. « It releases conflicts, disengages powers, liberates possibilities, and if these possibilities and these powers are dark, it is the fault not of the plague nor of the theatre, but of life. » [88]

  It may be true that the poison of theatre, when injected in the body of society, destroys it, as St. Augustine asserted, but it does so as a plague, a revenging scourge, a redeeming epidemic when credulous ages were convinced they saw God’s hand in it, while it was nothing more than a natural law applied, where all gestures were offset by another gesture, every action by a reaction. [89] » (“ANTONIN ARTAUD IN THEORY, PROCESS AND PRAXIS OR, FOR FUN AND PROPHET” by RICHARD LEE GAFFIELD-KNIGHT, August 17, 1993, Master of Arts in Theater, Graduate School of the State University of New York »)

Le black metal a-t-il des vertus cathartiques, et en quel sens?

 En premier lieu, je voudrais souligner que ces interprétations de la catharsis ont toute en commun un aspect qui les distinguent de l’expérience de Saint Augustin: elles présupposent toutes que le spectacle des souffrances n’est pas réel, et que le spectateur ait clairement conscience d’être confronté à une oeuvre de fiction, que celle-ci soit strictement encadrée par les règles de la narration tragique, avec un conflit et une résolution clairement identifiés ou qu’au contraire elle paraisse étrange et absurde. Alors que le théâtre que Saint Augustin connaissait était associé à d’autres divertissements publics qui eux répandaient réellement le sang ses intervenants, notemment les jeux du cirque et les combats de gladiateur.

De même, le black metal plonge les musiciens et l’auditoire dans un univers fictif , par les thématiques fantastiques  et oniriques qui y sont quasiment omniprésentes, par les masques et les accoutrements des musiciens qui leur donnent une apprence inhumaine, de même souvent que la voix du chanteur, souvent un cri guttural, etc.

La question est de savoir si les thématiques morbides du black metal disposent l’auditoire et les musiciens  à une fascination et à une forme de concupiscence pour le mal, comme le voudrait une lecture d’influence augustinienne, ou si au contraire elle leur permettrait de mettre à distance celles-ci, et si oui de quelle manière…

Il est évident que la plupart des groupes de black metal ont au moins entendu parler de ce concept de « catharsis ». Voici l’interprétation que Sin-Nanna, du groupe Striborg, en donne, alors qu’il se remmémore son précédent projet Kathaaria:

« I don’t think I have achieved alot with Kathaaria, only as a musical and lyrical/conceptual project which has developed and released alot of catharsis within me, and now strives for more atmosphere and descriptive planes of existence, which is totally dark. I am happy with Kathaaria, but I prefer Striborg.
« A Tragic Journey Towards the Light » – most of the stuff was written 93-94 for that first release. It wasn’t until 95 I recorded it officially. The original concept of Kathaaria was to release all catharsis within my soul, everything sad and depressed and an expression of that time. Trying to find my raison d’etre (reason for existence). Not really trying to find light as the title may suggest, complete opposite really, but equilibrium within me and close contact to Gaia and Pan, nature and harmony, the godliness within me, and strength and hatred towards mankind.
« Through the Forest to Spiritual Enlightenment » was a continuation to the first, with some leftover songs, although this one has a completely different sound/production, shorter songs. It is more atmospheric, darker and colder, a misty soundscape of Neika to it. The lyrics are darker and more descriptive/imaginative. Also, I have discovered my reason for existence. This is my best written Kathaaria album, also the coldest, but not the best produced.
 « Isle de Morts » ends the trilogy for the cycle of Kathaaria. Kathaaria had no reason to continue as I had caught up with recording everything and lyric wise. I let all I needed out with that project. Striborg continues with a different approach, not as complex, just as dark and cold as possible. « Isle de Morts » is a very extreme release, very claustrophobic sound and brutal, again full of catharsis. That name Kathaaria suited what I felt and expressed at that time. » (interview par Primitivr Future Zine)

On retrouve l’idée de purgation précédemment évoquée. Cependant, celle-ci n’opère plus nécessairement sur les passions mauvaises, mais vise un état d’ « équilibre », de « force » intérieure. Ce qui n’est d’ailleurs pas si éloigné, sur ce point, de la définition aristotélicienne, sauf qu’il ne s’agit pas de mettre à distance, par le moyen de cette purgation, les passions sublimées par la représentation, mais d’y trouver une « raison d’être », ce qui est central dans l’existence de l’article. Ce qui est réellement purgé, ce n’est pas nécessairement le mal, la colère, la « haine », mais tout ce qui alourdit l’existence, la « tristesse », les tendances « dépressives », tout ce qui l’affaiblit. Il ne s’agit pas tant de mettre à distance le mal, les passions mauvaises objectivement, que la souffrance, tout ce qui est mauvais subjectivement, du point de vue du ressenti. Cette conception de la catharsis substitue à la recherche du bien celle du bien-être, du confort intérieur. Et paradoxalement, l’expression du mal, et la fascination pour celui-ci, y constitue une forme de bouclier contre la souffrance, en faisant participer le musicien et ses auditeurs à une forme de sentiment d’éternité, de puissance, de surnature, en relations avec les forces les plus profondes et en apparences les plus irrésistibles de la nature, de « Gaïa », comme Sin-Nanna l’exprime lui-même dans le morceau Spiritual Catharsis de Striborg :

 » I feel the call from the forest

The essence in which entices me

Yearning my soul in complete blackness

Suppressed emotions from within me

 

Black metal is the weapon I use in pain

To express the feelings from another plane

Devoid of all humans who gets in my way

Only this world I’ll suffer for another day

 

Spiritual catharsis calling to mother nature

Her embrace I discovered many years ago

There is no god but the spirit of Gaia

To be one with all things…alone

 

Black metal is spiritually crying out in anguish

Spreading diseased evil into sound

Full of hatred misanthropy and sorrow

Propaganda to possess the spirits of all

 

Possessed by the dark elements of nature

The moon forest mist and fog

An owl hoots the midnight bell

As the nocturnal life chants a magic spell

 

Breath in the black air of the night

Embraced in solitude the one of the unlighted

Spiritual forest journey yet again to wait

All the beauty and real comfort inside

On le voit, cette compréhension de la catharsis n’échappe pas à la critique augustinienne du plaisir esthétique lié à la représentation du mal comme concupiscence.Elle peut même s’apparenter à une fuite pure et simple en avant, loin du réel, de sa complexité, et de sa fragilité (« To be one with all things…alone« ) .  Résume-t-elle cependant tout ce qu’on peut dire de l’action du black metal sur les passions de l’âme?

Au terme de ce parcours provisoire, sur lequel je reviendrai très vraisemblablement dans de futurs billets, et conscient d’ouvrir sur des questions, plutôt que de clore le débat par une définition ferme de la catharsis, je voudrais proposer deux approches de celle-ci dans le black metal, contraires dans leur principe, mais à mon avis toutes les deux à l’œuvre dans le plaisir esthétique ressenti par la plupart des amateurs de cette musique :

     Une approche viscérale et imaginative : le black metal est paroles, mise en scène, mais plus fondamentalement, musique. C’est-à-dire qu’il se situe au préalable dans l’immédiateté, le ressenti, la communication d’âme à âme pourrait-on dire. Et il suscite la méfiance, parce que les émotions qu’il transmet sont négatives : haine, colère, tristesse, désespoir. Ce sont des émotions violentes et fermées sur elles-mêmes, foncièrement transgressives. Pourtant, ce message, fort et redoutable, ne se repose pas sur lui-même, sur sa simplicité et sa dureté, mais le black metal le théâtralise, l’esthétise, le « dé-réalise », suis-je tenté de dire… Ce registre musical en apparence si brutal et franc fait l’objet de mise en scènes sophistiquées, qui semble tout faire pour couper le plaisir esthétique qu’il procure de la vie quotidienne, de la vie réelle même, de ses lieux et de son temps. Dans un article sur le Hellfest, le Collectif Provocs Hellfest Ca Suffit ! objectait à l’hypothèse de la catharsis dans le metal cet argument :

«   La catharsis qui est l’un des buts de la tragédie, n’est possible que dans un ordre des valeurs clairement établi. Or ce n’est pas le cas dans la musique métal qui est une révolte contre toute espèce d’ordre. »

Or c’est faux. Même le black metal, s’il procède d’une manière bien différente des mécanismes énoncés par exemple par Aristote, définit son ordre propre, qui n’est certes pas moral au sens stricte, mais qui procède de la création et de la mise en scène d’un monde imaginaire, qui projette dans une réalité alternative, si je puis dire, les passions les plus destructrices. La musique a son lieu privilégié, la scène (ou encore la chambre ou la nature, pour les one man band par exemple). Les musiciens se griment et s’accoutrent d’une manière profondément différente de la vie quotidienne.  Ils portent quasi-universellement un nom de scène, ainsi que je le rappelais dans un billet spécialement centré sur la question des pseudonymes dans le black metal. Leurs pochettes et leur textes évoquent des univers fantastiques et une nature idéalisée. Contrairement à d’autres registres du metal comme le metalcore, le BM fuit souvent l’urbanisation et tout ce qui peut rappeler la vie ordinaire. Les atmosphères de beaucoup de morceaux ne se contentent pas d’exprimer des émotions mauvaises, mais les situent dans une ambiance onirique, fantastique… Il est d’ailleurs remarquable de constater que l’un des courants les plus transgressifs du metal est aussi l’un de ceux qui met le plus l’accent sur une mise en scène particulière.

