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Les groupes de black metal poursuivis pour blasphème en Pologne

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , , , , , , , , , , , on 30 mars 2012 by Darth Manu

Aussi bien dans le cadre de la polémique contre le Hellfest que dans celui des manifestations contre les pièces de Castelluci ou de Garcia, on a vu cette année des catholiques s’émouvoir de la difficulté d’entraver légalement la tenue de ces manifestations culturelles qui semblent promouvoir ouvertement le blasphème, qui est par définition source de souffrance et inacceptable pour tout chrétien.

Pour donner un peu de perspective à ce débat, je propose de faire retour ensemble sur un exemple de réaction dans un cadre légal à des oeuvres d’art blasphématoires dans un pays qui dispose d’une loi anti-blasphème: je veux parler des poursuites intentées en Pologne à des groupes de black metal qui présentent des thématiques ouvertement sataniques et hostiles au christianisme.

L’article §196 du Code Pénal polonais indique:

« Quiconque offense les convictions religieuses de quelqu’un d’autre ou insulte en public un objet de culte ou un lieu de cérémonie religieuse s’expose à une limitation de ses libertés et à une peine pouvant aller jusqu’à 2 ans d’emprisonnement ferme. » (Radio Metal, « Behemoth sur le bûcher de l’inquisition »).

Parmi plusieurs exemples de groupes musicaux ou autres qui ont renoncé à se produire en Pologne ou ont connu des difficultés judiciaires du fait de cette loi, je m’attarderai sur ceux particulièrement significatifs des groupes de black metal Gorgoroth et Behemoth.

1) Gorgoroth:

Gorgoroth est un groupe de black metal norvégien, fondé  en 1992, mais qui reste longtemps dans l’ombre des grands du Black Metal Inner Circle, et qui ne commence à être connu qu’après la sortie de son deuxième album en 1996.

Ce groupe se distingue entre autres choses par son expression particulièrement virulente des thématiques satanistes et antichrétiennes propre à beaucoup de groupes de black metal, et les mises en scène grand guignolesques et blasphématoires de ses concerts.

Ainsi, le 1er février 2004 à Cracovie en Pologne:

« Gorgoroth a fait sensation le 1er février dernier à Cracovie (Pologne).
 Lors d’un concert filmé en vue de la réalisation de son 1er DVD les norvégiens, qui avaient promis à leurs fans polonais un show spécial, ont effectivement sorti la grosse artillerie : présence de 2 femmes et de 2 hommes nus, cagoulés (tant et si bien qu’une des nanas s’est évanouie…), ensanglantés et crucifiés sur d’immenses croix en bois, de têtes et d’abats de moutons piqués sur des barbelés, de nombreux symboles sataniques… Les musiciens, qui étaient eux aussi entièrement recouverts de sang, ont littéralement terrifié les cameramen, les organisateurs du concert, et bien évidemment choqué les habitants du pays du Pape, qui ont également eu l’opportunité de découvrir ce spectacle funeste, celui-ci étant diffusé sur une chaîne nationale. Pendant le concert, personne n’a pris la responsabilité de stopper la prestation de peur de devoir faire face à une émeute provoquée par le public. Gorgoroth est maintenant accusé d’avoir enfreint l’article 196 du Code pénal polonais relatif aus offenses religieuses et de maltraitance sur animaux. Le combo risque donc jusqu’à 5 ans de prison, et les bandes live ont pour l’instant été confisquées.  » (Centerblog).

On peut dire que le groupe avait assez mal choisi le pays où enregistrer son dvd. Il semble cependant que les suites judiciaires de cette affaire leur furent plus favorables que prévu:

« On February 1, 2004, during a concert being recorded for a DVD in Kraków, Poland, the band displayed sheep heads on stakes, a bloodbath of 80 litres of sheep’s blood, Satanic symbols, and four naked crucified models on stage. A police investigation took place with allegations of religious offence (which is prosecutable under Polish law) and cruelty to animals.[27] Though these charges were considered, the band was not charged as it was ruled that they were unaware of the fact that what they were doing was illegal, although the concert organiser was eventually fined 10000zł in 2007 as he knew about it and neither informed the band that it was against the law nor intervened.[28] The whole controversy led to the band being dropped from the roster of the Nuclear Blast Tour and the footage of the concert being confiscated by the police.[29] » (Wikipédia « Black Mass Krakow 2004« sources en norvégien que je n’ai pu vérifier pour l’instant, ne parlant pas cette langue).

Le dvd est quand même sorti finalement:

 » Black Mass Krakow 2004 is a live concert DVD by Norwegian black metal band, Gorgoroth. It was released on June 9th in Europe and on July 8th in the US » ( Wikipédia « Black Mass Krakow 2004 » ).

2) Behemoth:

Le cas de Behemoth est assez différent de celui de Gorgoroth, et beaucoup plus significatif, puisqu’il s’agit d’un groupe polonais, dont on peut supposer qu’il connait mieux les lois de son pays qu’un groupe norvégien comme Gorgoroth…

En septembre 2007, lors d’un concert à Sopot, Nergal, le chanteur du groupe, déchire publiquement une Bible. Il semble que ce soit un geste qu’il pratique couramment lors des représentations de Behemoth, mais, manque de chance, un membre du Comité de Défense contre les Sectes, Ryszard Nowak, assiste ce jour là au concert, et décide par la suite d’attaquer le groupe sur la base de l’article   §196.

L’affaire se règle dans un premier temps de la manière suivante:

«  Le groupe répond à cette accusation de la manière suivante : « un concert de Behemoth est un concert de Behemoth. Les fans savent à quoi s’attendre, savent de quels thèmes traitent nos paroles et connaissent notre philosophie. Il est plutôt surprenant qu’une personne vienne nous voir à nos concerts et ensuite se sente offensée par ce que nous faisons sur scène. Si elle vient à nos concerts, alors c’est ce qu’elle cherche. Nous ne cherchons pas à agresser quiconque, pas même la religion avec laquelle nous avons grandi.».

Le tribunal va donner raison au groupe. Ce type de plainte nécessite au moins deux plaignants pour être valide. Ryszard Nowak étant seul à porter plainte, le procès débouchera sur un non-lieu. Tout aurait pu s’arrêter là mais, suite à ce revers mal accepté, Nowak multiplie les annonce publiques, dans lesquelles il traite le groupe – et plus particulièrement Nergal – de criminel. Nergal décide alors de contre-attaquer en assignant Nowak en justice pour diffamation.

La justice lui donne raison et Nowak se voit obligé de présenter publiquement ses excuses ainsi que de verser 3000 zloty (environ 800€) de dommages et intérêts. Nergal décide de ne pas garder l’argent et le reverse à un chenil » (Radio Metal, id.).

 Mais en janvier 2010, quatre membres du parti politique au pouvoir, Loi et Justice, le parti chrétien-démocrate en Pologne, décident d’appuyer la plainte de Nowak, ce qui la rend recevable sur le plan juridique. Avec le résultat suivant:

« Dans le procès dans lequel Adam Darski, leader de Behemoth sous le nom de Nergal, le verdict a été rendu : Nergal est innocent des faits tels qu’on les lui a reproché. Le juge Krzysztof Wieckowski a statué hier que le fait qu’il ait déchiré une Bible au cours d’un de ses concerts à Gdynia, en Pologne, en avril 2007, est « une forme d’art » en rapport avec le style de son groupe et que le tribunal n’a aucune intention de limiter la liberté d’expression ou le droit de critiquer la religion. Les membres du public ont témoigné que leurs sentiments religieux n’avaient pas été heurtés, même s’ils étaient chrétiens » (Radio Metal, Behemoth déchire la Bible: c’est de l’art).

