Archives de dialogue

Matthieu 21, 28-32 (Kiss the Devil)

Posted in Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal with tags , , , , , on 19 novembre 2015 by Darth Manu

179722

« En ce temps-là,
Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple :
« Quel est votre avis ?
Un homme avait deux fils.
Il vint trouver le premier et lui dit :
‘Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne.’
Celui-ci répondit : ‘Je ne veux pas.’
Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla.
Puis le père alla trouver le second et lui parla de la même manière.
Celui-ci répondit : ‘Oui, Seigneur !’
et il n’y alla pas.
Lequel des deux a fait la volonté du père ? »
Ils lui répondent :
« Le premier. »
Jésus leur dit :
« Amen, je vous le déclare :
les publicains et les prostituées
vous précèdent dans le royaume de Dieu.
Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice,
et vous n’avez pas cru à sa parole ;
mais les publicains et les prostituées y ont cru.
Tandis que vous, après avoir vu cela,
vous ne vous êtes même pas repentis plus tard
pour croire à sa parole. » »

Sur les événements tragiques de vendredi dernier, je n’ai rien à dire d’utile ou d’intéressant, et je vais donc me taire, pour laisser la parole aux victimes survivantes et aux nombreuses personnes beaucoup plus qualifiées que moi sur les questions qu’ils soulèvent.

La coïncidence de deux épisodes dérisoires, en marge de ces attentats, me conduit cependant à revenir, des années après, à ce blog, que j’ai longtemps délaissé au bénéfice d’Aigreurs administratives, pour une très rapide réaction à chaud, rien de bien transcendant:

  • L’opportunisme idéologique du « Collectif pour un festival respectueux de tous »:

Ce collectif, composé majoritairement de catholiques membres ou proches du réseau Ichtus, a jugé utile, même pas trois jours après les attentats, alors que de nombreux metalleux étaient encore en deuil (même si, contrairement à ce que son nom suggère, Eagles of Death Metal , dont un membre est par ailleurs pasteur protestant, n’est pas un groupe de metal, et encore moins de death metal, il y avait des metalleux , ou des proches de metalleux, dans le public, y compris un journaliste des Inrocks, et le Bataclan est une salle que cette communauté connait bien, et dont elle garde beaucoup de souvenirs heureux) , de publier un article liant cet attentat à son petit combat personnel, en soulignant que le groupe jouait « Kiss the Devil » et qu’il avait récemment partagé un concert avec une formation dénommée « JC Satan ». Après avoir cité in extenso le communiqué de l’OEI, quasiment comme un texte appuyant certaines de leurs analyses sur le rock, ses membres écrivaient:

« Par ailleurs, chacun(e) est en mesure de le comprendre, au moins les bonnes volontés : plaisanter et/ou diner avec Satan, même avec une grande cuillère ;  diffuser et légitimer l’antichristianisme au nom, nous le redisons à nouveau,  d’une conception dévoyée de la liberté d’expression,  c’est tout simplement irresponsable et la manifestation d’un individualisme destructeur du bien commun et de la concorde. Merci à « Libération » pour cet article ! Non, décidemment, nous ne serons JAMAIS cet « ESPRIT CHARLIE LA ! »
A l’occasion de cette infâmie perpétrée par qui l’on sait, on mesure la distance qu’il y a entre la violence de ces extrèmistes dépourvus de toute humanité et la protestation que nous manifestons / Hellfest qui pourtant nous taxe justement, avec d’autres, d’extrémistes : il devient plus qu’urgent d’utiliser les mots à bon escient.

Depuis le temps que nous dénonçons la programmation sataniste et antichrétienne du Hellfest diffusant des messages de haine avec le concours des autorités publiques mais aussi l’argent public, Hellfest comme pouvoirs publics seraient bien inspirés de tirer toutes les leçons de cette tragédie et par conséquent de faire enfin preuve de responsabilité et, par conséquent encore, de faire le tri dans la programmation 2016. »

 

Je ne me suis jamais senti, moi non plus, spécialement « Charlie », comme je l’indiquais dans un billet sur Aigreurs administratives. Et je ne pense pas que le deuil et /ou la compassion fonctionnent comme des réfutations a priori d’un éventuel arrière-plan politique , culturel ou philosophique qui poserait éventuellement question. Je n’aime pas le discours de Charlie Hebdo sur l’Islam. Je ne pense pas que les morts rendent caduques le débat sur l’islamophobie. Je ne me souviens cependant pas m’être précipité pour instrumentaliser leur mort au profit de la dénonciation de l’islamophobie, du racisme ou du post-colonialisme (même si certains l’ont sans doute fait, et même si je suis profondément convaincu que de telles questions se posent dans notre société française).  Et j’essaie, sans toujours y parvenir, de penser sur plusieurs niveaux, et de prendre en considération parallèlement, sans les opposer ni minimiser l’un par l’autre, les questions « systémiques » globales, et les rapports individuels victimes/agresseurs, qui ne reproduisent pas toujours les premières, loin de là (il n’y a d’ailleurs jamais qu’une seule cause, même systémique, à un événement, et partir d’un seul angle de vue  ou d’une seul grille, que ce soit l’économie, la géopolitique, la religion, la responsabilité individuelle etc., pour en rendre compte ne me parait jamais fructueux). Et d’observer un temps, sinon de silence, du moins de réserve, par rapport aux tragédies individuelles, qui débordent toujours des rapports sociaux/politiques,/de pouvoir etc., sans non plus jamais s’en détacher totalement. C’est du moins ce que j’ai essayé de faire en janvier, peut-être de manière insuffisante, et cette semaine encore, confronté aux statuts de contacts qui étaient conduits par un choc bien compréhensible à tenir des discours à mon sens excessifs, voire déraisonnables et politiquement dangereux.

J’ai donc été quelque peu étonné de lire cet empressement à faire de cette tragédie une nouvelle flèche à rajouter au carquois de leur arsenal anti-metal et « contre-culture », de cette manière de reprendre quasiment à leur compte le jugement (mais non les méthodes, on est bien d’accord) de l’OEI sur le rock, de tirer parti de ce massacre pour se défendre d’être extrémiste (« vous voyez, il y a pire que nous! »). J’ai interpellé leur compte Twitter sur ce que j’ai d’abord considéré comme une maladresse, et la conversation s’est mal … passée, au point que j’ai fini par les bloquer. Loin de nuancer ou tempérer leurs propos, ou même de convenir que le moment était un peu délicat, ils m’ont sommé de prendre position sur les propos et l’imagerie satanistes de certains groupes invités au Hellfest, tels que Watain ou Archgoat.

Ce qui, au regard du second événement que je souhaitais évoquer dans ce billet, prend une résonance assez ironique.

  • La solidarité et la compassion du Temple de Satan:

Le chapitre de Minneapolis du Temple Satanique a publié ce mercredi sur son site et sa page Facebook le communiqué suivant:

If there is anyone in the Minneapolis area who is Muslim and afraid to leave their home out of fear for some kind of backlash, don’t hesitate to reach out to us. We would be glad to escort you where you need to go without advertising our presence – just big dudes walking you where you need to be. We would also happily accompany you so you can get some groceries. Our offer to the Muslims of the Twin Cities comes from a place of genuine compassion for our fellow human beings. It’s not to ride the tide of sentiment or capitalize on people for further name recognition. Let us know if you or someone you know need the sort of assistance we are offering. If you have contact with the Muslim community, make them aware of our service as well. They can contact us at: curt@thesatanictempleminneapolis.com or our facebook page: https://www.facebook.com/tstmsp/

Ces satanistes, dont on aurait pu penser qu’ils tireraient de l’attentat un nouveau prétexte pour justifier leur hostilité aux religions monothéistes qui se réclament d’Abraham et de son alliance avec Dieu, proposent aux musulmans qui redouteraient de sortir seuls de chez eux de les escorter, de la manière la plus discrète et la moins intrusive possible. De cette manifestation de solidarité, dont beaucoup, beaucoup, beaucoup de chrétiens seraient bien avisés de s’inspirer, je retire les réflexions suivantes:

  1. Je n’ai jamais vraiment compris les réactions extrêmes que semblent susciter chez de nombreux chrétiens les groupuscules satanistes. Ou plutôt, j’ai toujours plus ou moins assimilé ces réactions à une forme de superstition. Il ne viendrait à (presque) personne de suggérer que parce qu’on est chrétien, on est gentil ou dans une relation authentique et profonde avec Dieu. Il me parait assez évident qu’en sens inverse, se dire sataniste n’implique pas une profonde dureté de coeur, et encore moins des liens surnaturels avec des entités maléfiques. J’ai eu ma période où j’ai visité un certain nombre de sites satanistes, où j’ai lu des livres de et sur des satanistes, et l’épithète qui m’est venue à l’esprit est moins « maléfique » qu' »excentrique ».  Entendons-nous bien: tout ce que j’ai lu ou entendu de « sataniste » oscillait pour moi entre un peu ridicule et franchement nocif, et je ne troquerais pas ma foi chrétienne pour aucun de ces discours. Mais cette initiative de membres du Satanic Temple me confirme que l’Esprit souffle où il veut, et que les satanistes ne sont pas moins susceptibles d’annoncer le Christ aux chrétiens que les collecteurs d’impôts et les prostituées des évangiles aux docteurs de la loi, même sans passer par une « conversion » formelle et explicite et un changement de religion. Le coeur (ou le déficit de coeur) déborde les opinions et les engagements idéologiques, même les plus provocants. Il n’y a pas d’essence religieuse qui vient prédéterminer les actes d’une personne. Les actions  individuelles des personnes donnent sa consistance à cette essence religieuse, ou au contraire la vident de sens, quelle que soit cette religion et la réalité et la nature de sa relation à Dieu. Car Dieu s’adresse à des personnes individuelles, aime des personnes individuelles, et non des essences.

2. Le collectif Provocs Hellfest me reproche de ne pas suffisamment m’indigner de la présence de symboles satanistes au Hellfest. Quelques dizaines d’heures après, je tombe sur une organisation authentiquement sataniste (contrairement à plusieurs des groupes qu’ils dénoncent) qui fait preuve d’un sens des responsabilités et d’une solidarité dont ce collectif m’a paru cruellement manquer cette semaine, que ce soit par son instrumentalisation militante de l’attentat, ou par son discours sur l’Islam. Après avoir souligné sur son blog la présence de groupes « anti-Islam » au Hellfest, sans que je parvienne complètement à déterminer si c’est pour s’en féliciter (ces groupes s’opposeraient au « politiquement correct ») ou pour les dénoncer ( les contacts avec les médias etc.), il en tire sur Twitter un certain nombre d’affirmations générales sur l’Islam et le « multiculturalisme »:

J’avais déjà relevé dans un précédent billet, en 2012, la contradiction entre leur dénonciation de l’islamophobie du groupe de black metal Taake et leurs sympathies avérées pour nombre de sites catholiques très hostiles à l’Islam. Je constate aujourd’hui aujourd’hui que leur très haute idée de la culture chrétienne et de la lutte contre le « relativisme » et le satanisme leur fait envisager les questions liées à l’Islam ou aux minorités exclusivement en termes de divergences idéologiques, là où des satanistes, pas plus suspects de sympathies particulières envers l’Islam, et sans engagement devant Dieu, se soucient des conséquences, potentiellement graves, de ces divergences idéologiques sur les personnes, même de leurs adversaires présumés. Ce qui m’a fait irrésistiblement penser au passage de l’Evangile de Matthieu que je cite en titre et en exergue: un fils dit oui au Christ et refuse de se laisser déplacer pour le guetter dans son prochain. Un autre dit non au Christ, et pourtant donne de lui-même pour son prochain (il est vrai que si j’en crois son site principal, cette dénomination sataniste semble reconnaître plus que d’autres une certaine valeur à l’empathie et la compassion). Tout cela me confirme dans ma conviction que le combat du collectif contre le « satanisme » et la « contre-culture » n’a rien de sérieux ni de légitime, et est motivé par des arrière-pensées politiques et non par une authentique démarche évangélique.

3. A ceux qui s’étonneraient que j’accorde tellement de cas au bien être de la communauté musulmane, dans le contexte de l’attentat de vendredi dernier, je réponds que je les invite à lire le témoignage d’un journaliste qui a été pendant 10 mois l’otage de l’OEI, qui a fréquenté quotidiennement ses membres pendant toute cette période, et qui témoigne de leur volonté de cliver musulmans et non-musulmans, et de l’importance de leur refuser cette tentation et de tout faire pour encourager au contraire la coexistence et le dialogue:

« With their news and social media interest, they will be noting everything that follows their murderous assault on Paris, and my guess is that right now the chant among them will be “We are winning”. They will be heartened by every sign of overreaction, of division, of fear, of racism, of xenophobia; they will be drawn to any examples of ugliness on social media.

Central to their world view is the belief that communities cannot live together with Muslims, and every day their antennae will be tuned towards finding supporting evidence. The pictures from Germany of people welcoming migrants will have been particularly troubling to them. Cohesion, tolerance – it is not what they want to see. »

Qui, je le demande, a fait cette semaine, véritablement, le jeu du Diable, des satanistes ou des bons catholiques?

4. Quand je fais référence au passage de l’Evangile ci-dessus, j’ai bien conscience que je ne suis pas pure extériorité par rapport à son message, et qu’il est très possible que je puisse être le fils qui dit oui et ne fait pas, et le collectif celui qui dit non et fait, dans les années, mois, semaines ou jours qui viennent. Ce que je reproche à ce collectif, ce n’est pas tant d’exprimer des opinions avec lesquelles je suis en désaccord, que de sembler aveugle à la complexité du monde, de se contenter d’une grille d’analyse simple et abstraite, une construction intellectuelle, avec laquelle ils analysent et interprètent tout, sans jamais se préoccuper de vérifier et d’éprouver la solidité de leurs principe à la lumière de la réalité concrète des expériences singulières (ce qui les distingue profondément, quoiqu’ils en pensent, du réalisme aristotélicien dont ils se réclament sans doute). Tout dans l’actualité du metal, du satanisme, du rock, de la culture populaire et /ou contemporaine, est une confirmation de leur discours ou est passé sous silence. Même l’assassinat de fans de rock par un groupuscule religieux devient une preuve de la nocivité de l’irréligiosité supposée du rock. Le problème est à mon sens de cultiver les idées et les grands principes, dans leur simplicité séduisante, au détriment des ambiguïtés et des nuances des individus réels. J’ai conscience en écrivant ces mots que je m’attaque moi-même à un discours, au détriment de leurs personnalités réelles dont je ne sais pas grand chose, même si j’ai rencontré certains d’entre eux IRL. Et que cette tentation de l’abstraction jugeante me guette tout autant dans mes échanges avec les tradis, les cathos LMPT, les militants de droite etc. Je pars de leur exemple pour méditer un danger qui me guette tout autant qu’eux: celui de cultiver les divergences idéologiques au détriment d’une certaine capacité d’empathie, de perdre la capacité de se laisser surprendre ou d’être curieux des ressources morales insoupçonnées d’autrui. De se demander si quelqu’un qui semble contredire tout ce que je considère comme bon et beau et vrai est quand même capable de me surprendre et de témoigner en acte d’un bien que j’avais à peine, ou pas du tout, entrevu. De réaliser que derrière le « combat culturel », il y a des individus qui certes, s’inscrivent dans une histoire et dans des rapports de pouvoir, mais qui n’y sont jamais complètement réductibles, ou plutôt, les déplacent sans cesse, d’une manière qui peut être surprenante. J’ai conscience en écrivant ces lignes que certains lecteurs beaucoup plus proches de mes idées que le Collectif Provocs Hellfest pourraient y voir une forme de « dépolitisation », voire de démission face aux injustices sociales. Et cela me parait effectivement une difficulté. Il me semble cependant que l’angle politique, non seulement ne prime pas, mais que c’est précisément dans ses failles, dans les réalités individuelles à la marge, les « exceptions », qu’il n’arrive pas à englober ou résoudre ou dépasser, que se situe l’enjeu principal des luttes sociales/politiques, son enjeu principal. Et j’ai conscience aussi que les personnes du Collectif peuvent aussi bien me surprendre,  et m’ébranler, à tout instant, que je leur demande de se laisser ébranler ou surprendre par des metalleux ou des satanistes ou des musulmans.