Et celle-ci met un peu le black metal à la croisée des chemins. Si elle est vécu comme une tentation de fuir le réel ou de le recréer, l’expression d’un « vrai moi » en révolte contre le vie réelle, si elle est vécue conjointement avec le désir de rendre réel ces fantasmes, par la magie, l’adhésion à une religion recomposée, etc., si elle manifeste l’ambition de fusionner cet univers du BM et la vie quotidienne, alors elle peut effectivement relever de cette concupiscence, de cette fascination morbide dénoncée par Saint Augustin. Mais force est de constater que la plupart des black metalleux vivent tout ce décorum non comme une fuite prolongée du réel, mais comme un cadre à ce qui reste un divertissement, même vécu sur le mode de la passion. Ils se griment en corpse paint le samedi soir, et s’habillent (presque) comme tout le monde le lundi matin. Et toute cette théatralisation me parait jouer alors un rôle cathartique, en faisant expérimenter ces émotions, non dans la vie quotidienne, mais dans un cadre qui en est clairement dissocié, mettant à distance leur expression de tout ce qui dans notre environnement (collègues, famille, amis, ennemis…) peut en être destinataire.Et de même que l’alcool, s’il est consommé de manière habituelle, sans cadre ou occasion spécifique, peut mener à l’addiction, mais que, bu à l’occasion de fêtes, dans des occasions spéciales, hors du cadre quotidien, peut procurer de la joie et libérer momentanément des soucis, le black metal peut être bon ou mauvais pharmakon, poison s’il est l’expression d’une révolte continue contre la réalité, et remède s’il est vécu comme un divertissement et le défoulement à vide, faisant plus appel à l’imaginaire qu’à un véritable antagonisme dirigé contre des êtres réels, de frustrations très concrètes et qui lui préexistent. Dans le premier cas, le black metalleux se laisse effectivement fasciner par ces passions mauvaises, il se laisse entrainer par elles. Dans le second cas, il les vit formellement, mais privées de leur contenu malicieux, de leur substance, de leurpouvoir de nuisance effectif. Je ne prends pas plaisir à revivre par la musique une passion mauvaise, mais un substitut, qui en imite la charge affective formelle, tout en vidant cette dernière de toute intention réelle.

une approche intellective: il est courant de dire que les métalleux sont très majoritairement aux-mêmes des musiciens. C’est vai aussi pour le black metal. Comme Nicolas Walzer l’a naguère rappelé:

« Les blackists ont une oreille conditionnée, formée par la musique. De l’avis du
musicologue de la Sorbonne François Madurell, expert de l’oreille musicale, que
nous avons contacté pour l’occasion, ce que l’on a tendance à appeler le sentiment
de puissance s’explique davantage par le fort volume sonore auquel s’écoute la
musique que par sa structure propre. Le metal extrême n’est pas ce que l’on peut
appeler une musique easy listening ; et donc, comme pour les mélomanes d’horizon
jazz, par exemple, il faut un certain temps avant de comprendre et d’apprécier
la musique. Au premier abord, il est très difficile de la décomposer (un mélange
assourdissant et cacophonique, selon l’avis habituel des profanes). Il semble qu’il
faille pouvoir la décomposer et identifier chaque instrument pour pouvoir l’apprécier
par la suite.
En tant que musicien et fan de black metal, nous avons des prédispositions à
écouter et comprendre ce fouillis de sons, qui, je suis sûr, pour quelqu’un de
tout à fait « normal », ne ressemble qu’à du bruit incohérent. Pour ma part,
j’arrive à dissocier chaque instrument, je peux tout aussi bien me concentrer
sur la batterie que sur la basse ou la guitare. Par contre, je ne sais pas si
quelqu’un de non-musicien peut le faire ou tout simplement s’intéresser à
faire cela (Manylaethurius). » (Walzer Nicolas, « La recomposition religieuse black metal » Parcours et influx religieux des musiciens de black metal, Sociétés, 2005/2 no 88, « La Religion Metal », p.71)

Beaucoup de personnes, quoique pas toutes, viennent au black metal parce qu’elles sont effectivement fascinées par ses aspects transgressifs, sa noirceur, sa révolte. Mais l’écoute de cette musique, loin de les enfermer dans cette fascination, les entraine souvent à chercher à comprendre l’ordre musical caché derrière ce chaos sonore apparent. Beaucoup d’entre elles, c’est un fait, deviennent elles-mêmes des musiciens, et apprennent à écouter, non plus seulement en simples auditeurs, mais avec une oreille entrainée à déceler des influences, des innovations, des structures sous-jacentes.

Certes, mêmes les musiciens aguerris goûtent un plaisir esthétique au premier degré (« j’accroche » ou « j’accroche pas »). Et aussi bien les textes que le décorum que la musique en elle-même ont souvent un caractère naïf, premier degré, de défoulement. Mais cela ne signifie pas que le rapport implicite à l’expérience musicale, le regard que le metalleux porte sur elle intérieurement, la compréhension qu’il en a soit si naïve.

J’ai l’impression que le black metal n’est pas seulement une musique qui a vocation à être ressentie dans l’immédiateté, à être écoutée pour le plaisir, comme de la variété par exemple, mais à être comprise, analysée et disséquée, voire à être pensée. Par la pratique musicale, et la compréhension des mécanismes qui président à sa création, chez beaucoup (et même les pires satanistes passent plus de temps dans leurs interviews à détailler leur travail sur la musique que leur idéologie). Certes également, chez certains, par l’élaboration de philosophies et de religions plus ou moins fantaisistes, destinées à lui donner une signification plus profonde, plus existentielle. Voire chez une poignée, par l’approfondissement de cette passion par l’étude, y compris dans un cadre universitaire. Et c’est ainsi qu’on voit des amateurs de black metal devenir sociologues, musicologues, historiens de l’art, et continuer à vivre et défendre leur intérêt pour cette musique, en étant sans doute davantage conscients de ses limites, mais également de ses apports à l’art.

Et cet arrachement à l’émotion immédiate qui me parait être une caractéristique fréquente du plaisir esthétique propre au black metal, ce passage récurrent, chez nombre d’auditeurs, de l’attirance pour la révolte à la compréhension musicale, voire intellectuelle, ce passage de l’immédiateté des émotions à l’intellection musicale, voire au retour réflexif de l’intellect, cela me parait aller à rebours d’une concupiscence et d’une fascination perverse pour les passions mauvaises effectivement portées par cette musique, pour mettre en évidence une fonction cathartique du black metal qui est certes très loin de lui être exclusive, qui est plus loin encore d’être infaillible, mais qui me parait exister indubitablement, et qui réside dans le caractère réflexif, non immédiat, du plaisir qu’il suscite chez beaucoup de métalleux. En ce que son écoute prolongée et habituelle détache peu à peu de la jouissance immédiate de la révolte et de la transgression, pour faire découvrir le plaisir esthétique réflexif lié à la compréhension musicale pure, et que cela peut se lire comme une forme de purgation, l’auditeur prenant plaisir à l’excitation de passions négatives non pour elles-mêmes, pour leur fascination propre, mais pour celle appelée par la forme musicale que leur donne le black metal.

Là encore, le plaisir esthétique n’étant pas dérivé du contenu des passions, mais de leur charge émotive formelle (l’apparence de la haine, mais sans haïr personne, par exemple)… Le mal n’est plus une passion que l’on subit, mais un lieu de l’esthétique musicale que l’on goûte à vide, par lequel on se laisse entrainer à blanc, non pour payer un quelconque tribut à son attirance, mais comme divertissement pur, destiné à défouler et non à tirer plaisir, même provisoirement, d’intentions mauvaises réelles, à stimuler l’imagination et non pas le coeur, comme on peut prendre plaisir à un film policier ou d’action, ou à une tragédie, sans aucunement souscrire à des actes de meurtre ou de terrorisme, qui donnent du piment à l’histoire, dans la mesure où ils ont une fonction narrative, une signification formelle, et ne relèvent pas seulement de la complaisance gratuite, mais qui nous choqueraient dans la vie réelle (je ne dis pas que c’est systématique, mais cela explique que de nombreuses personnes goûtent cette musique sans être animées, ou en n’étant plus animées, par des passions mauvaises véritables).