 Lors de la procédure, Radio Metal a eu la bonne idée d’interviewer Krzysztof Kowalik, professeur de théologie  à l’Université de Gdansk et expert auprès du tribunal pour cette affaire:

 » […] Venons en au sujet qui nous intéresse : le procès entre Nergal, le chanteur de Behemoth et le parti politique « Prawo i Sprawiedliwosc ». Pouvez vous nous expliquer dans quel cadre vous avez été appelé à témoigner lors du premier procès ? 

Cette participation s’est faite par hasard. J’ai été chargé par le Recteur de l’académie de travailler à l’ouverture d’une nouvelle filière nommée « Science des Religions ». C’est probablement la raison pour laquelle mon nom à commencé à circuler dans certaines sphères. Le procureur du parquet de Gdansk m’a demandé une expertise lors du procès entamé par Ryszard Nowak du Comité pour la Défense contre les Sectes. Le but de l’expertise était de déterminer si, oui ou non, chaque exemplaire de la Bible est un objet de vénération religieuse pour les chrétiens catholiques. J’ai répondu à cette question en m’appuyant sur mes connaissances en la matière ainsi que sur un questionnaire envoyé à des théologiens catholiques, des prêtres et des exégètes. Il ne m’a pas été demandé si Nergal était coupable. L’objet était plutôt de savoir si la plainte était reçevable.
Quelle peine encourt Nergal ?

Je ne sais pas (ndlr : l’entretien s’est déroulé avant la première audience du second procès). Je ne suis ni juge, ni juré. Personnellement, je vois ces évènements différemment. Dans la société pluraliste d’aujourd’hui, des évènements analogues seront amenés à se reproduire. Si toutes les institutions, évènements de la vie courante et politiciens sont soumis à de vives critiques et en soumettent en retour, on peut se demander au nom de quoi l’Église devrait encore être épargnée. Il ne faut pas oublier qu’elle a sa part de responsabilité dans l’éloignement de ses fidèles. Beaucoup de personnes ont été touchées et déçues par les scandales sexuels impliquant des représentants officiels de l’Eglise. Ces scandales ont profondément entaché l’image de l’Eglise Catholique et l’obligation de bienveillance qu’elle prône est apparue aux yeux de certains comme une hypocrisie. En Pologne, les gens commencent doucement à critiquer ce qui leur déplait dans le fonctionnement de l’Eglise, après plusieurs années où il était impossible et interdit de la contredire ouvertement. Je pense que Nergal représente d’une certaine manière cette critique que de nombreux concitoyens n’osent toujours pas formuler. Malheureusement les conséquences de son geste, vraisemblablement non mesurées, lui ont échappé. Il est évident que la forme de cette critique n’est ni acceptable, ni efficace. La question ne se pose pas. Il apparaît clair cependant que Nergal a critiqué l’Eglise Catholique et déchiré cette Bible dans un contexte particulier. La Bible est un texte sacré pour les catholiques, mais aussi pour les protestants et les orthodoxes par exemple. La Bible ne mérite pas d’être traitée de cette façon. Cependant, Nergal est le seul à pouvoir se permettre d’attaquer aussi violemment l’Eglise en temps qu’institution. C’est pourquoi je pense qu’il faut que Nergal tire une leçon de son acte, mais il ne faut pas qu’il soit condamné. Evidemment, les politiciens du « Prawo i Sprawiedliwo?? » ne sont pas encore prêts pour ça. Ils attendent une lourde condamnation à l’encontre de Nergal dans l’espoir de récupérer des voix et un soutien financier de la part de l’Eglise Catholique en vue des prochaines élections. Il ne faut pas non plus oublier que la hiérarchie ecclésiale ne s’est pas prononcée sur cette affaire.
Quel a été votre sentiment lors du verdict du premier procès?

Bien sûr, cela m’a soulagé. J’ai trouvé assez inconfortable d’être impliqué dans cette affaire. J’ai aussi trouvé dommage que ce procès n’aie pas débouché sur un débat plus général concernant la place de la religion dans la société moderne polonaise et plus particulièrement dans les lieux publics.  […] 
Le groupe Behemoth a déchiré des Bibles sur scène lors d’autres concerts il y a deux ans. Comment expliquez-vous que seule la Pologne ait cherché à assigner le groupe en Justice ?

La réponse à cette question a déjà été partiellement donnée. Les accusateurs se réfèrent à l’article §196 du code pénal. Cet article n’est pas très précis. Il n’indique pas la limite à partir de laquelle une parole sort du cadre de la liberté d’expression pour entrer dans celui de l’offense à la croyance religieuse. Cette limite est particulièrement difficile à déterminer dans le cadre d’une expression artistique. L’article §196 est en quelque sorte une arme de défense contre des insultes et critiques extérieures. Il donne cependant l’impression que la séparation des pouvoirs entre l’Eglise et l’Etat n’existe pas vraiment en Pologne. Dans d’autres pays européens, cette séparation est beaucoup plus claire.
Pensez vous que les autres pays européens auraient dû réagir à ce blasphème ?

Je ne pense pas. Partout autour du monde, des personnes sont maltraitées, persécutées, tuées… Je pense que l’Eglise et l’Etat devraient collaborer et utiliser leur énergie pour venir en aide à ces personnes plutôt que de chercher à tout prix à protéger leurs symboles des artistes. Il ne faut pas oublier qu’au nom de Dieu, de la Croix et de la Bible, beaucoup de personnes ont étés persécutées par le passé. Il est peut-être temps pour eux de recentrer leur action autour de valeurs plus fondamentales.
Vous avez précédemment évoqué l’idée de man?uvre politique pour gagner les voix de l’électorat catholique. Pouvez-vous développer ce point ?

Vous savez, en Pologne, l’Eglise Catholique est très influente. Cela vient de notre histoire, c’est depuis longtemps un état de fait. Elle a gagné beaucoup d’influence au XIXème siècle lorsque des prélats de l’Église occupaient les plus hautes fonctions de l’État. Elle ne prend bien sûr plus directement part au pouvoir. Mais son autorité a été très forte et il valait mieux l’avoir de son côté que contre soi. Cette autorité se fait d’ailleurs encore sentir aujourd’hui. Les politiciens le savent et vont souvent chercher du soutien et des financements auprès de l’Eglise. « Prawo i Sprawiedliwosc » se positionne aujourd’hui comme un parti catholique, strict mais ne l’assume pas. Ils n’ont au final que peu de valeurs communes avec l’Eglise Catholique. Ils enchaînent les faux-pas et les déclarations vides de sens. « L’affaire Nergal » est d’une certaine façon, pour eux, un moyen de réaffirmer leur position et de regagner la confiance qu’une partie de l’électorat catholique ne leur accordait plus.
L’assignation en justice de Nergal émane directement du parti politique au pouvoir. En tant que français il m’est difficile d’imaginer le gouvernement interférer à ce point là dans des affaires ayant trait à la religion.

Pourquoi est-ce possible en Pologne ?

Certains diraient par volonté de justice. Personnellement, je ne pense pas. Le fond de cette histoire est politique. Si la situation avait été plus reluisante pour le gouvernement actuel et leur popularité plus haute, je ne pense pas qu’ils se seraient lancés dans ces poursuites. Pourquoi avoir attendu deux ans avant d’appuyer la déposition de Nowak ? Il leur aurait fallu si longtemps pour se rendre compte de la portée de l’acte perpétré par Nergal lors de concert ? Difficile à croire. Les interférences mutuelles des politiques dans le domaine de la religion et des membres du clergé dans le domaine de la politique sont en partie dues à un manque de clarté et de distinction dans les textes de loi. A cela se rajoute notre histoire spécifique déjà évoquée auparavant sur laquelle s’est bâtie notre identité. Est-ce pour autant normal en Pologne que l’Etat s’implique autant dans une affaire d’ordre religieux ? Je ne pense pas, mais pour beaucoup de Polonais, ce comportement de l’Etat est inconsciemment accepté et ne choque pas.
Vous avez dit lors du premier procès que « la Bible est un objet de culte religieux et doit, de fait, être traitée avec respect ». Pouvez-vous développer un peu cette opinion ? Pourquoi cet objet doit-il aussi être respecté par une personne non-catholique ?

