#EGC « L’art contemporain, voie de spiritualité ? » : christianisme, black metal et art contemporain

Il m’a été proposé, ainsi qu’à plusieurs autres blogueurs catholiques, de promouvoir la tenue prochaine des Etats Généraux du Christianisme par un article sur mon blog, en lien avec l’un des thèmes qui y seront traités, dans le cadre d’un partenariat de mes amis de la Fraternité des Amis de Saint Médard avec le journal La Vie et l’émission Le Jour du Seigneur.

Les thèmes qui m’étaient proposés me paraissant assez délicats à croiser avec une réflexion sur le black metal, j’ai suivi le conseil qui m’était donné, et consulté le programme des EGC pour voir si un autre thème me conviendrait davantage. Et j’ai en effet trouvé ce que je cherchais:

Samedi 13 octobre 2012 14h-15h30:  » L’art contemporain, voie de spiritualité ? » Un débat animé par Isabelle Francq,journaliste à La Vie. Avec Jérôme Cottin, théologien, Université de Strasbourg.

Cela faisait un bon moment que je voulais traiter des relations entre black metal, art contemporain et christianisme,  la lecture cet été du livre Black Metal et Art contemporain: tout détruire en beauté, de Gwenn Coudert, m’encourageant et m’inspirant fortement en ce sens, et ce thème me permet de faire d’une pierre deux coups, en traitant cette question tout en participant à la campagne d’articles autour des EGC.

1) Le débat entre chrétiens et art contemporain

En France à l’heure actuelle, ce débat parait assez mal engagé, comme en témoignent les manifestations catholiques de 2011 en représailles contre diverses oeuvres issues de l’art contemporain: le Piss Christ, et les pièces Sur le Concept du Visage de Dieu et Golgota Picnic, ainsi que les commentaires de divers blogs catholiques sur le lien entre les Pussy Riot et certaines écoles particulièrement extrêmes de celui-ci.

Les propos que François Bœspflug, dominicain, professeur d’histoire des religions à la faculté de théologie catholique de l’université de Strasbourg, a accordés au Figaro à l’occasion de la polémique autour des pièces de théâtre en octobre 2011, aparaissent très révélateurs de cette méfiance des catholiques français à l’encontre de l’art contemporain:

« Le christianisme est-il devenu la cible privilégiée des artistes ?

Oui, sans doute. L’art contemporain est l’une des manifestations de la christianophobie. Pas la seule… Encore faut-il préciser que ce n’est évidemment pas systématique. L’art sacré d’inspiration et de destination chrétienne poursuit sa route et continue de susciter des œuvres. Le septième art, à ma connaissance, est beaucoup moins souvent christianophobe que ne le sont les arts plastiques. Voyez au cinéma le film Des hommes et des dieux, ou Habemus papam, au théâtre les pièces d’Olivier Py, en littérature, en BD…« 

Cet historien des religions oppose quasiment l’art contemporain à l’art sacré, comme si c’était un art maudit!

Pourtant, d’autres chrétiens voient dans les thématiques et les choix esthétiques propres à l’art contemporain, y compris dans certaines de ses variantes les plus provocantes et les plus extrêmes, l’occasion d’un « dialogue », qui met en évidence des « tensions créatrices ».

Ainsi, Jérôme Cottin, théologien protestant et lui aussi enseignant à l’Université de Strasbourg, qui participera au débat des EGC sur « l’art conyemporain, voie de spiritualité »:

« Alors que dans les pays où le protestantisme est culturellement significatif, voire majoritaire, le dialogue entre l’art contemporain et le christianisme est fréquent, il n’en va pas de même en France. Ce dialogue semble être inexistant, ou réduit à quelques exemples sporadiques et non significatifs.

Comment expliquer cela, alors que la France fut, au XXe siècle, le pays dans lequel on trouva quelques uns des plus grands artistes chrétiens (Rouault, Manessier, Gleizes), ou en dialogue avec le christianisme (Chagall, Le Corbusier) ?

Pour certains cela est dû au catholicisme dominant qui, à cause des positions dirigistes du magistère romain, ne favorise pas un dialogue avec des artistes, lesquels exigent qu’ils soient libres de leur art et de leurs revendications. Pour d’autres, c’est le statut particulier du religieux, cantonné à la sphère du privé du fait de la stricte laïcité française, ainsi que la sécularisation avancée, qui en sont la cause. Pour d’autres encore, cela n’a rien à voir avec le christianisme, mais avec l’évolution de l’art qui, depuis plus d’un siècle, s’est émancipé de tout système de pensée. L’art se veut autonome, ne délivre aucun message particulier, si ce n’est celui de l’art. L’art n’a pas de message à faire valoir, il ne montre que des formes.

Toutes ces raisons ont leur pertinence. Mais elles restent insuffisantes, tant qu’aucune enquête approfondie n’a été faite sur les réalisations artistiques elles-mêmes, les intentions et les écrits des auteurs, les contextes de création et de réception des œuvres. C’est ce que je me suis employé à faire, et cela pendant plus d’une décennie. Parallèlement à cette enquête, il fallait aussi délimiter le sujet. Que choisir ? Qu’approfondir ? Que laisser de côté ? Difficulté d’autant plus grande, qu’aujourd’hui tout peut être de l’art, aussi bien une boite de conserve vide, un chiffon, un tas d’objets (ainsi le mouvement récup’art, initié par Ambroise Monod). Même le rien, le vide, l’absence d’objet, la forme virtuelle peuvent devenir œuvre d’art. Soi-même, l’être humain sont parfois l’unique objet de la création artistique.

Mon enquête a pris en compte plusieurs données, afin de les articuler ensemble :

  • Les débuts de l’art contemporain autour des années 1910-20, mais aussi l’art le plus actuel.
  • Les expressions traditionnelles (peinture, dessin, sculpture, gravure), mais aussi les plus novatrices (Land Art, installations, performances, ready-made etc.)
  • Les productions d’artistes en France et en Europe, mais aussi celles d’autres continents (Amérique du Sud, Asie).
  • Les œuvres d’artistes reconnus internationalement, mais aussi celles de (jeunes) artistes, peu médiatisés, travaillant en marge des décideurs du marché de l’art.
  • L’art produit en contexte d’Église, mais aussi celui qui vise à défier ou à provoquer le christianisme.
  • L’art marqué ou stimulé par la théologie protestante (et plus particulièrement réformée), mais aussi celui inspiré par un christianisme plus général, parfois syncrétiste.

À partir de ces perspectives multiples, on découvrira une importante production artistique en relation ou en tension avec le christianisme. Tellement importante même, que des choix furent nécessaires ; des artistes, œuvres et mouvements artistiques durent être laissés de côté. » (« L’art contemporain et le christianisme. Du dialogue improbable aux tensions créatrices » Esprit et Liberté, n° 217, mars 2008).

Le problème ainsi posé, Jérôme Cottin, dans la suite de l’article, rappelle plusieurs tentatives de dialogues entre artistes contemporains et chrétiens,:

– certains réussis, ainsi celui que « l’archevêque de Vienne Otto Mauer, grand amateur d’art contemporain, a su nouer avec l’artiste avant-gardiste Arnulf Rainer » qui…

« le plus grand artiste autrichien vivant, était en révolte contre toutes les institutions qu’elles soient sociales, politiques, artistiques ou religieuses . Il exprima sa révolte contre l’Église en ce qu’il recouvrait un certain nombre de motifs religieux (le Christ, des croix, les Saints, les anges etc.) par des aplats de couleurs, souvent sombres. Sa démarche de « surpeinture » fut, au sens propre, iconoclaste. Mais l’interprète de l’art qu’était Otto Mauer avait compris que, derrière ce refus et ce rejet, il y avait une quête. Ces recouvrements étaient en effet en même temps des dévoilements : Rainer recouvrait certes ces sujets religieux, mais jamais entièrement. Il restait toujours un détail visible ; la figure religieuse prenait alors un autre sens : elle ne disparaissait pas, elle renaissait. Ce dialogue entre Rainer et Mauer s’est approfondi au cours des années, au point que l’artiste autrichien reçut et accepta, en 2005, un doctorat Honoris Causa de l’université catholique de Münster en Westphalie. »

-D’autres ratés:

« – Dans l’église d’Assy, déjà évoquée, un scandale éclata en 1952 autour du Crucifix réalisé par Germaine Richier. Ce Christ expressionniste, sans visage, exprimait parfaitement le dénuement du Fils de Dieu sur la croix, la réalisation des prophéties du « serviteur souffrant » dans le livre du prophète Ésaïe, ainsi que la souffrance des malades accueillie dans les sanatoriums du plateau d’Assy. Des groupes catholiques conservateurs ont fait une campagne visant à interdire ce crucifix « indigne ». Ils trouvèrent un écho auprès du Vatican qui demanda d’ôter le crucifix, qui ne put revenir à sa place que 20 ans plus tard.

– Dans le monde anglophone, des œuvres, maintenant célèbres, de Renée Cox, Chris Olifi, Andres Serrano, furent aussi l’objet de scandales. Quand on les étudie de près et que l’on entre en dialogue avec leurs auteurs, elles s’avèrent certes surprenantes, mais jamais agressives.

– Enfin récemment en France, l’Église catholique ne manqua pas d’attaquer certaines publicités s’inspirant de sujets religieux, et en particulier de la Cène de Léonard de Vinci (ainsi par Volkswagen en 1997, et par François et Marithé Girbaud en 2005), toujours avec les mêmes arguments. On peut ne pas approuver l’usage de thèmes religieux dans la publicité, mais il est un fait que celle-ci s’inspire de thèmes artistiques et religieux, de notre patrimoine historique, artistique et culturel, pour vendre des produits. Derrière une intention commerciale, il y a aussi un travail sur la réactualisation de valeurs culturelles, que l’on ne saurait ignorer ni mépriser. »

A partir de ce rappel historique des relations entre chrétiens et artistes contemporains au 20ème et au 21ème siècles, Jérôme Cottin définit « en quatre mots » (en fait six: 4 + 2 plus particulièrement mises en avant au 21ème siècle) les tendances principales à ses yeux de l’art contemporain, en indiquant à chaque fois des pistes de dialogue avec le questionnement propre au christianisme:

a) la rupture: D’une part, l’art contemporain vise à représenter autrement, par rapport aux traditions qui l’ont précédées: cet autrement peut être dans la manière de présenter les objets choisis, dans le choix lui-même de ces objets (tout peut devenir art, dans cette perspective, y compris le plus banal, le plus intime, ou le plus repoussant) et dans la définition de l’acte artistique lui-même (la création nait du regard du spectateur aussi bien que de l’inspiration de l’auteur: elle devient complexe et composite). Cette perpétuelle recherche de la nouveauté résonne avec la thématique biblique de Dieu créateur de toutes choses: « Voici, je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21,5).

D’autre part, en rompant avec les canons de la beauté plastique pour aller déceler celle-ci jusque dans le trivial ou l’immonde, l’art contemporain dessine une  forme de conversion des sens qui parait analogue sur ce point à celle qui nous invite, dans la prière et dans la méditation de la Parole de Dieu, à retrouver Sa Présence jusque dans l’apparamment mauvais ou dans le banal, confrontés au triomphe apparent du Mal ou tout simplement à ce qui parait être l’absence de Dieu.

b) la révolte:

La révolte est esthétisée jusque dans son principe dans de nombreuses oeuvres de l’art contemporain. Si cette révolte peut se tourner contre l’Eglise ou contre Dieu, elle peut également être déchainée contre des causes injustes ou contre un mal effectif:

« – Les toiles « christiques » du juif Marc Chagall. En représentant des Christs crucifiés, il utilise ce qui est pour lui le symbole le plus universel de la souffrance humaine, pour dénoncer les pogroms, les persécutions et l’extermination du peuple juif en Europe centrale et en Allemagne, dans la première moitié du XXe siècle.[…]

On n’aura pas de difficulté à mettre le combat de ces artistes en rapport avec la militance chrétienne, et voir en eux une forme moderne du combat prophétique (et christique), contre l’injustice, l’exploitation humaine, la violence et le mensonge. À bien des égards, l’artiste contemporain est un prophète des temps modernes.« 

c) l’invisibilité:

L’art abstrait, qui inspire des oeuvres qui ne représentent rien, fait écho à la quête spirituelle d’un « Dieu sans images », d’un Dieu qui échappe lui-même irréductiblement à l’expérience des sens et de l’intellect, ce qui fait écho à la foi calviniste de Jérôme Cottin, plus aisément semble-t-il qu’à la sensibilité de la plupart des catholiques.

d) l’écriture: La réflexion sur l’écriture joue un rôle important  dans de nombreuses oeuvres d’art contemporain, que ce soit dans sa dimension de signifiant linguistique (le fameux « ceci n’est pas une pipe » de Magritte), dans les tentatives de théorisation formelle que de nombreux artistes mènent parallèlement à leur activité créatrice proprement dite, ou encore dans le rapport à l’Ecriture elle-même:

« Un exemple saisissant de cette présence de l’Écriture dans l’œuvre – parfois à l’insu même du spectateur – se trouve dans les calligraphies « dansantes » de la jeune artiste coréenne, travaillant à Paris, Joanne Lim (elle organise souvent des chorégraphies, avec des danseuses et danseurs coréens, devant ses tableaux) : le spectateur ne voit que des signes coréens incompréhensibles, qui sont pourtant des extraits de textes bibliques ; ce sont autant des mots à lire que des formes harmonieuses à regarder.

Par ses incursions dans l’univers du signe, l’art contemporain peut ainsi rendre une certaine actualité à l’écriture, au texte, et donc aussi au texte biblique. »

e) la mise en avant du corps humain:

« Dans ses tendances les plus actuelles, l’art remet en avant le corps humain, qui avait disparu sous l’influence de l’abstraction. Avec la disparition du monde des objets, de la nature, le corps humain avait aussi disparu. Il réapparaît depuis quelques années, dans différentes formes d’art : installations, photographies, art vidéo, performance. Parfois, c’est le corps de l’artiste qui devient l’unique sujet du travail artistique (Body Art). La frontière entre artiste et acteur n’est plus alors très nette.

