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Pourquoi je défends le Hellfest: F.A.Q.

Posted in Hellfest with tags , , , , , , , , , , on 19 novembre 2012 by Darth Manu

A quelques jours des premières annonces de groupes pour l’édition 2013 du Hellfest (qui seront diffuséesen principe le jeudi 29 novembre 2012 à 14h sur le site de celui-ci), et alors que ses critiques habituels fourbissent déjà leurs armes, il me parait utile de rappeler les grands axes de ma position sur le Hellfest.

Je le fais cette fois sous forme d’un FAQ, tant pour mettre à disposition des lecteurs, cathos et/ou metalleux, et/ou curieux, une synthèse plus générale que d’habitude de mon point de vue, que pour préparer la table ronde autour des relations entre christianisme et metal, qui aura lieu ce dimanche à l’initiative du diocèse de Lyon, et où des questions en relation avec cette polémique seront certainement posées.

– Le Hellfest est-il christianophobe?

« Christianophobe » est un néologisme qui désigne l’hostilité ou l’aversion envers le christianisme. Au dela de la simple antipathie, ou de l’opinion hostile, il exprime de par son étymologie (« -phobe ») un sentiment intense qui peut aller jusqu’à la peur iraisonnée ou à la haine.

Dire que le Hellfest est christianophobe, ce n’est pas seulement constater que certains des groupes qu’il invite, ou certains des festivaliers qu’il accueille, semblent hostiles au christianisme. C’est impliquer que ce festival dans sa finalité même, dans sa raison d’être, constitue une offensive délibérée contre le christianisme en tant qu’institution et en tant que sentiment religieux.

Or rien ne permet de l’affirmer. Le Hellfest est un festival de musique spécialisé dans le metal, ce qui l’amène certes dans les choix qui sont les siens à recueillir l’héritage d’une tradition musicale longtemps marquée par des relations tumultueuses avec le christianisme, qui transparaissent dans les paroles et les thématiques de nombreux groupes de premier plan. Pourtant, le Hellfest a également à plusieurs reprises invité des groupes chrétiens, dans des registres où ils percent actuellement, comme le metalcore. Ainsi, Betraying the Martyrs s’y est produit l’an dernier, et August burns Red en 2012 et en 2009 (et a donc été invité avant que la polémique prenne une ampleur sérieuse). Sa direction a également accepté en 2010 de participer à une table ronde entre métalleux et chrétiens à l’initiative de la radio catholique nantaise Radio Fidélité, même si elle s’y est cantonnée à des considérations de type artistique et financier.

De manière générale, je suis très réservé sur le terme « christianophobie », qui de même que la plupart des mots en « -phobie », me parait avoir des connotations plus polémiques que descriptive, et enfermer « l’adversaire » dans une position stigmatisée d’emblée comme irrationnelle, plutôt que de donner une intelligence plus précise et exacte de ses positions, des arguments qu’elles font valoir et de leurs limites.

– Pourtant son nom peut se traduire par « fête de l’enfer »!

« Fête de l’enfer » n’est pas la seule traduction possible de ce terme, mais est mise en avant par certaines associations catholiques parce qu’elle illustre davantage leurs craintes. De manière très naturelle, « Hellfest » peut aussi se traduire par « fête d’enfer », au sens de pleine d’entrain. Le prêtre traditionnaliste Guillaume de Tanoüarn avait proposé en 2011 la traduction « putain de fête ».

Avant le Hellfest, il y avait en 2002 le Hardcore Furyfest, renommé par la suite Furyfest, à Rezé puis au Mans. En 2005, l’entreprise à l’origine de ce festival déposa le bilan à la suite de très grosses difficultés financières et matérielles. En 2006, l’un des organisateurs du Furyfest, Ben Barbaud, lance le Hellfest à Clisson, avec une affiche moins centrée sur le hardcore, et ouverte à de nombreux groupes de metal. L’appellation « Hellfest » n’est pas choisie ex nihilo. Elle fait référence au festival canadien du même nom. Il s’agissait de profiter de la renommée de ce dernier, avec l’accord de son orga, tout en trouvant un nom proche sémantiquement du Hellfest, comme Ben Barbaud le confiait à l’époque à Metalorgie:

 » il a été en effet question de partir sur un projet similaire et donc en discutant avec keith du hellfest us, il ne voyait pas de problèmes à ce que nous prenions le même nom, étant sur 2 continents différent, la concurrence est nulle et non avenue donc on trouvait ce nom facile, agressif et le plus proche de celui qui avait été donné avec le furyfest, on ne voulait pas non plus tout reprendre à zéro, donc on a essayé de repartir sur un truc établissant un lien plus ou moins évident…« 

Il apparait clairement, à la lueur de ces propos, que le terme « Hellfest » n’a pas été choisi en fonction de sa connotation « religieuse », mais de sa proximité sémantique avec « fury ». Et que donc la traduction la plus adéquate n’est pas « fête de l’enfer », mais « fête d’enfer ». Après, il est possible que le choix de ce terme par le festival canadien d’origine ait aussi constitué un clin d’oeil à la réputation sulfureuse qui est donnée par certains chrétiens au métal, et plus largement à l’ensemble des dérivés du rock, mais il ne s’agirait alors que d’un clin d’oeil.

En conclusion, on voit qu’il n’y a aucune preuve que ce terme est été choisi pour blesser le sentiment des chrétiens, et de nombreux éléments qui tendent à prouver qu’il a été choisi pour des raisons qui n’ont rien à voir avec un agenda « christianophobe ».

– Oui, mais il invite pourtant des groupes dont les paroles et/ou la mise en scène sont violemment anti-chrétiennes!

Le Hellfest est un festival de metal, et il est vrai que ce dernier a longtemps eu des rapports très difficiles avec les milieux chrétiens. Cela se ressent dans les paroles de nombreux groupes de premier plan, qui ont fait l’histoire de ce registre musical. La question qui est posée ici dépasse le seul Hellfest, et nécessite d’être ramené, de façon beaucoup plus large, à celle des rapports entre christianisme et metal.

Tout d’abord, un peu d’Histoire: loin de constituer une singularité du metal, ses thématiques « diaboliques » s’inscrivent dans l’histoire des musiques actuelles dérivées du blues. Le guitariste Robert Johnson avait la réputation d’avoir signé un pacte avec le diable pour devenir un virtuose du blues. De nombreux groupes de rock ont flirté dans leurs paroles ou leur attitude avec une certaine imagerie satanique, l’un des plus emblématiques étant les Rolling Stones, qui sort en décembre 1967 un album intitulé « Their Satanic Majesties » et qui entretient une réputation sulfureuse, mais qui prend ses distances avec ces provocations après le festival d’Altamont, qui, organisé de manière catastrophique, fit quatre morts en 1969. On constate aujourd’hui que ces courants, le blues, le rock, qui ne scandalisaient pas moins les générations précédentes que le metal extrême aujourd’hui, bien loin de sombrer de plus en plus dans la transgression, se sont au fil du temps rangés et intégrés. Ils se sont assagis à mesure que les musiciens vieillissaient, que la musique était mieux connue et davantage partagée.

De même, si on considère les quarante ans depuis lesquels le metal existe, on constate que les vingt premières années ont vu se succéder des styles de plus en plus radicaux, à mesure que ceux qui défrayaient tout d’abord la chronique finissaient par rentrer dans le rang et paraitre acceptables. Se sont ainsi succédés dans la mise en scène d’une révolte de plus en plus radicale le heavy metal, le thrash, le death metal, le black metal… Après le début des années 1990 et les polémiques provoquées par les agissements de certains groupes de black metal, on n’assiste plus à une telle escalade. Si certains groupes de metal extrême maintiennent un discours jusqu’au boutiste, leur public s’est diversifié, comptant même de nombreux chrétiens, et a largement pris ses distances avec le discours sataniste et occultiste pour centrer son intérêt sur la dimension musicale de ces courants. En témoigne le glissement sémantique du terme « black metal » au fil du temps, qui dans les années 1980-début des années 1990, désignait  des groupes de metal avec des paroles sataniques, et qui maintenant se réfère à une certaine identité musicale (chant crié, tremolo pickings, blast beats, …), quand bien même les paroles déploieraient un imaginaire non pas nécessairement blasphématoire ou antichrétien, mais fantastique, naturaliste, onirique, ou même chrétien. Ce qui ne signifie pas qu’il n’est pas intéressant de s’interroger sur les liens éventuels entre la création musicale et l’inspiration « ténébreuse » qui a présidé à celle-ci, au contraire, mais c’est une question beaucoup plus subtile et nuancée et moins violemment à charge contre les personnes et le metal en lui-même que de poser sommairement l’équation: groupe déployant un imaginaire d’inspiration satanique = satanistes.

Alors certes, on voit chaque année dans les groupes invités au Hellfest, au côté de ceux qui comme Slayer, utilisent l’imagerie satanique uniquement pour son caractère spectaculaire, sans conviction personnelle derrière, d’autres formations qui expriment de manière sincère des convictions et/ou satanistes, et/ou antichrétiennes, et/ou occultistes, comme Marduk, par exemple. Cela ne signifie pas que le festival les invite pour ces convictions, ni ques les festivaliers qui assistent à leur prestation les partagent nécessairement. Comme je le montrais dans un article précédent, la signification littérale, dénotative, des paroles et de la mise en scène d’un groupe prend des connotations différentes, subit des dépalcement de sens, suivant le cadre de la représentation et son public, a fortiori quand les paroles sont inaudibles sur scène comme c’est le cas de la plupart des groupes « polémiques »:

 » »Le lecteur apporte lui-même ses propres connotations: il apporte aux textes sa propre expérience et ses autres lectures, en déplace les significations grâce à son imaginaire » (Espace français .com, La dénotation et la connotation).

De même que l’auditeur ou le spectateur, dirais-je.

