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Le sentiment de puissance dans le black metal

Posted in Les sources du black metal with tags , , , , , , , , , , on 30 octobre 2011 by Darth Manu

J’ai jusqu’ici traité d’un certain nombre d’émotions véhiculées par la musicalité propre au black metal: la colère, le désespoir, la haine, la mélancolie… Je voudrai aborder aujourd’hui un sentiment qui est exprimé par l’immense majorité des albums du genre: celui de puissance.

« Dans le Black Metal, la dépression est le sentiment négatif, c’est du désespoir et de la torture à l’état pur. Toutefois, ce n’est pas la sensation dominante, contrairement au Dark Ambient plus équilibré. Les sentiments positifs sont plus dominants dans le Black, l’énergie et la puissance, qui se traduisent dans des Black Metal plutôt épiques ou symphoniques entre autres, procurent des sensations d’importance, d’authenticité, de fierté. Ou encore la haine transmise par le Black Metal True et Brutal est également plutôt positif car c’est de l’énergie et de la puissance. Pas une puissance dominatrice, simplement un sentiment d’invincibilité. » (Metalship, dossier « Black Metal et Datk Ambiant », par « Int »).

Selon cet auteur, la puissance est dans le black un sentiment « positif », orienté non pas vers la domination mais vers l’invincibilité, et qui transfigure d’une certaine manière la haine et toute la noirceur exprimées par de nombreux morceaux, en les rendant positives, énergétiques.

Cette notion de puissance est récurrente dans les chroniques d’albums de black, et est souvent un indice d’efficacité de tel ou tel morceau:

« Sauron est très brutal, cela ne fait aucun doute, avec un batteur époustouflant qui déroule du blast à des vitesses hallucinantes, des vocaux très puissants et franchement haineux, des riffs occultes dans la lignée de Dark Funeral, le tout servi par un son aussi roots et crado qu’intelligible : efficacité et puissance black metal garanties. » (Chronique de l’album For a dead race de Sauron par Sheer Kan sur Guts of Darkness).

« Marduk sest fait connaître mondialement comme étant lun des leaders de la scène black métal. Ceci dû aux nombreuses tournées et peut être à la constance de leurs albums sortis au cours de ces deux dernières décennies. Avec “Panzer division” considéré comme un des albums les plus violents du black métal, Marduk montrait toute sa puissance.  » (Notice du Hatefest 2011 sur Rebirth).

« But I’ll be damned if « Frozen Storm Apocalypse » isn’t one of the most brutal sounding black metal albums out there in either scene, secular or Christian. makes Dimmu’s latest offerings sound a little bit…trite.

 Highly recommended. » (Chronique de Frozen Storm Apocalypse de Wintersoul par « the joker » sur Encyclopaedia Metallum).

Il est à noter que la « violence » si souvent décriée par les détracteurs du metal se confond bien souvent avec cette notion de puissance.

Pour comprendre cette caractéristique musicale du black, qu’il partage d’ailleurs avec d’autres styles comme le death metal, mettons nous dans un premier temps d’accord sur la définition du mot puissance:

« puissance
nom féminin
(de puissant)
Force, intensité d’un phénomène : La puissance du vent.
Intensité, efficacité, force d’un appareil, d’un produit : Puissance d’une arme.
Efficacité de quelque chose en rapport avec les moyens disponibles : Puissance d’un syndicat.
Force, vigueur d’une aptitude, capacité : Puissance de l’imagination. Puissance de travail.
Pouvoir, autorité dans le domaine politique, social : État au sommet de sa puissance.
Personne ou chose qui exerce une grande influence : Lutter contre les puissances de l’argent.
État considéré du point de vue de sa force économique, politique, de sa suprématie dans un domaine essentiel : Les grandes puissances.[…] » (définition du mot puissance par le dictionnaire Larousse) .

Le mot qui me parait être le plus petit dénominateur commun dans ces définitions est le suivant: « force ». Le black metal est donc une musique qui donne un sentiment de force.