Je voudrais commencer par vous rappeler un principe biblique : « Ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas que l’on te fasse ». Ce principe est très concret et universel. On ne doit pas se moquer ou blesser une personne, croyante ou non, sous prétexte de ne pas approuver son mode de vie et sa vision du monde. Suis-je meilleur que ceux que je n’aime pas ? Même si je ne me reconnaissais pas en Dieu, je n’aurais pas plus de raison d’endommager ou de détruire un objet de culte religieux en public. Cela me rappelle d’une certaine manière l’histoire des caricatures de Mahomet auxquelles, bien que non musulman, j’étais fortement opposé. Mais, même si je suis opposé et ne cautionne sous aucun prétexte ce qu’a fait Nergal, je ne pense pas que son comportement justifie une condamnation judiciaire. A ce sujet, j’aimerais souligner une différence entre les protestants et les catholiques. Les protestants pensent que la Bible contient la parole de Dieu mais que le livre, en temps qu’objet, n’incarne pas cette parole. Dieu ne vit que lorsque ces mots sont verbalisés, lus ou prêchés. Je pense que pour les protestants, l’acte de Nergal n’a pas de conséquence car en s’attaquant à l’objet, il n’attaque pas Dieu. Les chrétiens catholiques, en revanche, vénèrent leurs objets de culte comme sacrés (que ce soit l’Eglise, la Bible, la croix…). Toute attaque contre un de ces objets est de fait considérée comme une attaque envers Dieu. Sur ce point précis, je me retrouve plus dans la manière de penser des protestants car pour moi, il est inconcevable que Dieu s’incarne en un quelconque objet matériel.

 
Depuis le début de sa relation avec la pop star Doda, Nergal est omniprésent dans les médias polonais (magazines, tabloïds, télévision). Il n’est pas rare de voir dans le bus des vieilles dames lire les dernières frasques de leur relation ou de voir Nergal parler impunément de ses croyances à la télévision. N’est-ce pas paradoxal de vouloir tant exposer et donner la parole une personne qui semble tant gêner et que l’on pourrait considérer criminelle au regard de la loi polonaise?

Je pense que la société pluraliste polonaise est malgré tout plus ouverte que ce que les gens pensent. Nergal et Doda vivent dans un monde particulier auquel les médias se sont toujours intéressés et s’intéresseront toujours. Ces médias ne sont pas là pour informer ou refléter une quelconque vérité. Ils créent leur propre réalité et tentent de nous convaincre qu’il s’agit de « la vraie vie ». A travers des articles de journaux, j’ai pu collecter quelques informations sur Nergal. Mais ces quelques informations sont bien maigres et je n’ai pas le sentiment de bien cerner la personne. L’affaire politique actuelle n’est pas que négative pour lui, car elle lui permet aussi d’utiliser les médias à des fins personnelles. Je suppose cependant que l’émotion provoquée à court terme par les faits évoqués précédemment éclipse le débat soulevé par son acte et sa potentielle condamnation. J’attends maintenant le procès afin d’avoir plus d’éléments et être en mesure d’interpréter les évènements d’il y a deux ans. Je n’arrive toujours pas à savoir ce que Nergal veut vraiment dans cette affaire. Je ne pense pas que la manière dont il se présente et agit en concert reflète vraiment sa personnalité et la manière dont il vit. C’est plus sa représentation en tant que musicien. A mon avis, il souhaite, à travers ce geste, atteindre et choquer les gens en couplant l’agressivité musicale à une forme d’agressivité visuelle.


Nous arrivons à la fin de cet entretien. Voulez vous rajouter quelque chose avant que nous nous quittions? 

Après de nombreuses années de dictature et d’occupation, la Pologne s’adapte doucement à la société démocratique et libre. Ses règles peuvent paraitre archaïques mais il n’existe pas de démocratie en kit avec une « recette » à suivre. Il n’y a pas non plus d’autorité (institutionnelle ou humaine) qui ne se trompe jamais et ne prend jamais de mauvaises décisions. Pour que la démocratisation de la Pologne avance, il faut que cette autorité arrive à accepter la liberté de penser et la critique et ce, même quand cette critique est inadaptée et illégitime » ( Radio Metal, id. ).

 Si je mets à part l’étrange idée que ce théologien semble avoir du rapport des catholiques aux objets sacrés, cet entretien a l’immense mérite de pointer l’enjeu à mon avis véritable de toutes ces manifestations contre le blasphème dans les oeuvres d’arts, en France comme en Pologne (malgré le contexte extrêmement différent de ces deux pays): l’évolution des rapports entre les catholiques et nos sociétés démocratiques occidentales.

En premier lieu, je retire de ces deux affaires que même lorsqu’il est prévu par la loi, le blasphème est une notion juridiquement trop floue et subjective (on a vu avec l’exemple de ce professeur de théologie, ou encore avec l’affaire Castellucci en France, que  les chrétiens eux-mêmes pouvaient avoir des divergences profondes sur la définition de ce qui constitue un blasphème) pour être véritablement applicable dans un Etat de droit:

« Poland’s religious insult law conflicts with international standards on freedom of expression, in large part because its vague wording does not identify the legal threshold for “offending religious feelings.” As one member of the Council of Europe’s Venice Commission remarked, “The religious feelings of the different members of one specific Church or confession are very diverse. The question is: whose level of religious sensibility should we treat as the average level—the
sensibility of a group of fundamentalist or tolerant members?” The decision to investigate an an alleged offense under Article 196 of the Penal Code is at the discretion of the prosecutor. Though there must be at least two “victims,” there is no requirement for individuals to submit complaints. In practice, the law appears to be applied mostly at the instigation of conservative Catholics. There are few cases
overall, and they usually result in acquittals when pursued to the end, but the legal process involved is itself a deterrent that encourages individuals, notably artists, to engage in self-censorship » ( The impact of blasphemy laws on human rights, a Freedom House special report: Poland ).

 Les rares bénéfices concrets de cette loi pour les catholiques ne proviennent donc pas d’une reconnaissance républicaine de l’inviolabilité du sacré, ni d’une prise de conscience de la population, mais de la peur. Il s’agit en fait d’une forme douce de terrorisme : si évangéliser consiste à témoigner, peut-on dire que nous sommes là dans une forme de témoignage chrétien, et si ce n’est pas le cas, n s’agit-il pas finalement d’opposer à l’Ennemi les armes de l’Ennemi, et de rééditer une autre forme de blasphème, d’autant plus grave et destructrice qu’elle est faite au nom de Dieu?

L’échec régulier des procédures engagées contre des oeuvres d’apparence blasphématoire, aussi bien en France où il n’y apas de loi contre le blasphème qu’en Pologne ou celle-ci existe, frustre les catholiques qui ont choisi de se focaliser sur ce type de procédures pour lutter contre la déchristianisation de nos sociétés, et radicalise leur rejet des fondements de ces dernières. Ils en viennent souvent, et semble-t-il en France de plus en plus, à considérer que la liberté d’expression, socle de la démocratie pluraliste, est à deux vitesses et vise à justifier le « relativisme moral » et la « christianophobie ». D’où le sentiment renouvelé d’une « christianophobie » ambiante et l’accroissement de ce type d’actions. Alors que c’est la tactique du procès qui semble en elle-même inadaptée à la lutte contre la déchristianisation.