– Un artiste comme Bill Viola, qui travaille à partir de séquences vidéo, montre des corps humains plongés dans différents liquides, ou en lévitation. Il en ressort une double impression de légèreté et de corporéité, qui pourrait symboliser la réception de la Grâce en l’être humain. De fait l’auteur ne nie pas du tout les lectures rituelles, voire religieuses que l’on peut faire de son art.[…]

Le retour du corps humain dans l’art n’est pas qu’une réponse à l’art abstrait, volontiers considéré comme désincarné, spirituel. Cette présence accrue du corps humain peut être aussi une réponse à l’emprise du virtuel sur le réel. »

f) la contestation de la société de consommation et de spectacle:

Les nouveaux médias et supports d’images et de sons sont souvent utilisées dans les oeuvres actuelles, non pas nécessairement pour les célébrer, mais pour déconstruire le nivellement des signifiants et les manipulations qu’ils permettent:

« À la suite du Pop Art américain et de l’Art vidéo, ces artistes, dans ces mises en scènes insolites et souvent provocantes, attirent notre attention sur les manipulations des images de consommation : elles tendent à se substituer à la réalité et à faire de nous des « images d’images ».« 

Si Jérôme Cottin, dans son argumentation, assume parfaitement son point de vue protestant réformé, et de manière explicite, l’article cité ci-dessus a été publié dans une revue catholique, et suscité des réactions très positives de différents membres de l’Eglise, signe qu’elle porte, au dela d’interprétations et de formulations parfois en décalage, des questionnements communs:

« Les chrétiens d’Occident ont été attirés par ces chefs-d’œuvre que sont les icônes. Les artistes ont réalisé dans ce style des mosaïques célèbres comme celles de la basilique San Clemente de Rome. Mais une question s’est posée à eux : comment représenter ce drame horrible qu’est la Passion, Jésus souffrant le martyre sur la croix ? En posant cette question l’Occident va ouvrir une autre voie pour la création artistique. À l’apparition de sa nature divine dans sa nature humaine va succéder la représentation de l’humanité de Jésus. La miséricorde de Dieu va se dire en contemplant la souffrance toute humaine de Jésus dans sa Passion. Si l’icône orthodoxe souligne avec un art extraordinaire l’abaissement de Dieu qui touche toute l’humanité, l’image en Occident met plus l’accent sur chaque homme promu à une dignité humaine nouvelle. La parole du centurion témoin de la mort de Jésus sur la croix illustre bien cette démarche : « Sûrement, cet homme était un juste… » L’Évangile de Jean dit de son côté : « J’ai vu la lumière luire au cœur des ténèbres. » Les artistes occidentaux ont réussi à regarder en face les souffrances de Jésus sans enfermer les croyants dans le dolorisme, mais en laissant deviner la présence de Dieu et l’amour de Jésus alors que les passants ne voyaient qu’un condamné cloué en croix.

Les réflexions de J. Cottin nous provoquent à scruter ce qui se vit dans le monde artistique avec assez d’acuité pour déceler comment les artistes d’aujourd’hui expriment leur vie spirituelle. Cela ne va pas de soi, car le langage des artistes est un langage qui heurte, dérange, qui nous déporte. La première question n’est pas de savoir si cette œuvre est belle, mais ce qu’elle dit de l’homme. Cette question est importante si nous voulons partager avec nos contemporains la Bonne Nouvelle de Jésus. » (« La création artistique a-t-elle encore une place dans notre pastorale? » P. Robert Pousseur, Esprit et Vie n°204, novembre 2008).

2) « Black metal et art contemporain »

Voilà pour l’exposition des relations troublées, mais à mon avis potentiellement fécondes, entre chrétiens et artistes contemporains. Mais quel rapport avec le black metal?

Gwenn Coudert, photographe, journaliste chez le webzine de metal soilchronicles,et beaucoup plus accessoirement lectrice régulière et commentatrice occasionnelle de mon blog, s’attache à montrer dans son livre, injustement passé inaperçu, Black Metal et Art contemporain: Tout détruire en beauté, paru cet été aux éditions du Camion Blanc, les affinités remarquables qui existent dans leur questionnement esthétique, entre art contemporain et black metal, et rappelle les passerelles déjà nombreuses qui ont été opérés entre ces deux registres de l’art:

« L’art contemporain agit en destructeur. Il démolit les valeurs des courants qui le précèdent. Le cubisme démolit la forme et la reconstruit, le surréalisme la met en mouvement, le land art casse les frontières spatiales de l’oeuvre et l’actionnisme la place dans le réel. Le black metal n’utilise pas seulement le thème de la violence et de la destruction, mais détruit lui aussi les barrières de l’art contemporain. En cela ce courant est sans limite. Le « beau » est mis aux oubliettes, seuls les extrêmes et les contrastes violents sont acceptés. La musique est démolie pour être reforgée, la technique n’est plus obligatoire et l’expression prime, l’image du spectacle coloré est alors tâché de sang et de lumières rouges et bleues. La chaleur d’un théâtre devient la moiteur glaciale d’un concert. » (entrée « destruction, création », p. 193).

Dans le black metal comme dans l’art contemporain, on retrouve ce désir de bousculer la représentation ordinaire du monde, des choses, des personnes, pour faire apparaitre des réalités ou des intuitions qui ne sont pas évidentes de prime abord, qui sont cachées ou trop nouvelles pour avoir encore été appréhendées clairement:

« Le produit artistique black metal s’inscrit dans des enregistrements de musique (sons, vidéos), des images et des performances tirées d’une recette proposée par quelques personnes. Il s’agit de: ne pas plaire, abolir les limites, annihiler les courants artistiques précédents, proposer quelques chose qui n’existe pas, à l’image de l’art performance, du body art ou de l’actionnisme viennois et de tout courant réactionnaire extrême. » (entrée « oeuvre d’art », p.92).

Cette volonté de rupture avec la tradition musicale, y compris dans le metal, et de révolte contre les artifices de nos sociétés de masse, qu’il partage avec l’art contemporain, trouve comme moyen d’expression privilégié, dans son expression musicale et visuelle, la violence:

« Le black metal est une musique violente. C’est un art qui fait référence à des thématiques brutales, agressives. La guerre, la souffrance, le sang, la mutilation de la chair, la privation de la liberté d’expression. […] Cette musique est un art violent, braquant son sexe en érection sur le monde aseptisé de la consommation. Non pas pour dominer, mais pour l’ensemencer de graines de vie, de force et d’ouverture sur son environnement. Le pont qui pourrait lier cette musique avec la pensée nietzschéenne est ici, la Volonté de puissance inversée en puissance de volonté. Ce qu’il faut absolument comprendre est que le black metal n’engendre pas la violence, il est son image sonore et visuelle. Il fait le choix de l’interpréter grâce au support de la musique. Cet acte de production de quelque chose de si froid, hostile et glacial qu’il ne parait pas adressé à tous, mais à des sortes d’élus à même de recevoir cette musique. « Le black metal ne peut être violent, il ne viole personne! « (Marco)

[…] Le black metal n’appelle pas à la violence, il est l’expression de la violence. Le black metal n’agresse personne puisqu’il est lui-même l’expression de l’agressivité. Certaines parts de soi sont invisibles, taboues, écartées du chemin social préconstruit, cette culture extrême représente une occasion d’y toucher. Le public, le clan, se chargeant d’interpréter ce message artistique. » (entrée « violence », p. 290, 291 et 292).

Si certains des premiers black metalleux ont cédé à la tentation de prolonger cette représentation de la violence par une mise en pratique de celle-ci tout ce qu’il y a de plus réelle, et que des faits divers sanglants ont pu être constatés ça et là à la marge, force est de constater que cette radicalité esthétique du black metal est vécue par ses adeptes sur scène, en concert, mais nullement dans la vie quotidienne. Il y a une séparation, une ligne frontière, entre la performance artistique et la vie de tous les jours, marquée par exemple par l’apparence. On ne trouve guère de black metalleux à ma connaissance, qui se baladent  dans la rue en corpse paint et équipés de tout l’arnarchement guerrier exhibé en concert. Cette musique amène à méditer la violence en tant que concept et expression, mais cela n’entraîne pas nécessairement l’exaltation de la violence appliquée à tel ou tel.  Comme je le remarquais dans deux précédents billets consacrés à « la haine » dans le black metal, cette dernière est souvent universalisée, finalement abstraite, dans le discours  de nombreux groupes. Il s’agit moins, et de moins en moins,  d’exprimer une haine spécifiquement dirigée contre tel ou tel, que de la représenter dans son principe, tellement esthétisée qu’elle draine bien d’autres signifiés, et bien d’autres émotions souvent plus positives, derrière son signifiant. Comme Gwenn Coudert le souligne par ailleurs:

« Ce courant musical se voulant subversif, il est surprenant de constater le revirement de certains groupes vers un esprit de moins en moins guerrier et de plus en plus sobre. On assiste à une réelle évolution voire, un retournement des valeurs à l’image du white metal et de la croix chrétienne qui se « re-retourne ». 

[…] Sur le plan social, cette musique n’est plus « dangereuse ». Le black metal est maintenant relativement intégré dans la société. Force est de constater que certaines déviances n’existent plus. Les manifestations trop subversives et les abus sont mal interprétés. Plus précisément, les excès sont à la mode mais leurs conséquences sont interdites.

[…]Si ce courant ne trouve pas un nouvel ennemi (celui du christianisme étant devenu presque passéiste), l’archétype du black metal tendra à disparaitre et cette sobriété deviendra l’une de ses règles d’apparence. Comme s’il était plus violent de rester sobre, calme , sage, les frasques festives étant maintenant réservées au monde des adolescents et des « trendies » (ceux qui n’y connaissent rien en langage extrême).

Bien évidemment ce constat n’est pas une généralité. Nous parlons surtout de musiciens/amateurs de black metal qui se sont assagis. […]

L’art possède des aspects sobres  contrastés par les transgressions. Prenons l’exemple de Kandinsky. Un retour à la sobriété est visible à la fin de sa carrière, on y voit une synthèse des premières années de son oeuvre. Au lieu d’avoir des cadres immenses et éclatants de couleurs, les derniers travaux de Vassili mettant en valeur la forme dans son plus simple appareil. On épure, on assagit, mais l’essence y gagne en crédibilité. Le black metal suit un chemin similaire marqué par une meilleure connaissance du style. Le chemin de la maturité? » (entrée « sobriété », p. 270 et 271).

La technicité et la recherche esthétique prenant l’avantage sur l’esprit subversif des origines, que reste-t-il de cette radicalité qui est l’empreinte formelle du black metal et sa contribution à l’Histoire des arts?  Cette empreinte formelle justement, cette esthétisation de la transgression et de la souffrance qui démonte les canons ordinaires du beau, de la mélodie et de l’harmonie, pour donner à l’imaginaire de nouveaux paysages:

« Les thématiques de cette musique sont les inversions, l’opposition, la subversion, le purisme, la nature et la subversion. le purisme, la nature, la symétrie et la réaction. En effet, en considérant son bagage issu de civilisations anciennes, le black metal est une réaction à notre société contemporaine. C’est l’une des raisons de la présence si récurrente d’images d’environnements naturels bruts, hostiles et froids. Ainsi montagnes, nuit, neige, feu… sont un bac à sable pour les métalleux qui rejettent l’image d’une société de consommation confortable. Ils réagissent à l’aseptisation de notre environnement. Les images subversives ou provocantes vont dans le sens d’appel ou de choc du public. L’imaginaire black metal se fiche du beau interprété par les modes.

[…]Si la musique extrême est parfois considérée comme un enfermement dans une solitude malsaine couplée à une dépression chronique d’adolescent attardé, ses amateurs affirment le contraire et paraissent prendre la vie avec philosophie, simplicité et liberté. Les personnes qui cultivent l’imaginaire black metal sont majoritairement insérées dans la société. Ce pilier semble nécessaire dans la composition musicale, comme s’il était utile d’avoir un pied dans la société pour conserver sa capacité de création. Malgré des thématiques simples sur un support bien défini, le black metal répond à beaucoup d’attentes intérieures, notamment à un désir de sensations fortes ou de complexité et de défi.

L’exploration des tréfonds a toujours existé dans l’art, l’enfer et le paradis se mêlaient déjà dans la peinture de Jérôme Bosch au XVème siècle, ou chez le peintre religieux Grünewald qui à la ême époque, a été l’un des premiers à représenter la chair…

Dans le black metal ces représentations peuvent provenir de pochettes d’album dont les souvenirs d’écoute ont été forts, ou par comparaison à des expériences de concerts. Aussi les photos jouent un rôle important dans la composition de son propre imaginaire musical. » « entrée « imaginaire », p. 206 et 207).

Car au fond, la destruction, la transgression, la souffrance, la « haine », loin d’être les finalités ultimes du black metal, ne sont au fond que les ingrédients formels que son inspiration rassemble pour créer, pour contribuer à ce « musée de l’imaginaire » (Malraux) constitué par l’ensemble de la production artistique mondiale, pour « tout détruire en beauté »…

Eclairante en ce sens est la conclusion de la dernière interview en annexe du livre de Gwenn Coudert, celle  d’Alrinack, bassiste de PHTO (« Percevoir les Horribles Tristesses Obscures »):

« Si ce n’est pas trop indiscret, peux-tu me donner ta définition du black metal?