Une svastika prend une certaine signification dans un contexte européen, et un autre radicalement différent en contexte hindou. D’ une manière analogue, on pourrait dire qu’un concert de Marduk, mis en scène de la même façon, avec les mêmes paroles, aurait une certaine signification dans le cadre d’une messe noire, où chaque participant aurait un livret avec les paroles, une autre signification lors du Hellfest, au milieu de groupes beaucoup moins engagés religieusement, dans un contexte festif où personne n’entend clairement les paroles et où la bière coule à flot, et encore un autre dans une assemblée de musiciens, qui seraient beaucoup plus attentifs à la performance musiclae qu’aux paroles ou à la mise en scène. De même que si on transposait la liturgie d’une messe catholique sur une estrade du Hellfest au milieu d’un public éméché, sa signification pour les specteurs serait sans doute profondément différente qu’au sein d’une église (et pour le coup sans doute proche du blasphème).« 

Si je puis me permettre d’apporter mon témoignage personnel, j’ai assisté à une partie du Hellfest 2011, et à la totalité du Hellfest 2012. Lors de ce dernier, je portais durant l’intégralité des trois jours le crucifix des dernières JMJ en évidence sur un T-Shirt de metal. J’ai eu droit à quelques regards furtifs sur ma poitrine, mais personne ne m’a fait de réflexion ou créé des problèmes, bien que je me sois cantonné l’essentiel du temps aux scènes spécialisées dans le death et le black metal. Et bien que j’ai assisté aux concerts de plusieurs groupes très controversés, comme Nécros Christos, Taake, etc., pas un instant je n’ai eu l’impression que ce qui rassemblait l’auditoire était d’ordre idéologique et non musical. Pour tout dire, j’ai vu coup sur coup le vendredi matin la prestation du groupe chrétien Betraying the martyrs sur le Main Stage 2, et celle du groupe de black d’inspiration satanique Merrimack sur la scène The Temple, et au dela des différences musicales, si je n’avais pas connu ces groupes au préalable, je ne pense pas que j’aurais été capable de deviner de manière certaine leurs a priori respectifs sur la religion. C’est donc bien pour leur musique que ces groupes sont invités et applaudis aux Hellfest, et non pour un hypothétique assentiment des organisateurs ou du public dans son ensemble au discours de certains d’entre eux. Se fonder sur leur présence pour déduire que le Hellfest dans son ensemble est satanique ou antichrétien, c’est prendre la partie pour le tout, ce qui en bonne logique est un sophisme.

– N’y at-il pas eu certaines années des groupes invités qui versaient quelque peu dans le néo-nazisme?

En 2011, le Hellfest a invité le groupe de black metal Satanic Warmaster, qui n’est pas à proprement parler un groupe de NSBM (National Socialist Black Metal), mais dont le leader, Satanic Tyrant Werewolf, ne cache pas ses sympathies pour le nazisme, et qui a fait en 2008 une tournée avec deux groupes de NSBM, Absurd et Der Stürmer. Plusieurs autres groupes invités et des festivaliers ont fortement contesté ce choix de programmation, ce qui a conduit la direction du festival a annulé Satanic Warmaster, en les termes suivants:

« Le Hellfest a décidé seul et en âme et conscience d’annuler la prestation de Satanic Warmaster. Il ne s’agit aucunement d’une décision prise suite à des pressions reçues par différents groupuscules hostiles à la manifestation. Nous avions décidé de confirmer cet artiste lorsque nous nous sommes aperçus qu’il y avait une forte demande. L’idéologie et la politique menées par certains artistes n’ont jamais été des critères de sélections pour le festival, nous laissons tout à chacun le droit de se faire une opinion sur les artistes présents au festival et il n’est pas question d’amener notre manifestation sur des terrains de cet ordre qui n’ont plus rien à voir avec la musique.

Cependant nous avons reçu un nombre importants de plaintes émanant d’une partie des festivaliers mais également d’une partie des artistes jugeant cet artiste contraire à l’état d’esprit du festival et prêt à en découdre lors du festival pour faire valoir leurs opinions contraires. Nous ne sommes pas là pour prendre position dans ce débat. Le Hellfest est une fête avant tout, il ne cherche pas à diviser mais plutôt à rassembler un public sous une même bannière, la passion pour les musiques extrêmes. Dès lors il nous est apparu impossible de trouver une solution adéquate sans risquer d’arriver à un point de non retour et de risquer des débordements lors du festival qui se déroulera en juin prochain.

Le Hellfest n’est pas là pour juger les opinions des uns et des autres mais pour assurer à tous un rassemblement amical et pacifique. Nous avons donc pris seuls la décision d’annuler la prestation de Satanic Warmaster et ce afin de garantir la bonne tenue du festival. Les guerres de clans sous fond d’idéologie contraire n’ont pas leur place au Hellfest.

Le festival tient à s’excuser auprès des fans de cet artiste mais tient à réaffirmer sa position apolitique et indépendante de toute idéologie. Nous ne mettrons pas l’événement, que nous avons mis des années à mettre en place, en danger pour des raisons extra musicales qui n’ont rien à voir avec ce pourquoi le festival existe.

Pour le festival,
 Ben Barbaud« 

Cet épisode, qui fut montré par certains catholiques comme un exemple de « deux poids, deux mesures », me parait au contraire montrer que les métalleux sont aussi capables que les chrétiens de juger en conscience de l’arrière plan idéologique d’un groupe, et n’on pas besoin qu’on les tiennent par la main pour se mobiliser en cas de dérive apparente, un groupe affilié à une mouvance politique militante n’étant pas comparable  à ceux qui énoncent un discours d’inspiration sataniste sans mettre les idées qu’ils énoncent en pratique, n’en déplaise à certains.

La même année, juste après cette annulation, le blogueur catholique les Yeux Ouverts a épluché la programmation du Hellfest, et découvert que le groupe de grindcore Anal Cunt comportait dans sa discographie des morceaux tels que « Hitler was a sensitive man » ou « I hope you will be deported ». Il a contacté une association d’anciens résistants, qui a fait pression sur la mairie de Clisson et la direction du Hellfest pour que ce groupe soit déprogrammé. Après une petite période d’hésitation, j’ai personnellement regretté cette issue, qui aété très mal prise par la majorité des festivaliers. Anal Cunt, contrairement à Satanic Warmaster, n’a pas d’engagement politique en faveur du nazisme (ni de quoique ce soit d’ailleurs) mais pratique une forme d’humour acide à la manière de la série South Park. On peut certes exprimer de fortes réserves sur le goût contestable de celui-ci, et sur certains des thèmes abordés. La question qui était celle-posée par la programmation d’Anal Cunt, et qui est distincte d’une apologie du nazisme telle que pratiquée par les groupes de NSBM, est la suivante: « peut-on rire de tout? ». Elle est complexe, car elle pose le risque de deux dérives: la banalisation de certaines formes de cruauté et de barbarie d’un côté,  la difficulté de donner des bornes qui s’impose à tous en matière d’humour et la tentation d’instituer une sorte de police de la pensée de l’autre. Cela aurait mérité un vrai débat, qui a malheureusement été étouffé dans l’oeuf par le lobbying et la pression institutionnelle. Une seconde question me parait pouvoir être posée par cette polémique, qui est celle de la sacralisation des crimes du nazisme: , en portant le soupçon sur tout ce qui en rit ou en détourne la référence, ne court-on pas le risque, dans une certaine mesure, de le mythifier et de l’esthétiser, avec le risque de le rendre attirant aux yeux de certains?

En 2012, l’invitation du groupe Taake a également fait polémique. En effet, les paroles de l’un de ses morceaux pourraient être interpréter dans un sens hostile à l’Islam. Plus significatif, son chanteur, Hoest, s’était signalé quelques mois plus tôt en Norvège en arborant lors d’un concert un tatouage en forme de croix gammée (ce qu’il n’a pas fait lors de son concert au Hellfest, auquel j’ai assisté) etpour avoir réagi de la manière suivante à l’annulation qui s’en est suivie d’une de leurs tournées:

 » Nous présentons nos plus sincères excuses à tous nos collaborateurs qui ont pu éventuellement avoir des problèmes suite au scandale provoqué par la croix gammée, mais pas à l’Untermensch (ndlr : « sous-homme » en Allemand, un concept fort apprécié au temps du IIIe Reich) propriétaire de cette salle : tu peux aller sucer un Musulman « .

Il convient cependant de noter que contrairement à Satanic Warmaster, Taake ne semble pas avoir de lien avec le milieu NSBM, ni faire de militantisme politique, et que l’affaire s’apparente à un ensemble de provocations de mauvais goût, condamnables certes, mais qui n’engagent pas vraiment la responsabilité du Hellfest, puisqu’elles se sont placées hors de l’enceinte de celui-ci, et que le groupe n’a pas récidivé au sein du festival. Il apparait également que l’attitude intransigeante de la direction du festival face au plaintes dont ce choix de programmation a fait l’objet sont la conséquence directe des annulations de l’année précédente et de la manière polémique dont elles ont été récupérées par des associations catholiques qui se sont, de fait, tiré une balle dans le pied sur le moyen terme.

Enfin, l’affiche de l’an dernier a suscité l’ire aussi bien des journaux L’Humanité et Le Canard Enchaîné que de l’association « antiraciste » l’AGRIF, fondée par d’anciens cadres du Front National, parce qu’elle représentait des soldats dans des tranchées.Ils ont cru y voir des nazis, en dépit de l’absence de symboles renvoyant à cette idéologie, et du fait que le modèle des casques semblait emprunté à l’armée française et non à celle allemande. L’ AGRIF a été jusqu’à demander l’interdiction du Hellfest sur cette base:

« Du 15 au 17 juin 2012 doit se tenir sur la commune de CLISSON, en Loire-Atlantique, le concert intitulé « HELLFEST » et qui est violemment anti-chrétien.

En effet, certains groupes de musique s’appellent « Death Angel », « Suicidal Angels », « Benediction », « Jesus Crost », « Necros Christos », « The Devil’s Blood ».

Par ailleurs, les organisateurs du « Hellfest » n’hésitent pas à affirmer que « le black metal est par nature anti-chrétien et sataniste ». 

Enfin, lors des différents concerts, certains groupes n’hésitent pas à appeler au meurtre des chrétiens.

De plus, ce spectacle fait l’apologie du nazisme. Les affiches représentent un soldat allemand de la Deuxième Guerre Mondiale et un groupe se produit sous le nom de « Sacred Reich ».

Devant l’inertie des pouvoirs publics, l’AGRIF a mandaté ses avocats pour demander l’interdiction de cette manifestation qui constitue un trouble à l’ordre public« .

Le Hellfest s’étant bel et bien produit, et n’ayant plus entendu parler de cette plainte depuis, je suppose que l’AGRIF a été déboutée. Ce qui donne à mon avis une indication éclairante de ce que la justice pense des soit-disant évidences de néo-nazisme dans la programmation du Hellfest.

– Pourtant, des groupes ont déjà été annulés par les organisateurs du Hellfest en raison du contenu de leur paroles, bien que comme par hasard ce ne soient pas ceux qui s’en prennent aux chrétiens!!!