Cette radicalisation attire en retour le ressentiment d’une partie de la société, qui a l’impression de voir la liberté d’expression confisquée par une minorité sur des bases subjectives et en vient à légitimer aux yeux de certains le blasphème comme l’expression d’un nécessaire combat politique. On le voit dans l’interview de  Kowalik, lorsqu’il évoque les critiques de plus en plus ouvertes contre l’Eglise au sein de la société polonaise, et les bénéfices médiatiques que Nergal a pu retirer de ses mésaventures judiciaires. On l’a vu également dans mon article metal et islam, avec le témoignage d’un des metalleux poursuivi au Maroc pour des raisons religieuses, où il expliquait que cette affaire (où il y avait pourtant eu condamnation des musiciens) avait en fait rendu le metal plus populaire et sympathique aux yeux de beaucoup de marocains, et contribuer à un désir croissant d’émancipation de la tutelle religieuse. On le voit encore dans la formulation adoptée par cet extrait du rapport de Freedom Report:

 » Moreover, the complaint mechanism and prosecutors’ practice of consulting theologians and other experts to determine the boundaries of the vaguely worded law effectively imposes the subjective views of a few on the rest of society« .

Bien loin de remédier à la « pastorale de l’enfouissement » des décennies précédentes, la mobilisation en France contre la « christianophobie » risque de marginaliser encore plus les catholiques et d’accélérer la déchristianisation de la société, comme je le remarquais déjà dans un précédent article. Il y a à mes yeux un véritable risque de « sectarisation » d’une partie des catholiques sur les prochaines générations, si cette tendance devenait majoritaire.

Deux exemples de ce qui me parait constituer des ambiguités inquiétantes, qui vont dans le sens d’une radicalisation (même si le premier des deux n’émane pas d’extrémistes) et d’une défiance accrue envers l’institution démocratique, dans le discours de catholiques mobilisés contre le blasphème:

1)

 » Islam et metal ? Nous avons lu le billet de inner light qui n’est pas la seule source sur le sujet. Une chose est certaine : le metal s’exprime en terre chrétienne, beaucoup moins en terre d’islam quand il n’est pas violemment réprimé » (Collectif Provocs Hellfest).

 A lire ce commentaire, on a un peu l’impression qu’au fond, si la France se transformait en Etat policier du type des dictatures islamistes, en remplaçant l »islam par le christianisme, mais en gardant la censure religieuse et les pressions sociales et institutionnlles, la situation ne serait pas plus mal. Je ne dis pas que c’est ce que pensent vraiment les membres du Collectif, je suis même persuadé du contraire, mais il y a là une manière, maladroite et non pas mal intentionnée, de présenter les choses qui pourraient rendre souhaitable aux yeux de certains jeunes catholiques une « violente répression ».

2) En novembre dernier, les « indignés catholiques » se félicitaient de la présence de musulmans à leur côtés, lors de leur manifestation contre la « christianophobie »:

 » On pourra juger l’information insolite sur ce blogue – elle a d’ailleurs déjà été signalée par des commentaires hier au soir –, mais Nouvelles de France donne une information qui n’est pas sans intérêt : un groupe musulman, Forsane Alizza, s’associe à la protestation des chrétiens contre la pièce blasphématoire Sur le concept du visage du fils de Dieu… Une information que je juge fort intéressante… » (Observatoire de la christianophobie, « Un groupe musulman s’associe à la protestation des chrétiens contre la pièce « Sur le concept du visage du fils de Dieu » »).

 Forsane Alizza qui n’est autre que le groupe djihadiste dissous récemment par Claude Guéant. Ces associations catholiques, qui prétendent faire oeuvre de « vigilance » et de « réinformation », s’associent pour lutter contre une pièce dont le caractère blasphématoire reste très hypothétique avec des gens qui appelleraient très problablement de leurs voeux des persécutions effectives contre les chrétiens s’ils gagnaient un pouvoir quelconque. C’est comme si des associations juives avaient manifesté contre La Passion du Christ, du temps où ce film faisait scandale auprès de certains, au côté de néo-nazis. Tout cela montre le manque de discernement et de sérieux de ces mobilisations contre la « christianophobie » et leur caractère aisément manipulable. Mais aussi évoque des affinités potentielles dans la manière de concevoir le « combat culturel » avec les pires extrémistes religieux. S’il est certain que Civitas sous sa forme actuelle est très loin d’être aussi extrémiste que Forsane Alizza, on a constaté depuis les manifestations autour du Piss Christ il y a un an une radicalisation forte de son action, dans le sens d’une violence plus explicite, même si elle reste encore assez potache, et rien n’indique que cette radicalisation, l’insuccès aidant, ne sera pas prolongée par des groupes plus ouvertement belliqueux, de la même manière que l’Action Française, qui avant la première guerre mondiale était connue pour ce type d’actions relativement inoffensives, s’est fait doubler sur sa droite au cours de l’entre-deux guerres par des milices beaucoup plus menaçantes, dont bon nombre de membres venaient de ses rangs.

Si ce risque reste très hypothétique, on voit que les manifestations contre la christianophobie n’entament en rien la déchristianisation de notre société (il n’y a qu’à voir l’avancée spectaculaire en quelques années des partisans de l’euthanasie) et marginalisent encore un peu plus les catholiques dans l’opinion par ses excès. Une fois encore, je ne pense pas que le divorce entre la culture contemporaine et les cathos se résorbera par la confrontation, mais par le dialogue et l’exemple. Pour me citer moi-même en effet:

 » Le problème n’est en effet pas la diffusion des oeuvres, mais l’inspiration qui les anime: croire qu’on peut créer du Beau en attaquant l’Eglise, qui annonce la source du Beau. Il ne s’agit donc pas de faire taire l’inspiration mais de la convertir, en déployant non pas des juristes, des politiques ou des pamphlétaires, mais des musiciens, des écrivains, des poètes. La bataille de la culture ne peut se gagner que par la culture, en comprenant l’inspiration qui anime cette culture en partie hostile au christianisme, pour mieux la déconstruire et la dépasser par une inspiration nouvelle. ce qui présuppose de ne pas la condamner a priori comme une pathologie, une “phobie” et de refuser toute qualité artistique réelle à ses oeuvres, mais de comprendre de l’intérieur la démarche des artistes qui sont animés par elle, de dialoguer avec eux. Ce qui peut permettre dans certains cas de retrouver les traces d’une inspiration chrétienne chez ceux-là mêmes qui prétendaient la combattre: ainsi une grande partie de l’univers mental de nombre de black metalleux est stucturé par l’influence de l’oeuvre catholique de Tolkien. Ce qui constitue des pistes pour proposer une version proprement chrétienne de la culture comtenporaine, et de dépasser tout ce qu’elle peut avoir d’hostile ou étranger au christianisme de prime abord. . .

Il s’agit de mener le combat culturel en participant à l’activité créatrice de la culture contemporaine, et non en restant à ses marges en la condamnant. A lutter contre la christianophobie, les catholiques finissent par n’avoir que des choses à combattre dans notre société et aucune à proposer. S’enfermer dans une posture d’auto défense permanente, sans rien donner qui puisse avoir du sens et de l’intérêt pour les membres de notre société déchristianisée, c’est nous condamner à court terme à ne plus du tout être entendus, voire à être combattus à vue, et à ne plus pouvoir transmettre l’évangile, ce qui est pourtant beaucoup plus au coeur de notre mission que la lutte contre la “christianophobie”« .

« Christianophobie », christianofolie…?