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 » Le Metal: des vibrations interdites ? « : journée autour du metal le 25 novembre 2012, à l’initiative du Diocèse de Lyon

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , , , , , , , , , , , on 19 octobre 2012 by Darth Manu

Petit billet rapide juste pour vous signaler la tenue le dimanche 25 novembre prochain d’un débat sur le metal, organisé par le service Art, Culture et Foi du diocèse de Lyon, dans le cadre du colloque Ecout’voir, qui, durant trois jours (23, 24 et 25 novembre), se propose de faire découvrir ou redécouvrir à ses participants différentes formes d’ expressions artistiques:

« Passer de l’œil à l’oreille, c’est porter notre attention à l’autre, orienter notre regard pour discerner l’acte créateur, pour écouter ce qui se construit. Arpenter la gamme sonore et chromatique, c’est découvrir la richesse des expressions artistiques, c’est dépasser le blasphème pour voir le beau.

Ecouter et voir, c’est mettre l’accent sur l’action de l’Esprit qui permet la conversion, cet instant de création où on abandonne une ombre pour aller vers la lumière.« 

Le programme de la journée du 25 novembre, dédiée au metal, sera le suivant:

10h-12h: Messe à Saint Polycarpe (25, rue René Leynaud Lyon 1er)

15h-16h: Débat autour de la musique metal, qui réunira le Père Robert Culat, auteur du livre L’Age du Metal (Editions du Camion Blanc), Gildas Vijay Rousseau, organiste d’une paroisse du diocèse de Brest, membre et initiateur du groupe de metal électro-oriental Stamina (et, dans le registre de la musique classique, membre du duo orgue et voix Opus Duo), et moi-même. Le modérateur de cette table ronde sera Pierre Benoit, diacre du diocèse de Lyon,  agrégé  et docteur en philosophie, enseignant au Séminaire provincial Saint Irénée de Lyon et à l’Ecole Supérieure de Design Rhônes-Alpes, auteur du livre Les chrétiens et les musiques actuelles, aux éditions des Béatitudes (Salle Maurice La Mache, 75 Blvd Jean XXIII, LYON 8ème).

16h30-18h: Concert du groupe Stamina (Salle Maurice La Mache, 75 Blvd Jean XXIII, LYON 8ème)

Tarif: Débat + Concert: 10 € ( – 12 ans: 5 € )

Le programme de l’ensemble du colloque est disponible ici.

Pour vous inscrire dès à présent, imprimez et renvoyez le bulletin d’inscription  à l’adresse indiquée sur le document. Une billetterie sera également à disposition sur place.

Quelques éléments de réponse préliminaires à certaines objections au « black metal chrétien »…

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , , on 17 octobre 2012 by Darth Manu

Ce « billet » n’en est pas vraiment un, mais est un copier-coller d’un commentaire que j’ai posté sous le précédent, en réponse à certaines objections qui m’étaient faites sur la question de la légitimité ou non d’un black metal chrétien. En attendant un second billet plus approfondi sur cette question, à paraitre d’ici la mi-novembre, il a pour raison d’être, d’une part, d’éviter de trop « flooder » un article davantage axé sur les relations entre black metal, christianisme et art contemporain, d’autre part de rendre plus visible cette discussion intéressante qui est menée depuis plusieurs jours sur « l’unblack metal »:

Je pense qu’il y a un petit malentendu sur ce que j’entends par « black metal chrétien ». J’y consacrerai prochainement un billet à part entière, probablement d’ici la mi-novembre, mais je vais donner dès maintenant quelques éclaircissements très rapides.

En premier lieu, quand je parle de black metal « chrétien », je ne l’entends pas au sens où l’on peut dire que Glorious est de la pop chrétienne, ou même que HB, Stryper ou Theocracy sont du metal chrétien. Le black metal, en tant que support musical, ne permet pas de manifester toute la Gloire de la Résurrection dans toute sa plénitude et son achèvement. C’est en ce sens que j’écris plus haut qu’on ne peut pas faire d’alleluia black metal. Le black metal, précisément en ce sens que sa quête de la violence et du désespoir à l’état pur est aporétique, qu’elle ne débouche certes pas sur la révélation pleine et entière d’une transcendance, mais qu’il échoue également à concrétiser cette négation absolue de Dieu cherchée par ses géniteurs, pose une question, celle de la possibilité de la conversion (et inversement celle de la possibilité de l’apostasie). Il n’y répond pas, il la pose juste. Et en ce sens, d’un point de vue chrétien, il est intrinsèquement limité et effectivement « impuissant ». C’est pourquoi personnellement je n’écoute pas que du black metal, mais j’alterne avec des épisodes découte de heavy metal, de power metal, de metal symphonique, de msuique proprement religieuse même, toutes beaucoup plus à même d’exprimer la joie pascale. C’est pourquoi également je concluais un précédent billet, qui m’avait servi de méditation l’an dernier lors du samedi saint, par la phrase suivante:

« Et comme l’attente dans les ténèbres finit par céder place à la lumière, je vous laisse et vous souhaite une joyeuse Fête de Pâques! »

Pourtant, je défends cette quête d’un black metal chrétien pour les raisons suivantes:

– D’une part parce que cette question est un fait historique, et est posée par de nombreuses personnes dans de nombreux pays, et quasiment depuis l’apparition du black metal en tant que telle. Des personnes aiment profondément cette musique, sont chrétiennes, luttent pour trouver une cohérence entre ces deux aspects de leur vie, et je pense que la moindre des choses vis à vis de ces témoignages est de poser cette question à fond.

– D’autre part, du point de vue de mon expérience personnelle:j’ai commencé à écouter du black metal à l’âge de 18 ans (j’en ai 35 aujourd’hui) dans une période de révolte contre l’Eglise et le christianisme. A l’époque, j’étais profondément attiré par l’angle sataniste, au fond plus encore que par la musique elle-même. En fait, je voulais moi-même devenir sataniste, même si concrètement ça ne s’est jamaisfait. Je suis revenu définitivement dans l’Eglise, après un long et douloureux cheminement personnel, à 28 ans. A cette époque, je n’écoutais plus de msuique, mais vraiment plus du tout. Vers 31 ans, j’en ai conçu du regret, et ai recommencé à écouter du metal, en privilégiant son expression chrétienne. Ce que j’ai remarqué, c’est que bien que j’ai définitivement tourné la page de la révolte, et que l’aspect anti chrétien du black metal me parait aberrant, j’apprécie toujours la musique, et en fait davantage qu’avant, même si c’est par période alternée avec des périodes où j’écoute d’autres styles.Ma question est « pourquoi? ». Je ne dis pas que j’y ai pleinement répondu, mais c’est l’un des objectifs de ce blog d’y arriver.

S’il est certain que je n’imagine pas que l’on passe du black metal même chrétien dans des rassemblements type JMJ ou FRAT comme on y passe du Glorious ou du Agapè, il m’a semblé cepndant distinguer trois compréhensions de ce terme « black metal chrétien », qui me paraissent légitime.

1) D’un point de vue interne au black metal: le black metal ne peut exprimer la conversion en tant que telle, mais il en suggère la possibilité. Le fait qu’il y ait du black metal chrétien peut se concevoir comme un phare dans la nuit du black metal (d’où le titre de mon blog, même si c’est aussi une chanson des Beatles).Ce que les groupes de black metal chrétien rappellent, qu’on soit convaincu ou pas par l’adaptation du black metal à leur foi (en fait très diverse, comme je le montrerai dans mon billet) qu’ils proposent, c’est que même au plus profonde de la nuit, au plus profond de la révolte, la possibilité d’être touché par Dieu, la proposition de sa Grâce, demeure. Ce qui me parait exprimé de façon tout à fait géniale par l’intro de l’abum Hellig Usvart, de Horde: « A Church Bell Tolls Amidst the Frozen Nordic Winds ». Commel’indique ce titre, on entend les murmures d’un vent qu’on imagine souffler puissament sur les étendues désertiques de la Norvège, tant célébrées par certains groupes de black metal, et au loin, la cloche d’une église. D’une manière différente, l’unique membre du groupe Elgibbor, qui était sataniste, drogué, alcoolique, s’est converti et abandonné quasi instantanément, et à vrai dire miraculeusement toutes ses addictions (et pour connaitre des personnes en proie à certaines, je sais que c’est loin d’être évident). Il ne faisait plus siennes cette souffrance et cette impuissance présentes dans le black metal. Pourtant il a éprouvé le besoin de rester dans le milieu du black metal, et de monter son groupe, non pas pour exprimer  sa propre impuissance, son propre désespoir, sa propre souffrance, mais comme un témoignage qu’il a connu les sentiments exprimés par le black metal, et que pourtant il a trouvé une issue dans sa foi (en gardant à l’esprit qu’il est préférable de ne pas inscrire cette démarche dans une perspective de prosélytisme ou d’entrisme, que beaucoup de black metalleux craignent et dénoncent à juste titre, mais comme un simple témoignage, qui renvoie chaun à son jugement propre et à son parcours: la conversion ne s’impose pas: elle inspire (ou non) les coeurs).

