Archive pour beauté

La beauté comme rédemption (auteur invité)

Posted in Auteurs invités with tags , , , , , , , , , on 30 mai 2012 by Darth Manu

Dans la foulée de son article sur le groupe Peste Noire, Ambroise nous livre un nouveau billet, qui nous donne le cadre général de sa réflexion sur la beauté et éclaire  les analyses du précédent. En conclusion, il nous en propose une application au Black Metal dans son ensemble.

« C’est vrai, prince, que vous avez dit, une fois :

c’est la beauté qui sauvera le monde ? »

Hippolyte au prince Mychkine, in L’Idiot de Fiodor Dostoïevski.

Cet article est une réflexion générale à propos de la beauté qui est le fond de mon précédent billet sur l’excellent Peste Noire. Aujourd’hui nous pouvons constater que la beauté n’est plus un critère commun, puisque le relativisme a quasiment fini de considérer que tout se vaut en se subordonnant à l’égalitarisme le plus strict. De ce fait le beau est oublié, alors qu’il est toujours ressenti. Malgré cela on nous dit que chacun doit avoir sa propre idée de la beauté, et qu’en conséquence il ne sert à rien de la rechercher. À la contemplation se substitue la consommation, fourre-tout où chacun est content du moment qu’il ait toujours sa coupe pleine. Il m’a paru intéressant d’appliquer cette réflexion au Black Metal, genre reconnu comme beau par ceux qui l’écoutent avec un esprit suffisamment ouvert à la contemplation, et ainsi de plaider en faveur de cette beauté, sans m’arrêter sur une impression subjective. Je commencerai donc dans une première partie par analyser le rapport entre rédemption et beauté, puis je détaillerai le processus de rédemption, et enfin je terminerai sur le Christ, figure archétypale de la Rédemption. Je poursuivrai alors ma conclusion en l’appliquant au Black Metal.

Introduction

Platon disait de la Beauté qu’elle est la splendeur de la vérité 1, Saint Augustin qu’elle est la splendeur de l’ordre 2, Kant qu’elle est ce qui plaît universellement sans concept 3, Philippe Lejeune qu’elle est la nostalgie de l’Union 4. . . Ce sujet fut maintes fois abordé et la question semble résolue, mais nous pouvons voir que manifestement nous sommes encore dans un système relativiste, qui prône que chaque chose se vaut, que tout est subjectif et que chacun a sa propre notion de la beauté. Nous ne nous posons pas la question de savoir si derrière cette subjectivité ne se cache pas une objectivité, une objectivité de contemplation que nous avons tendance à oublier, voire rejeter. Cet article propose un regard différent de la notion de beauté, qui sera en continuité avec ce qu’on put en dire les philosophes qui nous ont éclairés sur ce sujet, tout en prenant en compte l’uni-diversité 5.

1 La rédemption comme essence de la beauté

Nous pouvons constater que chaque sentiment de beauté face à une œuvre d’art, qu’elle soit plastique, musicale, sonore, gestuelle, évènementielle, historique, mathématique, politique. . . chaque sentiment d’union éprouvé devant une œuvre se rapporte à une appréciation d’un rayonnement rédempteur.

Nous nous arrêtons pour définir ce sentiment d’union. Le plaisir ou la gêne (il est important d’admettre que l’œuvre étant une image du réel, il se peut qu’une gêne survienne, au moins le temps de s’y adapter) caractérisant le face-à-face avec une œuvre est en réalité un sentiment de réunion, d’union, de cohésion, il est l’apparition d’une résonance entre l’œuvre et celui qui la contemple. C’est un partage fréquentiel qui se produit, et ces fréquences transmises font résonner notre être par le jeu de nos propres fréquences qui nous caractérisent tous dans une uni-diversité ; c’est tout à fait le phénomène de résonance observable dans la nature. Ainsi chacun a bien une sensibilité différente, et donc réagit différemment, mais la beauté n’est pas subjective, et nous allons le voir. Ce rayonnement à la fois de rédemption et rédempteur est ce qu’exerce l’œuvre d’art véritable. La rédemption est cette re-cohésion, cette ré-union. La beauté est cette rédemption : elle est à la fois le processus de rédemption et l’effet qu’il produit, ainsi que le résultat de rédemption et l’effet qu’il produit. La beauté est en somme tout ce qui est rédemption : à la fois l’essence, le mouvement et le produit de la rédemption.

2 La rédemption

C’est en comprenant ce qu’est concrètement la rédemption que nous pouvons nous rendre compte de son lien avec la beauté. La rédemption s’appuie sur trois points essentiels, qui peuvent être simultanés et sont à entrelacés en permanence :

1) L’acceptation de la violence intérieure et extérieure et donc l’affrontement au réel. (L’iden- tification à la figure masculine par essence)

2) L’idéal perpétuel de grâce (l’identification à la figure féminine par essence). Ceci constitue le désir d’accueillir, de méditer le réel et de se donner à lui, ce qui permet d’aspirer à le réparer et l’élever.

3) La transformation, au moyen de la réalisation progressive des deux points précédents en même temps, la transformation de la violence en sacrifice de soi, en don de soi. Ce processus caractérise le sens du sacré.

Il faut naturellement un bon équilibre entre les deux premiers points, qui constituent la co-nnaissance du réel, car un affrontement dénué de méditation et d’accueil conduit à une idéologie de la barbarie, et le contraire à une idéologie de la conceptualisation. Dans les deux cas l’individu se trouve alors désincarné, virtualisé et complètement en dehors du réel.

La beauté est à la fois le processus ci-dessus et son rayonnement, aussi bien dans sa réali- sation que dans son résultat, et nous pouvons le constater effectivement à chaque fois que nous ressentons ce sentiment d’union face à la beauté.

Concrètement cela se traduit par le processus de réalisation d’une œuvre : il est en effet nécessaire de nous rendre compte que ce que nous admirons est le fruit d’un travail orienté par et vers l’offrande. Pour la nature, si nous croyons à un Créateur de l’Univers, cela va de soi 6. Sinon, il suffit de voir quel travail accomplissent à chaque instant les êtres qui peuplent notre monde, luttant en permanence contre l’entropie : ce désordre inéluctable que subissent tous les systèmes. Ce travail est une perpétuelle manœuvre de re-cohésion face au désordre progressif. De même, analogiquement fonctionne l’être humain, à la différence que par sa liberté il est capable de prendre conscience de ce processus et de l’aimer, de le vouloir.