En réalité, le Hellfest a commencé son histoire en annulant un groupe antichrétien de son propre chef, plusieurs années avant les polémiques. Le groupe de death metal satanique Deicide était l’une des têtes d’affiche de la première édition, en 2006. A la suite d’une affaire de profanation en bretagne, où des graffitis qui se référaient au groupe ont été trouvés, la direction du festival a décidé, de sa propre initiative, d’annuler la participation de ce groupe. Ben Barbaud justifiait alors cette décision de la manière suivante, dans une interview accordée à VS-webzine:

« On a jamais eu de censures nous ici mais bon c’est moi qui l’ai voulu. Organiser un événement de 30,000 personnes dans un bled de 6 000 qui est connu pour son patrimoine et ses visiteurs du dimanche après midi et bien c’est pas facile. La politique n’est pas la même que dans une
grande métropole ou l’activité artistique est débordante, non là on est à la campagne qui accueille pour la première fois de son histoire un festival de cet ampleur !
 Vous devez donc vous douter des craintes de tout le monde ici, entre les ragots sur la consommation de stupéfiants, de vandalisme il y a aussi évidemment cette image « sataniste » du hard rock (le mot black métal n’étant même pas connu de leur vocabulaire…) et donc on a le droit à aucune erreur, j’ai donc préféré prévenir que guérir en ne laissant à personne l’opportunité de nous enfoncer et donc de déstabiliser l’organisation du festival… sachant que de nombreux actes de vandalismes et diverses profanations avaient été constaté dans notre région et que celles ci prenait en partie le groupe DEICIDE nous avons préféré l’annuler afin de ne pas créer de trouble dans une ville (je le rappelle) qui éprouve de grosses craintes et qui pour l’instant vit sur des préjugés quand au public qui va y participer… à nous, à vous tous donc de leur prouver le contraire… on en revient au même sujet, il faut vraiment que les metalleux de tous bords se sert les coudes pour former un vrai mouvement unis de façon à ce que les institutions nous prennent au sérieux et que donc les musiques extrêmes puissent se développer de façon sereine et sans préjugés !« 

Or, depuis que le festival est devenu chaque année la cible de polémiques, on peut constater que le même Ben Barbaud tient ferme contre toute tentative de le dissuader de programmer des groupes satanistes, occultistes ou antichrétiens. A ce propos, certains catholiques hostiles au Hellfest aiment à rappeler une parole de l’un de ses collaborateurs, au cours d’une interview: « on ne déprogramme pas les groupes antichrétiens », pour y lire une forme d’aveu quant aux principes de programmation supposément « christianophobes » de ce festival.

Mais l’épisode de 2006 démontre le contraire. Si véritablement les choix de la direction du Hellfest sont dictés par une forme d’hostilité au christianisme, pourquoi ont-ils déprogrammé Deicide à une époque où personne ne le leur demandait? Et si c’était la seule crainte des réactions de chrétiens qui les y a poussés, pourquoi ne modèrent-ils pas la programmation du festival, après plusieurs années de pressions beaucoup plus réelles  et importantes?

Il semble en fait que la direction du festival n’était pas fermée d’emblée à l’écoute des sensibilités chrétiennes inquiète face aux paroles de certains groupes invités, mais que les violentes attaques dont elle est la cible de la part d’associations catholiques depuis 2008 l’ont conduit à durcir sa position.  Si on replace dans son contexte la phrase « on ne déprogramme pas les groupes antichrétiens », on constate qu’elle a été dite peu de temps après les annulations de Satanic Warmaster et d’Anal Cunt, que certains festivaliers ont très mal prises, notamment la seconde, et qui ont valu au Hellfest de se faire accuser de brader sa programmation et son intégrité musicale sous la pression des associations catholiques. Même Radio Metal, qui pourtant à été à l’originel’année précédente de plusieurs initiatives de dialogues avec des catholiques, s’est inquiété d’une possible dérive vers l’autocensure et le politiquement correcte. La phrase précédemment citée n’est donc pas à lire comme l’aveu d’une conviction intérieure, mais comme un gage d’indépendance, en direction des vives inquiétudes alors exprimées par une partie de la base des festivaliers.

Car toute l’ambiguité de cette polémique est qu’elle a fait du Hellfest un symbole: celui d’une culture contemporaine christianophobe aux yeux de certains catholiques, mais aussi de la liberté d’expression du point de vue de nombreux observateurs et participants. Elle a pris la direction du festival entre deux feux, et il lui est paradoxalement, maintenant qu’elle subit toute sortes de pressions de la part de catholiques, beaucoup plus difficile de déprogrammer des groupes polémiques que du temps où le Hellfest était inconnu du grand public. Car désormais, chacune de ses décisions est scrutée, disséquée, grossie, réinterprétée, surinterprétée, déformée… A trop vouloir éclairer et influencer ses choix, les catholiques ont fini par , non pas quand même la paralyser, mais considérablement réduire ses options et sa marge d’ouverture au dialogue.

Un exemple parmi tant d’autres des raisons pour lesquelles je ne crois pas à l’efficacité du lobbying en matière de « combat culturel » et d’évangélisation… (je rappelle que lobbying n’est pas un terme péjoratif en soi: il y a des domaines où il s’applique à mon avis de manière très pertienente, mais pas celui-là).

– Est-il normal qu’une manifestation culturelle qui accueille de tels groupes bénéficie de subventions publiques?

Préalablement à cette question, je pense qu’on doit s’interroger sur deux points:

* On peut certes rappeler que les collectivités publiques ont une responsabilité de garantes de l’ordre public, et éventuellement des moeurs quand leur non respect risque de porter atteinte à ce dernier. On peut également poser la question de la légitimité des subventions publiques dans le domaine culturel. Sur ce second point, je pense que l’alternative raisonnable est la suivante: soit on subventionne la culture dans son ensemble, soit on ne subventionne rien. Concernant le premier point, je pense que dans la mesure où une manifestation culurelle ne trouble pas l’ordre public, et je pense avoir montré dans mes indication précédentes que le Hellfest satisfait à ce critère, ce n’est pas le rôle de l’Etat de déterminer ce qui est pertinent ou non dans les domaines de l’art, de la religion, ou même de la morale. L’alternative serait un art d’Etat, dont la définition changerait à mesure que les majorités se succéderaient ou que l’opinion publique évoluerait, et qui pourrait très bien exclure de son champ des oeuvres chrétiennes, si tant est par exemple qu’elles toucheraient à des aspects impopulaires de l’enseignement de l’Eglise en matière de morale, par exemple. De manière générale, cette lutte sur les subventions en fonction du contenu des oeuvres d’art ne peut que conduire à fractionner le monde de la culture en clans divers, qui insisteraient chacun sur la plus grande légitimité artistique de leur courant, et à agraver les divisions sociales.

* Derrière cette question se pose celle du poids du Hellfest sur la dépense publique. Or, force est de constater que celui-ci n’a jamais été exprimé clairement. Le Collectif Provocs Hellfest ça suffit a certes publié une estimation des subventions, directes ou indirectes, dont le Hellfest a bénéficié de la part de diverses administrations publiques. Mais on ne dresse pas un bilan comptable sur la base des seules dépenses. Ce qui compte, c’est le solde entre les dépenses et les recettes. Et personne jusqu’ici n’a donné une estimation précise de l’apport du festival à la région et à la ville, en terme de retombées commerciales, de rayonnement culturel, de tourisme, etc. Cela viendra probablement. De toute façon la chambre régionale des comptes fera tôt ou tard l’examen de l’usage par le Hellfest des subventions dont il bénéficie, et de leur bien-fondé à l’origine. Mais je regrette que l’on pose de manière souvent péremptoire l’argument du poids qu’il représenterait sur la dépense publique, en n’acceptant de ne prendre en considération que les éléments à charge, alors qu’il est devenu l’an dernier le troisième festival français en terme de fréquentation, et pas nécessairement l’un des plus gourmands en matière d’aides.

-Vous parlez du respect et du dialogue avec les métalleux y compris les plus extrêmes, mais que faites-vous du respect des chrétiens blessés dans leur foi par ce festival? 

Au fil de conversations que j’ai pu avoir avec des catholiques qui se disent blessés par le Hellfest, il m’a semblé qu’ils se répartissaient globalement en deux catégories: ceux qui ignorent tout du metal, ne connaissent pasde métalleux, et croient sur paroles les informations alarmantes publiées sur certains sites. Et ceux dont la position sur le Hellfest s’articule avec des convictions philosophiques ou politiques, qui les amènent à considérer le Hellfest comme l’expression d’un mouvement plus gnénral de « contre-culture », qui saperait les racines chrétiennes de notre civilisation. Engénéral, les premiers sont heureux de discuter avec moi, car je leur apporte un point de vue plus étayé et informé que le leur, et leur montre par l’exemple que tous les metalleux ne sont pas satanistes ou hostiles au christianisme. Précisément parce que leur réaction a pour origine une blessure, un ressenti, ils sont souvent content de pouvoir poser des mots et des idées dessus, quand bien même ils sont en désaccord avec moi. Avec les seconds, la conversation est moins évidente, même si elle peut être cordiale, mais on est moins dans le ressenti que dans le débat d’idées.

De manière générale, je pense que l’indignation, même sincère et profonde,  n’est pas un critère suffisant pour justifierd’une position, que ce soit sur le Hellfest, en politique, ou ailleurs. Certains catholiques sont sincèrement blessés par les textes de morceaux chantés au Hellfest. Certains métalleux ont écrit ces textes parce qu’ils étaient sincèrement blessés par le contre-témoignage de chrétiens qu’ils ont connus personnellement, ou par telle actualité impliquant l’Eglise, ou tel fait historique, etc. Je ne vais pas m’établir en juge des blessures des uns et des autres. Par contre, en tant que chrétien, je recherche la paix civile et la justice. Qui pour moi n’est pas garantie par la priorisation de telle blessure personnelle, ou de tel type de blessure personnelle, sur tel autre, mais par la création d’un espace de dialogue où les victimes de ces blessures peuvent se rencontrer,échanger et apprendre à mieux se connaitre. S’il est vrai que les démarches de lobbying contre le hellfest ont permis un dialogue parfois approfondi entre les éléments les plus motivés et/ ou les plus modérés des deux bords, je pense que celui-ci n’est pas encore optimal, dans la mesure où il ne mobilise qu’un petit cercle de connaisseurs, et que pour le grand public, tant côté catholique que métalleux, les préjugés mutuels continuent à être plarisés par la polémique. C’est pourquoi je pense que la clé se trouvent dans un débat plus général sur les relations historiques et thématiques entre la musique metal et la religion christianisme, et les questions qui y sont liées: inculturation, effets d la musique sur la vie intérieure de l’auditeur, etc. Le Hellfest n’étant qu’un festival, certes, particulièrement populaire, parmi tant d’autres, ni particulièrement influent ni particulièrement positionné sur cette question.

Les groupes de black metal poursuivis pour blasphème en Pologne

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , , , , , , , , , , , on 30 mars 2012 by Darth Manu

Aussi bien dans le cadre de la polémique contre le Hellfest que dans celui des manifestations contre les pièces de Castelluci ou de Garcia, on a vu cette année des catholiques s’émouvoir de la difficulté d’entraver légalement la tenue de ces manifestations culturelles qui semblent promouvoir ouvertement le blasphème, qui est par définition source de souffrance et inacceptable pour tout chrétien.

Pour donner un peu de perspective à ce débat, je propose de faire retour ensemble sur un exemple de réaction dans un cadre légal à des oeuvres d’art blasphématoires dans un pays qui dispose d’une loi anti-blasphème: je veux parler des poursuites intentées en Pologne à des groupes de black metal qui présentent des thématiques ouvertement sataniques et hostiles au christianisme.

