Metal et Islam

Les rapports entre musique metal et monde musulman semblent d’actualité.

D’une part, le magazine Metallian vient de publier dans deux de ses trois derniers numéros des dossiers sur le metal dans les pays musulmans.

D’autre part, on entend de plus en plus de metalleux s’interroger sur l’existence de groupes de black metal spécifiquement hostiles à l’islam. Un groupe de black metal, Taake (par ailleurs prévu au Hellfest cette année) a déclenché une polémique lorsqu’il a été nominé aux grammy awwards norvégiens (le Spelleman Prize), en raison de certaines de ses paroles jugées islamophobes.

L’étude de cette question a surtout été portée en Occident par Heavy Metal Islam, un livre de Mark LeVine, professeur de sciences politiques à l’Université de Californie, mais aussi guitariste:

 » C’est en entendant mentionner l’existence de punks marocains que Mark LeVine a décidé d’entreprendre ce voyage à la recherche des fans de metal, de hard rock et de hip-hop qui trouvent dans ces musiques un moyen d’échapper à des sociétés de plus en plus répressives et bloquées.

Professeur de sciences politiques, spécialiste du Moyen-Orient mais aussi guitariste ayant joué, entre autres, avec Mick Jagger et le légendaire Dr John, Mark LeVine improvise avec la plupart des musiciens qu’il rencontre, participant à des festivals rassemblant des milliers de spectateurs, comme le Dubai Desert Festival.

 Ce faisant, il découvre un univers insoupçonné de « metalheads » (« métalleux »), rockers et rappeurs. Son séjour au Maroc lui permet ainsi de découvrir une scène métal bien vivante, représentée annuellement par le festival Boulevard des jeunes musiciens.

Il s’efforce de comprendre comment peuvent s’articuler deux types de contestation : celle, implicite, des fans de metal et celle de l’opposition politiquement articulée des mouvements islamistes » (« Heavy Metal Islam » : rock around the monde musulman, par Thomas Fourquet, Rue 89 Culture).

A partir de ce livre et de quelques autres travaux, le site de metal La Horde Noire nous propose une synthèse (pré « printemps arabe ») de la situation des groupes de metal par pays du proche et du moyen orient.

A noter que l’ouvrage de Mark LeVine, contrairement à ce que son titre suggère, explore la situation de groupes issus de courants musicaux bien plus larges que le seul metal (ainsi le rock, le rap, le punk, …).

Bien que l’ouvrage mette en évidence une forte méfiance des autorités des pays musulmans à l’encontre du metal, et de nombreuses pressions policières et institutionnelles sur les groupes et les organisateurs de concerts, les conclusions de l’auteur sont assez optimistes, et soulignent le rôle joué par les metalleux et autres adeptes de msusique populaire occidentale dans une transformation progressive des consciences vers un plus grand désir de liberté et de démocratie:

 » Among the surprising observations are:Rock, metal and hiphop festivals regular draw hundreds of thousands of fans each year across the region.Heavy metal and hiphop have become central arenas for the struggles for social and political freedom across the Muslim world. Below the media radar, young religious and secular activists are using their shared love of metal and hiphop to help break down the barriers that less than a decade ago saw senior officials call for the death penalty for metalheads, during a wave of « Satanic Metal affairs » across the region. Iranian metal bands, driven underground, have attained wide popularity, despite a public ban on their music, Jordanian and Saudi fans of the Israeli death metal group Orphaned Land have had the band’s logo tattooed on their bodies. Many leading metal and rap artists in the region have MD, PhD, MBA, Law and other advanced degrees and are among the most politicized
artists in the world. The teenage sons of jailed Egyptian presidential contender Ayman Nour, use their love of heavy metal to cope with their father’s imprisonment, and have become among the best metal musicians in Egypt. Peshawar, the Taliban-infested capital of Pakistan’s lawless Northwest Frontier Province, is home to a vibrant rock scene and the
 country’s best record shop. You haven’t experienced heavy metal till you’ve witnessed Iron Maiden play their anti-impieralist anthem « Trooper » in Dubai, in front of a crowd of 20,000 screaming Muslim metal heads, less than an hour’s flight from Iraq.The same forces that have led Ossama bin Laden to claim authority to issue fatwas have led young artists and activists to challenge the Quran’s supposed ban on most forms of music.The internet is considered the driving force of the emerging Muslim public sphere, but it is the real communities created by young musicians, fans and activists that are most fiercely pushing the boundaries of free expression and association across the Muslim world, despite the risks of arrest, imprisonment, and worse… » (notice du livre sur le site Heavy Metal Islam)