Nous pouvons donc dire que toute beauté est travail de rédemption, de diminution d’entropie. Pour cela il faut que ce travail s’accomplisse d’une manière équilibrée et ordonnée suivant le processus de rédemption cité précédemment. Plus le processus de création est incarné, donc caractérisé par un travail intérieur d’une densité qui peut s’atténuer dans la durée, plus le résultat s’en ressentira et sera apprécié. Dans la religion catholique, l’Incarnation du Christ est plus estimée que la Création du monde, parce que l’œuvre de re-cohésion du désordre dans le premier cas est plus compréhensible que dans le deuxième, où l’on est incapable de remonter au commencement absolu et sachant qu’ici cette notion de commencement reste floue : on ne peut pas apprécier l’Inconnu à sa juste mesure, la co-nnaissance avec lui est nécessaire.

3 Un idéal incarné dans le Christ

Par son sacrifice sur la Croix, le Christ est tout à fait unique, car il est à la fois grâce et acceptation totale de la violence de l’humanité. Il réalise donc en lui-même cette rédemption, d’une façon parfaite, d’où son exemplarité, que l’on soit athée ou croyant. L’œuvre d’art se caractérise en effet par ce que nous appellerions sa « christicité », son « degré de rédemption » : la proportion de rayonnement rédempteur, de suggestion de rédemption qu’elle extériorise et intériorise en nous. Toute œuvre d’art est dans une certaine mesure : « chemin, vérité et vie » 7. Ces trois conditions sont les essences 8 mêmes du processus de rédemption énoncé précédemment. A cela s’ajoute que par sa Résurrection, le Christ est la figure de l’individuation, de l’accomplissement absolu de l’être humain, qui après s’être donné, renait pour l’Eternité, dans l’infini de l’Amour : en Dieu.

Conclusion

La beauté est donc au-delà de toute loi morale, culturelle et personnelle mais tout en étant ce qu’il y a de plus incarné : il n’y a rien de moral, ni de culturel, ni de particulièrement personnel à la rédemption. C’est une affaire de transformation uni-diverse par l’humilité et l’acceptation, par le face-à-face au réel couplé au désir d’idéal. La rédemption est totalement objective : il n’y a pas de rédemption subjective : le don de soi en vérité est indéniablement et universellement ressenti et vécu au sein de l’humanité quelle que soit la race, la civilisation, la condition sociale, parce que le travail est quelque chose d’universel. Il est bien entendu impossible d’accomplir une rédemption comme l’a accomplie le Christ 9, et donc la beauté absolue reste et restera toujours un idéal inaccessible, mais que l’on peut suivre au maximum de nos capacités.

La beauté vue comme rédemption permet une vision unifiée de la rencontre avec une œuvre, car le ressenti du beau n’est pas limité au simple produit, mais englobe toute son incarnation.

Voir l’œuvre comme un tout, constitué du produit, de la production, du producteur et de son regard sur le réel, voilà la manière de l’apprécier entièrement, à la mesure de son incarnation.

La « non-beauté » se trouve dans le reniement affirmé du réel, dans l’absence de volonté de co-nnaissance du réel, dès lors qu’une utopie au sens étymologique est crée : c’est-à-dire un non-lieu.

Maintenant et d’un point de vue concret, devant une œuvre, quelle que soit sa nature, il faut se poser les questions suivantes :

Cette œuvre a-t-elle une « attitude » liée à une certaine rédemption ? Exprime-t-elle une re-cohésion ? Montre-t-elle une recherche des trois points évoqués précédemment ? Quelle en est l’intensité ? C’est à son intensité de processus de rédemption, et ensuite à celle du résultat rédempteur qu’elle montre que l’œuvre doit être jugée. Il ne faut pas s’arrêter à l’éventuel plaisir face à l’œuvre, ni à sa « moralité » : le sacrifice du Christ est laid, immoral d’un point de vue superficiel ; ne dit-on pas « scandale de la Croix » ? Au-delà de cette « laideur », de cette « immoralité » se cache la beauté du don de soi, du sacrifice pur, à travers un travail de rassemblement.

Ce chemin parcouru, il est temps de se pencher plus précisément sur le Black Metal.

Le Black Metal est-il une musique qui affronte le réel ? D’un point de vue général nous pouvons dire que c’est le cas : qui évoque la réalité de la mort aujourd’hui en art ? Même en art contemporain il est difficile de trouver des Ars Moriendi. Qui évoque la réalité de la douleur ? Le Black Metal est une musique qui est vivante. Quand on voit la première vague anti-chrétienne, sans justifier les actes de nature politique, on ne peut qu’admirer la soif de grandeur qu’animait cette rébellion. Oui, cette rébellion était belle parce qu’elle se posait la question des racines de ceux qui l’embrassaient : c’était une volonté inconsciente de connaître mieux la réalité de Dieu, face au concept de Dieu. Ce concept de Dieu est un ersatz qui remplace trop souvent la réalité de Dieu qui sont l’Amour, la Justice, la Liberté incarnés 10 . Si ces grandes âmes avaient été abreuvées comme elles le désiraient, elles ne se seraient jamais rebellées de la sorte. Bien souvent le blackmétalleux critique un concept de Dieu bien loin de la réalité qu’Il incarne, et que tous ceux qui ont la Foi connaissent. Les jeunes catholiques qui dansent, insouciants dans les concerts de Pop louange catho, savent-ils réellement qui est Dieu ? Je me suis déjà rendu à un concert de ce genre de groupe, j’ai trouvé cela bien. . .Mais ils n’arrivaient pas en terme de sacré à la cheville des grands groupes de Black Metal.

Le Black Metal est-il une musique qui contemple le réel ? De même nous pouvons l’affirmer. Il suffit de voir les nombreux groupes louer avec amour leur mère patrie. De même le Black Metal contemple la mort en face, et s’il contemple la mort, il contemple nécessairement la vie. Il y a toujours des exceptions qui prouveront le contraire, mais le grand Black Metal, celui que nous nous accordons à considérer comme référence, est une musique à la fois guerrière et contemplative, humble devant l’Éternité et le tragique, comme ce cri du Christ sur la croix. Le parallélisme est saisissant.