2) D’un point de vue interne au christianisme, sans doute plus intellectuel que spirituel: le black metal, comme je l’ai souvent écrit, exprime le point de passage limite entre la négation la plus absolue de Dieu et la conversion, précisément parce qu’il est si limité et ontradictoire, que vouloir vivre pleinement la « philosophie black metal » mène soit à l’enfermement et à la folie, soit à essayer de briser ce cercle vicieux, en posant des limites ou en changeant son point de vue, entre autre, et de façon extrême, par la conversion. Et c’est intéressant d’un point de vue chrétien, et il ne me parait guère surprenant que certains groupes d’unblack, ainsi Antestor, par exemple avec son morceau Betrayed qui porte sur le suicide, se soient attachés à cette thématique. Il est certes évident que se focaliser sur cet aspects de la vie de foi, qui peut être aussi bien l’instant précédent la conversion, que celui où on endure l’attente de Dieu au plus profond des ténèbres d’une épreuve, peut mener à l’enfermement aussi sûrement que le « true black metal », si on oublie qu’il doit nécessairement s’effacer pour laisser place à la conversion, mieux exprimée sans doute par d’autres genres musicaux. Il est évident aussi que la « violence » de l’art chrétien est très différente de la violence du black metal, précisément parce qu’elle est moins complaisante, qu’elle est orientée vers un sens, mais c’est justement le choc de cette différence qui rend cette confrontation intéressante à mes yeux.

3) Toujours d’un point de vue interne au christianisme, mais probablement plus spirituel, quoique plus diffus, parfois, la musique proprement chrétienne, orientée vers la joie, l’espérance et tout, peut enfermer et couper de la vie de foi elle-même. Parfois, dans certains rassemblements, dans certaines célébrations, l’accent mis sur cette joie peut paraitre un peu artificiel, détacher un peu du souvenir de toutes ces souffrances bien réelles, qui peuvent briser nette notre foi si celle-ci est trop naïve et idéalisée. Parfois, après un « temps fort » chrétien, je ressens vraiment le besoin d’écouter du black metal, à la manière dont on tend en sens inverse un ressort pour le redresser.

Enfin, il existe de nombreux (quoique pas très très très nombreux ) black metalleux chrétiens, qui chacun à leur manière, tentent de répondre à cette question que je me pose avec eux. Et même si il y a des exemples de ratages criants, ainsi certains groupes dont le discours me ferait presque regretter celui des black metalleux plus traditionnels ou ce cas récent d’un groupe d’unblack qui a brutalement retourné sa veste pour faire du black violemment anti chrétien (Ancient Plague, désormais renommé Litany of Scars), ce qui nous rappelle que ce point de passage exprimé par le black metal est dans les deux sens, vers la conversion, mais aussi vers l’apostasie, je choisis de faire confiance à la majorité d’entre eux pour me surprendre et apporter des réponses auxquelles je n’aurais pas pensé (ainsi l’un des morceaux les plus convaincants de Crimson Moonlight, tant musicalement qu’au niveau du texte, Thy Wilderness, réinterprète dans une perspective chrétienne, de manière très intéressante, l’exaltation de la nature et des paysages scandinaves présente chez de nombreux groupes de black).

Je comprends que cette approche du black puisse paraitre « ennuyeuse » pour des personnes qui ne sont pas habitées par de telles questions. Mais force est de reconnaitre qu’elle ne l’est pas pour tous (et de même, il y a aussi des personnes, même bien disposées, que le black metal en général ennuie profondément)…

#EGC « L’art contemporain, voie de spiritualité ? » : christianisme, black metal et art contemporain

Posted in black metal et art contemporain with tags , , , , , , , , , , , on 7 octobre 2012 by Darth Manu

Il m’a été proposé, ainsi qu’à plusieurs autres blogueurs catholiques, de promouvoir la tenue prochaine des Etats Généraux du Christianisme par un article sur mon blog, en lien avec l’un des thèmes qui y seront traités, dans le cadre d’un partenariat de mes amis de la Fraternité des Amis de Saint Médard avec le journal La Vie et l’émission Le Jour du Seigneur.

Les thèmes qui m’étaient proposés me paraissant assez délicats à croiser avec une réflexion sur le black metal, j’ai suivi le conseil qui m’était donné, et consulté le programme des EGC pour voir si un autre thème me conviendrait davantage. Et j’ai en effet trouvé ce que je cherchais:

Samedi 13 octobre 2012 14h-15h30:  » L’art contemporain, voie de spiritualité ? » Un débat animé par Isabelle Francq,journaliste à La Vie. Avec Jérôme Cottin, théologien, Université de Strasbourg.

Cela faisait un bon moment que je voulais traiter des relations entre black metal, art contemporain et christianisme,  la lecture cet été du livre Black Metal et Art contemporain: tout détruire en beauté, de Gwenn Coudert, m’encourageant et m’inspirant fortement en ce sens, et ce thème me permet de faire d’une pierre deux coups, en traitant cette question tout en participant à la campagne d’articles autour des EGC.

1) Le débat entre chrétiens et art contemporain

En France à l’heure actuelle, ce débat parait assez mal engagé, comme en témoignent les manifestations catholiques de 2011 en représailles contre diverses oeuvres issues de l’art contemporain: le Piss Christ, et les pièces Sur le Concept du Visage de Dieu et Golgota Picnic, ainsi que les commentaires de divers blogs catholiques sur le lien entre les Pussy Riot et certaines écoles particulièrement extrêmes de celui-ci.

Les propos que François Bœspflug, dominicain, professeur d’histoire des religions à la faculté de théologie catholique de l’université de Strasbourg, a accordés au Figaro à l’occasion de la polémique autour des pièces de théâtre en octobre 2011, aparaissent très révélateurs de cette méfiance des catholiques français à l’encontre de l’art contemporain:

« Le christianisme est-il devenu la cible privilégiée des artistes ?

Oui, sans doute. L’art contemporain est l’une des manifestations de la christianophobie. Pas la seule… Encore faut-il préciser que ce n’est évidemment pas systématique. L’art sacré d’inspiration et de destination chrétienne poursuit sa route et continue de susciter des œuvres. Le septième art, à ma connaissance, est beaucoup moins souvent christianophobe que ne le sont les arts plastiques. Voyez au cinéma le film Des hommes et des dieux, ou Habemus papam, au théâtre les pièces d’Olivier Py, en littérature, en BD…« 

Cet historien des religions oppose quasiment l’art contemporain à l’art sacré, comme si c’était un art maudit!

Pourtant, d’autres chrétiens voient dans les thématiques et les choix esthétiques propres à l’art contemporain, y compris dans certaines de ses variantes les plus provocantes et les plus extrêmes, l’occasion d’un « dialogue », qui met en évidence des « tensions créatrices ».

Ainsi, Jérôme Cottin, théologien protestant et lui aussi enseignant à l’Université de Strasbourg, qui participera au débat des EGC sur « l’art conyemporain, voie de spiritualité »:

« Alors que dans les pays où le protestantisme est culturellement significatif, voire majoritaire, le dialogue entre l’art contemporain et le christianisme est fréquent, il n’en va pas de même en France. Ce dialogue semble être inexistant, ou réduit à quelques exemples sporadiques et non significatifs.

Comment expliquer cela, alors que la France fut, au XXe siècle, le pays dans lequel on trouva quelques uns des plus grands artistes chrétiens (Rouault, Manessier, Gleizes), ou en dialogue avec le christianisme (Chagall, Le Corbusier) ?

Pour certains cela est dû au catholicisme dominant qui, à cause des positions dirigistes du magistère romain, ne favorise pas un dialogue avec des artistes, lesquels exigent qu’ils soient libres de leur art et de leurs revendications. Pour d’autres, c’est le statut particulier du religieux, cantonné à la sphère du privé du fait de la stricte laïcité française, ainsi que la sécularisation avancée, qui en sont la cause. Pour d’autres encore, cela n’a rien à voir avec le christianisme, mais avec l’évolution de l’art qui, depuis plus d’un siècle, s’est émancipé de tout système de pensée. L’art se veut autonome, ne délivre aucun message particulier, si ce n’est celui de l’art. L’art n’a pas de message à faire valoir, il ne montre que des formes.

