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Le sentiment de puissance dans le black metal

Posted in Les sources du black metal with tags , , , , , , , , , , on 30 octobre 2011 by Darth Manu

J’ai jusqu’ici traité d’un certain nombre d’émotions véhiculées par la musicalité propre au black metal: la colère, le désespoir, la haine, la mélancolie… Je voudrai aborder aujourd’hui un sentiment qui est exprimé par l’immense majorité des albums du genre: celui de puissance.

« Dans le Black Metal, la dépression est le sentiment négatif, c’est du désespoir et de la torture à l’état pur. Toutefois, ce n’est pas la sensation dominante, contrairement au Dark Ambient plus équilibré. Les sentiments positifs sont plus dominants dans le Black, l’énergie et la puissance, qui se traduisent dans des Black Metal plutôt épiques ou symphoniques entre autres, procurent des sensations d’importance, d’authenticité, de fierté. Ou encore la haine transmise par le Black Metal True et Brutal est également plutôt positif car c’est de l’énergie et de la puissance. Pas une puissance dominatrice, simplement un sentiment d’invincibilité. » (Metalship, dossier « Black Metal et Datk Ambiant », par « Int »).

Selon cet auteur, la puissance est dans le black un sentiment « positif », orienté non pas vers la domination mais vers l’invincibilité, et qui transfigure d’une certaine manière la haine et toute la noirceur exprimées par de nombreux morceaux, en les rendant positives, énergétiques.

Cette notion de puissance est récurrente dans les chroniques d’albums de black, et est souvent un indice d’efficacité de tel ou tel morceau:

« Sauron est très brutal, cela ne fait aucun doute, avec un batteur époustouflant qui déroule du blast à des vitesses hallucinantes, des vocaux très puissants et franchement haineux, des riffs occultes dans la lignée de Dark Funeral, le tout servi par un son aussi roots et crado qu’intelligible : efficacité et puissance black metal garanties. » (Chronique de l’album For a dead race de Sauron par Sheer Kan sur Guts of Darkness).

« Marduk sest fait connaître mondialement comme étant lun des leaders de la scène black métal. Ceci dû aux nombreuses tournées et peut être à la constance de leurs albums sortis au cours de ces deux dernières décennies. Avec “Panzer division” considéré comme un des albums les plus violents du black métal, Marduk montrait toute sa puissance.  » (Notice du Hatefest 2011 sur Rebirth).

« But I’ll be damned if « Frozen Storm Apocalypse » isn’t one of the most brutal sounding black metal albums out there in either scene, secular or Christian. makes Dimmu’s latest offerings sound a little bit…trite.

 Highly recommended. » (Chronique de Frozen Storm Apocalypse de Wintersoul par « the joker » sur Encyclopaedia Metallum).

Il est à noter que la « violence » si souvent décriée par les détracteurs du metal se confond bien souvent avec cette notion de puissance.

Pour comprendre cette caractéristique musicale du black, qu’il partage d’ailleurs avec d’autres styles comme le death metal, mettons nous dans un premier temps d’accord sur la définition du mot puissance:

« puissance
nom féminin
(de puissant)
Force, intensité d’un phénomène : La puissance du vent.
Intensité, efficacité, force d’un appareil, d’un produit : Puissance d’une arme.
Efficacité de quelque chose en rapport avec les moyens disponibles : Puissance d’un syndicat.
Force, vigueur d’une aptitude, capacité : Puissance de l’imagination. Puissance de travail.
Pouvoir, autorité dans le domaine politique, social : État au sommet de sa puissance.
Personne ou chose qui exerce une grande influence : Lutter contre les puissances de l’argent.
État considéré du point de vue de sa force économique, politique, de sa suprématie dans un domaine essentiel : Les grandes puissances.[…] » (définition du mot puissance par le dictionnaire Larousse) .

Le mot qui me parait être le plus petit dénominateur commun dans ces définitions est le suivant: « force ». Le black metal est donc une musique qui donne un sentiment de force.