Cette dualité entrelacée devient-t-elle une offrande ? Oui. Il suffit de constater avec quelle ferveur les musiciens Black Metal jouent. Un bon concert de Black Metal produit une atmosphère hors du temps et dans l’Éternité. Cette violence de la musique est une expression de la violence de l’humanité, mais cette violence est offerte en musique, chose inconsommable. Il se produit un sacrifice, une transformation de la violence en don, en oblation. Ce degré de sacré est parfois tel qu’on peut ressentir une incroyable résonance avec les musiciens, ce qui peut s’appeler un égrégore. Un concert est souvent bâti comme une relation : il y a la ren- contre, l’affrontement, la contemplation, la connaissance, l’offrande. Certes il y a quelque chose de l’ordre du défoulement, mais il n’est pas égoïste, tout le monde le partage dans la joie. Cette beauté du Black Metal s’explique donc par son caractère sacrificiel (« rendre sacré » ), et même, j’ose le dire : christique. Ce qui est accompli en vérité ne peut être par définition satanique. Ce qui est mensonge l’est. Quel est le plus mensonger entre une soirée hédoniste typiquement contemporaine et un bon concert de Black Metal ? Où est la beauté entre de la musique qui se danse, qui se consomme et s’oublie au profit du tube suivant, et le Black Metal, musique qui se vit et ne s’oublie pas ?

Ces éléments permettent de considérer la beauté réelle du Black Metal, au-delà de tout aspect moral, culturel et social. Si les pays de culture occidentale sont un terrain propice, c’est surtout parce qu’ils vivent leur décadence, et que ce refus de décadence s’incarne dans une musique rebelle et violente, mais où perle malgré tout une note d’espoir (la beauté ressentie est espérance), comme dans ces nombreux psaumes de la Bible. Le Black Metal est (mis à part quelques cas discutables) finalement un des rares genres musicaux qui assume la crasse de l’humanité, son péché originel, et qui crie, mu par de grands idéaux de justice, de liberté, d’amour de ses racines et de ses frères. Si le catholicisme a récupéré une certaine réalité du paganisme en s’abreuvant de la réalité du sacré préexistant : par exemple celui des lieux exsudant l’Amour de Dieu de la Création ; il y a ajouté par la venue du Messie la réalité de la rédemption, l’appel au sacrifice de soi, l’amour du prochain et la promesse du Salut 11. Pourquoi ces augmentations de ce qui existait déjà ? parce que ce qui préexistait était une part de la Vérité, une vérité que l’on peut sentir en éprouvant la beauté. Ce sont ces idéaux de vérité ancestrales d’une part, et cet idéal de rédemption par rapport à la décrépitude contemporaine d’autre part qui animent la violence du Black Metal, même si ces idéaux portent dans leur expression, comme toujours, le péché originel (il y a toujours une part d’orgueil, de haine. . .) et la douleur de l’existence. Ces idéaux sont, sans être angéliste, la réalité d’une certaine recherche du divin, face à un monde qui croit l’avoir atteint en lui-même, et qui sombre dans les ténèbres de paillettes et jouissances éphémères, consumé par l’orgueil. Cette recherche violente du divin est un appel, qui attend d’être canalisé pour gagner en force et en beauté. Ne condamnons pas une certaine prise de conscience de notre humanité, en reconnaissant que la recherche de vérité s’incarne aussi chez ceux qui pourtant ont tendance à renier Dieu. Soyons incarné et comme Dieu reconnut sa condition d’homme en s’incarnant en Jésus, comme le catholicisme reconnut la réalité du sacré 12, reconnaissons que la réalité de Dieu peut se trouver dans ce qui parait laid et mauvais. Seuls le chemin, la vérité et la vie incarnés sont ce qui rendent un acte ou une chose belle, et réciproquement.

1. cf. Le Banquet

2. cf. L’ordre

3. cf. Critique de la faculté de juger

4. cf Conseils à un jeune peintre

5. Une diversité des individus inscrite dans une unité

6. On pourra objecter que la Création n’est pas une œuvre de rédemption, mais ne serait-elle pas une rédemption du vide ?

7. Évangile de Jean 14,6

8. Elles se répartissent uniformément dans les trois points du processus de rédemption : il n’y a pas de correspondances respectives absolument discernables entre ces derniers et celles-ci

9. Le plus grand chef-d’œuvre de notre Histoire est un happening !

10. Et surtout pas les idéologies correspondantes !

11. Au sujet de cette magnifique dualité, lire La colline inspirée de Maurice Barrès

12. La fête de Noël est par exemple l’ancienne fête de la Lumière

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Peste Noire ou le Métal Noir rédempteur de France (auteur invité)

Posted in Auteurs invités with tags , , , , , , , , , , , , , on 28 mai 2012 by Darth Manu

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Note au lecteur: ce billet n’est pas de moi, mais d’Ambroise, lecteur de ce blog, catholique fervent, et grand amateur de black metal. Merci à lui pour ce travail, qui contribue à montrer la richesse du black metal, beaucoup plus diversifié dans ces expressions et les sensibilités  qui l’inspire que beaucoup ne le pensent…

Parce que la rédemption de l’homme passe par une phase nécessaire d’humilité et donc de re-co-nnaissance de la réalité, nous promouvons autant que possible toute initiative en ce sens. Il est parfois surprenant et formateur de discerner des dynamiques chrétiennes dans ce qui ne l’est pas forcément.

Au cœur des paysages sauvages et nauséabonds de la France du terroir, parmi les bons produits que le commun sol produit avec tant d’amour, se distingue une singulière œuvre bien de chez nous : Peste Noire. Ce projet de la Sale Famine de Valfunde est une sorte d’ O.M.N.I. (Objet musical non identifié) de la scène Black Metal française. Peste Noire ce n’est pas du Black Metal de supermarché pourri par la propreté hygiéniste, par le déni de la réalité et de la décrépitude de notre monde sombrant avec de grands soubresauts de jouissance dans les ténèbres paillettisantes, non ! À mi chemin entre Black Metal, Musique Médiévale, Punk Rock et même Rap mais toujours indiscutablement ancré dans la culture française, c’est une esthétique de la décroissance, qui respire notre vieux pays, avec ses basses-cours, ses fromages qui puent, ses vieilles industries toutes rouillées et délocalisées, ses grands poètes, ses grands rêves de gloire. . . En somme une esthétique de vieux rats crevés rongés par les cafards et les asticots dans un ramassis d’ordures puantes, mais où la moindre grâce (et même si elle semble parfois velléitaire) resplendit en conséquence avec une magnificence et avec une vérité souvent inégalées !