Pour autant, la vie d’un métalleux au proche et moyen orient est difficile, et demande du courage et de la persévérance, comme nous le montrent le documentaire Heavy Metal in Baghdad :

« Heavy Metal in Baghdad est un long-métrage documentaire qui suit le groupe de heavy métal irakien, Acrassicauda, depuis la chute de Saddam Hussein en 2003 à aujourd’hui. Faire du heavy métal dans un pays musulman a toujours été une proposition difficile (sinon impraticable), mais après que le régime de Saddam Hussein est tombé, le groupe a cru, l’espace de quelques semaines, que la véritable liberté était possible. Cet espoir s’est vite évanoui alors qu’une insurrection sanglante s’est mise à gangréner le pays. De 2003 à 2006, l’Irak s’est désintégré tandis que les membres d’Acrassicauda luttaient pour rester groupés et en vie, refusant de laisser mourir leurs rêves de métalleux » (notice du documentaire sur vice.com).

Ou encore ce témoignage d’un métalleux marocain, Amine Hamma, depuis devenu étudiant en France, qui fit partie d’un groupe de 14 métalleux arrêtés, inculpés et emprisonnés en 2003 au Maroc, pour outrage aux bonnes mœurs, ébranlement de la foi des musulmans et satanisme:

 « Quand on a été jugé, on a dû réciter la « Chahada » (déclaration de foi) devant le juge pour prouver notre croyance en Dieu, c’était le côté ubuesque de l’affaire. On devait le faire pour ne pas subir la foudre des conservateurs. D’ailleurs, il ne faut pas oublier qu’ils remettaient en cause l’aspect laïque de la FOL qui nous permettait de jouer. Pourtant, un croyant peut être laïc. Il y avait parmi nous des non-pratiquants, des agnostiques, des pratiquants, des juifs… mais cela ne nous empêchait pas de partager les mêmes passions, de jouer ensemble et plus généralement de vivre ensemble. Ça peut sembler un discours contradictoire avec certaines mentalités de chez nous, mais il ne faut pas oublier qu’au Maroc la musique est liée à la politique, donc au religieux, étant donné que ce pays n’est pas un État laïc » (De l’Internationale-metal au conflit sociétal local : la scène de Casablanca, entretien avec Amine Hamma, Amine Hamma et Gérôme Guibert).

Mais ce type de conflits, loin de se réduire à une chappe de plomb qui rendrait quasiment impossible le développement d’une scène metal dans les pays arabe, peut contribuer à l’émancipation des mentalités et à une meilleure connaissance locale de cette musique, la sortant progressivement de ses racines underground:

« Je suis plutôt venu en France pour continuer mes études que pour fuir une justice « folle », parce qu’après notre libération, le metal s’est joué dans des endroits impensables avant cette affaire. On a été récupérés par certains partis pour les élections communales. On a pu jouer devant toutes les couches sociales et passer à la télé, avec une médaille « bouc émissaire » acquitté. Ça a permis au Boulevard (qui nous a soutenus tout au long de cette affaire) de se transposer dans un stade de rugby au lieu de la salle de la FOL (400 personnes) et donc d’accroître de manière très importante l’influence du festival. Ça a donné une crédibilité aux organisateurs de festivals et une légitimité à l’esthétique la plus bruyante et incomprise de ce festival. En même temps, j’avais besoin de sortir et ça m’intéressait de voir comment fonctionnait le secteur musical dans le Nord, en l’occurrence en France. Je suis d’abord venu dans le Nord Pas de Calais, région qui bouge bien au niveau metal. J’ai pu rencontrer des groupes, mais je me suis rendu compte que la France était très hétérogène en termes de culture metal, et que le metal était moins présent que dans d’autres pays voisins d’Europe. Le combat pour sortir de l’underground est plus ou moins similaire au Maroc, même si les conditions structurelles sont différentes […]

Si l’association organisatrice du Boulevard (la FOL Casablanca, qui est devenue l’EAS, « Éducation Artistique et Culturelle » en 2005, http://www.boulevard.ma/eac.htm) s’est détachée de son petit lieu et est maintenant dans un stade pour le festival, qu’elle défende aussi toujours le metal, c’est parce qu’il y a une très grande demande pour ce genre au Maroc. Les kids savent qu’il n’y a qu’une seule occasion pendant toute l’année de voir un groupe étranger se produire chez nous, et, de surcroît, avec des moyens techniques importants (Moonspell, Kreator, Gojira et Paradise Lost). À la base c’était un tremplin pour les rockers, car il faut le dire, ceux qui étaient investis dans ce courant musical étaient les premiers à s’auto-organiser pour faire des concerts. De ce fait, les organisateurs ne trahiront pas le premier esprit du festival, même si la scène world-fusion prend de plus en plus d’importance en termes d’auditeurs et de spectateurs. Il y a donc un net intérêt médiatique aussi pour le 3e jour du festival, qui est consacré à la « fusion ». » (id.).

