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A propos de certaines réactions de catholiques à l’initiative du Temple Satanique de Minneapolis

Posted in Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal with tags , , , , , on 21 novembre 2015 by Darth Manu

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J’ai partagé vendredi matin sur la page Facebook de la Conférence Catholique des Baptisé.e.s Francophones, dont j’ai intégré l’an dernier l’équipe de modération, un article d’un journal américain qui relatait l’initiative du Temple Satanique de Minneapolis que je mentionnais dans mon précédent article. J’indiquais dans le chapô que je considérais cette action comme « une très bonne surprise ».

Ce partage a suscité quasi immédiatement une série de commentaires indignés, de la part d’un groupe de lecteurs finalement assez peu nombreux mais très vindicatifs.

Certaines de ces réactions illustrent à mon sens le triste état intellectuel et moral dans lequel se trouve aujourd’hui une partie de l’Eglise en France: de celui qui sans rire, de manière cuistre et indécente, rapproche la promotion que j’ai faite d’une campagne de solidarité envers une population victime de discriminations, voire d’agressions physiques, de la notion de « mal radical » d’Hannah Arendt, à celui qui dit en gros que c’est normal que des satanistes veuillent protéger des terroristes.

D’autres réactions exprimaient une surprise beaucoup plus respectable. Ainsi, une personne qui m’a été présentée comme très ouverte d’esprit et un pilier de la première heure de la CCBF, a envoyé un mail à l’adresse de cette dernière, en se disant « sidérée »et en demandant des explications. Je reproduis ci-dessous les deux messages que je lui ai adressés en retour, auxquels elle a répondu d’une manière apaisée et à mon sens tout à fait recevable:

« Bonjour,

Je suis la personne qui a partagé l’initiative du Satanic Temple sur la page de la CCBF.

Quelques éléments de contexte:

1) Le Satanic Temple n’est pas à proprement parler un culte sataniste. IL ne croit pas en l’existence de Satan, et est essentiellement un groupe d’athées enclins au second degré, qui milite en faveur de plus de libertés individuelles, et qui a lancé des actions en faveurs des « droits reproductifs », du mariage gay etc.

Leurs « principes », ni originaux, ni choquants, sont les suivants:

  • One should strive to act with compassion and empathy towards all creatures in accordance with reason.
  • The struggle for justice is an ongoing and necessary pursuit that should prevail over laws and institutions.
  • One’s body is inviolable, subject to one’s own will alone.
  • The freedoms of others should be respected, including the freedom to offend. To willfully and unjustly encroach upon the freedoms of another is to forgo your own.
  • Beliefs should conform to our best scientific understanding of the world. We should take care never to distort scientific facts to fit our beliefs.
  • People are fallible. If we make a mistake, we should do our best to rectify it and resolve any harm that may have been caused.
  • Every tenet is a guiding principle designed to inspire nobility in action and thought. The spirit of compassion, wisdom, and justice should always prevail over the written or spoken word

En tant que catholique, je n’approuve pas particulièrement leur choix d’imagerie et la plupart de leurs provocations médiatiques, mais malgré leur nom, il est évident à mes yeux qu’ils ne constituent pas une menace sociale, ni spirituelle. Et pour tout dire, ils me font mille fois moins peur que le Salon Beige, Civitas, ou même certains évêques.

2) Quand bien même ils seraient plus que ce qu’ils apparaissent (ce dont, une fois encore, je doute fortement) l’article partagé ne portait pas sur leur engagement en général, mais sur une action en particulier, la proposition d’accompagner des musulmans dans leurs trajets, dont j’ai vraiment bien du mal à voir en quoi elle ne serait pas louable, a fortiori de la part de personnes dont on aurait pu croire qu’elles entretiendraient les pires préjugés sur le « fanatisme » religieux.

3) Vous vous dites sidérée. Je le respecte, le prends en compte pour mes contributions ultérieures, et suis prêt à en discuter plus avant avec vous. Je reconnais que j’aurais sans doute dû discuter avec les autres modérateurs avant de publier cet article. J’ai également conscience que nous sommes toutes et tous particulièrement tendus cette semaine, moi le premier.

Je dois cependant vous dire que je suis moi-même, à titre individuel, extrêmement peiné et choqué par le levée de bouclier de ce matin, dans laquelle votre réaction semble s’inscrire. L’information principale, c’était que des personnes ayant certaines convictions affirmaient, avec des actions concrètes à la clé, leur solidarité envers des personnes ayant des convictions antinomiques. Le lecteurs de la CCBF auraient pu se dire: « ah tiens, bonne idée. Si on tentait un truc dans ce genre, dans une perspective chrétienne » ou encore:: « ah, si même les satanistes s’y mettent, il est peut-être temps pour nous, chrétiens, de faire véritablement quelque chose ». Mais non, les réactions ont été quasiment uniformément: « Ah, mon Dieu, des satanistes, quelle horreur! Qu’est-ce que ça cache? » Je comprends que l’étiquette sataniste provoque, mais , et comme je l’écrivais ce matin, le fait qu’une étiquette, même de très mauvais goût, occulte à ce point dans l’esprit des catholiques français le caractère positif d’une action dont je ne vois pas comment on peut remettre en cause l’utilité, quelles que soient les arrières-pensées hypothétiques que tel ou tel serait tenté d’attribuer à ses auteurs, me rend profondément triste et pessimiste quant à la capacité de notre Eglise, et plus largement de la société française, à dépasser ses tensions et à surmonter les tentations de la violence et du repli.

Pardonnez-moi pour cette franchise, mais comme je vous l’ai dit, je suis-moi-même assez tendu aujourd’hui.

Si ce qui est à mes yeux une grave incompréhension monte en puissance, et si la CCBF doit reculer, je le comprendrai et le respecterai. Mais je le regretterai profondément.

Je reste à votre disposition pour des éclaircissements complémentaires.

Cordialement, »

« Je viens de tomber sur cet article d’une paroisse protestante américaine sur le sujet, qui me paraît bien exprimer l’état d’esprit dans lequel j’ai fait ce post:

Par ailleurs, il semble que le chapitre de Minneapolis du Temple satanique se soit fait taper sur les doigts par son échelon national, sans doute du fait de l’exposition médiatique , et ait dû retirer le post. Je trouve ça un peu dommage, d’autant que quelques musulmans américains sur les réseaux sociaux semblaient sincèrement touchés. »
J’ai conscience que toute cette polémique est absolument dérisoire et anecdotique au regard de ce que traverse notre pays depuis une semaine. Comme je me sens absolument impuissant au regard des problèmes autrement plus graves qui sont soulevés, cette histoire me permet du moins de m’occuper l’esprit.
Elle révèle à mon sens combien la lecture que fait l’Eglise du satanisme organisé, dont l’existence est finalement très récente (1966 pour ce qui concerne l’Eglise de Satan, l’organisation sataniste la plus célèbre) relève plus du fantasme (avec parfois des arrières-pensées idéologiques) que d’une connaissance véritable et sérieuse de la réalité de ces mouvements. Et, comme souvent avec les fantasmes, cela conduit trop souvent à la paralysie du discernement moral des catholiques, pas la meilleure manière à mon avis de se prémunir de l’action supposée du « Prince des mensonges », et certainement pas une manière saine (ni sainte) d’aborder la question du mal dans notre société et notre temps.
Je voulais déjà aborder cette question début 2013. Les débats sur le mariage pour les personnes de même sexe et les études de genre sont passés par là et m’ont accaparé. Je viens de voir qu’une synthèse universitaire qui semble sérieuse vient de paraître en anglais sur la question du satanisme. Si elle est bien faite, j’en rendrai probablement compte dans un prochain billet sur ce blog.
Addendum: Lucien Greaves (alias Doug Mesner), le fondateur et leader du Satanic Temple, vient de publier une tribune qui explique pourquoi il a demandé au chapitre de Minneapolis de retirer sa proposition. Autant je comprends (et soupçonnais) le problème de logistique que soulevait l’initiative telle qu’elle était formulée, autant la remplacer par une campagne sur les réseaux sociaux du type #voyageavecmoi m’aurait semblé préférable à cette suppression pure et simple. Mais tant les arguments employés par cette tribune que la proposition initiale font apparaître ces satanistes sous un jour beaucoup plus humain que beaucoup de catholiques. Et pour nous chrétiens, cela pose effectivement problème. Mais le genre de problème qui devrait impliquer, plutôt que des hurlements d’indignation ou des procès d’intention, une bonne dose d’auto-critique et de remise en question.
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Matthieu 21, 28-32 (Kiss the Devil)

Posted in Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal with tags , , , , , on 19 novembre 2015 by Darth Manu

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« En ce temps-là,
Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple :
« Quel est votre avis ?
Un homme avait deux fils.
Il vint trouver le premier et lui dit :
‘Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne.’
Celui-ci répondit : ‘Je ne veux pas.’
Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla.
Puis le père alla trouver le second et lui parla de la même manière.
Celui-ci répondit : ‘Oui, Seigneur !’
et il n’y alla pas.
Lequel des deux a fait la volonté du père ? »
Ils lui répondent :
« Le premier. »
Jésus leur dit :
« Amen, je vous le déclare :
les publicains et les prostituées
vous précèdent dans le royaume de Dieu.
Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice,
et vous n’avez pas cru à sa parole ;
mais les publicains et les prostituées y ont cru.
Tandis que vous, après avoir vu cela,
vous ne vous êtes même pas repentis plus tard
pour croire à sa parole. » »

Sur les événements tragiques de vendredi dernier, je n’ai rien à dire d’utile ou d’intéressant, et je vais donc me taire, pour laisser la parole aux victimes survivantes et aux nombreuses personnes beaucoup plus qualifiées que moi sur les questions qu’ils soulèvent.

La coïncidence de deux épisodes dérisoires, en marge de ces attentats, me conduit cependant à revenir, des années après, à ce blog, que j’ai longtemps délaissé au bénéfice d’Aigreurs administratives, pour une très rapide réaction à chaud, rien de bien transcendant:

  • L’opportunisme idéologique du « Collectif pour un festival respectueux de tous »:

Ce collectif, composé majoritairement de catholiques membres ou proches du réseau Ichtus, a jugé utile, même pas trois jours après les attentats, alors que de nombreux metalleux étaient encore en deuil (même si, contrairement à ce que son nom suggère, Eagles of Death Metal , dont un membre est par ailleurs pasteur protestant, n’est pas un groupe de metal, et encore moins de death metal, il y avait des metalleux , ou des proches de metalleux, dans le public, y compris un journaliste des Inrocks, et le Bataclan est une salle que cette communauté connait bien, et dont elle garde beaucoup de souvenirs heureux) , de publier un article liant cet attentat à son petit combat personnel, en soulignant que le groupe jouait « Kiss the Devil » et qu’il avait récemment partagé un concert avec une formation dénommée « JC Satan ». Après avoir cité in extenso le communiqué de l’OEI, quasiment comme un texte appuyant certaines de leurs analyses sur le rock, ses membres écrivaient:

« Par ailleurs, chacun(e) est en mesure de le comprendre, au moins les bonnes volontés : plaisanter et/ou diner avec Satan, même avec une grande cuillère ;  diffuser et légitimer l’antichristianisme au nom, nous le redisons à nouveau,  d’une conception dévoyée de la liberté d’expression,  c’est tout simplement irresponsable et la manifestation d’un individualisme destructeur du bien commun et de la concorde. Merci à « Libération » pour cet article ! Non, décidemment, nous ne serons JAMAIS cet « ESPRIT CHARLIE LA ! »
A l’occasion de cette infâmie perpétrée par qui l’on sait, on mesure la distance qu’il y a entre la violence de ces extrèmistes dépourvus de toute humanité et la protestation que nous manifestons / Hellfest qui pourtant nous taxe justement, avec d’autres, d’extrémistes : il devient plus qu’urgent d’utiliser les mots à bon escient.

Depuis le temps que nous dénonçons la programmation sataniste et antichrétienne du Hellfest diffusant des messages de haine avec le concours des autorités publiques mais aussi l’argent public, Hellfest comme pouvoirs publics seraient bien inspirés de tirer toutes les leçons de cette tragédie et par conséquent de faire enfin preuve de responsabilité et, par conséquent encore, de faire le tri dans la programmation 2016. »

 

Je ne me suis jamais senti, moi non plus, spécialement « Charlie », comme je l’indiquais dans un billet sur Aigreurs administratives. Et je ne pense pas que le deuil et /ou la compassion fonctionnent comme des réfutations a priori d’un éventuel arrière-plan politique , culturel ou philosophique qui poserait éventuellement question. Je n’aime pas le discours de Charlie Hebdo sur l’Islam. Je ne pense pas que les morts rendent caduques le débat sur l’islamophobie. Je ne me souviens cependant pas m’être précipité pour instrumentaliser leur mort au profit de la dénonciation de l’islamophobie, du racisme ou du post-colonialisme (même si certains l’ont sans doute fait, et même si je suis profondément convaincu que de telles questions se posent dans notre société française).  Et j’essaie, sans toujours y parvenir, de penser sur plusieurs niveaux, et de prendre en considération parallèlement, sans les opposer ni minimiser l’un par l’autre, les questions « systémiques » globales, et les rapports individuels victimes/agresseurs, qui ne reproduisent pas toujours les premières, loin de là (il n’y a d’ailleurs jamais qu’une seule cause, même systémique, à un événement, et partir d’un seul angle de vue  ou d’une seul grille, que ce soit l’économie, la géopolitique, la religion, la responsabilité individuelle etc., pour en rendre compte ne me parait jamais fructueux). Et d’observer un temps, sinon de silence, du moins de réserve, par rapport aux tragédies individuelles, qui débordent toujours des rapports sociaux/politiques,/de pouvoir etc., sans non plus jamais s’en détacher totalement. C’est du moins ce que j’ai essayé de faire en janvier, peut-être de manière insuffisante, et cette semaine encore, confronté aux statuts de contacts qui étaient conduits par un choc bien compréhensible à tenir des discours à mon sens excessifs, voire déraisonnables et politiquement dangereux.

J’ai donc été quelque peu étonné de lire cet empressement à faire de cette tragédie une nouvelle flèche à rajouter au carquois de leur arsenal anti-metal et « contre-culture », de cette manière de reprendre quasiment à leur compte le jugement (mais non les méthodes, on est bien d’accord) de l’OEI sur le rock, de tirer parti de ce massacre pour se défendre d’être extrémiste (« vous voyez, il y a pire que nous! »). J’ai interpellé leur compte Twitter sur ce que j’ai d’abord considéré comme une maladresse, et la conversation s’est mal … passée, au point que j’ai fini par les bloquer. Loin de nuancer ou tempérer leurs propos, ou même de convenir que le moment était un peu délicat, ils m’ont sommé de prendre position sur les propos et l’imagerie satanistes de certains groupes invités au Hellfest, tels que Watain ou Archgoat.

Ce qui, au regard du second événement que je souhaitais évoquer dans ce billet, prend une résonance assez ironique.

  • La solidarité et la compassion du Temple de Satan:

Le chapitre de Minneapolis du Temple Satanique a publié ce mercredi sur son site et sa page Facebook le communiqué suivant:

If there is anyone in the Minneapolis area who is Muslim and afraid to leave their home out of fear for some kind of backlash, don’t hesitate to reach out to us. We would be glad to escort you where you need to go without advertising our presence – just big dudes walking you where you need to be. We would also happily accompany you so you can get some groceries. Our offer to the Muslims of the Twin Cities comes from a place of genuine compassion for our fellow human beings. It’s not to ride the tide of sentiment or capitalize on people for further name recognition. Let us know if you or someone you know need the sort of assistance we are offering. If you have contact with the Muslim community, make them aware of our service as well. They can contact us at: curt@thesatanictempleminneapolis.com or our facebook page: https://www.facebook.com/tstmsp/

Ces satanistes, dont on aurait pu penser qu’ils tireraient de l’attentat un nouveau prétexte pour justifier leur hostilité aux religions monothéistes qui se réclament d’Abraham et de son alliance avec Dieu, proposent aux musulmans qui redouteraient de sortir seuls de chez eux de les escorter, de la manière la plus discrète et la moins intrusive possible. De cette manifestation de solidarité, dont beaucoup, beaucoup, beaucoup de chrétiens seraient bien avisés de s’inspirer, je retire les réflexions suivantes:

  1. Je n’ai jamais vraiment compris les réactions extrêmes que semblent susciter chez de nombreux chrétiens les groupuscules satanistes. Ou plutôt, j’ai toujours plus ou moins assimilé ces réactions à une forme de superstition. Il ne viendrait à (presque) personne de suggérer que parce qu’on est chrétien, on est gentil ou dans une relation authentique et profonde avec Dieu. Il me parait assez évident qu’en sens inverse, se dire sataniste n’implique pas une profonde dureté de coeur, et encore moins des liens surnaturels avec des entités maléfiques. J’ai eu ma période où j’ai visité un certain nombre de sites satanistes, où j’ai lu des livres de et sur des satanistes, et l’épithète qui m’est venue à l’esprit est moins « maléfique » qu' »excentrique ».  Entendons-nous bien: tout ce que j’ai lu ou entendu de « sataniste » oscillait pour moi entre un peu ridicule et franchement nocif, et je ne troquerais pas ma foi chrétienne pour aucun de ces discours. Mais cette initiative de membres du Satanic Temple me confirme que l’Esprit souffle où il veut, et que les satanistes ne sont pas moins susceptibles d’annoncer le Christ aux chrétiens que les collecteurs d’impôts et les prostituées des évangiles aux docteurs de la loi, même sans passer par une « conversion » formelle et explicite et un changement de religion. Le coeur (ou le déficit de coeur) déborde les opinions et les engagements idéologiques, même les plus provocants. Il n’y a pas d’essence religieuse qui vient prédéterminer les actes d’une personne. Les actions  individuelles des personnes donnent sa consistance à cette essence religieuse, ou au contraire la vident de sens, quelle que soit cette religion et la réalité et la nature de sa relation à Dieu. Car Dieu s’adresse à des personnes individuelles, aime des personnes individuelles, et non des essences.