Une esthétique de la saleté. . .

Parlons sans ambage : Peste Noire c’est la saleté complètement assumée,à travers toute une discographie où perle la misère du genre humain, entrelacée d’un humour unique et décalé et d’une beauté dénuée des canons habituels. Un mélange instable et rance mais qui converge malgré tout vers l’Invisible.

Dans Peste Noire, toute notre incarnation est réactualisée, avec ses horreurs et son sublime. On est bien loin de la musique hédoniste, de ces « artistes »robots masturbateurs qui nous bourrent l’ouïe de vomissements sonores ultra-sucrés qui altèrent fortement la santé mentale, et même la bonne humeur bien franchouillarde, celle que l’on (re-)découvre en mangeant un fromage qui pue avec du pain et du bon jus de treille. Et bien justement, ce qui ressemblerait le mieux à Peste Noire serait le fromage le plus puant de France, donc le meilleur, le plus vivant de tous . . .

Famine décrit lui-même sa musique :

« PESTE NOIRE évolue entre les Remparts, l’Eglise, l’Asile psychia- trique et la Rue : guerres médiévales, prêches pour une fin du monde, aliénation et pourriture urbaine, voilà juste ce que nous chantons. On fait du Black franco-français : univers de De Troyes, Villon, d’Aubigné, Crébillon et Céline. Et bien sûr aussi Rabelais, ce « scandale de l’oreille, de l’esprit, du cœur et du goût, le champignon vénéneux et fétide, né du fumier du cloître du Moyen-Âge, le pourceau grognant de la Gaule. . . »selon les mots de Lamartine – et bien trop belle définition de ce que doit être Pet Haine. »

Et l’Onaniste, un de ses collaborateurs renchérit :

« PN réalise ce vieux fantasme du Black metal (enfin, vieux pour moi), celui d’être une simple matière noire, un fromage de bite, une croûte entre les pieds de la musique [. . .] J’ai rarement eu autant l’impression qu’une musique et qu’une pensée allaient conjointement « à rebours », c’est à dire qu’elles mécanisaient leur régression, qu’elles vont jusqu’à en faire leur sujet. . . »

On est parfaitement dans la tradition française médiévale, immortalisée par Ra- belais et les troubadours et poètes du Moyen-Âge : une France bien incarnée.

Cette France est fière d’être un peuple de la frugalité, un peuple ancré dans son bon terroir fertile, un peuple de vieux combattants sans cesse en lutte. Un peuple fier qui assume pleinement son humanité bien particulière jusqu’à en faire son emblême : le cocq, maître si altier de son territoire boueux mais fécond, qui sonne l’aube et réveille chaque matin le monde entier endormi.

C’est ce que nous rappelle Famine en citant Céline, dont les mots assassins écrasent tous les rêveurs d’une race supérieure et propre, crée par l’empire mondialiste et consommant docilement comme des robots :

« Fidèles [PN, ndlr ] à la définition de la race française dans Voyage : « La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et puis c’est ça les Français. » »

. . . pour une démarche de rédemption

On pourrait se demander ce que cherche Famine lorsqu’il fouille toute cette merde avec une telle frénésie et une telle joie.

« L’idée du Beau, de la noblesse et de la grandeur, jaillit quand ce Black là te distribue les flashs de régions et temps reculés, patrimoine mental ancestral, mémoire génétique. Car quel visage reste au moins pur dans nos têtes brûlées ? Seul celui de tes terres anciennes, ô vieille Europe ! »

Cette recherche est donc bien celle de la beauté, une soif d’idéal qui le mène à la chercher là où personne ne le fait : en nous-même, loin des idéologies utopistes et virtuelles, qui désincarnent l’homme et ne le conduisent qu’à sa ruine, hygiénique ou non. On pourra rétorquer que c’est « malsain », mais il fallait bien quelqu’un pour décrotter ces joyaux non ?

« Chercher un rayon divin dans un chiotte, sous les ordures et les dé- jections, voilà la mission musicale de PN. AU SUBLIME PAR LE PU- TRIDE, AU SPIRITUEL PAR L’IMMONDICE, c’est la devise du groupe. [. . .] PN, c’est aujourd’hui encore ce grand écart entre la scatologie et l’eschatologie. »

L’œuvre de Famine est-elle plus catholique qu’elle n’en a l’air ? On peut se le de- mander. En tout cas ce « sataniste-boyscout-ultra-franchouillard »semble embrasser par des voies détournées ce chemin de rédemption, un chemin que chacun devrait prendre.

« PN, du Black « dépressif » ? Pas que ça. Je dirais d’avantage : du Black excrémentiel. Oui j’évacue des larmes et des glaires de détresse. Mais j’évacue autant de pisse, de sperme et de pets mélodieux enfantés dans la JOIE. Personne n’entend la joie, l’euphorie qui aussi dope mes riffs ? Personne ne sent d’où elle vient ? ? Ce qu’il y a de triste, de malheureux dans PN, c’est ce qui sort du HAUT, de l’esprit rationnel, de ma tête cérébrale : des larmes et des complaintes de méditations sur le destin humain. Mais l’extase elle, elle sort du BAS, des régions animales : de la bite et du cul ! Ma musique t’a shooté avec son odeur de cul, ne le nie pas. Les excréments, source de savoir et de plaisirs, ne se nommaient-ils pas au Moyen-Âge les « matières joyeuses » ? N’écoute pas ma tête, cette félonne pleure et gémit il faut que je l’enterre : tête en bas le cul sera notre voûte céleste. Ta vie, passe la enfoncé dans les forêts noires, assez noires pour te cacher le vide de l’existence. Embrasse les trous du cul comme la bouche de Dieu, car là seul réside Dieu. »

Troublant. . .cela sonne comme une sorte de rédemption à rebours, mais cela existe-t-il vraiment, ne serait-ce plutôt pas là simplement une incroyable prise de conscience énergiquement peu canalisée du célèbre « Inter faeces et urinam nascimur »de Saint Augustin ? . . .