5. Il existe en France une initiative, d’origine laïque et non sataniste, qui est née en janvier dernier, après la précédente vague d’attentats, qui a été lancée sous la forme d’un hashtag, #voyageavecmoi, sur twitter, et qui permet à chacun d’entre nous de proposer à des personnes musulmanes qui prennent seules les transports en commun d’être accompagnées. Quelqu’un vient de créer une application (que je n’ai pas encore réussi à faire fonctionner mais je n’ai pas encore suffisamment essayé). J’invite tous mes lecteurs/toutes mes lectrices à reprendre à leur compte cette démarche.

Et quoiqu’il en soit, après une semaine qui a été, comme pour l’immense majorité d’entre nous, bien lugubre, l’initiative sataniste que je citais plus haut a suscité en moi de la joie, et un peu d’espoir. Et me donne envie, rempli que je suis de reconnaissance et d’espérance, d' »embrasser le diable ».

« Christians Against Black Metal »: le retour de la vengeance de la mort qui tue!

Posted in Christianisme et culture, Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal, Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , on 28 mai 2013 by Darth Manu

christians against black metal

J’ai été pas mal absent de ce blog ces derniers mois, du fait, d’une part, d’un alourdissement de ma charge de travail qui devrait se résoudre dans les prochaines semaines, et d’autre part parce que le débat sur le « mariage pour tous » m’a beaucoup préoccupé, pour les raisons que j’ai exprimées sur Aigreurs administratives, et ne m’a pas laissé beaucoup de temps ni de disponibilité d’esprit pour écrire sur le black metal (ni même pour en écouter 😦  ). Ce court billet, sur un sujet relativement anecdotique, se veut donc un coup d’envoi, en attendant que je finisse mes brouillons en court (un billet sur black metal et santé en réponse à un article publié par Etienneweb sur le site du Collectif Provocs Hellfest, un sur la place qu’il convient de donner à mon sens à l’imaginaire sataniste dans l’évaluation du rayonnement culturel du black metal, un sur la fonction du « morbide » dans ce même courant musical, et la suite de mon avant-dernier billet, sur la « guerre culturelle »). Venons-en maintenant au sujet du jour: un de mes contacts facebook a signalé sur son mur la page suivante (Correctif du 5/07/2013: un commentateur me signale qu’il s’agirait d’un fake):

« Christians Against Black Metal. BAN this sick form of « music »

Black Metal is a Perverse, Blasphemous type of music from Scandanavia. It degrades children into Homosexuals, Arsonists and Sodomites. It MUST be banned. »

Je passe rapidement sur l’usage abusif des majuscules, qui donne l’impression que l’auteur partage a minima avec ceux qu’il dénoncent un goût certain pour la dramatisation à l’excès et le spectaculaire, et sur sa fixation évidente (quoique d’actualité) sur l’homosexualité, qui monopolise pas moins de deux des trois conséquences supposées, sur nos chères têtes blondes, du black metal (on trouve quelques figures célèbres d’homosexuels dans le black metal: je pense notamment à l’ancien membre de Gorgoroth puis Godseed, Ghaal. Cependant, il me semble que le milieu du black metal, et plus généralement celui du metal, sont encore loin d’être « gay friendly« , et qu’il y aurait pour les chercheurs en études de genre matière à réflexion sur les stéréotypes sur l’homosexualité, et plus généralement sur la sexualité dans son ensemble, véhiculés par ces msuiques, leur iconographie, leurs textes, etc.).

Je voudrais faire trois remarques sur cette page, non pas parce qu’elle aurait une quelconque originalité qui aurait attiré mon attention, mais au contraire parce qu’elle me parait pour ainsi dire archétypique d’une méthode et d’une vision du monde que la quasi totalité des initiatives chrétiennes de dénonciation du metal ont en commun:

1) un rapport naïf, unilatéral et hégémonique au multiculturalisme:

– Pourquoi naïf? Ce qui frappe dans ce type d’initiative, c’est l’importance donnée à l’intuition fondatrice, qui devient le critère définitif de toute appréciation du sujet, de manière quasi dogmatique. Ainsi, des personnes qui ignoraient tout du metal, n’en ont jamais écouté, ne se sont jamais rendu à des concerts ou des festivals, ne fréquentent pas ou très rarement des métalleux, s’improvisent en quelques mois, voire quelques semaines, des spécialistes, capables d' »alerter » leurs concitoyens sur la « réalité » de cette musique, et d’en remonter aux metalleux les plus aguerris. Il y  là une forme de confiance absolue en son jugement propre et en sa vision du monde bien à soi qui ne me parait pas si commune, et me frappe de plus en plus au fil des années. Comme si tout phénomène s’offrait d’emblée en totalité à notre perception et à notre jugement. Comme si juger du bien et du mal était évident, sans contre-exemples, sans situations trompeuses, sans complexité des réalités observées. Comme si discerner se limitait à constater.

– Pourquoi unilatéral? Lorsqu’on voit des milliers de personnes s’enthousiasmer pour quelque chose qui nous choque et nous parait « contre nature », on pourrait prendre le temps d’essayer de comprendre ce qu’une personne rationnelle peut trouver à quelque chose qui nous parait si détestable, essayer de mieux le connaitre, d’en délimiter les niveaux de discours, de signification, les objectifs réels, l’impact esthétique, la genèse historique. D’essayer de trouver tout ce positif que tant de personnes puisent dans le négatif, de saisir comment elles peuvent prétendre trouver de la joie, voire un sens à leur vie dans l’exaltation apparente de la maladie, du désespoir et de la mort, par exemple. Quitte le cas échéant à en souligner les limites et les contradictions, ou les illusions, éventuelles, d’une manière d’autant plus précise qu’elle est informée et l’aboutissement d’un dialogue en profondeur.

L’auteur de la page qui nous occupe, ainsi que nombre de ses prédecesseurs, adopte clairement une démarche symétriquement inverse. Il montre ce qui le choque (ainsi une interview provocante de Dark Funeral) ou ce qu’il considère élever les âmes (ainsi des exemples de « vraie musique » à ses oreilles), et situe ainsi le gros du travail de comparaison, de hiérarchisation, de compréhension et de discernement du côté de ses contradicteurs. Le post suivant me parait à ce titre exemplaire:

« Y’all are saying that you’re open minded, decent folk. Well, go prove it and go to Church, tomorrow. Attend the Sunday service, and see if it’ll change your view on Christians.
Maybe then you’ll start understanding that we aren’t children raping , crusading monsters. A lot of bad things can be said about the things Black Metal has done in the past, too. And continues to do. »

On pourrait le prendre au mot et renverser sa remarque, en lui suggérant d’aller à des concerts et des festivals, et de discuter IRL avec des metalleux. Ce qui lui permettrait peut-être de constater qu’ils ne sont pas tous des pyromanes, des tueurs ni même haineux envers les chrétiens. Mais il ne semble même pas réaliser une seule seconde la possibilité de cette réciprocité. Parce qu’il ne se situe pas dans un rapport réciproque: il ne mène pas un dialogue, mais donne un enseignement.

– Pourquoi hégémonique? Précisément parce qu’il place la quête de la vérité du côté de ceux auxquels il s’adresse, et le contenu de celle-ci dans son discours propre. Ce faisant, il ne se positionne pas en tant que chercheur, ou même en temps que partisan (qui assumerait le caractère partial et inachevé de son point de vue, tout en l’admettant par là même) mais comme prédicateur. Il ne donne pas sa vérité (qu’il ne comprend pas l’engouement pour le black metal, que celui-ci le choque), mais la Vérité (que le black metal blasphèmerait contre le Saint Esprit, seul péché irrémissible pour les chrétiens, qu’il pervertirait les enfants, pour les transformer en homosexuels, pyromanes, ou encore sodomites, qu’il existe une vraie musique, avec laquelle il n’aurait aucun rapport, etc.). On comprend donc pourquoi il se soucie si peu de discerner la vérité (ou les vérités) du black metal: il vient lui apporter la Vérité. Il se considère comme un messager, plutôt que comme un chercheur. Les prophètes ont-ils étudié les ressorts économiques et sociaux des civilisations sont ils dénonçaient la corruption. Non, ils sont venus apporter non pas leur parole, leurs impressions subjectives, mais la Parole de Dieu qui leur a été confiée. Mais notre compréhension de ce que sont l’amour de Dieu et le blasphème rejoignent-elle celle de Dieu? En imitant la démarche des prophètes du premier testament,ne risquons-nous pas d’oublier ce qui nous en différencie: que nous n’avons pas de mandat explicite et donné d’avance contre telle ou telle situation de corruption? Et qu’étant nous aussi prophètes par notre baptème, mais de manière souvent plus invisible, plus quotidienne, ordinaire, cette parole de Dieu, nous avons à la chercher tout autant qu’à la prédire, et autant dans ce qui nous choque, et pourtant réjouit notre prochain, en cherchant à comprendre cette positivité apparement incompréhensible et paradoxale du négatif

2) un manque de perspective sur la diversité des cheminements et des points de vue individuels:

Que fait cette page? Elle alterne entre dénonciation et évangélisation: elle montre ce qui choque l’auteur dans le black metal, et ce qui le rend heureux dans le christianisme. Elle se veut un témoignage. En soi, c’est très bien. Ce qui me dérange ici, c’est la forme que prend ce témoignage, son caractère purement exemplaire et pour tout dire, subjectif. On a un peu l’impression que l’auteur pense que si ses lecteurs, et l’ensemble des black metalleux, voyaient comme s’ils étaient dans sa tête, s’ils écoutaient la musique comme il l’écoute et voyaient le metal comme il le voit, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.Or, tout le monde n’est pas touché de la même manière par une même musique, que ce soit par rapport à d’autres auditeurs, ou bien suivant le moment de sa vie, et de son cheminement personnel. Certains chrétiens, de toutes sensibilités, sont touchés par le black metal. Ainsi le membre unique du groupe Elgibbor, à sa conversion, a renoncé à son satanisme passé, mais également à toutes ses addictions, mais a persévéré dans le black metal, parce que, à la lumière de sa conversion, il y a vu un moyen puissant d’évangélisation et de témoignage. Inversement, si j’en crois le « révérend » de l’Eglise de Satan Gavin Baddeley, dans son livre L’essort de Lucifer, Anton LaVey, le fondateur de cete dernière, n’aimait aucun groupe de metal, à l’exeption (si je me souviens bien, je n’ai pas le livre sous les yeux) de Mercyful Fate. Il ne suffit pas de dire que les paroles et l’iconographie du black metal sont souvent choquantes, que son son est violent et morbide, mais de faire la cartographie de ses auditeurs, de comprendre qui l’aime et pourquoi, ce que j’ai essayé de commencer dans quelques billets ( le plus approfondi ici), sans avoir encore thématisé cette idée de cartographie qui vient de me venir à l’esprit. Et en partant de ce public et de sa diversité, et non plus des seuls paroles, on commence à appréhender la diversité des personnes et des états intérieurs de vie , y compris pour pour certains profondément spirituels et chrétiens, avec lesquels cette musique a pour effet d’entrer en résonance, ce qui permet d’en dresser un portrait et une compréhension beaucoup plus nuancés que de prime abord.  Et de sortir d’une confrontation binaire des points de vue, entre « pros » et « antis » metal, pour commencer à appréhender les interactions complexes entre les cheminements individuels et les phénomènes culturels, ce qui permet par exemple de proposer des éléments de discernement du multiculturalisme qui ne tombent ni dans le relativisme ni dans la dénonciation, mais qui permettent, pour chaque intersection entre groupes culturels, de mettre en évidence des points de dialogue et de rencontre, voire d' »élevation » commune, et au contraire d’autres qui constituent des ruptures, des clôtures, ou des casus belli. C’est pourquoi je trouve si intéressant (goûts personnels mis à part) d’examiner de manière privilégiée le cas du black metal chrétien, qui, précisément parce qu’il est ouvertement paradoxal et apparemment contradictoire, permet de poser avec netteté et précision les enjeux, les tenants et les aboutissements de la révolte supposée du black metal contre le christianisme, et plus largement contre tout ce qui peut apparaitre comme des idéaux positifs faisant largement consensus dans nos sociétés.

3) la figure imposée de l’enfance en péril:

C’est sans doûte la conjonction avec les « manif pour tous » qui m’y fait penser, mais je suis frappé par cette récurrence de la figure de « l’enfance en danger » chez les pourfendeurs des « contre cultures ». L’enfant, objet malléable à merci, aussi exposé aux influences culturelles « extérieures » qu’il semble bardé de défenses très difficilement pénétrables contre l’enseignement de ses parents et de ses enseignants, serait perverti au jour le jour par le metal, les jeux vidéos, les séries trop violentes, etc. Ainsi dans notre exemple, il risquerait au contact du black metal de développer des prédispositions « perverses » pour les incendies volontaires et la sexualité anale. Je ne dis pas que certains divertissement culturels n’ont aucun impact, et il est tout à fait du ressort des éducateurs de développer chez ceux dont ils ont la charge une conscience claire de ce qui est bien et de ce qui est mal, et le goût du beau et du vrai. Et au préalable, de se former soi-même à ces enjeux. Cela dit, cela semble une curieuse façon de mettre au centre le bien des jeunes générations, que d’accueillir avec méfiance tout ce qui semble nouveau et inhabituel. Eduquer au beau et au vrai, c’est aussi s’éduquer soi-même avec les enfants (ou les adolescents) et découvrir de nouvelles formes de beauté et de nouvelles perspectives sur la vérité et le bien. Non pas que tout est acceptable (et on peut s’interrogerselon moi légitimement sur le « photoréalisme » de certains FPS, sur l’hypersexualisation d’icônes de dessins animés, de bandes dessinées, ou de jeux vidéos). Mais je pense qu’au souci parfaitement légitime de préserver les enfants d’influences nocives peuvent se mêler un certain nombre d’injonctions de nature sociale et comportementale, qui viseraient à valoriser les loisirs qui sont dominants dans leur groupe d’appartenance, et à les dissuader de pratiquer ceux qui y apparaissent dissonnant: ainsi certains vont valoriser des activités « saines » telles que le théâtre, certains sports, la danse, sur les jeux vidéos, les jeux de rôle. D’autres vont suggérer à leur enfant de faire du piano ou de la guitare électrique plutôt que de la basse ou de la guitare électrique. Je caricature un peu, mais je pense que nous sommes tous tentés de valoriser des modèles qui ne sont pas seulement de nature morale, mais qui s’inscrivent dans des rapports sociaux liés à l’habitude et à la perception des rapports de pouvoir dans la société (quelles activités sont associées à la réussite, à une meilleure intégration et quelles autres semblent liées à des formes de marginalités, voire de révolte?). Or, que nous enseigne souvent notre propre histoire: qu’il est dans la nature même de ces normes d’évoluer, instituant leur propre obsolescence à force de répétition et de décalage avec les besoins de chaque génération: ainsi les jeux vidéos, les dessins animés japonais ou le metal lui-même ne suscitent pas la même opprobe que pour la génération précédente, qui elle-même avait lutté pour faire accepter comme des divertissements « convenables » le rock et la lecture de bandes dessinées. Plutôt que de nous braquer, apprenons donc à anticiper ces déplacements, qui constituent des apports de chaque générations par rapport aux précédentes, et prenons conscience que, sans renoncer bien sûr à notre jugement d’éducateur adultes, ce dernier a tout à gagner à se laisser éduquer par les formes nouvelles de culture ou de contre-culture qui choque notre sensibilité, parfois parce qu’elles sont intrinsèquement contestable, mais souvent parce qu’elles annoncent quelque chose de nouveau qui nous parait étranger par rapport à nos valeurs, mais qui anticipe partiellement le génie futur des générations nouvelles. Et demandons si ce qui nous choque fait obstacle à notre perception du bien et du mal, ou bien à notre désir de reconduire sous forme d’injonction culturelle nos critères propres d’identification  à tel ou tel groupe et telle ou telle situation au sein d’une hiérarchie sociale.