Toutes ces raisons ont leur pertinence. Mais elles restent insuffisantes, tant qu’aucune enquête approfondie n’a été faite sur les réalisations artistiques elles-mêmes, les intentions et les écrits des auteurs, les contextes de création et de réception des œuvres. C’est ce que je me suis employé à faire, et cela pendant plus d’une décennie. Parallèlement à cette enquête, il fallait aussi délimiter le sujet. Que choisir ? Qu’approfondir ? Que laisser de côté ? Difficulté d’autant plus grande, qu’aujourd’hui tout peut être de l’art, aussi bien une boite de conserve vide, un chiffon, un tas d’objets (ainsi le mouvement récup’art, initié par Ambroise Monod). Même le rien, le vide, l’absence d’objet, la forme virtuelle peuvent devenir œuvre d’art. Soi-même, l’être humain sont parfois l’unique objet de la création artistique.

Mon enquête a pris en compte plusieurs données, afin de les articuler ensemble :

  • Les débuts de l’art contemporain autour des années 1910-20, mais aussi l’art le plus actuel.
  • Les expressions traditionnelles (peinture, dessin, sculpture, gravure), mais aussi les plus novatrices (Land Art, installations, performances, ready-made etc.)
  • Les productions d’artistes en France et en Europe, mais aussi celles d’autres continents (Amérique du Sud, Asie).
  • Les œuvres d’artistes reconnus internationalement, mais aussi celles de (jeunes) artistes, peu médiatisés, travaillant en marge des décideurs du marché de l’art.
  • L’art produit en contexte d’Église, mais aussi celui qui vise à défier ou à provoquer le christianisme.
  • L’art marqué ou stimulé par la théologie protestante (et plus particulièrement réformée), mais aussi celui inspiré par un christianisme plus général, parfois syncrétiste.

À partir de ces perspectives multiples, on découvrira une importante production artistique en relation ou en tension avec le christianisme. Tellement importante même, que des choix furent nécessaires ; des artistes, œuvres et mouvements artistiques durent être laissés de côté. » (« L’art contemporain et le christianisme. Du dialogue improbable aux tensions créatrices » Esprit et Liberté, n° 217, mars 2008).

Le problème ainsi posé, Jérôme Cottin, dans la suite de l’article, rappelle plusieurs tentatives de dialogues entre artistes contemporains et chrétiens,:

– certains réussis, ainsi celui que « l’archevêque de Vienne Otto Mauer, grand amateur d’art contemporain, a su nouer avec l’artiste avant-gardiste Arnulf Rainer » qui…

« le plus grand artiste autrichien vivant, était en révolte contre toutes les institutions qu’elles soient sociales, politiques, artistiques ou religieuses . Il exprima sa révolte contre l’Église en ce qu’il recouvrait un certain nombre de motifs religieux (le Christ, des croix, les Saints, les anges etc.) par des aplats de couleurs, souvent sombres. Sa démarche de « surpeinture » fut, au sens propre, iconoclaste. Mais l’interprète de l’art qu’était Otto Mauer avait compris que, derrière ce refus et ce rejet, il y avait une quête. Ces recouvrements étaient en effet en même temps des dévoilements : Rainer recouvrait certes ces sujets religieux, mais jamais entièrement. Il restait toujours un détail visible ; la figure religieuse prenait alors un autre sens : elle ne disparaissait pas, elle renaissait. Ce dialogue entre Rainer et Mauer s’est approfondi au cours des années, au point que l’artiste autrichien reçut et accepta, en 2005, un doctorat Honoris Causa de l’université catholique de Münster en Westphalie. »

-D’autres ratés:

« – Dans l’église d’Assy, déjà évoquée, un scandale éclata en 1952 autour du Crucifix réalisé par Germaine Richier. Ce Christ expressionniste, sans visage, exprimait parfaitement le dénuement du Fils de Dieu sur la croix, la réalisation des prophéties du « serviteur souffrant » dans le livre du prophète Ésaïe, ainsi que la souffrance des malades accueillie dans les sanatoriums du plateau d’Assy. Des groupes catholiques conservateurs ont fait une campagne visant à interdire ce crucifix « indigne ». Ils trouvèrent un écho auprès du Vatican qui demanda d’ôter le crucifix, qui ne put revenir à sa place que 20 ans plus tard.

– Dans le monde anglophone, des œuvres, maintenant célèbres, de Renée Cox, Chris Olifi, Andres Serrano, furent aussi l’objet de scandales. Quand on les étudie de près et que l’on entre en dialogue avec leurs auteurs, elles s’avèrent certes surprenantes, mais jamais agressives.

– Enfin récemment en France, l’Église catholique ne manqua pas d’attaquer certaines publicités s’inspirant de sujets religieux, et en particulier de la Cène de Léonard de Vinci (ainsi par Volkswagen en 1997, et par François et Marithé Girbaud en 2005), toujours avec les mêmes arguments. On peut ne pas approuver l’usage de thèmes religieux dans la publicité, mais il est un fait que celle-ci s’inspire de thèmes artistiques et religieux, de notre patrimoine historique, artistique et culturel, pour vendre des produits. Derrière une intention commerciale, il y a aussi un travail sur la réactualisation de valeurs culturelles, que l’on ne saurait ignorer ni mépriser. »

A partir de ce rappel historique des relations entre chrétiens et artistes contemporains au 20ème et au 21ème siècles, Jérôme Cottin définit « en quatre mots » (en fait six: 4 + 2 plus particulièrement mises en avant au 21ème siècle) les tendances principales à ses yeux de l’art contemporain, en indiquant à chaque fois des pistes de dialogue avec le questionnement propre au christianisme:

a) la rupture: D’une part, l’art contemporain vise à représenter autrement, par rapport aux traditions qui l’ont précédées: cet autrement peut être dans la manière de présenter les objets choisis, dans le choix lui-même de ces objets (tout peut devenir art, dans cette perspective, y compris le plus banal, le plus intime, ou le plus repoussant) et dans la définition de l’acte artistique lui-même (la création nait du regard du spectateur aussi bien que de l’inspiration de l’auteur: elle devient complexe et composite). Cette perpétuelle recherche de la nouveauté résonne avec la thématique biblique de Dieu créateur de toutes choses: « Voici, je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21,5).

D’autre part, en rompant avec les canons de la beauté plastique pour aller déceler celle-ci jusque dans le trivial ou l’immonde, l’art contemporain dessine une  forme de conversion des sens qui parait analogue sur ce point à celle qui nous invite, dans la prière et dans la méditation de la Parole de Dieu, à retrouver Sa Présence jusque dans l’apparamment mauvais ou dans le banal, confrontés au triomphe apparent du Mal ou tout simplement à ce qui parait être l’absence de Dieu.

b) la révolte:

La révolte est esthétisée jusque dans son principe dans de nombreuses oeuvres de l’art contemporain. Si cette révolte peut se tourner contre l’Eglise ou contre Dieu, elle peut également être déchainée contre des causes injustes ou contre un mal effectif:

« – Les toiles « christiques » du juif Marc Chagall. En représentant des Christs crucifiés, il utilise ce qui est pour lui le symbole le plus universel de la souffrance humaine, pour dénoncer les pogroms, les persécutions et l’extermination du peuple juif en Europe centrale et en Allemagne, dans la première moitié du XXe siècle.[…]

On n’aura pas de difficulté à mettre le combat de ces artistes en rapport avec la militance chrétienne, et voir en eux une forme moderne du combat prophétique (et christique), contre l’injustice, l’exploitation humaine, la violence et le mensonge. À bien des égards, l’artiste contemporain est un prophète des temps modernes.« 

c) l’invisibilité:

L’art abstrait, qui inspire des oeuvres qui ne représentent rien, fait écho à la quête spirituelle d’un « Dieu sans images », d’un Dieu qui échappe lui-même irréductiblement à l’expérience des sens et de l’intellect, ce qui fait écho à la foi calviniste de Jérôme Cottin, plus aisément semble-t-il qu’à la sensibilité de la plupart des catholiques.

d) l’écriture: La réflexion sur l’écriture joue un rôle important  dans de nombreuses oeuvres d’art contemporain, que ce soit dans sa dimension de signifiant linguistique (le fameux « ceci n’est pas une pipe » de Magritte), dans les tentatives de théorisation formelle que de nombreux artistes mènent parallèlement à leur activité créatrice proprement dite, ou encore dans le rapport à l’Ecriture elle-même:

« Un exemple saisissant de cette présence de l’Écriture dans l’œuvre – parfois à l’insu même du spectateur – se trouve dans les calligraphies « dansantes » de la jeune artiste coréenne, travaillant à Paris, Joanne Lim (elle organise souvent des chorégraphies, avec des danseuses et danseurs coréens, devant ses tableaux) : le spectateur ne voit que des signes coréens incompréhensibles, qui sont pourtant des extraits de textes bibliques ; ce sont autant des mots à lire que des formes harmonieuses à regarder.