Cette rédemption semble le dépasser, en témoigne sa musique souvent en rupture avec elle-même : le Métal Noir rédempteur de France, qui rayonne et invite à la réflexion de notre propre image dans une flaque de sang, le nôtre et celui du Christ. . .

Discographie (Albums)

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La sanie des siècles : panégyrique de la dégénerescence (2006)

Un album blanc, au dépouillement macabre, merveilleux de puanteur poétique, au goût amer mais addictif, où tout suinte la maladie qui appelle à la guérison par le salut désespéré de l’âme. Un ars moriendi dans la plus pure tradition, unique et sublime.

Folkfuck Folie (2007)

Un album rouge, ce rouge de la folie, du chaos reco-nnu, assumé. Un graillon de saloperie, pourtant attirant, fascinant par sa réalité. Un album qui continue de créer un désir de re-cohésion, de guérison, jusqu’au paroxysme. On n’en sort pas indemne.

Ballade Cuntre lo anemi Francor (2009)

Un album vert, ce vert de l’espoir ? Toute la  violence se concentre dans un ardent nationalisme, qui vénère les beautés de notre mère la France, à travers l’éclat de nos campagnes, de nos plus grands poètes, de nos plus grands hommes. Un album qui transpire l’amour du pays, l’amour de ses racines, de son terroir, de sa culture, de sa vie. Magnifique !

L’ordure à l’état pur (2011)

Un album noirâtre, plein de l’esprit punk bien franchouillard. Dans la même lignée que les précédents mais plus offensif, plus concentré, plus drôle surtout. On se marre bien, puis on est subjugué par la beauté des passages où l’humour baignant dans la crasse laisse la place au lyrisme et à l’esprit conquérant. On a envie de dégainer nos vieilles épées rouillées et de partir au combat 1, de racheter nos âmes putrides par l’offrande de notre courage et de notre sang, qui nourrira notre terre. Un album aux multiples écoutes, où le processus de rédemption rayonne et ne laisse pas indifférent.

À découvrir sur :

http//www.lamesnieherlequin.com/

1. Quel est l’ennemi ? À vrai dire l’ennemi est totalement désincarné ; nous nous battons en effet contre les idéologies qui ont virtualisé l’être humain, qui n’ont jamais été engendrées par un vrai processus de rédemption. La « réelologie »est notre pensée.

Le black metal chrétien: des ténèbres de la transgression aux Ténèbres de l’attente…

Posted in Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , , , on 7 avril 2012 by Darth Manu

Nous voici arrivés une nouvelle fois à Pâques: la fête la plus importante pour les chrétiens, celle qui célèbre la victoire de la Vie sur la mort, du Bien sur le mal, la Résurrection de Notre Seigneur Jésus Christ, à propos de laquelle Saint Paul écrivait les lignes suivantes:

 » Or, si l’on prêche que Christ est ressuscité des morts, comment quelques-uns parmi vous disent-ils qu’il n’y a point de résurrection des morts?  15.13 S’il n’y a point de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité.
15.14 Et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, et votre foi aussi est vaine.  15.15 Il se trouve même que nous sommes de faux témoins à l’égard de Dieu, puisque nous avons témoigné contre Dieu qu’il a ressuscité Christ, tandis qu’il ne l’aurait pas ressuscité, si les morts ne ressuscitent point. 15.16 Car si les morts ne ressuscitent point, Christ non plus n’est pas ressuscité.  15.17 Et si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés,
15.18 et par conséquent aussi ceux qui sont morts en Christ sont perdus.
15.19 Si c’est dans cette vie seulement que nous espérons en Christ, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes.
15.20 Mais maintenant, Christ est ressuscité des morts, il est les prémices de ceux qui sont morts.
15.21 Car, puisque la mort est venue par un homme, c’est aussi par un homme qu’est venue la résurrection des morts.
15.22 Et comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront en Christ,  15.23 mais chacun en son rang. Christ comme prémices, puis ceux qui appartiennent à Christ, lors de son avènement.  15.24
Ensuite viendra la fin, quand il remettra le royaume à celui qui est Dieu et Père, après avoir détruit toute domination, toute autorité et toute puissance.  15.25 Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous les ennemis sous ses pieds.
15.26 Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort.  15.27 Dieu, en effet, a tout mis sous ses pieds. Mais lorsqu’il dit que tout lui a été soumis, il est évident que celui qui lui a soumis toutes choses est excepté.  15.28 Et lorsque toutes choses lui auront été soumises, alors le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui a soumis toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous.  15.29 » (I Co. 15, 13-29).

La Bonne Nouvelle annoncée par les Evangiles, dans leur contenu comme dans l’étymologie de leur nom,  trouve son aboutissement dans cette victoire ultime du Bien contre le mal: celle de la vie sur la mort.

Comment une telle célébration de la vie pourrait-elle rencontrer un écho  dans une musique qui parait tirer son esthétique de la représentation idéalisée  et absolutisée de la maladie, de la souffrance, et dela mort ? N’y-a-t-il pas là une contradiction interne radicale dans le projet des musiciens de black metal chrétien?

1) La figure du Christ crucifié: le bien défiguré, aboutissement ultime du mal

Faisons tout d’abord retour sur cet épisode de la Passion, qui précède Pâques, et dont il est fait mémoire dans la célébration du Vendredi Saint:

Le mal est si prégnant que liturgiquement on n’invite pas l’assemblée à faire
corps, puisque celui dont elle est le Corps est sur la croix. On ne commence pas la célébration par
« prions le Seigneur » C’est la seule fois de l’année. On s’adresse directement au Seigneur et avant
de faire place à la mort et à la souffrance on reconnaît son amour infini, sans mesure au plus creux de
l’iniquité. La liturgie du vendredi saint confesse  un Dieu aimant sans mesure face au mal et à la
souffrance. Les premières paroles de la célébration sont les suivantes : « Seigneur, nous savons que
tu aimes sans mesure….aujourd’hui encore, montre-nous ton amour » (prière d’ouverture).
On lit ensuite le texte du serviteur souffrant ( Is 52,13-53,12)  On ne peut ici s’empêcher de faire le
lien avec le texte lu le jeudi saint et le lavement des pieds. Le Christ a fait un geste de serviteur,
d’esclave. C’est le même serviteur qui a aimé jusqu’au bout qu’on célèbre lors du vendredi saint. La
liturgie n’édulcore pas la souffrance sans toutefois tomber dans le misérabilisme. Le texte d’Isaïe
est éloquent, on peut dire qu’il est l’éponyme de toute souffrance. Pour ne citer quelques passages
on peut relever
« il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme. … Il n’était ni beau, ni brillant pour
attirer nos regards, son extérieur n’avait rien pour nous plaire. Il était méprisé, abandonné
de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, nous l’avons méprisé, compté pour
rien. …Maltraité il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche…arrêté puis jugé, il a été supprimé… il
a été retranché de la terre des vivants, frappé à cause des péchés de son peuple… Le
Seigneur a voulu le broyer par la souffrance….parce qu’il a connu la souffrance, le juste
mon serviteur justifiera les multitudes… »Cf Is 52,13-53,12
Ce texte invite à évoquer différentes situations qui viennent spontanément à l’esprit. Le Fils de Dieu,
le Serviteur par excellence a connu cette descente dans la confrontation au mal. Le serviteur est
l’innocent, celui qui est étranger à tout mal et à  toute violence. Or il connaît une contradiction
absolue puisqu’il est conduit à la mort. Ses souffrances l’ont défiguré au point de détourner les
regards.
” (www.theolarge.fr, “Le triduum pascal: victoire de l’amour sur la mort”).

Il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme”: l’épisode de la Passion met en scène l’apparente victoire ultime du mal sur le Bien, la défiguration du Fils de Dieu, de celui par qui le Salut nous est offert. Dieu s’est fait homme, et le voici torturé, brisé, scarifié, outragé, de telle sorte qu’il ne ressemble plus à un homme. Il nous a apporté le témoignage de Son Amour, par la voix de Son Fils, et voici que Celui-ci, suspendu à une croix, entre deux voleurs, condamné alors que le même jour un criminel de la pire espèce, Barabbas, a été gracié, illustre par le spectacle de son agonie la haine des hommes. Il devait annoncer la Justice, et il consacre par sa mort le triomphe de l’injustice. Celui qui a été transfiguré sur le Mont Thabor (Mt 17, 19 ; Me 9, 2-13, Lc 9, 28-36) est maintenant défiguré, celui qui annonçait la Vie éternelle pour les hommes est vaincu de la manière la plus horrible qui soit par la mort. Il s’agit là du blasphème suprême: condamner celui qui est appelé à nous juger, et qui est l’avocat de notre pardon. Provoquer Sa mort alors qu’Il nous apporte la Vie. Meurtrir Sa chair, La défigurer alors qu’il nous promet la transfiguration de la notre.

2) Le black metal, musique de la défiguration, de la maladie, de la mort… musique du  mal?

A lire le nom des groupes de black metal et les textes de leurs chansons, à regarder les photographies des groupes sur scène, à écouter leur musique, beaucoup de chrétiens sont tentés d’y trouver la stricte équivalence artistique de ce scandale de la Passion du Christ, une défiguration de ce qui a vocation a transfigurer les sons, et à élever notre âme, qui par dessus le marché superpose à son entreprise de transgression radicale de l’art la célébration du blasphème et de la mort dans ses thématiques et ses mises en scènes:

– Plusieurs groupes ont des noms qui évoquent ouvertement la Passion (Impaled Nazarene, Rotting Christ, Christ Beheaded…), et de plus nombreux groupes encore ont des paroles du même type dans leurs chansons, que les cathos anti-hellfest se font régulièrement un devoir de pointer.

– Les pochettes, les harmonies, les mises en scènes, même lorsqu’elles ne sont pas explicitement blasphèmatoires, évoquent la mort, la maladie, la souffrance: à la Bonne Nouvelle du Christ semble pouvoir être opposée la Mauvaise Nouvelle du Black Metal, le rappel de la présence irréductible du mal sur notre planète, voire la célébration de sa puissance:

Nous faisons du Black-Metal. Ce terme devrait suffire à décrire nos activités.
Le Black-Metal est censé glorifier le mal, tout ce qui gangrène l’être humain. Le Black-Metal est une projection de haine à l’égard de l’humanité dans son ensemble, passée, présente ou future. Il se doit d’être sombre, morbide, malsain, et nuisible à tout être humain, y compris à celui qui le produit. Toutes déviances à cela ne peuvent plus être considérées comme du Black-Metal pur et digne selon nous.
Les divergences conceptuelles entre les groupes de Black-Metal ne devraient porter que sur les raisons de la glorification des ténèbres et de la haine à l’égard de leur propre espèce
” (Interview du groupe Supplicium sur le site La Horde Noire).

– Les musiciens de black metal portent sur scène des accoutrements martiaux, qui évoquent la violence et la guerre, et se maquillent à l’image de cadavres (les fameux “corpse paints”). Ils achèvent ce que certains pourraient prendre pour une défiguration de leur humanité quotidienne, après avoir remplacé leur visage par celui d’un mort, en substituant au nom qui leur a été donné par leurs parents, leur nom de baptème s’ils ont été baptisés, un pseudonyme d’allure fantastique et souvent inquiétante.

– La musique elle-même (où son cliché le plus répandu tout du moins), souvent marquée en apparence (avec de nombreuses exceptions cela dit) par des chants essentiellement criés et aux sonorités inhumaines, de la batterie à fond la caisse, et des guitares dont d’aucuns rapprochent le jeu du son d’une tronçonneuse en pleine action, semble à l’oreille non habituée une entreprise de destruction systématique de tout ce qui dans cet art permet de créer de la beauté et du plaisir esthétique. A tel point que beaucoup d’auditeurs peu habitués au metal pourraient être tentés de transposer à son sujet la phrase d’Isaïe de la manière suivante: “Elle était si défigurée qu’elle ne ressemblait plus à de la musique”. Une musique aussi morbide, aussi agressive, aussi transgressive de tous les codes usuels du Beau, semble bien être l’équivalent artistique du Scandale de la Passion, beaucoup plus que de la Joie Pascale, et être incompatible avec une perspective et une inspiration chrétiennes, être du côté du laid, du mal, de la souffrance. Etre appelée à être transcendée et anéantie par l’Alleluia de la Vigile Pascale.

