Archive pour Haine

Haine partout, justice nulle part?

Posted in Hellfest with tags , , , on 9 décembre 2011 by Darth Manu

Bon, sans doûte pas nulle part, heureusement, mais je n’ai pas pu me retenir, vu la propension apparente de certains à voir la haine toujours chez l’autre, jamais chez eux-mêmes…

Doooonc… Mardi dernier, après un premier feu nourri la semaine précédente contre la programmation 2012 du Hellfest, le blog du Collectif Provocs Hellfest a été supprimé purement et simplement par son hébergeur. Il est réapparu aujourd’hui en ligne.

Le Collectif donne l’explication suivante à cette suppression intempestive et momentanée:

« On a voulu nous faire disparaitre…
En début de semaine, notre blog a été supprimé par notre hébergeur, au motif qu' »il ne respecte pas les conditions d’utilisation suivantes : HATE » !!
Ayant aussitôt réagi, le blog vient d’être rétabli: « l’équipe légale a vérifié votre blog et l’a remis en ligne. »
Blogger le reconnaît: pas de haine sur nos pages ! Il faut aller la chercher ailleurs !
Voilà donc la réponse que nous pouvons apporter à tous ceux que notre blog dérange, et qu’ils auraient bien vu disparaître… » 

Mes lecteurs réguliers savent que je n’ai pas beaucoup de sympathie pour le combat du Collectif, et que j’ai consacré de nombreux billets à réfuter ses arguments et ses thèses.

Ce que je leur reproche principalement, c’est d’annoncer la fin du dialogue et de faire oeuvre de lobbying pour pousser les autorités publics et les organisateurs du festival à censurer le contenu de celui-ci, en n’invitant plus de groupes hostiles au christianisme, ou qui utilisent des thématiques liées à l’occultisme ou au satanisme dans leurs textes et dans la mise en scène de leurs concerts. Non pas que j’apprécie les paroles des groupes de black ou de death ou autres ouvertement hostiles au christianisme, loin s’en faut, mais parce que je pense que le respect se gagne par le témoignage, le respect de la parole d’autrui, aussi déplaisante et erronée soit-elle, et par la contradiction sereine, et jamais par la contrainte.

Je m’en suis expliqué dans de nombreux billets, où je montrais notamment les limites de l’approche judiciaire (inciter à la haine, ce n’est pas simplement critiquer, même de façon injuste, mais pousser à des actions violentes ou discriminatoires contre une catégorie de personne) et de la confrontation directe, qui nourrit les communautarismes et enferment les deux camps dans les certitudes plutôt que de les apprenre à se connaitre et à se respecter:

« A lutter contre la christianophobie, les catholiques finissent par n’avoir que des choses à combattre dans notre société et aucune à proposer. S’enfermer dans une posture d’auto défense permanente, sans rien donner qui puisse avoir du sens et de l’intérêt pour les membres de notre société déchristianisée, c’est nous condamner à court terme à ne plus du tout être entendus, voire à être combattus à vue, et à ne plus pouvoir transmettre l’évangile, ce qui est pourtant beaucoup plus au coeur de notre mission que la lutte contre la “christianophobie”.

A force de traiter la culture contemporaine comme une maladie plutôt que comme un terrain d’échange, de dialogue et de construction, nous nous marginalisons et augmentons le ressentiment à notre égard. » (« Christianophobie », christianofolie?).

« C’est pourquoi entre la voie préventive face à l’injure publique (censure préalable: par exemple faire pression sur les collectivités pour interdire la représentation, ou chercher à l’entraver en gênant son financement) et la voie répressive (le procès pour undélit constitué: injure, diffamation, discrimination…) je choisis résolument la seconde. Je reconnais qu’elle est très difficile à appliquer, comme ce billet de Nicolas Mathey tend à le démontrer, et je dis “tant pis!”: la liberté d’expression a plus de prix pour moi que l’interdiction d’une ou deux pièces obscures jouant la provo facile. » (Faut-il dissuader l’Etat et les collectivités territoriales de subventionner les oeuvres antichrétiennes?).

« Pour prouver qu’un groupe incite à la haine contre les chrétiens, il ne suffit donc pas de citer des textes à consonnance satanistes ou des propos qui condamnent le christianisme dans son ensemble, ou de dénoncer des métaphores morbides et blasphématoires. Il faut démontrer que les artistes incitent activement leurs auditeurs à passer à l’acte. En l’absence de cet élément, toute pression sur les autorités ou les organisateurs du festival pour censurer des groupes hostiles au christianisme est en elle-même une atteinte scandaleuse à la liberté d’expression, quand même garantie par notre Constitution et dont nous chrétiens nous réclamons nous-mêmes pour notre propre protection.  » (Hellfest: respecter autrui dans mon expression… comme dans la sienne).

Il est donc clair que je comprends et partage l’irritation de beaucoup de métalleux face aux attaques incessantes du Collectif contre le festival qui chaque année leur donne certaines des meilleurs journées, et certains des meilleurs souvenirs, de leur vie (leur « pélerinage », m’ont dit certains, et ayant participé à nombre de pélerinages catholiques ainsi qu’au Hellfest, s’il est vrai que ces manifestations portent sur des réalités d’ordre très différents, je trouve que l’analogie a du sens, dans une certaine ambiance, une certaine expérience de la communauté…).

Je me demande pourtant par quel processus de pensée rancunier et délirant certains ont pu penser que demander à l’hébergeur du Collectif de le censurer purement et simplement constituait une réponse adaptée à ses « provocs ».