Elle n’est pas la seule, mais elle a l’originalité d’associer ce sentiment « positif » de force ou de puissance à des thématiques « négatives », qui nous renvoient généralement à nos faiblesses: la mort, la maladie, la nuit, le froid, le désespoir, la haine, la colère, le mal, etc. D’où « l’invincibilité »: ce qui devrait m’affaiblir ou me tuer me donne au contraire de la force, me rend plus fort (pas étonnant en ce sens que les black metalleux aiment bien Nietzsche: n’a-t-il pas pas écrit: « ce qui ne me tue pas me rend plus fort? »).

D’où sans doute cette curieuse revendication de la « haine » chez certains groupes: le black a pour originalité d’associer à des émotions négatives, pessimistes, désespérantes un sentiment de force, de puissance. Plutôt que de déplorer ou redouter le mal, tout ce qui nous affaiblit ou nous menace, le black métalleux transforme cette vulnérabilité, constitutive de notre finitude, en « invincibilité ». Et ce faisant, il semble dans les albums de certains groupes se mettre du côté du mal: « tout ce qui constitue un danger pour l’homme, est au contraire mon rempart, parce que je ne suis pas une victime du mal: je m’en nourris, je l’accompagne dans son expansion au lieu d’être balayé par lui ».

C’est en tout cas le genre d’idées qui a pu nourrir l’inspiration d’un certain nombre d’artistes (« Warmachine : Ce qui me plait dans le fait d’être sur scène, c’est le fait de sentir la force de l’ambiance qui se dégage de ce que nous sommes en train de jouer. J’aime percevoir la puissance de l’obscurité qui envahi la salle, et le fait de pouvoir corrompre des esprits peut-être encore trop bien pensants. Lorsque je joue, je me laisse porter dans une orgie de négativité créatrice.« . Interview de Warmachine du groupe Alasthor sur Spirit of Metal). Et c’est sans doute aussi l’une des principales raisons pour lesquelles tant de personnes sont encore sceptiques face au projet d’un black metal chrétien.

Cette ambivalence puissance/faiblesse au coeur de la musicalité du BM est pourtant plus complexe que cela, si l’on considère l’ensemble de la production musicale au sein de ce courant. Pour reprendre la citation initiale, la puissance dégagée par le black n’est le plus souvent pas dirigée contre un objet précis: elle donne  »  des sensations d’importance, d’authenticité, de fierté ». Malgré son agressivité, elle n’est pas nécessairement dominatrice mais remplit l’intériorité du musicien ou de l’auditeur. Elle lui donne de l’assurance, une solidité, mais sans nécessairement que celle-ci s’exerce au détriment d’autrui. Paradoxalement, elle peut m^me être joyeuse ou épique, porteuse d’une certaine forme d’espérance.

« Arntor tient un rythme fou tout du long, assuré par la richesse des arrangements, les changements de tempo et la diversité des ambiances. Les chansons évoluent, aussi bien les riffs qui varient légèrement durant un titre que les tempos. « Saknet », le grand moment de l’album avec la chanson « Arntor, ein Windir », oscille entre onirisme aérien, violence et grandeur, sans jamais pouvoir totalement dissocier les trois. « Kampen », judicieusement placé entre les deux pièces épiques de l’album, est une montée en puissance commençant par un mid tempo pour se terminer sur un rythme galopant, passant du magnifique chant clair de Steinarson au chant black, chant clair qui prend d’ailleurs une plus grande importance. Les choeurs oscillent entre le glorieux appel à la bataille (« Arntor, ein Windir ») et la sombre tristesse en hommage au roi tombé durant la bataille (« Kong Hydnes Haug »). Et que dire de « Ending », qui termine l’album en apothéose sur une violence brute, la rage au cœur explosant pour mieux nous en irradier.

Jamais l’histoire Viking ne fut aussi belle, jamais les sagas de Scandinavie ne furent aussi bien rendues en musique. La signature et le son si typique de Windir sont matures, les compositions sans temps mort et riches, pour un résultat final magnifique et beau, ainsi que la vision sonore d’une période précise de l’histoire d’une région de Norvège. Arntor est un album indispensable, unique en son genre, un exploit qui fait rentrer Valfar dans la légende et le rend immortel« . (Chronique de Arntor de Windir sur le site Les Eternels, par Wotan).