Elle n’est pas la seule, mais elle a l’originalité d’associer ce sentiment « positif » de force ou de puissance à des thématiques « négatives », qui nous renvoient généralement à nos faiblesses: la mort, la maladie, la nuit, le froid, le désespoir, la haine, la colère, le mal, etc. D’où « l’invincibilité »: ce qui devrait m’affaiblir ou me tuer me donne au contraire de la force, me rend plus fort (pas étonnant en ce sens que les black metalleux aiment bien Nietzsche: n’a-t-il pas pas écrit: « ce qui ne me tue pas me rend plus fort? »).

D’où sans doute cette curieuse revendication de la « haine » chez certains groupes: le black a pour originalité d’associer à des émotions négatives, pessimistes, désespérantes un sentiment de force, de puissance. Plutôt que de déplorer ou redouter le mal, tout ce qui nous affaiblit ou nous menace, le black métalleux transforme cette vulnérabilité, constitutive de notre finitude, en « invincibilité ». Et ce faisant, il semble dans les albums de certains groupes se mettre du côté du mal: « tout ce qui constitue un danger pour l’homme, est au contraire mon rempart, parce que je ne suis pas une victime du mal: je m’en nourris, je l’accompagne dans son expansion au lieu d’être balayé par lui ».

C’est en tout cas le genre d’idées qui a pu nourrir l’inspiration d’un certain nombre d’artistes (« Warmachine : Ce qui me plait dans le fait d’être sur scène, c’est le fait de sentir la force de l’ambiance qui se dégage de ce que nous sommes en train de jouer. J’aime percevoir la puissance de l’obscurité qui envahi la salle, et le fait de pouvoir corrompre des esprits peut-être encore trop bien pensants. Lorsque je joue, je me laisse porter dans une orgie de négativité créatrice.« . Interview de Warmachine du groupe Alasthor sur Spirit of Metal). Et c’est sans doute aussi l’une des principales raisons pour lesquelles tant de personnes sont encore sceptiques face au projet d’un black metal chrétien.

Cette ambivalence puissance/faiblesse au coeur de la musicalité du BM est pourtant plus complexe que cela, si l’on considère l’ensemble de la production musicale au sein de ce courant. Pour reprendre la citation initiale, la puissance dégagée par le black n’est le plus souvent pas dirigée contre un objet précis: elle donne  »  des sensations d’importance, d’authenticité, de fierté ». Malgré son agressivité, elle n’est pas nécessairement dominatrice mais remplit l’intériorité du musicien ou de l’auditeur. Elle lui donne de l’assurance, une solidité, mais sans nécessairement que celle-ci s’exerce au détriment d’autrui. Paradoxalement, elle peut m^me être joyeuse ou épique, porteuse d’une certaine forme d’espérance.

« Arntor tient un rythme fou tout du long, assuré par la richesse des arrangements, les changements de tempo et la diversité des ambiances. Les chansons évoluent, aussi bien les riffs qui varient légèrement durant un titre que les tempos. « Saknet », le grand moment de l’album avec la chanson « Arntor, ein Windir », oscille entre onirisme aérien, violence et grandeur, sans jamais pouvoir totalement dissocier les trois. « Kampen », judicieusement placé entre les deux pièces épiques de l’album, est une montée en puissance commençant par un mid tempo pour se terminer sur un rythme galopant, passant du magnifique chant clair de Steinarson au chant black, chant clair qui prend d’ailleurs une plus grande importance. Les choeurs oscillent entre le glorieux appel à la bataille (« Arntor, ein Windir ») et la sombre tristesse en hommage au roi tombé durant la bataille (« Kong Hydnes Haug »). Et que dire de « Ending », qui termine l’album en apothéose sur une violence brute, la rage au cœur explosant pour mieux nous en irradier.