Je suis catholique, et je n’aime pas les paroles satanistes ou blasphématoires de certains groupes. Pourtant, je peux comprendre que pour certains, elles puissent constituer un défouloir par rapport à ce qui leur parait constituer des points « noirs » de l’Eglise: les affaires de pédophilie, l’Inquisition, certains aspects de son enseignement moral, etc. Je ne suis pas d’accord avec eux sur la plupart de ces aspects « controversés » de l’Eglise, mais je respecte leur sincérité et leur souffrance.

De même, en tant que métalleux, je n’aime pas les amalgames, les erreurs et les caricatures portées dans les dénonciations des catholiques anti Hellfest.  Pourtant, je peux comprendre qu’un catholique qui a une foi et une vie spirituelle quotidiennes et fécondes, et qui ne connait le metal que par le ouï-dire et les postures et les textes de certains groupes, puisse être choqué, voire effrayé par l’image qui lui est renvoyée du Hellfest. Je les désapprouve, je pense qu’ils ont tort, mais je respecte tout autant leur souffrance et leur sincérité (de beaucoup d’entre eux en tout cas).

Les anti hellfest ne comprennent pas grand chose à la réalité du festival, mais ils existent, leur engagement est parti pour durer, et contrairement à ce que certains croient, ils ne sont pas qu’une poignée. En octobre dernier, pour protester contre deux pièces de théâtre obscures, Civitas, qui incarne une tendance infiniment plus dure que le Collectif,  a réussi à rassembler à Paris plusieurs milliers de personnes. Les jeunes catholiques qui ont fait de la garde à vue pour avoir jeté des oeufs ou de l’huile de vidange sur des spectateurs ou autres actions d’éclat dépassent la centaine.Je le déplore, mais ils constituent désormais une force de nuisance conséquente, et on est bien forcés de faire avec.

Les ignorer reviendrait à laisser tout le champ de la parole publique à ceux qui jouent sur leur peurs et leurs préjugés, ou qui attaquent la « christianophobie » en toute ignorance.

Les faire taire  par la contrainte, c’est les conforter dans dans leur sentiment de victimisation et de persécution, dans la thèse fausse suivant laquelle l’opinion et les pouvoirs publics persécuterait les chrétiens, comme dans certains pays arabes, comme dans la Rome antique.

Et puis il est ridicule de soutenir simultanément que le Collectif, qui, c’est d’ailleurs triste à dire, est beaucoup plus modéré dans ses positions que la plupart d’entre eux, incite à la haine d’une manière qui doit conduire leur hébergeur ou les pouvoirs publics à les faire taire, et que les textes de Marduk, de Belphégor, ou autres groupes qui ont été invités au Hellfest ou qui le seront un jour doivent être défendues au nom de la liberté d’expression. Soit on tient ce principe de la liberté d’expression pour tous, dans les limites définies par la loi, soit on ne le tient pour personne. Outre que les textes du Collectif, malgré les erreurs consternantes qu’ils diffusent, ne sont, ni moralement, ni juridiquement, des appels à la haine, vouloir les censurer, c’est leur donner raison, en admettant que la contrainte institutionnelle est la réponse la plus juste et la plus efficace aux conflits entre communauté. C’est transformer la polémique en pur rapport de force, en lutte frontale et ouverte, ce qui ne s’achève jamais vraiment et peut se renverser. Vouloir anéantir la parole de l’autre, c’est une illusion qui alimente le ressentiment. C’est donner raison aux extrêmistes du type Civitas, qui n’hésitent pas à prendre des libertés avec la démocratie et avec la loi, là ou le Collectif joue encore le jeu de l’opposition démocratique.

Plutôt que de renverser les « phobies », d’intenter au Collectif un procès en « metallophobie » comme il nous intente un procès  en « christianophobie », en attribuant ses arguments à la « haine », plutôt qu’au malentendu, à l’incompréhension, ou au manque de discernement, faisons lui justice de ce qui est réellement sa démarche, ne la discréditons pas par des qualificatifs tous faits, qui l’enferment dans une irrationalité supposée mais pas démontrée. Ne lui donnons pas la justice qu’il nous administre, mais celle que nous attendons de lui. Sinon comment le faire douter de sa démarche et lui montrer l’erreur de son engagement?

Face à certaines manifestations culturelles anti chrétiennes, le blogeur Koz a aujourd’hui appelé les cathos à trouver « la note juste »:

« En tant que catholiques ordinaires, il faut que nous trouvions la note juste. C’est très difficile car on risque de tomber dans deux pièges : le piège de la provocation gratuite de certains artistes qui savent que ça marchera toujours de cogner sur le Christ, ça fait venir des visiteurs. Le deuxième piège, c’est le piège de Civitas dont un des objectifs est de se poser en défenseur du Christ et de gagner une légitimité de ce côté-là et de mettre en porte-à-faux le reste de l’Église en disant qu’ils n’ont pas le courage de réagir. Cela déstabilise beaucoup de chrétiens.  » (Entretien avec Atlantico).