Un hebdomadaire égyptien n’hésite pas à mettre en parallèle les conflits entre les métalleux arabes et les autorités de leurs pays, avec ceux qui opposent ou ont opposé leurs homologues occidentaux à diverses associations chrétiennes:

 « Sans entrer dans le détail et l’issue de ces procès, rappelons que le metal a toujours été auréolé d’une réputation « maléfique », que beaucoup considèrent néfaste pour la jeunesse. Sur ce plan, l’Orient et l’Occident sont pour une fois d’accord. Aux Etats-Unis, l’un des plus grands groupes du genre, Judas Priest, a été inculpé pour incitation au suicide en 1990, et le chanteur Ozzy Osbourne, fondateur des mythiques Black Sabbath, accusé pour des raisons similaires. Dans les deux cas, les procédures judiciaires ont démontré leur innocence. Les religieux fondamentalistes aux Etats-Unis et en Europe partent encore aujourd’hui régulièrement en croisade contre le metal, dont l’esthétique joue sur des codes provocateurs et anti-establishment. Très récemment en France, plusieurs personnalités politiques et catholiques ont lancé des campagnes de diffamation visant à annuler le plus grand rassemblement metal européen, le HellFest à Clisson, près de Bordeaux (sic), qui rassemble sur trois jours quelque 80 000 fans venus écouter environ 120 groupes à l’affiche. 

Si dans le monde arabe ce genre musical pour le moins contesté ne jouit pas de la même popularité qu’en Occident, il fait pourtant des émules. La Jordanie, la Tunisie, la Syrie, l’Algérie, le Maroc et l’Iraq notamment, aucun pays n’échappe depuis quelques années à cette déferlante qui a vu naître de nombreux groupes locaux. Mais dans le contexte de ces régimes autoritaires, jouer et afficher son amour du metal a une résonance plus dangereuse. Pour mettre un frein à ce qu’ils considèrent comme une forme de subversion sociale, voire politique, le gouvernement jordanien a banni en 2001 tous les albums du groupe américain Metallica et, en 2003, à l’image de l’Egypte, la police marocaine a procédé à des arrestations violentes lors d’un concert. Le seul pays qui échappe à la règle est Dubaï, considéré comme une terre d’asile pour les fans de metal, où se déroule un grand festival, le Desert Rock Festival » (« La malédiction « metal » », Al – Ahram hebdo, Semaine du 14 au 20 septembre 2011, numéro 888).

Et de même qu’en Occident, on trouve en miroir des organisations religieuses hostiles au metal des groupes blasphèmatoires qui n’hésitent pas à s’attaquer dans leurs textes et dans leur imagerie en termes très violents aux religions organisées. On peut citer notamment la « Arabic Anti-Islamic Legion« , un regroupement de sept musiciens de black metal, qui vivent en Irak et en Arabie Saoudite, dont l’une des membres, Janaza, décrit l’engagement dans une interview rapportée dans le forum Metalship (Correction du 27/07/2012: Selon le site Metalluminati, les groupes de l’ Arabic Anti Islamic Legion, Janaza en tête, seraient peut-être des fake…) :

 » Q. Qu’elle est la signification et votre vision du nom Janaza ?

Janaza est un mot arabe qui signifie Funérailles. C’est ma façon de débuter un nouveau mouvement de la scène black metal, un mouvement anti-islamique. Mon but est de créer une base de fans black metal anti-islamique dans le monde entier.

Q. Vous jouez un black metal anti-islamique et vous vivez en Irak. Vous êtes immergé dans ce conflit. Votre haine envers cette religion doit être très personnelle.

C’est personnel et général en même temps.