L’alliance entre puissance et noirceur propre au black metal peut symboliser l’allégeance au mal et la misanthropie dans certains albums, mais dans d’autres, nous ressentons la « grandeur » du héros qui endure les épreuves, le courage et la persévérance aux prises avec l’adversité et la tragédie.

Plus généralement, et pour sortir du black épique, il me semble que la puissance sombre, froide, nocturne qui caractérise la musique black metal a exprimé de moins en moins, au fil des années, la soumission au mal, et de plus en plus la reconnaissance de forces qui nous dépassent dans la Nature, et dans notre propre nature, l’intuition d’une certaine forme de transcendance.

« In The Nightside Eclipse ce sont 8 chansons dominés par l’Unique. Un peu comme dans le Seigneur des Anneaux avec son précieux Unique fait pour dominer tous les autres. « Into the Infinity of Thoughts » est cette Unique, cette précieuse qu’on vénère sans poser de question et qu’on écoute religieusement pour en saisir la plus infime parcelle de musique. Oui, car cette chanson est un miracle de 9 minutes. Intense comme jamais il n’en était avant dans le black métal, céleste et spatiale, servie par un son d’une froideur arctique et géniale, elle démarre par une intro presque mécanique, avant … Avant. Oui, avant LE riff. Celui qui a défini Emperor comme un groupe phénoménal. Un riff monumental qui sera repris à l’envi durant toute la chanson. Et des claviers parcimonieusement utilisés pour napper la composition de leur douceur. Ce sont aussi des variations subtiles et évidentes. Et enfin un final divin aux relents d’appel à Dieu. Sauf que Dieu n’existe pas malheureusement pour vous. Et encore moins pour Emperor » (Chronique de In The Nightside Eclipse d’Emperor sur le site Les Eternels, par The Decline 01).

Le black metalleux est traversé, « galvanisé » (Nicolas Walzer) par la puissance de la musique. Par elle, il communie avec ce qui parait Tout Autre, tout ce qui échappe à notre contrôle, à notre éducation, à notre culture, à notre civilisation, et pourtant les dépasse et peut les anéantir. Le temps du morceau, aussi bien par la force dégagée par la musique que par l’imaginaire convoqué par les paroles, la pochette ou les ambiances des morceaux, il oublie sa finitude pour se sentir « surexister »:

« Je vais te dresser un parallèle : tu prends ta moto, une sportive, le soir sur le périph (je suis motard), tu roules à 300, tu sens la puissance. C’est la vitesse ça, non ? La vitesse, les limites quoi, la force, l’adrénaline. Dans un blast de black metal, y a de la force et de la vitesse. Tu te sens « surexister ». Oui tu te sens puissant, mais pas forcément pour dominer quelqu’un (Hingard) » (Cité par Nicolas Walzer dans La recomposition religieuse black metal: Parcours et influx religieux des musiciens de black metal dans Sociétés n°88, 2005/2, Editeur De Boeck Université).

Dans mon propre cas, ce sentiment de puissance me donne l’impression de faire corps avec, d’être porté par une force qui me dépasse.

Cela peut aller jusqu’à des phénomènes comparable à une transe, sur lesquels je reviendrai dans un billet qui leur sera spécifiquement dédié:

« En définitive, le black metal prend ici la forme d’une corporéité dans le sens où il prend vie dans la galvanisation, la puissance qu’il confère à l’initié. Le blackist conquis, traversé par la musique, met simplement des mots sur des sensations. La violence sonore a pour lui comme définition : le metal extrême. Il suscite chez ses auditeurs un peu particuliers une sorte de « transe » qu’on serait en peine de définir avec précision autrement que par les figures métaphoriques.

[…]

Le fameux headbanging (secouer la tête de bas en haut en rythme en faisant participer parfois le corps entier) et le pogo (se percuter dans toutes les directions au milieu d’un concert) en sont la résultante visuelle la plus flagrante. Il est une constante : la musique metal galvanise les métalleux. Un sentiment de puissance est engendré dans la tête de l’auditeur, dont est responsable pour une grande part le volume sonore. Sur ces sensations qui, pour certains, font participer le corps entier, les fans mettent des mots qui sont leurs mots à eux, leur langage. À leur tour, les musiciens inscrivent leur création dans ce cadre puissant et violent. Ils ont vécu leur black metal de cette manière, ils adressent aux auditeurs leur propre interprétation de la musique violente« . (Nicolas Walzer, ibid.).