Il me semble que cela peut valoir aussi pour les partisans du Hellfest. Il faut pour nous aussi trouver la note juste: non pas se taire, au risque que la seule parole publique sur cette polémique soit une parole de condamnation. Non pas chercher à faire taire, au prix d’ajouter de l’eau au moulin de ceux qui crient à la persécution des cathos. Mais  contredire fermement, mais dans l’écoute, le dialogue et la sérénité. Quand je vois les commentaires sur mon blog, sur celui des Yeux Ouverts, ou ailleurs, je suis heureux de constater que c’est la voie choisie par de plus en plus de métalleux. Et je suis convaincu que sur le long terme, elle porte des fruits: les arguments se nuancent peu à peu de part et d’autre et le ton se fait plus cordial (je remarque d’ailleurs que Les Yeux Ouverts est passé d’un système de modération a priori de ses commentaires à un système a posteriori, ce qui suggère qu’il a davantage confiance que par le passé en ses interlocuteurs métalleux). Continuons sur cette bonne voie, au lieu de donner de bons arguments à ceux qui nous critiquent et qui en avaient jusqu’ici le plus souvent de mauvais…

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Black Metal: le mythe de la Haine universelle

Posted in La "philosophie" du black metal with tags , , , , , , , , , , , on 10 mars 2011 by Darth Manu

En lisant Eunolie, l’ouvrage du compositeur Frédérick Martin sur le black metal, je suis tombé sur cette fascinante profession de foi sataniste écrite en réaction au NSBM (National  Socialist Black Metal) parEklezjas’tik BerZerK, chanteur du groupe toulousain Malhkebre et responsable du label Battkeskr’s:

« Etre sataniste c’est rejeter l’humanité, donc soi-même.Le problème réside donc dans la capacité ou l’incapacité de l’être à accepter cette partie de lui-même qu’il méprise. Certains le font à la perfection: ils choisissent la mort. Amen. Tout absolu humaniste implique une idée de perfectibilité et admet par à-même l’incomplétude de l’homme. Le satanisme, en tant qu’absolu, se fonde, quant à lui, sur l’idée de l’imperfection humaine. Or, il est beaucoup plu difficile de vivre au quotidien en reconnaissant la médiocrité humaine, sa propre médiocrité. Pourtant, c’est en prenant conscience de cela qu’on peut la rejeter. Une fois ce processus effectué, il est possible de se battre pour ses idées avec ce que cela implique: se mettre en danger au risque de perdre son petit confort personnel. En revanche il est beaucoup plus simple d’accepter le système: de se battre pour ses proches, de protéger son pays en estimant que l’homme, ainsi, fait montre de sa perfectibilité par son dévouement envers autrui, envers l’Homme. Et il est encore plus évident d’estimer que l’homme est perfectible mais que ce sont les autres qui l’en empêchent ce qui amène à des idées telles que la supériorité de la « race blanche ». En cela, il s’agit encore de choisir la facilité: les autres sont un prétexte à l’imperfection que l’on trouve en soi et que l’on refuse d’accepter. Ainsi, lutter contre ceux qui, pense-t-on, nuisent à la perfection de l’Homme, donne un sens à la vie. Chimère, chimère; simple réflexe humain témoignant de la faiblesse humaine.

[…] Je ne suis pas pour un chaos sélectif. Satan n’a pas de couleur de peau. Le satanisme est une idéologie à laquelle peut adhérer tout être humain, toute nation confondue. Il serait donc temps que sonne le glas de la scène NSBM.

Si Montaigne, dans une perspective humaniste, se déclarait « citoyen du monde », c’était certes parce que tel était son sentiment profond mais aussi parce qu’il se heurtaitdéjà à cette peur ancestrale qu’est la peur de la différence. Or, en concédant que le Satanisme est l’exact opposé de l’humanisme, tout Sataniste devrait être un anti-citoyen du monde, monde étant à comprendre bien évidemment au sens d’humanité, sans distinction de pays ou de couleur. Le satanisme prône la destruction de toute valeur humaine, raison pour laquelle nous, êtres affaiblis par notre humanité, ne pourrons jamais ^^etre en totale adéquation avec cette idéologie. Nous devons du moins y tendre. C’est de cette façon que nous nous rapprocherons du Seigneur, c’est de cette manière qu’il vous reconnaitra comme l’un de ses fidèles » (Eklezjas’tik BerZerK « au nom des Apôtres de l’Ignominie », propos rapportés par Frédérick Martin dans Eunolie: Légendes du Black Metal, p. 214 à 216, Editions MF, 2nde édition enrichie, 2009).

Dans un premier temps, j’ai pensé: « 1-0 en faveur de l’équipe Satan contre l’équipe Hitler sur le plan de la cohérence« . Puis, à y réfléchir, je me suis rendu compte combien ce texte mettait en évidence une contradiction à mon avis intenable au coeur du projet du satanisme, dont le black metal s’est voulu l’expression musicale. Il se lit comme une volonté d’absolutiser, d’universaliser la haine: « Le satanisme, en tant qu’absolu, se fonde, quant à lui, sur l’idée de l’imperfection humaine ». Il se veut un nihilisme total, et en même temps comme une doctrine fédératrice, un nouveau sytème de valeur contre tous les systèmes de valeur: « Le satanisme est une idéologie à laquelle peut adhérer tout être humain, toute nation confondue« . Il se veut un anti humanisme, mais également un projet qui peut rassembler l’humanité sans distinction.

Si ce texte n’exprime que le point de vue d’une variété du satanisme parmi tant d’autres, il a le mérite de toucher du doigt une ambiguité au coeur du projet idéologique du black metal. J’ai montré dans un précédent article que beaucoup de black metalleux placent l’expression de la haine au coeur du projet musical du BM. Une haine universelle, qui écrase tout espoir, toute utopie, toute valeur humaine. Ce qui les amène souvent à condamner le nazisme, non pas disent-ils parce que c’est une doctrine de haine, mais parce que sa haine est trop imparfaite, dirigée seulement contre l’autre au lieu de manisfester un rejet de Tout:

« Ta position par rapport à l’idéologie NS qui ronge le black-metal ?
Le black-metal n’a rien de politique, comment peut on prôner le chaos et la haine de l’humain en glorifiant une race et en insufflant une morale ? Le black-metal est un art noir, pas un parti politique » (Interview du groupe Haemoth par Spirit of Metal).

