Archive pour juillet, 2012

Petit interlude retraite

Posted in Interludes with tags , , , , , on 29 juillet 2012 by Darth Manu

                                                                             Coram Deo - Evangelion

Je vais me tenir éloigné de ce blog, et plus généralement d’internet, quelques jours, le temps de vivre un temps de retraite.

Qu’est-ce qu’une retraite? On peut défnir cette activité comme un temps de désert, au cours duquel le chrétien va prendre ses distances avec sa vie quotidienne, ses loisirs, son métier, ses distractions et ses soucis, ses proches, ses habitudes, pour se consacrer entièrement à la rencontre avec Dieu.

Concrètement, chaque jour d’une retraite alterne entre temps d’enseignement et temps de prière individuels (oraison à partir de passages de la Bible par exmple…) et communautaires (Eucharistie, offices des heures…). Elle se vit en communauté avec le groupe de retraitants, au sein d’un centre spirituel, d’une abbaye, d’un foyer de charité… Elle est l’occasion également de vivre le sacrement de réconciliation… Elle se vit en silence.

Un tel programme peut paraitre bien austère à ceux qui n’en n’ont pas fait l’expérience, ou il y a longtemps. Et il est vrai que pour ma part, je mets en général deux ou trois jours à complètement rentrer dans l’esprit de la retraite et à m’y sentir bien. C’est cependant un temps qui me transforme généralement bien plus en profondeur que les moments spirituels de ma vie “ordinaire”, et dont les fruits se font sentir tout au long de de l’année qui suit.

Je me suis posé pour principe il y a quelques années de vivre un temps de retraite chaque été. L’an dernier, j’ai dérogé à ce principe, en susbstituant la participation des JMJ à la mise en oeuvre de cette résolution. Ce qui fait que ma dernière retraite remonte à il y a deux ans.

Voici deux billets qu’elle m’a inspirés sur mon ancien blog, qui j’espère témoigneront des fruits que ces temps de désert ont apporté dans ma vie spirituelle et personnelle:

Le premier est intitulé “Redonner le gôut de la prière…” et a été publié le mercredi 24 novembre 2010:

““Et si la prière est si peu une réalité pour les jeunes catholiques pris dans leur ensemble, n’est-ce pas d’abord et surtout parce que les plus fervents d’entre eux ne savent pas donner le goût, le sens et l’importance de cette prière ? »

Cette question, posée par Edmond Prochain dans son blog, me travaille depuis hier.

Bon, comme je l’ai déjà exposé dans un billet précédent, l’habitude de prier ne m’est pas vraiment venue naturellement, et si j’arrive maintenant à y consacrer au moins deux temps par jour, ça n’a pas été sans rencontrer quelques difficultés.

Je pense que l’examen de ces dernières pourrait être utile pour faire sentir à ceux qui n’arrivent pas à prier ou qui n’en voient pas l’intérêt combien cette habitude à prendre est vitale pour l’équilibre de toute vie spirituelle.

Après avoir un peu tout plaqué de mon éducation catholique au sortir de l’adolescence, je suis revenu très progressivement à la Foi, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire sur ce blog. Et cette Foi qui grandissait en moi a longtemps été très intellectuelle, très abstraite.

Dieu a longtemps été un élément parmi d’autre de ma philosophie personnelle de l’existence. J’avais besoin de croire en lui pour justifer un certain nombre d’espoirs et d’opinions,  mais je concevais davantage ma foi comme une idée régulatrice que comme une relation personnelle.

Autant dire que prier était pour moi une perte de temps, comparé à la lecture de tel ou tel ouvrage de philo ou de théologie qui me permettrait, pensais-je, de rentrer davantage dans la compréhension de son mystère.

A force de lire des ouvrages d’auteurs chrétiens, catholiques ou autres, j’ai quand même fini par remarquer l’importance donnée par ceux-ci à cette relation personnelle, vécue dans la prière et lavie sacramentelle.

Un certain nombre de difficultés personnelles m’ont par ailleurs motivé pour revenir à la messe du dimanche dans un premier temps, pour prendre l’initiative de me confesser dans un second temps.