Pour ce qui est de ma vie personnelle, j’ai perdu mes parents et ma soeur à cause d’un attentat terroriste islamique, un grand choque pour moi car j’y ai perdu les personnes qui étaient les plus proches de moi…

En général, la mannière que l’islam traite les femmes est atroce, aucun respect, aucune liberté. Nous devons toujours nous promener dans la rue avec un voile pour que personne ne puisse nous voir ou nous reconnaitre…

Q. Avez-vous des ennuies avec les authorités à cause de votre art?

Non et je pense que c’est du au fait que le gouvernement est pris avec des problèmes internes, ils sont trop occupés à s’entre-déchirer pour savoir qui aura le pouvoir…

Q. Quel est votre background musical

Je suis dans un band de heavy metal depuis 1999, avant la guerre en Irak et j’étais la vocaliste d’un band de black metal underground  »Black Dijla ». Nous avons d’ailleurs fait quelques concerts. Mais la vie nous a forcé à nous séparer. La haine qui nous habite nous amène un nouvel espoir, c’est ainsi que je suis récussitée.

Q. Avez-vous besoin d’une atmosphère précise ou d’être dans un état d’esprit particulier pour composer ? Qu’est-ce qui vous inspire?

La situation en Irak est une grande inspiration pour tout les musiciens pour écrire et composer, tout le monde ici s’attaquent entre eux et se tuent pour le pouvoir et l’argent…

Q. Avez-vous une philosophie occulte ou spirituelle dans votre art? Quelle est votre vision du monde?

Je suis une Athée, je ne crois en aucune religion. Le monde est peuplé d’une race intélligente qui s’auto-détruira.

Q. Le Blasphème: qu’est-ce que ce mot signifie pour vous?

C’est un mot qui est l’antithèse des stupides religions anciennes, le blasphème est donc toute ma vie.

Q. En tant que one-woman band, planifiez-vous des concerts (si cela est possible en Irak…)?

Bien sur, je ferai des concerts underground et si un jour il m’est possible de participer à un évenement majeur, je le ferais!

Q. Qu’est-ce que  »The Arabic Anti Islamic Legion » ( Légion Arabe Anti-Islamique )

C’est une légion de compositeurs, auteurs, guitaristes, bassistes, vocalistes… Nous partageons le même esprit et la même vision de l’islam et sur la vie en générale.
Nous avons commencé notre travail à couvert et nous avons du fermer notre site web car des pirates Islamiques veulent nous avoir… Nous enregistrerons des chansons contre l’islam toute notre vie.

Q. Vous avez sorti une démo, « Burning Quran Ceremony »…

Burning Quran Ceremony représente ma naissance dans la scène black metal Irakienne depuis la fin de la guerre. J’ai eut de très bons commentaires sur les pièces et le propo. Avec cette démo, j’ai commencé ma carrière comme si c’était le dernier jour de ma vie…

Q. Et pour Seeds of Iblis?

Seeds Of Iblis est aujourd’hui mon projet prioritaire. Nous avons enregistré un albulm dont le titre est  »Jihad Against Islam » qui sera disponible bientôt. Les musiciens qui ont co-écrits le matérial font aussi partie de la Legion Arabe Anti-Islamique et cet album sera le premier véritable album de black metal  »Asiatique/Arabe/Moyen-Orientale/Anti-Islamique, ainsi que le premier album black metal Irakien.

Q. Vous avez le mot de la fin…

 Mon dernier mot… Si un jour ils me tuent, je n’oublirai jamais tout ceux qui se sont tenu à mes côtés et qui ont aidé a l’épanouissement de mon art » (source).

Pourtant, à l’exception de quelques groupes de black metal, et de même qu’en Occident, il semble que la plupart des métalleux arabes, s’il leur arrive de donner un rôle politique à leur musique, ne se considèrent pas engagés contre l’islam, ni contre la religion en général:

 » Concernant plus spécifiquement le black metal, j’ai eu une phase où je me suis penché sur ce phénomène pour le découvrir et même acheter des albums (Burzum, Immortal, Cradle of Filth, Dimmu Borgir,…), sans pour autant m’investir dans le satanisme  ! D’ailleurs j’estime que la plupart des groupes précurseurs dans le black ne sont pas satanistes, loin s’en faut. On a toujours fait la différence entre la musique, les paroles, l’imagerie et les messages véhiculés par ces musiques, tout en ayant connaissance des amalgames qui peuvent exister dans ces courants. Nos groupes respectifs évitaient toute association avec le phénomène black, juste pour ne pas tomber dans les clichés déclarés par une certaine presse arabophone six mois avant notre arrestation, et même avant. On ne faisait pas partie des kids qui débarquaient dans le monde metal juste pour arborer des tee-shirts avec des pentagrammes, ou écouter du black pour choquer sans connaître la véritable base de ce style, constituée à mes yeux par les fondateurs que sont des groupes tels que Venom ou Slayer. D’ailleurs écoute ce que déclare Tom Araya (chanteur de Slayer)… Il dit que les textes de ses morceaux peuvent être considérés comme de courts scénarios de fiction (série B ou Z), et, de surcroit, il est catholique » (Amine Hamma, op. cit.).