Conclusion:

Je me suis un peu éloigné, dans ma troisième remarque, du black metal qui n’est plus si jeune, et dont les initiateurs sont quadragénaires et, pour nombre d’entre eux, eux-mêmes pères de famille (mais tout en m’étant efforcé de rester dans cette thématique enseignement – dialogue / enseignement-prédication). Ces trois brèves remarques avaient surtout pour objet de saisir, sans les approfondir ici-même, ce qui m’apparait de plus en plus comme des types psychologiques et sociaux cohérents de la dénonciation chrétienne des « contre-cultures ». Sans y réduire ou y enfermer tous les discours ni tous les arguments de cette dernière, je commence à me dire qu’une étude de la psychologie, de la sociologie, des cadres intellectuels et des représentations (pour ne pas dire des mythes) des groupes et des particuliers chrétiens qui luttent contre les différents avatars récents de la culture populaire serait, non seulement d’une lecture tout à fait passionnante, mais très intéressantes pour comprendre les positionnements proprement culturels et temporels qui interagissent, dans l’Eglise, avec ce dépôt de la foi qui unit ses membres, et qui conditionnent en partie la manière dont elle aborde, à une époque donnée, les combats qui sont les siens, et l’image qu’elle donne d’elle-même et de son message à la société profane. Ce qui a sans doute été fait par des gens beaucoup plus compétents que moi, mais dont je prends de plus en plus conscience de l’importance dans les enjeux d’évangélisation et de témoignage: qu’est-ce qui dans notre compréhension du Beau, du Bien et du Vrai, nous vient de l’esprit, et qu’est-ce qui nous vient des usages et des intéressements qui nous sont légués, socialement et culturellement, par notre époque, notre lieu de vie et notre milieu? L’opportunité de la question est évidente; le contenu de la répons sans doute moins…

« Guerre culturelle », communautés et rapports de pouvoir 1/2

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 19 mars 2013 by Darth Manu

Mayhem - Grand Declaration of War

Je repousse une fois de plus, provisoirement, mes brouillons de billets en cours, pour livrer quelques réflexions générales sur les affrontements de pouvoirs entre communautés, sous l’angle culturel, à partir de la lecture d’un impressionnant dossier sur le sexisme chez les « geeks », écrit par la « gameuse » féministe Mar_Lard pour le blog Genre!, et des tweets qui suivent dont elle est l’auteure, et qui répondent à certaines critiques de sa démarche:

Je ne vais dans ce billet, pas plus que dans  celui qui lui fera suite,  ni commenter sa critique de la culture geek, étant loin d’être spécialiste des exemples qu’elle donne, ni m’étendre, sur le fond du moins, sur la question du féminisme et du mouvement LGBT  (j’en parlerai longuement, mais sans juger dans un sens ou dans l’autre leur combat), qu’il m’arrive d’évoquer sur mon autre blog, mais sur lesquels j’ai un regard très extérieur. Je précise également que si je dresse un parallèle entre deux combats très différents et souvents opposés, je ne mets pas sur le même plan toutes les oppressions qu’ils dénoncent… J’ai pour seule ambition dans les lignes qui suivent d’exposer les réflexions que je tire, pour « mon combat » à moi qui concerne les relations entre les communautés métalleuse(s) et chrétienne(s) et les enjeux culturels et sociaux qui y sont liés, de la lecture de son article et de ses tweets, de la polémique qui y est liée, et de ce que cela m’apprend sur les conflits de pouvoir  dans le contexte de la culture… Pour cela, dans le présent article, je traiterai de la notion de guerre  culturelle, à partir des exemples opposés de la conception proposée par les catholiques engagés contre « la culture de mort », et de celle théorisée par les militants féministes et LGBT, et des pratiques qui ont été développées de part et d’autres pour la mener, puis, dans un second billet, je développerai une crtique de son caractère aporétique, voire contradictoire à son objet qui est, dans les deux cas, la lutte contre l’oppression par le dominant du dominé, puis tenterai d’expliciter ce qui constitue mon éthique personnelle de la coexistence et du dialogue (qui n’implique pas de renoncer à ce combat mais de poser un certain regard sur lui)…

1) sur les notions de « communauté » et d' »oppression »:

Les milieux catholiques opposés au mariage pour les personnes de même sexe et les militants pro mariage pour tous, au delà de leurs vastes et semble-t-il insurmontables divergences culturelles, politiques et philosophiques, ont en commun une intuition commune: celle du pouvoir insidieusement normatif de la culture dominante, qui fait tenir pour « évidents » et « de bon sens » des discours et des usages éminemment critiquables sur les plans historique, philosophique, et parfois moral.

Les catholiques, comme je le rappelai dans un article récent, parleront volontiers, à la suite du pape Jean-Paul II, de « culture de mort », et de « structures de péché »:

« Comment a-t-on pu en arriver à une telle situation? Il faut prendre en considération de multiples facteurs. A l’arrière-plan, il y a une crise profonde de la culture qui engendre le scepticisme sur les fondements mêmes du savoir et de l’éthique, et qui rend toujours plus difficile la perception claire du sens de l’homme, de ses droits et de ses devoirs. 

[…] 12. En réalité, si de nombreux et graves aspects de la problématique sociale actuelle peuvent de quelque manière expliquer le climat d’incertitude morale diffuse et parfois atténuer chez les individus la responsabilité personnelle, il n’en est pas moins vrai que nous sommes face à une réalité plus vaste, que l’on peut considérer comme une véritable structure de péché, caractérisée par la prépondérance d’une culture contraire à la solidarité, qui se présente dans de nombreux cas comme une réelle « culture de mort ». Celle-ci est activement encouragée par de forts courants culturels, économiques et politiques, porteurs d’une certaine conception utilitariste de la société.

En envisageant les choses de ce point de vue, on peut, d’une certaine manière, parler d’une guerre des puissants contre les faibles […]. » (Encyclique Evangelium Vitae, 11 et 12).

Certains catholiques (dont les membres du Collectif Provocs Hellfest qui sont, au moins pour certains, des activistes d’ICHTUS) à partir de là n’hésitent pas à parler d’une « guerre culturelle »:

« La guerre culturelle est pourtant une réalité, un moyen détourné et moderne de mener une guerre de conquête classique, ou encore une lutte idéologique, mais en passant par les cœurs et les émotions avant de passer par les territoires.

Voici la définition qu’en donnait le général Arnaud de Foïard [4] au cours des années 1980 : « La guerre culturelle est un moyen de domination et de conquête par perversion de l’équilibre culturel de l’adversaire. Certes, de tous temps et plus particulièrement en Orient, les affrontements humains s’accompagnèrent d’actions de dégradation du moral de l’adversaire, mais la guerre culturelle revêt une toute autre ampleur et trouve son efficacité en dehors du choc des armes. Il s’agit d’un moyen de combat des temps modernes, qui agit sur la perception qu’ont les individus du monde et de la société dans lesquels ils vivent, afin de créer des courants d’opinion et d’orienter les comportements individuels et collectifs vers la déstructuration interne et le rejet de cette société. Le but de la guerre culturelle est la conquête pacifique du pouvoir politique par la prise de contrôle des esprits des citoyens ».Cette méthode d’agression a été mise en place à sa plus grande échelle par l’URSS, du temps de sa puissance. Mais aujourd’hui que son appareil militaire, politique et idéologique s’est effondré, les ravages de la guerre culturelle se font encore sentir. L’adage qui veut que « morte la bête, mort le venin », ne s’applique hélas ici qu’imparfaitement, et bien imprudent serait celui qui sous-estimerait la capacité de nuisance que conserve encore le poison de la guerre culturelle.[…]

C’est une œuvre de discorde systématique, un travail volontairement dévastateur dont les conséquences sont considérables.

La première d’entre elles est la perte des repères, et le rejet du passé et des héritages. Dans les pays occidentaux, cela s’est traduit par une forte déchristianisation, un flou des identités de plus en plus accentué, une dislocation du lien social, l’oubli du sens du réel, et pour finir, le développement d’un individualisme de plus en plus massif.

La guerre culturelle inaugure par ailleurs la formation de sous-cultures (culture de masse, culture de la nouveauté, culture du plaisir), qui produisent des « sous-hommes ».

Au final, la subversion de la société civile déstabilise complètement la société politique. Un sentiment de culpabilité, de haine de soi, de son pays, de son passé, engendre de la méfiance et le rejet des corps et des organisations. La famille, l’Etat, l’entreprise, l’Eglise sont les victimes de cette défiance instillée peu à peu. L’homme ainsi coupé de tout ce qui lui donnait sens un profond se retrouve pour finir seul, oppressé par un sentiment de détresse dont il ne peut se défaire.

On comprend alors aisément qu’une société ainsi contaminée devienne une proie beaucoup plus accessible pour un totalitarisme qui se présente comme la solution aux maux qu’il a lui-même engendrés. Et si l’Union Soviétique ne parvint pas intégralement à ses fins vis-à-vis du monde occidental, nul ne pourra contester que le schéma de subversion que nous venons d’évoquer corresponde exactement à la débâcle culturelle qu’a connue la seconde moitié du XXème siècle.[…]

Les chrétiens ne peuvent se contenter d’être des témoins ou des consommateurs culturels. Il leur faut devenir des acteurs complets, pour prendre des responsabilités dans les réseaux et les relais de la culture, et pourquoi pas, participer à l’émergence des nouvelles formes de la culture, et les faire prospérer.

Il ne faut pas se contenter de conserver, de faire mémoire, de se plonger dans ce qui fut, de nous réfugier dans le révolu ; il faut faire en sorte que ce qui vient du passé reprenne vie, et délivre aujourd’hui la vérité pleine de dynamisme dont les hommes d’aujourd’hui ont cruellement soif.

Entendons-nous bien pour finir : le but à poursuivre n’est pas de prendre le pouvoir culturel afin de manipuler les intelligences, les personnes et les sociétés, mais pour restaurer une vraie culture qui libère et qui élève, une culture qui rapproche de Dieu. Les deux réalités définies plus haut sous le terme de « culture » doivent donc être converties. Il y a un climat à reconstituer dans la société même, et cela au service des personnes et de leur vie intérieure. La société doit servir les cœurs et les âmes, la culture doit servir la culture.

Restons aussi bien conscients que la guerre culturelle, d’une certaine façon, n’aura jamais de fin, parce que la lutte des idées continuera toujours. La vérité devra toujours être défendue, soutenue, et illustrée contre le mensonge. Le venin de la subversion marxiste n’est pas mort, mais au moins n’y a-t-il plus de glandes venimeuses pour le produire. Ne croyons pas pour autant que l’esprit de Révolution en tant que tel soit éteint : il restera au contraire toujours à l’œuvre. » (ICHTUS, dossier « les enjeux de la culture »).

Les féministes et militants LGBT, pour un certain nombre d’entre eux, se réfèreront volontiers aux travaux de recherche universitaire récentes en sociologie, en anthropologie, en neurologie, en philosophie, en histoire, en littérature, en linguistique et ailleurs pour mettre en évidence le caractère construit d’un certain nombre de normes sociales tenues communément pour naturelle, par exemple la différence des sexes ou encore « l’hétérosexualité obligatoire »:

« Le corps est le lieu où se cristallise des rapports sociaux de
sexe, des représentations, des pratiques. Toutes les sociétés
tendent à vouloir finalement socialiser ce corps en lui donnant des orientations pour être conforme à ce qu’elles en entendent. Une des règles principales autour desquels les individus organisent le vécu de leur corps est celle de la différence des sexes. Rappelons que c’est une des grandes règles sur laquelle repose l’organisation sociale de la plupart des sociétés (Héritier, 1996). Notre corps sexué, parce que nous naissons avec des caractères sexuels primaires, selon que nous sommes homme ou femme,
ferait l’objet d’un processus de genrisation et, deviendrait ainsi un corps genré.

Dès la naissance la personne fait l’objet d’une sexualisation. On sexualise ces autres choses, qui ne sont plus biologiques, mais qui sont ces manières d’être, de penser en société selon entre autres une catégorisation sexuée. On donne finalement des caractéristiques sexuelles à du social et, cela s’inscrit dans le vécu de l’individu au quotidien. On renforce son appartenance au groupe masculin ou à celui féminin selon les modèles proposés par la sociétédans laquelle il vit. L’appropriation par la société a lieu, le corps est socialisé. Le genre féminin et le genre masculin, en tant que constructions sociales, sont nés. Les poupées aux petites filles et les camions aux garçons ! Il n’y a pas de doute le genre est un construit social qui s’est nourrit au creuset de différences sexuelles biologiques, posant ainsi le sexe biologique comme catégorie sociale, et qui s’en est servi comme alibis pour instaurer des inégalités sociales de sexe. Comme le souligne Marina Burakova-Lorgnier, le point de vue essentialiste cautionne cette
catégorisation selon le sexe et explique les différences genrées du fait de différences biologiques. En effet, le fait même de dire que nous naissons avec un corps sexué peut être pensé comme une construction sociale.

Face à cette attente de normativité de la part des sociétés, gare à ceux qui n’ont pas voulu choisir les voies des modèles proposés par celles-ci. Jugés déviants, ils ont bien souvent fait l’objet de stigmatisation, voire de mise à l’écart de la société où ils sont nés. » (« Corps et sociétés à l’épreuve du changement: du corps sexué au corps genré », Chrystelle Grenier-TorresSociologue, chercheure associée au laboratoire SSD-ADES,Pôle Grand Sud Ouest-Genre en Action, Bulletin « Genre en action » n°4).

L’essentialisation de contructions sociales (l’hétéronormativité ou le modèle cis genre, par exemple)est menée, de manière insidieuse, par l’éducation, par une certaine recherche universitaire (la scientifique féministe Anne Fausto-Sterling parle du rôle social normatif de la biologie, qui a longtemps construit deux sexes homogènes à partir de données biologiques parfois beaucoup plus diffuses: cf mon article sur les études de genre sur mon autre blog), mais aussi par la culture. Ainsi, dans le cas de la culture « geek », Mar_Lard montre comment le point de vue du mâle blanc hétéro cis genre est posé, tant dans les représentations culturelles en elles-mêmes que dans le discours porté sur elles par la communauté, comme un passage obligé, une forme de « vérité » obligatoire,  au point de rendre possibles et mêmes banals les pires phénomènes d’exclusion et de harcèlement.

Au delà de cette prise de conscience commune d’une « guerre culturelle », il est clair que ces deux visions présentent de vastes différences. La première présente le caractère normatif insidieux de la culture comme un phénomène historique récent (conséquence du communisme pour Ichtus) et la conséquence d’une volonté consciente (du moins à l’origine) de subversion, en vue d’une « révolution » des valeurs. La seconde le présente comme une propriété structurelle de toute société, la manière dont tout groupe dominant, va, le plus souvent inconsciemment, essentialiser les raisons contingentes de sa prise de pouvoir pour les rendre invisibles et incritiquables. La première va se présenter comme une restauration, celle de valeurs qui sont déjà connues, nous sont données de manière immuable et éternelle par l’Eglise, mais ont été subverties et rendues méconnaissables. La seconde va plutôt se ranger du côté de la subversion, non pas d’un ordre établi en tant qu’il est un ordre établi, mais parce qu’il apparait comme un instrument d’oppression des plus faibles par les plus forts. Enfin, il est clair qu’en terme de contenu, chacune tend à considérer comme bon ce que l’autre considère comme mauvais, mauvais ce qu’il considère comme bon, et « évident » ce que l’autre remet fondamentalement en cause: ainsi, pour les catholiques, la « complémentarité des sexes est une évidence pour la droite raison », et l’égalité « réelle » n’est pas une finalité en soi, ni même un objectif qui fait sens.