2. Le collectif Provocs Hellfest me reproche de ne pas suffisamment m’indigner de la présence de symboles satanistes au Hellfest. Quelques dizaines d’heures après, je tombe sur une organisation authentiquement sataniste (contrairement à plusieurs des groupes qu’ils dénoncent) qui fait preuve d’un sens des responsabilités et d’une solidarité dont ce collectif m’a paru cruellement manquer cette semaine, que ce soit par son instrumentalisation militante de l’attentat, ou par son discours sur l’Islam. Après avoir souligné sur son blog la présence de groupes « anti-Islam » au Hellfest, sans que je parvienne complètement à déterminer si c’est pour s’en féliciter (ces groupes s’opposeraient au « politiquement correct ») ou pour les dénoncer ( les contacts avec les médias etc.), il en tire sur Twitter un certain nombre d’affirmations générales sur l’Islam et le « multiculturalisme »:

J’avais déjà relevé dans un précédent billet, en 2012, la contradiction entre leur dénonciation de l’islamophobie du groupe de black metal Taake et leurs sympathies avérées pour nombre de sites catholiques très hostiles à l’Islam. Je constate aujourd’hui aujourd’hui que leur très haute idée de la culture chrétienne et de la lutte contre le « relativisme » et le satanisme leur fait envisager les questions liées à l’Islam ou aux minorités exclusivement en termes de divergences idéologiques, là où des satanistes, pas plus suspects de sympathies particulières envers l’Islam, et sans engagement devant Dieu, se soucient des conséquences, potentiellement graves, de ces divergences idéologiques sur les personnes, même de leurs adversaires présumés. Ce qui m’a fait irrésistiblement penser au passage de l’Evangile de Matthieu que je cite en titre et en exergue: un fils dit oui au Christ et refuse de se laisser déplacer pour le guetter dans son prochain. Un autre dit non au Christ, et pourtant donne de lui-même pour son prochain (il est vrai que si j’en crois son site principal, cette dénomination sataniste semble reconnaître plus que d’autres une certaine valeur à l’empathie et la compassion). Tout cela me confirme dans ma conviction que le combat du collectif contre le « satanisme » et la « contre-culture » n’a rien de sérieux ni de légitime, et est motivé par des arrière-pensées politiques et non par une authentique démarche évangélique.

3. A ceux qui s’étonneraient que j’accorde tellement de cas au bien être de la communauté musulmane, dans le contexte de l’attentat de vendredi dernier, je réponds que je les invite à lire le témoignage d’un journaliste qui a été pendant 10 mois l’otage de l’OEI, qui a fréquenté quotidiennement ses membres pendant toute cette période, et qui témoigne de leur volonté de cliver musulmans et non-musulmans, et de l’importance de leur refuser cette tentation et de tout faire pour encourager au contraire la coexistence et le dialogue:

« With their news and social media interest, they will be noting everything that follows their murderous assault on Paris, and my guess is that right now the chant among them will be “We are winning”. They will be heartened by every sign of overreaction, of division, of fear, of racism, of xenophobia; they will be drawn to any examples of ugliness on social media.

Central to their world view is the belief that communities cannot live together with Muslims, and every day their antennae will be tuned towards finding supporting evidence. The pictures from Germany of people welcoming migrants will have been particularly troubling to them. Cohesion, tolerance – it is not what they want to see. »

Qui, je le demande, a fait cette semaine, véritablement, le jeu du Diable, des satanistes ou des bons catholiques?

4. Quand je fais référence au passage de l’Evangile ci-dessus, j’ai bien conscience que je ne suis pas pure extériorité par rapport à son message, et qu’il est très possible que je puisse être le fils qui dit oui et ne fait pas, et le collectif celui qui dit non et fait, dans les années, mois, semaines ou jours qui viennent. Ce que je reproche à ce collectif, ce n’est pas tant d’exprimer des opinions avec lesquelles je suis en désaccord, que de sembler aveugle à la complexité du monde, de se contenter d’une grille d’analyse simple et abstraite, une construction intellectuelle, avec laquelle ils analysent et interprètent tout, sans jamais se préoccuper de vérifier et d’éprouver la solidité de leurs principe à la lumière de la réalité concrète des expériences singulières (ce qui les distingue profondément, quoiqu’ils en pensent, du réalisme aristotélicien dont ils se réclament sans doute). Tout dans l’actualité du metal, du satanisme, du rock, de la culture populaire et /ou contemporaine, est une confirmation de leur discours ou est passé sous silence. Même l’assassinat de fans de rock par un groupuscule religieux devient une preuve de la nocivité de l’irréligiosité supposée du rock. Le problème est à mon sens de cultiver les idées et les grands principes, dans leur simplicité séduisante, au détriment des ambiguïtés et des nuances des individus réels. J’ai conscience en écrivant ces mots que je m’attaque moi-même à un discours, au détriment de leurs personnalités réelles dont je ne sais pas grand chose, même si j’ai rencontré certains d’entre eux IRL. Et que cette tentation de l’abstraction jugeante me guette tout autant dans mes échanges avec les tradis, les cathos LMPT, les militants de droite etc. Je pars de leur exemple pour méditer un danger qui me guette tout autant qu’eux: celui de cultiver les divergences idéologiques au détriment d’une certaine capacité d’empathie, de perdre la capacité de se laisser surprendre ou d’être curieux des ressources morales insoupçonnées d’autrui. De se demander si quelqu’un qui semble contredire tout ce que je considère comme bon et beau et vrai est quand même capable de me surprendre et de témoigner en acte d’un bien que j’avais à peine, ou pas du tout, entrevu. De réaliser que derrière le « combat culturel », il y a des individus qui certes, s’inscrivent dans une histoire et dans des rapports de pouvoir, mais qui n’y sont jamais complètement réductibles, ou plutôt, les déplacent sans cesse, d’une manière qui peut être surprenante. J’ai conscience en écrivant ces lignes que certains lecteurs beaucoup plus proches de mes idées que le Collectif Provocs Hellfest pourraient y voir une forme de « dépolitisation », voire de démission face aux injustices sociales. Et cela me parait effectivement une difficulté. Il me semble cependant que l’angle politique, non seulement ne prime pas, mais que c’est précisément dans ses failles, dans les réalités individuelles à la marge, les « exceptions », qu’il n’arrive pas à englober ou résoudre ou dépasser, que se situe l’enjeu principal des luttes sociales/politiques, son enjeu principal. Et j’ai conscience aussi que les personnes du Collectif peuvent aussi bien me surprendre,  et m’ébranler, à tout instant, que je leur demande de se laisser ébranler ou surprendre par des metalleux ou des satanistes ou des musulmans.

5. Il existe en France une initiative, d’origine laïque et non sataniste, qui est née en janvier dernier, après la précédente vague d’attentats, qui a été lancée sous la forme d’un hashtag, #voyageavecmoi, sur twitter, et qui permet à chacun d’entre nous de proposer à des personnes musulmanes qui prennent seules les transports en commun d’être accompagnées. Quelqu’un vient de créer une application (que je n’ai pas encore réussi à faire fonctionner mais je n’ai pas encore suffisamment essayé). J’invite tous mes lecteurs/toutes mes lectrices à reprendre à leur compte cette démarche.

Et quoiqu’il en soit, après une semaine qui a été, comme pour l’immense majorité d’entre nous, bien lugubre, l’initiative sataniste que je citais plus haut a suscité en moi de la joie, et un peu d’espoir. Et me donne envie, rempli que je suis de reconnaissance et d’espérance, d' »embrasser le diable ».

Des satanistes au Nagaland?

Posted in Christianisme et culture, Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal with tags , , , , , , , , , , , , , , on 11 juillet 2013 by Darth Manu

Je viens de découvrir sur Facebook l’article suivant:

« Le développement du culte satanique dans le Nagaland, au nord est de l’Inde, inquiète considérablement les responsables religieux de cet Etat majoritairement chrétien. Le Nagaland et les Etats de Meghalaya et de Mizoram, ses voisins, sont les seuls à majorité chrétienne, alors que le pays compte 28 Etats et 7 territoires. Cette région du nord est de l’Inde a été évangélisée au XIXe siècle à l’époque de l’occupation britannique. Le Nagaland, peuplé par les Nagas, a été christianisé sous l’influence de missionnaires baptistes américains. 

Une mode chez les jeunes

Les églises chrétiennes locales estiment que de plus en plus de jeunes se tournent vers l’adoration de Satan et appellent à une prise de conscience. Ainsi le révérend Ben Dang Toshi Longkumer, le représentant au Nagaland de la Compagnie évangélique d’Inde s’inquiète : « l’adoration de Satan a considérablement changé le comportement et la vision du monde des jeunes, même si aucune activité criminelle n’a été rapportée pour le moment. » Selon les églises locales, la seule ville de Kohima, la capitale de Nagaland, compterait 3.000 adorateurs de Satan.

En avril dernier, elles avaient lancé pendant une semaine (du 24 au 30), une opération contre le satanisme baptisée « la Croisade de la transformation » : quatre pasteurs, 50 « conseillers spirituels », 160 « guerriers prieurs », et plus de 600 volontaires de différentes Eglises et de l’université biblique de Kohima sont allés dans les rues de la capitale pour sensibiliser les jeunes et les éloigner des groupes satanistes.

La croisade de la transformation

Khotuo Yaotsu, président du comité d’organisation de cette « croisade » déclarait à la presse que « 80% des adorateurs de Satan qui ont été délivrés de son emprise ont avoué avoir été attirés à lui par les jeux vidéo, comme DOTA (Defense Of the ancients) ou World of warcraft, tous deux jeux de rôle. La guerre que nous menons contre lui est plus intense que ce que nous pensions quelques années plus tôt. » Mais les résultats ont semblé favorables, puisque M. Yaotsu a rajouté que son organisation « prévoyait d’autres croisades pour l’ensemble de l’Etat du Nagaland. »

Aujourd’hui le problème reste posé pour les autorités ecclésiastiques. Le révérend Zotuo Kiewhuo, pasteur de l’église baptiste de Koinonia à Kohima, pense que le culte satanique se répand comme un « incendie sauvage » à cause de la crise d’identité que traverse la jeune population. Mais d’autres éléments sont à prendre en compte, comme la corruption endémique qui ronge l’Etat, ou encore la résurgence incessante des conflits tribaux. » (Fait religieux, « Inde : le satanisme se développe chez les jeunes du Nagaland »).

J’adore cet article: il fait état d’un « développement du culte satanique dans le Nagaland », mais sans indiquer quels phénomènes concrets, observables, mesurables, le mettent en évidence. S’agit-il de cultes déclarés et visibles, comme l’Eglise de Satan ou le Temple de Set (qui me paraissent très loin de progresser) dans d’autres pays? D’une hausse des faits divers liés à des pratiques sataniques et/ou occultes? De témoignages de « rescapés » de cultes secrets (à la manière des faux témoignages qui ont suscité une vague de panique aux Etats-Unis dans les années 1980)? D’une scène de black metal en pleine croissance? Du succès commercial de séries américaines fantastiques, genre Buffy?

Cet article ne nous dit rien dessus. « Les Eglises locales » avancent le chiffre de « 3.000 adorateurs de Satan ». Mais que font ces adorateurs de Satan, qu’est-ce qui les définiti qui justifie cette appellation? Ils payent une cotisation annuelle à l’Eglise de Satan? Ils violent des bébés? Ils achètent des cds de metal? Ils sont fans de jeux vidéos et de films d’horreur? Ils pratiquent la magie noire? Ils brûlent des églises? D’où vient ce chiffre de 3000? D’un sondage sur les pratiques religieuses? De sources policières sur des interpellations liées à l’occulte ou à l’hostilité contre les religions? Des chiffres de vente de World of warcraft ou de Vampire the Requiem? Des chiffres de fréquentation des concerts et festivals de metal? D’une estimation au doigt mouillé par telle ou telle association de chrétiens « concernés »?

Ces articles qui visent à « alerter », mais qui ne reposent sur aucun élément d’information sourcé et vérifié, et qui font appel à l’imagination et à la peur, si courants malheuresuement sur les sites chrétiens, toutes dénominations confondues, me fatiguent… Est-ce cela, servir la Vérité: agiter des épouvantails et répandre des rumeurs, sans se soucier de vérifier ni de prouver ses accusations? 😦

Pourtant, ce n’est pas comme si ces questions n’avaient jamais été posées. Cela fait des années qu’on trouve sans peine, tant sur le satanisme cultuel que sur l’imaginaire satanique (pour reprendre la distinction soutenue par Nicolas Walzer dans Satan profane: portrait d’une jeunesse enténébrée) de nombreuses études de niveau universitaire, qui démystifient ces phénomènes et sont majoritaires à conclure en faveur du caractère marginal du premier et à leur relative innocuité à grande échelle (en dépit de quelques affaires de meurtres au sein de micro-cultes éphémères, gravissimes en elles-mêmes, mais qui relèvent plus du fait divers que de la conspiration de masse).

Sur le satanisme, je recommande les lectures suivantes, qui ont toutes fortement contribuées à me faire une opinion:

– De Massimo Introvigne, pourtant un catholique proche des milieux traditionnalistes, Enquête sur le satanisme, qui est l’ouvrage qui m’a introduit à cet univers, et l’a considérablement dédramatisé à mes yeux, lorsque je l’ai lu en 1998, alors que j’étais khûbe à Fénelon:

Massimo Introvigne – Enquête sur le satanisme

– D’un collectif de chercheurs, dirigés par Olivier Bobineau, cette série d’études, plus récentes:

Le satanisme: quel danger pour la société?

– Du sociologue Nicolas Walzer, qui fait aussi partie des auteurs de l’ouvrage précédent:

Nicolas Walzer – Satan profane

– Le point de vue d’un « Révérend » de l’Eglise de Satan, qui m’a paru moins rigoureux que les précédents, mais qui dresse des parallèles intéressants entre l’histoire du rock et celle du (des) satanisme(s), et qui contient plusieurs interviews inédites d’acteurs de courants très divers du satanisme (y compris très hostiles à l’Eglise de Satan: cf. l’interview d’Euronymous, par exemple):

Gavin Baddeley – L’essor de Lucifer

Certains de mes lecteurs habituels vont s’empresser de me faire remarquer que je ne cite là que des ouvrages qui vont dans le sens d’une nette minoration de la dangerosité supposée du satanisme. Je répondrai qu’ils ont au moins en commun de s’appuyer sur des chiffres, des citations et des témoignages sourcés, qu’ils cherchent à distingeur les phénomènes (qu’est-ce que le metal? Qu’est que l’imaginaire fantastique? Quels sont les différents discours et les origines des différents cultes?) ce qui n’est pas nécessairement le cas d’ ouvrages qui entendent « alerter » contre le satanisme (ainsi le célèbre  rapport de la MIVILUDES qui semble mettre dans le même sac fans de Buffy et de jeux de rôles et authentiques membres de cultes satanistes). Qu’ils représentent une gamme de points de vue assez large pour s’initier: quoi de commun par exemple entre Massimo Introvigne, membre de l’Alliance catholique et admirateur de Jean Ousset, et Gavin Baddeley, journaliste de la presse rock spécialisée et membre de l’Eglise de Satan? Et enfin que quel que soit le mérite (ou le démérite) des thèses ,qu’ils défendent, ils fournissent tous des sources premières et des pistes bibliographiques abondantes, qui devraient donner aux lecteurs intéressés de tous bords des outils précieux pour se forger leur propre opinion.

Pour ma part, je reviendrai probablement à la fin des vacances d’été, dans une série d’articles, sur les mythes et les réalités liés au satanisme cultuel. En attendant, il me paraissait important, dans cet article, de mettre en garde contre le processus de pensée à l’oeuvre dans le billet de Fait religieux cité plus haut, qui privilégie les discours généraux et imprécis et le travail de l’imagination aux données concrètes et explicites et aux témoignages sourcés, ppour deux raisons:

– Parce que c’est une démarche dangereuse pour les personnes, et peut-être plus que le satanisme lui-même. J’ai toujours du mal à trouver des traces concrètes à grande échelle de la « dangerosité  » supposée  de ce dernier, malgré toutes les décennies qui se sont écoulées depuis le création des premiers cultes californiens. Par contre, je me souviens de ce que d’aucun ont appelé la « satanic scare« , et qui, comme cette dénomination le suggère, a été l’équivalent, aux USA dans les années 1980, du maccarthysme pour le satanisme (et plus généralement pour les auditeurs de musique metal, pour les fans de jeux de rôle et de films d’horreur, pour les jeunes qui aiment s’habiller en noir etc.), et qui, sur la foi de pseudos spécialistes et de procédures pseudo-scientifiques (la régression sous hypnose) aproduit des dégâts, sur certains groupes de personnes, assez considérables (plus de détails ici et ).

