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Des satanistes au Nagaland?

Posted in Christianisme et culture, Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal with tags , , , , , , , , , , , , , , on 11 juillet 2013 by Darth Manu

Je viens de découvrir sur Facebook l’article suivant:

« Le développement du culte satanique dans le Nagaland, au nord est de l’Inde, inquiète considérablement les responsables religieux de cet Etat majoritairement chrétien. Le Nagaland et les Etats de Meghalaya et de Mizoram, ses voisins, sont les seuls à majorité chrétienne, alors que le pays compte 28 Etats et 7 territoires. Cette région du nord est de l’Inde a été évangélisée au XIXe siècle à l’époque de l’occupation britannique. Le Nagaland, peuplé par les Nagas, a été christianisé sous l’influence de missionnaires baptistes américains. 

Une mode chez les jeunes

Les églises chrétiennes locales estiment que de plus en plus de jeunes se tournent vers l’adoration de Satan et appellent à une prise de conscience. Ainsi le révérend Ben Dang Toshi Longkumer, le représentant au Nagaland de la Compagnie évangélique d’Inde s’inquiète : « l’adoration de Satan a considérablement changé le comportement et la vision du monde des jeunes, même si aucune activité criminelle n’a été rapportée pour le moment. » Selon les églises locales, la seule ville de Kohima, la capitale de Nagaland, compterait 3.000 adorateurs de Satan.

En avril dernier, elles avaient lancé pendant une semaine (du 24 au 30), une opération contre le satanisme baptisée « la Croisade de la transformation » : quatre pasteurs, 50 « conseillers spirituels », 160 « guerriers prieurs », et plus de 600 volontaires de différentes Eglises et de l’université biblique de Kohima sont allés dans les rues de la capitale pour sensibiliser les jeunes et les éloigner des groupes satanistes.

La croisade de la transformation

Khotuo Yaotsu, président du comité d’organisation de cette « croisade » déclarait à la presse que « 80% des adorateurs de Satan qui ont été délivrés de son emprise ont avoué avoir été attirés à lui par les jeux vidéo, comme DOTA (Defense Of the ancients) ou World of warcraft, tous deux jeux de rôle. La guerre que nous menons contre lui est plus intense que ce que nous pensions quelques années plus tôt. » Mais les résultats ont semblé favorables, puisque M. Yaotsu a rajouté que son organisation « prévoyait d’autres croisades pour l’ensemble de l’Etat du Nagaland. »

Aujourd’hui le problème reste posé pour les autorités ecclésiastiques. Le révérend Zotuo Kiewhuo, pasteur de l’église baptiste de Koinonia à Kohima, pense que le culte satanique se répand comme un « incendie sauvage » à cause de la crise d’identité que traverse la jeune population. Mais d’autres éléments sont à prendre en compte, comme la corruption endémique qui ronge l’Etat, ou encore la résurgence incessante des conflits tribaux. » (Fait religieux, « Inde : le satanisme se développe chez les jeunes du Nagaland »).

J’adore cet article: il fait état d’un « développement du culte satanique dans le Nagaland », mais sans indiquer quels phénomènes concrets, observables, mesurables, le mettent en évidence. S’agit-il de cultes déclarés et visibles, comme l’Eglise de Satan ou le Temple de Set (qui me paraissent très loin de progresser) dans d’autres pays? D’une hausse des faits divers liés à des pratiques sataniques et/ou occultes? De témoignages de « rescapés » de cultes secrets (à la manière des faux témoignages qui ont suscité une vague de panique aux Etats-Unis dans les années 1980)? D’une scène de black metal en pleine croissance? Du succès commercial de séries américaines fantastiques, genre Buffy?

Cet article ne nous dit rien dessus. « Les Eglises locales » avancent le chiffre de « 3.000 adorateurs de Satan ». Mais que font ces adorateurs de Satan, qu’est-ce qui les définiti qui justifie cette appellation? Ils payent une cotisation annuelle à l’Eglise de Satan? Ils violent des bébés? Ils achètent des cds de metal? Ils sont fans de jeux vidéos et de films d’horreur? Ils pratiquent la magie noire? Ils brûlent des églises? D’où vient ce chiffre de 3000? D’un sondage sur les pratiques religieuses? De sources policières sur des interpellations liées à l’occulte ou à l’hostilité contre les religions? Des chiffres de vente de World of warcraft ou de Vampire the Requiem? Des chiffres de fréquentation des concerts et festivals de metal? D’une estimation au doigt mouillé par telle ou telle association de chrétiens « concernés »?

Ces articles qui visent à « alerter », mais qui ne reposent sur aucun élément d’information sourcé et vérifié, et qui font appel à l’imagination et à la peur, si courants malheuresuement sur les sites chrétiens, toutes dénominations confondues, me fatiguent… Est-ce cela, servir la Vérité: agiter des épouvantails et répandre des rumeurs, sans se soucier de vérifier ni de prouver ses accusations? 😦

Pourtant, ce n’est pas comme si ces questions n’avaient jamais été posées. Cela fait des années qu’on trouve sans peine, tant sur le satanisme cultuel que sur l’imaginaire satanique (pour reprendre la distinction soutenue par Nicolas Walzer dans Satan profane: portrait d’une jeunesse enténébrée) de nombreuses études de niveau universitaire, qui démystifient ces phénomènes et sont majoritaires à conclure en faveur du caractère marginal du premier et à leur relative innocuité à grande échelle (en dépit de quelques affaires de meurtres au sein de micro-cultes éphémères, gravissimes en elles-mêmes, mais qui relèvent plus du fait divers que de la conspiration de masse).