Et pourtant la haine, contrairement à l’amour, ne semble pas universelle dans son essence. La haine au contraire, se manifeste généralement par le refus de l’autre, le rejet de toute universalité:

« Pour sa part, après avoir lu Mein Kampf, […]Georges Canguilhem préférait parler de «contre-philosophie», car «le principe de cette systématisation, improvisée aux fins de conditionnement collectif, consistait dans la haine et le refus absolu de l’universel» (Trouvé ici).

La haine n’assume pas l’imperfection comme le propre de chacun, mais la rejette sur l’autre, en se fermant à ses propres limites:

« L’un des principaux leviers de la haine concerne la condamnation sans appel, comme une assignation d’identité. L’accusation qui annule l’autre sous-entend : je sais qui tu es ; je dis que tu ne vaux rien, tu ne vaux rien » ( S. Tomasella, Le sentiment d’abandon, Eyrolles, 2010, p. 92, cité dans l’aticle « Haine » de Wikipédia).

En ce sens, la haine n’assume rien, elle n’est pas un idéal vers lequel on tend:

« La haine n’attrape pas la vérité, elle l’enserre à l’intérieur d’une pensée immobile où plus rien n’est transformable, où tout est pour toujours immuable : le haineux navigue dans un univers de certitudes » (H. O’Dwyer de Macedo, Lettres à une jeune psychanalyste, Stock, 2008, p. 340, cité dans l’article « Haine » de Wikipédia).

La haine rejette l’universalité, elle affirme l’individu contre l’autre, nie toute essence commune. Même les idéologies comme le nazisme qui la fondent sur une forme d’idéal (la Race etc.) associe celui-ci à la différence, au rejet… C’est en celà qu’elle s’oppose à l’amour, qui lui suppose un idéal commun et tend vers le rapprochement et le dépassement des antagonismes.

En ce sens, ceux des groupes de BM qui s’inspirent du satanisme, dans la synthèse qu’ils proposent entre une revendication de la haine et une aspiration à un universel, fusse-t-il un idéal de destruction absolu, mettent en forme dans leurs textes, et dans leur musique qu’ils veulent l’expression de cet idéal, une tension entre deux mouvements inverses: un qui prone le repli sur soi-même et l’anéantissement de toute transcendance et de tout partage, de toute communauté, présent par exemple dans le refus de certains musiciens d’organiser des concerts, et un autre qui aspire néanmoins à cette dernière, et qui veut faire corps, relier les métalleux entre eux, sinon dans une nouvelle religion, du moins au sein d’une nouvelle philosophie ou d’une forme de spiritualité à rebours. Cette tension se retrouve dans l’identité musicale même du black metal, qui vise à exprimer le nihilisme le plus total, tout en étant par nature, comme courant artistique, un acte de création.

Il n’est donc pas étonnant que tout au long de son histoire, il ait vu se développer à ses marges deux courants opposés, qui ne diffère pour ainsi dire pas musicalement mais qui se réclament de doctrines radicalement contraires: l’unblack metal, qui choisit la quête de l’Universel contre la revendication de la haine, et le NSBM, qui cherche à aller au bout de l’exploration de cette haine, mais qui abandonne toute aspiration universaliste (à ce sujet, il est révélateur que les actes authentiques et concrets de haine soient souvent le fait de groupes de NSBM, y compris les profanations religieuses, par exemple celles à Toulon par le groupe Funeral: le nazisme est une doctrine véritablement fondée sur la haine, l’histoire l’a prouvé, alors que le satanisme est une construction intellectuelle, qui vise à donner une signification existentielle, « mystique » à la haine, tout en refusant d’en tirer toutes les conséquences).

Le black metal est donc traversé par deux mouvements, un qui va de l’amour à la haine, de l’espoir au dése^poir, de la vie à la mort, de la lumière aux ténèbres, et le second qui va de la haine à l’amour, du désespoir à l’espoir, de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière. Il en constitue la fine pointe, et c’est ce qui fait son originalité musicale et doctrinale. Mais il est, je l’ai dit, un acte de création. C’est -à-dire que par son existence, il nie déjà le nihilisme et la destruction de toutes valeurs qu’il se propose d’exprimer initialement. En ce sens, la quête de l’universel me parait une revendication plus essentielle, plus profonde de ce courant musical, et c’est pourquoi je pense que l’unblack metal, s’il était davantage pris au sérieux dans ses thématiques par ce milieu, pourrait être la source d’un renouveau d’inspiration et d’un enrichissement de la recherche musicale.

Pour conclure, je répondrai brièvement à une objection qui m’a été faite indirectement sur le Forum de la Cité Catholique. Un intervenant métalleux, en réponse à un catholique qui lui demandait si à son avis le BM était intrinsèquement anti-chrétien, faisait la réponse suivante:

« Grosso modo, oui. Il y a quelques exceptions (textes d’inspirations mythologique, romantique (même si la personne de satan y est aussi utilisée), historique, naturelle ou religieuse (cf. la scene chrétienne de Black metal dont manu ventait le mérite sur ce forum). Mais ces groupes ne sont qu’une minorité.

