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A propos de certaines réactions de catholiques à l’initiative du Temple Satanique de Minneapolis

Posted in Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal with tags , , , , , on 21 novembre 2015 by Darth Manu

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J’ai partagé vendredi matin sur la page Facebook de la Conférence Catholique des Baptisé.e.s Francophones, dont j’ai intégré l’an dernier l’équipe de modération, un article d’un journal américain qui relatait l’initiative du Temple Satanique de Minneapolis que je mentionnais dans mon précédent article. J’indiquais dans le chapô que je considérais cette action comme « une très bonne surprise ».

Ce partage a suscité quasi immédiatement une série de commentaires indignés, de la part d’un groupe de lecteurs finalement assez peu nombreux mais très vindicatifs.

Certaines de ces réactions illustrent à mon sens le triste état intellectuel et moral dans lequel se trouve aujourd’hui une partie de l’Eglise en France: de celui qui sans rire, de manière cuistre et indécente, rapproche la promotion que j’ai faite d’une campagne de solidarité envers une population victime de discriminations, voire d’agressions physiques, de la notion de « mal radical » d’Hannah Arendt, à celui qui dit en gros que c’est normal que des satanistes veuillent protéger des terroristes.

D’autres réactions exprimaient une surprise beaucoup plus respectable. Ainsi, une personne qui m’a été présentée comme très ouverte d’esprit et un pilier de la première heure de la CCBF, a envoyé un mail à l’adresse de cette dernière, en se disant « sidérée »et en demandant des explications. Je reproduis ci-dessous les deux messages que je lui ai adressés en retour, auxquels elle a répondu d’une manière apaisée et à mon sens tout à fait recevable:

« Bonjour,

Je suis la personne qui a partagé l’initiative du Satanic Temple sur la page de la CCBF.

Quelques éléments de contexte:

1) Le Satanic Temple n’est pas à proprement parler un culte sataniste. IL ne croit pas en l’existence de Satan, et est essentiellement un groupe d’athées enclins au second degré, qui milite en faveur de plus de libertés individuelles, et qui a lancé des actions en faveurs des « droits reproductifs », du mariage gay etc.

Leurs « principes », ni originaux, ni choquants, sont les suivants:

  • One should strive to act with compassion and empathy towards all creatures in accordance with reason.
  • The struggle for justice is an ongoing and necessary pursuit that should prevail over laws and institutions.
  • One’s body is inviolable, subject to one’s own will alone.
  • The freedoms of others should be respected, including the freedom to offend. To willfully and unjustly encroach upon the freedoms of another is to forgo your own.
  • Beliefs should conform to our best scientific understanding of the world. We should take care never to distort scientific facts to fit our beliefs.
  • People are fallible. If we make a mistake, we should do our best to rectify it and resolve any harm that may have been caused.
  • Every tenet is a guiding principle designed to inspire nobility in action and thought. The spirit of compassion, wisdom, and justice should always prevail over the written or spoken word

En tant que catholique, je n’approuve pas particulièrement leur choix d’imagerie et la plupart de leurs provocations médiatiques, mais malgré leur nom, il est évident à mes yeux qu’ils ne constituent pas une menace sociale, ni spirituelle. Et pour tout dire, ils me font mille fois moins peur que le Salon Beige, Civitas, ou même certains évêques.

2) Quand bien même ils seraient plus que ce qu’ils apparaissent (ce dont, une fois encore, je doute fortement) l’article partagé ne portait pas sur leur engagement en général, mais sur une action en particulier, la proposition d’accompagner des musulmans dans leurs trajets, dont j’ai vraiment bien du mal à voir en quoi elle ne serait pas louable, a fortiori de la part de personnes dont on aurait pu croire qu’elles entretiendraient les pires préjugés sur le « fanatisme » religieux.

3) Vous vous dites sidérée. Je le respecte, le prends en compte pour mes contributions ultérieures, et suis prêt à en discuter plus avant avec vous. Je reconnais que j’aurais sans doute dû discuter avec les autres modérateurs avant de publier cet article. J’ai également conscience que nous sommes toutes et tous particulièrement tendus cette semaine, moi le premier.