L’article §196 du Code Pénal polonais indique:

« Quiconque offense les convictions religieuses de quelqu’un d’autre ou insulte en public un objet de culte ou un lieu de cérémonie religieuse s’expose à une limitation de ses libertés et à une peine pouvant aller jusqu’à 2 ans d’emprisonnement ferme. » (Radio Metal, « Behemoth sur le bûcher de l’inquisition »).

Parmi plusieurs exemples de groupes musicaux ou autres qui ont renoncé à se produire en Pologne ou ont connu des difficultés judiciaires du fait de cette loi, je m’attarderai sur ceux particulièrement significatifs des groupes de black metal Gorgoroth et Behemoth.

1) Gorgoroth:

Gorgoroth est un groupe de black metal norvégien, fondé  en 1992, mais qui reste longtemps dans l’ombre des grands du Black Metal Inner Circle, et qui ne commence à être connu qu’après la sortie de son deuxième album en 1996.

Ce groupe se distingue entre autres choses par son expression particulièrement virulente des thématiques satanistes et antichrétiennes propre à beaucoup de groupes de black metal, et les mises en scène grand guignolesques et blasphématoires de ses concerts.

Ainsi, le 1er février 2004 à Cracovie en Pologne:

« Gorgoroth a fait sensation le 1er février dernier à Cracovie (Pologne).
 Lors d’un concert filmé en vue de la réalisation de son 1er DVD les norvégiens, qui avaient promis à leurs fans polonais un show spécial, ont effectivement sorti la grosse artillerie : présence de 2 femmes et de 2 hommes nus, cagoulés (tant et si bien qu’une des nanas s’est évanouie…), ensanglantés et crucifiés sur d’immenses croix en bois, de têtes et d’abats de moutons piqués sur des barbelés, de nombreux symboles sataniques… Les musiciens, qui étaient eux aussi entièrement recouverts de sang, ont littéralement terrifié les cameramen, les organisateurs du concert, et bien évidemment choqué les habitants du pays du Pape, qui ont également eu l’opportunité de découvrir ce spectacle funeste, celui-ci étant diffusé sur une chaîne nationale. Pendant le concert, personne n’a pris la responsabilité de stopper la prestation de peur de devoir faire face à une émeute provoquée par le public. Gorgoroth est maintenant accusé d’avoir enfreint l’article 196 du Code pénal polonais relatif aus offenses religieuses et de maltraitance sur animaux. Le combo risque donc jusqu’à 5 ans de prison, et les bandes live ont pour l’instant été confisquées.  » (Centerblog).

On peut dire que le groupe avait assez mal choisi le pays où enregistrer son dvd. Il semble cependant que les suites judiciaires de cette affaire leur furent plus favorables que prévu:

« On February 1, 2004, during a concert being recorded for a DVD in Kraków, Poland, the band displayed sheep heads on stakes, a bloodbath of 80 litres of sheep’s blood, Satanic symbols, and four naked crucified models on stage. A police investigation took place with allegations of religious offence (which is prosecutable under Polish law) and cruelty to animals.[27] Though these charges were considered, the band was not charged as it was ruled that they were unaware of the fact that what they were doing was illegal, although the concert organiser was eventually fined 10000zł in 2007 as he knew about it and neither informed the band that it was against the law nor intervened.[28] The whole controversy led to the band being dropped from the roster of the Nuclear Blast Tour and the footage of the concert being confiscated by the police.[29] » (Wikipédia « Black Mass Krakow 2004« sources en norvégien que je n’ai pu vérifier pour l’instant, ne parlant pas cette langue).

Le dvd est quand même sorti finalement:

 » Black Mass Krakow 2004 is a live concert DVD by Norwegian black metal band, Gorgoroth. It was released on June 9th in Europe and on July 8th in the US » ( Wikipédia « Black Mass Krakow 2004 » ).

2) Behemoth:

Le cas de Behemoth est assez différent de celui de Gorgoroth, et beaucoup plus significatif, puisqu’il s’agit d’un groupe polonais, dont on peut supposer qu’il connait mieux les lois de son pays qu’un groupe norvégien comme Gorgoroth…

En septembre 2007, lors d’un concert à Sopot, Nergal, le chanteur du groupe, déchire publiquement une Bible. Il semble que ce soit un geste qu’il pratique couramment lors des représentations de Behemoth, mais, manque de chance, un membre du Comité de Défense contre les Sectes, Ryszard Nowak, assiste ce jour là au concert, et décide par la suite d’attaquer le groupe sur la base de l’article   §196.

L’affaire se règle dans un premier temps de la manière suivante:

«  Le groupe répond à cette accusation de la manière suivante : « un concert de Behemoth est un concert de Behemoth. Les fans savent à quoi s’attendre, savent de quels thèmes traitent nos paroles et connaissent notre philosophie. Il est plutôt surprenant qu’une personne vienne nous voir à nos concerts et ensuite se sente offensée par ce que nous faisons sur scène. Si elle vient à nos concerts, alors c’est ce qu’elle cherche. Nous ne cherchons pas à agresser quiconque, pas même la religion avec laquelle nous avons grandi.».

Le tribunal va donner raison au groupe. Ce type de plainte nécessite au moins deux plaignants pour être valide. Ryszard Nowak étant seul à porter plainte, le procès débouchera sur un non-lieu. Tout aurait pu s’arrêter là mais, suite à ce revers mal accepté, Nowak multiplie les annonce publiques, dans lesquelles il traite le groupe – et plus particulièrement Nergal – de criminel. Nergal décide alors de contre-attaquer en assignant Nowak en justice pour diffamation.

La justice lui donne raison et Nowak se voit obligé de présenter publiquement ses excuses ainsi que de verser 3000 zloty (environ 800€) de dommages et intérêts. Nergal décide de ne pas garder l’argent et le reverse à un chenil » (Radio Metal, id.).

 Mais en janvier 2010, quatre membres du parti politique au pouvoir, Loi et Justice, le parti chrétien-démocrate en Pologne, décident d’appuyer la plainte de Nowak, ce qui la rend recevable sur le plan juridique. Avec le résultat suivant:

« Dans le procès dans lequel Adam Darski, leader de Behemoth sous le nom de Nergal, le verdict a été rendu : Nergal est innocent des faits tels qu’on les lui a reproché. Le juge Krzysztof Wieckowski a statué hier que le fait qu’il ait déchiré une Bible au cours d’un de ses concerts à Gdynia, en Pologne, en avril 2007, est « une forme d’art » en rapport avec le style de son groupe et que le tribunal n’a aucune intention de limiter la liberté d’expression ou le droit de critiquer la religion. Les membres du public ont témoigné que leurs sentiments religieux n’avaient pas été heurtés, même s’ils étaient chrétiens » (Radio Metal, Behemoth déchire la Bible: c’est de l’art).

 Lors de la procédure, Radio Metal a eu la bonne idée d’interviewer Krzysztof Kowalik, professeur de théologie  à l’Université de Gdansk et expert auprès du tribunal pour cette affaire:

 » […] Venons en au sujet qui nous intéresse : le procès entre Nergal, le chanteur de Behemoth et le parti politique « Prawo i Sprawiedliwosc ». Pouvez vous nous expliquer dans quel cadre vous avez été appelé à témoigner lors du premier procès ? 

Cette participation s’est faite par hasard. J’ai été chargé par le Recteur de l’académie de travailler à l’ouverture d’une nouvelle filière nommée « Science des Religions ». C’est probablement la raison pour laquelle mon nom à commencé à circuler dans certaines sphères. Le procureur du parquet de Gdansk m’a demandé une expertise lors du procès entamé par Ryszard Nowak du Comité pour la Défense contre les Sectes. Le but de l’expertise était de déterminer si, oui ou non, chaque exemplaire de la Bible est un objet de vénération religieuse pour les chrétiens catholiques. J’ai répondu à cette question en m’appuyant sur mes connaissances en la matière ainsi que sur un questionnaire envoyé à des théologiens catholiques, des prêtres et des exégètes. Il ne m’a pas été demandé si Nergal était coupable. L’objet était plutôt de savoir si la plainte était reçevable.
Quelle peine encourt Nergal ?

Je ne sais pas (ndlr : l’entretien s’est déroulé avant la première audience du second procès). Je ne suis ni juge, ni juré. Personnellement, je vois ces évènements différemment. Dans la société pluraliste d’aujourd’hui, des évènements analogues seront amenés à se reproduire. Si toutes les institutions, évènements de la vie courante et politiciens sont soumis à de vives critiques et en soumettent en retour, on peut se demander au nom de quoi l’Église devrait encore être épargnée. Il ne faut pas oublier qu’elle a sa part de responsabilité dans l’éloignement de ses fidèles. Beaucoup de personnes ont été touchées et déçues par les scandales sexuels impliquant des représentants officiels de l’Eglise. Ces scandales ont profondément entaché l’image de l’Eglise Catholique et l’obligation de bienveillance qu’elle prône est apparue aux yeux de certains comme une hypocrisie. En Pologne, les gens commencent doucement à critiquer ce qui leur déplait dans le fonctionnement de l’Eglise, après plusieurs années où il était impossible et interdit de la contredire ouvertement. Je pense que Nergal représente d’une certaine manière cette critique que de nombreux concitoyens n’osent toujours pas formuler. Malheureusement les conséquences de son geste, vraisemblablement non mesurées, lui ont échappé. Il est évident que la forme de cette critique n’est ni acceptable, ni efficace. La question ne se pose pas. Il apparaît clair cependant que Nergal a critiqué l’Eglise Catholique et déchiré cette Bible dans un contexte particulier. La Bible est un texte sacré pour les catholiques, mais aussi pour les protestants et les orthodoxes par exemple. La Bible ne mérite pas d’être traitée de cette façon. Cependant, Nergal est le seul à pouvoir se permettre d’attaquer aussi violemment l’Eglise en temps qu’institution. C’est pourquoi je pense qu’il faut que Nergal tire une leçon de son acte, mais il ne faut pas qu’il soit condamné. Evidemment, les politiciens du « Prawo i Sprawiedliwo?? » ne sont pas encore prêts pour ça. Ils attendent une lourde condamnation à l’encontre de Nergal dans l’espoir de récupérer des voix et un soutien financier de la part de l’Eglise Catholique en vue des prochaines élections. Il ne faut pas non plus oublier que la hiérarchie ecclésiale ne s’est pas prononcée sur cette affaire.
Quel a été votre sentiment lors du verdict du premier procès?