Le black metal est avant tout un mouvement artistique et peut se comprendre à travers l’histoire du mouvement rock. Mais c’est évidement plus que cela. C’est un milieu à travers lequel de nombreuses exubérances sont permises. C’est évidemment le cliché de la musique du « Diable » qui se trouve porteuse de valeurs anciennes, mais qui sonnent neuves aux esprits d’aujourd’hui. J’y vois aussi la contradiction, la dualité, c’est un mouvement clé car il est en quête perpétuelle de(s) extrême(s), donc tend à la jointure, il apporte les ténèbres pour offrir la lumière, il disperse la lumière pour plonger dans les ténèbres.

[…] De manière plus philosophique, penses-tu que la notion de souffrance peut engendre la créativité?

Oui, je pense. De manière philosophique autant que psychanalytique, la souffrance ramène à l’inconfort donc à la nécessité de créativité. Quand plus rien ne va, il faut changer, transformer son environnement pour l’améliorer. L’art dans le BM a cette place, le monde va mal, l’humanité devient folle. Il faut le dire, le montrer, l’expliquer, pour que peut-être il puisse changer » (p. 372 et 373).

3) Art contemporain, black metal et spiritualité  chrétienne

Le premier point commun des recherches esthétiqes propres au black metal et à l’art contemporain, et qui leur vaut une aussi mauvaise presse auprès de nombreux catholiques, est cette recherche d’une forme d’absolutisation de la transgression dans leur expression. Ce qui fait dire à certains qu’ils sont « subversifs », « révolutionnaires », « contre-culturels », « contraires au bien commun », « christianophobes » pour tout dire…

Mais la recherche d’expressions de la transgression est-elle en soi contraire aux « valeurs chrétiennes »?

Comme je le montrais dans un précédent billet, une même représentation littéralement choquante peut voir sa signification changer du tout au tout suivant les connotations qui lui sont données par l’artste. Et mettre en scène des objets, des corps ou des évènements de telle sorte que le regard les appréhende sous un regard nouveau, c’est précisément, plus encore que pour d’autres traditions artisitiques, la démarche de l’art contemporain.

Trois exemples:

– Un corps de femme nu peut exalter la « révolution sexuelle », en étant présenté de manière séduisante, , mais dans l’art contemporain, notamment féminin, il est souvent mis en scène de manière à heurter, non pas pour illustrer telle ou telle perversion de l’artiste, mais pour inscrire dans la conscience du spectateur le statut d’objet qui est souvent associé à ce corps dans le discours médiatique contemporain, et pour le faire réagir:

« Les femmes revendiquent la possibilité de créer « aussi fort » que les hommes en utilisant la violence et la sensibilité des regards. Natasha Merrit utilise par exemple Internet pour y déployer des photos de sa sexualité au jour le jour. » (Gwenn Coudert, op. cit., entrée « analogie avec l’art contemporain féminin », p.294)

– le spectacle de cadavres peut exprimer une recherche cynique du gain en attisant les plus bas instincts, ainsi dans cette pub de Benetton il y a quelques années, parfois au contraire pour forcer le regard sur des réalités déplaisantes dont nous avons trop tendance à nous protéger (on songe aux panneaux publicitaires d’Amnesty International qui représentent des enfants du tiers-monde squelettiques) et pour susciter en nous un malaise moral, pour nous appeler à une plus authentique compassion, et charité en acte:

« D’autres artistes ont représenté des malades du sida, et mettent en scène des mourants, souvent de jeunes hommes, à la manière des pietà : ils meurent à l’âge où le Christ est mort, dans les bras de l’être aimé. » (Jérôme Cottin, op. cit.)

– La représentation de blasphèmes: comme je l’indiquais dans mon dernier billet, tous les blasphèmes n’appellent pas la même appréciation de leur gravité, ni toujours de notre part la même réaction: condamnation ou dialogue, écoute et remise en question de notre manière d’annoncer l’Evangile. Enfin, qui dit représentation d’un blasphème ne dit pas forcément blasphème. J’ai lu une bonne part des réactions cathos en 2011 à propos du « Piss Christ » de Serranno et de « Sur le concept du Visage de Dieu » de Castellucci, et je ne suis toujours pas convaincu du caractère blasphèmatoire de ces oeuvres.

On pourrait développer une anlyse similaire sur beaucoup d’albums de black metal, ce que j’ai tenté de faire dans de nombreux billets précédents.

Toujours est-il que la valeur d’une oeuvre d’art et son message s’apprécient, que ce soit pour l’art contemporain, le black metal, ou toute autre école artistique, au cas par cas. Car elle elle l’expression d’une inspiration particulière, d’un vécu unique, d’une maîtrise technique plus ou moins grande.

Et pourtant les catholiques ont tendance à juger en masse les oeuvres issues de l’art contemporain ou du black metal. Pour beaucoup, elles sont « transgressives », « contre-culturelles », « révolutionnaires », « christianophobes (il n’y a qu’à lire le blog du Collectif Provocs Hellfest, celui des Yeux Ouverts, les sites d’Ichtus ou de Liberté Politique, ou encore de nombreux sites de la tradisphère, ou même seulement la  citation initiale  de la première partie du présent billet). Parce qu’au fond leur lecture de es oeuvres n’est pas spirituelle, n’est pas religieuse, n’est même pas artistique: elle est politique. Au fond, ce qu’il voit dans l’art contemporain, par exemple, c’est une espèce d’avatar culturel  du marxisme et ou du féminisme, qui prolonge ce qu’il voient comme leur travail idéologique de subversion des racines chrétiennes de l’Europe par une contre-culture qui va instaurer comme idéal esthétique une contre-façon du Beau de manière analogue au communisme qui va promouvoir comme idéal éthique et politique une contrefaçon du Bien et de la charité.

Personnellement, je n’y crois pas du tout. Certes, des tentatives de récupérationspolitiques existent: On songe à l’usage de leur corps par les FEMEN en ce moment, aux tentatives d’entrisme du black metal, que je décrivais dans un précédent article, par des racialistes. Et ni les groupes de black metal, ni les artisites contemporains ne sont toujours dépouvus d’arrière pensées politiques. Et le philosophe marxiste Antonio Gransci défendait une forme de combat révolutionnaire sur le terrain de la culture. Mais l’art, qu’il s’agisse de l’art contemporain, du black metal, ou de tout autre courant, n’est pas, par nature, révolutionnaire, mais réactionnaire. Non pas qu’il soit particulièrement lié à des idées très à droite, mais parce qu’il est l’expression de l’intériorité d’un individu ou d’un petit groupe, un appel à porter un regard individuel renouvelé sur le monde. Il est fait par des individus pour des individus, en réaction au regard majoritaire. Et dès lors qu’un art se met à toucher la foule, qu’il devient un art de masse, que l’inspiration qui l’animait s’affadit et devient le lot commun, il suscite une réaction, à la recherche d’une transgression de ce qui était initialement la transgression. Nous avons vu avec Jérôme Cottin comment le body art pouvait être une réaction à l’art abstrait. Le blck metal fut une réaction au death metal, et s’est lui-même ramifié en une multitude de courants, qui tente parfois les uns contre les autres, de prolonger son étincelle créatrice. L’art, même transgressif, n’est pas affaire de foules, n’est pas affaire de politique, et moins encore de révolution.

Comme Jean-Baptiste Farkas, artiste contemporain et enseignant aux Beaux Arts, le rappelle en introduction au livre de Gwenn Coudert:

« C’est pourquoi la phase « positive » actuelle du BM, plus acceptable, suscitant davantage l’admiration, fragilise davantage le milieu. Voire le divise tout simplement en deux  camps, en rangeant d’un côté les gardiens d’une doxa, les « true », pour qui le BM tire sa force de la consanguinité ( de la reproduction d’un modèle établi une fois pour toute par les groipes fondateurs) et de l’autre, les progressistes qui conçoivent leur action comme appartenant à une évolution (pour ceux-là, le modèle à reproduire bougerait en permanence) et qui tentent de prouver qu’il est possible de faire avancer ce type de metal en l’orientant vers la lumière ou en lui faisant intégrer des éléments extérieurs. Comme le fait de puiser sans culpabiliser dans d’autres styles musicaux.

Tout cela pour avancer qu’au centre du BM, éthique et style confondus, se pose l’ardente question de la façon dont il faut reproduire un modèle. Résumons: le BM est porteur d’une promesse qui lui confère une grandeur (une intégrité à toute épreuve) mais d’autre part cette promessepourrait le condamner à toujours rester identique à lui-même, dans une plus ou moins grande mesure, éventualité que la nouvelle génération BM ressent comme un danger.

[…] Le BM est l’expression d’un grand NON associé à une mystique (idéal et exaltation). C’est pourquoi le BM comparé à d’autres formes d’expression pourra d’une part être perçu comme un épisode issu de la saga « amalgamant toutes les fois où l’art a incarné un grand NON ». Mais aussi comme un mouvement ayant tenté, sur le plan de l’art, d’associer ce NON à un au-delà, un » inaccessible ».

Dire que le BM est contestation, pure négation, ce n’est pas en avoir assez dit encore. Il est contestation et croyance à la fois. Négation et croyance à la fois. » (p. 54 et 55).

Ce paradoxe qui est celui du black metal, et aussi parfois de l’art contemporain, entre radicalité de la révolte et nécessité de composer avec le monde et son histoire pour ne pas s’essouffler, pour maintenir allumée la flamme créatrice, me rappelle en miroir cet autre paradoxe: celui de cette « génération Jean Paul II » admirable dans son désir de témoigner fièrement de sa foi, dans un monde qui la comprend de moins en moins, et de ne pas transiger sur les principes, mais qui se trouve elle-même, dans son expression d’un grand OUI, cette Belle Totalité Catholique, si séduisante de l’intérieure à vivre, spirituellement et intellectuellement, mais si difficile à communiquer et à justifier à nos contemporains, elle-même divisée entre ses « true » et ses « progressistes », déchirée entre ceux qui pensent possible de composer avec le monde et ceux qui ne veulent reculer sur rien.

« L’homme n’est ni ange ni bête », écrivait Pascal, ni totalement dans le OUI, ni totalement dans le NON. En tant que catholique, je pense que l’Eglise a des choses à apporter à certains cris de détresses décelables dans certaines expressions auto-destructrices perceptibles dans l’art contemporain (ainsi peut-être Gina Pane artiste française décédée dans les années 1990, qui n’a pas hésité à s’infliger dans ses performances de nombreuses blessures, et est allé jusqu’à s’obliger à regarder le journal télévisé une lumière dans les yeux ou bien à ingérer 600 g de viande crue) ou de façon minoritaire dans le black metal (auto mutilations, alcoolisme, toxicomanie…). Mais je pense également qu’un discours trop centré sur le grand OUI, sur cette belle totalité catholique, convertira, touchera certaines personnes, mais en fera fuir d’autres, avec des vécus différents. Opposer art contemporain et art sacré, musique religieuse et black metal me parait une aberration. Certaines personnes peuvent être aspirées par la transgression présente dans le BM ou l’art contemporain, mais d’autres en ont besoin pour dire leurs blessures et les surmonter, les orienter vers une signification plus élevée. L’Eglise a donc à mon avis tout intérêt, dans sa mission qui est de faire partager au plus grand nombre de personnes possibles cette Bonne Nouvelle dont elle est la dépositaire, de porter un regard plus favorable sur l’art contemporain et le black metal, pour mieux entendre les cris de souffrances et de révolte, et les interpellations vers elle, mais aussi pour mieux y répondre, d’une manière qui touche enfin les coeurs qui ont été repoussés  par ses approches plus classiques, à la manière dont Mgr Mauer, de par sa connaissance de l’art contemporain, et sa sympathie pour ce dernier, a su entendre derrière les blasphèmes apparents d’Arnulf Reiner sa fascination secrète pour le Sacré, et le ramener à de meilleurs dispositions envers l’Eglise, là où des attitudes de condamnation et de pressions l’aurait sans doute radicalisé dans son NON. Et peut-être, dans ce dialogue avec la souffrance et les blessures intéroeures qu’elle engagera avec ces artistes, découvrira-t-elle des manières de comprendre l’Evangile, de le vivre et de l’annoncer, dont elle n’avait pas elle-même encore complètement conscience…

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18 Réponses to “#EGC « L’art contemporain, voie de spiritualité ? » : christianisme, black metal et art contemporain”

  1. Je suis content de te voir écrire un commentaire sur ce livre. Je ne l’ai pas lu, mais je ressens une relative déception à la lecture de sa présentation ainsi que des extraits que tu as reproduit, cette déception s’appliquant généralement à toutes les sorties Camion Blanc sur le sujet du black metal. Ca me gêne un peu d’en parler de manière empirique, car je n’en ai lu aucun en entier et en détail, mais ce que j’en ai parcouru m’a semblé avoir toujours la même direction : avant tout défendre le black metal, par exemple en nous répétant, comme si c’était LA chose à retenir que « non, non, il n’engendre pas la violence » et que drogue, débordement violents et tendances à l’extrême droite sont des exceptions ultra-minoritaires, les passant plus ou moins sous silence plutôt que de les prendre à bras le corps ; je considère par exemple comme extrêmement irresponsable (et je suis souvent choqué lorsque je le lis) que l’intégralité des chroniqueurs sur le web qui parlent d’un disque comme NeChrist de Nokturnal Mortum arrivent à prétendre pourvoir l’écouter « en faisant abstraction de la dimension néo-nazie » (alors que, selon moi, cela fait toute sa qualité, mais c’est un autre débat).

