Les paroles sont-elles importantes dans le black metal?

En lisant une chronique de Hellig Usvart (qui le descendait d’une manière assez lapidaire) je suis tombé sur l’affirmation suivante:

 « Mais laissons de côté cette contrariété, nous savons de toute façon que les paroles n’ont aucune valeur en black metal du simple fait de leur caractère inaudible » (Chronique par Possopo sur le site Nightfall in Metal Earth).

Ce jugement rejoint beaucoup d’affirmations émises par des métalleux, lors des différentes polémiques autour du Hellfest, qui tendaient à dire que de toute façon les paroles des groupes de BM, en plus d’être souvent ridicules, étaient incompréhensibles, et que c’était la musique uniquement qui comptait:

 « De nombreux « métalleux » ont réagi sur nos forums affirmant qu’il fallait savoir dissocier la musique des paroles. À les entendre, ce n’était pas pour les messages de violence qu’ils se rassemblaient au Hellfest, d’autant plus que nombre d’entre eux ne comprenaient pas les paroles en anglais. Cette dissociation est-elle selon vous réellement possible ? » (Antoine Besson pour Liberté politique.com en entretien avec le Père Benoit Domergue).


En sens contraire de cette opinion commune à beaucoup de métalleux, Morgan, du groupe Marduk, estime que « les paroles sont aussi importantes que la musique »:

  « MI. Quiconque a jeté un oeil à vos paroles un jour ou l’autre aura pu remarquer sans difficultés à quel point l’histoire te passionne. A ton sens, quelle place ont les paroles dans MARDUK ? Penses-tu qu’il est fondamental de les comprendre pour parfaitement appréhender MARDUK ?
Morgan. Je le crois, oui. Bien évidemment, quiconque va jeter un œil aux paroles va les percevoir d’une manière différente. Ca ne me pose pas de problème mais pour moi elles sont aussi importantes que la musique. Quand j’aime un groupe, je me plonge toujours dans leurs paroles et quand celles-ci s’avèrent minables je perd une partie du respect que j’ai pour ce groupe. Il est important que les paroles et la musique forment un tout et se reflètent à tout point de vue.

MI. Oui, mais beaucoup de groupes ne pensent pas ainsi.
Morgan. Et c’est pour ça qu’il y a beaucoup de merde dans ce qu’on peut lire. Mais, après tout, qui suis-je pour en décider ? Les gens aiment toujours beaucoup de choses différentes. Personnellement, je met beaucoup d’énergie à les écrire et les modifier, et ce jusqu’à la dernière minute. Parfois même je pars d’un titre ou d’un texte que j’ai en tête puis construit la musique à partir de là. Ou bien c’est un riff qui m’inspire une ligne de chant ou un bout de texte. C’est comme ça que je travaille » (interview par Metal Impact).

  Indépendamment de ce que je pense du contenu sataniste des paroles de Marduk (qui sont, il est vrai, assez travaillées dans la forme), je suis plutôt d’accord pour le coup avec Morgan. La musique et les paroles sont un tout, qui vise à traduire une idée, une émotion, un évènement intérieur que le compositeur veut partager. La musique ne se réduit pas nécessairement au support ou à l’illustration du texte, mais les hiérarchiser dans l’autre sens ne parait pas non plus pertinent. D’autant que s’ ils peuvent faire sens séparément (si on lit les paroles d’un livret sans avoir écouté l’album, ou inversement si on entend un morceau sans avoir le texte sous les yeux, le chant black metal rendant il est vrai très ardue se restitution par l’oreille), chacun peut éventuellement enrichir l’autre par un jeu de miroir et de correspondances, à l’issue d’une écoute plus investie des morceaux, ainsi chez Meshuggah, (groupe de death metal expérimental, donc normalement hors du cadre d’Inner Light, mais je pense que l’analyse qui suit est également intéressante pour le BM):

            «  Idées et absence d’idées

Dualité

Étant donné l’austérité de l’écriture, l’ambivalence entre le « moi » et « l’autre » (ou la technologie et la spiritualité, etc.) est permanente. Nous la retrouvons musicalement dans la construction complexe mais violente du Métal de Meshuggah, l’opposition en voix brute et soli de guitare très mélodiques. Elle est contenue dans l’écriture même du texte et de la musique : les termes sont toujours accolés sous forme d’oxymore. Les idées contradictoires, les termes ou idées accolés sont ainsi étroitement liés, comme le texte de « Vanished »27 nous le prouve. Le narrateur est peut-être, alors, son propre bourreau.
Le Vide et son remède

L ‘obsession du vide, du noir déjà présente par le titre dans « We’ll never see the day » par exemple ou dans celui du mini-CD None, traverse l’album Nothing. Les titres « Closed Eye visuals », « Obsidian », « Perpetual Black Second », « Nebulous » en sont la preuve. Il s’agit là d’une unité consciente28 entre les textes de l’album. Paradoxalement, dans « Closed Eye Visuals », Haake crée cette ambiance de peur mêlée de descriptions lumineuses. L’idée de l’ « obscur » va au-delà de la peur : elle est fascination, transcendance dans la fatalité. Le mal sauve d’un état psychique donné puisqu’il produit et s’oppose en cela au vide ; il réorganise, améliore, se mêle à la lumière.