Bien sûr, cela m’a soulagé. J’ai trouvé assez inconfortable d’être impliqué dans cette affaire. J’ai aussi trouvé dommage que ce procès n’aie pas débouché sur un débat plus général concernant la place de la religion dans la société moderne polonaise et plus particulièrement dans les lieux publics.  […] 
Le groupe Behemoth a déchiré des Bibles sur scène lors d’autres concerts il y a deux ans. Comment expliquez-vous que seule la Pologne ait cherché à assigner le groupe en Justice ?

La réponse à cette question a déjà été partiellement donnée. Les accusateurs se réfèrent à l’article §196 du code pénal. Cet article n’est pas très précis. Il n’indique pas la limite à partir de laquelle une parole sort du cadre de la liberté d’expression pour entrer dans celui de l’offense à la croyance religieuse. Cette limite est particulièrement difficile à déterminer dans le cadre d’une expression artistique. L’article §196 est en quelque sorte une arme de défense contre des insultes et critiques extérieures. Il donne cependant l’impression que la séparation des pouvoirs entre l’Eglise et l’Etat n’existe pas vraiment en Pologne. Dans d’autres pays européens, cette séparation est beaucoup plus claire.
Pensez vous que les autres pays européens auraient dû réagir à ce blasphème ?

Je ne pense pas. Partout autour du monde, des personnes sont maltraitées, persécutées, tuées… Je pense que l’Eglise et l’Etat devraient collaborer et utiliser leur énergie pour venir en aide à ces personnes plutôt que de chercher à tout prix à protéger leurs symboles des artistes. Il ne faut pas oublier qu’au nom de Dieu, de la Croix et de la Bible, beaucoup de personnes ont étés persécutées par le passé. Il est peut-être temps pour eux de recentrer leur action autour de valeurs plus fondamentales.
Vous avez précédemment évoqué l’idée de man?uvre politique pour gagner les voix de l’électorat catholique. Pouvez-vous développer ce point ?

Vous savez, en Pologne, l’Eglise Catholique est très influente. Cela vient de notre histoire, c’est depuis longtemps un état de fait. Elle a gagné beaucoup d’influence au XIXème siècle lorsque des prélats de l’Église occupaient les plus hautes fonctions de l’État. Elle ne prend bien sûr plus directement part au pouvoir. Mais son autorité a été très forte et il valait mieux l’avoir de son côté que contre soi. Cette autorité se fait d’ailleurs encore sentir aujourd’hui. Les politiciens le savent et vont souvent chercher du soutien et des financements auprès de l’Eglise. « Prawo i Sprawiedliwosc » se positionne aujourd’hui comme un parti catholique, strict mais ne l’assume pas. Ils n’ont au final que peu de valeurs communes avec l’Eglise Catholique. Ils enchaînent les faux-pas et les déclarations vides de sens. « L’affaire Nergal » est d’une certaine façon, pour eux, un moyen de réaffirmer leur position et de regagner la confiance qu’une partie de l’électorat catholique ne leur accordait plus.
L’assignation en justice de Nergal émane directement du parti politique au pouvoir. En tant que français il m’est difficile d’imaginer le gouvernement interférer à ce point là dans des affaires ayant trait à la religion.

Pourquoi est-ce possible en Pologne ?

Certains diraient par volonté de justice. Personnellement, je ne pense pas. Le fond de cette histoire est politique. Si la situation avait été plus reluisante pour le gouvernement actuel et leur popularité plus haute, je ne pense pas qu’ils se seraient lancés dans ces poursuites. Pourquoi avoir attendu deux ans avant d’appuyer la déposition de Nowak ? Il leur aurait fallu si longtemps pour se rendre compte de la portée de l’acte perpétré par Nergal lors de concert ? Difficile à croire. Les interférences mutuelles des politiques dans le domaine de la religion et des membres du clergé dans le domaine de la politique sont en partie dues à un manque de clarté et de distinction dans les textes de loi. A cela se rajoute notre histoire spécifique déjà évoquée auparavant sur laquelle s’est bâtie notre identité. Est-ce pour autant normal en Pologne que l’Etat s’implique autant dans une affaire d’ordre religieux ? Je ne pense pas, mais pour beaucoup de Polonais, ce comportement de l’Etat est inconsciemment accepté et ne choque pas.
Vous avez dit lors du premier procès que « la Bible est un objet de culte religieux et doit, de fait, être traitée avec respect ». Pouvez-vous développer un peu cette opinion ? Pourquoi cet objet doit-il aussi être respecté par une personne non-catholique ?

Je voudrais commencer par vous rappeler un principe biblique : « Ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas que l’on te fasse ». Ce principe est très concret et universel. On ne doit pas se moquer ou blesser une personne, croyante ou non, sous prétexte de ne pas approuver son mode de vie et sa vision du monde. Suis-je meilleur que ceux que je n’aime pas ? Même si je ne me reconnaissais pas en Dieu, je n’aurais pas plus de raison d’endommager ou de détruire un objet de culte religieux en public. Cela me rappelle d’une certaine manière l’histoire des caricatures de Mahomet auxquelles, bien que non musulman, j’étais fortement opposé. Mais, même si je suis opposé et ne cautionne sous aucun prétexte ce qu’a fait Nergal, je ne pense pas que son comportement justifie une condamnation judiciaire. A ce sujet, j’aimerais souligner une différence entre les protestants et les catholiques. Les protestants pensent que la Bible contient la parole de Dieu mais que le livre, en temps qu’objet, n’incarne pas cette parole. Dieu ne vit que lorsque ces mots sont verbalisés, lus ou prêchés. Je pense que pour les protestants, l’acte de Nergal n’a pas de conséquence car en s’attaquant à l’objet, il n’attaque pas Dieu. Les chrétiens catholiques, en revanche, vénèrent leurs objets de culte comme sacrés (que ce soit l’Eglise, la Bible, la croix…). Toute attaque contre un de ces objets est de fait considérée comme une attaque envers Dieu. Sur ce point précis, je me retrouve plus dans la manière de penser des protestants car pour moi, il est inconcevable que Dieu s’incarne en un quelconque objet matériel.

 
Depuis le début de sa relation avec la pop star Doda, Nergal est omniprésent dans les médias polonais (magazines, tabloïds, télévision). Il n’est pas rare de voir dans le bus des vieilles dames lire les dernières frasques de leur relation ou de voir Nergal parler impunément de ses croyances à la télévision. N’est-ce pas paradoxal de vouloir tant exposer et donner la parole une personne qui semble tant gêner et que l’on pourrait considérer criminelle au regard de la loi polonaise?

Je pense que la société pluraliste polonaise est malgré tout plus ouverte que ce que les gens pensent. Nergal et Doda vivent dans un monde particulier auquel les médias se sont toujours intéressés et s’intéresseront toujours. Ces médias ne sont pas là pour informer ou refléter une quelconque vérité. Ils créent leur propre réalité et tentent de nous convaincre qu’il s’agit de « la vraie vie ». A travers des articles de journaux, j’ai pu collecter quelques informations sur Nergal. Mais ces quelques informations sont bien maigres et je n’ai pas le sentiment de bien cerner la personne. L’affaire politique actuelle n’est pas que négative pour lui, car elle lui permet aussi d’utiliser les médias à des fins personnelles. Je suppose cependant que l’émotion provoquée à court terme par les faits évoqués précédemment éclipse le débat soulevé par son acte et sa potentielle condamnation. J’attends maintenant le procès afin d’avoir plus d’éléments et être en mesure d’interpréter les évènements d’il y a deux ans. Je n’arrive toujours pas à savoir ce que Nergal veut vraiment dans cette affaire. Je ne pense pas que la manière dont il se présente et agit en concert reflète vraiment sa personnalité et la manière dont il vit. C’est plus sa représentation en tant que musicien. A mon avis, il souhaite, à travers ce geste, atteindre et choquer les gens en couplant l’agressivité musicale à une forme d’agressivité visuelle.


Nous arrivons à la fin de cet entretien. Voulez vous rajouter quelque chose avant que nous nous quittions? 

Après de nombreuses années de dictature et d’occupation, la Pologne s’adapte doucement à la société démocratique et libre. Ses règles peuvent paraitre archaïques mais il n’existe pas de démocratie en kit avec une « recette » à suivre. Il n’y a pas non plus d’autorité (institutionnelle ou humaine) qui ne se trompe jamais et ne prend jamais de mauvaises décisions. Pour que la démocratisation de la Pologne avance, il faut que cette autorité arrive à accepter la liberté de penser et la critique et ce, même quand cette critique est inadaptée et illégitime » ( Radio Metal, id. ).

 Si je mets à part l’étrange idée que ce théologien semble avoir du rapport des catholiques aux objets sacrés, cet entretien a l’immense mérite de pointer l’enjeu à mon avis véritable de toutes ces manifestations contre le blasphème dans les oeuvres d’arts, en France comme en Pologne (malgré le contexte extrêmement différent de ces deux pays): l’évolution des rapports entre les catholiques et nos sociétés démocratiques occidentales.

En premier lieu, je retire de ces deux affaires que même lorsqu’il est prévu par la loi, le blasphème est une notion juridiquement trop floue et subjective (on a vu avec l’exemple de ce professeur de théologie, ou encore avec l’affaire Castellucci en France, que  les chrétiens eux-mêmes pouvaient avoir des divergences profondes sur la définition de ce qui constitue un blasphème) pour être véritablement applicable dans un Etat de droit:

« Poland’s religious insult law conflicts with international standards on freedom of expression, in large part because its vague wording does not identify the legal threshold for “offending religious feelings.” As one member of the Council of Europe’s Venice Commission remarked, “The religious feelings of the different members of one specific Church or confession are very diverse. The question is: whose level of religious sensibility should we treat as the average level—the
sensibility of a group of fundamentalist or tolerant members?” The decision to investigate an an alleged offense under Article 196 of the Penal Code is at the discretion of the prosecutor. Though there must be at least two “victims,” there is no requirement for individuals to submit complaints. In practice, the law appears to be applied mostly at the instigation of conservative Catholics. There are few cases
overall, and they usually result in acquittals when pursued to the end, but the legal process involved is itself a deterrent that encourages individuals, notably artists, to engage in self-censorship » ( The impact of blasphemy laws on human rights, a Freedom House special report: Poland ).

 Les rares bénéfices concrets de cette loi pour les catholiques ne proviennent donc pas d’une reconnaissance républicaine de l’inviolabilité du sacré, ni d’une prise de conscience de la population, mais de la peur. Il s’agit en fait d’une forme douce de terrorisme : si évangéliser consiste à témoigner, peut-on dire que nous sommes là dans une forme de témoignage chrétien, et si ce n’est pas le cas, n s’agit-il pas finalement d’opposer à l’Ennemi les armes de l’Ennemi, et de rééditer une autre forme de blasphème, d’autant plus grave et destructrice qu’elle est faite au nom de Dieu?