Au delà de ces très fortes divergences, restent en commun, outre le fait de la guerre culturelle elle-même, la revendication de la défense des plus faibles contre les plus forts, la conviction que « l’adversaire » n’est pas tant le désaccord de l’autre en lui-même que des pseudo évidences implantés de manière structurelle dans notre culture commune par des rapports de pouvoir qui rendent invisibles des formes d’oppression et d’injustice, et la conviction que cette guerre est un travail de longue haleine, sans doute toujours à renouveler:

 » Restons aussi bien conscients que la guerre culturelle, d’une certaine façon, n’aura jamais de fin, parce que la lutte des idées continuera toujours. La vérité devra toujours être défendue, soutenue, et illustrée contre le mensonge. Le venin de la subversion marxiste n’est pas mort, mais au moins n’y a-t-il plus de glandes venimeuses pour le produire. Ne croyons pas pour autant que l’esprit de Révolution en tant que tel soit éteint : il restera au contraire toujours à l’œuvre. » (Ichtus, idem).

L’approche que les études de genre donnent de la culture comme « invisibilisation » et essentialisation de rapports de pouvoirs construits socialement, me parait particulièrement féconde, en ce qu’elle permettent, par exemple dans le conteste des rapports entre christianisme et metal, qui est l’objet principal de ce blog, de démonter certaines évidences suspectes. Ainsi, le fameux « le black metal est par nature satanique et anti-chrétien » est faux historiquement ( il existe des groupes de black metal chrétien dès le début des années 1990 et dans plusieurs pays, et la scène s’éloigne peu à peu au fil du temps de ses racines satanistes) et ne veut pas dire grand chose sur le plan littéral (le black metal est un courant musical, le christianisme une religion, et le lien d’opposition entre les deux parait malaisé à expliciter: cf. mon billet « Holy Unblack Metal?« ). Par contre, cet énoncé arrange un groupe considéré comme plus important numériquement et plus ancien dans le black metal, qui choisit d’exprimer par cette musique les difficultés personnelles de certains de ses membres avec la religion chrétienne, et également certaines factions du christianisme, pour qui une « culture de mort » visible et spectaculaire constitue un vecteur efficace de motivation et de mobilisation.  Malgré son caractère inintelligible et intrinsèquement contradictoire, il est présenté comme une évidence (et symétriquement le « black metal chrétien » comme un « oxymore ») parce qu’il essentialise et rend invisible les convictions contingentes des groupes dominants au sein de chacune des deux communautés.

2) sur le « militantisme », le lobbying, et « l’indignation »:

Un autre point commun pour le coup très visible des défenseurs de ces deux visions, ce sont les moyens d’action par lesquels ils choisissent souvent de mener cette « guerre culturelle »: le militantisme politique, et lobbying, et « l’indignation ». En effet, si l’ennemi est une normativité culturelle insidieuse, qui ne cesse de rendre invisibles des phénomènes d’oppression et d’essentialiser des rapports de force contingents, d’endormir chacun d’entre nous, en somme, l’enjeu, pour le militant, va être de réveiller la société, et de rendre visible, par une veille constante, ce qui ne cesse de se dérober à nos regards et à notre pensée.

Il va nommer ce qui est rendu innommable, par la mise en place d’ une veille de tous les signes discrets (ou non) d’oppression (les stéréotypes de genre dans la culture, les initiatives laïques type interdiction de crèches, etc.), par la création de néologisme qui permettent de mettre une appelation sur des discours et des pratiques rendues évidentes et invisibles par la pensée dominante (homophobie, hétéronormativité, ou encore homosexualisme, christianophobie), par la mise en évidence théorique d’un système d’occultation de la vérité .

Il va alerter, par des blogs, par des pétitions, par la sollicitation des politiques, par des campagnes de presse, par des pressions sur les actuers de la société et de la culture (pouvoirs publics, entreprises…) , des détournements, des parodies (on songe aussi bien à Superman en costume « traditionnel » de super héroïne qu’au clip parodiant Inquisitio l’été dernier)… Jouer sur l’émotion aussi bien que sur la raison, en « indignant », en montrant les conséquences injustes, inégalitaires, mortifères, de certains discours et certains usages…

Il va combattre, en intentant des procès, en demandant des lois plus restrictive de la liberté d’expression sur certains sujets, etc.

Bref, sans se faire d’illusion sur un hypothétique « grand soir », il va chercher à opérer une prise de conscience dans les mentalités, à rendre davantage visible son combat pour que l’évidence morale de celui-ci passe du statut d’invisible à celui de visible, et soit intégré progressivement dans le point de vue du groupe dominant.

Et il est évident, pour prendre par exemple le cas du féminisme, qu’une telle démarche permet de changer des choses: droit de vote pour les femmes, généralisation de l’accès à toutes les catégories professionnelles, effacement de la conception hiérarchique du rapport homme/femme. Côté catholique, beaucoup de personnes estiment qu’un relatif manque de combativité de l’Eglise dans les années 1970, une certaine stratégie de « l’enfouissement », a largement contribué à la déchristianisation de la société, et la transformation graduelle des catholiques en minorité (une grosse minorité quand même, comme leur pouvoir de mobilisation ces derniers mois le démontre).

Il reste que cette guerre culturelle transforme la société en un champ de bataille permanent, générateur à son tour d’exclusions et de confiscations de paroles, pour les personnes se situant entre les partis ou à la fois dans différents partis, ou hors de ceux-ci.

Dans la seconde et dernière partie de cette série de billets, à paraitre d’ici le courant de la semaine prochaine, j’analyserai la manière dont les normes ne cessent d’évoluer et de réapparaitre par là où elles emblaient s’anéantir, à partir de la réflexion de Judith Butler sur le pouvoir et la norme. A partir de là, (en quittant la philosophie de J. Butler) j’essaierai de montrer que les mécanismes de cette guerre culturelle, qui ne cesse de se rallumer et de reconstruire des oppositions et des casus belli, n’a pour seul horizon que la coexistence des différentes parties, qu’elle soit pacifique ou belliqueuse, et j’essaierai à partir de là d’exprimer et de défendre mon éthique personnelle du dialogue et de l’entre-deux, que je souhaite attentive aux principes qui dirige mon action, mais aussi aux exclusions que celle-ci crée inévitablement à son tour par la transformation des normes à laquelle elle contribue nécessairement, et d’en proposer une application au débat metal/christianisme…

Pourquoi je défends le Hellfest: F.A.Q.

Posted in Hellfest with tags , , , , , , , , , , on 19 novembre 2012 by Darth Manu

A quelques jours des premières annonces de groupes pour l’édition 2013 du Hellfest (qui seront diffuséesen principe le jeudi 29 novembre 2012 à 14h sur le site de celui-ci), et alors que ses critiques habituels fourbissent déjà leurs armes, il me parait utile de rappeler les grands axes de ma position sur le Hellfest.

Je le fais cette fois sous forme d’un FAQ, tant pour mettre à disposition des lecteurs, cathos et/ou metalleux, et/ou curieux, une synthèse plus générale que d’habitude de mon point de vue, que pour préparer la table ronde autour des relations entre christianisme et metal, qui aura lieu ce dimanche à l’initiative du diocèse de Lyon, et où des questions en relation avec cette polémique seront certainement posées.

– Le Hellfest est-il christianophobe?

« Christianophobe » est un néologisme qui désigne l’hostilité ou l’aversion envers le christianisme. Au dela de la simple antipathie, ou de l’opinion hostile, il exprime de par son étymologie (« -phobe ») un sentiment intense qui peut aller jusqu’à la peur iraisonnée ou à la haine.

Dire que le Hellfest est christianophobe, ce n’est pas seulement constater que certains des groupes qu’il invite, ou certains des festivaliers qu’il accueille, semblent hostiles au christianisme. C’est impliquer que ce festival dans sa finalité même, dans sa raison d’être, constitue une offensive délibérée contre le christianisme en tant qu’institution et en tant que sentiment religieux.

Or rien ne permet de l’affirmer. Le Hellfest est un festival de musique spécialisé dans le metal, ce qui l’amène certes dans les choix qui sont les siens à recueillir l’héritage d’une tradition musicale longtemps marquée par des relations tumultueuses avec le christianisme, qui transparaissent dans les paroles et les thématiques de nombreux groupes de premier plan. Pourtant, le Hellfest a également à plusieurs reprises invité des groupes chrétiens, dans des registres où ils percent actuellement, comme le metalcore. Ainsi, Betraying the Martyrs s’y est produit l’an dernier, et August burns Red en 2012 et en 2009 (et a donc été invité avant que la polémique prenne une ampleur sérieuse). Sa direction a également accepté en 2010 de participer à une table ronde entre métalleux et chrétiens à l’initiative de la radio catholique nantaise Radio Fidélité, même si elle s’y est cantonnée à des considérations de type artistique et financier.

De manière générale, je suis très réservé sur le terme « christianophobie », qui de même que la plupart des mots en « -phobie », me parait avoir des connotations plus polémiques que descriptive, et enfermer « l’adversaire » dans une position stigmatisée d’emblée comme irrationnelle, plutôt que de donner une intelligence plus précise et exacte de ses positions, des arguments qu’elles font valoir et de leurs limites.

– Pourtant son nom peut se traduire par « fête de l’enfer »!

« Fête de l’enfer » n’est pas la seule traduction possible de ce terme, mais est mise en avant par certaines associations catholiques parce qu’elle illustre davantage leurs craintes. De manière très naturelle, « Hellfest » peut aussi se traduire par « fête d’enfer », au sens de pleine d’entrain. Le prêtre traditionnaliste Guillaume de Tanoüarn avait proposé en 2011 la traduction « putain de fête ».

Avant le Hellfest, il y avait en 2002 le Hardcore Furyfest, renommé par la suite Furyfest, à Rezé puis au Mans. En 2005, l’entreprise à l’origine de ce festival déposa le bilan à la suite de très grosses difficultés financières et matérielles. En 2006, l’un des organisateurs du Furyfest, Ben Barbaud, lance le Hellfest à Clisson, avec une affiche moins centrée sur le hardcore, et ouverte à de nombreux groupes de metal. L’appellation « Hellfest » n’est pas choisie ex nihilo. Elle fait référence au festival canadien du même nom. Il s’agissait de profiter de la renommée de ce dernier, avec l’accord de son orga, tout en trouvant un nom proche sémantiquement du Hellfest, comme Ben Barbaud le confiait à l’époque à Metalorgie:

 » il a été en effet question de partir sur un projet similaire et donc en discutant avec keith du hellfest us, il ne voyait pas de problèmes à ce que nous prenions le même nom, étant sur 2 continents différent, la concurrence est nulle et non avenue donc on trouvait ce nom facile, agressif et le plus proche de celui qui avait été donné avec le furyfest, on ne voulait pas non plus tout reprendre à zéro, donc on a essayé de repartir sur un truc établissant un lien plus ou moins évident…« 

Il apparait clairement, à la lueur de ces propos, que le terme « Hellfest » n’a pas été choisi en fonction de sa connotation « religieuse », mais de sa proximité sémantique avec « fury ». Et que donc la traduction la plus adéquate n’est pas « fête de l’enfer », mais « fête d’enfer ». Après, il est possible que le choix de ce terme par le festival canadien d’origine ait aussi constitué un clin d’oeil à la réputation sulfureuse qui est donnée par certains chrétiens au métal, et plus largement à l’ensemble des dérivés du rock, mais il ne s’agirait alors que d’un clin d’oeil.

En conclusion, on voit qu’il n’y a aucune preuve que ce terme est été choisi pour blesser le sentiment des chrétiens, et de nombreux éléments qui tendent à prouver qu’il a été choisi pour des raisons qui n’ont rien à voir avec un agenda « christianophobe ».

– Oui, mais il invite pourtant des groupes dont les paroles et/ou la mise en scène sont violemment anti-chrétiennes!

Le Hellfest est un festival de metal, et il est vrai que ce dernier a longtemps eu des rapports très difficiles avec les milieux chrétiens. Cela se ressent dans les paroles de nombreux groupes de premier plan, qui ont fait l’histoire de ce registre musical. La question qui est posée ici dépasse le seul Hellfest, et nécessite d’être ramené, de façon beaucoup plus large, à celle des rapports entre christianisme et metal.

Tout d’abord, un peu d’Histoire: loin de constituer une singularité du metal, ses thématiques « diaboliques » s’inscrivent dans l’histoire des musiques actuelles dérivées du blues. Le guitariste Robert Johnson avait la réputation d’avoir signé un pacte avec le diable pour devenir un virtuose du blues. De nombreux groupes de rock ont flirté dans leurs paroles ou leur attitude avec une certaine imagerie satanique, l’un des plus emblématiques étant les Rolling Stones, qui sort en décembre 1967 un album intitulé « Their Satanic Majesties » et qui entretient une réputation sulfureuse, mais qui prend ses distances avec ces provocations après le festival d’Altamont, qui, organisé de manière catastrophique, fit quatre morts en 1969. On constate aujourd’hui que ces courants, le blues, le rock, qui ne scandalisaient pas moins les générations précédentes que le metal extrême aujourd’hui, bien loin de sombrer de plus en plus dans la transgression, se sont au fil du temps rangés et intégrés. Ils se sont assagis à mesure que les musiciens vieillissaient, que la musique était mieux connue et davantage partagée.

De même, si on considère les quarante ans depuis lesquels le metal existe, on constate que les vingt premières années ont vu se succéder des styles de plus en plus radicaux, à mesure que ceux qui défrayaient tout d’abord la chronique finissaient par rentrer dans le rang et paraitre acceptables. Se sont ainsi succédés dans la mise en scène d’une révolte de plus en plus radicale le heavy metal, le thrash, le death metal, le black metal… Après le début des années 1990 et les polémiques provoquées par les agissements de certains groupes de black metal, on n’assiste plus à une telle escalade. Si certains groupes de metal extrême maintiennent un discours jusqu’au boutiste, leur public s’est diversifié, comptant même de nombreux chrétiens, et a largement pris ses distances avec le discours sataniste et occultiste pour centrer son intérêt sur la dimension musicale de ces courants. En témoigne le glissement sémantique du terme « black metal » au fil du temps, qui dans les années 1980-début des années 1990, désignait  des groupes de metal avec des paroles sataniques, et qui maintenant se réfère à une certaine identité musicale (chant crié, tremolo pickings, blast beats, …), quand bien même les paroles déploieraient un imaginaire non pas nécessairement blasphématoire ou antichrétien, mais fantastique, naturaliste, onirique, ou même chrétien. Ce qui ne signifie pas qu’il n’est pas intéressant de s’interroger sur les liens éventuels entre la création musicale et l’inspiration « ténébreuse » qui a présidé à celle-ci, au contraire, mais c’est une question beaucoup plus subtile et nuancée et moins violemment à charge contre les personnes et le metal en lui-même que de poser sommairement l’équation: groupe déployant un imaginaire d’inspiration satanique = satanistes.

