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Black Metal: le mythe de la Haine universelle

Posted in La "philosophie" du black metal with tags , , , , , , , , , , , on 10 mars 2011 by Darth Manu

En lisant Eunolie, l’ouvrage du compositeur Frédérick Martin sur le black metal, je suis tombé sur cette fascinante profession de foi sataniste écrite en réaction au NSBM (National  Socialist Black Metal) parEklezjas’tik BerZerK, chanteur du groupe toulousain Malhkebre et responsable du label Battkeskr’s:

« Etre sataniste c’est rejeter l’humanité, donc soi-même.Le problème réside donc dans la capacité ou l’incapacité de l’être à accepter cette partie de lui-même qu’il méprise. Certains le font à la perfection: ils choisissent la mort. Amen. Tout absolu humaniste implique une idée de perfectibilité et admet par à-même l’incomplétude de l’homme. Le satanisme, en tant qu’absolu, se fonde, quant à lui, sur l’idée de l’imperfection humaine. Or, il est beaucoup plu difficile de vivre au quotidien en reconnaissant la médiocrité humaine, sa propre médiocrité. Pourtant, c’est en prenant conscience de cela qu’on peut la rejeter. Une fois ce processus effectué, il est possible de se battre pour ses idées avec ce que cela implique: se mettre en danger au risque de perdre son petit confort personnel. En revanche il est beaucoup plus simple d’accepter le système: de se battre pour ses proches, de protéger son pays en estimant que l’homme, ainsi, fait montre de sa perfectibilité par son dévouement envers autrui, envers l’Homme. Et il est encore plus évident d’estimer que l’homme est perfectible mais que ce sont les autres qui l’en empêchent ce qui amène à des idées telles que la supériorité de la « race blanche ». En cela, il s’agit encore de choisir la facilité: les autres sont un prétexte à l’imperfection que l’on trouve en soi et que l’on refuse d’accepter. Ainsi, lutter contre ceux qui, pense-t-on, nuisent à la perfection de l’Homme, donne un sens à la vie. Chimère, chimère; simple réflexe humain témoignant de la faiblesse humaine.

[…] Je ne suis pas pour un chaos sélectif. Satan n’a pas de couleur de peau. Le satanisme est une idéologie à laquelle peut adhérer tout être humain, toute nation confondue. Il serait donc temps que sonne le glas de la scène NSBM.

Si Montaigne, dans une perspective humaniste, se déclarait « citoyen du monde », c’était certes parce que tel était son sentiment profond mais aussi parce qu’il se heurtaitdéjà à cette peur ancestrale qu’est la peur de la différence. Or, en concédant que le Satanisme est l’exact opposé de l’humanisme, tout Sataniste devrait être un anti-citoyen du monde, monde étant à comprendre bien évidemment au sens d’humanité, sans distinction de pays ou de couleur. Le satanisme prône la destruction de toute valeur humaine, raison pour laquelle nous, êtres affaiblis par notre humanité, ne pourrons jamais ^^etre en totale adéquation avec cette idéologie. Nous devons du moins y tendre. C’est de cette façon que nous nous rapprocherons du Seigneur, c’est de cette manière qu’il vous reconnaitra comme l’un de ses fidèles » (Eklezjas’tik BerZerK « au nom des Apôtres de l’Ignominie », propos rapportés par Frédérick Martin dans Eunolie: Légendes du Black Metal, p. 214 à 216, Editions MF, 2nde édition enrichie, 2009).

Dans un premier temps, j’ai pensé: « 1-0 en faveur de l’équipe Satan contre l’équipe Hitler sur le plan de la cohérence« . Puis, à y réfléchir, je me suis rendu compte combien ce texte mettait en évidence une contradiction à mon avis intenable au coeur du projet du satanisme, dont le black metal s’est voulu l’expression musicale. Il se lit comme une volonté d’absolutiser, d’universaliser la haine: « Le satanisme, en tant qu’absolu, se fonde, quant à lui, sur l’idée de l’imperfection humaine ». Il se veut un nihilisme total, et en même temps comme une doctrine fédératrice, un nouveau sytème de valeur contre tous les systèmes de valeur: « Le satanisme est une idéologie à laquelle peut adhérer tout être humain, toute nation confondue« . Il se veut un anti humanisme, mais également un projet qui peut rassembler l’humanité sans distinction.