L’échec régulier des procédures engagées contre des oeuvres d’apparence blasphématoire, aussi bien en France où il n’y apas de loi contre le blasphème qu’en Pologne ou celle-ci existe, frustre les catholiques qui ont choisi de se focaliser sur ce type de procédures pour lutter contre la déchristianisation de nos sociétés, et radicalise leur rejet des fondements de ces dernières. Ils en viennent souvent, et semble-t-il en France de plus en plus, à considérer que la liberté d’expression, socle de la démocratie pluraliste, est à deux vitesses et vise à justifier le « relativisme moral » et la « christianophobie ». D’où le sentiment renouvelé d’une « christianophobie » ambiante et l’accroissement de ce type d’actions. Alors que c’est la tactique du procès qui semble en elle-même inadaptée à la lutte contre la déchristianisation.

Cette radicalisation attire en retour le ressentiment d’une partie de la société, qui a l’impression de voir la liberté d’expression confisquée par une minorité sur des bases subjectives et en vient à légitimer aux yeux de certains le blasphème comme l’expression d’un nécessaire combat politique. On le voit dans l’interview de  Kowalik, lorsqu’il évoque les critiques de plus en plus ouvertes contre l’Eglise au sein de la société polonaise, et les bénéfices médiatiques que Nergal a pu retirer de ses mésaventures judiciaires. On l’a vu également dans mon article metal et islam, avec le témoignage d’un des metalleux poursuivi au Maroc pour des raisons religieuses, où il expliquait que cette affaire (où il y avait pourtant eu condamnation des musiciens) avait en fait rendu le metal plus populaire et sympathique aux yeux de beaucoup de marocains, et contribuer à un désir croissant d’émancipation de la tutelle religieuse. On le voit encore dans la formulation adoptée par cet extrait du rapport de Freedom Report:

 » Moreover, the complaint mechanism and prosecutors’ practice of consulting theologians and other experts to determine the boundaries of the vaguely worded law effectively imposes the subjective views of a few on the rest of society« .

Bien loin de remédier à la « pastorale de l’enfouissement » des décennies précédentes, la mobilisation en France contre la « christianophobie » risque de marginaliser encore plus les catholiques et d’accélérer la déchristianisation de la société, comme je le remarquais déjà dans un précédent article. Il y a à mes yeux un véritable risque de « sectarisation » d’une partie des catholiques sur les prochaines générations, si cette tendance devenait majoritaire.

Deux exemples de ce qui me parait constituer des ambiguités inquiétantes, qui vont dans le sens d’une radicalisation (même si le premier des deux n’émane pas d’extrémistes) et d’une défiance accrue envers l’institution démocratique, dans le discours de catholiques mobilisés contre le blasphème:

1)

 » Islam et metal ? Nous avons lu le billet de inner light qui n’est pas la seule source sur le sujet. Une chose est certaine : le metal s’exprime en terre chrétienne, beaucoup moins en terre d’islam quand il n’est pas violemment réprimé » (Collectif Provocs Hellfest).

 A lire ce commentaire, on a un peu l’impression qu’au fond, si la France se transformait en Etat policier du type des dictatures islamistes, en remplaçant l »islam par le christianisme, mais en gardant la censure religieuse et les pressions sociales et institutionnlles, la situation ne serait pas plus mal. Je ne dis pas que c’est ce que pensent vraiment les membres du Collectif, je suis même persuadé du contraire, mais il y a là une manière, maladroite et non pas mal intentionnée, de présenter les choses qui pourraient rendre souhaitable aux yeux de certains jeunes catholiques une « violente répression ».

2) En novembre dernier, les « indignés catholiques » se félicitaient de la présence de musulmans à leur côtés, lors de leur manifestation contre la « christianophobie »:

 » On pourra juger l’information insolite sur ce blogue – elle a d’ailleurs déjà été signalée par des commentaires hier au soir –, mais Nouvelles de France donne une information qui n’est pas sans intérêt : un groupe musulman, Forsane Alizza, s’associe à la protestation des chrétiens contre la pièce blasphématoire Sur le concept du visage du fils de Dieu… Une information que je juge fort intéressante… » (Observatoire de la christianophobie, « Un groupe musulman s’associe à la protestation des chrétiens contre la pièce « Sur le concept du visage du fils de Dieu » »).

 Forsane Alizza qui n’est autre que le groupe djihadiste dissous récemment par Claude Guéant. Ces associations catholiques, qui prétendent faire oeuvre de « vigilance » et de « réinformation », s’associent pour lutter contre une pièce dont le caractère blasphématoire reste très hypothétique avec des gens qui appelleraient très problablement de leurs voeux des persécutions effectives contre les chrétiens s’ils gagnaient un pouvoir quelconque. C’est comme si des associations juives avaient manifesté contre La Passion du Christ, du temps où ce film faisait scandale auprès de certains, au côté de néo-nazis. Tout cela montre le manque de discernement et de sérieux de ces mobilisations contre la « christianophobie » et leur caractère aisément manipulable. Mais aussi évoque des affinités potentielles dans la manière de concevoir le « combat culturel » avec les pires extrémistes religieux. S’il est certain que Civitas sous sa forme actuelle est très loin d’être aussi extrémiste que Forsane Alizza, on a constaté depuis les manifestations autour du Piss Christ il y a un an une radicalisation forte de son action, dans le sens d’une violence plus explicite, même si elle reste encore assez potache, et rien n’indique que cette radicalisation, l’insuccès aidant, ne sera pas prolongée par des groupes plus ouvertement belliqueux, de la même manière que l’Action Française, qui avant la première guerre mondiale était connue pour ce type d’actions relativement inoffensives, s’est fait doubler sur sa droite au cours de l’entre-deux guerres par des milices beaucoup plus menaçantes, dont bon nombre de membres venaient de ses rangs.

Si ce risque reste très hypothétique, on voit que les manifestations contre la christianophobie n’entament en rien la déchristianisation de notre société (il n’y a qu’à voir l’avancée spectaculaire en quelques années des partisans de l’euthanasie) et marginalisent encore un peu plus les catholiques dans l’opinion par ses excès. Une fois encore, je ne pense pas que le divorce entre la culture contemporaine et les cathos se résorbera par la confrontation, mais par le dialogue et l’exemple. Pour me citer moi-même en effet:

 » Le problème n’est en effet pas la diffusion des oeuvres, mais l’inspiration qui les anime: croire qu’on peut créer du Beau en attaquant l’Eglise, qui annonce la source du Beau. Il ne s’agit donc pas de faire taire l’inspiration mais de la convertir, en déployant non pas des juristes, des politiques ou des pamphlétaires, mais des musiciens, des écrivains, des poètes. La bataille de la culture ne peut se gagner que par la culture, en comprenant l’inspiration qui anime cette culture en partie hostile au christianisme, pour mieux la déconstruire et la dépasser par une inspiration nouvelle. ce qui présuppose de ne pas la condamner a priori comme une pathologie, une “phobie” et de refuser toute qualité artistique réelle à ses oeuvres, mais de comprendre de l’intérieur la démarche des artistes qui sont animés par elle, de dialoguer avec eux. Ce qui peut permettre dans certains cas de retrouver les traces d’une inspiration chrétienne chez ceux-là mêmes qui prétendaient la combattre: ainsi une grande partie de l’univers mental de nombre de black metalleux est stucturé par l’influence de l’oeuvre catholique de Tolkien. Ce qui constitue des pistes pour proposer une version proprement chrétienne de la culture comtenporaine, et de dépasser tout ce qu’elle peut avoir d’hostile ou étranger au christianisme de prime abord. . .

Il s’agit de mener le combat culturel en participant à l’activité créatrice de la culture contemporaine, et non en restant à ses marges en la condamnant. A lutter contre la christianophobie, les catholiques finissent par n’avoir que des choses à combattre dans notre société et aucune à proposer. S’enfermer dans une posture d’auto défense permanente, sans rien donner qui puisse avoir du sens et de l’intérêt pour les membres de notre société déchristianisée, c’est nous condamner à court terme à ne plus du tout être entendus, voire à être combattus à vue, et à ne plus pouvoir transmettre l’évangile, ce qui est pourtant beaucoup plus au coeur de notre mission que la lutte contre la “christianophobie”« .

Petite question comme ça en passant…

Posted in Actualité et perspectives du black metal with tags , , , , , , , on 4 novembre 2011 by Darth Manu

Je parcourais ce matin dans le métro le dernier numéro de Metallian (qui comporte un dossier sur le metal en Afghanistan et en Syrie sur lequel je compte revenir prochainement) lorsque je suis tombé sur la question suivante, dans l’interview du groupe de christiancore As I Lay Dying:

 » En Europe le metalcore, le « christiancore » sont des styles de plus en plus a la mode. Avouer sa foi n’est plus vraiment une heresie danle rock,vous-même avez un message d’inspiration chrétienne. Que vous inspire ce changement dans les mentalités? » (Metallian n°68, p. 68, interview par Vincent Zasiadcyk).

Alors OK, le black metal et le metalcore ce n’est pas vraiment la même chose musicalement et les deux milieux ne s’apprécient pas forcément, mais cette micro-analyse du jourrnaliste qui interviewe As I Lay Dying confirme mes propres intuitions: l’anti-christianisme des métalleux, loin de progresser, tend à s’estomper avec les années.

Les black metalleux de la première heure, qui avaient la vingtaine au début des années 1990 et qui rêvaient de conduire la révolte contre le christianisme et de mettre les églises à feu et à sang tournent autour de la quarantaine actuellement et ont pour beaucoup nuancé et assagi leur jugement du christianisme, d’après les propos de certains d’entre eux sur des forums, dans des chroniques d’albums chrétiens, etc. Le satanisme et l’antichristianisme, sincères chez certains, apparaissent de plus en plus aux yeux du plus grand nombre comme des clichés. L’existence du metal chrétien, y compris du unblack, est de mieux en mieux connue, et après de longues années de réactions épidermiques de rejet ou de dérision, il commence à être  jugé sur la valeur musicale des groupes et non d’après leurs croyances. Il m’arrive aussi de temps en temps d’apercevoir tel ou tel prêtre en clergyman dans des bars ou des rassemblements de métalleux (et pas seulement le Père Culat) et ils semblent bien accueillis et intégrés à la communauté.

La réponse de As I Lay Dying semble traduire que les musiciens chrétiens sont conscients de cette évolution, et semblent désormais soucieux (beaucoup d’entre eux en tout cas) de s’intégrer à la scène metal « mainstream » (la « secular scene« , comme disent les metalleux chrétiens anglo-saxons) et non de se définir en opposition à elle:

 » Tout d’abord, je ne suis pas très familier avec le terme « christiancore ». Je dirais que la popularité du style dont tu parles est due au fait que les gens sont de plus en plus ouverts à des idées et à des styles différents au sein du metal, et c’est vraiment une très bonne chose! As I Lay Dying est simplement un groupe de metal et rien d’autre. Il est vrai que nos croyances peuvent inspirer nos textes, mais jamais un riff, jamais notre musique! Je ne suis pas certain qu’il soit possible de faire sonner un accord de guitare de façon chrétienne… Si? (Rires)… »

S’il me semble personnellement que l’inspiration des textes peut avoir un lien avec l’inspiration musicale (quoique certes pas de façon systématique), et s’il est vrai que les chrétiens semblent encore relativement minoritaires au sein du metal, et que ce même numéro de Metallian comporte plusieurs interviews de groupes qui professent leurs croyances occultistes, voire satanistes, il est clair que les vieilles rancoeurs finissent par s’amoindrir avec le temps et qu’une main nous est tendue.