Par ses incursions dans l’univers du signe, l’art contemporain peut ainsi rendre une certaine actualité à l’écriture, au texte, et donc aussi au texte biblique. »

e) la mise en avant du corps humain:

« Dans ses tendances les plus actuelles, l’art remet en avant le corps humain, qui avait disparu sous l’influence de l’abstraction. Avec la disparition du monde des objets, de la nature, le corps humain avait aussi disparu. Il réapparaît depuis quelques années, dans différentes formes d’art : installations, photographies, art vidéo, performance. Parfois, c’est le corps de l’artiste qui devient l’unique sujet du travail artistique (Body Art). La frontière entre artiste et acteur n’est plus alors très nette.

– Un artiste comme Bill Viola, qui travaille à partir de séquences vidéo, montre des corps humains plongés dans différents liquides, ou en lévitation. Il en ressort une double impression de légèreté et de corporéité, qui pourrait symboliser la réception de la Grâce en l’être humain. De fait l’auteur ne nie pas du tout les lectures rituelles, voire religieuses que l’on peut faire de son art.[…]

Le retour du corps humain dans l’art n’est pas qu’une réponse à l’art abstrait, volontiers considéré comme désincarné, spirituel. Cette présence accrue du corps humain peut être aussi une réponse à l’emprise du virtuel sur le réel. »

f) la contestation de la société de consommation et de spectacle:

Les nouveaux médias et supports d’images et de sons sont souvent utilisées dans les oeuvres actuelles, non pas nécessairement pour les célébrer, mais pour déconstruire le nivellement des signifiants et les manipulations qu’ils permettent:

« À la suite du Pop Art américain et de l’Art vidéo, ces artistes, dans ces mises en scènes insolites et souvent provocantes, attirent notre attention sur les manipulations des images de consommation : elles tendent à se substituer à la réalité et à faire de nous des « images d’images ».« 

Si Jérôme Cottin, dans son argumentation, assume parfaitement son point de vue protestant réformé, et de manière explicite, l’article cité ci-dessus a été publié dans une revue catholique, et suscité des réactions très positives de différents membres de l’Eglise, signe qu’elle porte, au dela d’interprétations et de formulations parfois en décalage, des questionnements communs:

« Les chrétiens d’Occident ont été attirés par ces chefs-d’œuvre que sont les icônes. Les artistes ont réalisé dans ce style des mosaïques célèbres comme celles de la basilique San Clemente de Rome. Mais une question s’est posée à eux : comment représenter ce drame horrible qu’est la Passion, Jésus souffrant le martyre sur la croix ? En posant cette question l’Occident va ouvrir une autre voie pour la création artistique. À l’apparition de sa nature divine dans sa nature humaine va succéder la représentation de l’humanité de Jésus. La miséricorde de Dieu va se dire en contemplant la souffrance toute humaine de Jésus dans sa Passion. Si l’icône orthodoxe souligne avec un art extraordinaire l’abaissement de Dieu qui touche toute l’humanité, l’image en Occident met plus l’accent sur chaque homme promu à une dignité humaine nouvelle. La parole du centurion témoin de la mort de Jésus sur la croix illustre bien cette démarche : « Sûrement, cet homme était un juste… » L’Évangile de Jean dit de son côté : « J’ai vu la lumière luire au cœur des ténèbres. » Les artistes occidentaux ont réussi à regarder en face les souffrances de Jésus sans enfermer les croyants dans le dolorisme, mais en laissant deviner la présence de Dieu et l’amour de Jésus alors que les passants ne voyaient qu’un condamné cloué en croix.

Les réflexions de J. Cottin nous provoquent à scruter ce qui se vit dans le monde artistique avec assez d’acuité pour déceler comment les artistes d’aujourd’hui expriment leur vie spirituelle. Cela ne va pas de soi, car le langage des artistes est un langage qui heurte, dérange, qui nous déporte. La première question n’est pas de savoir si cette œuvre est belle, mais ce qu’elle dit de l’homme. Cette question est importante si nous voulons partager avec nos contemporains la Bonne Nouvelle de Jésus. » (« La création artistique a-t-elle encore une place dans notre pastorale? » P. Robert Pousseur, Esprit et Vie n°204, novembre 2008).

2) « Black metal et art contemporain »

Voilà pour l’exposition des relations troublées, mais à mon avis potentiellement fécondes, entre chrétiens et artistes contemporains. Mais quel rapport avec le black metal?

Gwenn Coudert, photographe, journaliste chez le webzine de metal soilchronicles,et beaucoup plus accessoirement lectrice régulière et commentatrice occasionnelle de mon blog, s’attache à montrer dans son livre, injustement passé inaperçu, Black Metal et Art contemporain: Tout détruire en beauté, paru cet été aux éditions du Camion Blanc, les affinités remarquables qui existent dans leur questionnement esthétique, entre art contemporain et black metal, et rappelle les passerelles déjà nombreuses qui ont été opérés entre ces deux registres de l’art:

« L’art contemporain agit en destructeur. Il démolit les valeurs des courants qui le précèdent. Le cubisme démolit la forme et la reconstruit, le surréalisme la met en mouvement, le land art casse les frontières spatiales de l’oeuvre et l’actionnisme la place dans le réel. Le black metal n’utilise pas seulement le thème de la violence et de la destruction, mais détruit lui aussi les barrières de l’art contemporain. En cela ce courant est sans limite. Le « beau » est mis aux oubliettes, seuls les extrêmes et les contrastes violents sont acceptés. La musique est démolie pour être reforgée, la technique n’est plus obligatoire et l’expression prime, l’image du spectacle coloré est alors tâché de sang et de lumières rouges et bleues. La chaleur d’un théâtre devient la moiteur glaciale d’un concert. » (entrée « destruction, création », p. 193).

Dans le black metal comme dans l’art contemporain, on retrouve ce désir de bousculer la représentation ordinaire du monde, des choses, des personnes, pour faire apparaitre des réalités ou des intuitions qui ne sont pas évidentes de prime abord, qui sont cachées ou trop nouvelles pour avoir encore été appréhendées clairement:

« Le produit artistique black metal s’inscrit dans des enregistrements de musique (sons, vidéos), des images et des performances tirées d’une recette proposée par quelques personnes. Il s’agit de: ne pas plaire, abolir les limites, annihiler les courants artistiques précédents, proposer quelques chose qui n’existe pas, à l’image de l’art performance, du body art ou de l’actionnisme viennois et de tout courant réactionnaire extrême. » (entrée « oeuvre d’art », p.92).

Cette volonté de rupture avec la tradition musicale, y compris dans le metal, et de révolte contre les artifices de nos sociétés de masse, qu’il partage avec l’art contemporain, trouve comme moyen d’expression privilégié, dans son expression musicale et visuelle, la violence:

« Le black metal est une musique violente. C’est un art qui fait référence à des thématiques brutales, agressives. La guerre, la souffrance, le sang, la mutilation de la chair, la privation de la liberté d’expression. […] Cette musique est un art violent, braquant son sexe en érection sur le monde aseptisé de la consommation. Non pas pour dominer, mais pour l’ensemencer de graines de vie, de force et d’ouverture sur son environnement. Le pont qui pourrait lier cette musique avec la pensée nietzschéenne est ici, la Volonté de puissance inversée en puissance de volonté. Ce qu’il faut absolument comprendre est que le black metal n’engendre pas la violence, il est son image sonore et visuelle. Il fait le choix de l’interpréter grâce au support de la musique. Cet acte de production de quelque chose de si froid, hostile et glacial qu’il ne parait pas adressé à tous, mais à des sortes d’élus à même de recevoir cette musique. « Le black metal ne peut être violent, il ne viole personne! « (Marco)

[…] Le black metal n’appelle pas à la violence, il est l’expression de la violence. Le black metal n’agresse personne puisqu’il est lui-même l’expression de l’agressivité. Certaines parts de soi sont invisibles, taboues, écartées du chemin social préconstruit, cette culture extrême représente une occasion d’y toucher. Le public, le clan, se chargeant d’interpréter ce message artistique. » (entrée « violence », p. 290, 291 et 292).