Jamais l’histoire Viking ne fut aussi belle, jamais les sagas de Scandinavie ne furent aussi bien rendues en musique. La signature et le son si typique de Windir sont matures, les compositions sans temps mort et riches, pour un résultat final magnifique et beau, ainsi que la vision sonore d’une période précise de l’histoire d’une région de Norvège. Arntor est un album indispensable, unique en son genre, un exploit qui fait rentrer Valfar dans la légende et le rend immortel« . (Chronique de Arntor de Windir sur le site Les Eternels, par Wotan).

L’alliance entre puissance et noirceur propre au black metal peut symboliser l’allégeance au mal et la misanthropie dans certains albums, mais dans d’autres, nous ressentons la « grandeur » du héros qui endure les épreuves, le courage et la persévérance aux prises avec l’adversité et la tragédie.

Plus généralement, et pour sortir du black épique, il me semble que la puissance sombre, froide, nocturne qui caractérise la musique black metal a exprimé de moins en moins, au fil des années, la soumission au mal, et de plus en plus la reconnaissance de forces qui nous dépassent dans la Nature, et dans notre propre nature, l’intuition d’une certaine forme de transcendance.

« In The Nightside Eclipse ce sont 8 chansons dominés par l’Unique. Un peu comme dans le Seigneur des Anneaux avec son précieux Unique fait pour dominer tous les autres. « Into the Infinity of Thoughts » est cette Unique, cette précieuse qu’on vénère sans poser de question et qu’on écoute religieusement pour en saisir la plus infime parcelle de musique. Oui, car cette chanson est un miracle de 9 minutes. Intense comme jamais il n’en était avant dans le black métal, céleste et spatiale, servie par un son d’une froideur arctique et géniale, elle démarre par une intro presque mécanique, avant … Avant. Oui, avant LE riff. Celui qui a défini Emperor comme un groupe phénoménal. Un riff monumental qui sera repris à l’envi durant toute la chanson. Et des claviers parcimonieusement utilisés pour napper la composition de leur douceur. Ce sont aussi des variations subtiles et évidentes. Et enfin un final divin aux relents d’appel à Dieu. Sauf que Dieu n’existe pas malheureusement pour vous. Et encore moins pour Emperor » (Chronique de In The Nightside Eclipse d’Emperor sur le site Les Eternels, par The Decline 01).

Le black metalleux est traversé, « galvanisé » (Nicolas Walzer) par la puissance de la musique. Par elle, il communie avec ce qui parait Tout Autre, tout ce qui échappe à notre contrôle, à notre éducation, à notre culture, à notre civilisation, et pourtant les dépasse et peut les anéantir. Le temps du morceau, aussi bien par la force dégagée par la musique que par l’imaginaire convoqué par les paroles, la pochette ou les ambiances des morceaux, il oublie sa finitude pour se sentir « surexister »:

« Je vais te dresser un parallèle : tu prends ta moto, une sportive, le soir sur le périph (je suis motard), tu roules à 300, tu sens la puissance. C’est la vitesse ça, non ? La vitesse, les limites quoi, la force, l’adrénaline. Dans un blast de black metal, y a de la force et de la vitesse. Tu te sens « surexister ». Oui tu te sens puissant, mais pas forcément pour dominer quelqu’un (Hingard) » (Cité par Nicolas Walzer dans La recomposition religieuse black metal: Parcours et influx religieux des musiciens de black metal dans Sociétés n°88, 2005/2, Editeur De Boeck Université).

Dans mon propre cas, ce sentiment de puissance me donne l’impression de faire corps avec, d’être porté par une force qui me dépasse.

Cela peut aller jusqu’à des phénomènes comparable à une transe, sur lesquels je reviendrai dans un billet qui leur sera spécifiquement dédié:

« En définitive, le black metal prend ici la forme d’une corporéité dans le sens où il prend vie dans la galvanisation, la puissance qu’il confère à l’initié. Le blackist conquis, traversé par la musique, met simplement des mots sur des sensations. La violence sonore a pour lui comme définition : le metal extrême. Il suscite chez ses auditeurs un peu particuliers une sorte de « transe » qu’on serait en peine de définir avec précision autrement que par les figures métaphoriques.