A partir du moment où j’ai commencé à prendre le rythme de la vie en paroisse, j’ai rapidement intégré un groupe de jeunes pros, participé à quelques préparations de messes, fait partie pour un temps assez court d’un groupe de partage d’évangile.

Pour la fréquentation des sacrements, j’étais donc en progrès considérable. Cette pratique, couplée aux échanges avec d’autres chrétiens pratiquants au sein du groupe jeunes pros, m’a aidé à appréhender Dieu comme une personne et non plus comme une superstructure idéologique de mon propre désir.

J’ai donc progressé très grandement en quelques années, tant dans le sérieux et la sincérité de mon engagement de catholique que dans la compréhension de l’enseignement de l’Eglise, qui ne m’est plus apparu comme une doctrine dont je devais apprendre toutes les subtilités dialectiques ou autres, mais comme une pratique vivante que j’approfondissais dans la vie liturgique et la fréquentation d’autres chrétiens. Je comprenais que, si la fréquentation des théologiens et des philosophes chrétiens est excellente en soi, elle ne mène à aucune compréhension de l’intérieur sans un minimum de relation personnelle à ce qui est quand même l’essentiel: Dieu.

Cela dit, la prière en solitaire restait un gros blocage. Quand le thème tombait lors des rencontres de mon groupe jeunes pros, ou quand mon confesseur abordait le sujet, ma réponse était: « Euh… ».

Je pense que ma difficulté principale résidait dans mon incapacité à percevoir les bénéfices concrets de la prière. J’avais l’expérience de certains effets de la Grâce dans des célébrations eucharistiques, ou au cours de confessions, ou dans des circonstances très précises et assez exceptionnelles de ma vie, dans des cadres très précis… Mais la prière, c’était un peu pour moi comme donner des coups d’épée dans l’eau… Pour moi, Dieu n’y répondait que dans des circonstances très particulières, ou alors à des personnes très très saintes, et de toute manière il savait avant nous ce qui se passait dans notre tête, alors je ne voyais pas l’intérêt de lui dire. Et également, j’étais un peu mal à l’aise devant l’importance que lui donnaient certaines personnes très dévotes, qui me paraissait un peu de la superstition…

La première retraite que j’ai effectuée dans le cadre de mon groupe jeunes pros, que mon aumônier a mise à profit pour nous expliquer les grands principes de l’oraison, a été pour moi une révélation dans tous les sens du terme.

Elle m’a permis de comprendre que prier n’était pas juste parler à Dieu dans l’espoir d’une réponse, mais lui consacrer du temps, pour mieux se laisser transformer de l’intérieur par l’Esprit Saint.

Jusqu’ici, je concevais la prière comme une activité qui restait à la surface de mon intériorité, où j’exposais celle-ci sans qu’elle change pour autant à quelqu’un qui la connaissait déjà.  Vu comme ça, ce n’est pas très motivant.

Pour moi, prier, c’était parler à Dieu, soit de ce qui me passait par la tête, soit (pire) en récitant des textes appris par coeur, pendant un temps indéterminé et de façon un peu désordonnée ou sentimentale…

Ce que cette retraite m’a appris, c’est que la prière peut être méthodique, et qu’elle n’est pas toute entière dans le dialogue explicite, même s’il est essentiel d’y consacrer quelques minutes en début et en fin d’oraison, mais qu’elle est un temps fixe que je consacre à Dieu, auquel je me tiens (pas plus, pas moins), et au cours duquel, même s’il ne se passe rien, même si je m’ennuie, je permet à l’Esprit Saint de me transformer et de me conformer à la Volonté de Dieu. Ce temps me permet de suspendre momentanément toutes ces distractions de la vie quotidienne qui me font retomber sans arrêt dans le péché, qui ne se réduit pas, je le rappelle, à la faute morale, mais réside dans tout ce qui me coupe de Dieu…

La prière, d’une certaine manière, je la conçois comme un anti-péché, un antidote au péché (sans qu’elle ne puisse se substituer pour autant au sacrement de réconciliation). C’est un temps qui parfois va me donner une expérience concrète de l’amour de Dieu, et durant lequel parfois je vais m’ennuyer et regarder ma montre. Mais c’est un temps que je ne vais consacrer qu’à Dieu, et dont Il va profiter pour mettre les bouchées doubles dans la dispensation de cette Grâce qu’il me propose en permanence, mais à laquelle je me ferme le plus souvent, tout absorbé que je suis par tout ce qui détourne de Lui.