Cette minorité est d’autant plus petite que certains groupes aux paroles neutres ont un comportement extrême (cf. Burzum qui chante des histoires inspirées de Tolkien, la solitude et la nature. %Mais en dehors de ses texte, le groupe n’est pas recommandable du tout.

Donc même si tous les groupes de BM ne sont pas anti chrétiens, l’immense majorité l’est » (échange ici).

Ces groupes ne sont en effet qu’une minorité (de même dans l’autre sens que le NSBM ou que les groupes sincèrement satanistes d’ailleurs) mais une minorité qui est présente dès les débuts du BM (Antestor a été fondé en 1990) et qui l’a accompagné dans la plupart des pays où il est représenté, sur tous les continents. Il s’agit donc d’une constante, d’un des aspects intrinsèques, quoique minoritaire, de son identité telle qu’elle s’est développée historiquement. Un aspect qui, comme je viens de le montrer, corrrespond peut-être à son essence la plus profonde, à l’aspect le plus mûr de la démarche de création de nouvelles formes et de nouveaux sens qui est la sienne, et qui est peut-être d’autant plus niée par certains black métalleux qu’elle pointe sur les contradictions de l’idéologie qui l’a vu naitre et l’incite à grandir, à passer à l’âge adulte. L’aversion pour le christianisme de la plupart des black métalleux, si elle passe trop souvent par la moquerie ou l’insulte, est finalement beaucoup moins grande que leur rejet du nazisme (j’ai souvent vu des groupes comme Crimson Moonlight ou Antestor rabaissés et moqués par des blackists, mais les groupes de NSBM comme Nokurnal Mortum ou Graveland, même lorsqu’il sont considérés de qualité sur le plan musical, suscite une méfiance et une hostilité bien plus directe et viscérale de la majorité), preuve qu’ils ne sont finalement pas habités par cette haine qu’ils affectent de revendiquer. Les raisonnements compliqués que certains utilisent pour distinguer haine absolue et haine fondée sur le rejet de l’autre prouve combien cette thématique du BM, qui est le corrélat de son anti-christianisme affiché, en est finalement, un aspect bien superficiel.

Et s’il est vrai que quelques groupes aux paroles neutres ont des comportements extrêmes, cela fait finalement d’autant plus ressortir le fait historique que la plupart des groupes aux paroles extrêmes ont un comportement neutre. Preuve qu’il faut dissocier la haine des paroles de la haine des coeurs, et que si les deux doivent finalement être rejetées, la plupart des black métalleux, entre affirmation de la haine et aspiration à l’universalité, ont finalement choisi pour eux-mêmes la seconde, ne serait-ce que dans la famille qu’ils ont pu fonder, les amis qu’ils ont, le travail qu’ils effectuent « dans le civil »… Et si leur comportement dans la vie de tous les jours, qui est d’une certaine manière le miroir concret de leur âme, est conforme à ce que pourrait être la vie de n’importe quel chrétien, pourquoi leur musique, qui exprime les mouvements de cette même âme par la création artistique, devrait être intrinsèquement anti-chrétienne? Cela parait dénué de sens…

La Norvège: du christianisme d’Etat au black metal

Posted in Les sources du black metal with tags , , , , , , , , , on 21 février 2011 by Darth Manu

Les racines du black metal sont norvégiennes. Au point où les expressions « black metal norvégien » et « True Black Metal » sont utilisées de manière interchangeable dans certains milieux…  Le black metal est même l’une des principales exportations culturelles de la Norvège:

« Au départ véritable « niche », le metal extrême avec en tête le black metal s’est peu à peu imposé pour devenir l’un des styles musicaux les plus connus hors des frontières du pays. Des premiers groupes reconnus comme Mayhem, Darkthrone ou Immortal à ceux qui ont fait évoluer le genre (Enslaved, Satyricon, Dimmu Borgir etc.), la Norvège reste le pays de référence pour ce style musical, et de nombreux groupes profitent d’un engouement qui ne semble pas se tarir » (brochure La Norvège naturellement, p. 20).

« Le style métal est traditionnellement l’un de ceux que la Norvège exporte le mieux. Des groupes tels que Satyricon, Red Harvest, Dimmu Borgir, Enslaved et Mayhem sont soutenus, en Norvège comme à l’étranger, par un public aussi fidèle qu’étendu, et la presse internationale spécialisée considère les groupes norvégiens comme faisant partie des meilleurs au monde dans ce genre musical » (Norvège: le site officiel pour Madagascar).

Pourtant la Norvège est un pays où le christianisme est religion d’Etat, et où son influence sociale, politique et culturelle est l’une des plus importantes au monde:

« La Norvège est l’un des pays du monde qui compte le plus de chrétiens actifs. Quelques 70 organisations mettent chaque été sur pied des réunions, assemblées générales, camps, conférences et conseils. Par dizaines de milliers, ils profitent de la douceur de l’été pour se ressourcer et raffermir leur foi avant de rentrer chez eux affronter le quotidien du chrétien militant. […] Chaque année, on vend une bonne centaine de milliers de livres sur le Christ et la foi chrétienne, et d’innombrables programmes télévisés sont consacrés au même sujet. Des milliers de missionnaires, bardés de colis alimentaires, apportent la bonne parole aux masses démunies. Des millions de personnes fréquentent les églises, et plus nombreux encore sont ceux qui joignent leurs mains le soir avant de s’endormir.
Chaque année paraissent trois cents titres de livres purement chrétiens, et les églises accueillent sept millions de fidèles au cours de diverses cérémonies. […] La société norvégienne est sans doute complètement dépendante de l’effort bénévole colossal consenti par les chrétiens engagés. Il est pourtant impossible de chiffrer l’assistance fournie par ceux-ci à la société dans des domaines tels que l’éducation des enfants, les mouvements de jeunesse, la culture, les sports, la santé, les soins aux personnes âgées, l’assistance aux toxicomanes, l’aide au tiers monde, etc.  » (article rédigé par par Nytt fra Norge et recueilli sur le site www.photos-suede.com).