    Outre l’absence d’un véritable ouvrage musicologique et non uniquement social (et orienté malgré la prétention anthologique), je trouve extrêmement dommage que tout un pan de la scène soit oublié : Jean-Baptiste Farkas parle de deux camps, oppose les « true » ne jurant que par la reproduction à l’identique d’une esthétique vieille de vingt ans aux progressistes voulant ouvrir le black metal au monde ; or depuis quelques années, un nouveau mouvement à fait son apparition, marqué par un caractère très fortement expérimental mais tourné vers les valeurs du « true black metal », saleté du son, amateurisme apparent, violence brute et sans concession, et surtout aucune volonté d’ouverture au monde, à d’autres styles musicaux « étrangers », à part en réhabilitant les vraies origines du black metal (en particulier l’influence considérable du krautrock, pourquoi personne ne parle jamais de Neptune Towers, projet électronique de Fenriz très marqué par la Berlin School ou de la singulière introduction de Deathcrush de Mayhem réalisée par Conrad Schnitzler, Euronymous vénérant Tangerine Dream ?, tout ces épisodes s’étant passés en pleine période « Inner Black Circle », avant la vague progressive post-94). Mais voilà, ces mouvements se développent hors du circuit du metal « traditionnel » (en caricaturant : aux lecteurs de Metallian), ce circuit auquel semblent se cantonner les auteurs de ces ouvrages. C’est une sorte d’expérimentation non progressive, qui cherche toute son inspiration dans les bases du black metal le plus traditionnaliste (quel « true black metalleux » irait accuser un groupe comme Aluk Todolo d’être vendu ou commercial ?), atavistique en quelque sorte.

    Là est une autre « ouverture », plus subtile, qui est celle de l’ouverture à… l’art contemporain. Ce lien semble totalement passé sous silence (même si, j’en conviens, ce n’est absolument pas le sujet du livre). Personne ne semble s’étonner que ce genre, pendant deux décennies trop violent pour « le peuple » mais trop « idiot » pour avoir une reconnaissance artistique (par rapport à la musique industrielle ou la noise par exemple), fasse son apparition dans le milieu de l’art « sérieux » : que dire d’installations et performances comme Black Metal Forever de Michael Sellam, Thorns Ltd. (Snorre Ruch au Palais de Tokyo !!!), Kindertotenlieder de Gisèle Vienne, et dans une moindre mesure, les collaborations entre Stephen O’Malley, Attila Csihar et Banks Violette, pratiquées dans des centres d’arts reconnus et réputés ?

  2. « Je suis content de te voir écrire un commentaire sur ce livre. Je ne l’ai pas lu, mais je ressens une relative déception à la lecture de sa présentation ainsi que des extraits que tu as reproduit, cette déception s’appliquant généralement à toutes les sorties Camion Blanc sur le sujet du black metal. Ca me gêne un peu d’en parler de manière empirique, car je n’en ai lu aucun en entier et en détail, mais ce que j’en ai parcouru m’a semblé avoir toujours la même direction : avant tout défendre le black metal, par exemple en nous répétant, comme si c’était LA chose à retenir que « non, non, il n’engendre pas la violence » et que drogue, débordement violents et tendances à l’extrême droite sont des exceptions ultra-minoritaires, les passant plus ou moins sous silence plutôt que de les prendre à bras le corps ; »

    Je n’ai pas le livre sous la main, mais mon choix d’extraits a sans doute été un peu orienté par l’angle que j’ai choisi: croiser le débat entre black metal et art contemporain avec celui entre art contemporain et christianisme dans le contexte des EGC. Le problème étant que du point de vue chrétien, ce dernier est encore (trop) souvent posé de la manière suivante: les aspects transgressifs de l’art contemporains correspondent-ils à une entreprise de subversion des valeurs chrétiennes à l’oeuvre dans la société, sont-ils l’un des facteurs qui expliquent la déchristianisation? Ma réponse est non, mais pour le montrer, et sachant que cet article visait plus particulièrement la partie catho de mon lectorat, j’ai sans doute trop mis en avant cette partie du livre de Gwenn par rapport au reste (où elle rappelle bien la violence présente dans l’esthétique black metal, et cite un certain nombre d’échanges d’influences entre black metal et art contemporain,). En fait, traiter ce livre en lien avec les polémiques « catholico-cathos » sur l’art contemporain est intéressant pour ces dernières, mais était sans doute une approche trop générale pour rendre justice à la question des relations entre BM et art contemporain.

    Pareil pour la citation de JB Farkas: la distinction entre true et progressistes est certes grossière, mais je trouvais intéressant de la mettre en miroir avec celle tradis/progressistes qu’on observe actuellement dans l’Eglise. Je voulais montrer aussi que par dela ses aspects effectivement transgressifs, le black metal, de même que l’art contemporain, était récupéré par un imaginaire artistique plus large, et de réaction apparente, rejoignait dans les fait une réflexion sur l’art qui va bien au delà des provocations satanistes et autres, Apparemment, je n’ai pas assez développé cet aspect. J’essaierai d’y revenir dans de futurs billets, après m’être documenté davantage.

    « un nouveau mouvement à fait son apparition, marqué par un caractère très fortement expérimental mais tourné vers les valeurs du « true black metal », saleté du son, amateurisme apparent, violence brute et sans concession, et surtout aucune volonté d’ouverture au monde, à d’autres styles musicaux « étrangers », à part en réhabilitant les vraies origines du black metal (en particulier l’influence considérable du krautrock, pourquoi personne ne parle jamais de Neptune Towers, projet électronique de Fenriz très marqué par la Berlin School ou de la singulière introduction de Deathcrush de Mayhem réalisée par Conrad Schnitzler, Euronymous vénérant Tangerine Dream ?, tout ces épisodes s’étant passés en pleine période « Inner Black Circle », avant la vague progressive post-94). Mais voilà, ces mouvements se développent hors du circuit du metal « traditionnel » (en caricaturant : aux lecteurs de Metallian), ce circuit auquel semblent se cantonner les auteurs de ces ouvrages. C’est une sorte d’expérimentation non progressive, qui cherche toute son inspiration dans les bases du black metal le plus traditionnaliste (quel « true black metalleux » irait accuser un groupe comme Aluk Todolo d’être vendu ou commercial ?), atavistique en quelque sorte. »

    J’ai effectivement entendu parler de ce nouveau mouvement, entre autres sur ton blog (http://denebtala.wordpress.com/ pour ceux qui ne connaissent pas). Pour l’instant, je ne le connais pas assez bien pour en parler, mais c’est vrai que c’est une lacune à laquelle il faut que je remédie. Quand à l’angle musicologique, j’admets que les compétences me manquent pour le traiter de manière satisfaisante.

    Par ailleurs j’avais lu sur le forum jeux vidéos.fr que tu avais un projet de billet sur Nokturnal Mortum… Toujours dans les tuyaux? Ton angle me paraissait vraiment intéressant… 🙂

    Enfin, Gwenn est une lectrice régulière de ce blog
    et devrait rapidement venir sur ce fil répondre à tes questions plus précises…

    • Le billet sur Nokturnal Mortum est toujours en cours de rédaction. Je dois faire attention à ce que j’y écris, parce que tout ça pourrait être mal interprété…
      C’est vrai que ton discours général est souvent orienté vers une sorte de « défense » du black metal, il est donc logique que tu aie sélectionné ce genre de passages pour ton article.

      Pour ma part, je vois dans ces oeuvres contemporaines « blasphématoires » (PissChrist, etc) quelque chose d’assez semblable au black metal dans ce qu’il a de moins reluisant, c’est à dire une « dénonciation » par la caricature d’un christianisme vu à travers un ensemble de préjugés grossiers. A mon sens, c’est presque du même acabit que les t-shirt « Fuck Me Jesus » de Marduk. Je suis globalement non pas opposé à ces oeuvres, mais extrêmement peu enthousiaste, celles-ci se limitant pour moi à de la provocation futile et souvent hypocrite, les artistes jouant souvent la carte de la surprise indignée et du « on bafoue la liberté d’expression » comme s’ils ne s’attendaient pas à la polémique alors qu’ils n’ont fait leur oeuvre que pour ça. Un peu comme le Hellfest, les différents mouvement chrétiens tombent dans le panneau, réagissent violemment (en tout cas ce sont eux qui sont mis en avant dans la presse), donnant de l’eau au moulin des dénonciateurs et le cercle vicieux peut continuer, mais en même temps, ont-ils le choix face à ce genre de provocation ? C’est également pour cela que je suis très dubitatif à l’égard de toutes les tentatives de discours entre le Hellfest et le christianisme (notamment une interview que j’ai vu sur une télé sur internet, ridicule et mensongère d’un côté comme de l’autre). Peut-être la seule solution est que ces deux là se regarderont toujours en chiens de faïence, parce que oui, le black metal est fondé sur le satanisme et l’anti-christianisme primaire et que non, tout chrétien sensé ne peut laisser passer ces attaques en disant « ce n’est pas grave » (c’est un peu comme ce dont je parle sur le black metal et le néo-nazisme, finalement).

      La question que je me pose ensuite, à propos de l’idée de rapprocher l’intégrisme du black metal à celui du christianisme est le suivant : s’agit-il d’une caricature ayant été prise au premier degré avec le temps (comme est le black metal lui-même finalement, si on se réfère au disque de Venom comme générateur du genre), type « pointons du doigt l’intégrisme du christianisme en le singeant grossièrement », différents éléments allant dans ce sens : utilisation de samples de musique sacrée, textes en latin, vêtements quelquefois assimilés à des caricatures de tenues épiscopales ? En regard de ça, je trouve extrêmement intéressante la qualification de Lucifugum par eux-même sur leur disque …Back to Chopped Down Roots : ils se qualifient d' »anti-dogmatic black metal ». Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’ils sont opposés au dogme chrétien, alors que le black metal est un des genres de musique parmi les plus dogmatiques ? Ou alors qu’ils s’opposent à cette vision intégriste du black metal ? Je pense qu’il s’agit de la première solution (Lucifugum, groupe pourtant assez original et très intéressant, n’étant pas particulièrement connu pour des idées progressistes), mais c’est intéressant de voir comment cela peut-être compris de deux manières totalement opposées. Encore un paradoxe du genre !

      Je serai heureux de discuter de ça avec l’auteur du livre. Je m’excuse d’avance d’avoir donné un avis sur un bouquin que je n’ai même pas lu !

  3.  » parce que oui, le black metal est fondé sur le satanisme et l’anti-christianisme primaire et que non, tout chrétien sensé ne peut laisser passer ces attaques en disant « ce n’est pas grave » (c’est un peu comme ce dont je parle sur le black metal et le néo-nazisme, finalement). »

    Je vais un peu spoiler, d’après ce que j’ai lu de toi ailleurs, ce qu’il m’a semblé comprendre de ta position sur Nokturnal Mortum, et dresser un parallèle entre cette compréhension, et ma conception du dialogue entre black metal et christianisme.

    L’album de Nokturnal Mortum qui semble de loin le plus réussi est Nechrist, c’est aussi, là encore de loin, leur album qui va le plus loin dans la revendication du néo-nazisme. Ton point de vue, tel que je l’ai compris, est que si cet album est beaucoup plus réussi que les autres, c’est non pas malgré, ou « enfaisant abstraction de » cet enraciement idélogique, mais grâce à lui. Pour reprendre de mémoire une de tes formules, il fallait être nazi pour oser faire un tel album. Et lorsqu’ils se sont distancés de l’expression de cette idéologie, ils n’ont plus réussi à retrouver un son à ce niveau.

    Ce point de vue est passionnant d’une part par ce que tu fondes ton scepticisme vis à vis du black metal chrétien sur un argument qui prende le contre-pied de ceux avancés d’ordinaire par les black metalleux. Ceux-là disent: « la musique devient moins bonne lorsqu’on l’associe à une idéologie ». Alors que toi, si je t’ai bien compris, tu avances quasiment que c’est l’idéologie qui fait la musique. La conséquence étant qu’en coupant le black metal de ses racines antichrétiennes et satanistes, on se coupe en même temps de ce qui fait l’originalité et l’intérêt de son son. D’autre part parce que tu montre que le plaisir esthétique ne dérive pas forcément de la mise en musique d’idéaux élevés, mais que la bêtise et la laideur idéologique peuvent aussi fonder l’expression d’une forme de « beauté ».

    Ma réaction est la suivante: il a fallu des néo nazis pour réaliser Nechrist. Il a fallu des personnes animées d’une haine véritable (et certains faits divers l’ont prouvé) pour donner ses codes esthétiques au BM. Et pourtant, un opposant au nazisme comme toi peut gouter Nechrist sans être atteint dans son opposition, et de nombreux chrétiens sont profondément touchés par le black metal sans sentir leur foi mise en danger. Le danger que tu pointes est le suivant: esquiver la question de l’idéologie pour mettre en avant la musique, alors que justement, sans idéologie pas de musique. Jouer une musique dont l’inspiration est contraire à la notre, c’est à la fois trahir la musique, en prétendant l’apprécier tout en détestant son « génie », et trahir ses idéaux, en les plaquant sur une musique qui dit le contraire, sans essayer d’approfondir ce pardoxe, sans « leprendre à bras le corps » (raison pour laquelle, au passage, j’écoute principalement du unblack, même si c’est frustrant, mais je retiens que même pour le unblack, tu trouve que ça pose problème).