  Et comme c’est en forgeant qu’on  devient forgeron, la difficulté suivante, qui consiste à prendre une habitude de prière chaque semaine ou chaque jour, j’ai mis quelques années à la surmonter, mais à force de retraites, de pélerinages et d’accompagnement, je suis en train de la vaincre.

Voici donc, cher catholique qui ne prie pas, tout ce qui es à ta portée… Ce temps régulier consacré à Dieu, qui lui donne l’opportunité de faire grandir Sa Présence et Son Amour en toi, de rendre non plus abstrait, mais concret, vivant et personnel le lien qui Vous unit.  Entre autres bénéfices, il a pour effet que tu ne retrouves plus à la messe ou dans les rassemblements un juge face auquel tu as secrètement honte de tout ce qui t’a éloigné de lui depuis la dernière fois que tu as mis les pieds dans une église, mais un proche, un ami ou un parent, que tu es joyeux de revoir, même si tu as parfois des choses à te faire pardonner…

En ce sens, tu dois trouver le goût de la prière pour retrouver celui de Dieu…”

E le second, “Que Ta Volonté soit faite”, remonte au mercredi 22 décembre 2010 (accessoirement une semaine après l’ouverture d’Inner Light):

“”La prière est le sacrifice spirituel qui a supprimé les anciens sacrifices».

Je suis tombé sur cette citation de Tertullien au hasard d’internet, alors que je cherchais un peu d’inspiration pour un billet.

Je n’en connais pas le contexte, mais elle me touche beaucoup. Elle rejoint ma conception de la prière comme donner mon temps à Dieu, mais me permet de l’approfondir.

Prier, c’est faire le sacrifice de mon temps, mais aussi, d’une manière plus intime, de ma volonté. Quand je me prépare à prier, ma volonté n’est généralement pas tournée toute entière vers Dieu. Je suis préoccupé, distrait ou réjoui par des évènements dans ma vie professionnelle, familiale, sentimentale, etc. Prendre le temps de la prière est souvent d’autant plus difficile que mes pensées ne sont pas tournées vers Dieu la plupart du temps.

Parfois cependant, je suis très motivé pour prier, non pas parce que je désire davantage une rencontre intime avec Dieu, mais parce que les évènements du monde débordent les cadres que j’ai fixé à ma vie, que je me sens dépassé par eux, et que j’éprouve le besoin d’appeler Dieu à l’aide. Je suis alors à l’image du psalmiste au début du psaume12:

 » Vas-tu m’oublier ?

Combien de temps, Seigneur, vas-tu m’oublier,
combien de temps, me cacher ton visage ?
Combien de temps aurai-je l’âme en peine
et le cœur attristé chaque jour?
Combien de temps mon ennemi sera-t-il le plus fort ?

Regarde, réponds-moi, Seigneur mon Dieu!
Donne la lumière à mes yeux,
garde-moi du sommeil de la mort;
que l’adversaire ne crie pas:  » Victoire!  »
que l’ennemi n’ait pas la joie de ma défaite!

Moi, je prends appui sur ton amour;
que mon cœur ait la joie de ton salut!
Je chanterai le Seigneur pour le bien qu’il m’a fait » (TOB).

Comme le psalmiste, mes problèmes m’obnubilent tellement que je doute de l’amour de Dieu, de son inclination à me comprendre et à m’aider. Je me place au centre et je conçois Dieu comme un au-delà dont peut-être viendra le Salut, et peut-être pas.

Mais au cours du psaume, sans raison apparente, le psalmiste change de discours. Il commence par « Combien de temps vas-tu m’oublier », mais finit par « je chanterai le Seigneur pour le bien qu’il m’a fait ». Non pas parce que tous ses problèmes ont disparu comme par magie. Il disait: « combien de temps aurai-je l’âme en peine », mais ajoute bientôt: « moi je prends appui sur ton amour ». Il demande « donne la lumière à mes yeux », et cette lumière lui est donné. Il passe de cette « âme en peine » chagrinée par tous les obstacles à sa volonté propre, à la « joie du salut » après avoir pris appui sur l’amour de Dieu, et sur sa Volonté.