A noter cependant que ce phénomène n’est pas une particularité du black metal ou du metal en général, mais se retrouve dans tous les courants musicaux, y compris la musique classique:

« La transe est généralement perçue comme permettant une meilleure communication avec les dieux en même temps qu’elle accroit le pouvoir des instrumentistes; c’est là une ambiguité et une ambivalence fondamentale de la musique.  L’orchestre en service a quelque chose de proche de la cérémonie de transe telle qu’elle a été étudiée par Gilbert Rouget dans certaines populations africaines. Le chef d’orchestre peut être associé au chamane qui dirige la cérémonie, l’orchestre est son instrument. C’est en dirigeant qu’il se met en transe tandis que les instrumentistes sont les possédés: la transe leur vient parce que le collectif, la force sociale est en oeuvre, caractéristique générale de la mise en transe. 

Pendant ce que les instrumentistes appellent un concert réussi, ils parviennent parfois à entrer dans un état qui présente des similitudes avec la transe[…]

Pour notre propos, il est important de faire une distinstion entre la transe et l’extase que le sens commun tend à associer. La transe, qui est, selon nous, proche de l’état des instrumentistes ne s’obtient que dans un environnement sonore et en compagnie d’autres individus. L’extase en revanche s’obtient dans le silence et dans l’immobilité. Il est intéressant de noter que si on peut parler de transe pour les instrumentistes, il semble que l’extase soit l’état des auditeurs/spectateurs de la représentation musicale. […]

Les spectateurs d’un concert seraient ainsi hypnotisés et soumis aux instrumentistes, comme le seraient des possédés. Il n’y a pas que la sensibilité externe qui soit en jeu pour les auditeurs: la musique pénètre aussi le corps,elle agit sur lui. La musique a un impact physique sur l’auditeur et modifie sensoriellement sa façon d’être. L’exemple le plus édifiant est celui des musiques populaires amplifiées qui recherchent très clairement cet impact physique, donnant des effets sonores jamais atteinds parce que impossible à  atteindre autrement que par l’amplification. On voit bien ici l’aspect subversif que peut revêtir l’écoute musicale et comment on peut en venir à qualifier certaines musiques d’immorales » (Les musiciens d’orchestre symphonique: de la vocation au désenchantement, par Pauline Adenot, ed. L’Harmattan, p. 250 – 251).

Il est donc clair que l’écoute du black metal, comme celle de toute musique, n’est pas innocente et doit faire l’objet d’un discernement individuel au cas par cas. Mais cela n’en fait pas pour autant une musique « diabolique ». Les conséquences psychophysiologiques de son écoute sont à étudier sérieusement, mais elles ne sont pas nécessairement négatives. Si une écoute abusive et sans discernement sur son ambivalence a pu conduire certains à la désocialisation, au suicide ou au meurtre, la majorité des black metalleux ne semblent pas souffrir d’altérations de comportement radicales, soit qu’ils l’écoutent avec modération, ou en alternance avec d’autres styles musicaux, soit que ce qu’ils y recherchent et y trouvent n’est pas la violence et le satanisme de l’inspiration revendiquée s par certains groupes, mais une image de la souffrance et de la solitude qui sont des composantes fondamentales de notre existence à tous, et en même temps, une force, une puissance qui perce au delà de ce rappel de notre impuissance ontologique. Cette  puisssance peut certes être représentée, interprétée, comme une exaltation de l’omniprésence du mal, ou d’une volonté individuelle de pouvoir et de domination, mais également comme l’enracinement dans une transcendance, une force qui nous est incompréhensible, mais qui nous protège et nous rend plus confiants, nous donne de l’assurance, mais aussi de l’être, nous fait « surexister ».