    Cela dit, nous avons d’une part une musique qui a été inspirée par un certain point de vue, et d’autre part un auditeur qui l’apprécie en fonction de son référentiel propre, qui peut être lié à un autre point de vue. Dans la musique, comme dans toute forme de communication, il y a ce qui émet, ce qui est émis, et ce qui reçoit. Ce qui est émis, du fait qu’il peut être partagé, et apprécié par quelqu’un d’autre que l’éméteeur, n’est pas strictement identique à cet émetteur, mais définit un entre deux. Nechrist n’aurait pas été réalisable par un non nazi, mais cela suffit -il à écarter la possibilité que sa « beauté » formelle touche, par delà l’esthétisation d’une idéologie, à des principes esthétiques plus larges, qui peuvent être communs à d’autres exressions parfois contraires dans leur inspiration? Je suis désolé d’être un peu vague et allusif, et je vais essayer dans mon prochain billet de revenir sur ces questions, mais du fait même qu’il y a eu des black metalleux chrétiens quasiment tout au long de l’histoire du black (et avant Horde, qui était pour le coup une parodie), et dan sla plupart des pays ou il est présent, je ne suis pas loin de penser que cette question de la possibilité d’un black metal chrétien est consubstantielle au black metal lui-même, l’un des très nombreux paradoxes qui abondent dans sa genèse et son histoire. J ne suis pas sûr, comme je le montrerais dans mon prochain billet, qu’elle est été résolue à ce jour de manière complètement satisfaisante patr les black metalleux chrétiens, moi inclus, mais je pense qu’elle fait partie de ces questions posées par le black metal qui ne doivent ni être passées sous silence, ni reléguées à la marge, mais prises à bras le corps. Après, je suis d’accord qu’un album d’unblack réussi a de grande chance de sonner différemment qu’un album de black satanique réussi, et peut être verront nous un jour un ou deux albums de black chrétiens de génie qui créeront de fait un nouveau registre de metal extrême (le sorrow metal d’Antestor ou je ne sais quoi), ou peut être cela restera dans les limites du black, en lui donnant une nouvelle extension, une nouvelle souplesse, comme ce courant dont tu parlais qui joue un black à la fois « intègre » et exprérimental…

    Pour la question du dialogues entre chrétiens et artistes contemporains blasphématoires /groupes controversés présents au Hellfest, j’y reviens tout à l’heure dès que j’ai un peu de temps…

  4. « Pour ma part, je vois dans ces oeuvres contemporaines « blasphématoires » (PissChrist, etc) quelque chose d’assez semblable au black metal dans ce qu’il a de moins reluisant, c’est à dire une « dénonciation » par la caricature d’un christianisme vu à travers un ensemble de préjugés grossiers. A mon sens, c’est presque du même acabit que les t-shirt « Fuck Me Jesus » de Marduk. »

    Personnellement, je pense que c’est beaucoup plus compliqué. De même que pour Marduk la démarche blasphèmatoire est claire, on a certains artistes contemporains dont l’attitude envers le christianisme est assez univoque (golgota picninc). Mais parallèlement, on a aussi des exemples de dialogues réussis, avec des artistes dont certains n’étaient pas moins antichrétiens que le true black metalleux de base. Dans l’article que je cite, Jérôme Cottin en donne plusieurs exemples, celui d’Arnulf Rainer me paraissant très parlant. Et je ne suis pas convaincu de l’intention blasphématoire de Serrano pour le Piss Christ ou de Castellucci pour Sur le concept du visage de Dieu. On peut certes les discuter du point de vue du bien fondé théologique de l’image du Christi qu’ils proposent, mais justement, il y a matière à discussion. Concernant Castellucci, il s’est même trouvé certains évèques pour défendre sa pièce l’an dernier.

    Le problème de ton point de vue, que tu as en commun avec les catholiques hostiles au Hellfest, c’est que tu t’arrête à la matérialité du blasphème, et au discours extérieure, explicite, de celui qui l’énonce. Or, je suis convaincu que derrière un même acte blasphématoire, se dissimulennt souvent des arrières oensées très contradictoires, qui peuvent relever, à mon avis de façon plus minoritaire qu’on ne le croit, du mépris et de la fermeture au dialogue, mais parfois aussi de réels malentendus ou d’un secret et paradoxal appel à l’aide. D’où je crois qu’il est de la responsabilité du chrétien de privilégier la voie du dialogue. Comme je l’écrivais dans mon billet précédent:

    « C’est pourquoi je suis contre un traitement englobant, autre qu’au cas par cas, des oeuvres blasphématoires, ou d’apparence blasphématoire, et une réaction qui reposerait systématiquement sur le lobbying et la contestation (et a fortiori sur l’interdiction pure et simple de l’oeuvre en cause). Je pense que le blasphème, n’est certes pas un droit, parce qu’un droit touche à ma propre dignité, et que le blasphème est une interpellation d’autrui, dans certains aspects qui touchent à sa propre dignité. On n’a pas de droit sur la dignité d’autrui. Par contre, il peut exprimer une souffrance ou une interrogation, et je crois qu’il y a un droit à exprimer une souffrance, même de manière verbalement violente ou blessante. Et qu’il est du devoir d’un chrétien, de discerner ce qu’il y a derrière un blasphème apparent, avant d’en condamner l’auteur, et de vérifier s’il ne se cache pas derrière l’expression d’un désir de conversion, et éventuellement une remise en cause d’une expression par nous peuple de Dieu encore trop imparfaite, voire à contresens, de Sa Parole. Car la souffrance et la révolte sont elles mêmes l’expression d’une dignité blessée, et il n’y a pas non plus de droit à faire taire l’expression d’une dignité.

    Le blasphème est avant tout une parole qui nous interpelle, parfois pour clore la discussion, s’il n’est qu’une insulte gratuite, mais souvent aussi dans l’attente de réponse, tel Job qui provoque Dieu pour finalement le pousser à répondre. Et si éprouver Dieu est un péché (et même l’une des trois tentations auxquelles Jésus résiste dans le désert), nous ne pouvons pas ne pas répondre à cette parole de violence par une parole de douceur.

    Ce qui pour moi rend le dialogue avec les formes d’art blasphématoires incontournables, et prioritaire sur toute démarche de lobbying qui pourrait l’entraver et radicaliser la révolte de « blasphémateurs » jusque là « en recherche ». Ce dialogue enlevant par ailleurs leurs excuses à ceux des amateurs de « droit au blasphème » (à mon avis souvent beaucoup plus minoritaires qu’on ne le croit) qui sont animés d’une haine authentique de la foi et des valeurs qu’elle porte et qui refusent eux-mêmes le dialogue, ou qui exploite cyniquement les opportunités commerciales liées à la polémique,et les démasquant, y compris aux yeux des non croyants. »

    Sachant bien que comme tu le souligne, l’autre alternative , celle de la condamnation réciproque, mène à un cercle vicieux et n’est ni convaincante ni séduisante. J’en veux pour preuve, l’été dernier, la manière dont Marduk, dans une interview accordée à Radio Metal, s’est quasiment réjoui de la démarche du Collectif Provocs Hellfest ça suffit!, et comment ce dernier, en retour, a affiché fièrement le compte rendu de cette inteview sur son site. Les chrétiens hositiles au Hellfest et les black metalleux anti chrétiens prétendent dénoncer les abus de l’autre, mais dans les faits, ils se confortent mutuellement dans leurs préjugés, et entretiennent, généralement sans en avoir conscience, le cycle de la haine. Ca me fait penser au phénomène suivant observé sur les forums de dialogue interreligieux. Les cathos tradis qui ne cessent de crier à l’islamisation de la société, et les salafistes, qui en théorie se haissent et se définissent les uns contre les autres, deviennent souvent les meilleurs amis du monde et font front commun contre les modérés. J’ai ainsi vu un islamiste défendre bec et ongles l’abbé Pagès, pourtant obsessionnellement anti islam. Car au dela des discours théoriquement opposés, il y a souvent des psychologies semblables à l’oeuvre.

    • @ Manu

      Pas certain que Marduk en ait quelque chose à faire du Collectif! Je n’ai d’ailleurs pas souvenir que dans l’interview, Marduk ait fait une quelconque allusion au Collectif, ni même au HellFest. Je crois bien plutôt que dans la lignée de la provocation propre au rock n’roll, ils aient plutôt eu l’intention de rajouter de l’huile sur le feu dans la provocation gratuite anti chrétienne. Ces derniers temps, cela est extrêmement bien médiatisé. Avec les PR, certes, mais également Lady Gaga, et Madonna lors d’un concert en Israël, je crois… C’est fou ce que ça rapporte en ce moment, la provoc anti-chrétienne!
      Alors, certes, l’interview de Marduk sur RadioMetal a été remarqué et relayé par le Collectif. Il faut dire que là, l’occase était bonne. Ca rentrait pile dans leurs cordes! Ca ne me choque absolument pas à ce niveau… Bien au contraire… Puisque ça apportait de l’eau à leur moulin.

      Concernant ta judicieuse remarque des islamistes et des catholiques qui font front commun contre les « modérés »… Ta remarque est des plus intéressantes… et même passionante. Mais je pense sincerrement que là, tu fais fausse route. Il ne s’agit pas d’un combat entre « modérés » et « intégristes ». C’est bien plus compliqué que ça. Il y a un point commun entre les catholiques, les musulmans et les juifs: la croyance en un dieu unique et trenscendant. Je ne suis pas certain que les « artistes » anti-religieux aient cette conception du divin. Je crois même que c’est le contraire, et je crois même que c’est le cas de Marduk, mais également Dimmu Borgir, Craddle of Filth, Behemoth, Taake (pour ne citer que quelques noms bien connus). Ces gens ne croient pas en un dieu transcendant… Peut être l’as tu déjà lu, mais je t’invite à lire l’ouvrage du Père Verlinde : « Les impostures anti-chrétiennes »… Ca a été une vraie révélation pour moi.
      Tu comprendras donc pourquoi un musulman ira défendre un catholique (et vis et versa d’ailleurs) sur les provocs du HF : parce qu’ils sont d’accord sur la conception du divin. Or le HF et beaucoup de groupes présents au HF viennent détruire cette conception.

    • Concernant Nokturnal Mortum :
      Ma « peur » face aux réactions plus ou moins laxistes envers l’idéologie de NeChrist a deux origines ; l’une est « musicale » ou du moins esthétique, si on peut dire, et l’autre est beaucoup plus terre à terre. Le premier point réside dans le fait que NeChrist est un des disques de black metal les plus fous que je connaisse (je le place presque au niveau de 666 International de Dodheimsgard, avec tout ce que cette comparaison a de singulier) ; il fait à la fois preuve d’un respect assez prononcé des canons du « true black » et d’éléments inattendus et hautement « blasphématoires » à l’encontre des codes du genre ; par exemple, les grands pontes de la seconde vague norvégienne auraient-ils accepté ce violon tzigane complètement incongru à la fin du premier titre ? Je me rends compte ici que je risque d’écrire ici tout le contenu de mon article en préparation sur le sujet, je vais essayer de ne pas trop en dévoiler et je t’y renverrais donc lorsque je l’aurai publié. Le nazisme est un degré de plus dans la folie de cet album, c’est un interdit de plus qui est franchi et pour une fois, ce n’est pas un morceau traitant de pangermanisme plus ou moins explicite : sur LE titre « nazi », ce sont des paroles antisémites et pro-blanches franchement caricaturales mises en musique sous forme de danse euphorique avec flûtes traditionnelles… mais le génie du disque, pour moi, c’est le fait que tous ces éléments concourent à en faire, avec du recul, le disque le plus irrespectueux envers le genre, le malmenant et le ridiculisant à tour de bras, mais ceci fait avec la meilleure bonne foi du monde. Le black metal est un genre tellement bancal qu’on peut le ridiculiser, le « trahir » dans ses fondements sans que personne ne le remarque, l’auteur du forfait en premier. C’est aussi un point intéressant je trouve.
      La deuxième raison est plus simple : je trouve cela extrêmement dangereux que des gens, en voulant d’abord nier au monde cette face sombre et un peu honteuse du black metal qu’est la tendance néo-nazie afin de défendre leur genre musical préféré (voir les reportages bidon de M6 d’il y a quelques années), arrivent à la nier à eux mêmes ; pour moi une telle idéologie, surtout exprimée d’une manière aussi crue, ne peut-être traitée par dessous la jambe : on accepte le plaisir un peu coupable qu’on a à l’écoute ou bien on ne l’écoute pas. Surtout que le néo-nazisme le plus abject est au coeur de ce disque en particulier (on ne parle pas par exemple des idées d’extrême gauche de Godspeed You Black Emperor qui, quoiqu’omniprésentes et incontournables, restent très évasivement suggérées). Considérer qu’on peut écouter une chanson nommée « The Call of Aryan Spirit » dont le refrain consiste à scander « Only White Race Power » en faisant abstraction de la dimension politique, c’est considérer que cette dimension politique est en elle-même insignifiante. Je n’oserais pas qualifier le nazisme d’insignifiant.

      Je m’arrête à la « matérialité du blasphème » comme tu dis car je traite le black metal avant tout comme une esthétique. Les tenants et aboutissants des musiciens et des auditeurs m’intéresse peu, à vrai dire. D’un point de vue esthétique, le black metal est la mise en musique d’une forme de satanisme puéril, immature, peu argumenté et basé sur des images stéréotypées (et ce ne sont pas les textes en grec et latin et les pseudo exégèses tarabiscotées de Deathspell Omega et autres groupes d' »orthodox black metal » qui me feront croire le contraire, c’est juste ajouter un peu de savoir et beaucoup de pédantisme à une idée de base qui, pour moi, reste inchangée). Je le considère comme tel parce que c’est là son discours. Je peux chercher à voir ce que tel ou tel groupe veut signifier dans le fond ; n’étant pas là pour convaincre quelqu’un qu’il s’agit d’un genre plus positif qu’on veut le croire ou pour psychanalyser les musiciens et les fans de black metal, ça m’intéresse peu de savoir ce que cela révèle sur leur inconscient (autrement dit : je ne me place pas dans la position du chrétien comme toi). C’est sciemment que je ne m’occupe pas de cet aspect. Je m’occupe plutôt de la cohérence d’une esthétique que du bien être des gens qui gravitent autour.