Que le black metal suscite l’intérêt dans un pays relativement déchristianisé comme la France est une chose, mais comment expliquer qu’il soit né en Norvège, un pays dont les valeurs lui semblent si contraires? Pourquoi des jeunes qui baignaient dans une culture chrétienne ont-ils ressenti le besoin de s’y opposer si violemment?

Dans L’Age du metal, le père Robert Culat propose deux éléments de réponse:

1) Une religion d’Etat fortement majoritaire peut valoriser une « appartenance traditionnelle » au détriment d’une adhésion mue par une foi authentique: « Face à un christianisme majoritaire dans les statistiques et minoritaire dans les coeurs et la pratique se profile l’accusation d’hypocrisie et de tiédeur. Cela peut constituer à notre avis une possile explication aux actes extrêmes commis par l’Inner Cicle en Norvège. […] N’est-ce pas finalement aux symboles d’une religion affadie que ce sont attaqués les black métalleux scandinves? » (L’Age du Métal, p. 275).

2) Le black metal serait une réaction tardive aux abus de la christianisation de la Norvège au Moyen-Age: «  »En fait les membres de l’Inner Circle étaient davantage des nostalgiques de l’époque païenne (pré-chrétienne) que de vrais satanistes. Ces néo-païens, si l’on peut s’exprimer ainsi, reprochaient au christianisme, religion étrangère, importée et imposée, d’avoir tué leur culture véritable et originale. Brûler les églises en bois debout était à leurs yeux un acte prophétique, annonçant la restauration de la culture antique » (ibidem).

Par ailleurs, Robert Culat souligne également le rôle du climat des pays scandinaves, en s’appuyant sur les déclarations de divers musiciens BM (« Je suis persuadé que le climat froid de la Norvège, la situation isolée de ce pays, jouent un rôle important dans notre expression usicale. Ceux qui ont déjà foulé le sol norvégien comprendront… » (L’Age du Métal p. 274, propos de Nocturno Culto de Darkthrone, tirés de Metallian).

Enfin, il analyse un témoignage d’Isahn, d’Emperor, de la manière suivante:

« Cette figure de la scène BM parle de la jeunesse de son pays, la Norvège. Il décrit une existence vouée à l’ennui, totalement superficielle[…]. C’est le manque d’idéal qui prédomine. […] Les jeunes n’entrant pas dans ce moule deviennent vite des rebelles qui peuvent trouver une aventure à vivre dans le black metal. Ceux qui n’admettent pas cette vision médiocre de la vie sont parfois amenés à mépriser ceux qui s’en contentent (« les moutons »). Et du mépris à la haine il n’y abien souvent qu’un pas qui est vite franchi. […] Je ne retiendrai ici que deux concepts: la haine et la vénération de la Nature. La haine se comprend très bien à partir de ce qui vient d’être dit. Il s’agit souvent de la haine de l’homme, de la misanthropie. Mais il faut bien voir de quel homme il s’agit dans ce contexte précis: la haine propre au BM se porte sur l’homme mouton de panurge, sur l’homme médiocre et sans personnalité, sur l’homme qui est de moins en moins humain parce que de moins en moins libre. […] Quant à la vénération de la Nature c’est me semble-t-il, un concept majeur du B. […] Le concept de la Nature dans le BM peut tout d’abord se rattacher à la misanthropie. La Nature sauvage est le refuge pour le blackist car c’est l’endroit non encore souillé par l’homme malade et décadent […]. C’est précisément dans la Nature que le blackist épanche sa soif d’absolu et rencontre la transcendance qui fait cruellement défaut à nos sociétés bourgeoises athées » (Op. cit., p. 338 à 340, entretien accordé à Postchrist).

Nous avons donc une société fortement christianisée, que pour ma part, si peu luthérien que je sois et en l’absence de tout séjour personnel en Norvège, j’hésiterai quand même à qualifier de tiède ou d’hypocrite: « La société norvégienne est sans doute complètement dépendante de l’effort bénévole colossal consenti par les chrétiens engagés » nous apprend le précédent témoignage. Ce christianisme institutionnalisé, fortement ancré dans la vie quotidienne des norvégiens des années 1980-1990, et dans la norme sociale qu’ils définissent, peine à coïncider avec les aspirations et les besoins d’une partie de la jeunesse norvégienne, qui se sent marginalisée et associe en retour les valeurs chrétiennes si dominantes avec le conformisme,et l’hypocrisie perçues de la société qui leur parait si étrangère. A cette représentation conformiste du christianisme, superficialité apparente à laquelle est opposée l’intériorité de chaque métalleux, vécue comme l’authenticité, les black métalleux norvégiens vont répondre par une tentative de retour à l’origine, c’est-à-dire d’une part ce qu’il y a avant le christianisme, à savoir le paganisme scandinave, et d’autre part ce qu’il y a avant et au delà de l’homme, c’est à dire la Nature. Que ces deux origines coïncident très bien dans leurs thématiques étant la cerise sur le gâteau.

Cela démontre t-il une rupture réelle entre le black metal et la Norvège en tant que nation chrétienne? Personnellement, et à la suite du père Culat, je ne le pense pas.