Il en va souvent de même dans ma prière. Je pars d’un problème qui m’obsède, ou d’une angoisse, et ma position change complètement au cours de la prière. Je considère ce qui me fait souci non plus du point de vue de ma volonté, mais de celle de Dieu, et non seulement le mal parait moins grand, mais je vois toutes les traces dans les évènements récents de l’amour de Dieu, là ou je me croyais abandonné, et je veux rendre Grâce.

Ainsi j’étais parti en retraite cet été avec le coeur soucieux, pour des raisons d’ordre privé. Au soir du deuxième jour, j’étais en larmes (pas pour des raisons objectivement graves, mais la solitude de la retraite a un peu accentué ma tendance naturelle à dramatiser), et je suppliais le Seigneur de faire quelque chose pour moi. Et mes problèmes ne se sont pas résolus pour autant immédiatement, mais j’ai été grandement réconforté par la prière, et à partir du troisième jour j’avais tout le temps envie de rire tellement j’étais heureux. Je ne dis pas que ça arrive lors de toutes les retraites de manière aussi spectaculaire (et souvent même cette action de l’Esprit Saint s’opère à mon insu, hors de toute gratification sensible), mais j’avais fait l’expérience d’une forme de sacrifice permis par la prière, celui de ma volonté: je ne voyais pas ma vie telle que je la voulais, mais telle que Dieu la veut. Et j’en sortais réconforté et ressourcé.

Un prêtre que je connais a coutume de dire que le « Que ta Volonté soit faite » est le plus beau passage du Notre Père. Depuis cet été, j’y pense souvent, et je comprends de plus en plus que le sacrifice implicite de ma volonté qui est formulé dans cette demande ne revient pas à mutiler mon désir et ma recherche du bonheur, mais à les accomplir, c’est-à-dire que je découvre concrètement que la Volonté de Dieu n’est pas seulement un Tout Autre abstrait, mais qu’elle a toujours pour objet mon amour et pour conséquence mon salut, mais pris dans une perspective plus vaste que je ne saurais l’imaginer. Et même si ma vie future sur terre, sur un plan purement matériel, devait n’être que souffrance et mort, je sais que Dieu est présent avec moi, et qu’il sème une à une les germes de mon bonheur futur et de celui de de mon prochain. Il suffit de se tenir attentif pour les voir et les faire fructifier.

Notre Père, que Ta Volonté soit faite.”

J’espère pouvoir vous faire partager les fruits de cette nouvelle retraite m’éclaireront pour mes prochains billets sur Inner Light, dont le propos sera cependant moins directement spirituel. Au programme de cet été: l’évalutation à froid de mon séjour au Hellfest, la suite de ma série sur “Black Metal et catharsis”, et les réflexions que m’aura inspirées la lecture du livre Black Metal et art contemporain: tout détruire en beauté, de Gwenn Coudert, que j’ai acheté il y a deux jours, et que je compte lire une fois retourné chez moi (pour l’instant, j’ai juste parcouru l’introduction par l’artiste contemporain Jean-Baptiste Farkas).

Bonne vacances à ceux qui en prennent, bon courage aux autres, et à bientôt! 🙂

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Inquisitio à la question: une limonade douce-amère…

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , , , , , , , , , , , on 4 juillet 2012 by Darth Manu

Après le théâtre, la photographie, et la musique, c’est la télévision qui devient le lieu de cette bataille qui semble s’être engagée dans la durée entre les catholiques et le monde de la culture.

La série de l’été Inquisitio est en effet vivement critiquée sur Internet en raison du portrait outrancier et historiquement faux qu’elle dresse de l’histoire de l’Eglise, en particulier de l’Inquisition et de Sainte Catherine de Sienne.

Comme le blogueur Charles Vaugirard, particulièrement engagé dans ce débat, l’écrit :

 » Le problème posé par cette « fiction » est profond. Elle nous présente une Eglise médiévale (1378) sombre, violente, perverse avec un cortège de prélats libidineux, corrompus, et une Sainte Inquisition cruelle, tuant et torturant systématiquement.

