Création, black metal et christianisme

Dans de précédents articles, je soulignais le paradoxe inhérent au black metal, nihiliste dans son message et ses intentions, et pourtant par nature acte de création.

A ce sujet, le compositeur Frédérick Martin pouvait écrire:

« Enfin, en accumulant les couches de déni, en inversant les pôles de la séduction musicale, les compositeurs de cette musique tentent ultimement de masquer leur geste créateur. On entend effectivement quelque chose, identifiable, analysable ; il appartient à la « chose » de ne se livrer pas toute. Un créateur se met en avant dans ses œuvres. L’œuvre, dans le BM, ne met rien ni personne en avant (je ne parle pas de l’ego des artistes) puisqu’elle est comme telle le dégoût de tout ce qui pourrait primer – en dehors du Maître, dont certains de ces artistes se réclament. Le BM comme musique impose au musicien une création accablée et qui ne transmet pas son humanité ; la sphère personnelle n’entre pas en jeu dans la composition, à part peut-être les dimensions de la souffrance, du chagrin, de la haine ; le trait artistique rejette le créateur et le nie comme humanité ni plus ni moins que le reste.

25 Il n’y a donc aucun moyen de savoir d’où vient cette musique sinon en expérimentant la fusion de ces données dans son geste de création. Bien qu’on puisse le transcrire, le BM refuse aussi de s’écrire. Il ne doit pas s’écrire, afin de laisser le moins de traces possible. D’ailleurs, les faibles tirages d’un album de BM éclairent bien l’intention de toucher peu de public et que ce public demeure marginal » (« Pour une approche musicologique du black metal », Sociétés 2005/2 (n°88) La religion metal, Ed. De Boeck Université).

Pourquoi masquer ce geste créateur?  La création artistique vise d’ordinaire à extérioriser ce qui était initialement de l’ordre de l’intériorité, à donner une forme contemplable par tous à ce qui était ressenti confusément, à dévoiler l’invisible:

« En effet, en montrant l’invisible, en faisant écouter ce qui ne s’entend pas, [l’art] ouvre l’homme à lui-meme, il lui redonne espoir et ce faisant, lui redonne l’envie de créer, de vivre. Il le sort de cet enfermement dans lequel paraît le maintenir ce qui s’occulte pour aller au-delà de lui et se faisant il permet à l’homme d’aller outre-lui-même dans l’outre de son être, au delà de lui-meme pour mieux se rencontrer, mieux être et mieux vivre et ainsi pour mieux créer. On parle donc à juste titre de création artistique car lorsque l’artiste crée un oeuvre, il crée la vie. En d’autres termes, il permet à la vie d’être dans toute sa  plénitude, dans toute sa dimension et d’être présence ce même dans ce qui ne se donne pas en toute clarté. Il crée car il redécouvre ce qui vivait dans l’ombre. Il crée car il éclaire ce qui se dissimule. Or donner la lumière c’est commencer la vie, c’est créer. » (Philosophies, « Pourquoi parle-t-on de création artistique? »).

Dans le cas du black metal, c’est tout l’inverse. Il s’agit précisément de retourner à cette ombre, à cet indifférencié, cet incommunicable originel auquel l’art vise normalement à nous arracher. Il ne s’agit pas d’humaniser, de créer la vie, mais de déshumaniser, d’anéantir toute espérance, tout accomplissement positif, toute ouverture vers autrui et vers le monde. Ainsi, dans le cas de l’oeuvre fondatrice de Darkthrone, Transilvanian Hunger:

« C’est une musique purement minimaliste, qui s’affranchit de toute frioriture pour atteindre une sorte de quintessence musicale. Construit en une succession de riffs (motifs), avec une rythmique ultra-régulière et une permanence de la distorsion, Transilvanian Hunger réfère sur le plan conceptuel aux plus belles oeuvres du minimalisme comme la Music for 18 musicians de Steve Reich pour sa faculté à créer une atmosphère hypnotique, une densité sonore invitant au plongeon et à l’abandon des repères. Le lien, il est dans le refus de la mélodie et dans l’investissement demandé à l’auditeur qui doit effectuer un travail d’interiorisation conséquent.

La large différence entre les deux oeuvres, qui découle des choix initiaux antagonistes – esthétiques et idéologiques -, est la voix gutturale de Nocturno Culto qui fait basculer l’album de Darkthrone dans les profondeurs ténébreuses de l’âme.