– Parce que je suis convaincu que ce qui rend le satanisme attirant, pour certains jeunes, c’est justement son pouvoir sur l’imagination (que ce soit d’ailleurs sur celle des satanistes en eux-mêmes, ou sur celle de des actvistes religieux qui vont parfois jusqu’au harcèlement et à la calomnie pour combattre ces derniers): parce qu’il réenchante, d’une certaine manière , la grisaille quotidienne, parce qu’il permet de faire rentrer le fantastique dans des vies sinon banales. Mieux il est connu, plus il apparait lui-même ordinaire, banal, et moins il est séduisant (c’est en lisant sur lui, en regardant de près des sites satanistes, que j’ai cessé d’être attiré par lui, pour ma part). Et inversement, plus il est présenté comme quelque chose de souterrain et de caché, plus il fascine, que ce soit pour le rendre respnsable de tous les maux, ou au contraire pour constituer, aux yeux de certains une sorte d’antidote à la banalité de la souffrance et de la solitude, à la médiocrité apparente de ce monde et de ses habitants.

« Christians Against Black Metal »: le retour de la vengeance de la mort qui tue!

Posted in Christianisme et culture, Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal, Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , on 28 mai 2013 by Darth Manu

christians against black metal

J’ai été pas mal absent de ce blog ces derniers mois, du fait, d’une part, d’un alourdissement de ma charge de travail qui devrait se résoudre dans les prochaines semaines, et d’autre part parce que le débat sur le « mariage pour tous » m’a beaucoup préoccupé, pour les raisons que j’ai exprimées sur Aigreurs administratives, et ne m’a pas laissé beaucoup de temps ni de disponibilité d’esprit pour écrire sur le black metal (ni même pour en écouter 😦  ). Ce court billet, sur un sujet relativement anecdotique, se veut donc un coup d’envoi, en attendant que je finisse mes brouillons en court (un billet sur black metal et santé en réponse à un article publié par Etienneweb sur le site du Collectif Provocs Hellfest, un sur la place qu’il convient de donner à mon sens à l’imaginaire sataniste dans l’évaluation du rayonnement culturel du black metal, un sur la fonction du « morbide » dans ce même courant musical, et la suite de mon avant-dernier billet, sur la « guerre culturelle »). Venons-en maintenant au sujet du jour: un de mes contacts facebook a signalé sur son mur la page suivante (Correctif du 5/07/2013: un commentateur me signale qu’il s’agirait d’un fake):

« Christians Against Black Metal. BAN this sick form of « music »

Black Metal is a Perverse, Blasphemous type of music from Scandanavia. It degrades children into Homosexuals, Arsonists and Sodomites. It MUST be banned. »

Je passe rapidement sur l’usage abusif des majuscules, qui donne l’impression que l’auteur partage a minima avec ceux qu’il dénoncent un goût certain pour la dramatisation à l’excès et le spectaculaire, et sur sa fixation évidente (quoique d’actualité) sur l’homosexualité, qui monopolise pas moins de deux des trois conséquences supposées, sur nos chères têtes blondes, du black metal (on trouve quelques figures célèbres d’homosexuels dans le black metal: je pense notamment à l’ancien membre de Gorgoroth puis Godseed, Ghaal. Cependant, il me semble que le milieu du black metal, et plus généralement celui du metal, sont encore loin d’être « gay friendly« , et qu’il y aurait pour les chercheurs en études de genre matière à réflexion sur les stéréotypes sur l’homosexualité, et plus généralement sur la sexualité dans son ensemble, véhiculés par ces msuiques, leur iconographie, leurs textes, etc.).

Je voudrais faire trois remarques sur cette page, non pas parce qu’elle aurait une quelconque originalité qui aurait attiré mon attention, mais au contraire parce qu’elle me parait pour ainsi dire archétypique d’une méthode et d’une vision du monde que la quasi totalité des initiatives chrétiennes de dénonciation du metal ont en commun:

1) un rapport naïf, unilatéral et hégémonique au multiculturalisme:

– Pourquoi naïf? Ce qui frappe dans ce type d’initiative, c’est l’importance donnée à l’intuition fondatrice, qui devient le critère définitif de toute appréciation du sujet, de manière quasi dogmatique. Ainsi, des personnes qui ignoraient tout du metal, n’en ont jamais écouté, ne se sont jamais rendu à des concerts ou des festivals, ne fréquentent pas ou très rarement des métalleux, s’improvisent en quelques mois, voire quelques semaines, des spécialistes, capables d' »alerter » leurs concitoyens sur la « réalité » de cette musique, et d’en remonter aux metalleux les plus aguerris. Il y  là une forme de confiance absolue en son jugement propre et en sa vision du monde bien à soi qui ne me parait pas si commune, et me frappe de plus en plus au fil des années. Comme si tout phénomène s’offrait d’emblée en totalité à notre perception et à notre jugement. Comme si juger du bien et du mal était évident, sans contre-exemples, sans situations trompeuses, sans complexité des réalités observées. Comme si discerner se limitait à constater.

– Pourquoi unilatéral? Lorsqu’on voit des milliers de personnes s’enthousiasmer pour quelque chose qui nous choque et nous parait « contre nature », on pourrait prendre le temps d’essayer de comprendre ce qu’une personne rationnelle peut trouver à quelque chose qui nous parait si détestable, essayer de mieux le connaitre, d’en délimiter les niveaux de discours, de signification, les objectifs réels, l’impact esthétique, la genèse historique. D’essayer de trouver tout ce positif que tant de personnes puisent dans le négatif, de saisir comment elles peuvent prétendre trouver de la joie, voire un sens à leur vie dans l’exaltation apparente de la maladie, du désespoir et de la mort, par exemple. Quitte le cas échéant à en souligner les limites et les contradictions, ou les illusions, éventuelles, d’une manière d’autant plus précise qu’elle est informée et l’aboutissement d’un dialogue en profondeur.

L’auteur de la page qui nous occupe, ainsi que nombre de ses prédecesseurs, adopte clairement une démarche symétriquement inverse. Il montre ce qui le choque (ainsi une interview provocante de Dark Funeral) ou ce qu’il considère élever les âmes (ainsi des exemples de « vraie musique » à ses oreilles), et situe ainsi le gros du travail de comparaison, de hiérarchisation, de compréhension et de discernement du côté de ses contradicteurs. Le post suivant me parait à ce titre exemplaire:

« Y’all are saying that you’re open minded, decent folk. Well, go prove it and go to Church, tomorrow. Attend the Sunday service, and see if it’ll change your view on Christians.
Maybe then you’ll start understanding that we aren’t children raping , crusading monsters. A lot of bad things can be said about the things Black Metal has done in the past, too. And continues to do. »

On pourrait le prendre au mot et renverser sa remarque, en lui suggérant d’aller à des concerts et des festivals, et de discuter IRL avec des metalleux. Ce qui lui permettrait peut-être de constater qu’ils ne sont pas tous des pyromanes, des tueurs ni même haineux envers les chrétiens. Mais il ne semble même pas réaliser une seule seconde la possibilité de cette réciprocité. Parce qu’il ne se situe pas dans un rapport réciproque: il ne mène pas un dialogue, mais donne un enseignement.

– Pourquoi hégémonique? Précisément parce qu’il place la quête de la vérité du côté de ceux auxquels il s’adresse, et le contenu de celle-ci dans son discours propre. Ce faisant, il ne se positionne pas en tant que chercheur, ou même en temps que partisan (qui assumerait le caractère partial et inachevé de son point de vue, tout en l’admettant par là même) mais comme prédicateur. Il ne donne pas sa vérité (qu’il ne comprend pas l’engouement pour le black metal, que celui-ci le choque), mais la Vérité (que le black metal blasphèmerait contre le Saint Esprit, seul péché irrémissible pour les chrétiens, qu’il pervertirait les enfants, pour les transformer en homosexuels, pyromanes, ou encore sodomites, qu’il existe une vraie musique, avec laquelle il n’aurait aucun rapport, etc.). On comprend donc pourquoi il se soucie si peu de discerner la vérité (ou les vérités) du black metal: il vient lui apporter la Vérité. Il se considère comme un messager, plutôt que comme un chercheur. Les prophètes ont-ils étudié les ressorts économiques et sociaux des civilisations sont ils dénonçaient la corruption. Non, ils sont venus apporter non pas leur parole, leurs impressions subjectives, mais la Parole de Dieu qui leur a été confiée. Mais notre compréhension de ce que sont l’amour de Dieu et le blasphème rejoignent-elle celle de Dieu? En imitant la démarche des prophètes du premier testament,ne risquons-nous pas d’oublier ce qui nous en différencie: que nous n’avons pas de mandat explicite et donné d’avance contre telle ou telle situation de corruption? Et qu’étant nous aussi prophètes par notre baptème, mais de manière souvent plus invisible, plus quotidienne, ordinaire, cette parole de Dieu, nous avons à la chercher tout autant qu’à la prédire, et autant dans ce qui nous choque, et pourtant réjouit notre prochain, en cherchant à comprendre cette positivité apparement incompréhensible et paradoxale du négatif

2) un manque de perspective sur la diversité des cheminements et des points de vue individuels:

Que fait cette page? Elle alterne entre dénonciation et évangélisation: elle montre ce qui choque l’auteur dans le black metal, et ce qui le rend heureux dans le christianisme. Elle se veut un témoignage. En soi, c’est très bien. Ce qui me dérange ici, c’est la forme que prend ce témoignage, son caractère purement exemplaire et pour tout dire, subjectif. On a un peu l’impression que l’auteur pense que si ses lecteurs, et l’ensemble des black metalleux, voyaient comme s’ils étaient dans sa tête, s’ils écoutaient la musique comme il l’écoute et voyaient le metal comme il le voit, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.Or, tout le monde n’est pas touché de la même manière par une même musique, que ce soit par rapport à d’autres auditeurs, ou bien suivant le moment de sa vie, et de son cheminement personnel. Certains chrétiens, de toutes sensibilités, sont touchés par le black metal. Ainsi le membre unique du groupe Elgibbor, à sa conversion, a renoncé à son satanisme passé, mais également à toutes ses addictions, mais a persévéré dans le black metal, parce que, à la lumière de sa conversion, il y a vu un moyen puissant d’évangélisation et de témoignage. Inversement, si j’en crois le « révérend » de l’Eglise de Satan Gavin Baddeley, dans son livre L’essort de Lucifer, Anton LaVey, le fondateur de cete dernière, n’aimait aucun groupe de metal, à l’exeption (si je me souviens bien, je n’ai pas le livre sous les yeux) de Mercyful Fate. Il ne suffit pas de dire que les paroles et l’iconographie du black metal sont souvent choquantes, que son son est violent et morbide, mais de faire la cartographie de ses auditeurs, de comprendre qui l’aime et pourquoi, ce que j’ai essayé de commencer dans quelques billets ( le plus approfondi ici), sans avoir encore thématisé cette idée de cartographie qui vient de me venir à l’esprit. Et en partant de ce public et de sa diversité, et non plus des seuls paroles, on commence à appréhender la diversité des personnes et des états intérieurs de vie , y compris pour pour certains profondément spirituels et chrétiens, avec lesquels cette musique a pour effet d’entrer en résonance, ce qui permet d’en dresser un portrait et une compréhension beaucoup plus nuancés que de prime abord.  Et de sortir d’une confrontation binaire des points de vue, entre « pros » et « antis » metal, pour commencer à appréhender les interactions complexes entre les cheminements individuels et les phénomènes culturels, ce qui permet par exemple de proposer des éléments de discernement du multiculturalisme qui ne tombent ni dans le relativisme ni dans la dénonciation, mais qui permettent, pour chaque intersection entre groupes culturels, de mettre en évidence des points de dialogue et de rencontre, voire d' »élevation » commune, et au contraire d’autres qui constituent des ruptures, des clôtures, ou des casus belli. C’est pourquoi je trouve si intéressant (goûts personnels mis à part) d’examiner de manière privilégiée le cas du black metal chrétien, qui, précisément parce qu’il est ouvertement paradoxal et apparemment contradictoire, permet de poser avec netteté et précision les enjeux, les tenants et les aboutissements de la révolte supposée du black metal contre le christianisme, et plus largement contre tout ce qui peut apparaitre comme des idéaux positifs faisant largement consensus dans nos sociétés.

3) la figure imposée de l’enfance en péril:

C’est sans doûte la conjonction avec les « manif pour tous » qui m’y fait penser, mais je suis frappé par cette récurrence de la figure de « l’enfance en danger » chez les pourfendeurs des « contre cultures ». L’enfant, objet malléable à merci, aussi exposé aux influences culturelles « extérieures » qu’il semble bardé de défenses très difficilement pénétrables contre l’enseignement de ses parents et de ses enseignants, serait perverti au jour le jour par le metal, les jeux vidéos, les séries trop violentes, etc. Ainsi dans notre exemple, il risquerait au contact du black metal de développer des prédispositions « perverses » pour les incendies volontaires et la sexualité anale. Je ne dis pas que certains divertissement culturels n’ont aucun impact, et il est tout à fait du ressort des éducateurs de développer chez ceux dont ils ont la charge une conscience claire de ce qui est bien et de ce qui est mal, et le goût du beau et du vrai. Et au préalable, de se former soi-même à ces enjeux. Cela dit, cela semble une curieuse façon de mettre au centre le bien des jeunes générations, que d’accueillir avec méfiance tout ce qui semble nouveau et inhabituel. Eduquer au beau et au vrai, c’est aussi s’éduquer soi-même avec les enfants (ou les adolescents) et découvrir de nouvelles formes de beauté et de nouvelles perspectives sur la vérité et le bien. Non pas que tout est acceptable (et on peut s’interrogerselon moi légitimement sur le « photoréalisme » de certains FPS, sur l’hypersexualisation d’icônes de dessins animés, de bandes dessinées, ou de jeux vidéos). Mais je pense qu’au souci parfaitement légitime de préserver les enfants d’influences nocives peuvent se mêler un certain nombre d’injonctions de nature sociale et comportementale, qui viseraient à valoriser les loisirs qui sont dominants dans leur groupe d’appartenance, et à les dissuader de pratiquer ceux qui y apparaissent dissonnant: ainsi certains vont valoriser des activités « saines » telles que le théâtre, certains sports, la danse, sur les jeux vidéos, les jeux de rôle. D’autres vont suggérer à leur enfant de faire du piano ou de la guitare électrique plutôt que de la basse ou de la guitare électrique. Je caricature un peu, mais je pense que nous sommes tous tentés de valoriser des modèles qui ne sont pas seulement de nature morale, mais qui s’inscrivent dans des rapports sociaux liés à l’habitude et à la perception des rapports de pouvoir dans la société (quelles activités sont associées à la réussite, à une meilleure intégration et quelles autres semblent liées à des formes de marginalités, voire de révolte?). Or, que nous enseigne souvent notre propre histoire: qu’il est dans la nature même de ces normes d’évoluer, instituant leur propre obsolescence à force de répétition et de décalage avec les besoins de chaque génération: ainsi les jeux vidéos, les dessins animés japonais ou le metal lui-même ne suscitent pas la même opprobe que pour la génération précédente, qui elle-même avait lutté pour faire accepter comme des divertissements « convenables » le rock et la lecture de bandes dessinées. Plutôt que de nous braquer, apprenons donc à anticiper ces déplacements, qui constituent des apports de chaque générations par rapport aux précédentes, et prenons conscience que, sans renoncer bien sûr à notre jugement d’éducateur adultes, ce dernier a tout à gagner à se laisser éduquer par les formes nouvelles de culture ou de contre-culture qui choque notre sensibilité, parfois parce qu’elles sont intrinsèquement contestable, mais souvent parce qu’elles annoncent quelque chose de nouveau qui nous parait étranger par rapport à nos valeurs, mais qui anticipe partiellement le génie futur des générations nouvelles. Et demandons si ce qui nous choque fait obstacle à notre perception du bien et du mal, ou bien à notre désir de reconduire sous forme d’injonction culturelle nos critères propres d’identification  à tel ou tel groupe et telle ou telle situation au sein d’une hiérarchie sociale.