Si ce texte n’exprime que le point de vue d’une variété du satanisme parmi tant d’autres, il a le mérite de toucher du doigt une ambiguité au coeur du projet idéologique du black metal. J’ai montré dans un précédent article que beaucoup de black metalleux placent l’expression de la haine au coeur du projet musical du BM. Une haine universelle, qui écrase tout espoir, toute utopie, toute valeur humaine. Ce qui les amène souvent à condamner le nazisme, non pas disent-ils parce que c’est une doctrine de haine, mais parce que sa haine est trop imparfaite, dirigée seulement contre l’autre au lieu de manisfester un rejet de Tout:

« Ta position par rapport à l’idéologie NS qui ronge le black-metal ?
Le black-metal n’a rien de politique, comment peut on prôner le chaos et la haine de l’humain en glorifiant une race et en insufflant une morale ? Le black-metal est un art noir, pas un parti politique » (Interview du groupe Haemoth par Spirit of Metal).

Et pourtant la haine, contrairement à l’amour, ne semble pas universelle dans son essence. La haine au contraire, se manifeste généralement par le refus de l’autre, le rejet de toute universalité:

« Pour sa part, après avoir lu Mein Kampf, […]Georges Canguilhem préférait parler de «contre-philosophie», car «le principe de cette systématisation, improvisée aux fins de conditionnement collectif, consistait dans la haine et le refus absolu de l’universel» (Trouvé ici).

La haine n’assume pas l’imperfection comme le propre de chacun, mais la rejette sur l’autre, en se fermant à ses propres limites:

« L’un des principaux leviers de la haine concerne la condamnation sans appel, comme une assignation d’identité. L’accusation qui annule l’autre sous-entend : je sais qui tu es ; je dis que tu ne vaux rien, tu ne vaux rien » ( S. Tomasella, Le sentiment d’abandon, Eyrolles, 2010, p. 92, cité dans l’aticle « Haine » de Wikipédia).

En ce sens, la haine n’assume rien, elle n’est pas un idéal vers lequel on tend:

« La haine n’attrape pas la vérité, elle l’enserre à l’intérieur d’une pensée immobile où plus rien n’est transformable, où tout est pour toujours immuable : le haineux navigue dans un univers de certitudes » (H. O’Dwyer de Macedo, Lettres à une jeune psychanalyste, Stock, 2008, p. 340, cité dans l’article « Haine » de Wikipédia).

La haine rejette l’universalité, elle affirme l’individu contre l’autre, nie toute essence commune. Même les idéologies comme le nazisme qui la fondent sur une forme d’idéal (la Race etc.) associe celui-ci à la différence, au rejet… C’est en celà qu’elle s’oppose à l’amour, qui lui suppose un idéal commun et tend vers le rapprochement et le dépassement des antagonismes.

En ce sens, ceux des groupes de BM qui s’inspirent du satanisme, dans la synthèse qu’ils proposent entre une revendication de la haine et une aspiration à un universel, fusse-t-il un idéal de destruction absolu, mettent en forme dans leurs textes, et dans leur musique qu’ils veulent l’expression de cet idéal, une tension entre deux mouvements inverses: un qui prone le repli sur soi-même et l’anéantissement de toute transcendance et de tout partage, de toute communauté, présent par exemple dans le refus de certains musiciens d’organiser des concerts, et un autre qui aspire néanmoins à cette dernière, et qui veut faire corps, relier les métalleux entre eux, sinon dans une nouvelle religion, du moins au sein d’une nouvelle philosophie ou d’une forme de spiritualité à rebours. Cette tension se retrouve dans l’identité musicale même du black metal, qui vise à exprimer le nihilisme le plus total, tout en étant par nature, comme courant artistique, un acte de création.

Il n’est donc pas étonnant que tout au long de son histoire, il ait vu se développer à ses marges deux courants opposés, qui ne diffère pour ainsi dire pas musicalement mais qui se réclament de doctrines radicalement contraires: l’unblack metal, qui choisit la quête de l’Universel contre la revendication de la haine, et le NSBM, qui cherche à aller au bout de l’exploration de cette haine, mais qui abandonne toute aspiration universaliste (à ce sujet, il est révélateur que les actes authentiques et concrets de haine soient souvent le fait de groupes de NSBM, y compris les profanations religieuses, par exemple celles à Toulon par le groupe Funeral: le nazisme est une doctrine véritablement fondée sur la haine, l’histoire l’a prouvé, alors que le satanisme est une construction intellectuelle, qui vise à donner une signification existentielle, « mystique » à la haine, tout en refusant d’en tirer toutes les conséquences).