« En Europe, pas mal de pays souffrent encore du phénomène de diabolisation du metal, une telle fausse propagande est-elle possible en pays musulman?

DJ Storm: Bien, je suis moi-même musulman et j’écoute du metal depuis 1991. De plus, mon groupe favori est Deicide, je n’ai cependant ni piercing, ni tatouages et je ne consomme pas d’alcool.  J’aime cette musique car elle m’aide à évacuer ma haine ou ma colère! De toute façon, à la fin, il n’y a qu’un seul Dieu, libre à toi de l’honorer ou pas! » (Metallian n°70, Dossier spécial « Du metal au pays des émirs », entretien avec DJ Storm par Franck Segard, p.15).

De même qu’en Occident, la musique semble prendre le dessus sur l’idéologie. Des webzines spécialisés se développent, ainsi jorzine ou Metality.net, et une approche locale novatrice du metal a pris forme, l' »Oriental metal », dont le blog français d’ultra-gauche Article 11 nous propose une analyse intéressante:

« De fait, une vague metal a déferlé au milieu des années 1980 sur les quatre continents, y compris dans des lieux a priori inattendus : l’Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Égypte) et le Proche et Moyen-Orient (péninsule arabique, émirats du Golfe, Israël, Palestine, Jordanie, Syrie, Liban, Iran, Irak, Turquie, Pakistan, Inde).

C’est suite à cette explosion qu’est né, entre le milieu des années 1990 et le début des années 2000, un nouveau courant musical original et novateur que les fans ont rapidement baptisé « oriental metal ». Parmi les principaux groupes du genre, citons les « vétérans » d’Orphaned Land (fondé en 1992 en Israël) et de Litham (1994 – Algérie), Melechesh (1993 – Israël), Salem (1994 – Israël), Distorted (1996 – Israël. Toujours en activité), Odious (1998 – Égypte), Kimaera (2000 – Liban), Arallu (2001 – Israël), Myrath (2001 – Tunisie), Nu-Clear-Dawn (2002 – Syrie), Amaseffer (2004 – Israël). Sans oublier les fabuleux « petits nouveaux » d’Arkan, un groupe algéro-français fondé en 2005. […]

 l’oriental metal est l’un des styles les plus inventifs de tous les courants qui agitent le metal « extrême », ces groupes ayant très vite dépassé le cadre strict des riffs thrash, death ou doom, pour y adapter des mélodies orientales traditionnelles. Une démarche adoptée dès la naissance de cette scène par les Israéliens d’Orphaned Land ou les Algériens de Litham. Certains esprits chagrins souligneront que ces groupes ne font que reprendre, avec ce mélange de rock et de sons orientalisants issus d’instruments traditionnels arabes ou nord-africains, une vieille recette éprouvée par de grand artistes rock proche-orientaux des sixties, comme Erkin Koray, Mogollar et Baris Manco en Turquie ; comme Kourosh Yaghmae – l’un des principaux pionniers du rock en Iran – ; ou encore comme le légendaire compositeur et guitariste égyptien Omar Korshid. À cette remarque justifiée, on peut rétorquer que les groupes de la scène oriental metal apportent avec ce mélange extrême un son aussi moderne et novateur que celui de leurs illustres prédécesseurs des années 1960 et 1970.[…]

 Il ne semble pas exagéré d’affirmer que des groupes comme Litham et Orphaned Land, au-delà du message de paix dont ils sont porteurs, ont aidé, à leur mesure, à éclairer d’un jour nouveau le conflit israëlo-palestinien. Le fait que des jeunes musiciens juifs et musulmans puissent jouer et organiser des tournées ensemble de manière fraternelle prouve que la musique peut parfois faire plus pour le rapprochement entres les peuples que la plupart des « politiques » qui débattent de ce sujet dans les salons.[…]