[…]

Le fameux headbanging (secouer la tête de bas en haut en rythme en faisant participer parfois le corps entier) et le pogo (se percuter dans toutes les directions au milieu d’un concert) en sont la résultante visuelle la plus flagrante. Il est une constante : la musique metal galvanise les métalleux. Un sentiment de puissance est engendré dans la tête de l’auditeur, dont est responsable pour une grande part le volume sonore. Sur ces sensations qui, pour certains, font participer le corps entier, les fans mettent des mots qui sont leurs mots à eux, leur langage. À leur tour, les musiciens inscrivent leur création dans ce cadre puissant et violent. Ils ont vécu leur black metal de cette manière, ils adressent aux auditeurs leur propre interprétation de la musique violente« . (Nicolas Walzer, ibid.).

A noter cependant que ce phénomène n’est pas une particularité du black metal ou du metal en général, mais se retrouve dans tous les courants musicaux, y compris la musique classique:

« La transe est généralement perçue comme permettant une meilleure communication avec les dieux en même temps qu’elle accroit le pouvoir des instrumentistes; c’est là une ambiguité et une ambivalence fondamentale de la musique.  L’orchestre en service a quelque chose de proche de la cérémonie de transe telle qu’elle a été étudiée par Gilbert Rouget dans certaines populations africaines. Le chef d’orchestre peut être associé au chamane qui dirige la cérémonie, l’orchestre est son instrument. C’est en dirigeant qu’il se met en transe tandis que les instrumentistes sont les possédés: la transe leur vient parce que le collectif, la force sociale est en oeuvre, caractéristique générale de la mise en transe. 

Pendant ce que les instrumentistes appellent un concert réussi, ils parviennent parfois à entrer dans un état qui présente des similitudes avec la transe[…]

Pour notre propos, il est important de faire une distinstion entre la transe et l’extase que le sens commun tend à associer. La transe, qui est, selon nous, proche de l’état des instrumentistes ne s’obtient que dans un environnement sonore et en compagnie d’autres individus. L’extase en revanche s’obtient dans le silence et dans l’immobilité. Il est intéressant de noter que si on peut parler de transe pour les instrumentistes, il semble que l’extase soit l’état des auditeurs/spectateurs de la représentation musicale. […]

Les spectateurs d’un concert seraient ainsi hypnotisés et soumis aux instrumentistes, comme le seraient des possédés. Il n’y a pas que la sensibilité externe qui soit en jeu pour les auditeurs: la musique pénètre aussi le corps,elle agit sur lui. La musique a un impact physique sur l’auditeur et modifie sensoriellement sa façon d’être. L’exemple le plus édifiant est celui des musiques populaires amplifiées qui recherchent très clairement cet impact physique, donnant des effets sonores jamais atteinds parce que impossible à  atteindre autrement que par l’amplification. On voit bien ici l’aspect subversif que peut revêtir l’écoute musicale et comment on peut en venir à qualifier certaines musiques d’immorales » (Les musiciens d’orchestre symphonique: de la vocation au désenchantement, par Pauline Adenot, ed. L’Harmattan, p. 250 – 251).