Le tableau est atroce. Il laisse paraître une Eglise où il n’y aurait rien de bon. L’Inquisition fait irrémédiablement penser à la Gestapo par l’antisémitisme de ses hommes, et la terreur qu’elle fait régner dans la société… et surtout dans les quartiers juifs. Quant au port de la rouelle par les Israélites, il évoque l’étoile jaune. Bref : nous avons là une atmosphère particulièrement anachronique où les chrétiens remplacent les nazis.

Nous n’avons pas le beau rôle…ça fait mal. Et la blessure est d’autant plus grave que l’Histoire n’est pas respectée.« 

L’originalité de cette polémique, c’est qu’elle n’a pas été initiée par l’aile « dure » du catholicisme, mais par les « modérés », les « cathos bisounours ». Et cela se voit dans son style et les moyens qu’elle utilise.

Ici, pas de pétitions aux élus ni à France 2, pas de polémiques sur l’utilisation de deniers publics pour financer une fiction d’allure anti chrétienne, pas d’appel à la manifestation et encore moins bien sûr de jets d’huile de vidange ou d’oeufs sur le personnel de France 2.

Plutôt que le lobbying, l’excitation des passions et le pur rapport de force, les angles d’attaques choisis ici sont d’une part l’humour, avec la création sur Twitter et Facebook du compte parodique Saturnin Napator, qui décrit les humeurs d’un Torquemada aux amphétamines, ou encore la réalisation d’une bande-annonce satirique d’Inquisition (reprise en début du présent billet), et d’autre part l’information, au travers notamment du site L’Inquisition pour les nuls, qui publie divers articles historiques sur l’Inquisition, Sainte Catherine de Sienne, etc.

Comme mon illustre confrère blogueur Edmond Prochain, qui compte parmi les personnes à l’origine de cette initiative,  le rappelle dans une interview accordée au Pèlerin:

 » A côté de notre parti pris de rigoler, avec des grosses blagues (« Qui a éteint la lumière ? Passez-moi un hérétique, je vais la rallumer ! »), nous avons eu envie de donner quelques éléments de compréhension sur cette période. Jean-Baptiste Maillard a fait appel à des historiens qui publient des contributions. Nous voulons éviter la réaction hystérique du type : « France 2 blasphème, brûlons leurs studios ! ». Notre objectif, c’est d’en rester à une réaction paisible et bon enfant. Si la série est blasphématoire, elle l’est surtout contre l’intelligence et le bon goût !« 

Cette tactique nouvelle n’est pas sans rappeler celle de « la limonade », que le blogueur Koz, qui participe d’ailleurs à cete action, opposait en octobre dernier au mode d’action particulièrement agressif de Civitas, lors des polémiques autour de deux pièces de théatre:

 » Si le christianisme ne suscite pas à une réaction différente de celle du monde et du tout-venant, alors à quoi bon ? Si être chrétien ne change rien, quel est ce christianisme que l’on défend ?

On pourrait tenter plutôt la fameuse stratégie de la limonade : noyer l’acidité du citron dans une boisson sucrée. Informer, dialoguer. Ridiculiser de piètres créateurs au propos sommaire. Mettre les rieurs avec nous. Être disponible devant le Théâtre du Rond-Point pour informer ceux qui le souhaitent ? Distribuer l’1visible aux abords ?

Pour cela, il faut de la coordination.

De vous à moi, je sens que ça vient. »

J’avais applaudi à cette proposition dans certains de mes précédents articles, et je me réjouis de ce que les catholiques modérée s’approprient le terrain culturel et émettent des propositions alternatives à celles de Civitas et consorts, qui dédramatisent les polémiques en les déplaçant, du registre de la confrontation et lobbying pur, à ceux de l’humour et de la pédagogie. Il y a là une idée à prolonger et à approfondir. J’ai d’ailleurs relayé la bande annonce parodique et le site sur l’Inquisition sur ma page Facebook, et j’ai accepté la demande d’ami de Saturnin Napator, que je suis également sur Twitter.