Si certains des premiers black metalleux ont cédé à la tentation de prolonger cette représentation de la violence par une mise en pratique de celle-ci tout ce qu’il y a de plus réelle, et que des faits divers sanglants ont pu être constatés ça et là à la marge, force est de constater que cette radicalité esthétique du black metal est vécue par ses adeptes sur scène, en concert, mais nullement dans la vie quotidienne. Il y a une séparation, une ligne frontière, entre la performance artistique et la vie de tous les jours, marquée par exemple par l’apparence. On ne trouve guère de black metalleux à ma connaissance, qui se baladent  dans la rue en corpse paint et équipés de tout l’arnarchement guerrier exhibé en concert. Cette musique amène à méditer la violence en tant que concept et expression, mais cela n’entraîne pas nécessairement l’exaltation de la violence appliquée à tel ou tel.  Comme je le remarquais dans deux précédents billets consacrés à « la haine » dans le black metal, cette dernière est souvent universalisée, finalement abstraite, dans le discours  de nombreux groupes. Il s’agit moins, et de moins en moins,  d’exprimer une haine spécifiquement dirigée contre tel ou tel, que de la représenter dans son principe, tellement esthétisée qu’elle draine bien d’autres signifiés, et bien d’autres émotions souvent plus positives, derrière son signifiant. Comme Gwenn Coudert le souligne par ailleurs:

« Ce courant musical se voulant subversif, il est surprenant de constater le revirement de certains groupes vers un esprit de moins en moins guerrier et de plus en plus sobre. On assiste à une réelle évolution voire, un retournement des valeurs à l’image du white metal et de la croix chrétienne qui se « re-retourne ». 

[…] Sur le plan social, cette musique n’est plus « dangereuse ». Le black metal est maintenant relativement intégré dans la société. Force est de constater que certaines déviances n’existent plus. Les manifestations trop subversives et les abus sont mal interprétés. Plus précisément, les excès sont à la mode mais leurs conséquences sont interdites.

[…]Si ce courant ne trouve pas un nouvel ennemi (celui du christianisme étant devenu presque passéiste), l’archétype du black metal tendra à disparaitre et cette sobriété deviendra l’une de ses règles d’apparence. Comme s’il était plus violent de rester sobre, calme , sage, les frasques festives étant maintenant réservées au monde des adolescents et des « trendies » (ceux qui n’y connaissent rien en langage extrême).

Bien évidemment ce constat n’est pas une généralité. Nous parlons surtout de musiciens/amateurs de black metal qui se sont assagis. […]

L’art possède des aspects sobres  contrastés par les transgressions. Prenons l’exemple de Kandinsky. Un retour à la sobriété est visible à la fin de sa carrière, on y voit une synthèse des premières années de son oeuvre. Au lieu d’avoir des cadres immenses et éclatants de couleurs, les derniers travaux de Vassili mettant en valeur la forme dans son plus simple appareil. On épure, on assagit, mais l’essence y gagne en crédibilité. Le black metal suit un chemin similaire marqué par une meilleure connaissance du style. Le chemin de la maturité? » (entrée « sobriété », p. 270 et 271).

La technicité et la recherche esthétique prenant l’avantage sur l’esprit subversif des origines, que reste-t-il de cette radicalité qui est l’empreinte formelle du black metal et sa contribution à l’Histoire des arts?  Cette empreinte formelle justement, cette esthétisation de la transgression et de la souffrance qui démonte les canons ordinaires du beau, de la mélodie et de l’harmonie, pour donner à l’imaginaire de nouveaux paysages:

« Les thématiques de cette musique sont les inversions, l’opposition, la subversion, le purisme, la nature et la subversion. le purisme, la nature, la symétrie et la réaction. En effet, en considérant son bagage issu de civilisations anciennes, le black metal est une réaction à notre société contemporaine. C’est l’une des raisons de la présence si récurrente d’images d’environnements naturels bruts, hostiles et froids. Ainsi montagnes, nuit, neige, feu… sont un bac à sable pour les métalleux qui rejettent l’image d’une société de consommation confortable. Ils réagissent à l’aseptisation de notre environnement. Les images subversives ou provocantes vont dans le sens d’appel ou de choc du public. L’imaginaire black metal se fiche du beau interprété par les modes.

[…]Si la musique extrême est parfois considérée comme un enfermement dans une solitude malsaine couplée à une dépression chronique d’adolescent attardé, ses amateurs affirment le contraire et paraissent prendre la vie avec philosophie, simplicité et liberté. Les personnes qui cultivent l’imaginaire black metal sont majoritairement insérées dans la société. Ce pilier semble nécessaire dans la composition musicale, comme s’il était utile d’avoir un pied dans la société pour conserver sa capacité de création. Malgré des thématiques simples sur un support bien défini, le black metal répond à beaucoup d’attentes intérieures, notamment à un désir de sensations fortes ou de complexité et de défi.

L’exploration des tréfonds a toujours existé dans l’art, l’enfer et le paradis se mêlaient déjà dans la peinture de Jérôme Bosch au XVème siècle, ou chez le peintre religieux Grünewald qui à la ême époque, a été l’un des premiers à représenter la chair…

Dans le black metal ces représentations peuvent provenir de pochettes d’album dont les souvenirs d’écoute ont été forts, ou par comparaison à des expériences de concerts. Aussi les photos jouent un rôle important dans la composition de son propre imaginaire musical. » « entrée « imaginaire », p. 206 et 207).

Car au fond, la destruction, la transgression, la souffrance, la « haine », loin d’être les finalités ultimes du black metal, ne sont au fond que les ingrédients formels que son inspiration rassemble pour créer, pour contribuer à ce « musée de l’imaginaire » (Malraux) constitué par l’ensemble de la production artistique mondiale, pour « tout détruire en beauté »…

Eclairante en ce sens est la conclusion de la dernière interview en annexe du livre de Gwenn Coudert, celle  d’Alrinack, bassiste de PHTO (« Percevoir les Horribles Tristesses Obscures »):

« Si ce n’est pas trop indiscret, peux-tu me donner ta définition du black metal?

Le black metal est avant tout un mouvement artistique et peut se comprendre à travers l’histoire du mouvement rock. Mais c’est évidement plus que cela. C’est un milieu à travers lequel de nombreuses exubérances sont permises. C’est évidemment le cliché de la musique du « Diable » qui se trouve porteuse de valeurs anciennes, mais qui sonnent neuves aux esprits d’aujourd’hui. J’y vois aussi la contradiction, la dualité, c’est un mouvement clé car il est en quête perpétuelle de(s) extrême(s), donc tend à la jointure, il apporte les ténèbres pour offrir la lumière, il disperse la lumière pour plonger dans les ténèbres.

[…] De manière plus philosophique, penses-tu que la notion de souffrance peut engendre la créativité?

Oui, je pense. De manière philosophique autant que psychanalytique, la souffrance ramène à l’inconfort donc à la nécessité de créativité. Quand plus rien ne va, il faut changer, transformer son environnement pour l’améliorer. L’art dans le BM a cette place, le monde va mal, l’humanité devient folle. Il faut le dire, le montrer, l’expliquer, pour que peut-être il puisse changer » (p. 372 et 373).

3) Art contemporain, black metal et spiritualité  chrétienne

Le premier point commun des recherches esthétiqes propres au black metal et à l’art contemporain, et qui leur vaut une aussi mauvaise presse auprès de nombreux catholiques, est cette recherche d’une forme d’absolutisation de la transgression dans leur expression. Ce qui fait dire à certains qu’ils sont « subversifs », « révolutionnaires », « contre-culturels », « contraires au bien commun », « christianophobes » pour tout dire…

Mais la recherche d’expressions de la transgression est-elle en soi contraire aux « valeurs chrétiennes »?

Comme je le montrais dans un précédent billet, une même représentation littéralement choquante peut voir sa signification changer du tout au tout suivant les connotations qui lui sont données par l’artste. Et mettre en scène des objets, des corps ou des évènements de telle sorte que le regard les appréhende sous un regard nouveau, c’est précisément, plus encore que pour d’autres traditions artisitiques, la démarche de l’art contemporain.

Trois exemples:

– Un corps de femme nu peut exalter la « révolution sexuelle », en étant présenté de manière séduisante, , mais dans l’art contemporain, notamment féminin, il est souvent mis en scène de manière à heurter, non pas pour illustrer telle ou telle perversion de l’artiste, mais pour inscrire dans la conscience du spectateur le statut d’objet qui est souvent associé à ce corps dans le discours médiatique contemporain, et pour le faire réagir:

« Les femmes revendiquent la possibilité de créer « aussi fort » que les hommes en utilisant la violence et la sensibilité des regards. Natasha Merrit utilise par exemple Internet pour y déployer des photos de sa sexualité au jour le jour. » (Gwenn Coudert, op. cit., entrée « analogie avec l’art contemporain féminin », p.294)

– le spectacle de cadavres peut exprimer une recherche cynique du gain en attisant les plus bas instincts, ainsi dans cette pub de Benetton il y a quelques années, parfois au contraire pour forcer le regard sur des réalités déplaisantes dont nous avons trop tendance à nous protéger (on songe aux panneaux publicitaires d’Amnesty International qui représentent des enfants du tiers-monde squelettiques) et pour susciter en nous un malaise moral, pour nous appeler à une plus authentique compassion, et charité en acte:

« D’autres artistes ont représenté des malades du sida, et mettent en scène des mourants, souvent de jeunes hommes, à la manière des pietà : ils meurent à l’âge où le Christ est mort, dans les bras de l’être aimé. » (Jérôme Cottin, op. cit.)

