La « haine » dans le black metal

A force de lire des interviews et des articles de black métalleux, ceux du moins qui se revendiquent d’une « philosophie du black metal », je suis très frappé par l’usage qu’ils font du vocabulaire lié aux notions morales, souvent utilisé dans un sens symbolique plutôt que littéral.

Ils s’accordent généralement sur l’énoncé suivant:

« Il y a une pensée claire qui résume l’essence du black metal: la haine » (blog de Ameduscias).

Mais quand le moment vient de définir cette « pensée claire« , le lecteur reste toujours un peu sur sa fin.

Par exemple, l’auteur du blog cité ci-dessus, une fois passés sa lecture ras des paquerettes de Niezsche et son usage surréaliste du mot « naturisme » pour désigner la philosophie du BM (certes cohérent avec son appel quelques lignes plus haut à la destruction des modes vestimentaires mais j’imagine qu’il ne pensait pas aller si loin) caractérise ce sentiment par le refus du progrès, l’antihumanisme et la conviction que « la notion de mort, et la négativité en général sont en fait des aspects essentiels de la vie, qui lui donnent une direction et un sens« . Puis il consacre les lignes suivantes à préciser que si le patriotisme est important pour les musiciens de black metal, ce n’est en aucune manière dans une perspective raciste ou xénophobe: « [les black métalleux] ne renient pas le droit des peuples d’autres nations d’être fiers de leur nation« . Enfin il explique que l’usage du mot « Hail » dans certaines chansons ne reflète pas nécessairement une sympathie quelconque pour l’idéologie nazie.

Je trouve tout à fait fascinant qu’après avoir présenté la haine comme le moteur essentiel de sa musique et sa pensée, l’auteur s’efforce d’absoudre le black metal de toute manifestation concrète de cette « haine ».

Autre exemple assez frappant, dans un forum de métal, un membre consacre un sujet à « l’idéologie du black metal ». On y trouve l’affirmation suivante:

« La mentalité black est complexe, très complexe, c’est une forme de voyage spirituel sur les émotions humaines engendrées par les humains et l’histoire du monde. Je ne vous apprends rien si je vous dis que les sentiments véhiculés par cette musique sont la haine, la souffrance, la misanthropie et bien sûr l’anti-christianisme. Mais la haine envers qui? Souffrir de quoi? je développe…

On fait du black-metal quand la haine à une certaine sincérité, si c’est encore une fois juste pour jouer les gros méchants passez votre chemin, le black-metal refuse dans un sens l’évolution du monde. Une conservation très forte s’est installée autour de cette musique et des ces thèmes, d’un autre coté il n’est pas obligé de réunir ces différents sentiments pour faire du black-metal. Il suffit simplement de savoir rester soi même dans n’importe quelle situation ».

Donc la haine est un élément essentiel de la vision du monde proposée par le black metal, mais haïr, ce n’est ni être méchant avec les gens, ni être raciste, etc. C’est « simplement de savoir rester soi même dans n’importe quelle situation ». La haine, ce serait tout simplement l’authenticité.

A cet égard, il me parait révélateur que le blogueur cité plus haut définisse la haine comme une « pensée très claire » et non comme un sentiment. La « haine » n’est pas l’expression d’une hostilité dirigée contre telle ou telle catégorie de population, comme l’est celle présente chez les mouvements racistes, religieux extrémistes, etc. mais une revendication assez abstraite de l’individualisme et d’un point de vue pessimiste sur la nature humaine et la vie en société. Ce n’est donc pas la haine qui caractérise le black metal en tant qu’idéologie, mais bien plutôt le désenchantement et le cynisme.

Autre caractéristique de l’usage du mot « haine » et de son champ sémantique dans le black metal, son utilisation , tout à fait étrangère au registre moral auquel il est normalement rattaché, pour juger de la qualité musicale de tel ou tel morceau ou de tel ou tel album. C’est très présent dans les chroniques musicales de sites ou de magazines de métal extrême.

Par exemple:

« En effet dès ce premier album Shining offre à ses auditeurs terrifiés un black metal cruellement froid, malsain et dépressif. L’esprit écoeurant qui s’échappe de cet album frappe dès les premières notes pour ne faire que s’amplifier au fil des écoutes répétées. Kvarforth, puisqu’il est le seul compositeur, possède une vision de la musique viscéralement repoussante » (Site Les Eternels, chronique de Within Dark Chambers de Shining).

Et un peu plus loin dans la même chronique:

« En plus, il faut saluer Kvarforth qui trouve toujours les riffs glaciaux et haineux justes » .

En effet, la « haine », en plus de signifier un état d’esprit individualiste et cynique, désigne la recherche d’une certaine ambiance musicale opressive, malsaine. Les musiciens de black metal, dans leurs compositions, mettent en scène l’expression la plus pure possible du mal-être et de la souffrance. Ce sentiment qu’ils appellent la haine est finalement un cri d’abandon et de solitude.

Et pourtant, comme mon précédent billet visait à le montrer, il y a également un désir d’éternité et de permanence dans cette musique. En construisant une « idéologie » du black metal, en définissant leur intériorité comme sous l’emprise d’un sentiment absolu (la haine, tout autant universelle dans son aspiration que l’amour), en affirmant éventuellement leur rattachement à des religions recomposées (néopaganisme, satanisme…) ou à des doctrines philosophiques ou ésotériques (nietzschéisme, matérialisme, néodarwinisme, traditionnisme, etc.), ils cherchent à appartenir à quelque chose de plus grand qu’eux, à faire corps, à communier dirais-je si je faisais du mauvais esprit…

En ce sens, si beaucoup de black métalleux aiment illustrer leur antichristianisme par l’expression de sentiments effectivement malsains et dont la spiritualité chrétienne appelle à se détacher, ainsi la haine, le désespoir, la mélancolie…, ceux-ci sont finalement les symboles d’une signification bien plus profonde et humaine de la recherche musicale propre au black metal: l’expression de la souffrance et d’une certaine forme d’attente qui perce à travers elle. Ce qui explique que par delà ceux des black métalleux qui sont effectivement fous, satanistes, criminels ou néo-nazis, et qui ne sont finalement qu’une minorité au sein de ce courant musical, beaucoup de personnes tout à fait ordinaires et équilibrées (autant que n’importe qui puisse l’être du moins) trouvent cette musique belle et évocatrice, et sentent qu’elle élève quelque chose dans leur âme.

Et c’est cette élevation que le black metal a à mon avis tout intérêt à approfondir, au delà de la question de ses rapprts avec le christianisme et le unblack metal, car c’est là qu’il redécouvrira ce qui fait sa richesse et qu’il accomplira tout son potentiel musical.

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2 Réponses to “La « haine » dans le black metal”

  1. […] la haine, et le satanisme qui en est le corrélat, et comme j’ai cherché à le montrer dans un précédent article, il s’agit moins d’une opposition radicale à l’amour évangélique que […]

  2. […] l’exaltation de la violence appliquée à tel ou tel.  Comme je le remarquais dans deux précédents billets consacrés à « la haine » dans le black metal, cette […]

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