Ce qui aurait pu en effet rester un album post-rock de type « cold wave », vire avec ces cris de malédiction pour quelque chose qui travaille l’humanité dans son expression la plus brute, en direction de rites et de prophéties paiens ancestraux.
Cet acte passe par le cri avant tout, étouffé, bestialisé par la société moderne. Le cri, c’est la douleur, c’est la violence, c’est le corps et la vie.
Puis cette scansion, récitative, chargée en colère, paraît être celle d’invoquations mystiques, de poêmes ténébreux, de malédictions interdites ou de prédications apocalyptiques.
Transilvanian Hunger est le véhicule d’une idéologie d’épure, en cherchant à faire surgir par son minimalisme une essence d’Humanité, rendre à l’homme sa puissance originelle. Détruire ce qui nous est artificiel et nous éloigne de notre nature profonde. » (Présentation de Transilvanian Hunger » de Darkthrone sur le site Culturopoing).

Il s’agirait en ce sens d’un art à rebours, qui renverse le geste créateur pour retourner de l’être au néant. D’un art contre l’art, qui  retourne les instruments contre la musique elle-même, qui opacifie ce qu’elle vise à révéler et dévoile ce qu’elle dissimule ordinairement.

« Car il ne faut pas s’y tromper, si Transilvanian Hunger défraye et ébahit l’amateur de black metal, c’est non seulement par ses riffs hantés mais aussi par ce jeu scandaleusement robotique, et néanmoins tellement imparfaitement humain, de batterie. Fenriz joue à l’absolu manchot et il le fait diaboliquement bien. Son compagnon Nocturno Culto l’accompagne avec majesté à la guitare en arrivant presque à baisser d’autant son jeu. Ses riffs jouables par le fœtus de 4 mois sont cependant d’une inspiration inimaginable. Touchés par la grâce. Oui, les reproches du style « il n’y a aucune recherche musicale » sont fondés et recevables. Mais ce que ces 2 là créent avec rien, personne n’arrive à le faire avec tout. L’ambiance littéralement mortuaire et glacée qui se dégage de la musique du groupe prend au plus profond des tripes et ne lâche pas l’auditeur fan de black metal. » (chronique de Transilvanian Hunger sur les site Les Eternels).

En retournant l’activité créatrice du musicien contre la musique elle-même telle qu’on la définit ordinairement, en la subvertissant, le black metal ne fait finalement que prolonger ce dévoilement qui est le propre de l’art. « Ce que ces 2 là créent avec rien, personne n’arrive à le faire avec tout« : l’acte de création de l’artiste, par la manifestation qu’il opère d’une beauté nouvelle, d’une vie nouvelle, où il n’y avait que ténèbres, occulte à son tour ces ténèbres originelles. Le projet du black metal est de les dévoiler alors qu’elles étaient cachées. L’art en effet libère l’homme de son enfermement, de son isolement, donne une forme et une vie à ce qui n’était qui était embryonnaire et confus. Mais l’aliénation, l’enfermement, le désespoir, les ténèbres sont aussi des éléments constitutifs de notre humanité: n’y-t-il pas quelque chose d’aliénant à son tour à les dissimuler, les recouvrir par de la beauté et de l’espérance?

 « On peut effet faire création, non pas en faisant sensation, mais plutôt en permettant un rappel de ce qui était enfoui et que l’on voulait oublier ou de ce que l’artiste lui-même voulait oublier. La création devient alors ici simplement redécouverte ou découverte de ce que nous savons tous et que nous ne voulons pas toujours voir ou comprendre ou entendre. » (Philosophies, « Pourquoi parle-t-on de création artistique? »).