Et pourtant, de plus en plus nombreuses sont les personnes à se réclamer d’un black metal chrétien, dont l’auteur de ces lignes…

3) La transfiguration de la Croix: comment donner une signification chrétienne au black metal?

Lors du  triduum pascal, les trois jours qui précèdent Pâques, les chrétiens sont appelés à prouver les ténèbres qui précèdent la Résurrection du Christ à Pâques, au travers du lavement des pieds au dernier repas, de la prière au Jardin des Oliviers et de Son arrestation, de Sa Passion et Sa mise en croix, et du temps où Il gise dans Son tombeau et fait l’expérience de la mort, lot de tous les hommes.ne s’agit pas d’un temps de désespoir, de révolte ou d’abandon, mais d’attente et d’espérance:

La vue d’un supplicié n’a rien d’attirant, il  provoque ceux qui passent à détourner le regard. La mort fait peur, et celle de Jésus aussi a fait fuir les disciples. Pourtant l’Evangéliste cite l’Ecriture : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont
transpercé » (Jn 19, 37) Que se passe-t-il donc, pourquoi un  tel renversement ? De manière
extrêmement étonnante, Jésus meurt et sa mort donne vie, sa mort est porteuse de vie parce qu’elle
transforme profondément celui qui la contemple. Pourtant il ne faut pas ni édulcorer, ni enjoliver la
croix. On ne peut pas faire que Jésus n’ait pas la connu la violence la plus nue, la solitude la plus
totale, le mal à l’état brut qui s’acharne sur l’innocent mais ce qui montre que la mort et le mal n’auront
pas le dernier mot c’est que la vision de sa mort transforme ceux qui la regardent. En Jésus crucifié et
souffrant se communique l’amour de Dieu. Regarder la croix c’est accepter de se laisser envahir par
l’amour du Christ qui nous désarme, qui nous déconcerte, c’est dire l’amour du Père y compris dans
son silence et c’est laisser l’Esprit nous transformer profondément. C’est alors tout le sens du geste
proposé par la liturgie de l’adoration de la croix. On n’adore pas la croix pour dire oui à la souffrance,
on adore la croix parce que un regard porté sur la croix nous dit l’amour fou de Dieu pour nous, parce
qu’elle a porté le salut du monde. « Voici le bois de la croix, qui a porté le salut du monde, venez
adorons. » C’est un geste très ancien que l’on trouve aussi fin 4ème, début 5èmesiècle à Jérusalem.
Comme le dit très justement Bernard Sesboüé « le négatif de la violence est absorbé dans le positif de
la tendresse. Le signe de la condamnation devient celui de la grâce et du pardon, le symbole de la
faiblesse devient celui de la force toute-puissante, dépourvue de toute violence ». C’est cela que
signifie ce signe liturgique de l’adoration de la croix qui peut surprendre. Adorer la croix ne signifie pas
une acceptation de toute souffrance ou une exaltation de la souffrance. C’est une liturgie qui a un
sens beaucoup plus profond. Elle signifie que la violence, le mal, auxquels on n’échappe pas, sont
transfigurés par le Christ. Adorer la croix liturgiquement et ici le mot adoration est à sa place plus que
partout ailleurs, se mettre à genoux devant la croix, l’embrasser c’est reconnaître qu’elle a donné au
chrétien sa suprême élévation. Adorer la croix c’est un geste de foi, c’est confesser la victoire de
l’amour sur toute souffrance, sur toute mort et accepter d’entrer dans la suite du Christ
” (www.theolarge.fr, “Le triduum pascal: victoire de l’amour sur la mort”).

Le Christ meurt sur la Croix, certes, mais loin d’être renvoyé à l’absurdité apparente de la condition humaine par cette mort injuste et cruelle, il vient lui donner un sens et une espérance, par sa Résurrection.

D’une manière certes profondément différente et infiniment inférieure, mais à mon avis cruciale, je voudrais faire remarquer que le black metal opère  quelque chose d’un peu d’analogue, lorsqu’il rassemble toutes les thématiques, tous les sentiments, toutes les émotions, tous les actes, tous les évènements, profondément liés à ce qui semble tragique, absurde, cruel, injuste, dans notre existence, et les transforme en art: transfigure le mal, la destruction, par la création, en les mettant en scène, et en leur donnant une esthétique, en les partageant avec des mots, une mise en scène, des codes musicaux, au sein d’une communauté, en les faisant l’occasion d’un rassemblement et d’un partage, là où ils sont l’expression dans notre vie quotidienne de la division et de l’incommunication :

La souffrance de l’âme accompagne l’homme depuis ses origines. Se manifestant sous la forme d’un profond mal de vivre, elle inspire les poètes depuis l’antiquité. Toutes les époques connaissent des mouvements artistiques qui puisent leur inspiration dans cette affliction et le Black Metal fait partie de cette histoire. Puisant sa force dans les zones les plus sombres de la psyché humaine, cette musique exprime de façon violente la douleur ressentie par l’esprit, phénomène insaisissable mais commun à tous les peuples.

[…]C’est depuis la Norvège que nous parvient la prochaine émanation d’un style toujours en gestation. […]

Les premières notes de Suicide Syndrome donnent le ton : adagio, agrémenté d’un hurlement au saxophone, qui confère à cette ouverture un aspect sinistre. La voix, déchirée ou lourde (un peu à la manière d’Attila Csihar) complète un dispositif destiné à créer une atmosphère étouffante, que seul un solo de guitare permet de percer. Cette ambiance devient plus agressive avec One Last Night, où l’on perçoit une urgence désespérée et difficilement contenue. Mais ce sont les deux pièces suivantes qui nous amènent au pinacle. Perfect nous force à ressentir une ironie grinçante, émise par un esprit en décomposition. Ressemblant musicalement à certains airs deRammstein, cette chanson est la plus entraînante de l’album. On change de registre avec Suffer in Silence et son introduction classique. Les accords traînants d’un duo à cordes entament une descente dans les abîmes. Avec la participation de Niklas Kvarforth (Shining), cette chanson exprime une souffrance extrême, manifestée par une orchestration complexe, des passages à la guitare sèche et des pleurs féminins. De l’émotion négative pure. My Precious se déploie quant à elle grâce à une ouverture torturée et une rythmique pesante, alors que la pièce titre s’articule autour d’un air rock et d’une voix étouffée. Concluant l’album, New Life – New Beginning surprend d’emblée par son utilisation affirmée de la trompette, qui donne un relief inattendu à une chanson métal. Complétant la boucle, l’auteur nous laisse partir avec un solo de guitare qui s’évanouit dans le silence.