Sur le satanisme, je recommande les lectures suivantes, qui ont toutes fortement contribuées à me faire une opinion:

– De Massimo Introvigne, pourtant un catholique proche des milieux traditionnalistes, Enquête sur le satanisme, qui est l’ouvrage qui m’a introduit à cet univers, et l’a considérablement dédramatisé à mes yeux, lorsque je l’ai lu en 1998, alors que j’étais khûbe à Fénelon:

Massimo Introvigne – Enquête sur le satanisme

– D’un collectif de chercheurs, dirigés par Olivier Bobineau, cette série d’études, plus récentes:

Le satanisme: quel danger pour la société?

– Du sociologue Nicolas Walzer, qui fait aussi partie des auteurs de l’ouvrage précédent:

Nicolas Walzer – Satan profane

– Le point de vue d’un « Révérend » de l’Eglise de Satan, qui m’a paru moins rigoureux que les précédents, mais qui dresse des parallèles intéressants entre l’histoire du rock et celle du (des) satanisme(s), et qui contient plusieurs interviews inédites d’acteurs de courants très divers du satanisme (y compris très hostiles à l’Eglise de Satan: cf. l’interview d’Euronymous, par exemple):

Gavin Baddeley – L’essor de Lucifer

Certains de mes lecteurs habituels vont s’empresser de me faire remarquer que je ne cite là que des ouvrages qui vont dans le sens d’une nette minoration de la dangerosité supposée du satanisme. Je répondrai qu’ils ont au moins en commun de s’appuyer sur des chiffres, des citations et des témoignages sourcés, qu’ils cherchent à distingeur les phénomènes (qu’est-ce que le metal? Qu’est que l’imaginaire fantastique? Quels sont les différents discours et les origines des différents cultes?) ce qui n’est pas nécessairement le cas d’ ouvrages qui entendent « alerter » contre le satanisme (ainsi le célèbre  rapport de la MIVILUDES qui semble mettre dans le même sac fans de Buffy et de jeux de rôles et authentiques membres de cultes satanistes). Qu’ils représentent une gamme de points de vue assez large pour s’initier: quoi de commun par exemple entre Massimo Introvigne, membre de l’Alliance catholique et admirateur de Jean Ousset, et Gavin Baddeley, journaliste de la presse rock spécialisée et membre de l’Eglise de Satan? Et enfin que quel que soit le mérite (ou le démérite) des thèses ,qu’ils défendent, ils fournissent tous des sources premières et des pistes bibliographiques abondantes, qui devraient donner aux lecteurs intéressés de tous bords des outils précieux pour se forger leur propre opinion.

Pour ma part, je reviendrai probablement à la fin des vacances d’été, dans une série d’articles, sur les mythes et les réalités liés au satanisme cultuel. En attendant, il me paraissait important, dans cet article, de mettre en garde contre le processus de pensée à l’oeuvre dans le billet de Fait religieux cité plus haut, qui privilégie les discours généraux et imprécis et le travail de l’imagination aux données concrètes et explicites et aux témoignages sourcés, ppour deux raisons:

– Parce que c’est une démarche dangereuse pour les personnes, et peut-être plus que le satanisme lui-même. J’ai toujours du mal à trouver des traces concrètes à grande échelle de la « dangerosité  » supposée  de ce dernier, malgré toutes les décennies qui se sont écoulées depuis le création des premiers cultes californiens. Par contre, je me souviens de ce que d’aucun ont appelé la « satanic scare« , et qui, comme cette dénomination le suggère, a été l’équivalent, aux USA dans les années 1980, du maccarthysme pour le satanisme (et plus généralement pour les auditeurs de musique metal, pour les fans de jeux de rôle et de films d’horreur, pour les jeunes qui aiment s’habiller en noir etc.), et qui, sur la foi de pseudos spécialistes et de procédures pseudo-scientifiques (la régression sous hypnose) aproduit des dégâts, sur certains groupes de personnes, assez considérables (plus de détails ici et ).

– Parce que je suis convaincu que ce qui rend le satanisme attirant, pour certains jeunes, c’est justement son pouvoir sur l’imagination (que ce soit d’ailleurs sur celle des satanistes en eux-mêmes, ou sur celle de des actvistes religieux qui vont parfois jusqu’au harcèlement et à la calomnie pour combattre ces derniers): parce qu’il réenchante, d’une certaine manière , la grisaille quotidienne, parce qu’il permet de faire rentrer le fantastique dans des vies sinon banales. Mieux il est connu, plus il apparait lui-même ordinaire, banal, et moins il est séduisant (c’est en lisant sur lui, en regardant de près des sites satanistes, que j’ai cessé d’être attiré par lui, pour ma part). Et inversement, plus il est présenté comme quelque chose de souterrain et de caché, plus il fascine, que ce soit pour le rendre respnsable de tous les maux, ou au contraire pour constituer, aux yeux de certains une sorte d’antidote à la banalité de la souffrance et de la solitude, à la médiocrité apparente de ce monde et de ses habitants.