Alors, plutôt que de risquer de raviver les vieilles haines en intentant un procès en « christianophobie » au metal sur la base de citations de morceaux hors contexte, sans connaissance ni compréhension réelle du milieu, et en clamant y voir une évolution contraire de celle qui est en train véritablement de se produire, pourquoi ne pas prendre cette main, et initier une fois pour toute un dialogue constructif sur les relations entre metal et christianisme?

« Christianophobie », christianofolie…?

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , on 21 octobre 2011 by Darth Manu

Cet article sort un peu à première vue des thématiques propres à ce blog, mais les rejoint dans la mesure où il analyse un concept fondamental pour comprendre l’analyse que font certains milieux cathos du Hellfest.

La « christianophobie » est à la mode en ce moment. Civitas appelle à une manifestation contre elle le 29 octobre 2011, et multiplie les actions contre ses vecteurs supposés, ainsi la dernière en date… Ce qui suscite beaucoup d’enthousiasme chez de nombreux catholiques, mais également de fortes réticences, ainsi ici, ou , ou encore

Qu’est-ce que la « christianophobie » (ou la » cathophobie », juste un peu plus restrictive dans son objet)? Son étymologie suggère qu’il s’agit de la peur irraisonnée ou de la haine du christianisme. Ce serait un discours ou un comportement incitant à la haine et à la discrimination à l’encontre des chrétiens et de leurs valeurs, de même que l’homophobie à l’encontre des homosexuels, que la xénophobie à l’encontre des étrangers, etc.

Ce terme est très fréquemment invoqué, en ces temps de recul du christianisme et de polémiques contre l’Eglise, et on le trouve jusque dans la bouche du pape:

« Benoît XVI dénonce les persécutions des minorités chrétiennes dans le monde et, avec autant de vigueur, la «christianophobie» croissante en Europe, dans un message à l’occasion de la 44e journée mondiale de la paix qui sera célébrée le 1er janvier 2011.

Dans ce document rendu public jeudi par le Vatican, le pape exprime sa profonde préoccupation devant l’ «hostilité» et les préjugés» contre le christianisme sur le Vieux Continent, où il estime que le «laïcisme» est aussi dangereux que le fanatisme religieux ailleurs.

«Puisse l’Europe se réconcilier avec ses propres racines chrétiennes qui sont fondamentales pour comprendre son passé, son présent et son rôle futur dans l’Histoire», écrit Benoît XVI dans ce message intitulé «Liberté religieuse, chemin vers la paix». » (20 Minutes)

L’usage de ce terme est très fréquent sur la cathosphère. Il constitue une réaction au caractère biaisé du traitement par les médias de l’Eglise et du Pape, par exemple dans les polémiques qui ont marqué l’année 2009, sur l’avortement à Recife, la levée de l’excommunication des évêques intégristes, ou encore la petite phrase du Pape sur le préservatif. Il se nourrit de l’inquiétude suscitée par des phénomènes tels que le succès de produits culturels apparemment dirigés contre le christianisme, que ce soient le Code Da Vinci, la pièce de théâtre Golgotha Picnic, ou encore la présence de groupes ouvertement hostiles au christianisme dans un festival musical tel que le Hellfest. Il manifeste une forme de révolte contre les propos d’élus qui détournent la laïcité pour tenter de confiner l’expression religieuse à la sphère privée, ainsi ce maire qui a supprimé dans sa commune la crèche de Noël. De manière générale, il traduit la prise de conscience par les catholiques qu’ils sont en train de devenir une minorité, et exprime une tentative de renverser le cours des choses.

Cette prise de conscience que la foi catholique est de moins en moins estimée, voire de moins en moins tolérée, dans note société, est exacerbée par le spectacle de plus en plus effrayant que constitue le traitement des chrétiens par les autorités dans les pays où le christianisme est et à toujours été une minorité. Au Pakistan, les chrétiens sont emprisonnés ou condamnés à mort pour le moindre prétexte (ainsi Asia Bibi, qui est emprisonnée et qui encourt la pein de mort dans le cadre de la loi anti blasphème) alors qu’il semble qu’ils puissent être tués ou violés quasiment en toute impunité. En Egypte, le régime militaire opprime les coptes, et vient de briser dans le sang une manifestation. En Chine, le gouvernement tente d’asservir les évêques et les prêtres, et persécute ceux qui se refusent de ses plier à ses décisions.

Pris au piège de ce contexte angoissant, certains chrétiens choisissent le repli. J’ai ainsi pu rencontrer plusieurs jeunes, dans des rassemblements tels que le FRAT, qui me confiaient avoir peur de se dire chrétiens au collège ou au lycée. Mais la tendance dominante semble être à la riposte. Un réseau très dynamique de blogs, ainsi Le Salon Beige, Perepiscopus, L’Observatoire de la Christianophobie, ou encore Riposte Catholique, effectue chaque jour un veille très précise des différents actes de « christianophobie » qui semblent opprimer notre belle Eglise, ici ou ailleurs. Des manifestion sont organisées très régulièrement, contre le les kiss in, la « culture de mort », le Hellfest, la pièce de théatre Golgotha Picnic, le Piss Christ, le soutien apparent de la Mairie de Paris à une fête de fin de Ramadan, etc Des pétitions sont lancées par mail et sur internet. Lassée des compromissions apparentes des catholiques qui ont vécu le Concile et de l’enfouissement qui semble avoir été la politique de l’Eglise dans les décennies qui ont suivies, la nouvelle génération entend redonner à l’Eglise une place centrale dans notre société.

S’il est indéniable que l’Eglise souffre d’un déficit croissant d’image dans l’opinion, et qu’il est du devoir de tout catholique de ne pas y rester indifférent, le terme de « christianophobie » est-il adéquat pour décrire ce phénomène inquiétant avec précision et pertinence, ou est-il lui même une interprétation, sujette à des non dits et des arrières pensées politiques ou idéologiques, qui déforme ce qu’il entend désigner?

Dans un article intitulé « Antiphobie », le blogueur Philarète dénonçait il y aun an les mots en « -phobie », qui condamnent a priori le débat et pathologisent l’adversaire:

« Je suis tenté de l’expliquer en remarquant que ces vocables visent à disqualifier la possibilité même d’un débat. Ils ont une fonction neutralisante : les « phobies » ne sont pas des idées, mais des maladies (voire des infections, des pestes). Or derrière la peur du débat se cache généralement le désintérêt pour la vérité ou, s’agissant de débat de nature politique, au sens large, le scepticisme à l’égard de l’idée d’un bien à poursuivre ensemble, et donc à déterminer à travers la délibération collective. Le refus du débat relève donc d’une forme profonde de relativisme : non pas du relativisme superficiel qui fait dire « à chacun ses idées », mais du relativisme profond qui rend aveugle à l’intérêt d’une confrontation des points de vue, des analyses et des arguments, confrontation qui serait susceptible de faire apparaître que certains ont tort et d’autres raison.[..]

C’est ce type de configuration mentale que l’on peut repérer, mutatis mutandis, chez les propagateurs actuels des mots en « -phobe » et « -phobie » : culture de l’unanimité morale, pathologisation de la « dissidence » idéologique. Et, comme dans les périodes de notre histoire nationale où apparaît le culte fébrile de l’unanimité, le phénomène traduit sans doute la fragilité de notre état social. Il faut se sentir très fragile, en effet, pour craindre à ce point l’expression des points de vue divergents ».

En ce sens, l’usage du mot « christianophobie » ne se borne pas à décrire et à dénoncer une forme d’hostilité dominante au christianisme, mais va beaucoup plus loin, en interprétant cette dernière comme une démarche irrationnelle, « pathologique », de haine, plutôt que par exemple l’expression d’un malentendu, d’une méconnaissance, ou de critiques dignes d’être intégrées dans un débat raisonné. D’où la tautologie brandie par les adeptes de la lutte contre la « christianophobie »: la lutte est la dernière issue possible, celle qui est du devoir de tout chrétien, ce qui semble présupposer que le dialogue a déjà été tenté, et a abouti sur des points d’opposition indépassable, mais toute tentative de dialogue est en réalité bloquée d’emblée par le terme même de « christianophobie », qui impose l’idée que l’adversaire n’est pas dans une démarche suffisament rationnelle pour ête capable de dialogue, qu’il n’est qu’une maladie qu’on éradique, et non quelqu’un que l’on peut respecter et et avec qui on peut échangerd’une manière fructueuse pour tous. Les catholiques qui épousent cette lutte contre la christianophobie déplorent de ne pas ête écoutés, mais se ferment eux-mêmes à tout dialogue en enfermant leurs contradicteurs dans des mots qui nient leur individualité et leur capacité à les surprendre ou à dépasser leurs arguments: il y a les « christianophobes », les « traîtres », les « tièdes », les « bisounours », … Ils ne sont disposés à dialoguer qu’avec ceux qui partagent leurs présupposés. Et comme le dialogue présuppose un désaccord préalable, pas étonnant q’ils ne croient le plus souvent pas au dialogue.

S’il est indéniable que nombre de nos contemporains sont de plus en plus hostiles à l’Eglise et aux valeurs qu’elle défend il n’est pas sûr que le terme « phobie » décrive leur démarche avec justice et en vérité. La plupart des membres de ma famille, de mes amis, de mes collègues, ont approuvé en profondeur les campagnes médiatiques contre le Pape en 2009 et après. Ils sont pour l’avortement, pensent que le Concile Vatican 2 n’est pas allé assez loin, et estiment pour la plupart que la religion est source d’intolérance. ils sont du côté des kiss in et de la défense de la laïcité façon Charlie Hebdo. Certains d’entre considèrent qu’une oeuvre « blasphématoire » n’est pas très éloignée sémantiquement d’une oeuvre « intéressante », et d’autres écrivent sur leur blog des nouvelles qui n’ont pas grand chose à envier au Golgotha Picnic. Ils ne sont pas loin de me considérer comme un tradi, alors que sans être un « catho progressiste » au sens usuel du terme, je suis plutôt de gauche, parce que je vais à la messe tous les dimanches, suis animateur d’aumônerie, participe régulièrement à des retraites et des pélerinages, essaie d’avoir une vie de prière et sacramentelle régulière, et m’efforce de vivre en cohérence avec l’enseignement de l’Eglise, y compris sur les questions sociétales. Ils participent intimement de ce phénomène dénoncé aujourd’hui sous le nom de « christianophobie ». Et pourtant, beaucoup d’entre eux éprouvent de l’intérêt et même de la bienveillance envers mon parcours et mon témoignage, parce qu’en réalité, ils ne ha¨ssent pas vraiment l’Eglise, mais la connaissent mal, et sont alarmés par l’image d’intolérance véhiculée par les médias. Et ce qu’ils connaissent de moi leur procure une certaine forme de soulagement, voire de joie, parce que cela leur fait prendre conscience q’un catholique, ce n’est pas seulement quelqu’un qui condamne ou qui interdit, mais que nous avons aussi des expéiences positives à partager avec eux et à leur faire découvrir. Et peu à peu leur point de vue évolue, devient moins tranché, plus ouvert… Je refuse de désigner ces proches par un qualificatif aussi réducteur et insultant que celui de « christianophobe ».