Les deux approches sont donc possibles: celle « diabolique », qui est celle des pionniers du black metal, et celle rédemptrice, que cherchent à définir les partisans du black chrétien sais pas seulement. Tout se joue non pas au niveau des spécificités sonores mais de l’inspiration et de la manière dont elle est perçu par l’auditeur. Ce qui explique que l’écoute du métal ait pu aussi sauver des vies. Comme le rappelle le Père Robert Culat à propos d’un musicien vedette d’un autre courant du métal:

« James Hetfield, du groupe de thrash Metallica, a fait une déclaration allant dans ce sens, suite à la cure de désintoxication qu’il a dû suivre en 2001: « ma musique et mes textes ont toujours été une thérapie pour moi. Sans ce don de Dieu, je ne sais pas où j’en serais«  » (L’Age du Metal, p. 193).

Alors oui, le black metal, comme toute musique, influe sur notre comportement. Oui, il traite d’émotions et d’états existentiels forts, puissants, profonds et sombres, qui touchent d’une certaine manière à l’âme de l’auditeur. Et oui, certains métalleux fragiles ont pu être emportés par la puissance de cette musique. Mais en même temps, elle est le révélateur de réalités constitutives de notre âme. Elle nous fait percevoir une vérité sur nous même et notre nature.  Pour reprendre la belle expression d’un métalleux cité par le Père Culat dans son livre (P. 180):

« [ce que je trouve de plus important dans le metal] La noirceur, la force, la mélancolie, l’atmosphère le monde que cette  musique décrit. Elle correspond au plus profond de mon âme« 

Selon ma propre expérience, le black metal exprime par le sentiment de puissance et en même temps d’obscurité qui le définit musicalement la dichotomie de l’âme humaine, déchirée entre l’expérience du péché et la possibilité de la Grâce. Et cette musique est habitée par cette dichotomie au sens où elle peut tout à la fois perdre ou sauver. L’enjeu du black metal chrétien est de l’orienter autant que possible dans la seconde direction. Mais de par cette ambivalence qui reflète celle de l’homme, créature de Dieu habitée par la Grâce mais en même temps libre d’accueillir ou de refuser celle-ci, et entravée par le péché, il s’agit d’une musique belle, digne d’être jugée comme une forme authentique d’expression artistique et d’être défendue.

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Dialoguer d’âme à âme…

Posted in Hellfest with tags , , , , , on 10 août 2011 by Darth Manu

Radio Metal vient de publier un article sur les émeutes de Londres, et leurs conséquences potentiellement catastrophiques pour les petits labels de metal indépendants.

Le passage suivant m’a particulièrement touché:

« Un entrepôt appartenant à Sony et contenant les stocks de plus de 150 labels indépendants a été incendié dans ces émeutes. Parmi ces labels, on trouve le nom de Nuclear Blast, mais aussi d’autres qui n’ont guère de places pour la moindre prise de risque, dont la moindre production est un pari, et qui ont vu leurs efforts partirent en flamme en quelques heures. Certains labels n’avaient certainement pas d’autre stock à part dans cet entrepôt et leur remplacement leur coûtera énormément, leur coûtera peut-être leur entreprise.

Le travail de nombreuses âmes qui espéraient par leurs efforts changer quelque chose dans la musique réduit à néant par de faux rebelles avec le faux prétexte de changer des choses dans leurs vies ».

Je ne connais pas bien le contexte des émeutes de Londres, et peut-être ont elles (ou non) des motifs légitimes, je n’en sais rien… Toujours est-il qu’elles ont mené certaines personnes , certaines âmes, aveuglées par leur colère ou leur haine, à remettre en cause l’action créatrice d’autres âmes, à contrecarrer potentiellement de manière grave leurs rêves et leurs ambitions.

Mon blog ne porte ni sur l’actualité sociale du Royaume Uni ni sur celle économique de l’industrie musicale. Par contre il a à coeur de promouvoir le dialogue entre métalleux, chrétiens, et « métalleux chrétiens », de surmonter les antagonisme et de promouvoir tout ce qui peut construire ou dévoiler des ponts et des luttes en commun.