Au-delà du sens, le poème sonore

Puisque Jens Kidman ne se concentre pas sur le sens du texte quand il l’interprète, la voix chez Meshuggah est aussi envisagée comme un instrument. La prosodie ne dépend pas vraiment du sens du texte : les paroles sont calées sur la musique en fonction de leur propre musicalité. Le lien entre texte et musique est loin du figuralisme : il se situe plus dans un système de correspondances, de résonances entre l’ambiance du texte et celle de la musique » (Meshuggah: une formation de metal atypique. Esthétique et technique de composition, Mémoire de maîtrise de mucicologie de Matthieu Metzger, soutenu le 23 juin 2003, sous la direction de Benoit Aubigny, MCF à l’Université de Poitiers).

On pourrait distinguer en ce sens deux façon d’écouter le black metal, comme toute musique d’ailleurs: une ludique, qui goûte la musicalité sans nécessairement s’intéresser au message ou aux intentions du compositeur, et une seconde plus prospective, qui au delà du plaisir de l’écoute, va chercher, par une étude plus approfondie de la composition musicale et des paroles,  à dégager le sens profond du morceau, voire ses différents niveaux de sens. Ainsi dans le cas de Meshuggah:
 
 « Il en résulte un texte difficilement intelligible pour un néophyte, mais qui reste assez clair. Le vocabulaire particulier n’aide pas non plus à la compréhension immédiate de la chanson. L’auditeur est alors considéré comme « volontaire », et doit faire la démarche de lire le texte sur le livret, ou, depuis Nothing, sur la plage multimédia du disque, encore moins directe. Il peut bénéficier en cela de plusieurs niveaux d’écoute successifs : une écoute rock de la musique, puis polyrythmique et mélodique avec les riffs et les soli, pour enfin envisager le tout dans le cadre de la chanson (peut-être le moins évident) » (idem).
 Certains nieront l’intérêt d’une telle démarche. Elle me semble pourtant soulever, dans le cadre d’une relecture chrétienne du black metal, deux enjeux d’importance:
 
 
1) L’apport éventuel du BM au christianisme: la recherche esthétique et existentielle/spirituelle dans le black metal

 
Comme je le soulignais dans un précédent article, le black metal, en tant que musique, est un acte de création. Il est également une tentative de communiquer, de donner un nom, une forme, une structure, à des angoisses, des désirs, des pulsions, des états de consciences, Je ne suis pas musicologue, ni même compétent musicalement, mais je pense que chaque morceau est une rencontre entre une idée, un projet conscient de son auteur, combiné éventuellement avec l’approche de chaque instrumentiste, et l’expression d’une intuition, voire d’un état d’etre, qui peut être beaucoup plus large que le précédent aspect, voire le dépasser ou le contredire. En ce sens chaque chanson est un paradoxe, une tension entre le point de vue des musiciens, individuellement et collectivement, et le fond de leur être, les problématiques qui les habitent sans qu’ils en soient nécessairement conscients. Cette tension est  particulièrement présente, dans le genre musical qui nous intéresse, dans la rupture des harmonies, des rythmes, l’aspect déstructuré des morceaux, etc. Mais l’écart éventuel entre le contenu littéral, ou meme figuré des paroles, et les sensations véhiculées par la musique, est également source de sens (et éventuellement, a contrario de l’argument cité plus haut de Morgan, un groupe musicalement inspiré avec des paroles pauvres peut être ‘autant plus intéressant par cet écart…).
 