L’esthétique propre au black metal, qui tire son originalité de la recherche du morbide et du malsain, et de la création d’ambiances noires, désespérées ou qui expriment la révolte, la souffrance ou la colère, si décriée car elle touche aux aspects les moins appréciables, les plus tragiques de notre existence humaine, ceux précisément que nous aimerions cacher et oublier, a donc justement ceci de positif, de créateur, qu’elle nous rappelle les ambiguités de notre être, la fragilité de tout ce sur quoi nous avons construit notre vie: jeunesse, argent, possessions matérielles, amour pour et de la part de nos proches, … Tout ce qui donne un cadre à notre vie, nous permet de surmonter les épreuves de notre quotidien, de créer notre propre destinée, et sans quoi toutes nos certitudes, notre moralité même, pourraient basculer. Ce que fait le black metal, c’est nous rappeler la fragilité de notre existence, et détruire toutes les illusions que nous avons construites pour lui donner une apparence de stabilité et de sécurité, de normalité… Par l’inversion des « pôles de la séduction musicale », le black metal brise les illusions créées par cette même séduction musicale, nous force à relire tous les aspects enfouis en nous que l’art a souvent pour effet de nous faire oublier. Il nous rappelle le tragique de notre existence, de nos désirs, leur presanteur, qui nous tourne si souvent non pas vers l’espoir et la vie, mais vers le repli et la mort.  Ce qui me parait être une conception de la création artistique tout à fait recevable par un chrétien, à condition de ne pas s’y complaire, de ne pas remplacer une forme d’illusion par une autre.

Le black metal nous confronte à tout ce qu’il y a de bestial, d’inhumain, au fond de notre être. Nous ne sommes en effet « ni anges ni bêtes », pour reprendre le mot de Pascal. Mais pas plus des bêtes que des anges. Même le plus misanthrope, dérangé et criminel des black métalleux, si extrême qu’il n’existe pour ainsi dire pas, a quelques proches, quelques amis, et trouve dans sa musique une passion, quelque chose qui l’arrache à son isolement, à sa souffrance.

Il y a quelque chose dans cette musique qui m’évoque le Tohu Bohu, le néant originel hors duquel Dieu a fait surgir la Création, dans le Livre de la Genèse:

« La terre était informe et vide ; il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’Esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. »

(Genèse 1.2)

a) Le sens des mots : « tôhou » (informe) et « bôhou » (vide).

« La terre était déserte et vide »

 (Genèse 1.2, traduction oecuménique de la Bible)

Le mot tôhou, est traduit dans Esaïe 45.18 par « désert », dans le sens de lieu inhabité par l’homme :

« Car ainsi parle l’Éternel, le créateur des cieux, le seul Dieu, qui a formé la terre, qui l’a faite et qui l’a affermie, qui l’a créée pour qu’elle ne soit pas déserte, qui l’a formée pour qu’elle soit habitée : je suis l’Éternel, et il n’y en point d’autre. »

Le mot « tôhou » est aussi employé dans Psaume 107.40 où il est également rendu par désert :

« Il verse le mépris sur les grands, et les faits errer dans les déserts sans chemin. »

Le désert est ici un lieu où il n’y a pas de chemin, donc c’est un endroit où on ne peut pas s’orienter.

Par conséquent on peut dire que le « tôhou » est un monde inorganisé, sans vie, sans direction.

Le mot « bôhou » indique l’idée de vide, comme le mot abîme qui le suit dans le texte. Le vide du « bôhou » n’est pas un vide physique mais plutôt une absence de présence, dans le sens où personne ne vit dans ce « tôhou » et « bôhou ».

A cet état de la création, notre monde est un monde de ténèbres, inhabité et inhabitable, aucune vie, aucune organisation. » (Bible et Histoire, « Dieu se dévoile en créant »).

Elle pointe l’inachèvement de la Création, la survivance du mal.

En effet, suivant l’Eglise Catholique:

« 310 Mais pourquoi Dieu n’a-t-il pas créé un monde aussi parfait qu’aucun mal ne puisse y exister ? Selon sa puissance infinie, Dieu pourrait toujours créer quelque chose de meilleur (cf. S. Thomas d’A., s. th. 1, 25, 6). Cependant dans sa sagesse et sa bonté infinies, Dieu a voulu librement créer un monde  » en état de voie  » vers sa perfection ultime. Ce devenir comporte, dans le dessein de Dieu, avec l’apparition de certains êtres, la disparition d’autres, avec le plus parfait aussi le moins parfait, avec les constructions de la nature aussi les destructions. Avec le bien physique existe donc aussi le mal physique, aussi longtemps que la création n’a pas atteint sa perfection (cf. S. Thomas d’A., s. gent. 3, 71). » (Catéchisme de l’Eglise Catholique, 310).