Nous obtenons avec Livsgnist une nouvelle preuve du potentiel créatif engendrée par la souffrance de l’âme. Cet album nous permet d’admirer le travail d’un artiste qui parvient à transcender plusieurs genres musicaux afin d’en retirer des sonorités uniques. Tout cet effort de composition souligne le talent d’un groupe auquel est promis, je l’espère, un brillant avenir” (Chronique de l’album Livsgnist de So Much For Nothing , sur le blog Metal Obscur).

Ce que me paraissent faire la plupart des musiciens de black metal, lorsqu’ils composent un morceau ou un album, c’est mettre en notes toutes leurs angoisses, toutes leurs déceptions, toute leur révolte, tout leur mal être, tout ce qui parait absurde, dénué de signification, et contreproductif dans leur existence, pour donner un sens à ce qui ne semble pas en avoir, pour créer quelque chose de durable, de destiné à être apprécié et partager, à partir de ce qui parait enliser leur vie dans l’inertie, le néant et les ténèbres. S’il est vrai que certains  groupes tiennent un discours complaisant ou inutilement provocateur sur leurs thématiques, et qu’une petite minorité s’est laissée aspirer par les ténèbres, pour commettre des actes très graves et/ou sombrer dans la folie, le black metal est foncièrement une tentative de donner du sens à ce qui parait ne pas en avoir, une revendication du désir d’exister et de créer contre les ténèbres et la fragilité qui semblent diriger nos vies. A ce titre, si cette revendication peut se borner à n’être qu’un cri de haine ou de désespoir, un simple constat de la méchanceté et de l’absurdité apparentes de notre monde, elle me parait pouvoir aboutir de manière bien plus juste et profonde dans une forme de quête de la beauté derrière la souffrance et les ténèbres, qui les transfigurent pour illuminer l’âme de l’artiste et de l’auditeur à partir d’émotions et d’états d’âmes qui étaient initialement sources d’angoisse et de confusion. Il n’est donc pas étonnant que l’engouement pour le black metal, qui a accompagné certaines personnes dans leur déchéance, voire leur mort, a pu en sauver d’autres:

“[…] Alors oui, le Black-Metal est une musique extrême, violente, aux paroles crues et au visuel provoquant. Mais dans mon cas, et dans le cas de nombreuses personnes que je fréquente au quotidien, cette musique nous a sauvé en nous donnant la force d’affronter la violence qui consiste à grandir en banlieue Parisienne.

Pour vous donner un petit profil des membres de mon groupe : un journaliste, un juriste, un chômeur, un neuro-psychologue et moi qui suis psychologue du travail. Et il en est de même pour une grande partie des membres de groupes que je fréquente.

Avant même d’être des Black-Metalleux nous sommes, en tout humilité, des gens biens et intégrés” (Enquêtes et débats: réaction en commentaire d’un black metalleux à la présentation d’un ènième ouvrage de dénonciation du “satanisme”).

Alors le recours à des thématiques chrétiennes n’est certainement pas la seule manière d’exprimer cette recherche’un sens par delà la souffrance et l’absurde, d’un bien caché au sein du mal. De nombreux groupes pas du tout chrétiens créent chaque année des morceaux d’une beauté à la fois paradoxal et riche de sens et d’éotion pour l’auditeur. Cette recherche de sens, qui passe prioritairement par l’expérimentation musicale, se constate dans la richesse musicale du black, beaucoup plus varié que beaucoup de personnes ne le croient. Mais on voit que le black metal, qui finalement est souvent porteur d’une forme d’espérance, d’un désir de percer les ténèbres, s’il semble certes trop sombre et froid pour chanter la joie pascale, parait éminemment compatible avec cette disposition à l’attente dans la nuit qui est la plupart des jours de notre vie notre quotidien de chrétiens, et dont on trouve l’expression liturgique dans l’accompagnement du Christ dans Ses souffrances et Sa mise en croix le Vendredi Saint, et dans l’attente tout au long du Samedi Saint de Sa Résurrectiondans la nuit de Pâques.

Pour conclure ce billet, et juste avant de me rendre à la Vigile Pascale, je voudrais partager avec vous un texte d’un groupe de black metal chrétien (bon, de blackened death metal, pour être vraiment précis) qui me parle intérieurement, et qui correspond à la vidéo en début d’article:

My Grief, My Remembrance (Crimson Moonlight, album “Veil of Remembrance”)

”Who put an end to all the beauty…?
The splendour of the days gone by…
It?s mild and steady glow that lit up the gloomy loneliness..?
What could turn all the warm and true happiness
Into cold desperate tears without end..?
What made the strong, tough man become again
a scared little boy…?
I watch out over the desert of Death ..
It’s silent, barren landscape surrounds me…
I feel cold…
The burning sun, always shining brightly,
Giving me warmth and light…
Tell me, is it gone for ever…?
Has its vitalizing warmth for ever been extinct
By gloomy, heavy fog..?
Again I feel the mortal horror bite me
As I stare at all these deaths
Which were once full of life,
Which were once life itself…
The birds under the sky have fallen in the dark,
Their wings, deprived of their strength, can’t carry them any more…
Birdsongs have died away into silence,
Slowly died away has every joyous symphony…
The wild beasts are not to be seen any more,
To their burrows they have returned to find peace for time indefinite…
The acres of flowery meadows,
The flowers have bowed their heads to the ground,
And have all returned to earth…
Just the thistles and thorns are still standing erect
As I stand like a withered rose
Alone with all my pain…
To the brim full of sorrow,wounded and forgotten…
But always carrying my remembrance
Of a Hope that never dies…”

Et comme l’attente dans les ténèbres finit par céder place à la lumière, je vous laisse et vous souhaite une joyeuse Fête de Pâques! 🙂