Ce que me rappelle cet article,  en lien avec cette thématique centrale pour le présent site, est que ce dialogue qu’avec d’autres j’essaie de construire n’engage pas seulement des deux côtés des ennemis, des étrangers, ou même des frères ou des amis. Au niveau le plus basique, il engage des âmes, avec certes leurs préjugés, leurs excès, leurs arguments plus ou moins honnêtes ou leur refus de l’autre, mais aussi avec leurs rêves et leurs idéaux, au noms desquels elles se sont engagées dans cette polémique du Hellfest, de manière conflictuelle ou conciliante suivant les cas.

Certains ont tout donné pour la musique: leurs études, leur carrière, leurs économies, j’en connais, par amour pour la musique, et tout particulièrement pour le metal. Certains ont même été sauvés de la dépression ou du suicide par cette passion. D’autres ont choisi de centrer leur vie autour du Christ et de sa mort sur la Croix, de la rythmer autour de la Bonne Nouvelle des évangiles, et y ont trouvé le sens de leur vie et une forme particulièrement puissante et vraie d’aspiration au Bien. D’autres encore, tel l’auteur de ces lignes, ont construit leur personnalité et leurs valeurs sur la conjonction de ces deux héritages.

Tous, nous nous représentons aisément dans la situation de ces petits labels, qui ont tout misé sur u rêve ou un idéal, ou une certaine représentation du Beau ou du Bien, et nous sommes prompts à identifier notre contradicteur comme l’émeutier londonien, qui sous le prétexte d’une révolte aux motivations incertaines va briser ou salir tout ce qui nous est cher, tout ce qui meut notre âme: le catho qui sort des immondices sur la musique à laquelle il ne connait rien, le métalleux « borderline » ou carrément haineux ou sataniste qui va vomir sur le Christ ou l’Eglise, le tradi ou le « true black metalleux » obtus qui va refuser le dialogue, le trendy ou le catho bisounours qui fait chier avec son dialogue irréaliste…

Mais l’émeutier londonien a peut-être aussi ses motivations et ses rêves, il a aussi son âme et potentiellement son geste créateur (ce n’est pas une analyse des émeutes londoniennes, que je n’ai suivi que de loin et sur les quelles je n’ai pas vraiment d’opinion: je file juste la métaphore). Il ne se considère pas nécessairement comme quelqu’un de brutal ou de mauvais: il défend ses idéaux: et pourtant il va briser ceux d’un autre, de son « prochain » serais-je tenté de dire en bon catho que je suis, lui faire obstacle, par pure ignorance. Il va mettre l’entreprise d’une vie en grand péril. De même que certains métalleux blessent la ferveur de certains chrétiens par des provocations un peu grossières et gratuites, ou que des chrétiens montent des tribunes faciles contre les métalleux « haineux » à partir d’une poignée de citations déformées ou hors contexte.

Ce que je vais dire n’a rien d’original, j’en suis conscient. Cette année a été plus calme que les précédentes, dans le cadre de la polémique qui nous occupe. L’année prochaine, avec l’actualité électorale liée aux présidentielles, avec son cortège de postures des uns et des autres, pourrait être plus violente, je ne l’espère pas…

Pour nous y préparer, les uns et les autres, et puisque j’ai la chance d’être lu par des représentants des différents « clans », je propose que nous nous mettions tous, à titre d’exercice heuristique, dans la représentation mentale que nous nous faisons de nous mêmes et de notre contradicteur, non pas dans la position, si facile à adopter. de la victime », en l’occurrence du petit professionnel de la musique menacé, mais, au moins de temps en temps,  dans celle de « l’agresseur », l’émeutier qui tout à sa colère, peut-être fondée en elle-même en justice et en vérité, va détruire à son insu un trésor: celui d’une autre âme, celle du petit label qui lutte au jour le jour pour survivre et faire son trou. Ainsi le chrétien qui va blesser l’engagement musical de métalleux pas forcément hostiles au christianisme, ou le métalleux qui va insulter cet héritage du Christ et de son Eglise cher au chrétien pas nécessairement ennemi des sons saturés, vandalisent tous les deux à leur manière un trésor, celui d’une vie ou de plusieurs, au nom très souvent de blessures personnelles ou d’arguments objectifs tout à fait respectables et dignes de considération en eux-mêmes, mais sans suffisamment d’égard pour l’âme de l’autre, « l’ennemi », et tout les valeurs, le témoignage, l’effort de création qu’elle représente.