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , on 21 octobre 2011 by Darth Manu

Cet article sort un peu à première vue des thématiques propres à ce blog, mais les rejoint dans la mesure où il analyse un concept fondamental pour comprendre l’analyse que font certains milieux cathos du Hellfest.

La « christianophobie » est à la mode en ce moment. Civitas appelle à une manifestation contre elle le 29 octobre 2011, et multiplie les actions contre ses vecteurs supposés, ainsi la dernière en date… Ce qui suscite beaucoup d’enthousiasme chez de nombreux catholiques, mais également de fortes réticences, ainsi ici, ou , ou encore

Qu’est-ce que la « christianophobie » (ou la » cathophobie », juste un peu plus restrictive dans son objet)? Son étymologie suggère qu’il s’agit de la peur irraisonnée ou de la haine du christianisme. Ce serait un discours ou un comportement incitant à la haine et à la discrimination à l’encontre des chrétiens et de leurs valeurs, de même que l’homophobie à l’encontre des homosexuels, que la xénophobie à l’encontre des étrangers, etc.

Ce terme est très fréquemment invoqué, en ces temps de recul du christianisme et de polémiques contre l’Eglise, et on le trouve jusque dans la bouche du pape:

« Benoît XVI dénonce les persécutions des minorités chrétiennes dans le monde et, avec autant de vigueur, la «christianophobie» croissante en Europe, dans un message à l’occasion de la 44e journée mondiale de la paix qui sera célébrée le 1er janvier 2011.

Dans ce document rendu public jeudi par le Vatican, le pape exprime sa profonde préoccupation devant l’ «hostilité» et les préjugés» contre le christianisme sur le Vieux Continent, où il estime que le «laïcisme» est aussi dangereux que le fanatisme religieux ailleurs.

«Puisse l’Europe se réconcilier avec ses propres racines chrétiennes qui sont fondamentales pour comprendre son passé, son présent et son rôle futur dans l’Histoire», écrit Benoît XVI dans ce message intitulé «Liberté religieuse, chemin vers la paix». » (20 Minutes)

L’usage de ce terme est très fréquent sur la cathosphère. Il constitue une réaction au caractère biaisé du traitement par les médias de l’Eglise et du Pape, par exemple dans les polémiques qui ont marqué l’année 2009, sur l’avortement à Recife, la levée de l’excommunication des évêques intégristes, ou encore la petite phrase du Pape sur le préservatif. Il se nourrit de l’inquiétude suscitée par des phénomènes tels que le succès de produits culturels apparemment dirigés contre le christianisme, que ce soient le Code Da Vinci, la pièce de théâtre Golgotha Picnic, ou encore la présence de groupes ouvertement hostiles au christianisme dans un festival musical tel que le Hellfest. Il manifeste une forme de révolte contre les propos d’élus qui détournent la laïcité pour tenter de confiner l’expression religieuse à la sphère privée, ainsi ce maire qui a supprimé dans sa commune la crèche de Noël. De manière générale, il traduit la prise de conscience par les catholiques qu’ils sont en train de devenir une minorité, et exprime une tentative de renverser le cours des choses.

Cette prise de conscience que la foi catholique est de moins en moins estimée, voire de moins en moins tolérée, dans note société, est exacerbée par le spectacle de plus en plus effrayant que constitue le traitement des chrétiens par les autorités dans les pays où le christianisme est et à toujours été une minorité. Au Pakistan, les chrétiens sont emprisonnés ou condamnés à mort pour le moindre prétexte (ainsi Asia Bibi, qui est emprisonnée et qui encourt la pein de mort dans le cadre de la loi anti blasphème) alors qu’il semble qu’ils puissent être tués ou violés quasiment en toute impunité. En Egypte, le régime militaire opprime les coptes, et vient de briser dans le sang une manifestation. En Chine, le gouvernement tente d’asservir les évêques et les prêtres, et persécute ceux qui se refusent de ses plier à ses décisions.

Pris au piège de ce contexte angoissant, certains chrétiens choisissent le repli. J’ai ainsi pu rencontrer plusieurs jeunes, dans des rassemblements tels que le FRAT, qui me confiaient avoir peur de se dire chrétiens au collège ou au lycée. Mais la tendance dominante semble être à la riposte. Un réseau très dynamique de blogs, ainsi Le Salon Beige, Perepiscopus, L’Observatoire de la Christianophobie, ou encore Riposte Catholique, effectue chaque jour un veille très précise des différents actes de « christianophobie » qui semblent opprimer notre belle Eglise, ici ou ailleurs. Des manifestion sont organisées très régulièrement, contre le les kiss in, la « culture de mort », le Hellfest, la pièce de théatre Golgotha Picnic, le Piss Christ, le soutien apparent de la Mairie de Paris à une fête de fin de Ramadan, etc Des pétitions sont lancées par mail et sur internet. Lassée des compromissions apparentes des catholiques qui ont vécu le Concile et de l’enfouissement qui semble avoir été la politique de l’Eglise dans les décennies qui ont suivies, la nouvelle génération entend redonner à l’Eglise une place centrale dans notre société.

S’il est indéniable que l’Eglise souffre d’un déficit croissant d’image dans l’opinion, et qu’il est du devoir de tout catholique de ne pas y rester indifférent, le terme de « christianophobie » est-il adéquat pour décrire ce phénomène inquiétant avec précision et pertinence, ou est-il lui même une interprétation, sujette à des non dits et des arrières pensées politiques ou idéologiques, qui déforme ce qu’il entend désigner?

Dans un article intitulé « Antiphobie », le blogueur Philarète dénonçait il y aun an les mots en « -phobie », qui condamnent a priori le débat et pathologisent l’adversaire:

« Je suis tenté de l’expliquer en remarquant que ces vocables visent à disqualifier la possibilité même d’un débat. Ils ont une fonction neutralisante : les « phobies » ne sont pas des idées, mais des maladies (voire des infections, des pestes). Or derrière la peur du débat se cache généralement le désintérêt pour la vérité ou, s’agissant de débat de nature politique, au sens large, le scepticisme à l’égard de l’idée d’un bien à poursuivre ensemble, et donc à déterminer à travers la délibération collective. Le refus du débat relève donc d’une forme profonde de relativisme : non pas du relativisme superficiel qui fait dire « à chacun ses idées », mais du relativisme profond qui rend aveugle à l’intérêt d’une confrontation des points de vue, des analyses et des arguments, confrontation qui serait susceptible de faire apparaître que certains ont tort et d’autres raison.[..]

C’est ce type de configuration mentale que l’on peut repérer, mutatis mutandis, chez les propagateurs actuels des mots en « -phobe » et « -phobie » : culture de l’unanimité morale, pathologisation de la « dissidence » idéologique. Et, comme dans les périodes de notre histoire nationale où apparaît le culte fébrile de l’unanimité, le phénomène traduit sans doute la fragilité de notre état social. Il faut se sentir très fragile, en effet, pour craindre à ce point l’expression des points de vue divergents ».