      Quelque part, je suis plus en accord avec la réaction de Marduk qu’avec aucune autre. Les membres des premiers groupes de black metal auraient certainement été fiers d’être montrés du doigt par des associations chrétiennes et accusés de pervertir la société ou transmettre une parole satanique. Ce que je déplore dans l’interview que j’ai vu, c’étaient les personnes choisies : côté metal, le chanteur de Loudblast, un gros nounours ayant eu une éducation catholique qui ne semble pas l’avoir vraiment traumatisé et côté catho, les stars des curés écouteurs de metal et un représentant caricatural des familles catholiques traditionalistes avec raie sur le côté, polo bleu pâle et lunettes rondes. Langue de bois, fausse entente, même quelques négations choquantes (un des ecclésiastiques prétend ne pas voir de symbole satanique sur le t-shirt de Watain du chanteur de Loudblast, orné d’une croix renversée surmontée d’un trident). Pour moi, le dialogue de sourds est plutôt dans ces faux accords arrangés entre les parts les plus souples de chaque côté, présentant les plus extrêmes comme des minorités, ce qu’ils ne sont pas. Cela ne calme qu’une partie de l’opinion publique et il y en a évidemment toujours pour crier (légitimement) au mensonge, en brandissant des kilomètres d’imagerie satanique accablante. Le metal extrême est un genre violent, avec ce que ça suppose de dangerosité, de risque et surtout d’impossibilité d’accord avec certaines idéologies. Le metal extrême ne peut avoir l’approbation de tous sans perdre, plus encore que son identité, sa cohérence (combien de fois ai-je du répondre à des gens qui demandaient du « black metal non violent » ? mais où va-t-on ?). Que resterait-il d’un bonbon duquel on aurait supprimé tout le sucre et les colorants afin qu’il soit bon pour la santé ? Ou d’un film pornographique auquel on aurait retiré toutes les scènes de cul pour qu’il puisse passer sur une chaîne publique à une heure de forte audience ?

      Les réactions très hostiles des différents groupes catholiques envers ces groupes jouent leur jeu, en se conduisant comme des reliquats de l’Inquisition, mais quelque part, leur acharnement finit par donner au black metal une image de martyre, arrivant à le faire défendre par des gens qui lui sont totalement étrangers (et qui, en toute logique, devraient donc être repoussés et horrifiés par cette musique diabolique, si on suit sa logique), au nom de la liberté d’expression, notion que le black metal s’est toujours plus ou moins appliqué à piétiner. La liberté d’expression au secours du black metal, c’est bien la meilleure. Je pense que, pour ce qu’on pourrait appeler un « black metalleux intègre » (c’est à dire cohérent dans sa démarche jusqu’au-boutiste), cette situation d' »entraide » est bien pire que la condamnation par l’Eglise. Je sais que mon propos peu sembler un peu extrême et encore une fois je parle au nom de la cohérence de l’esthétique du black metal, mais je dirais presque que s’il y a dialogue, il n’y a plus vraiment de black metal (teigneux, irréfléchi et ne ratant pas une occasion de se faire détester par un maximum de gens qu’il qualifiera de « bien pensants »).

      • « Surtout que le néo-nazisme le plus abject est au coeur de ce disque en particulier (on ne parle pas par exemple des idées d’extrême gauche de Godspeed You Black Emperor qui, quoiqu’omniprésentes et incontournables, restent très évasivement suggérées). Considérer qu’on peut écouter une chanson nommée « The Call of Aryan Spirit » dont le refrain consiste à scander « Only White Race Power » en faisant abstraction de la dimension politique, c’est considérer que cette dimension politique est en elle-même insignifiante. Je n’oserais pas qualifier le nazisme d’insignifiant. »

        2 réactions rapides sur Nokturnal Mortum:

        1) que certains black metalleux , y compris de la première heure, se soient réclamés du nazisme, ou en soient devenus des doctrinaires importants, cela est indiscutable. Que le nazisme occuppe une place suffisamment significative dans la génèse du black metal au point que tu enviennes à donner tort à ceux qui minimisent sa place dans ce courant musical, cela me parait beaucoup plus contestable, et en fait beaucoup plus dangereux à soutenir que ce que tu dénonces.

        D’une part, tous les propos rappelant que seule une minorité, même des « fondateurs » , a milité au sein de ce courant ou s’en est revendiqué sincèrement, que le NSBM est ostracisé dan sla scène black metal au point d’avoir dû mettre en place ses réseaux parallèles pour se produire et pour se distribuer, qu’une large majorité de black metallleux est hostile à ce courant et que la plupart des observateurs des « droites radiclaes  » estiment que les tentatives d’entrisme idéologiques de l’extreme droit au sein du black metal, ainsi que d’autres courants du metal extrêmes, ont globvalement échoué, ne me paraissent pas tenir du déni, mais au contraire de l’état de fait.

        En second lieu, et sur la question plus précisément des groupes qui se revendiquent effectivement du néo nazisme, et sans sous estimer les horreurs liées au nazisme, je pense qu’il est beaucoup plus dangereux de le mythifier, de le sacraliser, de grossir sa dimension de « mal absolu », que de simplement le condamner tout en reconnaisant parallèlement la qualité éventuelle d’oeuvres qui ont pu en être inspirées. Rappeler qu’Hitler était aussi un homme, qu’il n’était pas que le diable, est quelque chose qui ne me déplaissait pas dans les paroles « Hitler was a sensitive man » du groupe de grindcore Anal Cunt, même si je ne suis pas fan de certaines des paroles de cette chanson. A vrai dire, je les avais montrées il y a un an et demi à une juive orthodoxe, sur un forum, qui m’avait dit qu’elle n’y voyait rien de choquant, à part la phrase « he was concerned about overspopulation », et qu’elle ne comprenait pas cette volonté d’en faire une sorte de mythe intouchable. Anal Cunt n’a rien à voir avec Nokturnal Mortum, certes, mais lorsque tu insiste s sur le caractère extrême, profondément inhumain du nazisme, bien loin à mon avis de préserver une forme de prise de conscience historique, tu gommes au fond cette « banalité du mal » qui en est l’un des aspects les plus monstrueux, et qu’Hannah Arendt et d’autres ont observé, pour préserver tout ce qui en lui est finalement séduisants tant pour certains de ses détracteurs que ses partisans: cette espèce de parfun d’interdit, de mal ulime, qui à mon avis est pour beaucoup plus dans son influence sur l’imagerie et les textes de certains groupes que la doctrine politique elle-même. Et en ce sens, tu joues à mon avis davantage avec le feu que tous ceux qui font davantage mémoire du « génie » musical de NM que des thèses qui l’inspirent.

        2) Si on se situe plus généralement dans l’histoire de l’art et des idées, le black metal est loin d’être ile seul a avoir vu certaines de ses oeuvres marquantes nées du nazisme. Lovecrafty a eu une influence profonde sur la littérature fantastique américaine, jusqu’à maintenant. Il était sympathisant nazi, à un niveau vraisemblablement encore plus profond que NM. Doit-on considérer que tous les romanciers ou cinéastes qui ont repris à leur compte son influence, que tous les lecteurs et critiques qui ont loué son génie littéraire, indépendamment de son engagement, sont des irresponsables qui ont aseptisé son talent tout en banalisant ses thèses? Carl Scmitt était un des philosophes officiels du nazisme. Tous les universitaires qui recommencent à l’enseigner, pour ses réels apports à la philosophie du droit et à la philosophie politique, sont-ils des promoteurs du nazisme en puissance? Parce que le nazisme a pu jouer un rôle moteur dans l’inspiration de NM doit-on pour autant y revenir sans cesse lorsqu’on l’apprécie musicalement, comme si la dimension esthétique était absolument indissociable du discours de l’artiste (elle n’en est pas complètement dissociable, mais est-elle pour autant la même chose?)? Il ne me parait pas sûr qu’il soit vraiment responsable de rappeler, à chaque fois qu’un nazi fait quelque chose de bien, qu »attention, il était un nazi, que c’est vraiment le mal etc. Car un nazi, même Hitler, et malgré le caractère inexcusable de ses crimes, n’est jamais uniquement un nazi, mais aussi un homme. Un homme qui a commis des actes monstrueux, certes, mais quand même un homme, pas un monstre. Et en tant qu’homme, capable de fulgurances pouvant être appréciées par tous, y compris dans l’expression de son nazisme, indépendamment des conséquences doctrinales de ce dernier. On parle souvent du risque de banaliser le nazisme, mais je pense qu’à force de trop vouloir l’absolutiser, on finit par le rendre séduisant. Et que savoir dire qu’on peut apprécier la musique de NM sans apprécier ses paroles, c’est aussi savoir faire la part des choses et le remettre à sa juste place, celle de la banalité du mal, et non de sa grandeur (et le black metal ne voue un culte au mal qu’en tant qu’il est grand, et non banal). Et à l’inverse, si nous les réduisons au caractère inhumain de leur idéologie, si nous les déhumanisons nous mêmes complètement dans notre discours, ne devenons-nous pas les complices tacites de leur quête du mal, ne les enfermons-nous pas dans cet unique horizon?

        « Pour moi, le dialogue de sourds est plutôt dans ces faux accords arrangés entre les parts les plus souples de chaque côté, présentant les plus extrêmes comme des minorités, ce qu’ils ne sont pas. »

        Rien n’est moins sûr. Ce n’est pas parce que de nombreux black metalleux tiennent un discours extrême que derrière ils joignent la pensée à la parole. Qu’il y ait de vrais tarés dans le black, y compris dans ses groupes les plus iconiques, c’est certains, mais j’ai bien l’impression que deriière le discours TRVE de la plupart, il y a une pensée assez banale et une vie plutôt rangée.

        « Le metal extrême est un genre violent, avec ce que ça suppose de dangerosité, de risque et surtout d’impossibilité d’accord avec certaines idéologies. Le metal extrême ne peut avoir l’approbation de tous sans perdre, plus encore que son identité, sa cohérence (combien de fois ai-je du répondre à des gens qui demandaient du « black metal non violent » ? mais où va-t-on ?). Que resterait-il d’un bonbon duquel on aurait supprimé tout le sucre et les colorants afin qu’il soit bon pour la santé ? Ou d’un film pornographique auquel on aurait retiré toutes les scènes de cul pour qu’il puisse passer sur une chaîne publique à une heure de forte audience ? »

        Ca ne devrait pas être pour t’étonner, mais je suis en désaccord total avec cette analyse:

        – Parce qu’une musique est toujours plus que son origine et sa cohérence. Que la tension entre l’évolution historique du black metal vers différents sous registres, et l’aspiration de beaucoup de ses représentants à une forme de fidélité aux origines soit l’une de ses caractéristiques les plus intéressantes, j’en conviens, mais ce n’est pas parce qu’un élément nouveau vient déséquilibrer cette « cohérence » que son apport n’a pas de légitimité ou d’intérêt.

        -Parce que je crois qu’un musicien ne met pas seulement ses opinions religieuses et politiques dans son inspiration, mais toute son humanité. Et que même un néo nazi ou un sataniste peut exprimer des interrogations digens de considération, indépendamment de ses opinions politiques ou religieuses inacceptables en elles-mêmes, parce qu’une fois encore personne n’est uniquement sataniste ou néo nazis, mais que même les prises de positions les plus graves peuvent être sous tendues par des questions communes à tous. Ce qui explique que par dela le contexte en partie criminel qui l’a vu naitre, le black metal a pu toucher des milliers de personnes, qui, quand bien même elles donneraient leur assentiment verbal à certains discours choquants, ne sont ni des criminels, ni même des personnes particulièrement inclinées aiu mal. Car le black metal, au dela de la fascination pour le mal, est porteur d’interrogations sur la souffrance, le désespoir, l’espérance, qui sont valables pour tous. Ce n’est pas faire de la « psychannalyse » ou s’interroger sur l’inconscient des musiciens que de le dire, mais simplement reconnaitre que personne n’est nazi ou sataniste par pure fascination pour le mal, mais que ces idéologies peuvent être de mauvaises réponses à de bonnes questions, et que l’esthétique du black est aussi porteuse de ces questions, et souvent consciemment. Vouloir préserver et garder au centre à tout prix cet aspect de revendication du mal dans son esthétique, ce n’est pas tant être lucide que le sacraliser, le grandir, accentuer son pouvoir de séduction. Et dire en somme que le black metal est irrécuppérable, que les « true black metalleux » n’ont rien de bon dans leur démarche. En tant que chrétien, je m’inscris en faux contre cette vision, et préfère chercher inlassablement toute trace d’humanité (à mon avis irréductible même chez les pires monstres, et tous les black metalleux ne sont pas des monstres, loin de là) dans cette musique.

        – Parce que tu sembles opposer dialogue avec le christianisme et expression de la viloence. Il y a de la violence dans la foi, et dans le cheminement spirituel d’un chrétien. Il y a aussi de la violence dans la tradition artistique chrétienne. Que cette vilolence soit différente de celle des pionniers du black, c’est vrai. Que leur mise en rapport ne puisse être féconde, je pense que c’est faux. Pour faire une analogie un peu lointaine, le théâtre à ses débuts était viscéralement viloent, au point d’être très sévértement condamné par certains Pères de l’Eglise, Saint Augustin en tête. Jusqu’au XVIIème siècle, il était majoritairement populaire, violent, et joué dans des lieux très mal fâmés. pourtant, qui nierait aujourd’hui , qu’il n’y a pas eu une plus value à sa « cohérence esthétique » apportée par le théâtre chrétien? Cela a eu des conséquences d’ordre esthétiques, c’est sûr, mais peut-on dire que cela a nuit à son identité, ou au contraire que cela a fait grandir celle-ci?