Alors certes, on voit chaque année dans les groupes invités au Hellfest, au côté de ceux qui comme Slayer, utilisent l’imagerie satanique uniquement pour son caractère spectaculaire, sans conviction personnelle derrière, d’autres formations qui expriment de manière sincère des convictions et/ou satanistes, et/ou antichrétiennes, et/ou occultistes, comme Marduk, par exemple. Cela ne signifie pas que le festival les invite pour ces convictions, ni ques les festivaliers qui assistent à leur prestation les partagent nécessairement. Comme je le montrais dans un article précédent, la signification littérale, dénotative, des paroles et de la mise en scène d’un groupe prend des connotations différentes, subit des dépalcement de sens, suivant le cadre de la représentation et son public, a fortiori quand les paroles sont inaudibles sur scène comme c’est le cas de la plupart des groupes « polémiques »:

 » »Le lecteur apporte lui-même ses propres connotations: il apporte aux textes sa propre expérience et ses autres lectures, en déplace les significations grâce à son imaginaire » (Espace français .com, La dénotation et la connotation).

De même que l’auditeur ou le spectateur, dirais-je.

Une svastika prend une certaine signification dans un contexte européen, et un autre radicalement différent en contexte hindou. D’ une manière analogue, on pourrait dire qu’un concert de Marduk, mis en scène de la même façon, avec les mêmes paroles, aurait une certaine signification dans le cadre d’une messe noire, où chaque participant aurait un livret avec les paroles, une autre signification lors du Hellfest, au milieu de groupes beaucoup moins engagés religieusement, dans un contexte festif où personne n’entend clairement les paroles et où la bière coule à flot, et encore un autre dans une assemblée de musiciens, qui seraient beaucoup plus attentifs à la performance musiclae qu’aux paroles ou à la mise en scène. De même que si on transposait la liturgie d’une messe catholique sur une estrade du Hellfest au milieu d’un public éméché, sa signification pour les specteurs serait sans doute profondément différente qu’au sein d’une église (et pour le coup sans doute proche du blasphème).« 

Si je puis me permettre d’apporter mon témoignage personnel, j’ai assisté à une partie du Hellfest 2011, et à la totalité du Hellfest 2012. Lors de ce dernier, je portais durant l’intégralité des trois jours le crucifix des dernières JMJ en évidence sur un T-Shirt de metal. J’ai eu droit à quelques regards furtifs sur ma poitrine, mais personne ne m’a fait de réflexion ou créé des problèmes, bien que je me sois cantonné l’essentiel du temps aux scènes spécialisées dans le death et le black metal. Et bien que j’ai assisté aux concerts de plusieurs groupes très controversés, comme Nécros Christos, Taake, etc., pas un instant je n’ai eu l’impression que ce qui rassemblait l’auditoire était d’ordre idéologique et non musical. Pour tout dire, j’ai vu coup sur coup le vendredi matin la prestation du groupe chrétien Betraying the martyrs sur le Main Stage 2, et celle du groupe de black d’inspiration satanique Merrimack sur la scène The Temple, et au dela des différences musicales, si je n’avais pas connu ces groupes au préalable, je ne pense pas que j’aurais été capable de deviner de manière certaine leurs a priori respectifs sur la religion. C’est donc bien pour leur musique que ces groupes sont invités et applaudis aux Hellfest, et non pour un hypothétique assentiment des organisateurs ou du public dans son ensemble au discours de certains d’entre eux. Se fonder sur leur présence pour déduire que le Hellfest dans son ensemble est satanique ou antichrétien, c’est prendre la partie pour le tout, ce qui en bonne logique est un sophisme.

– N’y at-il pas eu certaines années des groupes invités qui versaient quelque peu dans le néo-nazisme?

En 2011, le Hellfest a invité le groupe de black metal Satanic Warmaster, qui n’est pas à proprement parler un groupe de NSBM (National Socialist Black Metal), mais dont le leader, Satanic Tyrant Werewolf, ne cache pas ses sympathies pour le nazisme, et qui a fait en 2008 une tournée avec deux groupes de NSBM, Absurd et Der Stürmer. Plusieurs autres groupes invités et des festivaliers ont fortement contesté ce choix de programmation, ce qui a conduit la direction du festival a annulé Satanic Warmaster, en les termes suivants:

« Le Hellfest a décidé seul et en âme et conscience d’annuler la prestation de Satanic Warmaster. Il ne s’agit aucunement d’une décision prise suite à des pressions reçues par différents groupuscules hostiles à la manifestation. Nous avions décidé de confirmer cet artiste lorsque nous nous sommes aperçus qu’il y avait une forte demande. L’idéologie et la politique menées par certains artistes n’ont jamais été des critères de sélections pour le festival, nous laissons tout à chacun le droit de se faire une opinion sur les artistes présents au festival et il n’est pas question d’amener notre manifestation sur des terrains de cet ordre qui n’ont plus rien à voir avec la musique.

Cependant nous avons reçu un nombre importants de plaintes émanant d’une partie des festivaliers mais également d’une partie des artistes jugeant cet artiste contraire à l’état d’esprit du festival et prêt à en découdre lors du festival pour faire valoir leurs opinions contraires. Nous ne sommes pas là pour prendre position dans ce débat. Le Hellfest est une fête avant tout, il ne cherche pas à diviser mais plutôt à rassembler un public sous une même bannière, la passion pour les musiques extrêmes. Dès lors il nous est apparu impossible de trouver une solution adéquate sans risquer d’arriver à un point de non retour et de risquer des débordements lors du festival qui se déroulera en juin prochain.

Le Hellfest n’est pas là pour juger les opinions des uns et des autres mais pour assurer à tous un rassemblement amical et pacifique. Nous avons donc pris seuls la décision d’annuler la prestation de Satanic Warmaster et ce afin de garantir la bonne tenue du festival. Les guerres de clans sous fond d’idéologie contraire n’ont pas leur place au Hellfest.

Le festival tient à s’excuser auprès des fans de cet artiste mais tient à réaffirmer sa position apolitique et indépendante de toute idéologie. Nous ne mettrons pas l’événement, que nous avons mis des années à mettre en place, en danger pour des raisons extra musicales qui n’ont rien à voir avec ce pourquoi le festival existe.

Pour le festival,
 Ben Barbaud« 

Cet épisode, qui fut montré par certains catholiques comme un exemple de « deux poids, deux mesures », me parait au contraire montrer que les métalleux sont aussi capables que les chrétiens de juger en conscience de l’arrière plan idéologique d’un groupe, et n’on pas besoin qu’on les tiennent par la main pour se mobiliser en cas de dérive apparente, un groupe affilié à une mouvance politique militante n’étant pas comparable  à ceux qui énoncent un discours d’inspiration sataniste sans mettre les idées qu’ils énoncent en pratique, n’en déplaise à certains.

La même année, juste après cette annulation, le blogueur catholique les Yeux Ouverts a épluché la programmation du Hellfest, et découvert que le groupe de grindcore Anal Cunt comportait dans sa discographie des morceaux tels que « Hitler was a sensitive man » ou « I hope you will be deported ». Il a contacté une association d’anciens résistants, qui a fait pression sur la mairie de Clisson et la direction du Hellfest pour que ce groupe soit déprogrammé. Après une petite période d’hésitation, j’ai personnellement regretté cette issue, qui aété très mal prise par la majorité des festivaliers. Anal Cunt, contrairement à Satanic Warmaster, n’a pas d’engagement politique en faveur du nazisme (ni de quoique ce soit d’ailleurs) mais pratique une forme d’humour acide à la manière de la série South Park. On peut certes exprimer de fortes réserves sur le goût contestable de celui-ci, et sur certains des thèmes abordés. La question qui était celle-posée par la programmation d’Anal Cunt, et qui est distincte d’une apologie du nazisme telle que pratiquée par les groupes de NSBM, est la suivante: « peut-on rire de tout? ». Elle est complexe, car elle pose le risque de deux dérives: la banalisation de certaines formes de cruauté et de barbarie d’un côté,  la difficulté de donner des bornes qui s’impose à tous en matière d’humour et la tentation d’instituer une sorte de police de la pensée de l’autre. Cela aurait mérité un vrai débat, qui a malheureusement été étouffé dans l’oeuf par le lobbying et la pression institutionnelle. Une seconde question me parait pouvoir être posée par cette polémique, qui est celle de la sacralisation des crimes du nazisme: , en portant le soupçon sur tout ce qui en rit ou en détourne la référence, ne court-on pas le risque, dans une certaine mesure, de le mythifier et de l’esthétiser, avec le risque de le rendre attirant aux yeux de certains?

En 2012, l’invitation du groupe Taake a également fait polémique. En effet, les paroles de l’un de ses morceaux pourraient être interpréter dans un sens hostile à l’Islam. Plus significatif, son chanteur, Hoest, s’était signalé quelques mois plus tôt en Norvège en arborant lors d’un concert un tatouage en forme de croix gammée (ce qu’il n’a pas fait lors de son concert au Hellfest, auquel j’ai assisté) etpour avoir réagi de la manière suivante à l’annulation qui s’en est suivie d’une de leurs tournées:

 » Nous présentons nos plus sincères excuses à tous nos collaborateurs qui ont pu éventuellement avoir des problèmes suite au scandale provoqué par la croix gammée, mais pas à l’Untermensch (ndlr : « sous-homme » en Allemand, un concept fort apprécié au temps du IIIe Reich) propriétaire de cette salle : tu peux aller sucer un Musulman « .

Il convient cependant de noter que contrairement à Satanic Warmaster, Taake ne semble pas avoir de lien avec le milieu NSBM, ni faire de militantisme politique, et que l’affaire s’apparente à un ensemble de provocations de mauvais goût, condamnables certes, mais qui n’engagent pas vraiment la responsabilité du Hellfest, puisqu’elles se sont placées hors de l’enceinte de celui-ci, et que le groupe n’a pas récidivé au sein du festival. Il apparait également que l’attitude intransigeante de la direction du festival face au plaintes dont ce choix de programmation a fait l’objet sont la conséquence directe des annulations de l’année précédente et de la manière polémique dont elles ont été récupérées par des associations catholiques qui se sont, de fait, tiré une balle dans le pied sur le moyen terme.

Enfin, l’affiche de l’an dernier a suscité l’ire aussi bien des journaux L’Humanité et Le Canard Enchaîné que de l’association « antiraciste » l’AGRIF, fondée par d’anciens cadres du Front National, parce qu’elle représentait des soldats dans des tranchées.Ils ont cru y voir des nazis, en dépit de l’absence de symboles renvoyant à cette idéologie, et du fait que le modèle des casques semblait emprunté à l’armée française et non à celle allemande. L’ AGRIF a été jusqu’à demander l’interdiction du Hellfest sur cette base:

« Du 15 au 17 juin 2012 doit se tenir sur la commune de CLISSON, en Loire-Atlantique, le concert intitulé « HELLFEST » et qui est violemment anti-chrétien.

En effet, certains groupes de musique s’appellent « Death Angel », « Suicidal Angels », « Benediction », « Jesus Crost », « Necros Christos », « The Devil’s Blood ».

Par ailleurs, les organisateurs du « Hellfest » n’hésitent pas à affirmer que « le black metal est par nature anti-chrétien et sataniste ». 

Enfin, lors des différents concerts, certains groupes n’hésitent pas à appeler au meurtre des chrétiens.

De plus, ce spectacle fait l’apologie du nazisme. Les affiches représentent un soldat allemand de la Deuxième Guerre Mondiale et un groupe se produit sous le nom de « Sacred Reich ».

Devant l’inertie des pouvoirs publics, l’AGRIF a mandaté ses avocats pour demander l’interdiction de cette manifestation qui constitue un trouble à l’ordre public« .

Le Hellfest s’étant bel et bien produit, et n’ayant plus entendu parler de cette plainte depuis, je suppose que l’AGRIF a été déboutée. Ce qui donne à mon avis une indication éclairante de ce que la justice pense des soit-disant évidences de néo-nazisme dans la programmation du Hellfest.

– Pourtant, des groupes ont déjà été annulés par les organisateurs du Hellfest en raison du contenu de leur paroles, bien que comme par hasard ce ne soient pas ceux qui s’en prennent aux chrétiens!!!

En réalité, le Hellfest a commencé son histoire en annulant un groupe antichrétien de son propre chef, plusieurs années avant les polémiques. Le groupe de death metal satanique Deicide était l’une des têtes d’affiche de la première édition, en 2006. A la suite d’une affaire de profanation en bretagne, où des graffitis qui se référaient au groupe ont été trouvés, la direction du festival a décidé, de sa propre initiative, d’annuler la participation de ce groupe. Ben Barbaud justifiait alors cette décision de la manière suivante, dans une interview accordée à VS-webzine:

« On a jamais eu de censures nous ici mais bon c’est moi qui l’ai voulu. Organiser un événement de 30,000 personnes dans un bled de 6 000 qui est connu pour son patrimoine et ses visiteurs du dimanche après midi et bien c’est pas facile. La politique n’est pas la même que dans une
grande métropole ou l’activité artistique est débordante, non là on est à la campagne qui accueille pour la première fois de son histoire un festival de cet ampleur !
 Vous devez donc vous douter des craintes de tout le monde ici, entre les ragots sur la consommation de stupéfiants, de vandalisme il y a aussi évidemment cette image « sataniste » du hard rock (le mot black métal n’étant même pas connu de leur vocabulaire…) et donc on a le droit à aucune erreur, j’ai donc préféré prévenir que guérir en ne laissant à personne l’opportunité de nous enfoncer et donc de déstabiliser l’organisation du festival… sachant que de nombreux actes de vandalismes et diverses profanations avaient été constaté dans notre région et que celles ci prenait en partie le groupe DEICIDE nous avons préféré l’annuler afin de ne pas créer de trouble dans une ville (je le rappelle) qui éprouve de grosses craintes et qui pour l’instant vit sur des préjugés quand au public qui va y participer… à nous, à vous tous donc de leur prouver le contraire… on en revient au même sujet, il faut vraiment que les metalleux de tous bords se sert les coudes pour former un vrai mouvement unis de façon à ce que les institutions nous prennent au sérieux et que donc les musiques extrêmes puissent se développer de façon sereine et sans préjugés !« 

Or, depuis que le festival est devenu chaque année la cible de polémiques, on peut constater que le même Ben Barbaud tient ferme contre toute tentative de le dissuader de programmer des groupes satanistes, occultistes ou antichrétiens. A ce propos, certains catholiques hostiles au Hellfest aiment à rappeler une parole de l’un de ses collaborateurs, au cours d’une interview: « on ne déprogramme pas les groupes antichrétiens », pour y lire une forme d’aveu quant aux principes de programmation supposément « christianophobes » de ce festival.

Mais l’épisode de 2006 démontre le contraire. Si véritablement les choix de la direction du Hellfest sont dictés par une forme d’hostilité au christianisme, pourquoi ont-ils déprogrammé Deicide à une époque où personne ne le leur demandait? Et si c’était la seule crainte des réactions de chrétiens qui les y a poussés, pourquoi ne modèrent-ils pas la programmation du festival, après plusieurs années de pressions beaucoup plus réelles  et importantes?

Il semble en fait que la direction du festival n’était pas fermée d’emblée à l’écoute des sensibilités chrétiennes inquiète face aux paroles de certains groupes invités, mais que les violentes attaques dont elle est la cible de la part d’associations catholiques depuis 2008 l’ont conduit à durcir sa position.  Si on replace dans son contexte la phrase « on ne déprogramme pas les groupes antichrétiens », on constate qu’elle a été dite peu de temps après les annulations de Satanic Warmaster et d’Anal Cunt, que certains festivaliers ont très mal prises, notamment la seconde, et qui ont valu au Hellfest de se faire accuser de brader sa programmation et son intégrité musicale sous la pression des associations catholiques. Même Radio Metal, qui pourtant à été à l’originel’année précédente de plusieurs initiatives de dialogues avec des catholiques, s’est inquiété d’une possible dérive vers l’autocensure et le politiquement correcte. La phrase précédemment citée n’est donc pas à lire comme l’aveu d’une conviction intérieure, mais comme un gage d’indépendance, en direction des vives inquiétudes alors exprimées par une partie de la base des festivaliers.