En ce sens, l’usage du mot « christianophobie » ne se borne pas à décrire et à dénoncer une forme d’hostilité dominante au christianisme, mais va beaucoup plus loin, en interprétant cette dernière comme une démarche irrationnelle, « pathologique », de haine, plutôt que par exemple l’expression d’un malentendu, d’une méconnaissance, ou de critiques dignes d’être intégrées dans un débat raisonné. D’où la tautologie brandie par les adeptes de la lutte contre la « christianophobie »: la lutte est la dernière issue possible, celle qui est du devoir de tout chrétien, ce qui semble présupposer que le dialogue a déjà été tenté, et a abouti sur des points d’opposition indépassable, mais toute tentative de dialogue est en réalité bloquée d’emblée par le terme même de « christianophobie », qui impose l’idée que l’adversaire n’est pas dans une démarche suffisament rationnelle pour ête capable de dialogue, qu’il n’est qu’une maladie qu’on éradique, et non quelqu’un que l’on peut respecter et et avec qui on peut échangerd’une manière fructueuse pour tous. Les catholiques qui épousent cette lutte contre la christianophobie déplorent de ne pas ête écoutés, mais se ferment eux-mêmes à tout dialogue en enfermant leurs contradicteurs dans des mots qui nient leur individualité et leur capacité à les surprendre ou à dépasser leurs arguments: il y a les « christianophobes », les « traîtres », les « tièdes », les « bisounours », … Ils ne sont disposés à dialoguer qu’avec ceux qui partagent leurs présupposés. Et comme le dialogue présuppose un désaccord préalable, pas étonnant q’ils ne croient le plus souvent pas au dialogue.

S’il est indéniable que nombre de nos contemporains sont de plus en plus hostiles à l’Eglise et aux valeurs qu’elle défend il n’est pas sûr que le terme « phobie » décrive leur démarche avec justice et en vérité. La plupart des membres de ma famille, de mes amis, de mes collègues, ont approuvé en profondeur les campagnes médiatiques contre le Pape en 2009 et après. Ils sont pour l’avortement, pensent que le Concile Vatican 2 n’est pas allé assez loin, et estiment pour la plupart que la religion est source d’intolérance. ils sont du côté des kiss in et de la défense de la laïcité façon Charlie Hebdo. Certains d’entre considèrent qu’une oeuvre « blasphématoire » n’est pas très éloignée sémantiquement d’une oeuvre « intéressante », et d’autres écrivent sur leur blog des nouvelles qui n’ont pas grand chose à envier au Golgotha Picnic. Ils ne sont pas loin de me considérer comme un tradi, alors que sans être un « catho progressiste » au sens usuel du terme, je suis plutôt de gauche, parce que je vais à la messe tous les dimanches, suis animateur d’aumônerie, participe régulièrement à des retraites et des pélerinages, essaie d’avoir une vie de prière et sacramentelle régulière, et m’efforce de vivre en cohérence avec l’enseignement de l’Eglise, y compris sur les questions sociétales. Ils participent intimement de ce phénomène dénoncé aujourd’hui sous le nom de « christianophobie ». Et pourtant, beaucoup d’entre eux éprouvent de l’intérêt et même de la bienveillance envers mon parcours et mon témoignage, parce qu’en réalité, ils ne ha¨ssent pas vraiment l’Eglise, mais la connaissent mal, et sont alarmés par l’image d’intolérance véhiculée par les médias. Et ce qu’ils connaissent de moi leur procure une certaine forme de soulagement, voire de joie, parce que cela leur fait prendre conscience q’un catholique, ce n’est pas seulement quelqu’un qui condamne ou qui interdit, mais que nous avons aussi des expéiences positives à partager avec eux et à leur faire découvrir. Et peu à peu leur point de vue évolue, devient moins tranché, plus ouvert… Je refuse de désigner ces proches par un qualificatif aussi réducteur et insultant que celui de « christianophobe ».

On m’objectera que l’on peut détester le péché tout en aimant le pécheur, et que l’on peut condamner la « christianophobie » en général tout en restant ouvert à la diversité et aux nuances des parcours personnels. En effet, s’il est évident que beaucoup de personnes n’aiment pas l’Eglise parce qu’ils la connaissent mal, on peut considérer assez justement que le vecteur le plus efficace de cette ignorance est la saturation de la culture par toute sorte d’oeuvres ou de spectacles qui donnent une image fausse, voire outrageante, de l’Eglise et du christianisme. Le Code DaVinci, le Golgotha Picnic, voire les morceaux de certains artistes de metal sont des exemples récents. De manière analogue, peu de personnes ont réellement étudié l’histoire de l’Inquisition, mais beaucoup y voient une tendance profonde de l’Eglise, à force de la voir représentée au cinéma, dans la littérature, les bandes dessinées, etc.

Cependant, s’il est vrai que l’on ne saurait séparer totalement l’art de la morale, dans la mesure où il cherche à témoigner d’une certaine forme de transcendance, qui est celle de la Beauté, on ne saurait cependant le juger suivant ses normes. Le Bien et le Beau sont liés de manière ultime en Dieu, mais ils constituent des manifestations distinctes de sa Toute Puissance, qui orientent vers Elle par des chemins différents. L’art trouve sa validation dans la représentation du Beau, qui est lié au Bien et au Vrai, mais alors que le Bien se laisse relativement bien traduire par des normes, le propre du Beau est de se dérober à ces dernières, et les artistes n’ont de cesse de déconstruire les formes fixées par leurs prédecesseurs. Les normes que les classiques ont tenté par exemple de donner au théâtre n’ont pas résisté au temps, et les grandes pièces de théâtre des périodes suivantes sont celles qui se sont essayé à briser ces règles. Ou encore, le black metal traite de réalités mauvaises: la haine, la colère, le désespoir. Mais son succès ne réside pas dans la tentative de certains de ses créateurs de promouvoir de nouvelles normes similaires à celle de la morale dans leur forme mais contraires à elle dans leur contenu, à travers des idéologies telles que le satanisme, mais dans le sentiment esthétique qu’il procure, qui touche à des réalités présentes dans l’âme humaine, qui ont des aspects destructeurs, mais aussi créateurs: ainsi le désespoir peut-il mener au désir de rédemption et à la conversion. Condamner une oeuvre ou un courant culturel parce qu’il semble traiter du mal n’est donc pas opératoire, parce que même un artiste fou ou maudit peut toucher dans sa création à un sentiment ou une réalité qui dépasse son projet conscient, et mener à une élevation de l’âme, et que même un saint n’y arrivera pas s’il se borne à imiter les représentations déjà existantes de la beauté, et ne cherche pas au moins en partie à déconstrure ce qui a déjà été fait. Le Bien réside dans la soumission à des valeurs communes, et le Beau dans la création de nouvelles valeurs. Il n’est donc jamais complètement possible de juger l’un par l’autre.

Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas un combat culturel à mener en défense du christianisme. Mais l’erreur de nos pourfendeurs de la christianophobie est de croire qu’il est à mener autour de la culture alors qu’il se gagnera par elle. Par exemple, avec tout le respect que j’ai pour nos évêques, je suis un peu déçu que certains d’entre eux aient affirmé que refuser que les deniers publics financent de telles oeuvres puisse être une réponse adéquate aux problèmes qu’elles soulèvent . Une oeuvre d’art, si ratée soit-elle, avant que sa diffusion ne soit facilitée par des subventions, prend sa source dans une inspiration créatrice, qui est elle-même l’expression de sentiments et d’états d’âme de l’artiste, qu’il vise à faire partager. Bonne ou mauvaise l’oeuvre d’art n’est pas une pathologie ou un virus à éradiquer, mais le témoignage de la vie intérieure d’une personne. Le caractère outrageant d’une oeuvre est un effet, et l’inspiration créatrice qui anime l’artiste, son « génie » (que celui-ci soit réel ou non), est la cause. Chercher à empêcher la représentation d’une oeuvre (ce qui est un peu quand même le but d’une protestation contre des subventions publiques), cela revient à traiter les symptômes sans traiter les causes, ce qui est comme chacun sait le contraire de l’action d’un bon médecin. L’art traduit l’esprit d’un époque: la censure victorienne n’a pu empêcher l’émergence d’une littérature décadente, ni l’attrait de nombreux artistes pour des sociétés occultes telles que la Golden Dawn. Beaucoup d’oeuvres ou de courants combattus par les associations catholiques sont nées de l’underground, ainsi le black metal, et y puisent une partie de leur identité artistique. Attaquer leur diffusion ne convertira pas l’inspiration qui les a fait naitre, mais les radicalisera. Plus grave, ces attaques incessantes de Civitas et autres sur le terrain culturel, mais par des méthodes politiques et juridiques, accréditent l’idée que le combat pour l’Eglise n’est pas tant un combat culturel mais d’un combat contre la culture.