En ce sens la recherche musicale est en même temps une quête existentielle, qui traduit l’être de ses auteurs sous toutes ses facettes, conscientes et inconscientes. Elle est un témoignage de la diversité, de la complexité, de chaque être humain, de chaque créature de Dieu. Et l’analyse comparée des textes et de la musicalité des groupes de BM, non seulement dans ce qu’ils disent explicitement (blasphèmes, etc.), mais également dans ce qu’ils taisent ou dans ce qui contredit ces derniers dans l’expression musicale, par exemple le sentiment de confrontation à une transcendance qu’elle superpose parfois à un discours nihiliste, me parait source d’enrichissement possible dans cette quête de la présence de Dieu dans toutes les facettes, existentielles, spirituelles… de sa création humaine, et un rappel salutaire de la présence de la Grâce, mais sous les apprences les plus disgracieuses et anti-esthétiques au premier regard.
Une telle complexité de l’être peut être traduite dans la seule musique; elle est d’autant plus enrichie par l’utilisation intelligente des paroles et de leur rapport avec la musique qu’elles illustrent et qui les accompagne…
 
 
2) L’apport éventuel du christianisme au black metal: élargir, enrichir et approfondir ses thématiques

L’une des revendication du black metal contre le christianisme accorde une grande importance au rôle de la mort, du désespoir, de la haine, des sentiments négatifs dans toute vie. Il s’agit en ce sens d’une réaction contre une religion perçue comme trop idéaliste, naïvement optimiste, et qui dissimulerait la pluralité des situations individuelles et des éthiques posibles sous un moralisme abstrait. Compris en ce sens, le black metal défendrait la complexité de  l’existence, et du réel en général, contre l’abstraction chrétienne et ses arrières-mondes hypocrites.
 
Cette critique du christianisme repose à mon avis sur un malentendu, comme j’ai essayé de le montrer dans l’un de mes articles sur le black metal chrétien. En effet, non seulement le christianisme, dans son catéchisme comme dans sa spiritualité, accorde une large place à,la nuit de l’âme, au doute, à l’angoisse, à la souffrance ou la colère (il n’y aqu’à lire les psaumes ou les oeuvres de nombreux mystiques pour s’en convaincre) et considère comme l’un des fondements de sa foi, rappelé lors de chaque célébration eucharistique, l’affirmation de la mort du Fils de Dieu (Saint Paul allait jusqu’à dire que si le Christ n’était pas mort en croix et ressuscité alors la foi chrétienne était sans fondement),  mais la vie chrétienne au jour le jour est souvent présenté, par le Christ comme la tradition chrétienne, comme un combat, un discernement de tous les instants, qui oblige à remettre en cause ses motivations et sa perception du prochain, ne serait-ce que par la pratique régulière de la prière et du service. Le philosophe chrétien Kierkeggaard parlait très justement de « pensées qui attaquent dans le dos ».
 
En ce sens, les thématiques du black metal et du christianisme sont en fait très proches, et se proposent toutes deux de rendre justice à la complexité et à la richesse sans cesse renouvelées du réel. C’est pourquoi un morceau de black metal avec des paroles chrétiennes, bien loin de superposer platement et pour des raisons de propagande un texte qui dit une chose à une musique qui dit le contraire, s’il est bien écrit, peut apporter un atout important à ce jeu de miroirs et de dissemblances entre texte et musicalité qui est à mon avis l’une des richesses du metal extrême, ne serait-ce que dans la relation paradoxale entre une espérance annoncée et une lourdeur et une noirceur ressenties.
 
Les métalleux, prompts à diminuer l’importance des textes pour ne pas paraitre cautionner leurs aspects parfois choquant, utilisent également ce discours pour disqualifier a priori l’apport du black metal chrétien. Cependant, il passent à mon avis à côté d’opportunités musicales importantes, et rendent un bien mauvais service au black metal: en effet l’enjeu n’est pas ici de convertir, ou de substituer une idéologie à une autre.
Si le black metal en tant que musique arrive en effet à la fois à s’accorder, d’une manière qui fasse sens et élève la recherche musicale et existentielle de chaque artiste, à des paroles qui peuvent exprimer une opposition au christianisme, mais également à des paroles qui reflètent une foi chrétienne et un cheminement spirituel véritable, alors c’est une preuve de sa richesse en tant que courant musical, puisqu’il est alors capable d’exprimer la complexité souvent paradoxale de l’existence dans toutes ses nuances et ses oppositions éventuelles, jusque dans les divergences de croyances et d’opinions en apparence les plus irréductibles.
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4 Réponses to “Les paroles sont-elles importantes dans le black metal?”

  1. toujours aussi intéressant à lire 😉

    par contre pourrais tu aérer un peu plus tes textes et mettre une sorte de Chapô/résumer pour en améliorer la lecture…
    (surtout à cette heure^^)

    (En bref j’apprécie énormément ton travail sur le fond mais ai du mal à le lire à cause de sa forme)

    merci encore!!!

    • Merci pour les complments! 🙂

      Pour la présentation, je comprends, surtout que j’ai encore moins sauté de lignes que d’habitude. Je me suis fait la réflexion en le mettant en ligne, mais j’étais assez crevé et je n’ai pas eu le courage d’y remédier. Je vais essayer de rectifier le tir…

  2. Salut Manu,
    En ligne sur mon blog, du moins la première moitié avec 2 renvois sur ton billet.

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