Car toute l’ambiguité de cette polémique est qu’elle a fait du Hellfest un symbole: celui d’une culture contemporaine christianophobe aux yeux de certains catholiques, mais aussi de la liberté d’expression du point de vue de nombreux observateurs et participants. Elle a pris la direction du festival entre deux feux, et il lui est paradoxalement, maintenant qu’elle subit toute sortes de pressions de la part de catholiques, beaucoup plus difficile de déprogrammer des groupes polémiques que du temps où le Hellfest était inconnu du grand public. Car désormais, chacune de ses décisions est scrutée, disséquée, grossie, réinterprétée, surinterprétée, déformée… A trop vouloir éclairer et influencer ses choix, les catholiques ont fini par , non pas quand même la paralyser, mais considérablement réduire ses options et sa marge d’ouverture au dialogue.

Un exemple parmi tant d’autres des raisons pour lesquelles je ne crois pas à l’efficacité du lobbying en matière de « combat culturel » et d’évangélisation… (je rappelle que lobbying n’est pas un terme péjoratif en soi: il y a des domaines où il s’applique à mon avis de manière très pertienente, mais pas celui-là).

– Est-il normal qu’une manifestation culturelle qui accueille de tels groupes bénéficie de subventions publiques?

Préalablement à cette question, je pense qu’on doit s’interroger sur deux points:

* On peut certes rappeler que les collectivités publiques ont une responsabilité de garantes de l’ordre public, et éventuellement des moeurs quand leur non respect risque de porter atteinte à ce dernier. On peut également poser la question de la légitimité des subventions publiques dans le domaine culturel. Sur ce second point, je pense que l’alternative raisonnable est la suivante: soit on subventionne la culture dans son ensemble, soit on ne subventionne rien. Concernant le premier point, je pense que dans la mesure où une manifestation culurelle ne trouble pas l’ordre public, et je pense avoir montré dans mes indication précédentes que le Hellfest satisfait à ce critère, ce n’est pas le rôle de l’Etat de déterminer ce qui est pertinent ou non dans les domaines de l’art, de la religion, ou même de la morale. L’alternative serait un art d’Etat, dont la définition changerait à mesure que les majorités se succéderaient ou que l’opinion publique évoluerait, et qui pourrait très bien exclure de son champ des oeuvres chrétiennes, si tant est par exemple qu’elles toucheraient à des aspects impopulaires de l’enseignement de l’Eglise en matière de morale, par exemple. De manière générale, cette lutte sur les subventions en fonction du contenu des oeuvres d’art ne peut que conduire à fractionner le monde de la culture en clans divers, qui insisteraient chacun sur la plus grande légitimité artistique de leur courant, et à agraver les divisions sociales.

* Derrière cette question se pose celle du poids du Hellfest sur la dépense publique. Or, force est de constater que celui-ci n’a jamais été exprimé clairement. Le Collectif Provocs Hellfest ça suffit a certes publié une estimation des subventions, directes ou indirectes, dont le Hellfest a bénéficié de la part de diverses administrations publiques. Mais on ne dresse pas un bilan comptable sur la base des seules dépenses. Ce qui compte, c’est le solde entre les dépenses et les recettes. Et personne jusqu’ici n’a donné une estimation précise de l’apport du festival à la région et à la ville, en terme de retombées commerciales, de rayonnement culturel, de tourisme, etc. Cela viendra probablement. De toute façon la chambre régionale des comptes fera tôt ou tard l’examen de l’usage par le Hellfest des subventions dont il bénéficie, et de leur bien-fondé à l’origine. Mais je regrette que l’on pose de manière souvent péremptoire l’argument du poids qu’il représenterait sur la dépense publique, en n’acceptant de ne prendre en considération que les éléments à charge, alors qu’il est devenu l’an dernier le troisième festival français en terme de fréquentation, et pas nécessairement l’un des plus gourmands en matière d’aides.

-Vous parlez du respect et du dialogue avec les métalleux y compris les plus extrêmes, mais que faites-vous du respect des chrétiens blessés dans leur foi par ce festival? 

Au fil de conversations que j’ai pu avoir avec des catholiques qui se disent blessés par le Hellfest, il m’a semblé qu’ils se répartissaient globalement en deux catégories: ceux qui ignorent tout du metal, ne connaissent pasde métalleux, et croient sur paroles les informations alarmantes publiées sur certains sites. Et ceux dont la position sur le Hellfest s’articule avec des convictions philosophiques ou politiques, qui les amènent à considérer le Hellfest comme l’expression d’un mouvement plus gnénral de « contre-culture », qui saperait les racines chrétiennes de notre civilisation. Engénéral, les premiers sont heureux de discuter avec moi, car je leur apporte un point de vue plus étayé et informé que le leur, et leur montre par l’exemple que tous les metalleux ne sont pas satanistes ou hostiles au christianisme. Précisément parce que leur réaction a pour origine une blessure, un ressenti, ils sont souvent content de pouvoir poser des mots et des idées dessus, quand bien même ils sont en désaccord avec moi. Avec les seconds, la conversation est moins évidente, même si elle peut être cordiale, mais on est moins dans le ressenti que dans le débat d’idées.

De manière générale, je pense que l’indignation, même sincère et profonde,  n’est pas un critère suffisant pour justifierd’une position, que ce soit sur le Hellfest, en politique, ou ailleurs. Certains catholiques sont sincèrement blessés par les textes de morceaux chantés au Hellfest. Certains métalleux ont écrit ces textes parce qu’ils étaient sincèrement blessés par le contre-témoignage de chrétiens qu’ils ont connus personnellement, ou par telle actualité impliquant l’Eglise, ou tel fait historique, etc. Je ne vais pas m’établir en juge des blessures des uns et des autres. Par contre, en tant que chrétien, je recherche la paix civile et la justice. Qui pour moi n’est pas garantie par la priorisation de telle blessure personnelle, ou de tel type de blessure personnelle, sur tel autre, mais par la création d’un espace de dialogue où les victimes de ces blessures peuvent se rencontrer,échanger et apprendre à mieux se connaitre. S’il est vrai que les démarches de lobbying contre le hellfest ont permis un dialogue parfois approfondi entre les éléments les plus motivés et/ ou les plus modérés des deux bords, je pense que celui-ci n’est pas encore optimal, dans la mesure où il ne mobilise qu’un petit cercle de connaisseurs, et que pour le grand public, tant côté catholique que métalleux, les préjugés mutuels continuent à être plarisés par la polémique. C’est pourquoi je pense que la clé se trouvent dans un débat plus général sur les relations historiques et thématiques entre la musique metal et la religion christianisme, et les questions qui y sont liées: inculturation, effets d la musique sur la vie intérieure de l’auditeur, etc. Le Hellfest n’étant qu’un festival, certes, particulièrement populaire, parmi tant d’autres, ni particulièrement influent ni particulièrement positionné sur cette question.

 » Le Metal: des vibrations interdites ? « : journée autour du metal le 25 novembre 2012, à l’initiative du Diocèse de Lyon

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , , , , , , , , , , , on 19 octobre 2012 by Darth Manu

Petit billet rapide juste pour vous signaler la tenue le dimanche 25 novembre prochain d’un débat sur le metal, organisé par le service Art, Culture et Foi du diocèse de Lyon, dans le cadre du colloque Ecout’voir, qui, durant trois jours (23, 24 et 25 novembre), se propose de faire découvrir ou redécouvrir à ses participants différentes formes d’ expressions artistiques:

« Passer de l’œil à l’oreille, c’est porter notre attention à l’autre, orienter notre regard pour discerner l’acte créateur, pour écouter ce qui se construit. Arpenter la gamme sonore et chromatique, c’est découvrir la richesse des expressions artistiques, c’est dépasser le blasphème pour voir le beau.

Ecouter et voir, c’est mettre l’accent sur l’action de l’Esprit qui permet la conversion, cet instant de création où on abandonne une ombre pour aller vers la lumière.« 

Le programme de la journée du 25 novembre, dédiée au metal, sera le suivant:

10h-12h: Messe à Saint Polycarpe (25, rue René Leynaud Lyon 1er)

15h-16h: Débat autour de la musique metal, qui réunira le Père Robert Culat, auteur du livre L’Age du Metal (Editions du Camion Blanc), Gildas Vijay Rousseau, organiste d’une paroisse du diocèse de Brest, membre et initiateur du groupe de metal électro-oriental Stamina (et, dans le registre de la musique classique, membre du duo orgue et voix Opus Duo), et moi-même. Le modérateur de cette table ronde sera Pierre Benoit, diacre du diocèse de Lyon,  agrégé  et docteur en philosophie, enseignant au Séminaire provincial Saint Irénée de Lyon et à l’Ecole Supérieure de Design Rhônes-Alpes, auteur du livre Les chrétiens et les musiques actuelles, aux éditions des Béatitudes (Salle Maurice La Mache, 75 Blvd Jean XXIII, LYON 8ème).

16h30-18h: Concert du groupe Stamina (Salle Maurice La Mache, 75 Blvd Jean XXIII, LYON 8ème)

Tarif: Débat + Concert: 10 € ( – 12 ans: 5 € )

Le programme de l’ensemble du colloque est disponible ici.

Pour vous inscrire dès à présent, imprimez et renvoyez le bulletin d’inscription  à l’adresse indiquée sur le document. Une billetterie sera également à disposition sur place.

Du «droit au blasphème»…

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 23 septembre 2012 by Darth Manu

Entre la condamnation des Pussy Riot cet été, et ces dernières semaines les polémiques autour de ce qui a été présenté comme un film américain qui caricature le vie du prophète Mohammed et de la dernière couverture provocante de Charlie Hebdo sur l’Islam, on entend fréquemment ces temps derniers l’expression « droit au blasphème », pour la défendre ou pour la réfuter:

« Le blasphème est un droit

 La réalité, c’est qu’en France, dans notre République, et il n’y a aucune raison que cela change, le blasphème est un droit. Je dirais même plus que, face à la connerie des intégristes qui veulent museler tout rapport critique avec la religion, il est un devoir.

 Aussi, les interventions de Jean-Marc Ayrault et de Laurent Fabius sur la question, avant même la publication du numéro de « Charlie », sont tout proprement indignes de notre République.

 […] Mais de quel droit le gouvernement s’offusque-t-il de la pleine jouissance de la liberté d’expression et de la presse en France ? Quel scandale !

 Ces réactions rappellent en substance la position inacceptable qu’avait eue Jacques Chirac en son temps, quand « Charlie » avait publié les caricatures danoises, affirmant :

 « Les provocations manifestes susceptibles d’attiser dangereusement les passions. Tout ce qui peut blesser les convictions d’autrui, en particulier les convictions religieuses, doit être évité. La liberté d’expression doit s’exercer dans un esprit de responsabilité. »

 Très laïque, ce Monsieur Chirac, qui avait déjà fêté en grande pompe en 1996 la très laïque elle aussi célébration des 1500 ans du baptême de Clovis. » («  »Charlie Hebdo » caricature Mahomet: le blasphème n’est pas un droit, c’est un devoir! », par Yves Delahaye, Nouvel observateur « Le + »)

« Mais l’expression « droit au blasphème » ne semble guère opportune. D »abord parce qu’elle reprend à son compte l’idée même de blasphème – notion ignorée par la loi, laquelle ne sanctionne que des délits définis en dehors de toute référence religieuse (injures, diffamation, propagation de fausses nouvelles, etc.). Ensuite parce qu’elle introduit subrepticement l’idée qu’on pourrait revendiquer spécifiquement un tel « droit au blasphème ». Or on ne peut que revendiquer la liberté d’expression, laquelle s’exerce sans autorisation, sans avoir à se référer à un droit explicite précis, dans le silence de la loi, et n’est encadrée explicitement que par des interdits – tout ce qui n’est pas expressément interdit par la loi ne peut être empêché et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas. » (« Y a-t-il un « droit au blasphème »? » Mezetulle, le blog-revue de Catherine Kintzler).

Comme la seconde citation y fait allusion,  la juxtaposition des mots « droit » et « blasphème » est paradoxale. D’une part, effectivement, parce qu’on relie ainsi une notion juridique, le « droit » et une notion religieuse, le « blasphème ». Ensuite parce que la première a habituellement une connotation positive, et la seconde une connotation négative. Enfin, parce que le terme de « droit » exprime quelque chose d’inhérent à l’être de chacun, quelque chose qui peut se déduire de sa nature ou de son essence, alors que le blasphème implique un certain mode de rapport à quelque chose qui se réclame du divin, et donc au Tout Autre. Le premier se vit d’abord sur le mode de l’être: « je suis… et donc j’ai droit à … » et de l’immédiateté « le droit ne m’est pas concédé mais est indissociable de mon être, de ma dignité » et le second sur le mode de la relation: « je dis ceci de Dieu, du Prophète, de la Vierge Marie, … » et sur celui de la réaction: « je me révolte… ».

Donc, première remarque, la revendication du « droit au blasphème » présente dans ses propres termes une tension interne. Reste à savoir si celle-ci est l’expression d’une contradiction insurmontable, qui fait de cette revendication un non-sens, ou si elle est susceptible d’être féconde.

Seconde remarque: la contradiction interne exprimée par l’expression « droit au blasphème » est  une chose, les différentes intentions, les différentes connotations portées dans l’usage par les uns et les autres une autre chose encore. Et ces deux réalités, le sens dénotatif paradoxal de cette association, et le caractère pluriel des connotations dévoilées par les différentes interprétations, en général polémiques, dont elle est l’objet, une fois mises en regard, rendent plus complexe encore une approche sereine et exhaustive des débats enflammés (parfois littéralement) que notre objet de réflexion suscite.

En parcourant les réactions aux différentes polémiques suscités par des blasphèmes, je ne puis m’empêcher de remarque que, non seulement elles suscitent des réactions très divergentes, mais que, de façon récurrente, un même média ou une même personne réagit de manière très différente à un blasphème, suivant son contexte. Par exemple, sur Twitter:

« @Netchys  Pourquoi @CecileDuflot la femme-ado n’a-t-elle pas apporté son soutien a #CharlieHebdo comme avec les #PussyRiot ?#jeposelaquestion @EELV« 

D’un côté, nous avons des féministes certes militantes, qui opère une manifestation artistique, certes influencée par l’actionnisme viennois, qui n’emballe pas la sensibilité de tout un chacun, dans une église, certes de manière impromptue et blasphématoire, dans une perspective politique, certes très contestataire, dans un pays dont les gouvernants ne font pas non plus l’unanimité dans la conception qu’ils proposent d’un « démocratie ».J’aurai compris qu’elles prennent quelques semaines, à la rigueur quelques mois, pour exhibitionnisme ou outrage ou tel autre délit de droit commun qu’elles ont accomplis ouvertement. Je m’inquiète d’une condamnation à deux ans de camps (certes très légérement plus douce que de la prison ferme) pour ce que le Président russe a ouvertement présenté comme un délit de blasphème.

De l’autre côté, nous avons un journal, qui a certes fait l’expérience d’un incendie de ses locaux, apparemment par des islamistes, qui lui a valu cependant une grande vague de soutien, qui blasphème dans un pays qui protège la liberté d’expression, où ses cibles sont minoritaires et font l’objet d’une hostilité selon moi plus grande et largement partagée que le christianisme en France et à fortiori en Russie, juste après qu’une vidéo sur Youtube, elle-même blasphématoire, ait certes créé le buzz, mais ait surtout donné un prétexte à des djihadistes pour tuer une centaine de personnes dans les pays à majorité musulmane.