Le black metal est donc traversé par deux mouvements, un qui va de l’amour à la haine, de l’espoir au dése^poir, de la vie à la mort, de la lumière aux ténèbres, et le second qui va de la haine à l’amour, du désespoir à l’espoir, de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière. Il en constitue la fine pointe, et c’est ce qui fait son originalité musicale et doctrinale. Mais il est, je l’ai dit, un acte de création. C’est -à-dire que par son existence, il nie déjà le nihilisme et la destruction de toutes valeurs qu’il se propose d’exprimer initialement. En ce sens, la quête de l’universel me parait une revendication plus essentielle, plus profonde de ce courant musical, et c’est pourquoi je pense que l’unblack metal, s’il était davantage pris au sérieux dans ses thématiques par ce milieu, pourrait être la source d’un renouveau d’inspiration et d’un enrichissement de la recherche musicale.

Pour conclure, je répondrai brièvement à une objection qui m’a été faite indirectement sur le Forum de la Cité Catholique. Un intervenant métalleux, en réponse à un catholique qui lui demandait si à son avis le BM était intrinsèquement anti-chrétien, faisait la réponse suivante:

« Grosso modo, oui. Il y a quelques exceptions (textes d’inspirations mythologique, romantique (même si la personne de satan y est aussi utilisée), historique, naturelle ou religieuse (cf. la scene chrétienne de Black metal dont manu ventait le mérite sur ce forum). Mais ces groupes ne sont qu’une minorité.

Cette minorité est d’autant plus petite que certains groupes aux paroles neutres ont un comportement extrême (cf. Burzum qui chante des histoires inspirées de Tolkien, la solitude et la nature. %Mais en dehors de ses texte, le groupe n’est pas recommandable du tout.

Donc même si tous les groupes de BM ne sont pas anti chrétiens, l’immense majorité l’est » (échange ici).

Ces groupes ne sont en effet qu’une minorité (de même dans l’autre sens que le NSBM ou que les groupes sincèrement satanistes d’ailleurs) mais une minorité qui est présente dès les débuts du BM (Antestor a été fondé en 1990) et qui l’a accompagné dans la plupart des pays où il est représenté, sur tous les continents. Il s’agit donc d’une constante, d’un des aspects intrinsèques, quoique minoritaire, de son identité telle qu’elle s’est développée historiquement. Un aspect qui, comme je viens de le montrer, corrrespond peut-être à son essence la plus profonde, à l’aspect le plus mûr de la démarche de création de nouvelles formes et de nouveaux sens qui est la sienne, et qui est peut-être d’autant plus niée par certains black métalleux qu’elle pointe sur les contradictions de l’idéologie qui l’a vu naitre et l’incite à grandir, à passer à l’âge adulte. L’aversion pour le christianisme de la plupart des black métalleux, si elle passe trop souvent par la moquerie ou l’insulte, est finalement beaucoup moins grande que leur rejet du nazisme (j’ai souvent vu des groupes comme Crimson Moonlight ou Antestor rabaissés et moqués par des blackists, mais les groupes de NSBM comme Nokurnal Mortum ou Graveland, même lorsqu’il sont considérés de qualité sur le plan musical, suscite une méfiance et une hostilité bien plus directe et viscérale de la majorité), preuve qu’ils ne sont finalement pas habités par cette haine qu’ils affectent de revendiquer. Les raisonnements compliqués que certains utilisent pour distinguer haine absolue et haine fondée sur le rejet de l’autre prouve combien cette thématique du BM, qui est le corrélat de son anti-christianisme affiché, en est finalement, un aspect bien superficiel.

Et s’il est vrai que quelques groupes aux paroles neutres ont des comportements extrêmes, cela fait finalement d’autant plus ressortir le fait historique que la plupart des groupes aux paroles extrêmes ont un comportement neutre. Preuve qu’il faut dissocier la haine des paroles de la haine des coeurs, et que si les deux doivent finalement être rejetées, la plupart des black métalleux, entre affirmation de la haine et aspiration à l’universalité, ont finalement choisi pour eux-mêmes la seconde, ne serait-ce que dans la famille qu’ils ont pu fonder, les amis qu’ils ont, le travail qu’ils effectuent « dans le civil »… Et si leur comportement dans la vie de tous les jours, qui est d’une certaine manière le miroir concret de leur âme, est conforme à ce que pourrait être la vie de n’importe quel chrétien, pourquoi leur musique, qui exprime les mouvements de cette même âme par la création artistique, devrait être intrinsèquement anti-chrétienne? Cela parait dénué de sens…