Concernant la thématique de la haine, et le satanisme qui en est le corrélat, et comme j’ai cherché à le montrer dans un précédent article, il s’agit moins d’une opposition radicale à l’amour évangélique que d’une tentative, certes bien imparfaite, de discernement de la densité et de la complexité du réel derrière les idéologies qui viennent conforter toute majorité sociale, très proche  finalement dans l’esprit de la démarche du christianisme, ainsi dans « les pensées qui attaquent dans le dos » du philosophe scandinave (danois) Kierkegaard. Et pour ce qui est de de la vénération de la nature, et des thématiques néo-païennes qui en sont la traduction nostalgique, comme le montre le père Culat et comme j’ai également essayé d’en témoigner dans un autre article, pour naïve qu’elle puisse paraitre, il s’agit moins d’une négation de notre civilisation chrétienne que d’une tentative de reconstruction d’une relation à l’absolu, en face de l’échec apparent du christianisme. La destruction des églises en bois des premiers chrétiens de Norvège, pour condamnable qu’elle soit dans les faits, étant vécue par les premiers black métalleux comme la préfiguration du retour, la parousie pourrait-on dire avec un peu de mauvais esprit, des Dieux originaux de la Norvège, et de l’authenticité supposée de leurs valeurs.

Nous avons donc, d’une part une revendication de la sincérité du désir existentiel de l’individu face à la pression sociale, d’autre part la thématisation d’une forme d’espérance. S’il est vrai que le black metal norvégien a mené  à la formulation d’idéologies néo-païennes, satanistes ou néo-nazies on peut donc dependant déceler la part de l’héritage évangélique dans ses racines historiques. J’en veux pour illustration l’influence écrasante de l’oeuvre d’un catholique: Le Seigneur des Anneaux de Tolkien, dans les paroles et la symbolique de nombre de groupes norvégiens de BM, y compris et même notamment parmi les plus anti-chrétiens, tels que Burzum, Gorgoroth, … « Le classement par genres littéraires donne sans surprise aucune, la première place à la fantasy (dite aussi heroic fantasy) avec 43,50% des citations totales de livres. Le Seigneur des Anneaux de Tolkien vient largement en tête avec 80 cittions (livre et/ou film). […] C’est tout de même amusant de constater que c’est un auteur catholique qui est ainsi plébiscité! le milieu metal est souvent très paradoxal… » (L’Age du Metal p. 77, à partir d’un échantillon qui concerne il est vrai l’ensemble du metal, et non le seul BM).

Donc non seulement rien ne s’oppose dans les aspirations les plus primitives qui ont donné naissance  au black metal à sa reformulation chrétienne, mais il parait évident que sa naissance a été grandement favorisée par la mentalité si chrétienne de la Norvège.  Les groupes de BM chrétiens ne s’y sont pas trompé, ainsi le groupe suédois Crimson Moonlight, qui resitue la vénération des paysages de la nature scandinave dans une perspective de prière d’action de grâce:

« Thy Wilderness

As I wonder through the frozen
Landscape of Scandinavia
I am surrounded by
The magnificent creation
Thy nature truly a testimony
Of Thy eternal might
Like a wall, ancient mountains
Rise beyond the endless forests
As a mirror, the cold lakes
Reflect their shadows
Star of the Nordic skies glimpse
In harmony with the heavenly
Symphony of colours
The majestic northern lights

I praise Thee, o Master
For the gift of nature
I praise Thee
For the landscape of Scandinavia
Thou spread snow like wool
And scatter frost like ashes
Thou hurls down Thy hail like morsels
Who can withstand Thy icy blast?
Thou send Thy word and melt them
Thou stir the breeze
And let the water flow

Ancient beasts of the north
Made by Thy hands
In the depths of the Swedish
Wastelands they live
Elks and bears
Kings of the wood
Who would not fear their creator?
Thou have shown me
The beauty of lynx and fox
Their cunning conceived
By Thy wisdom in days of old
I have heard the wolves
Lift their howls of praise heavenwards
While ravens and eagles sour
In the midst of the sky
Proclaiming that the hour has come

For the day of the Lord is near
Soon it is upon us
Verily, I have seen Thy sign
The crimson moonlight » (Crimson Moonlight, The Covenant Progress, « Thy Wilderness« , paroles sur Dark Lyrics).

La « haine » dans le black metal

Posted in La "philosophie" du black metal with tags , , , , on 17 décembre 2010 by Darth Manu

A force de lire des interviews et des articles de black métalleux, ceux du moins qui se revendiquent d’une « philosophie du black metal », je suis très frappé par l’usage qu’ils font du vocabulaire lié aux notions morales, souvent utilisé dans un sens symbolique plutôt que littéral.

Ils s’accordent généralement sur l’énoncé suivant:

« Il y a une pensée claire qui résume l’essence du black metal: la haine » (blog de Ameduscias).

Mais quand le moment vient de définir cette « pensée claire« , le lecteur reste toujours un peu sur sa fin.

Par exemple, l’auteur du blog cité ci-dessus, une fois passés sa lecture ras des paquerettes de Niezsche et son usage surréaliste du mot « naturisme » pour désigner la philosophie du BM (certes cohérent avec son appel quelques lignes plus haut à la destruction des modes vestimentaires mais j’imagine qu’il ne pensait pas aller si loin) caractérise ce sentiment par le refus du progrès, l’antihumanisme et la conviction que « la notion de mort, et la négativité en général sont en fait des aspects essentiels de la vie, qui lui donnent une direction et un sens« . Puis il consacre les lignes suivantes à préciser que si le patriotisme est important pour les musiciens de black metal, ce n’est en aucune manière dans une perspective raciste ou xénophobe: « [les black métalleux] ne renient pas le droit des peuples d’autres nations d’être fiers de leur nation« . Enfin il explique que l’usage du mot « Hail » dans certaines chansons ne reflète pas nécessairement une sympathie quelconque pour l’idéologie nazie.