Conclusion:

Je me suis un peu éloigné, dans ma troisième remarque, du black metal qui n’est plus si jeune, et dont les initiateurs sont quadragénaires et, pour nombre d’entre eux, eux-mêmes pères de famille (mais tout en m’étant efforcé de rester dans cette thématique enseignement – dialogue / enseignement-prédication). Ces trois brèves remarques avaient surtout pour objet de saisir, sans les approfondir ici-même, ce qui m’apparait de plus en plus comme des types psychologiques et sociaux cohérents de la dénonciation chrétienne des « contre-cultures ». Sans y réduire ou y enfermer tous les discours ni tous les arguments de cette dernière, je commence à me dire qu’une étude de la psychologie, de la sociologie, des cadres intellectuels et des représentations (pour ne pas dire des mythes) des groupes et des particuliers chrétiens qui luttent contre les différents avatars récents de la culture populaire serait, non seulement d’une lecture tout à fait passionnante, mais très intéressantes pour comprendre les positionnements proprement culturels et temporels qui interagissent, dans l’Eglise, avec ce dépôt de la foi qui unit ses membres, et qui conditionnent en partie la manière dont elle aborde, à une époque donnée, les combats qui sont les siens, et l’image qu’elle donne d’elle-même et de son message à la société profane. Ce qui a sans doute été fait par des gens beaucoup plus compétents que moi, mais dont je prends de plus en plus conscience de l’importance dans les enjeux d’évangélisation et de témoignage: qu’est-ce qui dans notre compréhension du Beau, du Bien et du Vrai, nous vient de l’esprit, et qu’est-ce qui nous vient des usages et des intéressements qui nous sont légués, socialement et culturellement, par notre époque, notre lieu de vie et notre milieu? L’opportunité de la question est évidente; le contenu de la répons sans doute moins…

Les catholiques, Ayn Rand, et l’Eglise de Satan…

Posted in Christianisme et culture, Hellfest, Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal with tags , , , , , , , , , , , , on 3 avril 2013 by Darth Manu

Ayn Rand

Venant de perdre le brouillon de mon second billet sur la « guerre culturelle » à la suite d’une erreur de sauvegarde, et dans l’attente de le réécrire, j’en profite pour rédiger ce billet sur un sujet qui n’est sans doute pas central, mais qui me fait sourire depuis des mois: l’attachement de nombre de catholiques de la tradisphère, parmis les plus engagés contre le Hellfest et tout ce qui pourrait être interprété comme du satanisme, à la pensée d’Ayn Rand. Qui est Ayn Rand?

« Ayn Rand (prononcé [ˈaɪn ˈrænd]), née Alissa Zinovievna Rosenbaum (en cyrillique russe : Алиса Зиновьевна Розенбаум), est une philosophe, scénariste et romancière2 américaine d’origine russe, juive athée, née le 2 février 1905 à Saint-Pétersbourg et morte le 6 mars 1982 à New York.

Ayn Rand est connue pour sa philosophie rationaliste, proche de celle du mouvement politique libertarien, à laquelle elle a donné le nom d’« objectivisme ». Elle a écrit de nombreux essais philosophiques sur des concepts tenant de la pensée libérale, comme la liberté, la justice sociale, la propriété ou l’État et dont le principal (et l’un des seuls de ses textes traduits en français, avec La Grève), est La Vertu d’égoïsme (The Virtue of Selfishness en langue originale). Ses contributions principales s’inscrivent dans les domaines de l’éthique, de la philosophie politique et de l’épistémologie. Cependant, malgré sa considérable popularité hors du champ académique, ses travaux ne sont généralement pas pris au sérieux par la plupart des philosophes.

Ayn Rand a également publié des œuvres de fiction telles que La Grève (Atlas Shrugged), La Source vive (The Fountainhead) et Nous, les vivants (We the Living), qui figurent parmi les plus vendues aux États-Unis. Elle a par ailleurs écrit de nombreux scénarios pour le cinéma, dont des adaptations de ses propres œuvres de fiction.

Ayn Rand est considérée comme la théoricienne d’un capitalisme individualiste ainsi que d’un libertarianisme refusant toute forme de coercition et prônant les valeurs de la raison, du travail et de l’« égoïsme rationnel », son concept central. Figure de l’anti-communisme radical, Ayn Rand prône également l’indépendance et le « laissez-faire » face à toute forme de collectivisme ou de religion établis. » (Wikipédia, « Ayn Rand »).

Il a beaucoup été question d’elle l’an dernier dans les médias généralistes, dans le contexte de la campagne présidentielle américaine. En effet, Paul Ryan, le co-listier de Mitt Romney, catholique pratiquant, s’est publiquement réclamé de son influence:

« Tranchées au couteau, les idées d’Ayn Rand inspirent Paul Ryan, le colistier de Mitt Romney. Adepte des coupes budgétaires et de la réduction des impôts, cet ultra-conservateur président de la commission du Budget à la Chambre des représentants veut réinjecter du rêve américain – dopé au P90X, un brutal programme de fitness que le possible futur vice-président pratique tous les matins dans une salle de gym du Capitole… – dans le ventre mou d’une Amérique en perte de vitesse :« Si je devais rendre hommage à une personne pour m’avoir fait entrer en politique, ce serait Ayn Rand. Car, ne vous trompez pas, le combat que nous menons est une lutte de l’individualisme contre le collectivisme », a révélé la jeune star du parti républicain devant d’autres disciples de Rand. La sécurité sociale ? Collectiviste. A privatiser entièrement… La haine de la religion professée par Ayn Rand ? S’en démarquer coûte que coûte.

« Avant de minimiser son influence à cause de son athéisme viscéral et de ses positions pro-avortement, très gênants en période électorale, Paul Ryan a encensé Ayn Rand à l’Atlas Society en 2005, à l’occasion du centenaire de sa naissance », se souvient David Kelley, philosophe qui a fondé cette organisation à Washington pour faire vivre les idées objectivistes et concurrencer le plus orthodoxe Ayn Rand Institute, situé en Californie.  » (Télérama, « Ayn Rand, l’apôtre de l’égoïsme qui inspire la droite américaine »).

Dans les termes employés par Paul Ryan lui-même (source: « Paul Ryan’s Favorite Philosopher Inspired « The Satanic Bible », Experts Say », sur Daily Kos):

« « Ayn Rand, more than anyone else, did a fantastic job of explaining the morality of capitalism, the morality of individualism. » — Congressman Paul Ryan, 2009 official Ryan For Congress video ad. »

« « I just want to speak to you a little bit about Ayn Rand and what she meant to me in my life and [in] the fight we’re engaged here in Congress. I grew up on Ayn Rand, that’s what I tell people..you know everybody does their soul-searching, and trying to find out who they are and what they believe, and you learn about yourself.

I grew up reading Ayn Rand and it taught me quite a bit about who I am and what my value systems are, and what my beliefs are. It’s inspired me so much that it’s required reading in my office for all my interns and my staff. We start with Atlas Shrugged. »
— U.S. Congressional Representative Paul Ryan (R-WI), 2005 keynote speech in honor of Ayn Rand’s birthday, held by the Atlas Society.« 

La question s’est posée, jusque dans les milieux catholiques français, de la compatibibilité de la pensée d’Ayn Rand avec la doctrine sociale de l’Eglise. Deux lignes très opposées (pas seulement sur ce sujet d’ailleurs), se sont affrontées:

– Celle de Patrice de Plunkett et des « chrétiens indignés », très engagés dans la critique du modèle économique libéral:

« Cinquante ans plus tard, Paul Ryan, candidat républicain à la vice-présidence des Etats-Unis, se réclame ouvertement d’Ayn Rand tout en se disant catholique, incompatibilité qui semble ne plus gêner personne à droite. Le niveau intellectuel et moral est tombé si bas qu’on ne sait plus faire la différence entre philosophie « conservatrice » et matérialisme mercantile. Cette confusion sévit aussi en France. Il y a trois semaines, un site libéral-traditionaliste célébrait un gros patron du Sud-Est qui venait d’annoncer sa décision de créer une entreprise au Maroc plutôt que dans sa propre région (qui aurait eu bien besoin de ces emplois) ; couvert de blâmes pour son cynisme par ses concitoyens, ce patron était présenté par le site bien-pensant comme un héros de l’antisocialisme ! Ayn Rand aussi aurait aimé ce type-là. » (« Quand des conservateurs US « exorcisaient » Ayn Rand, future ghost-inspiratrice de Paul Ryan »)

– Celle de nombreux représentants de la tradisphère, défenseurs de l’économie de marché  et du non interventionnisme de l’Etat, au premier rang desquels le Salon Beige, dont l’un des animateurs, Michel Janva, répond de la sorte à un commentateur qui ironise sur un billet qui partage l’argumentaire d’un site américain appelant les catholiques à voter Romney:

« Commentaires

Et le fait que le vice président du Romey se déclare ouvertement d’Ayn Rand, ça ne leurs (et vous) fout pas un peut les miches?

[Aucunement. Lisez plutôt ceci :

http://www.riposte-catholique.fr/americatho/paul-ryan-un-vice-president-attache-a-la-doctrine-sociale-de-leglise-et-a-la-defense-de-la-vie#.UF3TB1Gefxg

http://www.riposte-catholique.fr/americatho/pour-larcheveque-aquila-paul-ryan-ne-soppose-pas-a-la-doctrine-sociale-de-leglise#.UF3SyVGefxg

http://www.riposte-catholique.fr/americatho/leveque-robert-morlino-sur-paul-ryan#.UF3S0VGefxg

MJ]

Rédigé par : Alex | 22 sep 2012 16:56:08« 

Si les liens donnés par Michel Janva ne mentionnent ni le nom, ni la pensée de Rand, sa réponse indique explicitement que l’influence éventuelle de sa pensée sur un candidat, soutenu par des catholiques, à la présidence des Etats-Unis d’Amérique, ne le gêne « aucunement ».

Toujours sur le Salon Beige, j’ai trouvé deux autres mentions, dans un contexte plutôt favorable, de l’oeuvre d’Ayn Rand:

– Dans un article partagé par Michel Janva et issu du site Contrepoints, un passage, graissé par lui, invoquant l’autorité d’Ayn Rand contre les décroissants:

« Ce que les décroissants cherchent à obtenir de nous c’est ce qu’Ayn Rand appelait la « caution de la victime » : pour nous faire accepter leur projet et ses conséquences, ils doivent nous convaincre non seulement de l’urgence d’une intervention gouvernementale massive mais surtout de notre culpabilité.« 

– Dans un autre billet, là encore cité par Michel Janva, et qui provient du blog, tradi,  de l’Amiral Woland, et qui mentionne Ayn Rand pour nuancer la critique faite par certains catholiques des méfaits, réels ou supposés, du libéralisme:

« Quand je lis et entends que la crise est la faute du libéralisme et du manque de régulations alors qu’elle est due au capitalisme d’état (déjà dénoncé par Ayn Rand et qui consiste en un copinage consanguin, voir pire, entre gouvernement et grandes entreprises) et à l’hyper-régulation (par exemple le gouvernement fédéral US forçant les banques à prêter de l’argent à des gens qui ne pouvaient en aucun cas le rembourser, ce qui a fini par déclencher la crise en 2008) j’ai envie de sortir les catapultes.« 

Tout cela est très bien: j’imagine qu’on a le droit d’aimer Ayn Rand (ce n’est pas ma tasse de thé, mais je l’ai assez peu lue j’en conviens). Et je ne vais pas rentrer ici dans le débat « décroissants vs libéraux »: ce n’est pas le sujet de ce blog, ni de cet article, et je n’ai pas une connaissance suffisante des questions qui y sont disputées pour le trancher… Non, ce qui m’amuse, c’est la sympathie que ce blog, qui par ailleurs est très mobilisé contre le Hellfest (avec des arguments parfois à la limite de la malhonnêteté intellectuelle, comme je le montrai l’été dernier à partir de leur traitement du décès d’un employé du festival), montre envers une auteure qui  compte parmi les inspirations principales de la doctrine de l’Eglise de Satan, telle que formulée par Anton LaVey dans la Bible de Satan ( avant d’aller voir sur le SB, cet article m’a en grande partie inspiré par le spectacle d’un de mes contacts facebook qui parlait l’an dernier du « scandale du Hellfest », et qui partage régulièrement des articles à la gloire d’Ayn Rand). D’autres catholiques ont par contre relevé cette difficulté, ainsi le site Liberté politique, également engagé contre le Hellfest:

« Autre coïncidence, Ayn Rand est l’un des principaux auteurs cités dans la Bible de Satan d’Anton Lavey, qui explique que sa religion est uniquement la philosophie d’Ayn Rand à laquelle a été ajoutée des cérémonials et des rituels . » (« René Girard et Ayn Rand : éthique du sacrifice et de l’anti-sacrifice », par Thierry Paulmier).

Anton LaVey lui-même n’a jamais caché l’influence qu’a eu la lecture de l’oeuvre d’Ayn Rand sur sa conception du satanisme, ainsi que l’ont rappelé certains sites chrétiens inquiets lors de la campagne présidentielle américaine, auwquels j’emprunte les citations qui suivent, ainsi que celles de Paul Ryan citées plus haut dans l’article:

« « I give people Ayn Rand, with trappings »  — Anton LaVey, founder of the Church of Satan (to Kim Klein of the Washington Post, 1970), as cited on page 2 of Contemporary Religious Satanism: A Critical Anthology, by Jesper Aagaard Peterson (Ashgate Publishing Limited, 2009)« 

« « As for his ‘religion,’ he called it ‘just Ayn Rand’s philosophy with ceremony and rituals added’  » — Bill Ellis, quoting Anton LaVey on the intellectual source of his form of satanism, from page 180, Raising the Devil: Satanism, New Religions and The Media (2000, the University Press of Kentucky) »

« « To imply or state that the Church of Satan was the first to clearly state the Satanic ethic is to ignore the continuing impact of Ayn Rand…
To illustrate this historical precedent, let us examine the Nine Satanic Statements [from The Satanic Bible] in view of the Rand work Atlas Shrugged. In Galt’s speech (pages #936-993) is the written source of most of the philosophical ideas expressed in the Satanic Bible… Note that the sequential order of these Atlas Shrugged quotations parallels the order of the Nine Satanic Statements. »
 — Essay by George C. Smith, « The Hidden Source of the Satanic Philosophy », republished in The Satanic Bible (link to PDF file of Anton LaVey’s book)« 

Pour ceux qui veulent comparer, les 9 affirmations sataniques, qui constituent le coeur de doctrine de l’Eglise de Satan, sont consultables ici, et le discours de Galt . A les lire à la suite, on réalise combien LaVey, loin d’opérer une quelconque révolution idéologique, s’est contenté de régurgiter sous une forme appauvrie certaines lectures à la mode de son époque (cela me parait aussi vrai pour son approche de l’occultisme).

First Things, un journal néoconservateur fondé par le catholique Richard John Neuhaus et très hostile à la pensée de Rand, est allé jusqu’à affirmer dans un article intitulé « The Fountainhead of Satanism« :

« « [P]erhaps instead of recommending Atlas Shrugged, we should simply hand out copies of The Satanic Bible. If they’re going to align with a satanic cult, they might as well join the one that has the better holidays.« 

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de différence entre la pensée de Rand et celle de LaVey. On en trouve une intéressante énumération sur le site de l’Eglise de Satan, et elles ne sont pas toutes anecdotiques:

« First, Objectivism holds that metaphysics, that branch of philosophy which concerns itself with the nature of reality, determines the nature of epistemology (which is concerned with how man acquires knowledge) as well as ethics (which is concerned with valuing human action), politics (social ethics) and art. Current philosophical disagreement on this issue still continues. It is, in fact, an unproven assertion by Rand that one’s metaphysical assumptions determine one’s ethics.

[…]
Second, Satanism does not hold that “a life appropriate to a rational being” is the sole standard of ethical right as does Objectivism. If anything, Satanism holds that indulgence in life or “fun” as perceived by the individual is the highest standard of ethics. Satanists see that Objectivism has enthroned reason above the individual as opposed to utilizing this sole means to knowledge as a tool to achieve a purpose. Satanism enthrones the individual as a whole, not reason, as the supreme standard to determine the value of actions (ethics).

Third, Rand’s philosophy rejects as ethical accepting the sacrifice of another to one’s self (to paraphrase the end of Galt’s oath from Atlas Shrugged). The Satanic view sees as ethical the reality of domination of the weak by the strong. The assertion in Objectivism is that the use of force to cause others to submit to the will of the stronger or cleverer individual is « wrong » for the individual. This is a second major assertion which Satanism finds unproven by the Objectivists. Consequently, the Satanist is far more flexible in the choice of actions available than is the Objectivist who cannot simply accept his personal needs as absolutely reliable to determine the best course of action in any circumstance.

Fourth, Objectivism is purely atheistic with a complete rejection of the value of a god in their metaphysics. The Satanic view of this is in pure agreement except in two areas. The Satanist holds that the meaning of god is useful when one holds it to mean the most important person in an individual’s universe and chooses that person to be himself. The Satanist also ascribes magical god-like qualities to himself when indulging in the alternate view of reality enjoyed in ritual. In both instances, Satanism sees the cultural effect of religion and god as an emotional asset to be tapped rather than simply rejected. In other words Satanism is a religion (with the individual as God) and Objectism isn’t. » (Church of Satan, « Satanism and objectivism », par Nemo).

D’un point de vue chrétien, la transition de l’égoïsme éclairé à la domination du fort sur le faible est certes une aggravation considérable de la doctrine initiale de Rand. Cependant, si on peut considérer le satanisme comme « encore pire » que l’objectivisme, la dette du premier au second reste évidente:

« Let me conclude this brief overview by adding that Satanism has far more in common with Objectivism than with any other religion or philosophy. Objectivists endorse reason, selfishness, greed and atheism. Objectivism sees Christianity, Islam and Judaism as anti-human and evil. The writings of Ayn Rand are inspiring and powerful. » (idem).

Ceci dit, mon but n’est pas de faire le procès d’Ayn Rand ni des catholiques qui se reconnaissent dans sa pensée. Et je n’ai pas nécessairement une grande confiance dans la rigueur intellectuelle de LaVey et la fidélité de sa lecture de Rand. Je m’amuse cependant de voir certains des mêmes catholiques qui hurlent contre le Hellfest parceque celui-ci invite des groupes dont les noms et/ou les paroles s’opposent violemment au christianisme ou évoquent des thématiques satanistes, sympathiser pour une oeuvre dont les liens idéologiques avec la doctrine de l’Eglise de Satan sont beaucoup plus forts et avérés, mais n’apparaissent pas de manière explicite. Comme si le nom que se donne un phénomène ou un mouvement était plus important que le contenu de ses idées, à leurs yeux.