– La représentation de blasphèmes: comme je l’indiquais dans mon dernier billet, tous les blasphèmes n’appellent pas la même appréciation de leur gravité, ni toujours de notre part la même réaction: condamnation ou dialogue, écoute et remise en question de notre manière d’annoncer l’Evangile. Enfin, qui dit représentation d’un blasphème ne dit pas forcément blasphème. J’ai lu une bonne part des réactions cathos en 2011 à propos du « Piss Christ » de Serranno et de « Sur le concept du Visage de Dieu » de Castellucci, et je ne suis toujours pas convaincu du caractère blasphèmatoire de ces oeuvres.

On pourrait développer une anlyse similaire sur beaucoup d’albums de black metal, ce que j’ai tenté de faire dans de nombreux billets précédents.

Toujours est-il que la valeur d’une oeuvre d’art et son message s’apprécient, que ce soit pour l’art contemporain, le black metal, ou toute autre école artistique, au cas par cas. Car elle elle l’expression d’une inspiration particulière, d’un vécu unique, d’une maîtrise technique plus ou moins grande.

Et pourtant les catholiques ont tendance à juger en masse les oeuvres issues de l’art contemporain ou du black metal. Pour beaucoup, elles sont « transgressives », « contre-culturelles », « révolutionnaires », « christianophobes (il n’y a qu’à lire le blog du Collectif Provocs Hellfest, celui des Yeux Ouverts, les sites d’Ichtus ou de Liberté Politique, ou encore de nombreux sites de la tradisphère, ou même seulement la  citation initiale  de la première partie du présent billet). Parce qu’au fond leur lecture de es oeuvres n’est pas spirituelle, n’est pas religieuse, n’est même pas artistique: elle est politique. Au fond, ce qu’il voit dans l’art contemporain, par exemple, c’est une espèce d’avatar culturel  du marxisme et ou du féminisme, qui prolonge ce qu’il voient comme leur travail idéologique de subversion des racines chrétiennes de l’Europe par une contre-culture qui va instaurer comme idéal esthétique une contre-façon du Beau de manière analogue au communisme qui va promouvoir comme idéal éthique et politique une contrefaçon du Bien et de la charité.

Personnellement, je n’y crois pas du tout. Certes, des tentatives de récupérationspolitiques existent: On songe à l’usage de leur corps par les FEMEN en ce moment, aux tentatives d’entrisme du black metal, que je décrivais dans un précédent article, par des racialistes. Et ni les groupes de black metal, ni les artisites contemporains ne sont toujours dépouvus d’arrière pensées politiques. Et le philosophe marxiste Antonio Gransci défendait une forme de combat révolutionnaire sur le terrain de la culture. Mais l’art, qu’il s’agisse de l’art contemporain, du black metal, ou de tout autre courant, n’est pas, par nature, révolutionnaire, mais réactionnaire. Non pas qu’il soit particulièrement lié à des idées très à droite, mais parce qu’il est l’expression de l’intériorité d’un individu ou d’un petit groupe, un appel à porter un regard individuel renouvelé sur le monde. Il est fait par des individus pour des individus, en réaction au regard majoritaire. Et dès lors qu’un art se met à toucher la foule, qu’il devient un art de masse, que l’inspiration qui l’animait s’affadit et devient le lot commun, il suscite une réaction, à la recherche d’une transgression de ce qui était initialement la transgression. Nous avons vu avec Jérôme Cottin comment le body art pouvait être une réaction à l’art abstrait. Le blck metal fut une réaction au death metal, et s’est lui-même ramifié en une multitude de courants, qui tente parfois les uns contre les autres, de prolonger son étincelle créatrice. L’art, même transgressif, n’est pas affaire de foules, n’est pas affaire de politique, et moins encore de révolution.

Comme Jean-Baptiste Farkas, artiste contemporain et enseignant aux Beaux Arts, le rappelle en introduction au livre de Gwenn Coudert:

« C’est pourquoi la phase « positive » actuelle du BM, plus acceptable, suscitant davantage l’admiration, fragilise davantage le milieu. Voire le divise tout simplement en deux  camps, en rangeant d’un côté les gardiens d’une doxa, les « true », pour qui le BM tire sa force de la consanguinité ( de la reproduction d’un modèle établi une fois pour toute par les groipes fondateurs) et de l’autre, les progressistes qui conçoivent leur action comme appartenant à une évolution (pour ceux-là, le modèle à reproduire bougerait en permanence) et qui tentent de prouver qu’il est possible de faire avancer ce type de metal en l’orientant vers la lumière ou en lui faisant intégrer des éléments extérieurs. Comme le fait de puiser sans culpabiliser dans d’autres styles musicaux.

Tout cela pour avancer qu’au centre du BM, éthique et style confondus, se pose l’ardente question de la façon dont il faut reproduire un modèle. Résumons: le BM est porteur d’une promesse qui lui confère une grandeur (une intégrité à toute épreuve) mais d’autre part cette promessepourrait le condamner à toujours rester identique à lui-même, dans une plus ou moins grande mesure, éventualité que la nouvelle génération BM ressent comme un danger.

[…] Le BM est l’expression d’un grand NON associé à une mystique (idéal et exaltation). C’est pourquoi le BM comparé à d’autres formes d’expression pourra d’une part être perçu comme un épisode issu de la saga « amalgamant toutes les fois où l’art a incarné un grand NON ». Mais aussi comme un mouvement ayant tenté, sur le plan de l’art, d’associer ce NON à un au-delà, un » inaccessible ».

Dire que le BM est contestation, pure négation, ce n’est pas en avoir assez dit encore. Il est contestation et croyance à la fois. Négation et croyance à la fois. » (p. 54 et 55).

Ce paradoxe qui est celui du black metal, et aussi parfois de l’art contemporain, entre radicalité de la révolte et nécessité de composer avec le monde et son histoire pour ne pas s’essouffler, pour maintenir allumée la flamme créatrice, me rappelle en miroir cet autre paradoxe: celui de cette « génération Jean Paul II » admirable dans son désir de témoigner fièrement de sa foi, dans un monde qui la comprend de moins en moins, et de ne pas transiger sur les principes, mais qui se trouve elle-même, dans son expression d’un grand OUI, cette Belle Totalité Catholique, si séduisante de l’intérieure à vivre, spirituellement et intellectuellement, mais si difficile à communiquer et à justifier à nos contemporains, elle-même divisée entre ses « true » et ses « progressistes », déchirée entre ceux qui pensent possible de composer avec le monde et ceux qui ne veulent reculer sur rien.

« L’homme n’est ni ange ni bête », écrivait Pascal, ni totalement dans le OUI, ni totalement dans le NON. En tant que catholique, je pense que l’Eglise a des choses à apporter à certains cris de détresses décelables dans certaines expressions auto-destructrices perceptibles dans l’art contemporain (ainsi peut-être Gina Pane artiste française décédée dans les années 1990, qui n’a pas hésité à s’infliger dans ses performances de nombreuses blessures, et est allé jusqu’à s’obliger à regarder le journal télévisé une lumière dans les yeux ou bien à ingérer 600 g de viande crue) ou de façon minoritaire dans le black metal (auto mutilations, alcoolisme, toxicomanie…). Mais je pense également qu’un discours trop centré sur le grand OUI, sur cette belle totalité catholique, convertira, touchera certaines personnes, mais en fera fuir d’autres, avec des vécus différents. Opposer art contemporain et art sacré, musique religieuse et black metal me parait une aberration. Certaines personnes peuvent être aspirées par la transgression présente dans le BM ou l’art contemporain, mais d’autres en ont besoin pour dire leurs blessures et les surmonter, les orienter vers une signification plus élevée. L’Eglise a donc à mon avis tout intérêt, dans sa mission qui est de faire partager au plus grand nombre de personnes possibles cette Bonne Nouvelle dont elle est la dépositaire, de porter un regard plus favorable sur l’art contemporain et le black metal, pour mieux entendre les cris de souffrances et de révolte, et les interpellations vers elle, mais aussi pour mieux y répondre, d’une manière qui touche enfin les coeurs qui ont été repoussés  par ses approches plus classiques, à la manière dont Mgr Mauer, de par sa connaissance de l’art contemporain, et sa sympathie pour ce dernier, a su entendre derrière les blasphèmes apparents d’Arnulf Reiner sa fascination secrète pour le Sacré, et le ramener à de meilleurs dispositions envers l’Eglise, là où des attitudes de condamnation et de pressions l’aurait sans doute radicalisé dans son NON. Et peut-être, dans ce dialogue avec la souffrance et les blessures intéroeures qu’elle engagera avec ces artistes, découvrira-t-elle des manières de comprendre l’Evangile, de le vivre et de l’annoncer, dont elle n’avait pas elle-même encore complètement conscience…