Je dois cependant vous dire que je suis moi-même, à titre individuel, extrêmement peiné et choqué par le levée de bouclier de ce matin, dans laquelle votre réaction semble s’inscrire. L’information principale, c’était que des personnes ayant certaines convictions affirmaient, avec des actions concrètes à la clé, leur solidarité envers des personnes ayant des convictions antinomiques. Le lecteurs de la CCBF auraient pu se dire: « ah tiens, bonne idée. Si on tentait un truc dans ce genre, dans une perspective chrétienne » ou encore:: « ah, si même les satanistes s’y mettent, il est peut-être temps pour nous, chrétiens, de faire véritablement quelque chose ». Mais non, les réactions ont été quasiment uniformément: « Ah, mon Dieu, des satanistes, quelle horreur! Qu’est-ce que ça cache? » Je comprends que l’étiquette sataniste provoque, mais , et comme je l’écrivais ce matin, le fait qu’une étiquette, même de très mauvais goût, occulte à ce point dans l’esprit des catholiques français le caractère positif d’une action dont je ne vois pas comment on peut remettre en cause l’utilité, quelles que soient les arrières-pensées hypothétiques que tel ou tel serait tenté d’attribuer à ses auteurs, me rend profondément triste et pessimiste quant à la capacité de notre Eglise, et plus largement de la société française, à dépasser ses tensions et à surmonter les tentations de la violence et du repli.

Pardonnez-moi pour cette franchise, mais comme je vous l’ai dit, je suis-moi-même assez tendu aujourd’hui.

Si ce qui est à mes yeux une grave incompréhension monte en puissance, et si la CCBF doit reculer, je le comprendrai et le respecterai. Mais je le regretterai profondément.

Je reste à votre disposition pour des éclaircissements complémentaires.

Cordialement, »

« Je viens de tomber sur cet article d’une paroisse protestante américaine sur le sujet, qui me paraît bien exprimer l’état d’esprit dans lequel j’ai fait ce post:

Par ailleurs, il semble que le chapitre de Minneapolis du Temple satanique se soit fait taper sur les doigts par son échelon national, sans doute du fait de l’exposition médiatique , et ait dû retirer le post. Je trouve ça un peu dommage, d’autant que quelques musulmans américains sur les réseaux sociaux semblaient sincèrement touchés. »
J’ai conscience que toute cette polémique est absolument dérisoire et anecdotique au regard de ce que traverse notre pays depuis une semaine. Comme je me sens absolument impuissant au regard des problèmes autrement plus graves qui sont soulevés, cette histoire me permet du moins de m’occuper l’esprit.
Elle révèle à mon sens combien la lecture que fait l’Eglise du satanisme organisé, dont l’existence est finalement très récente (1966 pour ce qui concerne l’Eglise de Satan, l’organisation sataniste la plus célèbre) relève plus du fantasme (avec parfois des arrières-pensées idéologiques) que d’une connaissance véritable et sérieuse de la réalité de ces mouvements. Et, comme souvent avec les fantasmes, cela conduit trop souvent à la paralysie du discernement moral des catholiques, pas la meilleure manière à mon avis de se prémunir de l’action supposée du « Prince des mensonges », et certainement pas une manière saine (ni sainte) d’aborder la question du mal dans notre société et notre temps.
Je voulais déjà aborder cette question début 2013. Les débats sur le mariage pour les personnes de même sexe et les études de genre sont passés par là et m’ont accaparé. Je viens de voir qu’une synthèse universitaire qui semble sérieuse vient de paraître en anglais sur la question du satanisme. Si elle est bien faite, j’en rendrai probablement compte dans un prochain billet sur ce blog.
Addendum: Lucien Greaves (alias Doug Mesner), le fondateur et leader du Satanic Temple, vient de publier une tribune qui explique pourquoi il a demandé au chapitre de Minneapolis de retirer sa proposition. Autant je comprends (et soupçonnais) le problème de logistique que soulevait l’initiative telle qu’elle était formulée, autant la remplacer par une campagne sur les réseaux sociaux du type #voyageavecmoi m’aurait semblé préférable à cette suppression pure et simple. Mais tant les arguments employés par cette tribune que la proposition initiale font apparaître ces satanistes sous un jour beaucoup plus humain que beaucoup de catholiques. Et pour nous chrétiens, cela pose effectivement problème. Mais le genre de problème qui devrait impliquer, plutôt que des hurlements d’indignation ou des procès d’intention, une bonne dose d’auto-critique et de remise en question.
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« Christians Against Black Metal »: le retour de la vengeance de la mort qui tue!