Car de deux choses l’une:

– Soit ces catholiques considèrent vraiment le satanisme comme une menace importante, au point de combattre toute référence à ce dernier dans la culture, indépendamment des idées très diverses, et pas toujours au premier degré ou contraire au christianisme, qui se cachent derrière son nom, dans les phénomènes et les manifestations qu’ils dénoncent. Dans ce cas, comment ne pas s’interroger sur l’intérêt porté en milieu catholique pour une oeuvre dont les idées, pour le coup, ont eu une influence décisive sur la constitution idéologique du satanisme contemporain?

– Soit ils sont relativement sûrs de leur coup pour ce qui concerne la catho compatibilité de la pensée d’Ayn Rand, et estiment que son influence sur l’idéologie de LaVey, qui est il est vrai très superficielle et opportuniste, est anecdotique. Mais dans ce cas, porquoi faire tant de cas de l’imaginaire satanique dans le metal (imaginaire qui de surcroit y est en déclin, comme je l’ai rappelé dans d’autres articles)?

Toujours est-il que ce genre d’incohérence amène à mettre en doute « l’indignation » de certains catholiques, qui est brandie avec force contre des images et des étiquettes sans liens réels avec la réalité du satanisme cultuel, mais qui s’estompe comme par miracle quand les idées exprimées par tel ou tel en sont proches, mais de manière non explicite, et les arrangent politiquement. Comme si au fond les doctrines étaient interchangeables et que les appelations seules avaient de l’importance, tels autant dépouvantail alimentant l’auto-intoxication des catholiques partisans d’une riposte culturelle, qui semblent tant avoir besoin de la « cathophobie » pour s’expliquer la déchristianisation, comme s’il n’y avait pas d’autres causes plus complexes et parfois plus porteuses de remises en questions pour nous chrétiens…

Pour finir, une citation  sur Ayn Rand, qui n’est pas liée au satanisme, qu’il est sans doute un peu limite de ma part de partager compte tenu de ma faible connaissance de son oeuvre , mais dont la formulation me fait rire:

« « There are two novels that can change a bookish 14-year-old’s life: The Lord of the Rings and Atlas Shrugged. One is a childish fantasy that often engenders a lifelong obsession with its unbelievable heroes, leading to an emotionally stunted, socially crippled adulthood, unable to deal with the real world. The other, of course, involves orcs. »
–– John Rogers, screenwriter and comic » ( « Paul Ryan’s Favorite Philosopher Inspired « The Satanic Bible », Experts Say », sur Daily Kos).

Black metal et catharsis 2/2

Posted in Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 30 octobre 2012 by Darth Manu

A lire préalablement: Black metal et catharsis 1/2

Après avoir rappelé l’origine aristotélicienne de ce concept de catharsis, et les réticences d’une certaine tradition de pensée chrétienne, à la suite d’Augustin, à l’accepter, je parcourrai dans ce second billet les différentes interprétations qui lui ont été données au fil des siècles. Puis je tenterai de l’appliquer à l’esthétique du black metal, souvent critiquée, à l’instar de la tragédie en son temps, pour ses thématiques parfois sanglantes, souvent morbides et effrayantes…

L’interprétation morale:

Cette interprétation était dominante à la Renaissance et chez les tragédiens classiques. Racine nous en donne une bonne illustration dans la préface du Phèdre:

 » Au reste, je n’ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis assurer, c’est que je n’en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci ; les moindres fautes y sont sévèrement punies : la seule pensée du crime y est regardée avec autant d’horreur que le crime même ; les faiblesses de l’amour y passent pour de vraies faiblesses : les passions n’y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C’est là proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer ; et c’est ce que les premiers poètes tragiques avaient en vue sur toute chose. Leur théâtre était une école où la vertu n’était pas moins bien enseignée que dans les écoles des philosophes » .

En donnant à voir au spectateur les conséquences sinistres des mauvaises passions, la tragédie permettrait de le purger de ces dernières. La catharsis fonctionnerait en fait suvant une forme d’exemplarité inversée:voyant où mènent les passions les plus funestes, le spectateur serait dissuadé d’y céder.

Cette position affaiblit en fait significativement le sens originel de la catharsis, au point où la repésentation d’épisodes sanglants n’y parait plus nécessaire. Ainsi Racine, qui substitue au passage la notion de « tristesse majestueuse » à celle de purgation, écrit dans la préface de Bérénice:

 » Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie ; il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie« .

De manière générale, cette interprétation moralisante à l’extrême de la catharsis ne suffit pas à convaincre les catholiques suspicieux à l’encontre des tragédies:

 » Les liens de Racine avec ses maîtres de Port-Royal ont été marqués par le conflit, ceux-ci tenant l’écrivain pour « empoisonneur public » (Nicole, 1666), l’esthétisation des vices qu’il dépeint les rendant à leur avis bien plus séduisants que terrifiants. Le salut est dans la philosophie (religieuse, christique) et non dans l’art qui ne fait que flatter les sens. Port-Royal étant bien plus platonicien qu’aristotélicien. La réconciliation ne viendra qu’avec Phèdre, la dernière tragédie de Racine où certains ont vu un sens janséniste » (La question de la catharsis en art-thérapie, par Jean Rodriguez).

Un autre des grands tragédiens de cette époque, Corneille, a été seul à s’opposer au concept de catharsis, interprété dans une perspective moraliste, pour développer une lecture purement esthétique des émotions suscitées par la tragédie chez le spectateur:

 « Si la purgation des passions se fait dans la Tragédie, je tiens qu’elle se doit faire de la manière que je l’explique ; mais je doute si elle s’y fait jamais, […]. Elles se rencontrent dans Le Cid, et en ont causé le grand succès. Rodrigue et Chimène y ont une probité sujette aux passions, et ces passions font leur malheur, puisqu’ils ne sont malheureux qu’autant qu’ils sont passionnés l’un pour l’autre. Ils tombent dans l’infélicité par cette faiblesse humaine dont nous sommes capables comme eux : leur malheur fait pitié, cela est constant, et il en a coûté assez de larmes aux Spectateurs pour ne le point contester. Cette pitié nous doit donner une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce trop d’amour qui cause leur infortune, et nous les fait plaindre ; mais je ne sais si elle nous la donne, ni si elle le purge, et j’ai bien peur que le raisonnement d’Aristote sur ce point ne soit qu’une belle idée, qui n’ait jamais son effet dans la vérité. […] Le fruit qui peut naître des impressions que fait la force de l’exemple lui manquait : la punition des méchantes actions, et la récompense des bonnes, n’étaient pas de l’usage de son siècle, comme nous les avons rendues de celui du nôtre ; […] il en a substitué une, qui peut-être n’est qu’imaginaire […] » (Corneille, Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire, [in : ] Trois Discours sur le Poème dramatique, 1660 ; éd. B. Louvat et M. Escola, GF-Flammarion, cité par Jean Rodriguez, op. cit.).

Contrairement à la plupart de ses contemporains, Corneille ne pense pas que le théâtre ait pour rôle d' »instruire et plaire », mais de plaire uniquement. C’est le jeu des passions considéré de manière purement esthétique, comme un plaisir, qui provoque le sentiment tragique, et non une quelconque purgation ou édification morale de l’âme:

 » Le but du poète est de plaire selon les règles de son art. Pour plaire, il a besoin quelquefois de rehausser l’éclat des belles actions et d’exténuer l’horreur des funestes. Ce sont des nécessités d’embellissement où il peut bien choquer la vraisemblance particulière par quelque altération de l’histoire, mais non pas se dispenser de la générale, que rarement, et pour des choses qui soient de la dernière beauté, et si brillantes, qu’elles éblouissent. Surtout il ne doit jamais les pousser au-delà de la vraisemblance extraordinaire, parce que ces ornements qu’il ajoute de son invention ne sont pas d’une nécessité absolue, et qu’il fait mieux de s’en passer tout à fait que d’en parer son poème contre toute sorte de vraisemblance » (Corneille, Discours de la Tragédie).

L’interprétation médicale/psychanalytique:

Quoique peut-être moins connue que l’interprétation morale, celle médicale est sans doute beaucoup plus proche du sens originel de ce concept de catharsis, et plus évidente à déceler dans l’oeuvre d’Aristote:

 » Dans la médecine hippocratique, [la catharsis] se rattache à la théorie des humeurs et nomme le processus de purgation physique par lequel les sécrétions mauvaises sont expulsées, naturellement ou artificiellement, par le haut ou par le bas : le terme peut désigner aussi bien la purge elle-même que la défécation, la diarrhée, le vomissement, les menstrues (par ex. Hippocrate, Aphorismes, 5, 36; 5, 60; cf. De mulierum affectibus). Ce sens hippocratique vaut dans tout le corpus naturaliste d’ Aristote (dans l’Histoire des animaux, VII, 10, 587b, le terme désigne par exemple la rupture de la poche des eaux, les pertes, etc.; cf. H. Bonitz, Index aristotelicus, s.v.). Cependant, en tant que remède — gr. to pharmakon [τὸ ϕάρμακον], le même mot, au neutre, que celui désignant le bouc émissaire -, la katharsis implique plus précisément l’idée de médecine homéopathique : il s’agit avec la purgation de guérir le mal par le mal, le même par le même; c’est d’ailleurs pourquoi tout pharmakon est « poison » autant que « remède », le dosage du mal produisant seul un bien […] 

L’ épuration, c’est-à-dire la représentation d’épures au moyen d’une œuvre musicale ou poétique, substitue le plaisir à la peine. C’est au fond le plaisir qui purifie les passions, les allège, leur enlève leur caractère excessif et envahissant, les remet à leur place dans un point d’équilibre.

Enfin, pour radicaliser la catharsis, il faut, avec le médecin sceptique Sextus Empiricus, choisir pour l’âme comme pour le corps un remède capable de « s’éliminer lui-même en même temps qu’il élimine les humeurs » ou les dogmes : les manières sceptiques de s’exprimer sont ainsi, dans leur forme même qui inclut le doute, la relativité, la relation, l’ interrogation, auto-cathartiques (Esquisses pyrrhoniennes, I, 206; cf. II, 188; cf. A.-J. Voelke, « Soigner par le logos »). »(« Catharsis », par Barbara Cassin, Jacqueline Lichtenstein, Elisabete Thamer).

La représentation des passions extrêmes permet de les alléger chez le spectateur, et de les transformer en plaisir. En ce sens, le mal dissipe le mal, puisque l’excitation esthétique des passions fortes permet de les décharger pour laisser place à une émotion plus bénéfique et douce pour l’âme.

Plus proche de nous, la psychanalyse freudienne propose une lecture comparable de la catharsis:

 » Freud a formulé le paradoxe de la catharsis en termes de  » prime de séduction « ,  » bénéfice de plaisir qui nous est offert [par les œuvres d’art] pour permettre la libération d’une jouissance supérieure émanant de sources psychiques profondes  » ; le plaisir pris au tragique comme à tout œuvre d’art serait de l’ordre d’une  » décharge partielle et désexualisée par inhibition du but et déplacement du plaisir sexuel « , mais l’effet propre à la tragédie tiendrait à la projection qu’autorise la représentation dramatique : le héros tragique s’envisage comme la  » projection idéalisée du moi  » dans ses visées mégalomaniaques, la pitié relevant d’un mouvement d’identification et la terreur d’un mouvement masochique (A. Green, Un Œil en trop…, 1969, p. 38-40). La psychanalyse a fait en outre de la catharsis une notion opératoire dans la psychothérapie: la méthode cathartique consiste à faire venir à la conscience des sentiments enfouis dans l’inconscient du sujet ; l’émergence des émotions ou affects dont le refoulement constitue la source de troubles psychiques, libère le patient des angoisses et sentiments de culpabilité » (Développements extraits de M. Escola, Le Tragique, Flammarion, GF-Corpus, 2002).

L’interprétation esthétique:

La catharsis n’opère pas, suivant cette lecture, par une édification des passions, ni par une décharge des humeurs accumulées, mais par la substition d’un sentiment de plaisir à un sentiment de peine, ainsi qu’Hume s’attache à le montrerdans ses Essais esthétiques:

 » Il est certain que la même scène de détresse qui nous plaît dans une tragédie nous procurerait, si elle se passait réellement là, sous nos yeux, le malaise le moins feint, bien qu’elle constitue la cure la plus efficace à la langueur et à l’indolence. M. Fontenelle [dans les Réflexions sur la poétique] semble avoir eu conscience de cette difficulté et, tenant compte de cela, nous propose une autre explication à ce phénomène, ou du moins fait quelques additions à la théorie rapportée ci-dessus [celle de l’abbé Du Bos qui rapporte le plaisir paradoxal de la catharsis au  » divertissement  » :  » peu importe la nature passion procurée, elle vaut mieux que la langueur insipide qui naît de la tranquillité et du repos parfaits « […]

 Le même principe trouve sa place dans la tragédie, d’une manière encore plus considérable parce que la tragédie est une imitation et que l’imitation est toujours en soi agréable. Cette particularité a pour effet d’adoucir encore davantage les mouvements de la passion et de convertir intégralement le sentiment en un plaisir puissant et régulier. En peinture, des représentations qui inspirent la plus grande terreur et la plus grande détresse qui soient, plaisent davantage que de plus belles œuvres, qui nous paraissent sereines et indifférentes. L’affection qui soulève l’esprit excite de façon considérable l’inspiration et la véhémence, qui sont entièrement transformées en plaisir par la force du mouvement prédominant. C’est ainsi que la fiction de la tragédie adoucit la passion, par l’infusion d’un nouveau sentiment et non pas simplement par l’affaiblissement et l’atténuation de la peine. Vous pouvez, par degrés, affaiblir une peine existante au point de la faire disparaître totalement. Mais aucune de ces gradations ne donnera jamais du plaisir, excepté peut-être, par accident, pour un homme submergé d’une indolence léthargique et que cela arrache à cet état languide.[…]

  La passion, bien qu’elle puisse être douloureuse naturellement, quand elle est excitée par la simple apparence d’un objet réel, est, toutefois, quand elle est soulevée par les productions de l’art, embellie, adoucie et apaisée à un point tel qu’elle nous procure le plus grand plaisir« (Hume, Essais esthétiques, trad. R. Bouveresse, GF-Flammarion, 2000, p. 113-118., cité par M. Escola sur Fabula.org).

L’interprétation dionysiaque:

Artaud, à partir de ce qu’il nomme le « théâtre de la cruauté », va tenter de détacher la catharsis des interprétations passées très liées à une lecture psychologique de son action sur le spectateur, pour lui donner une dimension quasi métaphysique:

 « Artaud va exercer une influence telle qu’il n’y aura pas de dramaturge ou de metteur en scène qui puisse dénier le rôle que l’esthétique de ce ténor a joué dans sa formation et dont le mot clé est vraisemblablement la cruauté. Malgré sa relative transparence, ce mot recèle une ambiguïté si déconcertante qu’il importe dès lors de la lever. La cruauté ne veut nullement dire sang, massacre, boucherie…, « la cruauté, souligne Artaud, veut dire théâtre difficile et cruel d’abord pour moi-même. Et sur le plan de la représentation, il ne s’agit pas de cette cruauté que nous pouvons exercer les uns contre les autres en nos dépeçant mutuellement les corps, en sciant nos anatomies personnelles ou, tels des empereurs assyriens, en nous adressant par la poste des sacs d’oreilles humaines, de nez ou de narines bien découpées, mais de celle beaucoup plus terrible et nécessaire que les choses peuvent exercer contre nous. Nous ne sommes pas libres. Et le ciel peut encore nous tomber sur la tête. Et le théâtre est fait pour nous apprendre tout cela » […]

 Car la catharsis préconisée par Arthaud, si catharsis il y a, sera moins un processus rationnel et psychologisant comme c’était le cas avec Aristote qu’une surexcitation de tous les sens ou une mise en liberté de toutes les forces vives et vitales non exploitées et emmagasinées dans les viscères de l’homme. Sa catharsis serait alors moins une purgation qu’une révélation ou une découverte sans aucune visée didactique ou moralisatrice. Pour lui, le théâtre serait générateur d’énergie, compensation de ce qui n’est pas, une espèce de potentialité avant la lettre que Genet va illustrer non sans brio en donnant vie et forme, ne serait-ce que sur le plan fantasmatique, à ce qui n’a pas été mais qui aurait pu ou dû être. Pourquoi Claire 5 ne serait-elle pas Madame ? Le théâtre nouveau dit anti-théâtre, en raison des bouleversements qu’il instaure, va avoir pour mission de véhiculer une nouvelle vision du monde, non plus un monde stable, logique et rationnel, mais un monde problématique et kaléidoscopique où plusieurs réalités vont se superposer les uns sur les autres se reflétant les uns sur les autres, donnant aux choses un aspect multiforme et angoissant et à l’individu un sentiment de déréliction et de soumission C’est cette cruauté sous-jacente et invisible mais toujours présente et sournoise qui est à l’origine du théâtre de l’absurde. […]