        – De fait, IL Y A du black metal chrétien. On peut ne pas en être fan. Je trouve personnellement qu’on y trouve aussi de bons groupes (Antestor, Lengsel, Slechtvalk, Drottnar…). Mais même en supposant qu’il lui reste à s’appropier et à digérer l’apport du black metal pour forger ses propres codes esthétiques, pourquoi condamner a priori la démarche de ces musiqiens, ne pas les laisser nous surprendre. Trop souvent, on dépeint l’unblack metal comme une sorte d’asseptisation commerciale du black metal (alors qu’il est encore plus underground), comme si aucun black metalleux chrétien ne pouvait canaliser dans son coeur une viloence polus grande que celle de la plupart des black metalleux, ou faire preuve d’autant de gnéie dans l’expression de la tristesse, de la souffrance… Qu’en savez-vous tous? N’y a t-il pas là une forme de confiscation de la parole d’autrui qui est à la fois prématurée et finalement, arrogante? (d’autant, mais je le déveloperai dans mon prochain billet sur l’unblack, qui sera ma prochaine publication ou celle d’après, mais je ne suis pas loin de penser que la réaction qu’est l’unblack était appelé dès l’origine par cette radicalité dans l’antichristianisme qui a fait naitre le black, qu’il ne pouvait y avoir de black sans naissance peu après de l’unblack, du fait même de ce qu’est le black et des questions qu’il soulève)

        – Tu dis qu’un black metal qui ne serait plus tout ce que Marduk défend ne serait plus du black metal tel qu’il est né. Franchement, et alors? on voit bien que même indépendamment du christianisme, le black metal a grandement évolué, dans ses thématiques, dans les imaginaires auxquels il fait appel, et dans ses sous registres musicaux. Est-ce que cela est vraiment un problème? Le black metal n’est plus du death, le heavy n’est plus du rock… Et alors? Franchement, que l’immaturité de certains de ses fondateurs ait pu contribuer à son exthétique, que marduk soit au plus proche de l’idéologie qui a donné forme à son esthétique, c’est possible, mais cela doit il interdire des approches différentes, voire tenter des réponses opposées aux questions que se sont posés les premiers black metalleux sur Dieu, la nature, la souffrance, … Le respect des origines, qui fait d’ailleurs l’objetde témoignages complètement contradictoires de la part des anciens de l’inner circle, est-il si important que l’on doivent s’interdire toute confrontation paradoxale? Ce serait peut-être différent esthétiquement, mais le sens de l’art est bien de créer, non, pas de rester rivé sur un modèle à tout prix…?

  5. Toutes mes excuses cela dit pour le ton agressif de mon précédent commentaire, rédigé assez tard dans la nuit. Tu as touché un point sensible chez moi, mais ton point de vue est intéressant et me permet de progresser…

    • Pas de problème, c’est un plaisir de discuter avec un avis contraire et argumenté. Maintenant que j’ai un peu forcé le trait, à moi d’adoucir quelque peu mon propos 🙂

      Sur le black metal et le nazisme :
      Le coeur de l’imagerie du black metal satanique résulte d’une incompréhension du caractère humoristique du satanisme de Venom et autres et donc d’une prise au sérieux de ce qui n’était qu’une sorte de grosse blague potache. Le traitement du nazisme est un peu analogue : l’Inner Black Circle s’en réclamait au même titre que les autres dictatures (cf une interview rapportée dans le fameux Lords of Chaos de Michael Moynihan dans laquelle Euronymous ou Varg, je ne sais plus lequel des deux, déclare soutenir « Hitler, Staline, Ceaucescu, en fait toutes sortes de dictatures »), comme un élément de plus vers le mal absolu (comme tu le soulignes), le nazisme étant, dans la vision populaire, une sorte de Mal Absolu. D’ailleurs, outre le fameux médaillon « Norsk Arisk Black Metal » sur Transylvanian Hunger et quelques croix gammées rondes sur des vieilles démos de Burzum, il n’y a à proprement parler aucun élément de NSBM dans ces groupes. La récupération de l’idéologie nazie par les groupes de black metal, en particulier en Europe de l’Est, va pour moi au delà de cette simple fascination pour le nazisme en tant que mal absolu, il s’agit d’une acceptation des thèses du nazisme au premier degré et de fait, la chanson de NM sur NeChrist n’exprime pas la part la plus explicitement « maléfique » de la doctrine nazie. L’aspect intéressant de NeChrist est qu’il met à bas la dimension vaguement cryptique de pas mal de groupes affiliés au mouvement NSBM parce qu’ils jouent avec des symboles ambigus aux multiples significations (swastika, terme « aryen », pangermanisme, runes, évocation d’évènements historiques controversés, régionalisme ou nationalisme, etc) en exprimant, lui, un néo-nazisme caricatural composé des éléments les moins ambigus (antisémitisme, white power) et finalement les moins liés aux connections imaginables entre ce mouvement et le black metal (aucun pangermanisme ni appui sur le côté « mal absolu »). Comme pour saper les intentions de ceux qui veulent défendre ces groupes en criant à l’amalgame dès qu’on pointe du doigt un groupe qui a laissé traîner une rune controversée ?
      Alors bien sûr, le NSBM est une minorité, mais il n’est pas, comme on veut souvent nous le faire croire, une minorité non-représentative, son principe de prise au sérieux de quelque chose qui ne l’était pas à la base est dans la continuité de l’évolution générale du black metal ; le NSBM est donc une sous-branche parfaitement logique.
      Ensuite, je suis le premier à ne pas mythifier le nazisme, à tenter de décrypter ses mécanismes internes plutôt que se focaliser sur ses aspects les plus « spectaculaires ». C’est aussi le meilleur moyen, je pense, de prévenir un « futur nazisme » (en ce sens, par exemple la considération manifeste du peuple comme une simple donnée statistique par le gouvernement français dans l’affaire des expulsions de gitans l’année dernière est beaucoup plus préoccupante que quelques bandes de désaxés relativement isolés qui vont taguer des croix gammées sur les tombes d’un cimetière juif). Rappeler qu’Hitler était un être humain rappelle également que cela s’est passé dans la réalité. Cependant, ce n’est pas tellement le sujet : le problème des chroniques de NM est plutôt le simple passage sous silence de cette idéologie. Malgré le fait qu’elle était absolument humaine, la revendiquer aujourd’hui est tout de même un acte suffisamment important pour être traité et pas simplement ignoré parce qu’on est en désaccord avec. Ceci est, d’habitude, juste quelque chose ayant attrait à l’approche personnelle et qui ne me préoccupe pas. Mais dans le cas de NeChrist, cette revendication a un impact sur le résultat esthétique de l’oeuvre ; le passer sous silence part du principe que black metal et idéologie n’ont rien à voir, ce qui cette fois est véritablement faux. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut les dissocier en tant qu’auditeur et à titre de perception personnelle de l’oeuvre, mais dire que catégoriquement ça n’a aucun lien est la négation d’une des dimensions esthétiques de l’oeuvre. C’est comme dire que Death In June fait de jolies ballades sans souligner le fait que les paroles disent « All Pigs Must Die » et donc sans s’interroger sur : pourquoi ces paroles sur cette musique ? Et donc, pourquoi ces paroles ouvertement néo-nazies sur la chanson la plus enjouée de NeChrist ? Il y a une sacrée problématique. Sous prétexte de non-adhérence à l’idéologie nazie, personne ne se pose même la question. C’est surtout cela que je condamne, cette négation absolue étant pour moi un une manière de faire l’impasse sur le sujet, de le reléguer au rang des choses-dont-on-ne-doit-pas-parler, au même titre qu’une mystification.
      Je suis d’accord avec le fait de ne pas condamner une oeuvre ou un auteur parce qu’il avait des sympathies avec le nazisme, mais je comparerais plutôt Lovecraft à Burzum : une production artistique réalisée par un sympathisant nazi notoire, mais ne contenant en elle-même aucune revendication de cette idéologie, ou bien juste sous forme d’allusions, qui sont d’ailleurs plus des signes des différents éléments de la personnalité de l’auteur qui l’ont conduit à cette sympathie que de vils propos nazis volontairement camouflés (pour les plus visibles, une peur manifeste de l’étranger et une certaine obsession pour le principe de « race dégénérée » chez Lovecraft et un très fort pangermanisme chez Varg).

      Sur le black metal et les tendances progressistes :
      Je ne dis pas qu’un black metal enrichi d’éléments nouveaux n’a pas de légitimité ou d’intérêt. Moi même, je déteste Marduk que je trouve plat et sans intérêt et j’apprécie Enslaved, d’autant plus lorsque leurs éléments de rock progressif sont nombreux (le dernier est très bon d’ailleurs). Mais les groupes qui pratiquent ce genre de black metal progressiste et les gens qui l’écoutent doivent cependant considérer la spécificité de ce qu’ils font. Cela m’agace lorsque je lis de nombreuses personnes qui se félicitent de l’évolution du genre, comme si les premiers groupes avaient fait des erreurs qu’heureusement, de bons musiciens (voire eux-mêmes) auront corrigé par la suite, reléguant aux oubliettes ces essais infructueux ; c’est le cas, d’une certaine manière, mais ces erreurs ont forgé une esthétique à part entière, même si bancale et pleine de contradictions, sur laquelle se basent malgré tout les progressistes. Un vieux Darkthrone se tient parce qu’il est un mélange dégueulasse d’élitisme et d’amateurisme total. Mais il est vrai que si on considère que ces groupes et fans progressistes ont tort, la « nouvelle scène » que j’évoque dans mon premier commentaire et en général sur mon blog n’a finalement pas tant raison car en décortiquant les bases du black metal, elle le « conceptualise » et donc le « trahit » ; j’ai moi-même tort de l’aborder « musicologiquement », sans parler de toi qui lui propose une approche chrétienne ! Non, le black metal ne peut rester un élément figé dans le temps, comme toute esthétique il est finalement voué soit à évoluer contre son gré soit à s’éteindre, mais qui le fera évoluer doit être conscient qu’il le fait en contradiction avec le propos de base ; il ne s’agit pas de pop dans laquelle l’évolution est la bienvenue mais d’un genre de musique particulier dont les fondements s’y opposent. Je trouve cette remarque très importante, au contraire de certains qui considéreront cela comme un détail peu digne d’intérêt. Faire évoluer quelque chose de figé par essence donne une dimension toute particulière à cette démarche : le faire avec le black metal est un challenge bien plus risqué qu’avec la pop. Chacun est libre de faire ce qu’il veut, de créer avec ce qu’il veut, mais il faut savoir que le black metal soulèvera plus de problèmes que la moyenne lorsqu’il sera question de dialogue, d’ouverture ou de progressisme et cela doit être considéré comme un élément pertinent, non juste comme un défaut à éliminer.

      Je crois cependant que je souffre d’une certaine désillusion envers le black metal : pour moi, sa violence est brute et directe et ne peut être transcendée comme tu sembles le croire. Les oeuvres d’arts chrétiennes exprimant une certaine violence, qui sont extrêmement nombreuses et souvent très fortes, ne font jamais preuve de complaisance (au contraire, on peut presque croire que cette violence ne fait que renforcer l’absence de complaisance), la violence vise à être transcendée (je n’entrerais pas dans les détails de pourquoi la violence dans l’art chrétien, je serais vite perdu). Tel ou tel disque de black metal exprime brutalement la violence sans autre arrière pensée que le mal et la destruction. Alors bien sûr, d’une part, il s’agit peut-être d’une manifestation de mal être des auteurs et d’autre part dans beaucoup de cas, une fois le disque enregistré, les protagonistes ôtent leur maquillage, rentre chez eux et s’assoient devant leur télé, mais le produit est tout de même là. Être auditeur de black metal, pour moi, c’est aussi jouer le jeu, prendre le produit comme tel et avoir la naïveté de croire que c’est vrai. C’est également pour cela que je n’arrive pas à apprécier un groupe de black metal chrétien ; le black metal est pour moi une incitation à la « non-réflexion », à la régression volontaire (qui est également le propos central du rock’n’roll primitif), un principe qui, je pense, va à l’encontre du principe de la religion chrétienne (je fais partie de ces gens qui croient encore que la religion sert à l’élévation). Je ne comprends pas comment on peut exprimer la foi chrétienne à travers un déchaînement de violence gratuite, de hurlements, de batterie marteau piqueur et de guitares sur-saturées, grimé comme un mort-vivant. Il y a une contradiction de base pour moi.

  6. Tant de choses à dire et il est si tard et les deux bretteurs en présence ont tellement plus réfléchi au sujet que moi… 😛

    Il y a un point récurrent de ton discours, Manu, sur lequel je n’arrive pas à me décider. Tu prêtes au black metal (ou aux « arts extrêmes » au sens large, d’ailleurs) une fonction expressive de la souffrance, de la colère, bref des frustrations et émotions négatives inhérentes à la nature humaine, et tu te sers de cette fonction pour légitimer, en quelque sorte, l’approche unblack. Jusque là je te suis, mais j’ai plus de mal quand tu te mets à parler de rechercher des appels à l’aide plus ou moins inconscients dans ce genre musical. Non pas parce que lesdits appels ne seraient pas présents, au moins pour une partie des groupes et musiciens concernés – je vois difficilement comment comprendre le clip de « Sociopath » de Lucifugum autrement, par exemple – mais plutôt parce qu’une telle approche casse complètement l’esthétique qui, à mon sens, fait tout le plaisir de cette musique. Appeler à l’aide, c’est admettre son impuissance, c’est se tourner vers l’extérieur dans une attitude passive (en attente d’un changement exogène du système que l’on renie). L’inverse exact de la symbolique BM, qui est entièrement focalisée sur la destruction de l’environnement que le musicien conspue (ou dit qu’il conspue).

    Je crois que cela rejoint ce que dit Deneb-tala ci-dessus : « Être auditeur de black metal, pour moi, c’est aussi jouer le jeu, prendre le produit comme tel et avoir la naïveté de croire que c’est vrai. » Si l’on se met à rechercher le sous-discours, le type concret avec un nom civil qui ne finit pas en « -shoggoth », celui qui bosse pour payer ses factures et qui n’en peut plus d’être harcelé par son patron/son ex névrotique/sa mère castratrice, l’image jouissive du blackmétaleux affranchi de toute règle de cohérence élémentaire et qui hurle une haine parfaitement gratuite (dans le sens : sans aucun motif particulier) s’affaisse. Pour profiter du black metal, j’ai besoin de me mettre à croire, pendant un temps, que le type que j’entends est sérieux et croit dur comme fer à ce qu’il dit, que la méchanceté bête et directe (tous morts, boum, point final) domine aussi son subconscient. Sinon, il ne peut pas me faire peur. Sinon, il n’est plus un funambule qui tient au-dessus d’un vide absurde sur un fil tendu entre le sérieux et la pitrerie, ou alors le filet de sécurité est 30 centimètres sous ses pieds. En un mot, il n’est plus extraordinaire.