Si cette initiative est donc douce à mon palais,  il y subsiste néanmoins un arrière goût plus amer, qui m’empêche de la savourer pleinement. Elle pose de manière intéressante une question très pertinente, celle de l’équilibre à trouver entre la licence narrative avec la réalité des faits dans les oeuvres de fiction, et le respect d’une certaine mémoire de l’Histoire, qui humanise notre culture et garantit le respect et la bonne compréhension  des différentes traditions de pensées et croyances, et des personnes, qui composent notre société. Mais elle ne semble pas saisir celle-ci dans sa globalité, et tous ses tenants et aboutissants…

Il y a donc ce que j’aime dans cette initiative, et ce qui me met très légèrement mal à l’aise…

1) Ce que j’aime:  

– L’information historique sur l’Inquisition: 

Ca touche même à un vieux rêve. Quand je suis revenu à l’Eglise, l’Inquisition est l’une des premières questions que j’ai dû surmonter, par diverses lectures. Ca m’a valu des échanges assez violents avec des personnes qui n’acceptaient même pas qu’on puisse seulement remettre en contexte la réalité historique de l’Inquisition. Je dois dire que l’essentiel de ce que je croyais connaitre de cette dernière, l’apparence d’évidence qui la faisait participer dans mon esprit « des heures les plus sombres de notre Histoire », je la devais beaucoup moins à une quelconque information historique qu’au souvenir de diverses oeuvres de fiction qui l’utilisais comme ressort dramatique et comme allégorie de l’intolérance et de l’opression à des fins politiques, et que c’est sans doûte aussi le cas de la plupart des personnes qui croient dur comme fer qu’elle se résume à un instrument d’opression qui aurait fait pesé une chappe de plomb sur la presque totalité du Moyen Age (ce qui est extrêmement éloigné de la réalité des dates et de ses origines).

Que la sortie d’Inquisitio soit l’occasion d’ouvrir ce débat sur la réalité historique de l’Inquisition me parait être donc une excellente chose…

– Le ton employé: 

J’ai souvent reproché aux initiatives cathos sur le terrain culturel de dramatiser à l’extrême des oeuvres assez anecdotiques, voire confidentielles (Golgotà Picnic, sérieusement…). Les parents spirituels de Saturnin Napator prennent ici le contre-pied, en sélectionnant une oeuvre très diffusée (prime -time sur France 2 quand même), et en la décdramatisant pas l’humour et la mise en contexte historique. Il y a là de quoi séduire les personnes extérieures à l’Eglise, et intéresser les curieux:  personne n’aime découvrir s’être fait servir des salades sur l’Histoire, et tout le monde aime rire. Il y a là les germes d’une dialogue authentique entre catholiques et cultures contemporaine, qui s’apuie sur la confrontation des traits d’esprits et de la culture historique, et non sur celle des lobbies et des pétitions.

2) Ce qui me met très légèrement mal à l’aise: 

– la légèreté apparente apparente de la réflexion  sur la tension entre fiction et respect de l’Histoire:

Le réalisateur d’Inquisitio a donné un argument qui a paru  heurter mon estimé confrère blogueur Henry Le Barde, qu’il rapporte sur son compte Twitter:

 » Nicolas Cuche, réalisateur d’Inquisitio : « Le Moyen-Âge est une période fantasmée, qui s’écrit comme de la science-fiction. » Tout est dit.« 

Moi, je ne la trouve pas si mal, cette citation. Je trouve ce concept de « période fantasmée » toute à fait pertinente pour décrire les topoi de la fiction historique, dont les univers narratifs les plus célèbres, bien que présentant une vision complètement déformée de l’Histoire, ont engendré des oeuvres dont l’une où l’autre a pu enthousiasmer un jour ou l’autre chacun d’entre nous. Quand j’étais petit je regardais beaucoup de western, j’ai de gros doutes sur la fidélité de la plupart à l’Histoire, y compris à des évènements graves… Quand j’étais adolescent, je dévorais des romans de cape et d’épées comme ceux de Pardaillan ou d’Alexandre Dumas, qui présentaient pourtant une vision caricaturale des guerres de religions. Je sais que la vision du MoyenAge colportée par certains films de chevalerie ou d’heroic fantasy est fausse historiquement, largement « fantasmée », mais au fond je m’en fous, en tant que spectateur du moins. J’aime les westerns, j’aime les univers de capes et d’épées avec les intrigues des Médicis et des clercs corrompus, j’aime les représentations de la Grèce antique façon Xéna. Je sais que ces fictions sont à l’Histoire ce que la science-fiction est à la science, mais franchement, je n’accorde pas plus de réalité à l’Inquisition ou au duc de Guise façon capes et épées qu’à la téléportation ou au voyage dans le temps.