Posted in Christianisme et culture, Regard chrétien sur les influences ésotériques, satanistes et païennes du black metal, Unblack Metal with tags , , , , , , , , , , , , on 28 mai 2013 by Darth Manu

christians against black metal

J’ai été pas mal absent de ce blog ces derniers mois, du fait, d’une part, d’un alourdissement de ma charge de travail qui devrait se résoudre dans les prochaines semaines, et d’autre part parce que le débat sur le « mariage pour tous » m’a beaucoup préoccupé, pour les raisons que j’ai exprimées sur Aigreurs administratives, et ne m’a pas laissé beaucoup de temps ni de disponibilité d’esprit pour écrire sur le black metal (ni même pour en écouter 😦  ). Ce court billet, sur un sujet relativement anecdotique, se veut donc un coup d’envoi, en attendant que je finisse mes brouillons en court (un billet sur black metal et santé en réponse à un article publié par Etienneweb sur le site du Collectif Provocs Hellfest, un sur la place qu’il convient de donner à mon sens à l’imaginaire sataniste dans l’évaluation du rayonnement culturel du black metal, un sur la fonction du « morbide » dans ce même courant musical, et la suite de mon avant-dernier billet, sur la « guerre culturelle »). Venons-en maintenant au sujet du jour: un de mes contacts facebook a signalé sur son mur la page suivante (Correctif du 5/07/2013: un commentateur me signale qu’il s’agirait d’un fake):

« Christians Against Black Metal. BAN this sick form of « music »

Black Metal is a Perverse, Blasphemous type of music from Scandanavia. It degrades children into Homosexuals, Arsonists and Sodomites. It MUST be banned. »

Je passe rapidement sur l’usage abusif des majuscules, qui donne l’impression que l’auteur partage a minima avec ceux qu’il dénoncent un goût certain pour la dramatisation à l’excès et le spectaculaire, et sur sa fixation évidente (quoique d’actualité) sur l’homosexualité, qui monopolise pas moins de deux des trois conséquences supposées, sur nos chères têtes blondes, du black metal (on trouve quelques figures célèbres d’homosexuels dans le black metal: je pense notamment à l’ancien membre de Gorgoroth puis Godseed, Ghaal. Cependant, il me semble que le milieu du black metal, et plus généralement celui du metal, sont encore loin d’être « gay friendly« , et qu’il y aurait pour les chercheurs en études de genre matière à réflexion sur les stéréotypes sur l’homosexualité, et plus généralement sur la sexualité dans son ensemble, véhiculés par ces msuiques, leur iconographie, leurs textes, etc.).

Je voudrais faire trois remarques sur cette page, non pas parce qu’elle aurait une quelconque originalité qui aurait attiré mon attention, mais au contraire parce qu’elle me parait pour ainsi dire archétypique d’une méthode et d’une vision du monde que la quasi totalité des initiatives chrétiennes de dénonciation du metal ont en commun:

1) un rapport naïf, unilatéral et hégémonique au multiculturalisme:

– Pourquoi naïf? Ce qui frappe dans ce type d’initiative, c’est l’importance donnée à l’intuition fondatrice, qui devient le critère définitif de toute appréciation du sujet, de manière quasi dogmatique. Ainsi, des personnes qui ignoraient tout du metal, n’en ont jamais écouté, ne se sont jamais rendu à des concerts ou des festivals, ne fréquentent pas ou très rarement des métalleux, s’improvisent en quelques mois, voire quelques semaines, des spécialistes, capables d' »alerter » leurs concitoyens sur la « réalité » de cette musique, et d’en remonter aux metalleux les plus aguerris. Il y  là une forme de confiance absolue en son jugement propre et en sa vision du monde bien à soi qui ne me parait pas si commune, et me frappe de plus en plus au fil des années. Comme si tout phénomène s’offrait d’emblée en totalité à notre perception et à notre jugement. Comme si juger du bien et du mal était évident, sans contre-exemples, sans situations trompeuses, sans complexité des réalités observées. Comme si discerner se limitait à constater.