Il est donc clair que l’écoute du black metal, comme celle de toute musique, n’est pas innocente et doit faire l’objet d’un discernement individuel au cas par cas. Mais cela n’en fait pas pour autant une musique « diabolique ». Les conséquences psychophysiologiques de son écoute sont à étudier sérieusement, mais elles ne sont pas nécessairement négatives. Si une écoute abusive et sans discernement sur son ambivalence a pu conduire certains à la désocialisation, au suicide ou au meurtre, la majorité des black metalleux ne semblent pas souffrir d’altérations de comportement radicales, soit qu’ils l’écoutent avec modération, ou en alternance avec d’autres styles musicaux, soit que ce qu’ils y recherchent et y trouvent n’est pas la violence et le satanisme de l’inspiration revendiquée s par certains groupes, mais une image de la souffrance et de la solitude qui sont des composantes fondamentales de notre existence à tous, et en même temps, une force, une puissance qui perce au delà de ce rappel de notre impuissance ontologique. Cette  puisssance peut certes être représentée, interprétée, comme une exaltation de l’omniprésence du mal, ou d’une volonté individuelle de pouvoir et de domination, mais également comme l’enracinement dans une transcendance, une force qui nous est incompréhensible, mais qui nous protège et nous rend plus confiants, nous donne de l’assurance, mais aussi de l’être, nous fait « surexister ».

Les deux approches sont donc possibles: celle « diabolique », qui est celle des pionniers du black metal, et celle rédemptrice, que cherchent à définir les partisans du black chrétien sais pas seulement. Tout se joue non pas au niveau des spécificités sonores mais de l’inspiration et de la manière dont elle est perçu par l’auditeur. Ce qui explique que l’écoute du métal ait pu aussi sauver des vies. Comme le rappelle le Père Robert Culat à propos d’un musicien vedette d’un autre courant du métal:

« James Hetfield, du groupe de thrash Metallica, a fait une déclaration allant dans ce sens, suite à la cure de désintoxication qu’il a dû suivre en 2001: « ma musique et mes textes ont toujours été une thérapie pour moi. Sans ce don de Dieu, je ne sais pas où j’en serais«  » (L’Age du Metal, p. 193).

Alors oui, le black metal, comme toute musique, influe sur notre comportement. Oui, il traite d’émotions et d’états existentiels forts, puissants, profonds et sombres, qui touchent d’une certaine manière à l’âme de l’auditeur. Et oui, certains métalleux fragiles ont pu être emportés par la puissance de cette musique. Mais en même temps, elle est le révélateur de réalités constitutives de notre âme. Elle nous fait percevoir une vérité sur nous même et notre nature.  Pour reprendre la belle expression d’un métalleux cité par le Père Culat dans son livre (P. 180):

« [ce que je trouve de plus important dans le metal] La noirceur, la force, la mélancolie, l’atmosphère le monde que cette  musique décrit. Elle correspond au plus profond de mon âme« 

Selon ma propre expérience, le black metal exprime par le sentiment de puissance et en même temps d’obscurité qui le définit musicalement la dichotomie de l’âme humaine, déchirée entre l’expérience du péché et la possibilité de la Grâce. Et cette musique est habitée par cette dichotomie au sens où elle peut tout à la fois perdre ou sauver. L’enjeu du black metal chrétien est de l’orienter autant que possible dans la seconde direction. Mais de par cette ambivalence qui reflète celle de l’homme, créature de Dieu habitée par la Grâce mais en même temps libre d’accueillir ou de refuser celle-ci, et entravée par le péché, il s’agit d’une musique belle, digne d’être jugée comme une forme authentique d’expression artistique et d’être défendue.

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La Norvège: du christianisme d’Etat au black metal

Posted in Les sources du black metal with tags , , , , , , , , , on 21 février 2011 by Darth Manu

Les racines du black metal sont norvégiennes. Au point où les expressions « black metal norvégien » et « True Black Metal » sont utilisées de manière interchangeable dans certains milieux…  Le black metal est même l’une des principales exportations culturelles de la Norvège:

« Au départ véritable « niche », le metal extrême avec en tête le black metal s’est peu à peu imposé pour devenir l’un des styles musicaux les plus connus hors des frontières du pays. Des premiers groupes reconnus comme Mayhem, Darkthrone ou Immortal à ceux qui ont fait évoluer le genre (Enslaved, Satyricon, Dimmu Borgir etc.), la Norvège reste le pays de référence pour ce style musical, et de nombreux groupes profitent d’un engouement qui ne semble pas se tarir » (brochure La Norvège naturellement, p. 20).