Un exemple précis auquel ce débat autour d’Inquisitio m’a immédiatement fait penser. J’ai trouvé le film Apocalypto, de Mel Gibson, tout à fait génial. Je suis au courant des fortes critiques  que des chercheurs spécialistes de l’Histoire amérindienne ont portées contre ce film, qui non seulement prend selon certains (pas tous cela dit, mais pour l’Inquisition aussi, on trouve des historiens très critiques) quelques libertés avec l’Histoire, mais dresse ouvertement le procès d’une civilisation toute entière. Concernant la réalité historique en elle-même, j’ai tendance à leur faire davantage confiance qu’à Mel Gibson. Je comprends leur irritation face à un film qui sous couvert de la fiction donne un visage moderne et esthétiquement séduisant à des gros clichés, et contrecarre leur travail d’information beaucoup moins visible et diffusé. Je trouve que les questions qu’ils posent sont légitimes, mais j’adore la contruction narrative et la réalisation de ce film, et je pense que ses qualités cinématographiques, sans occulter complètement ses côtés plus polémiques, font qu’il mérite d’être diffusé et d’être vu.

Dans un autre genre, je ne suis pas du tout fan de ce qui pourrait dans la série télévisée 24 H être interprété comme un apologie de la torture et une simplification outrancière des relations entre les USA et certains pays et groupes du Proche et Moyen Orient. J’adore cette série. Je connais l’argument suivant lequel la torture est un mécanisme scénaristique justifié par le cadre temporel de la série, et non par une idéologie. Le débat reste néanmoins légitime, mais en pensant ensemble les connotations artistiques et éthiques de la série, sans les hiérarchiser a priori.

Il n’en reste pas moins que les erreurs historiques et les « images d’Epinal » véhiculées par les fictions pèsent sur nos esprits, et participent d’une forme d’oubli de l’Histoire, qui peut être instrumentalisé, ou être cause de  malentendus et de conflits. Il y a une tension entre la licence narrative qui est le propre et le privilège de la fiction, qui a une légitimité artistique, et une certaine forme de devoir de mémoire de l’Histoire, qui a une légitimité éthique. Mais justement,  il s’agit d’une tension entre deux formes distinctes de légitimité, qui doit être pensée comme telle, sans trop céder à la facilit é de l’argument de la fiction, mais sans le réfuter complètement non plus, car il a ses mérites. Je trouve que les actions menées contre Inquisitio, aussi amusantes et bien fondées historiquement qu’elles soient, posent de façon un peu trop légère l’équation « série caricaturale sur le plan historique = navet » (notamment la page Facebook « Pour qu’Inquisitio devienne l’Etalon officiel du Nanar« ), et je trouve ça un peu dommage…

– Le « malaise » justement: 

Autant je comprends le débat (et même j’applaudis à l’initiative de cette « réinformation » sur l’Inquisition historique), autant la tentative très louable de dédramatisation entreprise par les auteurs de ces actions est encore un peu assombrie par quelques restes du vocabulaire et de la mentalité de « riposte ».