– Pourquoi unilatéral? Lorsqu’on voit des milliers de personnes s’enthousiasmer pour quelque chose qui nous choque et nous parait « contre nature », on pourrait prendre le temps d’essayer de comprendre ce qu’une personne rationnelle peut trouver à quelque chose qui nous parait si détestable, essayer de mieux le connaitre, d’en délimiter les niveaux de discours, de signification, les objectifs réels, l’impact esthétique, la genèse historique. D’essayer de trouver tout ce positif que tant de personnes puisent dans le négatif, de saisir comment elles peuvent prétendre trouver de la joie, voire un sens à leur vie dans l’exaltation apparente de la maladie, du désespoir et de la mort, par exemple. Quitte le cas échéant à en souligner les limites et les contradictions, ou les illusions, éventuelles, d’une manière d’autant plus précise qu’elle est informée et l’aboutissement d’un dialogue en profondeur.

L’auteur de la page qui nous occupe, ainsi que nombre de ses prédecesseurs, adopte clairement une démarche symétriquement inverse. Il montre ce qui le choque (ainsi une interview provocante de Dark Funeral) ou ce qu’il considère élever les âmes (ainsi des exemples de « vraie musique » à ses oreilles), et situe ainsi le gros du travail de comparaison, de hiérarchisation, de compréhension et de discernement du côté de ses contradicteurs. Le post suivant me parait à ce titre exemplaire:

« Y’all are saying that you’re open minded, decent folk. Well, go prove it and go to Church, tomorrow. Attend the Sunday service, and see if it’ll change your view on Christians.
Maybe then you’ll start understanding that we aren’t children raping , crusading monsters. A lot of bad things can be said about the things Black Metal has done in the past, too. And continues to do. »

On pourrait le prendre au mot et renverser sa remarque, en lui suggérant d’aller à des concerts et des festivals, et de discuter IRL avec des metalleux. Ce qui lui permettrait peut-être de constater qu’ils ne sont pas tous des pyromanes, des tueurs ni même haineux envers les chrétiens. Mais il ne semble même pas réaliser une seule seconde la possibilité de cette réciprocité. Parce qu’il ne se situe pas dans un rapport réciproque: il ne mène pas un dialogue, mais donne un enseignement.

– Pourquoi hégémonique? Précisément parce qu’il place la quête de la vérité du côté de ceux auxquels il s’adresse, et le contenu de celle-ci dans son discours propre. Ce faisant, il ne se positionne pas en tant que chercheur, ou même en temps que partisan (qui assumerait le caractère partial et inachevé de son point de vue, tout en l’admettant par là même) mais comme prédicateur. Il ne donne pas sa vérité (qu’il ne comprend pas l’engouement pour le black metal, que celui-ci le choque), mais la Vérité (que le black metal blasphèmerait contre le Saint Esprit, seul péché irrémissible pour les chrétiens, qu’il pervertirait les enfants, pour les transformer en homosexuels, pyromanes, ou encore sodomites, qu’il existe une vraie musique, avec laquelle il n’aurait aucun rapport, etc.). On comprend donc pourquoi il se soucie si peu de discerner la vérité (ou les vérités) du black metal: il vient lui apporter la Vérité. Il se considère comme un messager, plutôt que comme un chercheur. Les prophètes ont-ils étudié les ressorts économiques et sociaux des civilisations sont ils dénonçaient la corruption. Non, ils sont venus apporter non pas leur parole, leurs impressions subjectives, mais la Parole de Dieu qui leur a été confiée. Mais notre compréhension de ce que sont l’amour de Dieu et le blasphème rejoignent-elle celle de Dieu? En imitant la démarche des prophètes du premier testament,ne risquons-nous pas d’oublier ce qui nous en différencie: que nous n’avons pas de mandat explicite et donné d’avance contre telle ou telle situation de corruption? Et qu’étant nous aussi prophètes par notre baptème, mais de manière souvent plus invisible, plus quotidienne, ordinaire, cette parole de Dieu, nous avons à la chercher tout autant qu’à la prédire, et autant dans ce qui nous choque, et pourtant réjouit notre prochain, en cherchant à comprendre cette positivité apparement incompréhensible et paradoxale du négatif

2) un manque de perspective sur la diversité des cheminements et des points de vue individuels:

Que fait cette page? Elle alterne entre dénonciation et évangélisation: elle montre ce qui choque l’auteur dans le black metal, et ce qui le rend heureux dans le christianisme. Elle se veut un témoignage. En soi, c’est très bien. Ce qui me dérange ici, c’est la forme que prend ce témoignage, son caractère purement exemplaire et pour tout dire, subjectif. On a un peu l’impression que l’auteur pense que si ses lecteurs, et l’ensemble des black metalleux, voyaient comme s’ils étaient dans sa tête, s’ils écoutaient la musique comme il l’écoute et voyaient le metal comme il le voit, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.Or, tout le monde n’est pas touché de la même manière par une même musique, que ce soit par rapport à d’autres auditeurs, ou bien suivant le moment de sa vie, et de son cheminement personnel. Certains chrétiens, de toutes sensibilités, sont touchés par le black metal. Ainsi le membre unique du groupe Elgibbor, à sa conversion, a renoncé à son satanisme passé, mais également à toutes ses addictions, mais a persévéré dans le black metal, parce que, à la lumière de sa conversion, il y a vu un moyen puissant d’évangélisation et de témoignage. Inversement, si j’en crois le « révérend » de l’Eglise de Satan Gavin Baddeley, dans son livre L’essort de Lucifer, Anton LaVey, le fondateur de cete dernière, n’aimait aucun groupe de metal, à l’exeption (si je me souviens bien, je n’ai pas le livre sous les yeux) de Mercyful Fate. Il ne suffit pas de dire que les paroles et l’iconographie du black metal sont souvent choquantes, que son son est violent et morbide, mais de faire la cartographie de ses auditeurs, de comprendre qui l’aime et pourquoi, ce que j’ai essayé de commencer dans quelques billets ( le plus approfondi ici), sans avoir encore thématisé cette idée de cartographie qui vient de me venir à l’esprit. Et en partant de ce public et de sa diversité, et non plus des seuls paroles, on commence à appréhender la diversité des personnes et des états intérieurs de vie , y compris pour pour certains profondément spirituels et chrétiens, avec lesquels cette musique a pour effet d’entrer en résonance, ce qui permet d’en dresser un portrait et une compréhension beaucoup plus nuancés que de prime abord.  Et de sortir d’une confrontation binaire des points de vue, entre « pros » et « antis » metal, pour commencer à appréhender les interactions complexes entre les cheminements individuels et les phénomènes culturels, ce qui permet par exemple de proposer des éléments de discernement du multiculturalisme qui ne tombent ni dans le relativisme ni dans la dénonciation, mais qui permettent, pour chaque intersection entre groupes culturels, de mettre en évidence des points de dialogue et de rencontre, voire d' »élevation » commune, et au contraire d’autres qui constituent des ruptures, des clôtures, ou des casus belli. C’est pourquoi je trouve si intéressant (goûts personnels mis à part) d’examiner de manière privilégiée le cas du black metal chrétien, qui, précisément parce qu’il est ouvertement paradoxal et apparemment contradictoire, permet de poser avec netteté et précision les enjeux, les tenants et les aboutissements de la révolte supposée du black metal contre le christianisme, et plus largement contre tout ce qui peut apparaitre comme des idéaux positifs faisant largement consensus dans nos sociétés.

3) la figure imposée de l’enfance en péril:

C’est sans doûte la conjonction avec les « manif pour tous » qui m’y fait penser, mais je suis frappé par cette récurrence de la figure de « l’enfance en danger » chez les pourfendeurs des « contre cultures ». L’enfant, objet malléable à merci, aussi exposé aux influences culturelles « extérieures » qu’il semble bardé de défenses très difficilement pénétrables contre l’enseignement de ses parents et de ses enseignants, serait perverti au jour le jour par le metal, les jeux vidéos, les séries trop violentes, etc. Ainsi dans notre exemple, il risquerait au contact du black metal de développer des prédispositions « perverses » pour les incendies volontaires et la sexualité anale. Je ne dis pas que certains divertissement culturels n’ont aucun impact, et il est tout à fait du ressort des éducateurs de développer chez ceux dont ils ont la charge une conscience claire de ce qui est bien et de ce qui est mal, et le goût du beau et du vrai. Et au préalable, de se former soi-même à ces enjeux. Cela dit, cela semble une curieuse façon de mettre au centre le bien des jeunes générations, que d’accueillir avec méfiance tout ce qui semble nouveau et inhabituel. Eduquer au beau et au vrai, c’est aussi s’éduquer soi-même avec les enfants (ou les adolescents) et découvrir de nouvelles formes de beauté et de nouvelles perspectives sur la vérité et le bien. Non pas que tout est acceptable (et on peut s’interrogerselon moi légitimement sur le « photoréalisme » de certains FPS, sur l’hypersexualisation d’icônes de dessins animés, de bandes dessinées, ou de jeux vidéos). Mais je pense qu’au souci parfaitement légitime de préserver les enfants d’influences nocives peuvent se mêler un certain nombre d’injonctions de nature sociale et comportementale, qui viseraient à valoriser les loisirs qui sont dominants dans leur groupe d’appartenance, et à les dissuader de pratiquer ceux qui y apparaissent dissonnant: ainsi certains vont valoriser des activités « saines » telles que le théâtre, certains sports, la danse, sur les jeux vidéos, les jeux de rôle. D’autres vont suggérer à leur enfant de faire du piano ou de la guitare électrique plutôt que de la basse ou de la guitare électrique. Je caricature un peu, mais je pense que nous sommes tous tentés de valoriser des modèles qui ne sont pas seulement de nature morale, mais qui s’inscrivent dans des rapports sociaux liés à l’habitude et à la perception des rapports de pouvoir dans la société (quelles activités sont associées à la réussite, à une meilleure intégration et quelles autres semblent liées à des formes de marginalités, voire de révolte?). Or, que nous enseigne souvent notre propre histoire: qu’il est dans la nature même de ces normes d’évoluer, instituant leur propre obsolescence à force de répétition et de décalage avec les besoins de chaque génération: ainsi les jeux vidéos, les dessins animés japonais ou le metal lui-même ne suscitent pas la même opprobe que pour la génération précédente, qui elle-même avait lutté pour faire accepter comme des divertissements « convenables » le rock et la lecture de bandes dessinées. Plutôt que de nous braquer, apprenons donc à anticiper ces déplacements, qui constituent des apports de chaque générations par rapport aux précédentes, et prenons conscience que, sans renoncer bien sûr à notre jugement d’éducateur adultes, ce dernier a tout à gagner à se laisser éduquer par les formes nouvelles de culture ou de contre-culture qui choque notre sensibilité, parfois parce qu’elles sont intrinsèquement contestable, mais souvent parce qu’elles annoncent quelque chose de nouveau qui nous parait étranger par rapport à nos valeurs, mais qui anticipe partiellement le génie futur des générations nouvelles. Et demandons si ce qui nous choque fait obstacle à notre perception du bien et du mal, ou bien à notre désir de reconduire sous forme d’injonction culturelle nos critères propres d’identification  à tel ou tel groupe et telle ou telle situation au sein d’une hiérarchie sociale.

Conclusion:

Je me suis un peu éloigné, dans ma troisième remarque, du black metal qui n’est plus si jeune, et dont les initiateurs sont quadragénaires et, pour nombre d’entre eux, eux-mêmes pères de famille (mais tout en m’étant efforcé de rester dans cette thématique enseignement – dialogue / enseignement-prédication). Ces trois brèves remarques avaient surtout pour objet de saisir, sans les approfondir ici-même, ce qui m’apparait de plus en plus comme des types psychologiques et sociaux cohérents de la dénonciation chrétienne des « contre-cultures ». Sans y réduire ou y enfermer tous les discours ni tous les arguments de cette dernière, je commence à me dire qu’une étude de la psychologie, de la sociologie, des cadres intellectuels et des représentations (pour ne pas dire des mythes) des groupes et des particuliers chrétiens qui luttent contre les différents avatars récents de la culture populaire serait, non seulement d’une lecture tout à fait passionnante, mais très intéressantes pour comprendre les positionnements proprement culturels et temporels qui interagissent, dans l’Eglise, avec ce dépôt de la foi qui unit ses membres, et qui conditionnent en partie la manière dont elle aborde, à une époque donnée, les combats qui sont les siens, et l’image qu’elle donne d’elle-même et de son message à la société profane. Ce qui a sans doute été fait par des gens beaucoup plus compétents que moi, mais dont je prends de plus en plus conscience de l’importance dans les enjeux d’évangélisation et de témoignage: qu’est-ce qui dans notre compréhension du Beau, du Bien et du Vrai, nous vient de l’esprit, et qu’est-ce qui nous vient des usages et des intéressements qui nous sont légués, socialement et culturellement, par notre époque, notre lieu de vie et notre milieu? L’opportunité de la question est évidente; le contenu de la répons sans doute moins…