Je ne demande bien sûr pas à chacun d’entre nous d’abandonner les excellentes analyses que nous déployons contre l’intolérance des cathos, la cathophobie des métalleux, pour le dialogue ou contre le dialogue: il y a peut-être là notre part d’émeutier, obscure, destructrice, mais aussi notre propre part de lumière, notre propre trésor. Ce que je nous demande, c’est de confronter notre trésor au trésor d’autrui, et non notre part d’ombre à la sienne comme trop souvent. De ne pas être aussi défensifs que jusqu’ici, mais de nous demander à nous-mêmes, sincèrement et en conscience, nous « pro hellfest »: ce que les critiques de certains sites cathos, en ce qu’elles sont l’expression d’une ferveur et d’une recherche du Bien et du Vrai, peuvent apporter en maturité et et en évolution de ses présupposés (ce qui fait aussi vivre l’art) à notre musique de prédilection: le métal. Et nous « anti hellfest »: ce que l’incompréhension et la colère des métalleux nous donne en témoignage d’une forme de recherche du Beau propre à cette musique, et de l’engagement de milliers de personnes, jeunes et moins jeunes (les fondateurs du BM flirtent avec la quarantaine et ceux du heavy avec la soixantaine voire beaucoup plus) au service d’une passion qui a certes ses aspectes sombres, mais leur a le plus souvent désirer créer plutôt que détruire.

Ainsi nous redécouvrirons ensemble la signification profonde et véritable du dialogue: non pas l’utopie d’un accord qui se dérobe toujours devant les divergences d’arguments et de vécu, mais la confrontation constructive de deux parcours, qui tout en continuant à s’opposer découvrent progressivement le trésor de l’autre, et en profitent pour faire fructifier leur propre trésor, qui renforcent leur singularité et leur désaccord, d’une certaine manière, en reconnaissant la richesse du témoignage de leur contradicteur, et en l’honorant par des objections nourries sur une réflexion au moins aussi riche. J’ai plusieurs fois rencontré de tels dialogues, entre des militants de droite et de gauche, voire d’extrême gauche et d’extrême droite, entre des chrétiens et des musulmans, des croyants et des athées… Tous, nous en avons vécu, et sommes marqués beaucoup plus profondément par,  de telles expériences que par les polémiques auxquelles nous avons pris part. Rechercher le meilleur dans les arguments de l’autre, plutôt que le pire, lui faire confiance pour sinon nus convaincre, du moins nous surprendre, nous entraine à plus de rigueur et de sincérité dans notre propre recherche de la vérité, de telle sorte que non seulement nous opposons des arguments plus réfléchis et fouillés à notre contradicteur, mais que nous gagnons son respect par le témoignage que nous lui donnons de la prise en compte de ses idées dans nos réflexions, de telle sorte que lui-même se sente poussé à davantage se remettre en cause et progreser vers plus de vérité et de justice.

C’est pour moi ce que doit devenir la polémique autour du Hellfest: le modèle d’un débat parti sous les plus mauvais auspices, que tous ensembles, à l’image des alchimistes qui transforment le plomb en or ou de l’Esprit saint qui transforme la mort en vie, nous faisons évoluer vers un dialogue, sinon amical, du moins fratermel, entre contradicteurs aussi attentifs au trésor de l’autre qu’au sien propre…

C’est une utopie je le sais, mais qui nous donne, par dela nos différences et nos divergences, un idéal commun: non pas la guerre de tranchée que nous avons vécu jusqu’ici, non pas la soumission de l’autre, non pas la lente érosion de ses soutiens publics (fusse au nom d’inspirations aussi respectables que la Doctrine Sociale de L’Eglise ou l’oeuvre du philosophe marxiste Gramsci que jai vu certains invoquer), non pas une plate issue de « compromis », mais un rapport qui soit celui que j’imagine voulu par Dieu, qui préserve l’identité aussi bien que l’altérité en un même tout où chacun vit la contradiction comme un enrichissement mutuel et non comme une blessure ou une insulte…

Un dialogue d’âme à âme…