Je trouve tout à fait fascinant qu’après avoir présenté la haine comme le moteur essentiel de sa musique et sa pensée, l’auteur s’efforce d’absoudre le black metal de toute manifestation concrète de cette « haine ».

Autre exemple assez frappant, dans un forum de métal, un membre consacre un sujet à « l’idéologie du black metal ». On y trouve l’affirmation suivante:

« La mentalité black est complexe, très complexe, c’est une forme de voyage spirituel sur les émotions humaines engendrées par les humains et l’histoire du monde. Je ne vous apprends rien si je vous dis que les sentiments véhiculés par cette musique sont la haine, la souffrance, la misanthropie et bien sûr l’anti-christianisme. Mais la haine envers qui? Souffrir de quoi? je développe…

On fait du black-metal quand la haine à une certaine sincérité, si c’est encore une fois juste pour jouer les gros méchants passez votre chemin, le black-metal refuse dans un sens l’évolution du monde. Une conservation très forte s’est installée autour de cette musique et des ces thèmes, d’un autre coté il n’est pas obligé de réunir ces différents sentiments pour faire du black-metal. Il suffit simplement de savoir rester soi même dans n’importe quelle situation ».

Donc la haine est un élément essentiel de la vision du monde proposée par le black metal, mais haïr, ce n’est ni être méchant avec les gens, ni être raciste, etc. C’est « simplement de savoir rester soi même dans n’importe quelle situation ». La haine, ce serait tout simplement l’authenticité.

A cet égard, il me parait révélateur que le blogueur cité plus haut définisse la haine comme une « pensée très claire » et non comme un sentiment. La « haine » n’est pas l’expression d’une hostilité dirigée contre telle ou telle catégorie de population, comme l’est celle présente chez les mouvements racistes, religieux extrémistes, etc. mais une revendication assez abstraite de l’individualisme et d’un point de vue pessimiste sur la nature humaine et la vie en société. Ce n’est donc pas la haine qui caractérise le black metal en tant qu’idéologie, mais bien plutôt le désenchantement et le cynisme.

Autre caractéristique de l’usage du mot « haine » et de son champ sémantique dans le black metal, son utilisation , tout à fait étrangère au registre moral auquel il est normalement rattaché, pour juger de la qualité musicale de tel ou tel morceau ou de tel ou tel album. C’est très présent dans les chroniques musicales de sites ou de magazines de métal extrême.

Par exemple:

« En effet dès ce premier album Shining offre à ses auditeurs terrifiés un black metal cruellement froid, malsain et dépressif. L’esprit écoeurant qui s’échappe de cet album frappe dès les premières notes pour ne faire que s’amplifier au fil des écoutes répétées. Kvarforth, puisqu’il est le seul compositeur, possède une vision de la musique viscéralement repoussante » (Site Les Eternels, chronique de Within Dark Chambers de Shining).

Et un peu plus loin dans la même chronique:

« En plus, il faut saluer Kvarforth qui trouve toujours les riffs glaciaux et haineux justes » .

En effet, la « haine », en plus de signifier un état d’esprit individualiste et cynique, désigne la recherche d’une certaine ambiance musicale opressive, malsaine. Les musiciens de black metal, dans leurs compositions, mettent en scène l’expression la plus pure possible du mal-être et de la souffrance. Ce sentiment qu’ils appellent la haine est finalement un cri d’abandon et de solitude.

Et pourtant, comme mon précédent billet visait à le montrer, il y a également un désir d’éternité et de permanence dans cette musique. En construisant une « idéologie » du black metal, en définissant leur intériorité comme sous l’emprise d’un sentiment absolu (la haine, tout autant universelle dans son aspiration que l’amour), en affirmant éventuellement leur rattachement à des religions recomposées (néopaganisme, satanisme…) ou à des doctrines philosophiques ou ésotériques (nietzschéisme, matérialisme, néodarwinisme, traditionnisme, etc.), ils cherchent à appartenir à quelque chose de plus grand qu’eux, à faire corps, à communier dirais-je si je faisais du mauvais esprit…

En ce sens, si beaucoup de black métalleux aiment illustrer leur antichristianisme par l’expression de sentiments effectivement malsains et dont la spiritualité chrétienne appelle à se détacher, ainsi la haine, le désespoir, la mélancolie…, ceux-ci sont finalement les symboles d’une signification bien plus profonde et humaine de la recherche musicale propre au black metal: l’expression de la souffrance et d’une certaine forme d’attente qui perce à travers elle. Ce qui explique que par delà ceux des black métalleux qui sont effectivement fous, satanistes, criminels ou néo-nazis, et qui ne sont finalement qu’une minorité au sein de ce courant musical, beaucoup de personnes tout à fait ordinaires et équilibrées (autant que n’importe qui puisse l’être du moins) trouvent cette musique belle et évocatrice, et sentent qu’elle élève quelque chose dans leur âme.

Et c’est cette élevation que le black metal a à mon avis tout intérêt à approfondir, au delà de la question de ses rapprts avec le christianisme et le unblack metal, car c’est là qu’il redécouvrira ce qui fait sa richesse et qu’il accomplira tout son potentiel musical.