Ainsi, malgré toute l’estime personnelle et intellectuelle que je porte à Charles Vaugirard, je ne suis pas sûr que le titre  » Inquisitio : un profond malaise » rende pleinement justice à cette initiative dont il est lui-aussi l’un des auteurs. Les séries, les romans ou les films qui caricaturent gravement une réalité historique ou une population sont légion (et, n’en déplaise à un commentateur du billet de Charles, les films et les séries qui posent, à des degrés divers, l’équation « musulmans = fanatiques » ne me paraisent pas moins nombreuses que ceux qui nous présentent sous un mauvais jour, tant en France qu’aux USA). Cela ne traduit pas nécessairement une hostilité particulière contre le christianisme, l’islam, que sais-je encore… Par définition, un réalisateur ou un scénariste de télévision ou de cinéma n’est pas un historien. Son rôle n’est pas de donner une représentation exacte des faits historiques, mais de les intégrer dans une construction dramatique. L’Inquisition « diabolique » façon Michelet est en grande partie une image d’Epinal. C’est aussi un ressort dramatique fabuleux. L’univers de science-fiction (pour le coup) des romans de la gamme Warhammer 40 000 fonctionne en très grande partie sur une transposition dans l’espace des codes de ce Moyen-Age fantasmé également repris par Inquisitio. Je sais que cela ne correspond pas à la réalité historique. J’adore néanmoins cet univers. Saisir l’occasion offerte par la sortie d’Inquisitio pour mettre à mal les images d’Epinal sur l’Inquisition, c’est une idée excellent. Parler de profond malaise, c’est excessif à mon sens. Inquisitio fait ce que plein d’autres séries font sur de tout autres sujets (les Exeperts sur le fonctionnement de la police…) et tout le temps ou presque. Il se trouve que là ça touche à un point qui est sensible chez les cathos. Et cela ouvre une fois de plus cette tension entre licence artistique et honnêteté historique que j’évoquais. Mais c’est finalement une affaire assez banale, autour de laquelle on peut débatte légitimement, mais sans lui donner des proportions démesurées.

De même, si à chaque fois qu’une série prend un tant soit peu de libertés avec l’Histoire chrétienne, on doit avoir droit  comme aujourd’hui à un communiqué de circonstance de la CEF (malgré tout l’immense respect que j’ai par ailleurs pour son porte-parole et l’ensemble des évêques), je ne suis pas sûr que cette image d’Epinal d’une Eglise « inquisitoriale » sera d’autant plus facilement dissipée. Et cela contredit un peu les allures de rigolade et de dérision des initiatives citées plus haut.

Encore une fois, la tension entre la création artistique et la responsabilité morale et sociale existe, et il est légitime de la mettre en débat. Mais comme le disait en d’autre lieux, sur d’autres sujets, mon estimée lectrice Marie, que je salue au passage:

 » Bref, j’aimerai pouvoir rigoler d’un peu de tout sans être automatiquement taxée d’antiquelquechose. Et franchement, un peu d’autodérision ne ferait pas de mal à certains. »

C’est cet angle de l’humour et de la dérision qui caractérise le gros des réactions à Inquisitio, ce dont je suis heureux. Mais d’une manière analogue à ce que disais Marie àpropos d’ Anal Cunt, j’aime, quand je regarde une oeuvre de fiction, pouvoir savourer ses ressorts dramatiques et son scénario sans avoir à trop me préoccupper de ses éventuels contresens historiques ou scientifiques (au passage, je ne me fais pas d’illusion particulière sur les qualités artistiques d’Inquisitio, mais je pense que le débat est à poser pour toutes les oeuvres en bloc, indépendamment de leurs qualités propres)… Et autant je trouve que le débat est légitime, autant je préfèrerais qu’il soit le moins possible dramatisé (ce que font un peu trop à mon goût l’expression « profond malaise » dans le billet de Charles ou « je pleure et je m’indigne » dans le communiqué de la CEF). Car si à chaque fois qu’une oeuvre de fiction égratigne un tant soit peu une communauté, celle-ci doit se mobiliser, ne risque-t-on pas de verser dans ce que certains auteurs des initiatives contre Inquisitio dénonçaient dans une tribune du Monde, à propos des polémiques sur les pièces de théatre, et contre quoi ils tentent de lutter par leur présente action, au passage de manière largement fructueuse:

« La question qui se pose, au fond, est simple et essentielle: voulons-nous laisser notre société se scinder en plusieurs groupes qui s’ignorent et qui se craignent? » 

Pour conclure, j’apprécie bien des aspects de ces réactions catholiques à Inquisitio, leur humour et leur pédagogie notamment, et je remercie chaleureusement leurs auteurs. Elles constituent un immense progrès par rapport aux polémiques sur les pièces de théâtre, le Piss Christ, le Hellfest, etc., et m’ont très sincèrement bien fait sourire. Sans ces deux petites réserves que je viens d’évoquer, elles m’auraient sans nul doute beaucoup fait rire…

Et maintenant, et pour rester dans la thématique principale de mon blog, un peu de black metal, car la musique adoucit les m(o)eurtres (spéciale dédicace à Saturnin Napator):