« Le style métal est traditionnellement l’un de ceux que la Norvège exporte le mieux. Des groupes tels que Satyricon, Red Harvest, Dimmu Borgir, Enslaved et Mayhem sont soutenus, en Norvège comme à l’étranger, par un public aussi fidèle qu’étendu, et la presse internationale spécialisée considère les groupes norvégiens comme faisant partie des meilleurs au monde dans ce genre musical » (Norvège: le site officiel pour Madagascar).

Pourtant la Norvège est un pays où le christianisme est religion d’Etat, et où son influence sociale, politique et culturelle est l’une des plus importantes au monde:

« La Norvège est l’un des pays du monde qui compte le plus de chrétiens actifs. Quelques 70 organisations mettent chaque été sur pied des réunions, assemblées générales, camps, conférences et conseils. Par dizaines de milliers, ils profitent de la douceur de l’été pour se ressourcer et raffermir leur foi avant de rentrer chez eux affronter le quotidien du chrétien militant. […] Chaque année, on vend une bonne centaine de milliers de livres sur le Christ et la foi chrétienne, et d’innombrables programmes télévisés sont consacrés au même sujet. Des milliers de missionnaires, bardés de colis alimentaires, apportent la bonne parole aux masses démunies. Des millions de personnes fréquentent les églises, et plus nombreux encore sont ceux qui joignent leurs mains le soir avant de s’endormir.
Chaque année paraissent trois cents titres de livres purement chrétiens, et les églises accueillent sept millions de fidèles au cours de diverses cérémonies. […] La société norvégienne est sans doute complètement dépendante de l’effort bénévole colossal consenti par les chrétiens engagés. Il est pourtant impossible de chiffrer l’assistance fournie par ceux-ci à la société dans des domaines tels que l’éducation des enfants, les mouvements de jeunesse, la culture, les sports, la santé, les soins aux personnes âgées, l’assistance aux toxicomanes, l’aide au tiers monde, etc.  » (article rédigé par par Nytt fra Norge et recueilli sur le site www.photos-suede.com).

Que le black metal suscite l’intérêt dans un pays relativement déchristianisé comme la France est une chose, mais comment expliquer qu’il soit né en Norvège, un pays dont les valeurs lui semblent si contraires? Pourquoi des jeunes qui baignaient dans une culture chrétienne ont-ils ressenti le besoin de s’y opposer si violemment?

Dans L’Age du metal, le père Robert Culat propose deux éléments de réponse:

1) Une religion d’Etat fortement majoritaire peut valoriser une « appartenance traditionnelle » au détriment d’une adhésion mue par une foi authentique: « Face à un christianisme majoritaire dans les statistiques et minoritaire dans les coeurs et la pratique se profile l’accusation d’hypocrisie et de tiédeur. Cela peut constituer à notre avis une possile explication aux actes extrêmes commis par l’Inner Cicle en Norvège. […] N’est-ce pas finalement aux symboles d’une religion affadie que ce sont attaqués les black métalleux scandinves? » (L’Age du Métal, p. 275).

2) Le black metal serait une réaction tardive aux abus de la christianisation de la Norvège au Moyen-Age: «  »En fait les membres de l’Inner Circle étaient davantage des nostalgiques de l’époque païenne (pré-chrétienne) que de vrais satanistes. Ces néo-païens, si l’on peut s’exprimer ainsi, reprochaient au christianisme, religion étrangère, importée et imposée, d’avoir tué leur culture véritable et originale. Brûler les églises en bois debout était à leurs yeux un acte prophétique, annonçant la restauration de la culture antique » (ibidem).