 N’en déplaise aux bellicistes aigris, les musique, messages et chansons de groupes comme Arkan et Orphaned Land font beaucoup pour faire évoluer les mentalités et repousser les interdits. Voilà pourquoi les régimes en place dans ces pays n’ont jamais aimé ces jeunes incontrôlables qui leur donnent de l’urticaire à coups de guitares et de décibels. Les soulèvements populaires et les révolutions qui ont agité le monde arabe depuis le début de l’année s’inscrivent au final dans le même refus de sociétés mortifères9. Ce que disait Foued Moudkin, dans la conclusion de son interview pour Hard Rock Magasine. À la question de savoir ce qu’il pensait des événements récents du Printemps arabe, il répondait : « On voit qu’un peuple aussi opprimé que le peuple Arabe […] est capable d’aller chercher là ou il le faut sa liberté. J’espère juste que cela donnera des idées a d’autres et que l’on ne volera pas cette liberté si chèrement payée sous couvert de fausses promesses, comme on a pu le voir en Iran, par exemple. »« 

Alors que certains metalleux et catholiques occidentaux, d’ordinaire à couteaux tirés, semblent se retrouver dans une peur commune du spectre d’une supposée islamisation de l’Occident, une fraction significative des groupes juifs et musulmans des pays du Proche et Moyen Orient, et de leur public, dépassent par leur passion commune du metal leurs différences religieuses pour construire ensemble une nouvelle manière de vivre en paix.

Bien qu’ils soient confrontés quotidiennement à certains aspects de l’extrémisme religieux musulman particulièrement inquiétants, ils ne se laissent pas enfermer par la peur et les préjugés.

En sens inverse, certains metalleux occidentaux semblent s’intéresser à l’existence de groupes de black metal avec des paroles spécifiquement anti – islam, pour s’en réjouir:

« Bien trop souvent le black metal n’est pratiqué que par d’auto-proclamés « guerriers » qui luttent contre un ennemi qui n’existe plus, ou alors en prenant bien peu de risque. Il n’en est pas de même avec les trois groupes réunis ici sous l’étendard de Narcotized. En effet, ces trois formations proviennent toutes de pays musulmans et sont ouvertement anti-islam, comme nous le précise explicitement le croissant barré au dos, et cette pochette avec des musulmans agenouillés dans une mosquée. La pochette est surplombée par le titre « Narcotized » nous rappelant que la religion dans les pays non-laïques reste un opium pour le peuple et qu’elle est oppressante lorsqu’elle se mélange à la politique comme c’est le cas dans ces pays. Ce split résonne comme un véritable manifeste du black metal oriental et de son combat envers la religion, notamment au nom de l’histoire pre-islamique de ces terres. Si le black metal est chez nous un style à la mode qui a perdu authenticité et intégrité, se muant souvent en une simple expression d’une pseudo rébellion ou encore traduisant la recherche d’une personnalité, la scène black metal dans les pays musulmans semble porter fièrement l’étendard du black metal. On peut désormais parler de scène car bien qu’encore peu nombreux, des formations ont émergé des quatre coins de l’Orient ces dernières années. Ces groupes sont dans la clandestinité et sont doublement coupables aux yeux de l’Etat, coupable d’une part d’importer une musique occidentale, mais évidemment surtout de critiquer violemment la religion et d’y opposer, non pas tant une vision d’émancipation à l’image de l’Occident déspiritualisé agenouillé devant le dieu de la consommation, mais une certaine conception métaphysique à partir de leur racine pre-islamique. Ces groupes adaptent donc le folklore black metal avec brio à leur culture qui ne se résume absolument pas à l’Islam » (chronique sur le site Nausea du split Narcotized, des groupes Al-Namrood, Dhul Quarnayn et Ayyur).


Cette apologie du black metal anti – islam, qui serait courageux, par opposition au black metal anti -chrétien, qui tirerait une victoire facile, trop facile, de ses critiques d’une religion considérée par certains des métalleux les plus hostiles aux religions organisées comme moribonde, on la retrouve dans divers propos de certains metalleux, sur lesquels Radio Metal ironise justement, dans un article qui revient sur la polémique suscitée par Taake:

« Mais, malgré tout, pour tenter de comprendre ce qui peut se passer dans le (petit) cerveau d’Hoest, nous avons choisi d’aller chercher quelques No Comment Collection 2010/2011 liés au sujet. Ainsi nous nous rappellerons au bon souvenir de Wolgangr qui s’était exprimé à propos des protestations de Rotting Christ à l’encontre des chrétiens (Acte 34) pour un point de vue assez savoureux :