Le problème n’est en effet pas la diffusion des oeuvres, mais l’inspiration qui les anime: croire qu’on peut créer du Beau en attaquant l’Eglise, qui annonce la source du Beau. Il ne s’agit donc pas de faire taire l’inspiration mais de la convertir, en déployant non pas des juristes, des politiques ou des pamphlétaires, mais des musiciens, des écrivains, des poètes. La bataille de la culture ne peut se gagner que par la culture, en comprenant l’inspiration qui anime cette culture en partie hostile au christianisme, pour mieux la déconstruire et la dépasser par une inspiration nouvelle. ce qui présuppose de ne pas la condamner a priori comme une pathologie, une « phobie » et de refuser toute qualité artistique réelle à ses oeuvres, mais de comprendre de l’intérieur la démarche des artistes qui sont animés par elle, de dialoguer avec eux. Ce qui peut permettre dans certains cas de retrouver les traces d’une inspiration chrétienne chez ceux-là mêmes qui prétendaient la combattre: ainsi une grande partie de l’univers mental de nombre de black metalleux est stucturé par l’influence de l’oeuvre catholique de Tolkien. Ce qui constitue des pistes pour proposer une version proprement chrétienne de la culture comtenporaine, et de dépasser tout ce qu’elle peut avoir d’hostile ou étranger au christianisme de prime abord. . .

Il s’agit de mener le combat culturel en participant à l’activité créatrice de la culture contemporaine, et non en restant à ses marges en la condamnant. A lutter contre la christianophobie, les catholiques finissent par n’avoir que des choses à combattre dans notre société et aucune à proposer. S’enfermer dans une posture d’auto défense permanente, sans rien donner qui puisse avoir du sens et de l’intérêt pour les membres de notre société déchristianisée, c’est nous condamner à court terme à ne plus du tout être entendus, voire à être combattus à vue, et à ne plus pouvoir transmettre l’évangile, ce qui est pourtant beaucoup plus au coeur de notre mission que la lutte contre la « christianophobie ».

A force de traiter la culture contemporaine comme une maladie plutôt que comme un terrain d’échange, de dialogue et de construction, nous nous marginalisons et augmentons le ressentiment à notre égard. Puisque les catholiques de « riposte » adorent les références à la situation des chrétiens du proche et moyen orient, ils pourraient en ce sens méditer cette mise en garde du député maronite libanais Farès Souhaid, dans une interview publiée dans le journal Iloubnan, sur des questions différentes dans un contexte différent, mais qui pointe une tentation analogue:

« L’église devrait se positionner comme une pièce essentielle de l’architecture des mouvements actuels. Alors que tout ce qu’on entend, c’est que les chrétiens ont peur. Aujourd’hui quand j’écoute les Chrétiens j’entends juste qu’ils ont peur de tout. On parle du droit de vote à 18 ans, ils répondent « démographie musulmane ». On leur parle d’Etat civil, ils répondent « atteinte à notre identité chrétienne ». Ils informent l’Occident de leurs craintes mais l’Occident ne peut rien pour cette peur: les puissances occidentales voient dans cette région arabe, à majorité musulmane, un formidable intérêt économique; les entreprises occidentales attendent de se lancer sur ces marchés. Tout ce que l’Occident peut faire pour les chrétiens c’est leur proposer des visas pour quitter la région. Finalement, ici au Liban, une partie des chrétiens apparaît comme une communauté qui ne s’occupe que de ses intérêts (est-ce que la crise régionale va avoir un impact sur le système bancaire libanais, est-ce que d’éventuels problèmes sécuritaires vont perturber nos loisirs), une autre partie vit dans la peur (en Syrie, en Egypte, au Liban aussi bien sûr). Une autre est opportuniste et attend de voir dans quelle direction le vent va tourner. Dans ces trois cas, les chrétiens sont en marge de ce qui se passe alors qu’ils devraient y prendre part pleinement » (Matinale chrétienne de La Vie du 21 octobre 2011).

 Les associations catholiques qui misent tout sur la lutte contre la « christianophobie » se font fort de restaurer un catholicisme plus authentique, mais comme elles ne sont préoccupées que des intérêts de la petite tendance de l’Eglise qu’elles représentent (quelles sont les propositions de Civitas ou du Salon Beige pour plus de justice sociale, contre l’exclusion, la pauvreté,  ou même pour leurs initiatives d’évangélisation?) et n’ont rien à offrir à une société qui ne pense pas comme elles et ne les aiment pas, elles sont condamnées à échouer. Gardons nous de nous laisser entrainer dans leur chute probable, et de substituer à l’enfouissement de l’autruche de nos parents celui du bunker qu’elles (im)(pro)posent, qui est séduisant pour tous les jeunes souvent frustrés par les préjugés dont ils sont souvent victimes en tant que chrétiens, mais qui n’aura pour conséquence vraisemblable que d’accélérer la déchristianisation de notre société. Les pères de l’Eglise apportèrent l’espérance et le pardon à leur contemporains. Et de manière étonamment inverse, Civitas et ses acolytes n’apportent que la peur de l’autre et les condamnations…

Quand Civitas attaque Kronenbourg les chrétiens trinquent…

Posted in Hellfest with tags , , , , , on 8 juin 2011 by Darth Manu

J’ironisais dans mon précédent billet sur les métalleux qui avaient pris au sérieux les billets anti Hellfest de Brave Patrie. A leur décharge, certains sites de la réacosphère arrivent à dépasser en ridicule leur propre parodie.

En témoigne ce montage surréaliste, commis par l’Institut Civitas, en grande forme malgré toutes les critiques, y compris du côté des cathos , que lui a values son action dans le cadre de la polémique autour de l’oeuvre « Piss Christ » exposée à Avignon en avril dernier:

Certains de mes lecteurs, qui se reconnaitront, se (com)plaisent à louer dans ce genre d’initiatives « une parole libérée », qui sème au fil des années des germes de vérité dans l’opinion publique, et qui à moyen terme permettra une prise de conscience des français et de leurs élus sur les méfaits de la « cathophobie », dans ce cas précis du comportement sataniste et blasphématoire de certains groupes.

Faisons un bilan d’étape de cette grandiose entreprise d’éveil des esprits aux méfaits du Hellfest:

En réaction à cette initiative de Civitas, Les Inrockuptibles titrent « En croisade contre le Hellfest, des cathos s’en prennent à Kronenbourg ». Dans leur article, on peut lire des perles telles que.

 « [le président de l’Institut Civitas]  a personnellement arrêté de boire de la Kro, mais quand on lui signale que les vins de la Loire subventionnent aussi le festival, il hésite. Plus difficile de faire une croix sur le Muscadet. »

Ou:

 « Du côté des festivaliers, cette agitation – plutôt anecdotique – commence à agacer. Mais Yoan Le Nevé, co-organisateur, reste compréhensif. L’année dernière, un débat avait même été organisé avec des prêtres, des exorcistes et des musiciens « satanistes ». Et finalement, en plus d’un gros coup de pub, la campagne des intégristes sert son propos : « Heureusement que le rock fait encore un peu peur aux conservateurs ! » »

Ou encore:

 « Jean-Pierre Coudrais, le maire de Clisson, est lui ravi de l’évènement qui apporte « un rayonnement international à la commune. Il y a des gens qui viennent de 50 pays différents ! » Il tient à signaler que la commune « va tout faire » pour conserver la manifestation, qui va devoir déménager l’année prochaine, à la suite de la construction d’un collège sur les lieux des concerts. »

En gros, Civitas se ridiculise aux yeux des médias, ridiculise l’ensemble de l’Eglise catholique avec lui (encore…), et leur donne l’occasion d’oublier une fois de plus que le débat de l’an dernier a été organisé par une radio catholique et non par le Hellfest. Autant dire qu’il ne réussit  pas du tout à créer cette supposée « prise de conscience », de même que ses comparses anti Hellfest.