  Dans ce monde cruel en raison de son inaccessibilité, les choses étant perçues comme étranges et étrangères, les dramaturges vont devoir user d’un matériau nouveau qui soit à même d’en rendre compte et tâcher de recouvrer sa transparence qui se voit de plus en plus envahie par une cruelle opacité. […]L’une de ces dimensions est à coup sûre le rêve que la psychanalyse, avec Freud, a mis au devant de la scène. Avec ses Vases communicantes , 8 Breton cherchera à démontrer que le rêve et le monde réel ne font qu’un. Le possible et le virtuel deviennent ainsi réalité. Le rêve étant alors considéré comme l’envers de cette dernière, il sera instamment interrogé, lui qui constitue le réceptacle des évidences cachées et l’expression des puissances créatrices. […]« L’action du théâtre, souligne Artaud, comme celle de la peste, est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont. Elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la bassesse, la tartufferie ; elle secoue l’inertie asphyxiante de la matière qui gagne jusqu’aux données les plus claires des sens et révélant à des collectivités leur impuissance sombre, leur force cachée ; elle les invite à prendre en face du destin une attitude héroïque et suprême quelles n’auraient jamais eue sans cela » » (Le chemin de la cruauté, par Bouchta Es-Sette) . « 

 Artaud inverse en quelque sorte la finalité de la catharsis aristotelicienne, qui était de purger les passions intérieures pour éduquer le spectateur au rôle de citoyen. Ici, il s’agit plutôt de retrouver l’essence tragique et créatrice de notre vie, masquée par la quotidienneté , de nous désindividuer, de nous sortir de notre réalité banale pour puiser à à une énergie créatrice infinie, qui nous mène, la durée de la représentation, à un état transcendant d’existence, au delà de notre conditionnement social:

 » Avec Artaud, l’accent du théâtre se voit déplacé de la littérature au spectacle. L’auteur est remplacé par le metteur en scène, qui est « une sorte d’ordonnateur magique, un maître de cérémonies sacrées », une sorte de Dionysos. Rappelons ici, ce que la tradition classique avait oublié et que seul MOLIERE mettait en pratique, à savoir que les 3 grands tragiques étaient tout à la fois : auteur, metteur en scène, directeur de troupe et acteur. Il s’agit pour ARTAUD de « rendre le théâtre à sa destination primitive » et de « le replacer dans son aspect religieux et métaphysique » : « le domaine du théâtre n’est pas psychologique mais plastique et physique ».Artaud plaide pour une architecture spirituelle « faite de gestes et de mimiques, mais aussi du pouvoir évocateur d’un rythme, de la qualité musicale d’un mouvement physique, de l’accord parallèle et admirablement fondu d’un ton ». Le théâtre est donc, non seulement « musique », mais aussi « danse » ; c’est une « métaphysique [du corps] » qui conduit à une « dépersonnalisation systématique », à une désindividuation – qui est l’essence même de la catharsis – par « la parole d’avant les mots » : « un état d’avant le langage et qui peut choisir son langage : musique, gestes, mouvements, mots ». Les techniques en sont celles du dérèglement des sens.Le théâtre de la cruauté renoue avec cette « idée supérieure de la poésie et de la poésie par le théâtre qui est derrière les Mythes racontés par les grands tragiques anciens ».La cruauté est un « appétit de vie, de rigueur cosmique et de rigueur implacable dans le sens gnostique de tourbillon de vie qui dévore les ténèbres […] le bien est voulu, il est le résultat d’un acte, le mal est permanent » : ce dieu caché est bien l’équivalent du principe dionysien ou de la volonté de puissance. « L’objet du théâtre étant de créer des Mythes ». L’état poétique recherché par le théâtre de la cruauté est « un état transcendant de vie », « d’une vie passionnée et convulsive », dionysiaque ou orgiaque donc, pour un homme total mais non un homme social… »  (La question de la catharsis en art-thérapie, par Jean Rodriguez)

 La mise en scène de la « cruauté, comprise au sens d’une forme de souffrance existentielle, d’aliénation, la recherche d’une mise en scène onirique, qui déréalise le réel, qui sollicite le corps aussi bien que les sens, qui cherche à « créer des Mythes », à accéder l’espace de la représentation à « un état transcendant de vie », voilà qui rappelle de nombreux traits du black metal, que j’avais déjà relevé pour celui-ci dans de précédents billets. De même que l’importance d’une mise en scène comparable à un « rituel » religieux chère à Artaud. Et au final, donne aux passions les plus destructrices un espace et un temps ou s’exprimer, mais à vide. Et une fois déchainées, tant les spectateurs que les acteurs peuvent revenir apaisés dans le monde réel, portant un regard nouveau sur le mal présent dans ce dernier:

« According to Artaud, St. Augustine complains in The City of God of a « similarity between the action of the plague that kills without destroying the organs and the theatre which, without killing, » causes very mysterious changes in the mind of the individual and his/her society.

« . . . If then there remains in you sufficient mental enlightenment to prefer the soul to the body, choose whom you will worship. But these astute and wicked spirits, foreseeing that in due course the pestilence would shortly cease, took occasions to infect, not the bodies, but the morals of their worshippers, with a far more serious disease. . . . so gross a darkness and dishonoured them with so foul a deformity, that even quite recently some of those who fled from the sack of Rome and found refuge in Carthage were so infected with the disease that day after day they seemed to contend with one another who should most madly run after the actors in the theatre. . . . » [85] 

The mind believes what it sees and does what it believes, writes Artaud, that is the secret of fascination. St. Augustine does not doubt the reality of this fascination for one moment, [86] but he preaches that extending that fascination to fulfillment is evil. Naturally, Artaud writes it as both good and evil.

The plague extends dormant images into the most extreme gestures. According to Artaud, the theatre should also « take gestures and push them as far as they will go. » Theatre should also « reforge the chain between what is and what is not, between the visible and the invisible. » For Artaud it is the difference between the « virtuality of the possible and what already exists in materialized nature; between what is and what is only dreamed. » He writes on:

  « The theatre restores us all our dormant conflicts and all their powers, and gives these powers names we hail as symbols: and behold! before our eyes is fought a battle of symbols, one charging against another in an impossible melée; for there can be theatre only from the moment when the impossible really begins and when the poetry which occurs on the stage sustains and superheats the realized symbols. In the true theatre a play disturbs the senses’ repose, frees the repressed unconscious, incites a kind of virtual revolution (which moreover can have its full effect only if it remains virtual), and imposes on the assembled collectivity an attitude that is both difficult and heroic. » [87] 

In this paragraph I can hear the heartbeat of my thesis and Artaud’s raison d’être. His theatre would never be sided with those in power. It would always be on the front edge of the avant-garde pushing the power toward change. His theatre, like the plague, is in the image of this carnage (freedom of life, sexual freedom,) and this essential separation. « It releases conflicts, disengages powers, liberates possibilities, and if these possibilities and these powers are dark, it is the fault not of the plague nor of the theatre, but of life. » [88]

  It may be true that the poison of theatre, when injected in the body of society, destroys it, as St. Augustine asserted, but it does so as a plague, a revenging scourge, a redeeming epidemic when credulous ages were convinced they saw God’s hand in it, while it was nothing more than a natural law applied, where all gestures were offset by another gesture, every action by a reaction. [89] » (“ANTONIN ARTAUD IN THEORY, PROCESS AND PRAXIS OR, FOR FUN AND PROPHET” by RICHARD LEE GAFFIELD-KNIGHT, August 17, 1993, Master of Arts in Theater, Graduate School of the State University of New York »)

Le black metal a-t-il des vertus cathartiques, et en quel sens?

 En premier lieu, je voudrais souligner que ces interprétations de la catharsis ont toute en commun un aspect qui les distinguent de l’expérience de Saint Augustin: elles présupposent toutes que le spectacle des souffrances n’est pas réel, et que le spectateur ait clairement conscience d’être confronté à une oeuvre de fiction, que celle-ci soit strictement encadrée par les règles de la narration tragique, avec un conflit et une résolution clairement identifiés ou qu’au contraire elle paraisse étrange et absurde. Alors que le théâtre que Saint Augustin connaissait était associé à d’autres divertissements publics qui eux répandaient réellement le sang ses intervenants, notemment les jeux du cirque et les combats de gladiateur.

De même, le black metal plonge les musiciens et l’auditoire dans un univers fictif , par les thématiques fantastiques  et oniriques qui y sont quasiment omniprésentes, par les masques et les accoutrements des musiciens qui leur donnent une apprence inhumaine, de même souvent que la voix du chanteur, souvent un cri guttural, etc.

La question est de savoir si les thématiques morbides du black metal disposent l’auditoire et les musiciens  à une fascination et à une forme de concupiscence pour le mal, comme le voudrait une lecture d’influence augustinienne, ou si au contraire elle leur permettrait de mettre à distance celles-ci, et si oui de quelle manière…

Il est évident que la plupart des groupes de black metal ont au moins entendu parler de ce concept de « catharsis ». Voici l’interprétation que Sin-Nanna, du groupe Striborg, en donne, alors qu’il se remmémore son précédent projet Kathaaria:

« I don’t think I have achieved alot with Kathaaria, only as a musical and lyrical/conceptual project which has developed and released alot of catharsis within me, and now strives for more atmosphere and descriptive planes of existence, which is totally dark. I am happy with Kathaaria, but I prefer Striborg.
« A Tragic Journey Towards the Light » – most of the stuff was written 93-94 for that first release. It wasn’t until 95 I recorded it officially. The original concept of Kathaaria was to release all catharsis within my soul, everything sad and depressed and an expression of that time. Trying to find my raison d’etre (reason for existence). Not really trying to find light as the title may suggest, complete opposite really, but equilibrium within me and close contact to Gaia and Pan, nature and harmony, the godliness within me, and strength and hatred towards mankind.
« Through the Forest to Spiritual Enlightenment » was a continuation to the first, with some leftover songs, although this one has a completely different sound/production, shorter songs. It is more atmospheric, darker and colder, a misty soundscape of Neika to it. The lyrics are darker and more descriptive/imaginative. Also, I have discovered my reason for existence. This is my best written Kathaaria album, also the coldest, but not the best produced.
 « Isle de Morts » ends the trilogy for the cycle of Kathaaria. Kathaaria had no reason to continue as I had caught up with recording everything and lyric wise. I let all I needed out with that project. Striborg continues with a different approach, not as complex, just as dark and cold as possible. « Isle de Morts » is a very extreme release, very claustrophobic sound and brutal, again full of catharsis. That name Kathaaria suited what I felt and expressed at that time. » (interview par Primitivr Future Zine)

On retrouve l’idée de purgation précédemment évoquée. Cependant, celle-ci n’opère plus nécessairement sur les passions mauvaises, mais vise un état d’ « équilibre », de « force » intérieure. Ce qui n’est d’ailleurs pas si éloigné, sur ce point, de la définition aristotélicienne, sauf qu’il ne s’agit pas de mettre à distance, par le moyen de cette purgation, les passions sublimées par la représentation, mais d’y trouver une « raison d’être », ce qui est central dans l’existence de l’article. Ce qui est réellement purgé, ce n’est pas nécessairement le mal, la colère, la « haine », mais tout ce qui alourdit l’existence, la « tristesse », les tendances « dépressives », tout ce qui l’affaiblit. Il ne s’agit pas tant de mettre à distance le mal, les passions mauvaises objectivement, que la souffrance, tout ce qui est mauvais subjectivement, du point de vue du ressenti. Cette conception de la catharsis substitue à la recherche du bien celle du bien-être, du confort intérieur. Et paradoxalement, l’expression du mal, et la fascination pour celui-ci, y constitue une forme de bouclier contre la souffrance, en faisant participer le musicien et ses auditeurs à une forme de sentiment d’éternité, de puissance, de surnature, en relations avec les forces les plus profondes et en apparences les plus irrésistibles de la nature, de « Gaïa », comme Sin-Nanna l’exprime lui-même dans le morceau Spiritual Catharsis de Striborg :

 » I feel the call from the forest

The essence in which entices me

Yearning my soul in complete blackness

Suppressed emotions from within me

 

Black metal is the weapon I use in pain

To express the feelings from another plane

Devoid of all humans who gets in my way

Only this world I’ll suffer for another day

 

Spiritual catharsis calling to mother nature

Her embrace I discovered many years ago

There is no god but the spirit of Gaia

To be one with all things…alone

 

Black metal is spiritually crying out in anguish

Spreading diseased evil into sound

Full of hatred misanthropy and sorrow

Propaganda to possess the spirits of all

 

Possessed by the dark elements of nature

The moon forest mist and fog

An owl hoots the midnight bell

As the nocturnal life chants a magic spell

 

Breath in the black air of the night

Embraced in solitude the one of the unlighted

Spiritual forest journey yet again to wait

All the beauty and real comfort inside

On le voit, cette compréhension de la catharsis n’échappe pas à la critique augustinienne du plaisir esthétique lié à la représentation du mal comme concupiscence.Elle peut même s’apparenter à une fuite pure et simple en avant, loin du réel, de sa complexité, et de sa fragilité (« To be one with all things…alone« ) .  Résume-t-elle cependant tout ce qu’on peut dire de l’action du black metal sur les passions de l’âme?

Au terme de ce parcours provisoire, sur lequel je reviendrai très vraisemblablement dans de futurs billets, et conscient d’ouvrir sur des questions, plutôt que de clore le débat par une définition ferme de la catharsis, je voudrais proposer deux approches de celle-ci dans le black metal, contraires dans leur principe, mais à mon avis toutes les deux à l’œuvre dans le plaisir esthétique ressenti par la plupart des amateurs de cette musique :

     Une approche viscérale et imaginative : le black metal est paroles, mise en scène, mais plus fondamentalement, musique. C’est-à-dire qu’il se situe au préalable dans l’immédiateté, le ressenti, la communication d’âme à âme pourrait-on dire. Et il suscite la méfiance, parce que les émotions qu’il transmet sont négatives : haine, colère, tristesse, désespoir. Ce sont des émotions violentes et fermées sur elles-mêmes, foncièrement transgressives. Pourtant, ce message, fort et redoutable, ne se repose pas sur lui-même, sur sa simplicité et sa dureté, mais le black metal le théâtralise, l’esthétise, le « dé-réalise », suis-je tenté de dire… Ce registre musical en apparence si brutal et franc fait l’objet de mise en scènes sophistiquées, qui semble tout faire pour couper le plaisir esthétique qu’il procure de la vie quotidienne, de la vie réelle même, de ses lieux et de son temps. Dans un article sur le Hellfest, le Collectif Provocs Hellfest Ca Suffit ! objectait à l’hypothèse de la catharsis dans le metal cet argument :

«   La catharsis qui est l’un des buts de la tragédie, n’est possible que dans un ordre des valeurs clairement établi. Or ce n’est pas le cas dans la musique métal qui est une révolte contre toute espèce d’ordre. »

Or c’est faux. Même le black metal, s’il procède d’une manière bien différente des mécanismes énoncés par exemple par Aristote, définit son ordre propre, qui n’est certes pas moral au sens stricte, mais qui procède de la création et de la mise en scène d’un monde imaginaire, qui projette dans une réalité alternative, si je puis dire, les passions les plus destructrices. La musique a son lieu privilégié, la scène (ou encore la chambre ou la nature, pour les one man band par exemple). Les musiciens se griment et s’accoutrent d’une manière profondément différente de la vie quotidienne.  Ils portent quasi-universellement un nom de scène, ainsi que je le rappelais dans un billet spécialement centré sur la question des pseudonymes dans le black metal. Leurs pochettes et leur textes évoquent des univers fantastiques et une nature idéalisée. Contrairement à d’autres registres du metal comme le metalcore, le BM fuit souvent l’urbanisation et tout ce qui peut rappeler la vie ordinaire. Les atmosphères de beaucoup de morceaux ne se contentent pas d’exprimer des émotions mauvaises, mais les situent dans une ambiance onirique, fantastique… Il est d’ailleurs remarquable de constater que l’un des courants les plus transgressifs du metal est aussi l’un de ceux qui met le plus l’accent sur une mise en scène particulière.