Par ailleurs, Robert Culat souligne également le rôle du climat des pays scandinaves, en s’appuyant sur les déclarations de divers musiciens BM (« Je suis persuadé que le climat froid de la Norvège, la situation isolée de ce pays, jouent un rôle important dans notre expression usicale. Ceux qui ont déjà foulé le sol norvégien comprendront… » (L’Age du Métal p. 274, propos de Nocturno Culto de Darkthrone, tirés de Metallian).

Enfin, il analyse un témoignage d’Isahn, d’Emperor, de la manière suivante:

« Cette figure de la scène BM parle de la jeunesse de son pays, la Norvège. Il décrit une existence vouée à l’ennui, totalement superficielle[…]. C’est le manque d’idéal qui prédomine. […] Les jeunes n’entrant pas dans ce moule deviennent vite des rebelles qui peuvent trouver une aventure à vivre dans le black metal. Ceux qui n’admettent pas cette vision médiocre de la vie sont parfois amenés à mépriser ceux qui s’en contentent (« les moutons »). Et du mépris à la haine il n’y abien souvent qu’un pas qui est vite franchi. […] Je ne retiendrai ici que deux concepts: la haine et la vénération de la Nature. La haine se comprend très bien à partir de ce qui vient d’être dit. Il s’agit souvent de la haine de l’homme, de la misanthropie. Mais il faut bien voir de quel homme il s’agit dans ce contexte précis: la haine propre au BM se porte sur l’homme mouton de panurge, sur l’homme médiocre et sans personnalité, sur l’homme qui est de moins en moins humain parce que de moins en moins libre. […] Quant à la vénération de la Nature c’est me semble-t-il, un concept majeur du B. […] Le concept de la Nature dans le BM peut tout d’abord se rattacher à la misanthropie. La Nature sauvage est le refuge pour le blackist car c’est l’endroit non encore souillé par l’homme malade et décadent […]. C’est précisément dans la Nature que le blackist épanche sa soif d’absolu et rencontre la transcendance qui fait cruellement défaut à nos sociétés bourgeoises athées » (Op. cit., p. 338 à 340, entretien accordé à Postchrist).

Nous avons donc une société fortement christianisée, que pour ma part, si peu luthérien que je sois et en l’absence de tout séjour personnel en Norvège, j’hésiterai quand même à qualifier de tiède ou d’hypocrite: « La société norvégienne est sans doute complètement dépendante de l’effort bénévole colossal consenti par les chrétiens engagés » nous apprend le précédent témoignage. Ce christianisme institutionnalisé, fortement ancré dans la vie quotidienne des norvégiens des années 1980-1990, et dans la norme sociale qu’ils définissent, peine à coïncider avec les aspirations et les besoins d’une partie de la jeunesse norvégienne, qui se sent marginalisée et associe en retour les valeurs chrétiennes si dominantes avec le conformisme,et l’hypocrisie perçues de la société qui leur parait si étrangère. A cette représentation conformiste du christianisme, superficialité apparente à laquelle est opposée l’intériorité de chaque métalleux, vécue comme l’authenticité, les black métalleux norvégiens vont répondre par une tentative de retour à l’origine, c’est-à-dire d’une part ce qu’il y a avant le christianisme, à savoir le paganisme scandinave, et d’autre part ce qu’il y a avant et au delà de l’homme, c’est à dire la Nature. Que ces deux origines coïncident très bien dans leurs thématiques étant la cerise sur le gâteau.

Cela démontre t-il une rupture réelle entre le black metal et la Norvège en tant que nation chrétienne? Personnellement, et à la suite du père Culat, je ne le pense pas.