Son initiative contre Kronenbourg est d’autant plus grotesque et malvenue que dans un courrier à l’un des signataires de la pétition du « Collectif pour un festival respectueux de tous », le sponsor écrit:

 « S’il devait s’avérer une atteinte aux lois de la République, Brasseries Kronenbourg respecterait toute décision de justice qui serait rendue et qui lui serait opposable. »

Or, les anti Hellfest aiment à répéter qu’ils ne s’attaquent pas spécifiquement au métal mais dénoncent « les appels à la haine » (délit susceptible de sanctions pénales donc) présents selon eux dans les paroles de certains groupes présents au Hellfest. La réponse de Kronenbourg ne s’oppose donc pas en substance à leur démarche (mais sont-ils à une contradiction près?), mais rappelle utilement que:

 « Premier Brasseur de France, Brasseries Kronenbourg, élabore ses bières en Alsace depuis 347 ans. Une longévité qui repose sur des valeurs et des engagements forts notamment en matière de consommation responsable, de respect de l’environnement et des différences, de soutien à la culture. Dans ce cadre, nous sommes très attachés à la liberté d’expression, droit fondamental de la République, qui s’impose à tous.  »

Nous sommes dans un Etat de droit, et les restrictions parfois nécessaires apportées à cette liberté d’expression doivent se fonder sur le droit, sur des arguments juridiques sérieux, voire des décisions de justice, et non sur des généralités et des clichés sur les groupes présents au Hellfest, et encore moins sur des pressions et des menaces. A ce titre l’attitude de Kronenbourg parait plus responsable et citoyenne que celle des lobbies anti Hellfest.

Au bout de quatre ans de polémiques, les actions contre le Hellfest échouent donc dans une large part à infléchir le point de vue des médias et des sponsors sur le Hellfest. Elles n’impressionnent pas non plus les responsables politiques locaux. Ainsi, on peut lire dans un article de L’Hebdo de Sèvres et Maine, reproduit sur le site du « Collectif pour un festival respectueux de tous » », qui porte sur le déménagement du Hellfest sur un autre site de Clisson, le passage suivant:

 « Jeudi dernier les élus clissonnais étaient appelés à voter leur aide. Celle-ci devrait atteindre les 60 000 euros. […] Le conseil municipal a appouvé la délibération. Un seul élu s’est abstenu ».

Une abstention n’étant pas une opposition, j’en conclus que la fameuse prise de conscience par les politiques et l’opinion publique des méfaits de la cathophobie que les actions contre le Hellfest étaient censées permettre depuis toutes ces années est pour l’instant un échec total.

Tout cela ne signifie pas qu’il n’y a pas des interrogations légitimes à poser sur l’hostilité au christianisme très présente chez certains groupes, notamment de black metal. En tant que catholique, je suis inquiet lorsque je vois des métalleux ridiculiser le métal chrétien par principe, au lieu de juger chaque groupe au cas par cas sur ses qualités musicales, ou lorsque je lis qu’un groupe de BM comme Old’s Man Child a refusé de jouer avec Extol parce que c’est un groupe chrétien, qu’Enslaved a annulé un concert avec Slechtvalk pour les mêmes raisons suite aux pressions de certains fans, ou encore que Cacophonous Records a pu virer un groupe d’unblack aussi talentueux qu’Antestor ou ne pas lui payer ce qui lui était dû là encore sous prétexte des convictions religieuses de ses membres. Tous ces évènements, malheureusement récurrents, sont autant de raisons pressantes et légitimes de construire un dialogue autour des relations entre christianisme et métal.

Seulement, il me parait de plus en plus évident que les actions menées contre le Hellfest non seulement ne permettent pas de faire avancer ce dialogue, mais rendent à ceux des métalleux qui le refusent un fier service, et ce pour deux raisons:

– Il est facile de trouver des exemples de situations où des groupes chrétiens ont été marginalisés ou empêchés de jouer du fait de l’extrémisme et des préjugés d’une minorité de métalleux. Au lieu de partir de ces exemples concrets pour montrer que les chrétiens sont en droit d’émettre certaines inquiétudes, et de proposer un dialogue serein, argumenté et respectueux des convictions de chacun, les anti Hellfest préfèrent répondre au mal par le mal, et se faire à leur tour les agresseurs. Alors qu’il existe des cas authentiques de « christianophobie » dans l’histoire du métal, dont l’analyse critique pourrait susciter cette prise de conscience des métalleux et du grand public qu’ils appellent de leur voeux, ils préfèrent se focaliser sur un festival qui, sauf preuve du contraire, ne s’est pas rendu coupable jusqu’ici de tels abus. Alors que dans d’autres cas les chrétiens étaient les victimes, ils nous font passer ici pour les agresseurs, et confirment la partie des métalleux et de l’opinion hostile au christianisme dans ses idées préconçues. C’est un cercle vicieux, où les préjugés et les excès des uns viennent nourrir ceux des autres et inversement.

-Cette polarisation sur le Hellfest ne permet pas d’énoncer clairement les vrais problèmes ni de poser un débat constructif. Le Hellfest n’est après tout qu’un festival de musique, certes important, en province, et même parmi les tradis, on trouve des gens qui se demande pourquoi y consacrer autant de temps et d’énergie, alors qu’il y a des problèmes beaucoup plus graves et urgents, ainsi ceux qui touchent à la bioéthique, aux inégalités, aux persécutions dans certains pays du proche et moyen orient,… Les organisateurs du festival ne sont pas forcément non plus les interlocuteurs qui ont le plus de marge de maneuvre pour dialoguer, de même que les élus locaux d’ailleurs: il y a trop d’enjeux financiers, musicaux, organisationnels et même politiques pour q’un débat amorcé de cette manière puisse être serein et constructif. Et il est illusoire de croire que la censure, même si elle a lieu (extrêmement peu probable dans les circonstances actuelles) de ce festival va permettre l’évolution des mentalités les plus hostiles au christianisme. Au contraire, un tel coup de théâtre, qui mettrait un terme à l’un des festival de métal les plus importants d’Europe, serait une blessure qui exacerberait pendant des années les préjugés contre l’Eglise, et rendrait beaucoup plus difficiles encore les efforts des métalleux chrétiens qui essaient de changer les choses de l’intérieur.

C’est pourquoi je suis désormais convaincu qu’il est urgent de mettre un point final à cette polémique contre le Hellfest, qui a heurté trop de monde depuis trop longtemps pour pouvoir vraiment devenir juste et constructive, et reprendre le problème à zéro, en posant de manière globale, ferme, et appuyée sur des exemples précis et documentés, la question des rapports très contrastés et ambigus (entre rejet et fascination) du métal au christianisme depuis ses débuts. Car lutter contre la « cathophobie », c’est très bien, mais le faire sans discernement ni pragmatisme ni connaissance sérieuse du sujet ni prospective sérieuse sur les conséquences réelles à moyen et long termes des différentes initiatives lancées, c’est finalement un remède pire que le mal…