Mais de même que la création n’est pas destinée à atteindre la perfection de ses propres forces, que ce soit par l’art ou par d’autres voies, il n’est pas possible non plus d’effacer complètement par la musique ce don de la vie que Dieu nous a fait, cette part d’espérance qui habite même le pire des hommes ou le plus fou. Le mal scandalise, choque, parce que chacun d’entre nous ressent que ce n’est pas là ce qui devrait être. Et de même, en pointant la destruction des harmonies et des significations, le black metal amène le musicien à en rechercher et à en créer de nouvelles. Ce qui explique que des morceaux très minimalistes comme Transilvanian Hunger coexistent au sein de ce genre avec des titres beaucoup plus grandioses et expressifs, comme ceux du black metal symphonique, n’en déplaise aux défenseurs du « True Black Metal », ou encore que les fondateurs du genre, y compris les plus « intégristes », se livrent à des oeuvres plus expérimentales: ainsi le récent détour de Darkthrone par le punk.

C’est pourquoi la vraie richesse du black metal ne réside à mon avis pas seulement dans le minimalisme ou l’extrêmisme de certaines de ses oeuvres fondatrices, mais dans la profonde ambiguitée de celles-ci, entre destruction et création, régression et élevation. Il révèle dans de nombreux morceaux certains des aspects les plus sombres de l’existence, mais en leur donnant une dimension esthétique, il les déréalise et les domestique, d’une certaine manière. A ce titre il fait sien le mot de Nietzsche:

« La tragédie est belle dans la mesure où le mouvement instinctif qui dans la vie crée l’horrible se manifeste ici comme pulsion artistique, avec son sourire, comme un enfant qui joue. Ce qu’il y a c’est que nous voyons l’instinct effroyable devenir devant nous instinct d’art et de jeu. La même chose vaut pour la musique; c’est une image de la volonté en un sens encore plus universel que la tragédie. » (cité ici).

Le black metal anéantit les thématiques nihilistes et destructrices qu’il vise à exprimer, au moment même où il les dévoile, en leur donnant la forme d’un morceau, avec un début, une fin et une structure (si déstructurée et destructurante que celle-ci essaie d’être). Il les dissipe également dans la recherche qui est celle de chaque groupe d’exprimer son intériorité au travers de nouveaux morceaux, de nouveaux albums, de nouveaux sons, de nouveaux sous-genres parfois, d’une manière toujours plus riche et plus authentique, plus profonde, ce qui correspond bien à une démarche de création, et non de destruction, à un refus de la stagnation (certes  revendiquée par l’idéologie True Black; mais même les grands groupes de cette mouvance cherchent à enrichir le répertoire de sonorités de leurs morceaux au fil des albums). En ce sens, la complaisance de certains discours et de certaines attitudes coexiste avec une certaine recherche d’élevation de l’âme, par la relecture en musique des états d’être et des sentiments qui habitent le ou les compositeur(s). Si le black metal n’est sans doute pas une musique qui convient à tout le monde, il a donc le pouvoir de manifester, aussi bien que le repli complaisant dans le mal et le néant, la sortie de ceux-ci, et la victoire finale de la création sur la destruction, de la vie sur la mort. C’est pourquoi cette musique ne saurait être que sataniste, et se prête parfaitement à une relecture chrétienne, une fois ses ambiguités bien définies. En dévoilant le fond de désespoir et de mort au fond de chacun de nous, et en l’élevant au statut de création et d’oeuvre d’art, elle pointe vers une forme d’espérance et de manifestation de la liberté créatrice de l’homme face à son destin qui correspond pleinement à cette démarche de manifestation de la vie dans toute sa plénitude, donc y compris ses aspects les plus tragiques, qui est le propre de l’art.

« Créer c’est en effet aussi élever car, son contraire, détruire est bien rabaisser. Le contraire de la création est la destruction ou la stagnation dans le néant. Seul celui qui élève évite la destruction ou la stagnation car il nous rappelle ce qui se doit de l’être, ce qui est au-dessus et cet audessus n’est autre que la liberté.  Or ne dit-on pas de l’art qu’il est création parce qu’il ouvre un nouveau champ à la liberté, c’est ce qu’il convient de se demander à présent ? » (Philosophies, « Pourquoi parle-t-on de création artistique? »)

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2 Réponses to “Création, black metal et christianisme”

  1. Ancien fan de black, et ayant fait de la philosophie et de la sociologie, bravo vraiment pour cet article qui réussit a dire ce que beaucoup sentent (y compris moi même) !

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