Et celle-ci met un peu le black metal à la croisée des chemins. Si elle est vécu comme une tentation de fuir le réel ou de le recréer, l’expression d’un « vrai moi » en révolte contre le vie réelle, si elle est vécue conjointement avec le désir de rendre réel ces fantasmes, par la magie, l’adhésion à une religion recomposée, etc., si elle manifeste l’ambition de fusionner cet univers du BM et la vie quotidienne, alors elle peut effectivement relever de cette concupiscence, de cette fascination morbide dénoncée par Saint Augustin. Mais force est de constater que la plupart des black metalleux vivent tout ce décorum non comme une fuite prolongée du réel, mais comme un cadre à ce qui reste un divertissement, même vécu sur le mode de la passion. Ils se griment en corpse paint le samedi soir, et s’habillent (presque) comme tout le monde le lundi matin. Et toute cette théatralisation me parait jouer alors un rôle cathartique, en faisant expérimenter ces émotions, non dans la vie quotidienne, mais dans un cadre qui en est clairement dissocié, mettant à distance leur expression de tout ce qui dans notre environnement (collègues, famille, amis, ennemis…) peut en être destinataire.Et de même que l’alcool, s’il est consommé de manière habituelle, sans cadre ou occasion spécifique, peut mener à l’addiction, mais que, bu à l’occasion de fêtes, dans des occasions spéciales, hors du cadre quotidien, peut procurer de la joie et libérer momentanément des soucis, le black metal peut être bon ou mauvais pharmakon, poison s’il est l’expression d’une révolte continue contre la réalité, et remède s’il est vécu comme un divertissement et le défoulement à vide, faisant plus appel à l’imaginaire qu’à un véritable antagonisme dirigé contre des êtres réels, de frustrations très concrètes et qui lui préexistent. Dans le premier cas, le black metalleux se laisse effectivement fasciner par ces passions mauvaises, il se laisse entrainer par elles. Dans le second cas, il les vit formellement, mais privées de leur contenu malicieux, de leur substance, de leurpouvoir de nuisance effectif. Je ne prends pas plaisir à revivre par la musique une passion mauvaise, mais un substitut, qui en imite la charge affective formelle, tout en vidant cette dernière de toute intention réelle.

une approche intellective: il est courant de dire que les métalleux sont très majoritairement aux-mêmes des musiciens. C’est vai aussi pour le black metal. Comme Nicolas Walzer l’a naguère rappelé:

« Les blackists ont une oreille conditionnée, formée par la musique. De l’avis du
musicologue de la Sorbonne François Madurell, expert de l’oreille musicale, que
nous avons contacté pour l’occasion, ce que l’on a tendance à appeler le sentiment
de puissance s’explique davantage par le fort volume sonore auquel s’écoute la
musique que par sa structure propre. Le metal extrême n’est pas ce que l’on peut
appeler une musique easy listening ; et donc, comme pour les mélomanes d’horizon
jazz, par exemple, il faut un certain temps avant de comprendre et d’apprécier
la musique. Au premier abord, il est très difficile de la décomposer (un mélange
assourdissant et cacophonique, selon l’avis habituel des profanes). Il semble qu’il
faille pouvoir la décomposer et identifier chaque instrument pour pouvoir l’apprécier
par la suite.
En tant que musicien et fan de black metal, nous avons des prédispositions à
écouter et comprendre ce fouillis de sons, qui, je suis sûr, pour quelqu’un de
tout à fait « normal », ne ressemble qu’à du bruit incohérent. Pour ma part,
j’arrive à dissocier chaque instrument, je peux tout aussi bien me concentrer
sur la batterie que sur la basse ou la guitare. Par contre, je ne sais pas si
quelqu’un de non-musicien peut le faire ou tout simplement s’intéresser à
faire cela (Manylaethurius). » (Walzer Nicolas, « La recomposition religieuse black metal » Parcours et influx religieux des musiciens de black metal, Sociétés, 2005/2 no 88, « La Religion Metal », p.71)

Beaucoup de personnes, quoique pas toutes, viennent au black metal parce qu’elles sont effectivement fascinées par ses aspects transgressifs, sa noirceur, sa révolte. Mais l’écoute de cette musique, loin de les enfermer dans cette fascination, les entraine souvent à chercher à comprendre l’ordre musical caché derrière ce chaos sonore apparent. Beaucoup d’entre elles, c’est un fait, deviennent elles-mêmes des musiciens, et apprennent à écouter, non plus seulement en simples auditeurs, mais avec une oreille entrainée à déceler des influences, des innovations, des structures sous-jacentes.

Certes, mêmes les musiciens aguerris goûtent un plaisir esthétique au premier degré (« j’accroche » ou « j’accroche pas »). Et aussi bien les textes que le décorum que la musique en elle-même ont souvent un caractère naïf, premier degré, de défoulement. Mais cela ne signifie pas que le rapport implicite à l’expérience musicale, le regard que le metalleux porte sur elle intérieurement, la compréhension qu’il en a soit si naïve.

J’ai l’impression que le black metal n’est pas seulement une musique qui a vocation à être ressentie dans l’immédiateté, à être écoutée pour le plaisir, comme de la variété par exemple, mais à être comprise, analysée et disséquée, voire à être pensée. Par la pratique musicale, et la compréhension des mécanismes qui président à sa création, chez beaucoup (et même les pires satanistes passent plus de temps dans leurs interviews à détailler leur travail sur la musique que leur idéologie). Certes également, chez certains, par l’élaboration de philosophies et de religions plus ou moins fantaisistes, destinées à lui donner une signification plus profonde, plus existentielle. Voire chez une poignée, par l’approfondissement de cette passion par l’étude, y compris dans un cadre universitaire. Et c’est ainsi qu’on voit des amateurs de black metal devenir sociologues, musicologues, historiens de l’art, et continuer à vivre et défendre leur intérêt pour cette musique, en étant sans doute davantage conscients de ses limites, mais également de ses apports à l’art.

Et cet arrachement à l’émotion immédiate qui me parait être une caractéristique fréquente du plaisir esthétique propre au black metal, ce passage récurrent, chez nombre d’auditeurs, de l’attirance pour la révolte à la compréhension musicale, voire intellectuelle, ce passage de l’immédiateté des émotions à l’intellection musicale, voire au retour réflexif de l’intellect, cela me parait aller à rebours d’une concupiscence et d’une fascination perverse pour les passions mauvaises effectivement portées par cette musique, pour mettre en évidence une fonction cathartique du black metal qui est certes très loin de lui être exclusive, qui est plus loin encore d’être infaillible, mais qui me parait exister indubitablement, et qui réside dans le caractère réflexif, non immédiat, du plaisir qu’il suscite chez beaucoup de métalleux. En ce que son écoute prolongée et habituelle détache peu à peu de la jouissance immédiate de la révolte et de la transgression, pour faire découvrir le plaisir esthétique réflexif lié à la compréhension musicale pure, et que cela peut se lire comme une forme de purgation, l’auditeur prenant plaisir à l’excitation de passions négatives non pour elles-mêmes, pour leur fascination propre, mais pour celle appelée par la forme musicale que leur donne le black metal.

Là encore, le plaisir esthétique n’étant pas dérivé du contenu des passions, mais de leur charge émotive formelle (l’apparence de la haine, mais sans haïr personne, par exemple)… Le mal n’est plus une passion que l’on subit, mais un lieu de l’esthétique musicale que l’on goûte à vide, par lequel on se laisse entrainer à blanc, non pour payer un quelconque tribut à son attirance, mais comme divertissement pur, destiné à défouler et non à tirer plaisir, même provisoirement, d’intentions mauvaises réelles, à stimuler l’imagination et non pas le coeur, comme on peut prendre plaisir à un film policier ou d’action, ou à une tragédie, sans aucunement souscrire à des actes de meurtre ou de terrorisme, qui donnent du piment à l’histoire, dans la mesure où ils ont une fonction narrative, une signification formelle, et ne relèvent pas seulement de la complaisance gratuite, mais qui nous choqueraient dans la vie réelle (je ne dis pas que c’est systématique, mais cela explique que de nombreuses personnes goûtent cette musique sans être animées, ou en n’étant plus animées, par des passions mauvaises véritables).

Black metal et catharsis 1/2

Posted in Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal with tags , , , , , , , , , on 22 mai 2012 by Darth Manu

 

Lorsqu’on considère les échanges entre catholiques et métalleux, depuis 2009, on voit rapidement un terme « technique » revenir beaucoup plus fréquemment que d’autres, celui de « catharsis ».

Dans un premier billet je reviendrai sur les origines grecques et pour tout dire païennes  de ce concept,  et sur la condamnation dont il a longtemps fait l’objet de la part de certains philosophes chrétiens. Dans un second billet, j’énumèrerai les différentes interprétions possibles de ce terme, controversé et dont la signification précise reste très discutée même chez ses défenseurs, et donnerait mon opinion sur ses possibilités d’application au black metal.

Le mot « catharsis » nous vient de la pensée grecque, et associe des significations religieuses, politiques, et médicales:

« L’adjectif Katharos associe la propreté matérielle, celle du corps et la pureté de l’âme morale ou religieuse. La Katharsis est l’action correspondant à « nettoyer, purifier, purger ». Il a d’abord le sens religieux de « purification », et renvoie en particulier au rituel d’expulsion pratiqué à Athènes la veille des Thargélies. Il convenait de purifier la cité en expulsant des criminels, puis des boucs émissaires, selon le rituel du pharmakos.

Apollon lui-même est dit katharsios, purificateur. Selon le Socrate du Cratyle4, il est nommé Apolouôn, (qui lave) dans la mesure où la musique, la médecine et la divination qui les arts auxquels il préside sont autant de pratiques de purification.

La Katharsis lie la purification à la séparation et à la purge, tant dans le domaine religieux5, politique que dans le domaine médical.

En tant que remède, la Katharsis implique plus précisément l’idée de médecine homéopathique : il s’agit avec la purgation de guérir le mal par le mal. C’est d’ailleurs pour cela que tout pharmakon est poison autant que remède » (La catharsis, d’Aristote à Lacan en passant par Freud : une approche théâtrale des enjeux éthiques la psychanalyse, par Jean-Michel Vives, dans en psychanalyse, 9/2010, Les origines grecques de la psychanalyse).

1) La catharsis chez Aristote

Aristote utilise ce terme pour décrire un effet possible de certaines formes d’expressions artistiques sur l’âme du spectateur:

– La musique:

 » Nous voyons ces mêmes personnes, quand elles ont eu recours aux mélodies qui transportent l’âme hors d’elle-même, remises d’aplomb comme si elles avaient pris un remède et une purgation. C’est à ce même traitement dès lors que doivent être nécessairement soumis à la fois ceux qui sont enclins à la pitié et ceux qui sont enclins à la terreur, et tous les autres qui, d’une façon générale, sont sous l’empire d’une émotion quelconque pour autant qu’il y a en chacun d’eux tendance à de telles émotions, et pour tous il se produit une certaine purgation et un allégement accompagné de plaisir. Or, c’est de la même façon aussi que les mélodies purgatrices procurent à l’homme une joie inoffensive » (La Politique, traduction de J. Tricot, Vrin, 1995, p584, cité dans l’article wikipédia « catharsis »).

– Le théâtre, spécifiquement la tragédie:

 » La tragédie est l’imitation d’une action grave et complète, ayant une certaine étendue, présentée dans un langage rendu agréable et de telle sorte que chacune des parties qui la composent subsiste séparément, se développant avec des personnages qui agissent, et non au moyen d’une narration, et opérant par la pitié et la terreur la purgation des passions de la même nature . » (La Poétique, chapitre VI).

Pour Aristote, l’art a le pouvoir, dans certaines conditions, d’opérer chez le spectateur la purification de certaines passions:

« Dans sa Poétique, Aristote justifie la tragédie en lui attribuant un pouvoir de purification (katharsis) des passions du spectateur. Assistant à un tel spectacle, l’être humain se libérerait des tensions psychiques, qui s’extériorisent sur le mode de l’émotion et de la sympathie avec l’action représentée (induisant pitié, colère, etc.). Cette interprétation de la catharsis se rapporte à une conception de la vie comme équilibre et de l’âme comme juste milieu, juste mesure qui est « sommet », comme le précise l’Éthique à Nicomaque (1107 a, b) — conception qui a déjà une longue histoire au moment où Aristote s’en empare. En réalité, Aristote banalise pour ainsi dire la catharsis en menant à son terme un lent processus de laïcisation des pratiques cathartiques largement répandues dans la culture grecque archaïque » (article « Catharsis », Encyclopaedia Universalis).

Cette purification ou purgation, suivant les traductions et les interprétations, s’opère par l’excitation de certains sentiments, typiquement la pitié et la crainte, ensembles, qui figurent les deux poles, attraction et répulsion,  de la tension opérée par la tragédie sur l’âme du spectateur:

 » « La tragédie (tragôdia) est l’imitation (mimêsis) — mais Dupont-Roc et Lallot traduisent : “représentation” — d’une action noble, de caractère élevé (praxeôs spoudaias)…».
  Praxis désigne aussi bien l’acte que les conséquences de l’acte. L’acteur tragique est pleinement responsable, il revendique la responsabilité de son acte et en assume toutes les conséquences : «Créon : Et toi, toi qui restes là, tête basse, avoues-tu ou nies-tu le fait? Antigone : Je l’avoue et n’aie garde, certes, de le nier » (Antigone, v. 441-443).[…]

Dans la tragédie, l’acte, non l’acteur, est valeureux : on ne saurait certes dire d’Œdipe qu’il “voit la vérité”. Mais son acte, dont il ne songe pas un instant à esquiver la responsabilité, a valeur éthique et, si paradoxal que cela puisse paraître, est fondateur de vérité et de sens.
Spoudê désigne encore la promptitude, l’effort volontaire, le zèle et l’ardeur : l’acte tragique est toujours un acte extrême, marque d’un caractère exceptionnel. On pourrait traduire : “un acte ardent”.[…]

« Un acte qui, suscitant pitié et crainte » (Hardy), « représentant la pitié et la frayeur » (Dupont-Roc et Lallot), «par l’entremise de la pitié et de la crainte » (Magnien) — eleou kai phobou. Eleos : pitié, compassion. “Pitié” est fortement connoté par la tradition chrétienne. Augustin, Les Confessions, III, 2 : « Mais quelle est cette pitié inspirée par les fictions de la scène? Sed qualis tandem misericordia in rebus fictis et scenicis? Ce n’est pas à aider autrui que le spectateur est incité, mais seulement à s’affliger, et il aime l’auteur de ces fictions dans la mesure où elles l’affligent ». Il importe donc de ne pas confondre la pitié chrétienne — tous les hommes fraternisent par l’humiliation et l’agonie du Christ — avec la pitié tragique, ou païenne. Pitié et crainte forment un doublet et doivent plutôt être rapportées au déroulement dramatique, selon que l’action suscite l’adhésion et la compassion, ou bien au contraire l’horreur ou la répulsion. Ils ne sont sans doute pas sans rapport avec la contagion, par sympathie ou antipathie, inspirée par l’envoûtement mimétique.
  Par cet effet dramatique, précise enfin Aristote, la représentation tragique « opère la purgation (katharsis) propre à de pareilles émotions (pathêmata) » (Hardy), « réalise une épuration de ce genre d’émotions » (Dupont-Roc et Lallot), « accomplit la purgation des émotions de ce genre » (Magnien). Ici, le mot essentiel est évidemment katharsis. […]Sans doute, le mot a une signification médicale, attestée par le corpus hippocratique. Il désigne alors, non pas le défoulement des pulsions inconscientes, mais plutôt un remède apaisant, qui met fin à une tension. C’est ainsi que la musique était considérée comme une efficace katharsis pour le traitement de certains troubles, comme, par exemple, la mélancolie. Au livre VIII de La Politique, chapitre 7, Aristote développe longuement le rôle cathartique de la musique capable d’apaiser certaines passions, telles « la pitié, la crainte et aussi l’enthousiasme » (1342 a 7).   » (Jacques Darriulat, Aristote La Poétique, I).

Cette purgation des passions de l’âme au moyen de leur stimulation préalable que la catharsis aristotélicienne prétend opérer prend le contre-pied de la conception platonicienne du théâtre, qui voit dans l’art de susciter des émotions violentes quelque chose de l’ordre de la rhétorique, plutôt que de la poétique qui organise ceux-ci de manière dialectique dans un tout organisé et harmonieux, un art de troubler l’âme plutôt que de l’éduquer, et de sa condamnation de la mimétique du théâtre, art trompeur qui plonge les spectateurs dans l’illusion et va jusqu’à les corrompre, puisque les spectacles leur font éprouver du plaisir à contempler la souffrance d’autrui:

« Malgré cette rigueur dramatique, qui est selon Aristote l’âme et l’essence de la représentation tragique, il se peut que la recherche de l’effet l’emporte sur la logique des actes, et que la pathétique tragique sombre dans la pathologie. Aristote reconnaît ce risque de corruption, et sait que la curiosité du monstrueux et l’attrait de l’horreur exhibée peuvent fort bien pervertir l’esthétique stylisée, la “poésie philosophique” (51 b 5) de la tragédie. Il ne s’en effarouche pourtant pas : si les hommes prennent plaisir aux représentations de l’horreur, c’est précisément parce qu’elles sont des représentations, et non des faits réels, et deviennent par là même des objets possibles de connaissance, puisque l’émotion est ici comme désamorcée par l’irréalité de l’image. C’est en effet le propre de l’homme que de prendre plaisir à la mimêsis, non pour la trouble possession qu’elle induit — selon l’analyse platonicienne — mais parce que la représentation est le support de l’apprentissage et de la connaissance : « Tous les hommes prennent plaisir aux représentations (khairein tois mimêmasi). Un indice en est ce qui se passe dans les faits : nous prenons plaisir à contempler les images les plus exactes de choses dont la vue nous est pénible dans la réalité, comme les formes d’animaux les plus méprisés et des cadavres […] On se plaît en effet à regarder les images (tas eikonas) car leur contemplation apporte un enseignement et permet de se rendre compte de ce qu’est chaque chose » (48 b 8). Aristote s’oppose ici ouvertement, et presque de façon provocatrice, à l’enseignement de son maître Platon. A la diabolisation platonicienne de la mimêsis, il répond par la dignité spéculative des images, instruments de connaissance. On peut se demander toutefois ce que peut bien enseigner la contemplation d’un animal repoussant, et plus encore d’un cadavre. Il est clair qu’il ne s’agit ici que de contempler l’image, et non d’intervenir sur la chose même, par exemple disséquer le cadavre. Si Aristote choisit néanmoins ces exemples, c’est en quelque sorte pour prévenir l’objection : il sait bien la trouble séduction que peut exercer le spectacle de l’horreur, mais il refuse de mêler l’art tragique à ces passions viles, indignes d’un homme libre. La Poétique entend réhabiliter l’illusion mimétique critiquée par Platon. Il se peut que la tragédie montre sur scène des cadavres, ou des agonisants. Il ne faudra pourtant pas voir en cela l’effet d’une perverse attirance, mais une exposition dramatique qui suscite l’intérêt des spectateurs en sollicitant le désir de savoir. Il ne convient pas, de plus, que l’image impressionne l’esprit au point qu’elle fasse oublier la logique du drame. Il reste que le texte, par ces étranges cadavres et animaux repoussants, fait signe vers une objection refoulée, mais qui n’en est pas moins présente. » (idem, II) .