« Critiquer les chrétiens ? Bravo, des vrais mecs… LOL Si ces cons avaient des couilles, ils se seraient appelés Rotting Mahomet. Quelle bande de tapettes. »

Merci à Wolgangr qui nous donne ici une première piste de réflexion pour comprendre la posture intellectuelle du frontman de Taake. Ainsi dire à quelqu’un d’aller « sucer un Musulman », comme l’affirme Hoest, ce serait donc cela prendre des risques et « avoir des couilles ». Intéressant. Cependant l’internaute Baby-Eater va, pour sa part, encore plus loin en faisant plus que marcher sur les plates-bandes du chanteur de Taake. En effet, Baby-Eater s’adressait ci-dessous à un autre internaute qui trouvait le look et les paroles du groupe de black metal Satanic Warmaster ridicules (Acte 22). Et il avait donc fait partager son opinion de la manière suivante (l’orthographe est d’origine) :

« lol tu trouve que ce sont des poseurs alors que c’est toi le pédé de poseur qui écoute la merde qui a fait du metal une mode va te faire foutre, toi et tous les gens comme toi pour avoir ruiné ce style de musique et l’avoir transformé en truc de merde ‘bon à écouter’ et acceptable donc va sucer un musulman grosse merde. »

Eh bien voilà, avec la citation ci-dessus nous avons probablement trouvé ensemble la clé de voûte du raisonnement d’Hoest et de certains extrémistes et/ou provocateurs bas du front qui font parfois l’actu du metal comme le fait Taake en ce moment. En effet, apparemment être « in » quand tu joues à être extrémiste dans notre milieu, et quand tu souhaites faire preuve de violence verbale, c’est affirmer à son interlocuteur en guise d’insulte qu’il faut aller« sucer un musulman ». Olala, c’est sûr, il faut vraiment en avoir « une grosse paire », comme Hoest et ses amis, pour aller aussi loin dans la provocation… » (Taake aime la provoc’ mais aimez-vous la provoc’ de Taake?, par Doc’).

Pour ce qui est de l’islam comme pour d’autres domaines, le metal en général, et le black metal en particulier, ont tout à gagner à prendre leurs distances avec l’angle confrontationnel, pour se consacrer pleinement à tout ce qui peut être créateur de forme et de sens dans la référence à la culture oriental, dans ses influences islamiques et pré islamiques. Le travail que font des groupes de black metal oriental sur le croisement musical et culturel avec des influences traditionnelles de leurs pays de naissance est intéressant. Leur transposition à l’islam des thématiques blasphématoires du black metal occidental l’est moins, même si l’itinéraire personnel qui a conduit certains de ses représentants, ainsi Janaza, à haïr la religion sous toutes ses formes, ainsi que leur courage, peuvent être respectables.

Comme toute musique, toute expression artistique, le metal s’épanouit dans la création. Et le black metal lui-même, si nihiliste qu’il soit voulu par ses compositeurs, ou certains d’entre eux, est créateur d’états d’âmes, de sensations, et de significations. Il culmine donc non pas dans la critique de telle ou telle culture, ou telle ou telle religion, mais dans la manière dont il transfigure l’héritage de celles-ci, pour permettre de jeter un regard neuf, et une pensée neuve, sur celles-ci.

Dans cet esprit, et pour conclure, je voudrais citer une dernière fois Amine Hamma, metalleux en pays musulman, qui a souffert personnellement de la répression d’inspiration religieuse, qui est amateur de black metal, et qui pourtant ne semble pas vouloir de la guerre contre l’islam, et qui nous dit que la vraie révolution, tant celle qui nous délivre de l’extrémisme religieux ou politique que celle que celle qui est au fondement de l’esprit du metal, est une révolution qui vise en son coeur à créer ou à transfigurer, plutôt qu’à critiquer ou à détruire:

« Je pense que, d’une certaine manière, le metal a toujours eu une image diabolique, choquante ou provocatrice, aux USA, même, Bon Jovi est considéré sataniste parce qu’il fait du rock… Peut-être que plus une société est laïque et démocratique et plus le metal est toléré, étant donné le rapport à la liberté d’expression. En tout cas on fabule moins sur le compte du metal dans les pays scandinaves et en Allemagne… On ne peut se tromper sur un mode de vie si on le connaît bien, tout dépend du degré de tolérance et de culture de l’environnement dans lequel on vit. Je pense que le metal restera toujours une musique révolutionnaire de par sa créativité, les recherches musicales qu’il implique, mais aussi l’état d’âme que ça représente.