    Peut-être est-ce pour ça que j’ai moi aussi du mal à croire au unblack metal. Un black metal créateur ? Un black metal qui reconnaît qu’il exprime la souffrance intérieure de son auteur – et, du même coup, l’humanité élémentaire de celui-ci ? Un black metal qui ne reposerait plus sur cette contradiction élémentaire de vouloir tout foutre en l’air, partout, sans arrêt, sans raison ? Ce n’est pas une trahison, ni rien de ce genre. C’est juste ennuyeux…

    • « Appeler à l’aide, c’est admettre son impuissance, c’est se tourner vers l’extérieur dans une attitude passive (en attente d’un changement exogène du système que l’on renie). L’inverse exact de la symbolique BM, qui est entièrement focalisée sur la destruction de l’environnement que le musicien conspue (ou dit qu’il conspue). »

      Je n’opposerais pas de manière aussi radicale appel à l’aide et destruction: le suicide, l’une des formes de destructions les plus radicales qui soit, est aussi souvent l’expression d’un appel à l’aide (quoique effectivement cette forme particulière de destruction est enracinée dans la reconnaissance de l’impuissance). De manière plus générale, cette explosion de destruction et de volonté de puissance du black metal, cette sortie de la réalité qu’il proposoe, n’est ce pas là une forme de revanche contre cette réalité terne et qui nous rend impuissants, une forme de ressentiment (même si effectivement chez beaucoup ils reste à un niveau ludique relativement maitrisé)? Une manière d’admettre son décalage avec le monde…

      « Si l’on se met à rechercher le sous-discours, le type concret avec un nom civil qui ne finit pas en « -shoggoth », celui qui bosse pour payer ses factures et qui n’en peut plus d’être harcelé par son patron/son ex névrotique/sa mère castratrice, l’image jouissive du blackmétaleux affranchi de toute règle de cohérence élémentaire et qui hurle une haine parfaitement gratuite (dans le sens : sans aucun motif particulier) s’affaisse. Pour profiter du black metal, j’ai besoin de me mettre à croire, pendant un temps, que le type que j’entends est sérieux et croit dur comme fer à ce qu’il dit, que la méchanceté bête et directe (tous morts, boum, point final) domine aussi son subconscient. Sinon, il ne peut pas me faire peur. Sinon, il n’est plus un funambule qui tient au-dessus d’un vide absurde sur un fil tendu entre le sérieux et la pitrerie, ou alors le filet de sécurité est 30 centimètres sous ses pieds. En un mot, il n’est plus extraordinaire. »

      Je suis conscient du fait que tout le monde ne va pas chercher la même chose dans le black metal, et que les questions que je mets en exergue, dans ma perspective qui n’est pas à prétention exhaustive, mais à finalité chrétienne, ne parleront pas à tout le monde. Néanmoins, je pense que chez certains black metalleux, ce désir de sérieux et de la recherche d’une sorte d’absolu, non seulement artistique, mais métaphysique, voire religieux, existe et fortement. C’est vrai pour beaucoup de black metalleux chrétiens (quoique pas tous, certains écoutent ou jouent du black effectivement pour se défouler) et aussi, de l’autre côté du spectre, pour ceux qui sont fascinés par les religions recomposées et l’occultisme…

  7. Je pense qu’il y aun petit malentendu sur ce que j’entends par « black metal chrétien ». J’y consacrerai prochainement un billet à part entière, probablement d’ici la mi-novembre, mais je vais donner dès maintenant quelques éclaircissements très rapides.

    En premier lieu, quand je parle de black metal « chrétien », je ne l’entends pas au sens où l’on peut dire que Glorious est de la pop chrétienne, ou même que HB, Stryper ou Theocracy sont du metal chrétien. Le black metal, en tant que support musical, ne permet pas de manifester toute la Gloire de la Résurrection dans toute sa plénitude et son achèvement. C’est en ce sens que j’écris plus haut qu’on ne peut pas faire d’alleluia black metal. Le black metal, précisément en ce sens que sa quête de la violence et du désespoir à l’état pur est aporétique, qu’elle ne débouche certes pas sur la révélation pleine et entière d’une transcendance, mais qu’il échoue également à concrétiser cette négation absolue de Dieu cherchée par ses géniteurs, pose une question, celle de la possibilité de la conversion (et inversement celle de la possibilité de l’apostasie). Il n’y répond pas, il la pose juste. Et en ce sens, d’un point de vue chrétien, il est intrinsèquement limité et effectivement « impuissant ». C’est pourquoi personnellement je n’écoute pas que du black metal, mais j’alterne avec des épisodes découte de heavy metal, de power metal, de metal symphonique, de msuique proprement religieuse même, toutes beaucoup plus à même d’exprimer la joie pascale. C’est pourquoi également je concluais un précédent billet, qui m’avait servi de méditation l’an dernier lors du samedi saint, par la phrase suivante:

    « Et comme l’attente dans les ténèbres finit par céder place à la lumière, je vous laisse et vous souhaite une joyeuse Fête de Pâques! 🙂 » (https://innerlightofblackmetal.wordpress.com/2012/04/07/le-black-metal-chrtien-des-tnbres-de-la-transgression-aux-tnbres-de-lattente/)

    Pourtant, je défends cette quête d’un black metal chrétien pour les raisons suivantes:

    – D’une part parce que cette question est un fait historique, et est posée par de nombreuses personnes dans de nombreux pays, et quasiment depuis l’apparition du black metal en tant que telle. Des personnes aiment profondément cette musique, sont chrétiennes, luttent pour trouver une cohérence entre ces deux aspects de leur vie, et je pense que la moindre des choses vis à vis de ces témoignages est de poser cette question à fond.

    – D’autre part, du point de vue de mon expérience personnelle:j’ai commencé à écouter du black metal à l’âge de 18 ans (j’en ai 35 aujourd’hui) dans une période de révolte contre l’Eglise et le christianisme. A l’époque, j’étais profondément attiré par l’angle sataniste, au fond plus encore que par la musique elle-même. En fait, je voulais moi-même devenir sataniste, même si concrètement ça ne s’est jamaisfait. Je suis revenu définitivement dans l’Eglise, après un long et douloureux cheminement personnel, à 28 ans. A cette époque, je n’écoutais plus de msuique, mais vraiment plus du tout. Vers 31 ans, j’en ai conçu du regret, et ai recommencé à écouter du metal, en privilégiant son expression chrétienne. Ce que j’ai remarqué, c’est que bien que j’ai définitivement tourné la page de la révolte, et que l’aspect anti chrétien du black metal me parait aberrant, j’apprécie toujours la musique, et en fait davantage qu’avant, même si c’est par période alternée avec des périodes où j’écoute d’autres styles.Ma question est « pourquoi? ». Je ne dis pas que j’y ai pleinement répondu, mais c’est l’un des objectifs de ce blog d’y arriver.

    S’il est certain que je n’imagine pas que l’on passe du black metal même chrétien dans des rassemblements type JMJ ou FRAT comme on y passe du Glorious ou du Agapè, il m’a semblé cepndant distinguer trois compréhensions de ce terme « black metal chrétien », qui me paraissent légitime.

    1) D’un point de vue interne au black metal: le black metal ne peut exprimer la conversion en tant que telle, mais il en suggère la possibilité. Le fait qu’il y ait du black metal chrétien peut se concevoir comme un phare dans la nuit du black metal (d’où le titre de mon blog, même si c’est aussi une chanson des Beatles).Ce que les groupes de black metal chrétien rappellent, qu’on soit convaincu ou pas par l’adaptation du black metal à leur foi (en fait très diverse, comme je le montrerai dans mon billet) qu’ils proposent, c’est que même au plus profonde de la nuit, au plus profond de la révolte, la possibilité d’être touché par Dieu, la proposition de sa Grâce, demeure. Ce qui me parait exprimé de façon tout à fait géniale par l’intro de l’abum Hellig Usvart, de Horde: « A Church Bell Tolls Amidst the Frozen Nordic Winds ». Commel’indique ce titre, on entend les murmures d’un vent qu’on imagine souffler puissament sur les étendues désertiques de la Norvège, et au loin, la cloche d’une église. D’une manière différente, l’unique membre du groupe Elgibbor, qui était sataniste, drogué, alcoolique, s’est converti et abandonné quasi instantanément, et à vrai dire miraculeusement toutes ses addictions (et pour connaitre des personnes en proie à certaines, je sais que c’est loin d’être évident). Il ne faisait plus siennes cette souffrance et cette impuissance présentes dans le black metal. Pourtant il a éprouvé le besoin de rester dans le milieu du black metal, et a monter son groupe, non pas pour témoigner de sa propre impuissance, mais comme un témoignage qu’il a connu les sentiments exprimés par le black metal, et que pourtant il a trouvé une issue dans sa foi.

    2) D’un point de vue interne au christianisme, sans doute plus intellectuel que spirituel: le black metal, comme je l’ai souvent écrit, exprime le point de passage limite entre la négation la plus absolue de Dieu et la conversion, précisément parce qu’il est si limité et ontradictoire, que vouloir vivre pleinement la « philosophie black metal » mène soit à l’enfermement et à la folie, soit à essayer de briser ce cercle vicieux, en posant des limites ou en changeant son point de vue, entre autre, et de façon extrême, par la conversion. Et c’est intéressant d’un point de vue chrétien, et il ne me parait guère surprenant que certains groupes d’unblack, ainsi Antestor, par exemple avec son morceau Betrayed qui porte sur le suicide, se soient attachés à cette thématique. Il est certes évident que se focaliser sur cet aspects de la vie de foi, qui peut être aussi bien l’instant précédent la conversion, que celui où on endure l’attente de Dieu au plus profond des ténèbres d’une épreuve, peut mener à l’enfermement aussi sûrement que le « true black metal », si on oublie qu’il doit nécessairement s’effacer pour laisser place à la conversion, mieux exprimée sans doute par d’autres genres musicaux. Il est évident aussi que la « violence » de l’art chrétien est très différente de la violence du black metal, précisément parce qu’elle est moins complaisante, qu’elle est orientée vers un sens, mais c’est justement le choc de cette différence qui rend cette confrontation intéressante à mes yeux.

    3) Toujours d’un point de vue interne au christianisme, mais probablement plus spirituel, quoique plus diffus, parfois, la musique proprement chrétienne, orientée vers la joie, l’espérance et tout, peut enfermer et couper de la vue de foi elle-même. Parfois, dans certains rassemblements, dans certaines célébrations, l’accent mis sur cette joie peut paraitre un peu artificiel, détacher un peu du souvenir de toutes ces souffrances bien réelles, qui peuvent briser nettes notre foi si celle-ci est trop naïve et idéalisée. Parfoi, après un « temps fort  » chrétien, je ressens vraiment le besoin d’écouter du black metal, à la manière dont on tend en sens inverse un ressort pour le redresser.

    Enfin, il existe de nombreux (quoique pas très très très nombreux ) black metalleux chrétiens, qui chacun à leur manière, tentent de répondre à cette question que je me pose avec eux. Et même si il y a des exmeples de ratages criants, ainsi certains groupes dont le discours me ferait presque regretter celui des black metalleux plus traditionnels (http://www.lematin.ch/suisse/sortent-cd-black-metal-chretien-sioniste/story/21494875) ou ce cas récent d’un groupe d’unblack qui a brutalement retourné sa veste pour faire du black violemment anti chrétien (Ancient Plague, désormais renommé Litany of Scars), ce qui nous rappelle que ce point de passage exprimé par le black metal est dans les deux sens, vers la conversion, mais aussi vers l’apostasie, je choisis de faire confiance à la majorité d’entre eux pour me surprendre et apporter des réponses auxquelles je n’aurais pas pensé (ainsi l’un des morceaux les plus convaincants de Crimson Moonlight, tant musicalement qu’au niveau du texte, Thy Wilderness, réinterprète dans une perspective chrétienne, de manière très intéressante, l’exaltation de la nature et des paysages scandinaves présente chez de nombreux groupes de black).

    Je comprends que cette approche du black puisse paraitre « ennuyeuse » pour des personnes qui ne sont pas habitées par de telles questions. Mais force est de reconnaitre qu’elle ne l’est pas pour tous (et de même, il y a aussi des personnes, même bien disposées, que le black metal en général ennuie profondément)…

  8. Pour éviter de trop flooder ce sujet , dédié davantge aux relations entre black metal, chrsitianisme et art contemporain qu’à la question de l’unblack (au cas notamment où Gwenn passerait pour répondre aux questions de Deneb-tala), et parce que cette question intéresse des personnes qui ne penseront pas forcément à lire les commentaires de ce billet, je vais publier lors de ma pause mon dernier commentaire sous forme de billet, pour pouvoir continuer en dessous cette discussion et laisser le fil de sicussion du présent billet aux questions touchant à l’art contemporain.

  9. […] « billet » n’en est pas vraiment un, mais est un copier-coller d’un commentaire que j’ai posté sous le précédent, en réponse à certaines objection qui m’étaient […]

  10. Quel dommage que dans ce billet ne soit faite aucune référence au surréalisme, à son esprit ( la machine à chavirer l’esprit selon les propres termes de André Breton), ni aux relations avec le monde de l’argent !
    C’est une lacune qu’il conviendrait de combler.

  11. […] de mes commentateurs, Aimfri,  m’objectait récemment l’argument suivant, très fort en […]

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