En ce sens, le plaisir esthétique ressenti à la contemplation de meurtres, de cadavres, de souffrances et de crimes, ne nait pas d’une identification, s’il est mis en scène et non pas simplement décrit,  mais d’une distanciation. La représentation esthétique des passions tragiques, loin de les exalter dans l’âme du spectateur, permet de les apaiser et de redonner ses droits à l’intellect:

 » Par ce terme, il semble avoir voulu caractériser un processus beaucoup plus médical que moral ou pédagogique, plus proche de la purgation que de la purification. Pour Aristote l’effet du théâtre semble s’approcher de celui provoqué par les « mélodies qui provoquent l’enthousiasme » ( « la possession par la divinité »), par exemple la musique et les chants qui provoquaient la transe du Dithyrambe :

Sous l’influence des mélodies sacrées, nous voyons ces mêmes personnes, quand elles ont eu recours aux mélodies qui transportent l’âme hors d’elle- même, remises d’aplomb comme si elles avaient pris un remède et une Purgation (catharsis). C’est à ce même traitement dès lors que doivent être néces-sai-re-ment soumis à la fois ceux qui sont enclins à la pitié et ceux qui sont enclins à la terreur, et tous les autres qui d’une façon générale, sont sous l’empire d’une émotion quelconque, pour autant qu’il y a en chacun d’eux tendance à de telles émotion ».

Comme cette musique, la tragédie, « purgeait » homéopathiquement le spectateur par une succession de possession et dépossession, état favorisé par la dramaturgie « hypnotique » créée par l’espace théâtral, face au temple et au soleil, la durée du spectacle, la succession des rythmes variés de prise de paroles et les états de terreur et pitié suscités par le déroulement de la fable. 

Tout en ressemblant à ce qui s’opère dans la fête médiévale, le carnaval, où un dérèglement temporaire permet la « purgation » des tendances asociales, des craintes collectives, et le retour à une acceptation des normes et des contraintes de la société, la catharsis de la tragédie grecque du Vème siècle est à la fois plus « individuelle » et plus « intégrante ». Comme le montrent Vernant et Vidal-Naquet, en elle s’expriment les contradictions entre l’ancienne culture mythique et les nouvelles valeurs de la Cité, en particulier entre l’ancienne conception de la justice divine et une nouvelle justice « humaine » en train de se constituer. La catharsis purgerait le spectateur des terreurs liées à l’ordre incompréhensible et terrible des dieux et de la pitié envers le héros qui est la victime. Mais la pitié est alors perçue comme passion inhibante, inséparable de la terreur. Débarrassé de ces terreurs le spectateur accède à la rationalité et à la responsabilité civique nécessaires au fonctionnement de la Cité » (In f(x) « Venenum,  Catharsis, Illusion, Distanciation »).

2) La critique augustinienne du théâtre 

A rebours d’Aristote, Saint Augustin reprend à son compte dans les Confessions la critique platonicienne du théâtre:

« On sait que c’est par Platon, et plus encore par Plotin et le néoplatonisme, qu’Augustin s’acheminera vers le christianisme. Et l’on trouve en effet, dans les Confessions d’Augustin (autour de 400) une critique de la passion suscitée par les spectacles, critique qui semble inspirée de Platon, et dont se réclamera par la suite toute la chrétienté pour condamner le divertissement du théâtre. Le texte essentiel se lit au chapitre 2 du livre III. Selon Augustin, la pitié inspirée par le spectacle tragique est une perversion monstrueuse — un simulacre diabolique — de la véritable pitié, ou misericordia : la pitié tragique demeure spectatrice, et ne se porte pas au secours de celui qui souffre ; la pitié chrétienne participe au contraire à la souffrance d’autrui, puisqu’elle reconnaît en elle l’image du Crucifié, en laquelle s’incarne la vérité de notre commune condition. Il faut donc opposer la charité du bon samaritain à la curiosité fascinée du spectateur, qui jouit paradoxalement du rite cruel qui s’accomplit sous ses yeux : « Si le spectacle de ces malheurs antiques ou fabuleux (vel antiquæ vel falsæ) ne l’attriste pas, il se retire avec des parole de mépris et de critique (fastidiens et reprehendens) ; s’il éprouve de la tristesse, il demeure là, attentif et joyeux » » ( (Jacques Darriulat, Aristote La Poétique, II) .

 Le spectacle des souffrances mises en scène par la tragédie, bien loin de permettre au spectateur de se distancier de ses passions comme dans l’analyse aristotélicienne, induit au contraire une forme de fascination, de « curiosité ». Le spectateur tire du plaisir du sentiment de pitié éprouvé, le consomme pourrait-on dire, sans pour autant développer une compassion sincère pour son prochain. Le sentiment éprouvé instrumentalise l’autre pour son plaisir, au lieu de permettre l’élevation de l’âme à un amour authentique.

« Dans les Confessions, Augustin raconte comment Alypius, l’un de ses élèves (Augustin est alors professeur de rhétorique à Carthage), cède à la fascination exercée par les jeux du cirque. Entraîné par ses camarades d’études dans l’amphithéâtre, il ne se laisse conduire qu’en affirmant qu’il saura demeurer indifférent à ces atrocités : « J’y serai comme absent (Adero itaque absens) », prétend-il. Mais une “clameur” (ce ne peut être que celle de la foule qui demande la grâce, ou la mort du vaincu) attire ses regards, incapables dès lors de se détourner : « Aussitôt qu’il eut aperçu ce sang, il s’abreuva de cruauté (immanitatem ebibit ). Il ne se détourna pas (non se avertit), il y fixa ses regards ». Cette scène a, dans les Confessions, une valeur exemplaire : elle est l’archétype de la chute de l’âme, et de la puissance du Mal. Elle démontre la précarité de la sagesse païenne — idéal de la sérénité et de l’égalité de l’âme — puisque Alypius, comptant sur ses seules forces, ne résiste pas à la tentation. Elle montre encore que l’immobilité du spectateur, loin d’être raisonnée, est l’effet d’une fascination, comme d’un véritable envoûtement. Augustin nomme curiositas la passion de l’âme spectatrice mise hors d’elle-même par l’exhibition d’une mise à mort. Seul le corps demeure sur les gradins, l’âme du spectateur est comme transportée sur la scène, où se manifeste sa plus secrète vérité : elle projette, ou transpose, sur l’objet du spectacle, le mal intime qui la dévore en secret. « Les spectacles du théâtre me ravissaient (rapiebant), écrit Augustin, ils étaient pleins des images de mes misères (plena imaginibus miseriarum mearum) et de substances où j’alimentais le feu qui me dévorait (fomitibus ignis mei) » (III, 2). C’est ainsi que l’agonie du gladiateur représente sur la scène, c’est-à-dire en ce lieu où se joue le transfert spectaculaire, l’invisible mort qui me consume intérieurement. « C’est cette maladie de la curiosité qui est à l’origine des exhibitions de monstres dans les spectacles ; ex hoc morbo cupiditatis in spectaculis exhibentur quæque miracula » (X, 35). La curiosité n’est curieuse des monstres que parce qu’elle réfléchit, sur leur difformité, l’angoisse d’une secrète monstruosité qui la rend incompréhensible à elle-même. Telle est le mécanisme du transfert imaginaire qui fait tout l’éclat de la scène théâtrale. La pitié tragique cède à la tentation de la curiosité, qui est, selon Augustin, “la concupiscence des yeux”, concupiscentia oculorum » (X, 35) » » (Jacques Darriulat, Aristote La Poétique, II) .

 Bien loin de contribuer à purger l’âme du spectateur de son péché, la tragédie l’enferme dans la contemplation de ce dernier, « l’envoûte », dans une sorte de transe où elle se rend complaisante à lui, « concupiscente », de manière presque obsessionnelle. On est bien loin de cette « catharsis », de cette purification des troubles de l’âme, théorisée par Aristote, sensée permettre d’atteindre la quiétude de l’âme propre au philosophe: on croit dompter le mal, le « guérir » par lui-même, mais on succombe en fait à son attrait.

« La chute d’Alypius est l’échec du paganisme, et l’expérience cruciale de la vérité du christianisme : Alypius en effet n’accepte de se rendre à l’amphithéâtre que parce qu’il croit son âme assez forte pour mépriser ces spectacles vulgaires : « Mon corps, vous pouvez le traîner et l’installer là-bas, mais est-ce que vous pouvez de force fixer mon esprit (animus) et mes yeux sur ces spectacles ? J’y serai comme absent et de la sorte je triompherai et de vous et d’eux » (VI, 8). Et c’est bien là, en effet, l’interprétation païenne de la fascination spectaculaire : seul le corps mortel est attiré par le spectacle de la mort, l’âme immortelle s’en détourne avec mépris, selon le principe qui veut que seul le semblable éprouve l’attrait du semblable. C’est pourquoi le vulgaire, qui n’est que corps, est curieux du sang versé, tandis que le sage, dont l’âme demeure en toutes circonstances égale à elle-même, demeure étranger à ce spectacle. Mais la chute d’Alypius démontre la vanité de cette sérénité affichée : la mort est dans l’âme, et l’âme livrée à elle-même, ne comptant que sur ses seules forces, reconnaît dans le spectacle de la mise à mort l’image réfléchie de son intime vérité. Cette mort dans l’âme, qui a nom mélancolie, ou ennui, marque dans la créature un mal radical, un péché originel, dont elle ne peut se sauver que par la conversion et la foi, qui la rétablit en Dieu. Seule cette conversion peut purifier la pitié — ou misericordia — de sa perversion tragique. Le sentiment de la pitié se convertit alors, de l’empire de la Curiositas, où le maintient la fascination spectaculaire, au règne de la Caritas, où il se régénère en Dieu. C’est ainsi que la pitié païenne, ou tragique, demeure captive de l’imaginaire, et s’alimente paradoxalement au spectacle de la cruauté ; seule la pitié chrétienne rompt le charme du spectacle, et se porte au secours de son frère souffrant, en lequel elle reconnaît la figure universelle du Christ. La sagesse païenne pèche donc par orgueil, la créature croyant pouvoir triompher du Mal par les seules forces de son esprit » » (Jacques Darriulat, Aristote La Poétique, II) .

 Cette condamnation du théâtre par Saint Augustin a perduré dans son héritage philosophique, l’augustinisme, et explique en grande partie la méfiance qui fut longtemps celle d’une certaine partie de l’Eglise à l’encontre de cet art:

 » Dans les années 1630, Richelieu, désireux d’assurer le rayonnement
des arts et des lettres, encourage l’Académie française, qu’il protège depuis 1636, à établir les conditions d’une purification du théâtre.L’objectif de cette réforme est de transformer un divertissement grossier jugé indigne du public cultivé, en un salutaire instrument de la morale publique, utile à tous, et acceptable par les yeux les plus chastes1.[…]

 Cette entreprise est un succès. Le théâtre parvient à acquérir la
respectabilité: les salles de spectacle cessent d’être des coupe-gorge, et les auteurs, Corneille compris, acceptent bon gré mal gré de jouer le jeu de l’Académie et du pouvoir . Mais curieusement, c’est précisément au moment où le théâtre subit ce processus d’assainissement qu’il subit les plus violents assauts. Les coups les plus vigoureux sont portés par cette partie de l’Eglise de France attachée à la tradition augustinienne, dont Port-Royal constitue le fer de lance. Ces théologiens et ces moralistes dénoncent la vanité de cette réforme. Selon eux, le théâtre est par essence un divertissement coupable, et restera toujours un péché mortel. Sur quoi se fonde cette obstination? En fait, les moralistes partagent la même analyse esthétique que les doctes: pour tous, le plaisir qu’on prend au théâtre est le fruit des « passions », c’est-à-dire des émotions violentes que le spectacle excite dans notre âme. En revanche, les augustiniens ne font pas confiance dans les mécanismes de régulation censés convertir l’émotion esthétique en profit moral; le premier de ces mécanismes étant la mystérieuse catharsis, dont Aristote parle dans le chapitre VI de sa Poétique » » (Tony Gheeraert, « La Catharsis impensable. La passion dans la théorie classique de la tragédie et sa
mise en cause par les moralistes augustiniens », Etudes Epitémè, n° 1 (2002)).

3) Application à la controverse entre métalleux et chrétiens autour des paroles du metal et des émotions véhiculées ou supposées véhiculées par cette musique

On voit que cette controverse à propos de l’impact des tragédies sur les passions du spectateur, et spécifiquement sur l’accueil du concept de catharsis, présente de nombreuses ressemblances avec nos polémiques contemporaines autour du metalextension, de la culture contemporaine (théâtre contemporain, films d’horreur, jeux vidéos, etc.). De nombreuses questions sont communes:

– La représentation de la violence ou des passions mauvaise est-elle cathartique ou « criminogène », pour reprendre le vocabulaire contemporain?

 » La catharsis fait donc intervenir une représentation d’un acte réprimé (par la morale, voire par la Loi), et c’est cette représentation qui permet au spectateur de se « défouler ». On peut cependant opposer le fait qu’une représentation esthétisée de l’acte peut aussi séduire le spectateur, l’inspirer, lui donner l’idée de commettre l’acte, ou bien peut rendre l’acte acceptable : puisqu’il est représenté en public, il est accepté par l’assemblée, voire banalisé par la société.

Ainsi, on peut concevoir que la représentation puisse entraîner le passage à l’acte au lieu de l’empêcher, et que cette représentation soit criminogène.

Ce débat sur la dualité cathartique et criminogène de la représentation touche quasiment tous les médias, particulièrement les jeux vidéo ou encore des fictions diffusées à la télévision. Jean-Philippe Bloch, chercheur au CNRS, a ainsi démontré que les séries policières participaient à l’apaisement des classes sociales populaires par la mise scène du crime et des actes réprimés » (Wikipédia, article « Catharsis »).

– L’idée défendue par nombre de défenseurs de la culture populaire contemporaine, par exemple pour les films d’horreur, suivant laquelle la violence ou les souffrances représentées seraient trop « irréelles » pour être véritablement morbides, et que le plaisir qu’lles donneraient au spectateur serait à prendre au « second degré ».

– La thèse défendue par Saint Augustin, suivant laquelle le spectacle donné par pièces tragiques fonctionnerait comme un « envôutement », rappelle les critiques portées par certains auteurs catholiques contre le metal, notemment le Père Benoit Domergue qui assimile l’émotion ressentie par les métalleux lors d’un concert à un phénomène de « transe ».

Dans la seconde partie de cette série de billets, je développerai les différentes interprétations, morale, médicale, et esthétique, que l’on peut donner de ce concept « mystérieux » de catharsis, et je défendrai ma propre lecture de ce dernier, dans une perspective plus proche d’Aristote  que de Saint Augustin, appliquée au black metal.

Je conclus donc provisoirement ce billet par deux remarques:

1) Le mérite de cette question de la catharsis est de poser au débat lassant et stérile du contenu des paroles, sans cesse brandi par les catholiques hostiles au Hellfest, celui préalable et beaucoup plus déterminant de leur effet sur l’auditeur, en conjonction avec celui de la musique.  Suivant que l’on accepte ou non la possibilité d’une catharsis ou au contraire d’une « fascination » morbide qui confine à l’envoutement ou à la transe, ou toutes sortes de positions intermédiaires éventuelles, le contenu des paroles s’appréhende de façon considérablement différente: à partir d’un morceau de metal qui comporte des paroles en apparence contraires à la morale et/ou la foi, on pourra déduire une influence négative, neutre, ou bien positive du point de vue où l’on se place. Et inversement, un morceau avec des paroles explicitement chrétiennes pourra être reçu très négativement par certains, qui considèreront que l’influence de la musique supplante celle des paroles ou la pervertit. Cette question de la catharsis est donc centrale, par exemple dans le débat sur le Hellfest, et devrait prendre les devants sur celle des paroles, ce qui n’est malheureusement pas le cas actuellement.

2) A lire ou écouter certains, on a l’impression que les tensions entre art et christianisme seraient une question strictement contemporaine, qui traduirait l’affrontement dans notre société moralement déclinante, en proie au relativisme culturel, entre une « culture de vie » et une « culture de mort ». Notre bref parcours nous montre qu’elles sont au contraire presqu’aussi anciennes que le christianisme lui-même, comme si la conception de l’absolu défendue par les théologiens, philosophes et moralistes chrétiens, et celle recherchée par l’artiste, n’arrivaient jamais tout à  fait à coller. Cela peut contribuer à expliquer pourquoi la figure du Diable est si séduisante pour les artistes (pas seulement d’aujourd’hui: Milton, Blake, Baudelaire, etc.) comme en témoigne cette remarque récente de Castellucci, qui a fait scandale l’automne dernier aupès des catholiques, mais qui échoue complètement à me choquer pour ma part, dans la mesure où elle est exprimée manifestement sur le registre métaphorique et non pas religieux: « Car l’Ange de l’Art c’est Lucifer« …