14 est un chiffre qui me marquera toute ma vie, c’est sûr, comme le metal d’ailleurs… une musique que j’ai aimé par hasard et qui m’a faite découvrir énormément de choses. Par exemple l’humanisme de certaines personnes impliquées dans cette musique, malgré le fait qu’elle soit non tolérée et incomprise par la masse… Une question d’ouverture d’esprit peut être » (op. cit.).

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13 Réponses to “Metal et Islam”

  1. Très intéressant. Merci pour l’article.

  2. Hellfest du 44 Says:

    Très bon article. Juste un petit point négatif: Clisson n’est pas à coté de Bordeaux (322 km quand même) mais de Nantes. Sinon cet article est vraiment très bien.

    • Merci pour les compliments! 🙂

      Concernant la localisation réelle du Hellfest je suis pour ma part au courant: de fait, j’y étais présent l’an dernier.

      Il s’agit d’une erreur du journaliste égyptien qui a écrit l’article de Al-Ahram hebdo que je cite dans mon billet, et que j’ai tâché de signaler par un « (sic) » juste après « Bordeaux », assez peu visible il est vrai du fait qu’il est en italique comme le corps de la citation..

  3. […] Nergal a pu retirer de ses mésaventures judiciaires. On l’a vu également dans mon article metal et islam, avec le témoignage d’un des metalleux poursuivi au Maroc pour des raisons religieuses, où […]

  4. Selon le site Metalluminati, les groupes de l’ Arabic Anti Islamic Legion, Janaza en tête, seraient peut-être des fake:

    http://metalluminati.com/anti-islamic-black-metal-band-from-iraq-a-hoax/

    • Salut Manu!

      Désolé de t’avoir perdu avant le show de GNR! .; Trop de bruit et trop de monde pour se retrouver!

      Félicitation pour ton article sur la mouvance black anti-islamique! Je viens de lire ton post sur la question que tu poses sur le fait que Janaza et les groupes de l’Arabic Anti Islamic Legion seraient des « fake ». Que t’en semble ? A en lire l’article que tu joins http://metalluminati.com/anti-islamic-black-metal-band-from-iraq-a-hoax/, et à en croire l’article également laissé par le Collectif http://provocshellfestcasuffit.blogspot.fr/2012/07/black-metal-au-moyen-orient.html (dont je ne suis pas l’auteur), est ce que finalement on ne pourrait pas considérer le black comme étant par nature anti-religieux, qu’il soit anti-islamique ou anti-chrétien ?

      Je sais que ma question peut te paraître un peu provocatrice, mais je me demande si tu n’as pas voulu « corriger » un peu ton point de vue sur le black anti-islam en ajoutant ton dernier commentaire…

      …Je n’oublie pas également que l’article est écrit au conditionnel, mais les corrélations de photos sont tout de même troublantes.

      A te lire,
      ^¨^

      • Salut!

        Pas de souci pour le Hellfest! 🙂

        Désolé pour le retard de ma réponse, dûe à un éloignement provisoire d’internet (petite rupture, ça fait du bien).

        Je te réponds dans le we à propos de Janaza et compagnie…

  5. Un article très intéressant qui éclaire sur la dissociation hâtive du métal et de l’Islam. La musique n’altère pas la foi.

  6. selon moi , tous groupes de black metal qui se disent anti religieux ne sont pas de vrai groupes de black c’est tout 🙂

  7. Plus particlulièrement sur les musiicennes de metal dans les pays arabes et l’iran, et sur leur positionnement face à l’islam:

    « Amr and her fellow musicians don’t see any disconnect between their lives as metal performers, as women, and as Muslims. They’re looking for chances to show the world that they can be all three—without reprisals. “Our families taught us how to love, how to care, how to be always clean inside out, how to socialize,” Ladki says. “But most importantly, they taught us not to use violence in order to express ourselves and be open to other opinions. They taught us to have dreams and ambition, on which we’ll build a future. These are the true Islamic basics.”

    http://www.newyorker.com/online/blogs/culture/2013/03/an-unusual-heavy-metal-love-story.html

  8. Bonjour,

    Je me permets de poster un petit lien vers un webzine à propos de la scène du Metal en Afrique : http://metalfrica.com/, cela pourrait intéresser quelques internautes !

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