Concernant la thématique de la haine, et le satanisme qui en est le corrélat, et comme j’ai cherché à le montrer dans un précédent article, il s’agit moins d’une opposition radicale à l’amour évangélique que d’une tentative, certes bien imparfaite, de discernement de la densité et de la complexité du réel derrière les idéologies qui viennent conforter toute majorité sociale, très proche  finalement dans l’esprit de la démarche du christianisme, ainsi dans « les pensées qui attaquent dans le dos » du philosophe scandinave (danois) Kierkegaard. Et pour ce qui est de de la vénération de la nature, et des thématiques néo-païennes qui en sont la traduction nostalgique, comme le montre le père Culat et comme j’ai également essayé d’en témoigner dans un autre article, pour naïve qu’elle puisse paraitre, il s’agit moins d’une négation de notre civilisation chrétienne que d’une tentative de reconstruction d’une relation à l’absolu, en face de l’échec apparent du christianisme. La destruction des églises en bois des premiers chrétiens de Norvège, pour condamnable qu’elle soit dans les faits, étant vécue par les premiers black métalleux comme la préfiguration du retour, la parousie pourrait-on dire avec un peu de mauvais esprit, des Dieux originaux de la Norvège, et de l’authenticité supposée de leurs valeurs.

Nous avons donc, d’une part une revendication de la sincérité du désir existentiel de l’individu face à la pression sociale, d’autre part la thématisation d’une forme d’espérance. S’il est vrai que le black metal norvégien a mené  à la formulation d’idéologies néo-païennes, satanistes ou néo-nazies on peut donc dependant déceler la part de l’héritage évangélique dans ses racines historiques. J’en veux pour illustration l’influence écrasante de l’oeuvre d’un catholique: Le Seigneur des Anneaux de Tolkien, dans les paroles et la symbolique de nombre de groupes norvégiens de BM, y compris et même notamment parmi les plus anti-chrétiens, tels que Burzum, Gorgoroth, … « Le classement par genres littéraires donne sans surprise aucune, la première place à la fantasy (dite aussi heroic fantasy) avec 43,50% des citations totales de livres. Le Seigneur des Anneaux de Tolkien vient largement en tête avec 80 cittions (livre et/ou film). […] C’est tout de même amusant de constater que c’est un auteur catholique qui est ainsi plébiscité! le milieu metal est souvent très paradoxal… » (L’Age du Metal p. 77, à partir d’un échantillon qui concerne il est vrai l’ensemble du metal, et non le seul BM).

Donc non seulement rien ne s’oppose dans les aspirations les plus primitives qui ont donné naissance  au black metal à sa reformulation chrétienne, mais il parait évident que sa naissance a été grandement favorisée par la mentalité si chrétienne de la Norvège.  Les groupes de BM chrétiens ne s’y sont pas trompé, ainsi le groupe suédois Crimson Moonlight, qui resitue la vénération des paysages de la nature scandinave dans une perspective de prière d’action de grâce:

« Thy Wilderness

As I wonder through the frozen
Landscape of Scandinavia
I am surrounded by
The magnificent creation
Thy nature truly a testimony
Of Thy eternal might
Like a wall, ancient mountains
Rise beyond the endless forests
As a mirror, the cold lakes
Reflect their shadows
Star of the Nordic skies glimpse
In harmony with the heavenly
Symphony of colours
The majestic northern lights

I praise Thee, o Master
For the gift of nature
I praise Thee
For the landscape of Scandinavia
Thou spread snow like wool
And scatter frost like ashes
Thou hurls down Thy hail like morsels
Who can withstand Thy icy blast?
Thou send Thy word and melt them
Thou stir the breeze
And let the water flow

Ancient beasts of the north
Made by Thy hands
In the depths of the Swedish
Wastelands they live
Elks and bears
Kings of the wood
Who would not fear their creator?
Thou have shown me
The beauty of lynx and fox
Their cunning conceived
By Thy wisdom in days of old
I have heard the wolves
Lift their howls of praise heavenwards
While ravens and eagles sour
In the midst of the sky
Proclaiming that the hour has come

For the day of the Lord is near
Soon it is upon us
Verily, I have seen Thy sign
The crimson moonlight » (Crimson Moonlight, The Covenant Progress, « Thy Wilderness« , paroles sur Dark Lyrics).