Alors certes cette différence d’attitude de Cécile Duflot pose une question, à laquelle je répondrai pour ma part de manière bien différente de ce que @Nechtys suggère, et sans doute de façon plus proche du choix de la ministre en cause.

De manière plus nuancée, le Père Grosjean nous propose l’approche suivante (son confrère et co blogueur l’abbé Seguin vient d’ailleurs de publier un article assez équilibré à ce sujet sur Padreblog):

« @abbegrosjean Aucune violence contre #charliehebdo ne serait admissible. Cela n’empêche pas de questionner leur volonté de provoquer gratuitement« 

Certes, une apologie publique du blasphème ne peut que susciter des questions de la part des chrétiens, comme de toute personne qui s’engage dans une démarche de foi. Mais alors que nous réagissons au blasphème, quel qu’il soit, je pense que celui-ci, dans un mouvement inverse, nous questionne également.

Tout d’abord, suivant les situations et les personnes, si le blasphème se présente tout d’abord comme une insulte au Divin, et dans toutes les religions, comme un péché grave, il n’a pas toujours la même signification, ni la même gravité, suivant les auteurs et les contextes.

Quelques exemples théoriques:

– La personne qui a souffert de manière apparemment injuste, et qui se révolte contre les épreuves que Dieu lui a fait subir, et son silence apparent (Job par exemple).

– La personne qui est victime d’un contre-témoignage de la part d’un croyant, et qui par son blasphème exprime sa réprobation de celui-ci.

– La personne qui va blasphèmer par jeu et/ou conformisme, sans mesurer la signification de ses actes.

– La personne  qui est politiquement engagée contre un sytéme de gouvernement culturellement ou idéologiquement associé à une religion, et qui espère en attaquent la seconde toucher le premier.

– La personne qui, via le blasphème, se livre moins à une vision religieuse qu’à une spéculation à caractère auto-promotionnel.

– La personne qui associe une défense apparente de la foi, dans une démarche d’enseignement,  à des visées d’ordre profane, au point de contredire la première par les secondes.

– La personne qui méprise ou réprouve les valeurs portées par une religion.

La plupart de ces personnes (moins l’avant-dernière, à part pour une religion différente de la sienne) peuvent se retrouver à commettre ou célébrer tel ou tel blasphème: une croix plongée dans l’urine, une représentation du Christ couverte d’excréments, un concert de black metal insultant envers telle ou telle religion dans ses paroles et/ou sa mise en scène. Avec pourtant des glissements parfois important de sens, concernant la signification du blasphème en lui-même, et une gravité très variable de l’acte en lui-même.

Certains me répondront: « le pécheur doit être aimé, mais le péché doit être haï. Un blasphème est un blasphème, et doit être combattu pareillement, quel qu’il soit, et quel qu’en soit l’auteur! ».

Si tout blasphème, d’un point de vue strictement chrétien, est condamnable en lui-même, et constitue d’un point de vue sacramentel un péché grave, il me semble cependant que le Christ nous enseigne une manière un peu plus nuancée de les recevoir, qui distingue entre des cas de figure qui relève encore d’une certaine forme de recherche de Dieu, et d’autres qui constituent au contraire une rupture:

« 31 C’est pourquoi je vous dis : tout péché et tout blasphème sera pardonné aux hommes ; mais le blasphème contre l’Esprit ne sera pas pardonné aux hommes. 32 Et quiconque aura parlé, contre le fils de l’homme, il lui sera pardonné ; mais quiconque aura parlé contre l’Esprit Saint, il ne lui sera pardonné ni dans ce siècle, ni dans celui qui est à venir.  » (Mat.12:31, source: Lecture de l’Evangile).

Bien loin de moi de prétendre définir le « blasphème contre l’Esprit Saint », et plus encore de dire si tel ou tel des exemples que j’ai cités en relève. Cependant, je relève dans ce passage, attribué par les premiers chrétiens à Jésus, et présent non seulement dans les évangiles canoniques mais également dans certains apocryphes, comme l’Evangile de Thomas, une distinction entre différents degrés de gravité du blasphème: certains, contre le Père ou le Fils, qui laissent ouverte la possibilité du pardon, et d’autres, contre le Saint Esprit, qui la ferment.

Une telle distinction m’évoque immédiatement un texte du Premier Testament qui m’a beaucoup marqué, et sur lequel je me suis déjà précédemment appuyé sur ce blog: le Livre de Job.

Dans ce livre, Dieu accepte la proposition du diable d’éprouver Job, un homme profondément pieux, mais comblé, tant dans ses possessions matérielles que par une famille nombreuse.

Ses possessions disparaissent. Sa femme et ses enfants meurent. Poussé à bout, il se révolte contre Dieu:

« 9.13 Dieu ne retire point sa colère; Sous lui s’inclinent les appuis de l’orgueil.

9.14 Et moi, comment lui répondre? Quelles paroles choisir?

9.15 Quand je serais juste, je ne répondrais pas; Je ne puis qu’implorer mon juge.

9.16 Et quand il m’exaucerait, si je l’invoque, Je ne croirais pas qu’il eût écouté ma voix,

9.17 Lui qui m’assaille comme par une tempête, Qui multiplie sans raison mes blessures,

9.18 Qui ne me laisse pas respirer, Qui me rassasie d’amertume.

9.19 Recourir à la force? Il est Tout Puissant. A la justice? Qui me fera comparaître?

9.20 Suis-je juste, ma bouche me condamnera; Suis-je innocent, il me déclarera coupable.

9.21 Innocent! Je le suis; mais je ne tiens pas à la vie, Je méprise mon existence.

9.22 Qu’importe après tout? Car, j’ose le dire, Il détruit l’innocent comme le coupable.

9.23 Si du moins le fléau donnait soudain la mort!… Mais il se rit des épreuves de l’innocent.

9.24 La terre est livrée aux mains de l’impie; Il voile la face des juges. Si ce n’est pas lui, qui est-ce donc?

9.25 Mes jours sont plus rapides qu’un courrier; Ils fuient sans avoir vu le bonheur;

9.26 Ils passent comme les navires de jonc, Comme l’aigle qui fond sur sa proie.

9.27 Si je dis: Je veux oublier mes souffrances, Laisser ma tristesse, reprendre courage,

9.28 Je suis effrayé de toutes mes douleurs. Je sais que tu ne me tiendras pas pour innocent.

9.29 Je serai jugé coupable; Pourquoi me fatiguer en vain?

9.30 Quand je me laverais dans la neige, Quand je purifierais mes mains avec du savon,

9.31 Tu me plongerais dans la fange, Et mes vêtements m’auraient en horreur.

9.32 Il n’est pas un homme comme moi, pour que je lui réponde, Pour que nous allions ensemble en justice.

9.33 Il n’y a pas entre nous d’arbitre, Qui pose sa main sur nous deux.

9.34 Qu’il retire sa verge de dessus moi, Que ses terreurs ne me troublent plus;

9.35 Alors je parlerai et je ne le craindrai pas. Autrement, je ne suis point à moi-même. » (Job, 9, 14-35)

Accablé, Job en vient à nier que Dieu est juste, ce qui me semble revenir à un blasphème.

Ses amis indignés tentent de lui faire retirer ses paroles, et s’attachent à lui démontrer en long, en large et en travers que Dieu est juste:

8.1   Bildad de Schuach prit la parole et dit:

8.2   Jusqu’à quand veux-tu discourir de la sorte, Et les paroles de ta bouche seront-elles un vent impétueux?

8.3   Dieu renverserait-il le droit? Le Tout Puissant renverserait-il la justice?

8.4   Si tes fils ont péché contre lui, Il les a livrés à leur péché.

8.5   Mais toi, si tu as recours à Dieu, Si tu implores le Tout Puissant;

8.6   Si tu es juste et droit, Certainement alors il veillera sur toi, Et rendra le bonheur à ton innocente demeure;

8.7   Ton ancienne prospérité semblera peu de chose, Celle qui t’est réservée sera bien plus grande. (Job, 8, 1-7)

Mais rien n’y fait, Job persiste dans sa révolte. Dieu finit par intervenir, et convaincre Job, non par des justifications, comme ses amis avant Lui, mais en lui manifestant son Être dans toute Son incommensurabilité, et toute Sa présence. Job se convertit à nouveau, et Dieu lui pardonne, mais est curieusement est beaucoup plus critique vis à vis de trois des quatre amis qui pourtant ne cessaient de le ramener à Lui:

« Après que l’Éternel eut adressé ces paroles à Job, il dit à Éliphaz de Théman: Ma colère est enflammée contre toi et contre tes deux amis, parce que vous n’avez pas parlé de moi avec droiture comme l’a fait mon serviteur Job.

42.8   Prenez maintenant sept taureaux et sept béliers, allez auprès de mon serviteur Job, et offrez pour vous un holocauste. Job, mon serviteur, priera pour vous, et c’est par égard pour lui seul que je ne vous traiterai pas selon votre folie; car vous n’avez pas parlé de moi avec droiture, comme l’a fait mon serviteur Job.

42.9   Éliphaz de Théman, Bildad de Schuach, et Tsophar de Naama allèrent et firent comme l’Éternel leur avait dit: et l’Éternel eut égard à la prière de Job. » (Job, 42, 7-9)

Pourquoi cette colère, contre ceux qui avaient reproché à Job son blasphème et exigé son repentir? Sans être exégète, et en faisant sûrement des contresens importants, je le comprends de la manière suivante:

Au plus profond de sa révolte, Job ne cesse de maintenir la relation à Dieu, de le chercher, de l’interpeller, de chercher à restaurer sa foi. Il renvoie à la figure de ses amis l’existence du Mal, dans toute sa radicalité et sa quotidienneté, mais c’est parce qu’il ne peut plus se contenter d’une foi fragile et illusoire, qui fait de ce dernier une possibilité abstraite, minime et lointaine. Il veut davantage: une foi qui dépasse l’épreuve immédiate du Mal, qui la transcende, qui endure au travers lui. Alors que ses trois premiers contradicteurs se contentent d’une foi superficielle, n’hésitent pas à dire du mal des justes en proie au malheur pour ne pas ébranler leur conception confortable de la Parole de Dieu, et sont tellement occupés à justifier ce dernier, pour ne pas douter, qu’il en finissent par oublier leur relation à Lui, tellement ils évacuent la radicalité de Sa présence au sein même d’un monde pécheur, et c’est pourquoi ils finissent par ne plus rien avoir à dire face au témoignage de Job. Parfois, nous catholiques qui cherchons légitimement à défendre l’enseignement moral de l’Eglise, avons parfois tendance à minimiser les épreuves que subissent les divorcés-remariés et les homosexuels dans l’Eglise, ou encore certaines femmes face à une grossesse non-désirée, pour rendre plus rationnelle, plus simple, notre adhésion à celui-ci.  Sans doute gagnerions-nous à méditer le Livre de Job, pour trouver des mots plus convaincants, et moins blessants ou condescendants que ceux que nous employons parfois.

Pour revenir à la question du blasphème, nous voyons donc qu’un même acte blasphématoire peut exprimer derrière l’insulte aussi bien un réel mépris q’une forme paradoxal de désir d’être plus près de Dieu, par delà la souffrance et la réalité évidente du Mal. Un blasphème qui refuse le pardon, ou un autre blasphème qui le recherche de manière contradictoire. Dans les deux cas c’est mal, c’est un péché, mais qui n’appelle pas la même réponse nécessairement de notre part: la condamnation pure et simple dans le cas du mépris, l’écoute et la remise en question de notre propre relation à Dieu et du témoignage que nous en donnons dans le second cas.

Et quand je vois les débats enflammés en 2011 sur l’interprétation du Piss Christ ou de la pièce de Castellucci, je me dis qu’il n’est pas si facile que ça de faire la différence.

C’est pourquoi je suis contre un traitement englobant, autre qu’au cas par cas,  des oeuvres blasphématoires, ou d’apparence blasphématoire, et une réaction qui reposerait systématiquement sur le lobbying et la contestation (et a fortiori sur l’interdiction pure et simple de l’oeuvre en cause). Je pense que le blasphème, n’est certes pas un droit, parce qu’un droit touche à ma propre dignité, et que le blasphème est une interpellation d’autrui, dans certains aspects qui touchent à sa propre dignité. On n’a pas de droit sur la dignité d’autrui. Par contre, il peut exprimer une souffrance ou une interrogation, et je crois qu’il y a un droit à exprimer une souffrance, même de manière verbalement violente ou blessante. Et qu’il est du devoir d’un chrétien, de discerner ce qu’il y a derrière un blasphème apparent, avant d’en condamner l’auteur, et de vérifier s’il ne se cache pas derrière l’expression d’un désir de conversion, et éventuellement une remise en cause d’une expression par nous peuple de Dieu encore trop imparfaite, voire à contresens, de Sa Parole. Car la souffrance et la révolte sont elles mêmes l’expression d’une dignité blessée, et il n’y a pas non plus de droit à faire taire l’expression d’une dignité.

Le blasphème est avant tout une parole qui nous interpelle, parfois pour clore la discussion, s’il n’est qu’une insulte gratuite, mais souvent aussi dans l’attente de réponse, tel Job qui provoque Dieu pour finalement le pousser à répondre. Et si éprouver Dieu est un péché (et même l’une des trois tentations auxquelles Jésus résiste dans le désert), nous ne pouvons pas ne pas répondre à cette parole de violence par une parole de douceur.

Ce qui pour moi rend le dialogue avec les formes d’art blasphématoires incontournables, et prioritaire sur toute démarche de lobbying qui pourrait l’entraver et radicaliser  la révolte de « blasphémateurs » jusque là « en recherche ». Ce dialogue enlevant par ailleurs leurs excuses à ceux des  amateurs de « droit au blasphème » (à mon avis souvent beaucoup plus minoritaires qu’on ne le croit) qui sont animés d’une haine authentique de la foi et des valeurs qu’elle porte et qui refusent eux-mêmes le dialogue, ou qui exploite cyniquement les opportunités commerciales liées à la polémique,et les démasquant, y compris aux yeux des non croyants.

Inquisitio à la question: une limonade douce-amère…

Posted in Christianisme et culture with tags , , , , , , , , , , , , , , on 4 juillet 2012 by Darth Manu

Après le théâtre, la photographie, et la musique, c’est la télévision qui devient le lieu de cette bataille qui semble s’être engagée dans la durée entre les catholiques et le monde de la culture.

La série de l’été Inquisitio est en effet vivement critiquée sur Internet en raison du portrait outrancier et historiquement faux qu’elle dresse de l’histoire de l’Eglise, en particulier de l’Inquisition et de Sainte Catherine de Sienne.

Comme le blogueur Charles Vaugirard, particulièrement engagé dans ce débat, l’écrit :

 » Le problème posé par cette « fiction » est profond. Elle nous présente une Eglise médiévale (1378) sombre, violente, perverse avec un cortège de prélats libidineux, corrompus, et une Sainte Inquisition cruelle, tuant et torturant systématiquement.

Le tableau est atroce. Il laisse paraître une Eglise où il n’y aurait rien de bon. L’Inquisition fait irrémédiablement penser à la Gestapo par l’antisémitisme de ses hommes, et la terreur qu’elle fait régner dans la société… et surtout dans les quartiers juifs. Quant au port de la rouelle par les Israélites, il évoque l’étoile jaune. Bref : nous avons là une atmosphère particulièrement anachronique où les chrétiens remplacent les nazis.

Nous n’avons pas le beau rôle…ça fait mal. Et la blessure est d’autant plus grave que l’Histoire n’est pas respectée.« 

L’originalité de cette polémique, c’est qu’elle n’a pas été initiée par l’aile « dure » du catholicisme, mais par les « modérés », les « cathos bisounours ». Et cela se voit dans son style et les moyens qu’elle utilise.