On m’objectera que l’on peut détester le péché tout en aimant le pécheur, et que l’on peut condamner la « christianophobie » en général tout en restant ouvert à la diversité et aux nuances des parcours personnels. En effet, s’il est évident que beaucoup de personnes n’aiment pas l’Eglise parce qu’ils la connaissent mal, on peut considérer assez justement que le vecteur le plus efficace de cette ignorance est la saturation de la culture par toute sorte d’oeuvres ou de spectacles qui donnent une image fausse, voire outrageante, de l’Eglise et du christianisme. Le Code DaVinci, le Golgotha Picnic, voire les morceaux de certains artistes de metal sont des exemples récents. De manière analogue, peu de personnes ont réellement étudié l’histoire de l’Inquisition, mais beaucoup y voient une tendance profonde de l’Eglise, à force de la voir représentée au cinéma, dans la littérature, les bandes dessinées, etc.

Cependant, s’il est vrai que l’on ne saurait séparer totalement l’art de la morale, dans la mesure où il cherche à témoigner d’une certaine forme de transcendance, qui est celle de la Beauté, on ne saurait cependant le juger suivant ses normes. Le Bien et le Beau sont liés de manière ultime en Dieu, mais ils constituent des manifestations distinctes de sa Toute Puissance, qui orientent vers Elle par des chemins différents. L’art trouve sa validation dans la représentation du Beau, qui est lié au Bien et au Vrai, mais alors que le Bien se laisse relativement bien traduire par des normes, le propre du Beau est de se dérober à ces dernières, et les artistes n’ont de cesse de déconstruire les formes fixées par leurs prédecesseurs. Les normes que les classiques ont tenté par exemple de donner au théâtre n’ont pas résisté au temps, et les grandes pièces de théâtre des périodes suivantes sont celles qui se sont essayé à briser ces règles. Ou encore, le black metal traite de réalités mauvaises: la haine, la colère, le désespoir. Mais son succès ne réside pas dans la tentative de certains de ses créateurs de promouvoir de nouvelles normes similaires à celle de la morale dans leur forme mais contraires à elle dans leur contenu, à travers des idéologies telles que le satanisme, mais dans le sentiment esthétique qu’il procure, qui touche à des réalités présentes dans l’âme humaine, qui ont des aspects destructeurs, mais aussi créateurs: ainsi le désespoir peut-il mener au désir de rédemption et à la conversion. Condamner une oeuvre ou un courant culturel parce qu’il semble traiter du mal n’est donc pas opératoire, parce que même un artiste fou ou maudit peut toucher dans sa création à un sentiment ou une réalité qui dépasse son projet conscient, et mener à une élevation de l’âme, et que même un saint n’y arrivera pas s’il se borne à imiter les représentations déjà existantes de la beauté, et ne cherche pas au moins en partie à déconstrure ce qui a déjà été fait. Le Bien réside dans la soumission à des valeurs communes, et le Beau dans la création de nouvelles valeurs. Il n’est donc jamais complètement possible de juger l’un par l’autre.

Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas un combat culturel à mener en défense du christianisme. Mais l’erreur de nos pourfendeurs de la christianophobie est de croire qu’il est à mener autour de la culture alors qu’il se gagnera par elle. Par exemple, avec tout le respect que j’ai pour nos évêques, je suis un peu déçu que certains d’entre eux aient affirmé que refuser que les deniers publics financent de telles oeuvres puisse être une réponse adéquate aux problèmes qu’elles soulèvent . Une oeuvre d’art, si ratée soit-elle, avant que sa diffusion ne soit facilitée par des subventions, prend sa source dans une inspiration créatrice, qui est elle-même l’expression de sentiments et d’états d’âme de l’artiste, qu’il vise à faire partager. Bonne ou mauvaise l’oeuvre d’art n’est pas une pathologie ou un virus à éradiquer, mais le témoignage de la vie intérieure d’une personne. Le caractère outrageant d’une oeuvre est un effet, et l’inspiration créatrice qui anime l’artiste, son « génie » (que celui-ci soit réel ou non), est la cause. Chercher à empêcher la représentation d’une oeuvre (ce qui est un peu quand même le but d’une protestation contre des subventions publiques), cela revient à traiter les symptômes sans traiter les causes, ce qui est comme chacun sait le contraire de l’action d’un bon médecin. L’art traduit l’esprit d’un époque: la censure victorienne n’a pu empêcher l’émergence d’une littérature décadente, ni l’attrait de nombreux artistes pour des sociétés occultes telles que la Golden Dawn. Beaucoup d’oeuvres ou de courants combattus par les associations catholiques sont nées de l’underground, ainsi le black metal, et y puisent une partie de leur identité artistique. Attaquer leur diffusion ne convertira pas l’inspiration qui les a fait naitre, mais les radicalisera. Plus grave, ces attaques incessantes de Civitas et autres sur le terrain culturel, mais par des méthodes politiques et juridiques, accréditent l’idée que le combat pour l’Eglise n’est pas tant un combat culturel mais d’un combat contre la culture.

Le problème n’est en effet pas la diffusion des oeuvres, mais l’inspiration qui les anime: croire qu’on peut créer du Beau en attaquant l’Eglise, qui annonce la source du Beau. Il ne s’agit donc pas de faire taire l’inspiration mais de la convertir, en déployant non pas des juristes, des politiques ou des pamphlétaires, mais des musiciens, des écrivains, des poètes. La bataille de la culture ne peut se gagner que par la culture, en comprenant l’inspiration qui anime cette culture en partie hostile au christianisme, pour mieux la déconstruire et la dépasser par une inspiration nouvelle. ce qui présuppose de ne pas la condamner a priori comme une pathologie, une « phobie » et de refuser toute qualité artistique réelle à ses oeuvres, mais de comprendre de l’intérieur la démarche des artistes qui sont animés par elle, de dialoguer avec eux. Ce qui peut permettre dans certains cas de retrouver les traces d’une inspiration chrétienne chez ceux-là mêmes qui prétendaient la combattre: ainsi une grande partie de l’univers mental de nombre de black metalleux est stucturé par l’influence de l’oeuvre catholique de Tolkien. Ce qui constitue des pistes pour proposer une version proprement chrétienne de la culture comtenporaine, et de dépasser tout ce qu’elle peut avoir d’hostile ou étranger au christianisme de prime abord. . .

Il s’agit de mener le combat culturel en participant à l’activité créatrice de la culture contemporaine, et non en restant à ses marges en la condamnant. A lutter contre la christianophobie, les catholiques finissent par n’avoir que des choses à combattre dans notre société et aucune à proposer. S’enfermer dans une posture d’auto défense permanente, sans rien donner qui puisse avoir du sens et de l’intérêt pour les membres de notre société déchristianisée, c’est nous condamner à court terme à ne plus du tout être entendus, voire à être combattus à vue, et à ne plus pouvoir transmettre l’évangile, ce qui est pourtant beaucoup plus au coeur de notre mission que la lutte contre la « christianophobie ».

A force de traiter la culture contemporaine comme une maladie plutôt que comme un terrain d’échange, de dialogue et de construction, nous nous marginalisons et augmentons le ressentiment à notre égard. Puisque les catholiques de « riposte » adorent les références à la situation des chrétiens du proche et moyen orient, ils pourraient en ce sens méditer cette mise en garde du député maronite libanais Farès Souhaid, dans une interview publiée dans le journal Iloubnan, sur des questions différentes dans un contexte différent, mais qui pointe une tentation analogue:

« L’église devrait se positionner comme une pièce essentielle de l’architecture des mouvements actuels. Alors que tout ce qu’on entend, c’est que les chrétiens ont peur. Aujourd’hui quand j’écoute les Chrétiens j’entends juste qu’ils ont peur de tout. On parle du droit de vote à 18 ans, ils répondent « démographie musulmane ». On leur parle d’Etat civil, ils répondent « atteinte à notre identité chrétienne ». Ils informent l’Occident de leurs craintes mais l’Occident ne peut rien pour cette peur: les puissances occidentales voient dans cette région arabe, à majorité musulmane, un formidable intérêt économique; les entreprises occidentales attendent de se lancer sur ces marchés. Tout ce que l’Occident peut faire pour les chrétiens c’est leur proposer des visas pour quitter la région. Finalement, ici au Liban, une partie des chrétiens apparaît comme une communauté qui ne s’occupe que de ses intérêts (est-ce que la crise régionale va avoir un impact sur le système bancaire libanais, est-ce que d’éventuels problèmes sécuritaires vont perturber nos loisirs), une autre partie vit dans la peur (en Syrie, en Egypte, au Liban aussi bien sûr). Une autre est opportuniste et attend de voir dans quelle direction le vent va tourner. Dans ces trois cas, les chrétiens sont en marge de ce qui se passe alors qu’ils devraient y prendre part pleinement » (Matinale chrétienne de La Vie du 21 octobre 2011).

 Les associations catholiques qui misent tout sur la lutte contre la « christianophobie » se font fort de restaurer un catholicisme plus authentique, mais comme elles ne sont préoccupées que des intérêts de la petite tendance de l’Eglise qu’elles représentent (quelles sont les propositions de Civitas ou du Salon Beige pour plus de justice sociale, contre l’exclusion, la pauvreté,  ou même pour leurs initiatives d’évangélisation?) et n’ont rien à offrir à une société qui ne pense pas comme elles et ne les aiment pas, elles sont condamnées à échouer. Gardons nous de nous laisser entrainer dans leur chute probable, et de substituer à l’enfouissement de l’autruche de nos parents celui du bunker qu’elles (im)(pro)posent, qui est séduisant pour tous les jeunes souvent frustrés par les préjugés dont ils sont souvent victimes en tant que chrétiens, mais qui n’aura pour conséquence vraisemblable que d’accélérer la déchristianisation de notre société. Les pères de l’Eglise apportèrent l’espérance et le pardon à leur contemporains. Et de manière étonamment inverse, Civitas et ses acolytes n’apportent que la peur de l’autre et les condamnations…