Ici, pas de pétitions aux élus ni à France 2, pas de polémiques sur l’utilisation de deniers publics pour financer une fiction d’allure anti chrétienne, pas d’appel à la manifestation et encore moins bien sûr de jets d’huile de vidange ou d’oeufs sur le personnel de France 2.

Plutôt que le lobbying, l’excitation des passions et le pur rapport de force, les angles d’attaques choisis ici sont d’une part l’humour, avec la création sur Twitter et Facebook du compte parodique Saturnin Napator, qui décrit les humeurs d’un Torquemada aux amphétamines, ou encore la réalisation d’une bande-annonce satirique d’Inquisition (reprise en début du présent billet), et d’autre part l’information, au travers notamment du site L’Inquisition pour les nuls, qui publie divers articles historiques sur l’Inquisition, Sainte Catherine de Sienne, etc.

Comme mon illustre confrère blogueur Edmond Prochain, qui compte parmi les personnes à l’origine de cette initiative,  le rappelle dans une interview accordée au Pèlerin:

 » A côté de notre parti pris de rigoler, avec des grosses blagues (« Qui a éteint la lumière ? Passez-moi un hérétique, je vais la rallumer ! »), nous avons eu envie de donner quelques éléments de compréhension sur cette période. Jean-Baptiste Maillard a fait appel à des historiens qui publient des contributions. Nous voulons éviter la réaction hystérique du type : « France 2 blasphème, brûlons leurs studios ! ». Notre objectif, c’est d’en rester à une réaction paisible et bon enfant. Si la série est blasphématoire, elle l’est surtout contre l’intelligence et le bon goût !« 

Cette tactique nouvelle n’est pas sans rappeler celle de « la limonade », que le blogueur Koz, qui participe d’ailleurs à cete action, opposait en octobre dernier au mode d’action particulièrement agressif de Civitas, lors des polémiques autour de deux pièces de théatre:

 » Si le christianisme ne suscite pas à une réaction différente de celle du monde et du tout-venant, alors à quoi bon ? Si être chrétien ne change rien, quel est ce christianisme que l’on défend ?

On pourrait tenter plutôt la fameuse stratégie de la limonade : noyer l’acidité du citron dans une boisson sucrée. Informer, dialoguer. Ridiculiser de piètres créateurs au propos sommaire. Mettre les rieurs avec nous. Être disponible devant le Théâtre du Rond-Point pour informer ceux qui le souhaitent ? Distribuer l’1visible aux abords ?

Pour cela, il faut de la coordination.

De vous à moi, je sens que ça vient. »

J’avais applaudi à cette proposition dans certains de mes précédents articles, et je me réjouis de ce que les catholiques modérée s’approprient le terrain culturel et émettent des propositions alternatives à celles de Civitas et consorts, qui dédramatisent les polémiques en les déplaçant, du registre de la confrontation et lobbying pur, à ceux de l’humour et de la pédagogie. Il y a là une idée à prolonger et à approfondir. J’ai d’ailleurs relayé la bande annonce parodique et le site sur l’Inquisition sur ma page Facebook, et j’ai accepté la demande d’ami de Saturnin Napator, que je suis également sur Twitter.

Si cette initiative est donc douce à mon palais,  il y subsiste néanmoins un arrière goût plus amer, qui m’empêche de la savourer pleinement. Elle pose de manière intéressante une question très pertinente, celle de l’équilibre à trouver entre la licence narrative avec la réalité des faits dans les oeuvres de fiction, et le respect d’une certaine mémoire de l’Histoire, qui humanise notre culture et garantit le respect et la bonne compréhension  des différentes traditions de pensées et croyances, et des personnes, qui composent notre société. Mais elle ne semble pas saisir celle-ci dans sa globalité, et tous ses tenants et aboutissants…

Il y a donc ce que j’aime dans cette initiative, et ce qui me met très légèrement mal à l’aise…

1) Ce que j’aime:  

– L’information historique sur l’Inquisition: 

Ca touche même à un vieux rêve. Quand je suis revenu à l’Eglise, l’Inquisition est l’une des premières questions que j’ai dû surmonter, par diverses lectures. Ca m’a valu des échanges assez violents avec des personnes qui n’acceptaient même pas qu’on puisse seulement remettre en contexte la réalité historique de l’Inquisition. Je dois dire que l’essentiel de ce que je croyais connaitre de cette dernière, l’apparence d’évidence qui la faisait participer dans mon esprit « des heures les plus sombres de notre Histoire », je la devais beaucoup moins à une quelconque information historique qu’au souvenir de diverses oeuvres de fiction qui l’utilisais comme ressort dramatique et comme allégorie de l’intolérance et de l’opression à des fins politiques, et que c’est sans doûte aussi le cas de la plupart des personnes qui croient dur comme fer qu’elle se résume à un instrument d’opression qui aurait fait pesé une chappe de plomb sur la presque totalité du Moyen Age (ce qui est extrêmement éloigné de la réalité des dates et de ses origines).

Que la sortie d’Inquisitio soit l’occasion d’ouvrir ce débat sur la réalité historique de l’Inquisition me parait être donc une excellente chose…

– Le ton employé: 

J’ai souvent reproché aux initiatives cathos sur le terrain culturel de dramatiser à l’extrême des oeuvres assez anecdotiques, voire confidentielles (Golgotà Picnic, sérieusement…). Les parents spirituels de Saturnin Napator prennent ici le contre-pied, en sélectionnant une oeuvre très diffusée (prime -time sur France 2 quand même), et en la décdramatisant pas l’humour et la mise en contexte historique. Il y a là de quoi séduire les personnes extérieures à l’Eglise, et intéresser les curieux:  personne n’aime découvrir s’être fait servir des salades sur l’Histoire, et tout le monde aime rire. Il y a là les germes d’une dialogue authentique entre catholiques et cultures contemporaine, qui s’apuie sur la confrontation des traits d’esprits et de la culture historique, et non sur celle des lobbies et des pétitions.

2) Ce qui me met très légèrement mal à l’aise: 

– la légèreté apparente apparente de la réflexion  sur la tension entre fiction et respect de l’Histoire:

Le réalisateur d’Inquisitio a donné un argument qui a paru  heurter mon estimé confrère blogueur Henry Le Barde, qu’il rapporte sur son compte Twitter:

 » Nicolas Cuche, réalisateur d’Inquisitio : « Le Moyen-Âge est une période fantasmée, qui s’écrit comme de la science-fiction. » Tout est dit.« 

Moi, je ne la trouve pas si mal, cette citation. Je trouve ce concept de « période fantasmée » toute à fait pertinente pour décrire les topoi de la fiction historique, dont les univers narratifs les plus célèbres, bien que présentant une vision complètement déformée de l’Histoire, ont engendré des oeuvres dont l’une où l’autre a pu enthousiasmer un jour ou l’autre chacun d’entre nous. Quand j’étais petit je regardais beaucoup de western, j’ai de gros doutes sur la fidélité de la plupart à l’Histoire, y compris à des évènements graves… Quand j’étais adolescent, je dévorais des romans de cape et d’épées comme ceux de Pardaillan ou d’Alexandre Dumas, qui présentaient pourtant une vision caricaturale des guerres de religions. Je sais que la vision du MoyenAge colportée par certains films de chevalerie ou d’heroic fantasy est fausse historiquement, largement « fantasmée », mais au fond je m’en fous, en tant que spectateur du moins. J’aime les westerns, j’aime les univers de capes et d’épées avec les intrigues des Médicis et des clercs corrompus, j’aime les représentations de la Grèce antique façon Xéna. Je sais que ces fictions sont à l’Histoire ce que la science-fiction est à la science, mais franchement, je n’accorde pas plus de réalité à l’Inquisition ou au duc de Guise façon capes et épées qu’à la téléportation ou au voyage dans le temps.

Un exemple précis auquel ce débat autour d’Inquisitio m’a immédiatement fait penser. J’ai trouvé le film Apocalypto, de Mel Gibson, tout à fait génial. Je suis au courant des fortes critiques  que des chercheurs spécialistes de l’Histoire amérindienne ont portées contre ce film, qui non seulement prend selon certains (pas tous cela dit, mais pour l’Inquisition aussi, on trouve des historiens très critiques) quelques libertés avec l’Histoire, mais dresse ouvertement le procès d’une civilisation toute entière. Concernant la réalité historique en elle-même, j’ai tendance à leur faire davantage confiance qu’à Mel Gibson. Je comprends leur irritation face à un film qui sous couvert de la fiction donne un visage moderne et esthétiquement séduisant à des gros clichés, et contrecarre leur travail d’information beaucoup moins visible et diffusé. Je trouve que les questions qu’ils posent sont légitimes, mais j’adore la contruction narrative et la réalisation de ce film, et je pense que ses qualités cinématographiques, sans occulter complètement ses côtés plus polémiques, font qu’il mérite d’être diffusé et d’être vu.

Dans un autre genre, je ne suis pas du tout fan de ce qui pourrait dans la série télévisée 24 H être interprété comme un apologie de la torture et une simplification outrancière des relations entre les USA et certains pays et groupes du Proche et Moyen Orient. J’adore cette série. Je connais l’argument suivant lequel la torture est un mécanisme scénaristique justifié par le cadre temporel de la série, et non par une idéologie. Le débat reste néanmoins légitime, mais en pensant ensemble les connotations artistiques et éthiques de la série, sans les hiérarchiser a priori.

Il n’en reste pas moins que les erreurs historiques et les « images d’Epinal » véhiculées par les fictions pèsent sur nos esprits, et participent d’une forme d’oubli de l’Histoire, qui peut être instrumentalisé, ou être cause de  malentendus et de conflits. Il y a une tension entre la licence narrative qui est le propre et le privilège de la fiction, qui a une légitimité artistique, et une certaine forme de devoir de mémoire de l’Histoire, qui a une légitimité éthique. Mais justement,  il s’agit d’une tension entre deux formes distinctes de légitimité, qui doit être pensée comme telle, sans trop céder à la facilit é de l’argument de la fiction, mais sans le réfuter complètement non plus, car il a ses mérites. Je trouve que les actions menées contre Inquisitio, aussi amusantes et bien fondées historiquement qu’elles soient, posent de façon un peu trop légère l’équation « série caricaturale sur le plan historique = navet » (notamment la page Facebook « Pour qu’Inquisitio devienne l’Etalon officiel du Nanar« ), et je trouve ça un peu dommage…

– Le « malaise » justement: 

Autant je comprends le débat (et même j’applaudis à l’initiative de cette « réinformation » sur l’Inquisition historique), autant la tentative très louable de dédramatisation entreprise par les auteurs de ces actions est encore un peu assombrie par quelques restes du vocabulaire et de la mentalité de « riposte ».

Ainsi, malgré toute l’estime personnelle et intellectuelle que je porte à Charles Vaugirard, je ne suis pas sûr que le titre  » Inquisitio : un profond malaise » rende pleinement justice à cette initiative dont il est lui-aussi l’un des auteurs. Les séries, les romans ou les films qui caricaturent gravement une réalité historique ou une population sont légion (et, n’en déplaise à un commentateur du billet de Charles, les films et les séries qui posent, à des degrés divers, l’équation « musulmans = fanatiques » ne me paraisent pas moins nombreuses que ceux qui nous présentent sous un mauvais jour, tant en France qu’aux USA). Cela ne traduit pas nécessairement une hostilité particulière contre le christianisme, l’islam, que sais-je encore… Par définition, un réalisateur ou un scénariste de télévision ou de cinéma n’est pas un historien. Son rôle n’est pas de donner une représentation exacte des faits historiques, mais de les intégrer dans une construction dramatique. L’Inquisition « diabolique » façon Michelet est en grande partie une image d’Epinal. C’est aussi un ressort dramatique fabuleux. L’univers de science-fiction (pour le coup) des romans de la gamme Warhammer 40 000 fonctionne en très grande partie sur une transposition dans l’espace des codes de ce Moyen-Age fantasmé également repris par Inquisitio. Je sais que cela ne correspond pas à la réalité historique. J’adore néanmoins cet univers. Saisir l’occasion offerte par la sortie d’Inquisitio pour mettre à mal les images d’Epinal sur l’Inquisition, c’est une idée excellent. Parler de profond malaise, c’est excessif à mon sens. Inquisitio fait ce que plein d’autres séries font sur de tout autres sujets (les Exeperts sur le fonctionnement de la police…) et tout le temps ou presque. Il se trouve que là ça touche à un point qui est sensible chez les cathos. Et cela ouvre une fois de plus cette tension entre licence artistique et honnêteté historique que j’évoquais. Mais c’est finalement une affaire assez banale, autour de laquelle on peut débatte légitimement, mais sans lui donner des proportions démesurées.

De même, si à chaque fois qu’une série prend un tant soit peu de libertés avec l’Histoire chrétienne, on doit avoir droit  comme aujourd’hui à un communiqué de circonstance de la CEF (malgré tout l’immense respect que j’ai par ailleurs pour son porte-parole et l’ensemble des évêques), je ne suis pas sûr que cette image d’Epinal d’une Eglise « inquisitoriale » sera d’autant plus facilement dissipée. Et cela contredit un peu les allures de rigolade et de dérision des initiatives citées plus haut.

Encore une fois, la tension entre la création artistique et la responsabilité morale et sociale existe, et il est légitime de la mettre en débat. Mais comme le disait en d’autre lieux, sur d’autres sujets, mon estimée lectrice Marie, que je salue au passage:

 » Bref, j’aimerai pouvoir rigoler d’un peu de tout sans être automatiquement taxée d’antiquelquechose. Et franchement, un peu d’autodérision ne ferait pas de mal à certains. »

C’est cet angle de l’humour et de la dérision qui caractérise le gros des réactions à Inquisitio, ce dont je suis heureux. Mais d’une manière analogue à ce que disais Marie àpropos d’ Anal Cunt, j’aime, quand je regarde une oeuvre de fiction, pouvoir savourer ses ressorts dramatiques et son scénario sans avoir à trop me préoccupper de ses éventuels contresens historiques ou scientifiques (au passage, je ne me fais pas d’illusion particulière sur les qualités artistiques d’Inquisitio, mais je pense que le débat est à poser pour toutes les oeuvres en bloc, indépendamment de leurs qualités propres)… Et autant je trouve que le débat est légitime, autant je préfèrerais qu’il soit le moins possible dramatisé (ce que font un peu trop à mon goût l’expression « profond malaise » dans le billet de Charles ou « je pleure et je m’indigne » dans le communiqué de la CEF). Car si à chaque fois qu’une oeuvre de fiction égratigne un tant soit peu une communauté, celle-ci doit se mobiliser, ne risque-t-on pas de verser dans ce que certains auteurs des initiatives contre Inquisitio dénonçaient dans une tribune du Monde, à propos des polémiques sur les pièces de théatre, et contre quoi ils tentent de lutter par leur présente action, au passage de manière largement fructueuse:

« La question qui se pose, au fond, est simple et essentielle: voulons-nous laisser notre société se scinder en plusieurs groupes qui s’ignorent et qui se craignent? » 

Pour conclure, j’apprécie bien des aspects de ces réactions catholiques à Inquisitio, leur humour et leur pédagogie notamment, et je remercie chaleureusement leurs auteurs. Elles constituent un immense progrès par rapport aux polémiques sur les pièces de théâtre, le Piss Christ, le Hellfest, etc., et m’ont très sincèrement bien fait sourire. Sans ces deux petites réserves que je viens d’évoquer, elles m’auraient sans nul doute beaucoup fait rire…

Et maintenant, et pour rester dans la thématique principale de mon blog, un peu de black metal, car la musique adoucit les m(o)eurtres (spéciale dédicace à Saturnin Napator):